Les sourires radieux, les cris d'enthousiasme et les papiers agités avec ferveur par les députés conservateurs en disent long. Ce mercredi 23 janvier 2013, en entrant dans la Chambre des communes pour la traditionnelle session hebdomadaire des questions au premier ministre, David Cameron sait qu'il a gagné son pari.
Les eurosceptiques de son parti, soit environ les deux tiers des troupes, sont aux anges. Sur le réseau social Twitter, les députés tories (1) rivalisent de superlatifs. David Cameron est devenu leur nouveau héros.
Quelques heures plus tôt, il a prononcé son discours tant attendu sur l'Europe, promis depuis un an et repoussé à de multiples reprises. Surtout, il a annoncé un référendum sur le maintien ou non du Royaume-Uni au sein de l'Union européenne, réclamé depuis des lustres par la frange eurosceptique des conservateurs. Le député Douglas Carswell (2) explique à la presse, avec des trémolos dans la voix, « avoir espéré entendre un tel discours dans la bouche d'un premier ministre conservateur toute [sa] vie d'adulte »...
Le référendum, un pari insensé ?
Contrairement à son habitude, David Cameron apparaît assez nerveux. Peut-être réalise-t-il qu'il joue là une partie de poker délicate. Peut-être se souvient-il, aussi, d'un éditorial de l'hebdomadaire conservateur The Economist qui, en décembre 2012, qualifiait alors l'éventualité d'un référendum de « pari insensé » (3)...
Pourtant, son discours ne se révèle pas catégoriquement eurosceptique. Bien au contraire : David Cameron se prononce sans ambiguïté pour le maintien du Royaume-Uni au sein de l'Union européenne. « Je ne suis pas un Britannique isolationniste », martèle-t-il ; « je ne veux pas quitter l'Union européenne, je veux la réformer ». Mieux, ajoute-t-il, « je ne veux pas d'un meilleur accord seulement pour le Royaume-Uni ; je veux aussi un meilleur accord pour l'Europe, je veux une Europe qui soit un succès. Et je veux une relation entre le Royaume-Uni et l'Union européenne qui nous maintienne en son sein ».
Bureaucratie écrasante, parlements nationaux ignorés : il dresse l'inventaire de ce qui, à ses yeux, fonctionne mal dans l'Union européenne, rejoignant là, finalement, bon nombre de ses homologues européens et de leurs opinions publiques.
D'où une certaine surprise lorsqu'il annonce en toute fin de discours l'organisation d'ici à 2017 d'un référendum. Cette consultation, précise-t-il, n'aura lieu qu'après des négociations sur le rapatriement de certaines prérogatives, dont il se garde bien de donner le détail et sur lesquelles il ne s'est pas étendu depuis. Une autre condition s'impose : il faut impérativement que les conservateurs remportent les prochaines élections générales, prévues au printemps 2015.
La tentation de « faire chanter » l'Europe
« Mais quelle mouche l'a donc piqué ? », s'interrogent en choeur responsables politiques et éditorialistes. La surprise de l'annonce est d'autant plus grande que les mises en garde, tant au Royaume-Uni qu'à l'étranger, se sont multipliées au cours des semaines qui ont précédé le discours.
Au Royaume-Uni, c'est lord Heseltine, ancien ministre de Margaret Thatcher et artisan de sa chute (4), qui avait ouvert le ban et fait part de ses réticences dans The Times et The Financial Times : « S'engager dans un référendum sur des négociations qui n'ont pas démarré, avec un calendrier que vous ne pouvez pas prévoir, sur un résultat inconnu, où la question de l'attraction du Royaume-Uni comme marché d'investissements serait au centre des débats, me paraît un pari superflu. »
Mais c'est de l'étranger que les mises en garde ont été le plus significatives. Alors que David Cameron se targue souvent d'une certaine convergence de vues avec la chancelière allemande Angela Merkel, un de ses proches, Gunther Krichbaum, président de la commission pour les Affaires européennes du Bundestag, prévient le premier ministre britannique contre la tentation de « faire chanter l'Europe » (5). Avant d'ajouter : « Il existe certainement le risque [qu'un référendum] paralyse les efforts pour améliorer l'Europe et renforcer l'intégration. Le Royaume-Uni courrait le risque de se retrouver isolé. Cela ne peut être dans son intérêt. »
Même aux Pays-Bas, dont le premier ministre Mark Rutte est souvent perçu comme l'un des proches alliés de Cameron au sein de l'Union européenne, le malaise est perceptible. Le ministre néerlandais des Affaires étrangères, Frans Timmermans, se sent obligé de rappeler que si son pays « croit fermement en la nécessité de réformer de l'intérieur l'Union européenne », il n'est certainement pas favorable à des « exemptions ».
