Jean-Paul Picaper - Monsieur le Ministre, vous portez le titre de « père de l'euro ». Qu'est-ce qui vous a incité à baptiser de ce nom la monnaie européenne et comment vos partenaires ont-ils réagi ?

Theo Waigel - Le terme ECU était imprononçable pour les Allemands. De plus, ils n'étaient pas disposés à abandonner le D-Mark pour un acronyme artificiel (1). Comme d'autres dénominations - taler, livre ou franc - se heurtaient à des résistances dans certains pays, l'idée m'est alors venue d'appeler la nouvelle monnaie européenne l'euro. Le premier auquel j'en ai parlé a été Helmut Kohl ; le second, mon collègue français de l'époque, Jean Arthuis. Celui-ci n'a pas été immédiatement enthousiasmé par ma proposition, mais il ne l'a pas rejetée. Au terme de longues discussions, le nom que je proposais a finalement été adopté au sommet du Conseil européen de Madrid (2).

J.-P. P. - On entend souvent dire que la création de l'euro a été une concession que vous avez faite, Helmut Kohl et vous, à François Mitterrand en échange de la réunification de l'Allemagne (3)... Est-ce exact ?

T. W. - Cette théorie, selon laquelle l'euro aurait été le prix à payer pour obtenir l'approbation - par la France et d'autres - de la réunification allemande est tout simplement fausse. Maints historiens et responsables politiques, jusques et y compris à l'Élysée, continuent à colporter cette légende ; mais le fait de la répéter ne la rend pas plus véridique pour autant. En 1990, la création d'une nouvelle monnaie relevait de l'utopie. Il fallait, pour cela, mobiliser une majorité des deux tiers au Bundestag et au Bundesrat. La vérité, c'est que personne ne pouvait anticiper une telle décision.

J.-P. P. - Le passage à l'euro ne fut-il pas plus difficile pour les Allemands de l'Est que pour leurs compatriotes de l'Ouest ?

T. W. - Effectivement, il n'a pas été simple pour les Allemands de l'Est de s'adapter à une nouvelle monnaie alors qu'ils venaient tout juste de troquer leur mark-est contre le mark occidental (4).

J.-P. P. - N'aurait-il pas mieux valu attendre encore quelques années avant de lancer l'Union économique et monétaire ? En d'autres termes, l'introduction de l'euro n'a-t-elle pas été prématurée et précipitée ?

T. W. - Je dirais, au contraire, que la mise en circulation de l'euro est le fruit d'un long processus. L'idée d'une monnaie unique européenne remontait aux années 1960. Les premières tentatives de coordination d'une politique monétaire européenne ont été finalisées dans les années 1970. En 1979, Valéry Giscard d'Estaing et Helmut Schmidt ont instauré le Système monétaire européen. La phase de préparation s'est donc étalée sur environ deux décennies. On ne peut pas dire que l'euro a été un prématuré !

J.-P. P. - Le mark était l'emblème de la République fédérale, le symbole de son succès économique. En adoptant l'euro, l'Allemagne n'a-t-elle pas vendu son âme ?

T. W. - Le mark conférait aux Allemands un sentiment identitaire fort, mais il n'était pas leur âme. De toute façon, on ne vend pas son âme pour une monnaie.

J.-P. P. - Laissez-moi reformuler ma question : avec l'euro, l'Allemagne n'a-t-elle pas renoncé à une partie de son identité ?

T. W. - C'est une question complexe à laquelle on ne peut pas apporter de réponse simple. Qu'est-ce que l'identité d'une nation ? Cette formule désigne en général le lien qui rattache les citoyens les uns aux autres, et ce lien résulte d'une grande diversité de facteurs. Lev Kopelev (5) l'a défini de façon très juste. Pour lui, le « patriotisme », c'est pour chacun de nous « l'amour de son pays, de sa langue et de son histoire, c'est un attachement vivant et émotionnel à ceux qui parlent la même langue et partagent le même destin historique ». Encore faut-il ne pas confondre l'amour de la patrie ou le patriotisme avec le nationalisme.

J.-P. P. - L'euro n'a-t-il vraiment eu que des effets négatifs sur l'économie allemande, comme le prétendent certains ?

T. W. - Au début, c'est exact, l'Allemagne a perdu les avantages qu'elle possédait par rapport aux autres économies (6), mais ensuite elle en a tiré profit. Pourquoi ? Parce que avec une plus grande stabilité et une meilleure productivité elle a bénéficié, année après année, d'une dévaluation en termes réels, ce qui a contribué à rendre l'économie allemande plus compétitive. Nous devons une part importante de notre prospérité et de notre protection sociale à notre imbrication économique avec les États qui sont nos voisins. C'est vrai pour l'Allemagne, mais c'est aussi vrai pour tous les autres membres de l'Union européenne, les anciens comme les nouveaux.

J.-P. P. - La crise que nous traversons depuis quatre ans est-elle une « crise de l'euro » ?

T. W. - Il n'y a pas de crise de l'euro, mais une crise des dettes souveraines. Les raisons de cette crise tiennent, d'une part, aux aides indispensables qu'il a fallu accorder aux systèmes bancaires pour les sauver de la faillite ; et, d'autre part, aux mesures financées par l'emprunt qu'il a fallu prendre pour surmonter la récession. Alors que, dans leur ensemble, les budgets des États membres de l'UE étaient pratiquement en équilibre au cours des premières années qui ont suivi l'introduction de l'euro, ils ont accusé depuis trois ans des déficits croissants. C'est ainsi que les dettes ont explosé. Cette crise a touché tous les États occidentaux industrialisés à des degrés divers. L'Allemagne a vu bondir son ratio d'endettement à plus de 80 % du PIB. Mais grâce à la règle d'or inscrite dans notre Constitution, grâce aux mesures d'austérité budgétaire et grâce à l'augmentation des recettes résultant de l'amélioration de la conjoncture, nos finances publiques sont en voie de rétablissement.

J.-P. P. - On reproche à la République fédérale d'avoir imposé aux pays européens les plus durement frappés des mesures d'assainissement trop rigoureuses qui ont provoqué leur ruine. Qu'en pensez-vous ?

T. W. - Les critères de Maastricht (7) ont été acceptés par tous les États membres et, jusqu'en 1997-1998, tous les ont respectés. Je vous rappelle que le Pacte de stabilité, qui incluait ces critères, n'a causé aucun dommage à aucun pays. Les Européens ont commencé à jouer avec le feu lorsque, en 2005, ils ont atténué ces règles, sous la pression de la France et, ne l'oublions pas, de l'Allemagne qui était pourtant à l'origine du Pacte. Il est vrai qu'elle était dirigée à l'époque par un gouvernement socialiste et Vert qui n'a pas craint de s'affranchir de la discipline instaurée par le gouvernement précédent - gouvernement qui était, lui, chrétien-démocrate et libéral.
Ces crises de la dette ne proviennent pas d'un vice de construction de l'Union monétaire. Elles sont dues au fait qu'un grand nombre d'États de l'Union européenne ont dérogé à l'esprit et à la lettre du Pacte de stabilité et n'ont pas mis à profit les années de bonne conjoncture pour consolider leurs finances. Le relâchement des règles auquel a consenti le gouvernement social-démocrate et Vert (8) a eu des conséquences fatales parce que certains petits États membres de l'Union y ont vu un feu vert pour revenir aux politiques de dépenses inconsidérées qui avaient été les leurs dans le passé.

J.-P. P. - L'euro a-t-il contribué à accroître les divisions entre États membres de l'Union européenne ? La plupart sont jaloux des Allemands tandis que les Allemands ont le sentiment qu'on les pille...

T. W. - J'admets que notre situation peut faire des envieux. Mais ces tiraillements ne sont pas nouveaux : à l'époque du Système monétaire européen, les dévaluations et les réévaluations permanentes créaient des tensions bien plus difficiles à gérer que la crise actuelle. Le SME n'a pu être sauvegardé qu'à coups d'interventions massives des banques centrales. Au début des années 1990, lorsque le franc a été attaqué de toutes parts, la Bundesbank a dû en quelques semaines prêter des milliards à d'autres banques centrales.
Quant à l'idée saugrenue selon laquelle on « pillerait » l'Allemagne, eh bien, voilà ce que j'en pense : l'Union monétaire est conforme aux intérêts de notre pays. Nous exportons 40 % de notre production et, sur ces 40 %, la moitié est destinée aux pays de la zone euro. Si l'on y ajoute les autres pays de l'UE liés à l'euro par le mécanisme II des taux de change (9), ce sont 60 % des exportations allemandes qui prennent le chemin de l'Europe.

J.-P. P. - Très nombreux sont ceux qui, dans la presse allemande ou dans les milieux intellectuels, tirent à boulets rouges sur l'euro et l'UE. Quel est le poids réel de ces forces anti-européennes ?

T. W. - Naturellement, l'euro et l'Europe font débat en Allemagne. Mais, dans leur ensemble, les Allemands sont favorables à l'UE et ils sont majoritairement persuadés que la réintroduction du D-Mark n'est pas une option viable. Des esprits chagrins estiment que l'Union européenne est en état de crise et cette prétendue crise de l'euro leur a donné un nouvel élan. Mais leurs critiques ne reposent sur aucune base.
Au contraire : l'euro a pleinement fait ses preuves comme point d'ancrage du système financier mondial. Personne ne conteste les progrès qu'ont représentés la suppression des frais de change ou la fusion des marchés financiers, sans oublier la sécurité qu'apportent des parités stables à tous les exportateurs.