Plus extraordinaire encore, les États-Unis finissent par s'en mêler. Déjà, le 10 janvier, lors d'une visite à Londres, Philip Gordon, secrétaire d'État adjoint, mettait en garde le Royaume-Uni contre un référendum et une sortie de l'Union européenne et répétait que l'intérêt des États-Unis résidait dans « un Royaume-Uni fort à l'intérieur d'une Europe forte ».
La veille du discours, le 22 janvier, c'est le président américain Barack Obama en personne qui décroche son téléphone pour discuter avec David Cameron. Et - fait inhabituel - la Maison-Blanche publie les détails du contenu de la conversation : « Le président a souligné l'étroitesse de nos liens avec le Royaume-Uni et a rappelé que les États-Unis accordaient beaucoup d'importance à un Royaume-Uni fort au sein d'une Union européenne forte », déclare un porte-parole.
Que le président du pays avec lequel le Royaume-Uni continue de s'enorgueillir d'entretenir une « relation spéciale » intervienne dans ce débat est sans précédent.
Quelques heures après le discours du 23 janvier, c'est l'ancien premier ministre travailliste Tony Blair, europhile convaincu, qui dira tout le « bien » qu'il pense de la décision de Cameron et offrira une comparaison audacieuse. « Cela me rappelle une scène du film de Mel Brooks Blazing Saddles, lorsque le shérif dit, alors qu'il pointe un revolver sur sa propre tempe : "si vous ne faites pas ce que je vous dis, je me fais sauter la cervelle" » (6).
Le style Cameron
Mais David Cameron n'a pas écouté. C'est un trait de caractère qui semble s'être développé depuis son arrivée au 10, Downing Street en mai 2010. Il ne tient compte ni des conseils ni des mises en garde, et décide seul ou entouré de sa garde rapprochée. « C'est une attitude qui le dessert de plus en plus », reconnaît une source qui évolue au coeur de ce petit cercle.
« Son problème, c'est qu'il veut toujours être le "type bien", mais qu'il refuse de se rendre à l'évidence quand il va dans le mur », renchérit un autre membre du parti conservateur - une attitude qui « commence à sérieusement agacer dans les rangs du parti ».
Le 11 mars, Sarah Wollaston, députée torie de Totnes (sud-ouest de l'Angleterre), exprime publiquement ce que beaucoup pensent tout bas (7). Ceux qui entourent le premier ministre sont « bien trop snobs, trop mâles et trop blancs, et Cameron n'a plus beaucoup de temps pour arranger cela », assène-t-elle. « Je suis une fidèle de Cameron, mais il doit changer son entourage, qui semble passer son temps à lui dire ce qu'il souhaite entendre. »
Le fait est que, sous son apparence policée, et malgré son parcours très lisse - Eton, Oxford, le parti conservateur (8) -, David Cameron peut se montrer cassant et finalement peu porté au compromis.
Il est aussi régulièrement accusé de ne pas assez étudier ses dossiers, de réagir à l'impulsion et de consacrer peu de temps à la réflexion. L'ancien premier ministre travailliste Tony Blair avait la réputation d'être un bourreau de travail, tout comme son successeur Gordon Brown. Ce n'est pas une image qui colle à David Cameron.
Autre différence : Tony Blair, lui, avait remporté une majorité écrasante aux élections, ce qui lui laissait toute latitude pour engager des réformes ambitieuses. Or ce n'est pas le cas de David Cameron. Contraint de former une coalition et de pactiser avec l'ennemi, le parti libéral-démocrate, sa politique est régulièrement entravée, exacerbant la frustration de ses troupes. D'où la tentation de parfois forcer le mouvement.
Margaret Thatcher a laissé le souvenir, au Royaume-Uni comme dans le reste de l'Europe, d'un premier ministre vigoureux, prompt à dire non et à taper du sac à main sur la table. Mais aussi d'une femme politique qui, dans ses rapports avec l'Europe, n'a jamais véritablement quitté la table des négociations.
David Cameron, lui, préfère souvent l'affrontement à la discussion. Un exemple : lors du Sommet européen des 8 et 9 décembre 2011 à Bruxelles (9), il s'oppose à un renforcement des mesures fiscales destinées à soutenir l'euro et isole le Royaume-Uni face aux vingt-six autres membres de l'Union européenne qui signeront finalement non une modification du traité de Lisbonne, initialement prévue, mais un « accord ». Ce veto avait surpris tout le monde, y compris au sein du Royaume-Uni, y compris le vice-premier ministre Nick Clegg (10), tenu à l'écart de la décision. Et pour cause : son parti est connu pour être très europhile.
La décision de David Cameron est alors perçue au Royaume-Uni, même dans les milieux conservateurs, comme dangereuse et risquant de repousser le pays un peu plus aux limites de l'Union européenne. William Hague, ministre britannique des Affaires étrangères, affirme aussitôt que « cela ne signifie pas que le Royaume-Uni perd son influence sur d'autres sujets », mais, reconnaît-il aussi, il « se tient en marge » de ses partenaires européens (11).
Plus récemment, fin février, Cameron refuse catégoriquement, seul parmi les vingt-sept chefs d'État et de gouvernement, de fixer un plafond aux bonus des banquiers. David Cameron cherche avant tout à défendre les intérêts de la City de Londres. « Nous devons nous assurer que toute régulation mise en place à Bruxelles est suffisamment flexible pour maintenir la compétitivité et le succès des banques qui sont localisées au Royaume-Uni », explique le 28 février le premier ministre, alors en visite en Lituanie.
Le flamboyant maire de Londres, Boris Johnson - parfois présenté comme un homme qui pourrait succéder à David Cameron et qui est nettement plus eurosceptique que ce dernier - va bien plus loin, usant de son style fleuri devenu au cours des années sa marque de fabrique. « Il s'agit probablement de la décision la plus naïve venue d'Europe depuis que Dioclétien a tenté de fixer le prix des produits d'épicerie à travers l'Empire romain », fulmine-t-il. Et d'ajouter : « Les gens vont se demander pourquoi nous restons dans l'Union européenne si elle persiste dans ses politiques si clairement auto-destructrices » (12).
Une décision de politique intérieure
La vérité, c'est que la décision de David Cameron de proposer la tenue d'un référendum a été entièrement dictée par des considérations de politique intérieure. « David Cameron n'a jamais travaillé que dans la politique (à part un bref passage dans la communication télévisée) et ne se préoccupe que de son électorat intérieur ; l'étranger ne l'intéresse pas plus que ça », constate Charles Grant, directeur du think-tank Center for European Reform (ECR) (13).
Le premier ministre, qui s'efforce depuis son élection à la tête du parti conservateur en 2005 de se présenter comme un modéré, a cédé. « Il n'a pas eu le choix, il est affaibli dans son parti, il a établi une stratégie jusqu'aux prochaines élections, il est en mode survie », juge lord Peter Mandelson, ancien ministre de Blair et ex-commissaire européen (14).
David Cameron a baissé la garde face à la frange dure de son parti, elle-même terrifiée par la montée dans les sondages du petit parti UKIP (United Kingdom Independence Party), dont l'essentiel du programme repose sur une sortie de l'Union européenne.
Paradoxalement, ce parti ne dispose toujours d'aucun député à la Chambre des communes - le système électoral britannique, uninominal majoritaire à un tour y est pour beaucoup. Il compte, en revanche, dix députés européens, dont Nigel Farage, son très volubile dirigeant.
En période de crise économique, il est d'usage de chercher des boucs émissaires à l'extérieur. L'opinion publique britannique est justement à la peine, laminée depuis trois ans par un plan d'austérité draconien et une croissance en berne. Pis : le 23 février 2013, avec une dette publique qui représente 88,7 % du PIB (15), le Royaume-Uni subit l'humiliation de perdre son sacro-saint triple A, pour la première fois depuis 1978, l'agence de notation Moody's décidant de dégrader le pays en raison d'une croissance trop faible.
La croissance s'est, en effet, contractée à 0,3 % au dernier trimestre 2012 et ne devrait guère dépasser 0,6 % pour 2013, selon les prévisions du budget du chancelier de l'Échiquier (16) présentées le 21 mars 2013. Si cette croissance ne rebondit pas rapidement, le danger de l'entrée du Royaume-Uni dans une troisième récession depuis 2008 et le début de la crise financière mondiale sera alors bel et bien réel.
Pourquoi, dans ces conditions, ne pas blâmer l'Europe et ses règles incomprises par la majorité de la population pour expliquer le marasme économique ambiant ? Le UKIP ne s'en prive pas.
Répétons-le : c'est essentiellement pour éviter l'exode aux prochaines élections des membres les plus à droite de son parti vers le UKIP que David Cameron a promis d'en appeler au peuple. Histoire d'accentuer la pression, peu de temps avant son discours du 23 janvier, un groupe de députés conservateurs, « Fresh Start », (17) avait présenté au premier ministre une liste précise de points qui, selon eux, sont négociables au niveau européen : le rapatriement de toutes les lois sociales, dont la directive sur la limitation du temps de travail ; la possibilité de négocier une clause d'exclusion dans les volets de justice criminelle et de police ; un mécanisme de « freinage d'urgence » pour toute nouvelle législation qui affecterait les services financiers ; et la fin du « déménagement mensuel extrêmement coûteux de Bruxelles à Strasbourg », pour n'en citer que quelques-uns.
La crainte d'une fuite des voix conservatrices vers le UKIP est en partie justifiée. Dans un sondage réalisé début mars, lord Ashcroft (18), l'un des hommes les plus riches de Grande-Bretagne et gros pourvoyeur de fonds au parti conservateur, révélait que, sur 1 000 électeurs actuels du parti UKIP, 45 % avaient voté conservateur en 2010. Et un sondage YouGov, publié le 5 mars, indiquait que 36 % des Britanniques pourraient se laisser tenter par le parti anti-européen aux prochaines élections générales, attendues au printemps 2015, même si 4 % seulement se disent absolument certains de leur vote.
En annonçant ce référendum, David Cameron est retombé dans les travers du parti conservateur sous ses prédécesseurs Margaret Thatcher et John Major - époque où la question de l'Europe domina le débat politique, au risque de brouiller tous les autres sujets.
L'aile droite des conservateurs, désormais appuyée par David Cameron, a replacé l'Europe au centre des préoccupations du parti alors que, paradoxalement, pour l'ensemble de l'opinion publique britannique, cette question est très loin d'être une priorité.
Les Britanniques ne sont en effet que 6 % à considérer que l'UE représente un problème majeur pour le pays, derrière l'économie (52 %), le chômage (29 %), le système de santé (21 %), l'inflation (14 %) ou encore l'éducation (12 %). Et cette proportion est stable depuis des mois (19). En réalité, depuis juin 2005, la question de l'Europe n'a même jamais dépassé les 10 % dans les préoccupations des Britanniques, y compris chez les électeurs du UKIP, qui se déclarent surtout préoccupés par la montée de l'immigration.
L'Europe, sujet historiquement épidermique
Mais, si l'Europe n'est pas considérée comme une priorité par la majorité des Britanniques, lorsque le sujet est évoqué par les politiques il provoque immanquablement des réactions épidermiques, alimentées à souhait par une presse fort peu europhile.
Alors que le parti conservateur est aujourd'hui dominé par les eurosceptiques, c'est pourtant ce même parti qui, dès les années 1960, poussa pour une entrée dans la Communauté économique européenne (CEE).
Pour Londres, la participation à une telle aventure était essentiellement dictée par des motifs économiques : l'adhésion au Marché commun. Il ne s'est jamais vraiment agi d'un projet politique. Et il y a tout juste quarante ans, en 1973, après plusieurs tentatives avortées en raison du veto farouche du général de Gaulle, c'est le gouvernement conservateur d'Edward Heath qui entraîna le Royaume-Uni dans la CEE. À cette époque, l'opposition travailliste était la plus méfiante vis-à-vis du projet européen !
Deux ans plus tard, le travailliste Harold Wilson, revenu au pouvoir en 1974 (20), convoquait un référendum sur le maintien du pays au sein de la CEE - la seule consultation jamais organisée sur la question au Royaume-Uni. À l'époque, déjà, ce sont des préoccupations de politique intérieure qui avaient dicté cette décision. Cette promesse de campagne visait à apaiser les humeurs du Labour, très divisé sur le sujet.
Peu après son arrivée au 10, Downing Street, Wilson s'était lancé dans des négociations avec les autres membres de la CEE et avait obtenu une série de compromis, relativement modestes, mais suffisants pour lui permettre de se présenter devant les électeurs en position de force. Résultat : les Britanniques se prononcèrent à une large majorité - 67 % - pour le statu quo. Majorité d'autant plus confortable que le parti conservateur, à la tête duquel Margaret Thatcher venait d'être élue, fit lui aussi campagne pour le maintien du Royaume-Uni au sein de la CEE.
Peut-être David Cameron rêve-t-il aujourd'hui d'un scénario analogue... Même s'il ne peut ignorer que la CEE de 1975, dotée de neuf membres, n'a pas grand-chose à voir avec notre Union européenne à vingt-sept et, bientôt, à vingt-huit (21). D'autant que les autres membres, bien qu'ils soient sans doute prêts à céder sur quelques points litigieux, n'ont pas nécessairement d'appétit pour des discussions étendues sur des rapatriements de pouvoirs plus conséquents.
Cameron sait aussi quelles sont les alternatives pour le Royaume-Uni et, pour le moment, il juge ces alternatives contraires aux intérêts britanniques. En cas de départ de l'UE, le Royaume-Uni pourrait choisir de rejoindre l'Association européenne de libre-échange (AELE) (22). L'ironie étant que Londres en fut l'un des membres fondateurs, avant de décider de la quitter en 1973... pour rejoindre la Communauté économique européenne (CEE), l'ancêtre de l'Union européenne.
L'AELE est une zone de libre-échange mais pas un marché unique (elle n'implique pas une libre circulation des travailleurs et des instruments de production) et dispose d'une marge de manoeuvre réduite en matière d'actions communes. Comme l'Islande, la Norvège et le Liechtenstein, le Royaume-Uni pourrait s'agréger à l'Espace économique européen (ECE) dont la vocation est de faciliter les échanges avec l'Union européenne. Seul bémol : les membres de l'AELE qui participent à l'ECE sont consultés sur les modifications de la législation du marché unique européen, mais ils n'ont aucun pouvoir d'influence, de vote ou de veto.
Le Royaume-Uni pourrait aussi s'orienter vers le modèle suisse et rejeter toute participation à l'ECE. Mais, comme la Suisse, il lui faudrait alors renégocier, un par un, chaque traité de libre-échange et de commerce avec chaque pays, au sein de l'Union européenne et dans le reste du monde.
Certains membres de l'aile la plus à droite du parti conservateur évoquent également la possibilité que le Royaume-Uni rejoigne l'Alena (Accord de libre-échange nord-américain), qui regroupe depuis 1994 les États-Unis, le Mexique et le Canada. L'idée serait de créer une grande zone commerciale au nord de l'Atlantique. Mais encore faudrait-il que les membres de l'Alena soient favorables à cette idée - ce qui, à l'heure actuelle, ne semble pas forcément le cas.
Alors, David Cameron a-t-il remporté la première partie de son pari : rassurer la frange eurosceptique de son parti ? Pas vraiment. Passé les applaudissements et les félicitations des premiers jours, les sondages publiés après la promesse du référendum n'ont démontré aucun réel changement dans les intentions de vote aux prochaines élections législatives par rapport aux mois précédents : le 25 janvier, deux jours après le discours, YouGov donnait 33 % aux conservateurs, 43 % aux travaillistes, 10 % aux libéraux-démocrates et 9 % aux membres de l'UKIP.
Plus significatif : bien que le sujet ne soit pas au sommet de leurs préoccupations, si la question leur était posée aujourd'hui dans un référendum les Britanniques se prononceraient à 44 % en faveur d'un retrait contre 33 % qui voteraient en faveur du maintien au sein de l'UE (23). L'écart entre les deux tendances, au cours des derniers mois, oscille entre quatre et sept points.
Le sursaut des europhiles
À mesure que se précise la perspective d'un référendum, les pro-européens sortent de leur apathie et multiplient les explications de texte sur les avantages de l'Union européenne. « Si vous placez un point d'interrogation sur le maintien du Royaume-Uni au sein de l'UE, comme l'a fait M. Cameron, vous courez le risque de perdre des contrats et des investissements, de voir les échanges commerciaux se contracter et votre crédibilité entamée, ce qui ne manquerait pas d'avoir des conséquences sur la place du Royaume-Uni dans l'économie mondiale », juge lord Mandelson (24).
L'ancien commissaire européen a co-fondé le 30 janvier 2013 British Influence, un groupe de réflexion qui se propose de « combattre l'europhobie et de créer une Europe plus forte ». Les deux autres fondateurs de British Influence sont... deux membres du Cabinet : le libéral-démocrate Danny Alexander, secrétaire d'État au Trésor, et le conservateur Kenneth Clarke, ministre sans portefeuille et représentant du premier ministre pour les discussions commerciales entre l'Union européenne et les États-Unis !
Le monde des affaires fait, lui aussi, entendre sa voix et plaide pour un maintien au sein du premier marché d'exportation britannique (25). Plusieurs patrons de grandes entreprises ont même signé une lettre dans laquelle ils expriment leur crainte d'une « fuite des investisseurs » en cas de sortie de l'UE. S'ils saluent la volonté de David Cameron de renégocier certains volets européens, comme la durée du temps de travail, ils mettent en garde contre des exigences trop élevées et le risque de créer une incertitude dommageable pour le monde des affaires britannique (26).
Certains, comme Maurice Fraser, professeur de politique européenne à la London School of Economics (LSE), tablent aussi sur le pragmatisme des conservateurs et estiment qu'en voyant les milieux d'affaires se poser en avocats de l'UE ils choisiront de ne finalement pas prôner une sortie de l'Union (27).
Le 28 février dernier, une élection partielle, à Eastleigh, au sud-est de l'Angleterre, provoquée par la démission d'un député libéral-démocrate, suscite un cataclysme au sein du parti conservateur : sa relégation en troisième position, derrière le UKIP, est à la fois une claque et un avertissement. Avec 28 % des voix, le petit parti indépendantiste obtient son meilleur score électoral de tous les temps. Nigel Farage boit du petit-lait et étale sa satisfaction sur toutes les chaînes de télévision. Mieux encore : à la mi-mars, il est invité à dîner par le puissant patron de presse Rupert Murdoch. Pour le UKIP, c'est la consécration. Il y a quelque temps, c'est avec David Cameron que dînait Rupert Murdoch...
Pour le premier ministre, la pilule est vraiment amère, d'autant que sa popularité continue de chuter, au niveau national et au sein de sa formation. En mars, seuls 7 % des membres du parti conservateur (28) croyaient à la victoire des conservateurs avec à leur tête David Cameron lors des prochaines élections générales du printemps 2015. En un an, de mars 2012 à mars 2013, le pourcentage de conservateurs convaincus qu'ils resteront au pouvoir après 2015 est passé de 62 % à 25 %. C'est dire l'enthousiasme des troupes...
Certes, il est possible que les conservateurs se trouvent une nouvelle fois en position de gouverner ; mais à condition de négocier, une fois de plus, une coalition. Or, en promettant un référendum sur l'Europe, David Cameron a rendu impossible une nouvelle alliance avec les libéraux-démocrates. Ces derniers, profondément europhiles, n'accepteront pas de cautionner une telle décision. Et leur chef, Nick Clegg, vice-premier ministre, a déjà laissé clairement percer son agacement après l'annonce de ce référendum sur l'Europe auquel il est farouchement opposé.
L'autre option serait d'envisager une alliance avec le UKIP. Sauf qu'en traitant ses membres de « franchement bizarres, cinglés, tarés et crypto-fascistes » (29) David Cameron s'est fabriqué un ennemi juré. Le chef du UKIP, Nigel Farage, a entrouvert la porte à d'éventuels futurs accords électoraux avec les conservateurs, mais « sans David Cameron ». « C'est un escroc, je ne crois pas un mot de ce qu'il dit », a-t-il assené (30). Charmante ambiance !
Déjà, on évoque des tentatives de « coup d'État » visant à renverser Cameron. Il ne s'agit que de rumeurs ; mais elles sont symptomatiques du malaise qui règne au sein du parti conservateur. Plus ouvertement, la ministre de l'Intérieur, Theresa May, dans un discours initialement anodin (31), s'est clairement présentée comme candidate à une éventuelle succession à la tête du parti. Ses accents lyriques laissent peu de doutes sur ses motivations ultérieures : « Nous sommes les plus forts (...) quand nous sommes le parti de tous. Nous gagnons quand nous défendons les valeurs du peuple britannique - respect, fair play, générosité, sens de l'entreprise. »
L'autre candidat potentiel à une succession de David Cameron, régulièrement évoqué, est l'actuel maire de Londres, Boris Johnson. Jusqu'à présent, celui-ci refuse de confirmer son intérêt pour la direction du parti conservateur, voire pour le 10, Downing Street. Mais le fait est que, ces derniers mois, Boris Johnson a mis en place une stratégie destinée à transformer un peu son image de « bouffon » et d'électron libre du parti, cultivée pourtant délibérément pendant des années. Il se veut virulent contre l'Union européenne, se pose en défenseur de la City et n'hésite pas, à l'occasion, à laisser percer critiques et désaccords vis-à-vis de David Cameron. Quoi qu'il en soit, pour le moment les conservateurs serrent les rangs et personne ne semble vraiment prêt, au sein du parti, à déclencher une procédure visant à éjecter l'actuel chef du gouvernement de son poste.
Pour David Cameron, le temps est néanmoins compté. Les élections européennes du printemps 2014 seront un premier test d'envergure pour lui et pour son parti. D'autant que le UKIP réalise traditionnellement de bonnes performances lors de ces élections, où la participation des électeurs est toujours minimale. À moins d'un spectaculaire retournement de la situation économique du Royaume-Uni dans les deux prochaines années, une victoire conservatrice en 2015 paraît donc plutôt difficile.
Trois scénarios
À l'heure actuelle, trois scénarios sont possibles.
1) Les conservateurs, conduits par David Cameron, obtiennent une large majorité. Le premier ministre engage alors un cycle de négociations avec ses partenaires européens et obtient quelques compromis, pas nécessairement significatifs mais suffisants pour satisfaire l'opinion publique britannique. Il revient devant ses concitoyens, se glorifie d'un « triomphe » et convoque un référendum en 2017. Les trois principaux partis (conservateur, travailliste et libéral-démocrate) feraient alors vraisemblablement tous campagne pour le maintien du Royaume-Uni au sein de l'UE, appuyés par les milieux d'affaires. Et il y a fort à parier que les Britanniques se rangeraient à cette opinion. Au vu des sondages actuels, cette première hypothèse ne paraît pas la plus probable.
2) Conformément aux résultats de tous les sondages sans exception depuis plus d'un an, les travaillistes remportent une large victoire. La question du référendum serait alors enterrée, au moins jusqu'aux prochaines élections en 2020.
3) Dernière option, évoquée récemment par Peter Kellner, président de l'institut de sondage YouGov (32) : le Labour, jusqu'à présent hostile à toute consultation sur le sujet européen, change de position. Sous la pression des sondages ou de l'opinion publique, il prévoit de recourir au vote populaire et inscrit cette promesse dans son programme électoral. Dans ce cas - et à condition que les urnes lui soient favorables -, un référendum pourrait être convoqué à mi-mandat, une période toujours délicate en termes de popularité pour un gouvernement. Les conservateurs - qui, entre-temps, auraient changé de leader pour quelqu'un de sans doute plus eurosceptique que David Cameron - pourraient alors décider, pour des considérations de politique intérieure, de faire campagne en faveur d'une sortie de l'Union européenne.
La nature d'un référendum est telle que les électeurs répondent rarement à la question qui leur est posée. Leur vote dépend plus souvent de l'humeur du moment, des circonstances, de la situation économique, de la popularité des gouvernants ou de la défiance envers le gouvernement en place. « La question que les Britanniques penseraient se voir poser ne serait pas : voulez-vous rester au sein de l'Union européenne ? Mais : aimez-vous l'Union européenne ? Et la réponse sera toujours : non », explique Peter Kellner (33).
Sans vraiment l'avoir voulu, le Royaume-Uni pourrait, dans ce cas, franchir la porte de l'Union européenne. Et - paradoxe absolu - ce serait un premier ministre travailliste, a priori europhile, qui aurait conduit son pays vers la sortie...