J.-P. P. - Revenons aux eurosceptiques. Ils s'en prennent surtout aux méthodes employées pour lutter contre la crise...

T. W. - Ils déplorent la répartition inégale des charges dans le financement du budget européen, mais ils ne tiennent pas compte des bénéfices qu'ils en retirent. Cela dit, le centralisme et la bureaucratisation excessive de Bruxelles sont une source d'inquiétude. Par son mode de fonctionnement, la Commission s'est éloignée de la vie quotidienne et des préoccupations des gens. Quant aux processus de décision, ils manquent de clarté et de légitimité démocratique. Ces défauts doivent être corrigés.

J.-P. P. - Des publications à fort tirage comme Bild et le Spiegel reprennent régulièrement les arguments des europhobes. Est-il envisageable que, sous la pression de ces relais d'opinion, l'Allemagne soit tentée de sortir de l'Union européenne ?

T. W. - Au-delà de ces campagnes de presse incendiaires, vous ne trouverez pas une seule personne de bon sens en Allemagne pour défendre l'idée d'une sortie de l'Union européenne. Le processus d'unification et de coopération en Europe a connu des hauts et des bas. Aujourd'hui, le mot crise est à nouveau sur toutes les lèvres. Mais, dans le passé, la CEE et les institutions qui lui ont succédé ont toujours surmonté ces périodes difficiles. Pourquoi en serait-il autrement cette fois-ci ?

J.-P. P. - Toujours est-il que la Cour constitutionnelle a érigé une barrière juridique entre Bruxelles et Berlin (10)...

T. W. - La Cour constitutionnelle a, jusqu'ici, considéré tous les accords européens comme conformes à la Loi fondamentale allemande.

J.-P. P. - Peut-on imaginer que l'UE revienne à la situation d'avant l'euro ? Dans cette hypothèse, l'Union européenne s'effondrerait-elle ?

T. W. - Un retour à la situation d'avant le traité de Maastricht aurait des conséquences dramatiques pour tout le monde, y compris pour l'Allemagne. Des taux de change totalement flexibles saperaient sa position d'État exportateur. Sans l'euro, dans un contexte de récession mondiale, le mark aurait été soumis à une forte pression à la hausse. La reprise qui se manifeste depuis quelques mois n'aurait jamais eu lieu.
Je le dis et je le répète : ces fables sur une prétendue crise de l'euro sont sans fondement. On peut parler d'une crise monétaire quand la stabilité extérieure d'une monnaie est en danger. Avec l'euro, c'est l'inverse qui s'est produit. En dix ans, le taux d'inflation n'a jamais dépassé les 2 % - ce qui veut dire que l'euro a fait mieux que le mark en son temps. Pendant toute la durée de la crise économique et financière, et même depuis l'explosion de la crise grecque, sa valeur externe est restée supérieure à celle de son taux de lancement. À 1,50 euro pour 1 dollar, la monnaie européenne a atteint un sommet presque équivalent à celui qu'avait atteint le mark au temps de sa splendeur. Depuis, sa valeur a baissé pour se stabiliser aux alentours de 1,30 euro pour 1 dollar.

J.-P. P. - Une scission de l'Europe entre une Europe du Nord et une Europe du Sud est-elle concevable ? Ou bien une division de l'euro entre un « euro light » et un « euro hard » ?

T. W. - Ces propositions sont des fumisteries. La création d'un « euro light » et d'un « euro hard » ferait éclater l'Europe et aboutirait à la formation de nouvelles constellations d'États.
Il est incontestable que la crise des dettes souveraines a créé des tensions au sein de l'UE. Mais on ne viendra pas à bout de ces tensions sans un minimum de solidarité entre États membres. C'est la raison pour laquelle je soutiens les mesures prises en faveur de la Grèce, qu'il s'agisse de l'octroi de crédits bilatéraux ou des mécanismes européens comme le FESF ou le MES (11).
Cela dit, la stratégie du coup par coup, telle qu'elle a été pratiquée, n'a pas contribué à apaiser les marchés. C'est une erreur de mener des discussions publiques sur la politique monétaire. On ne convainc jamais mieux les marchés que lorsqu'on les met devant le fait accompli.

J.-P. P. - Vous avez un jour qualifié la Grèce de « passager clandestin » de l'euro...

T. W. - La Grèce a été admise trop tôt, les hommes politiques grecs ont falsifié les statistiques et les institutions européennes n'ont pas suffisamment vérifié ces chiffres. Aujourd'hui, nous payons ces erreurs.

J.-P. P. - Dans l'absolu, que faudrait-il faire ? Exclure la Grèce de la zone euro ? La contraindre à une faillite contrôlée et organisée ? La mettre momentanément en quarantaine ?

T. W. - Aucune force politique sérieuse ne préconise l'exclusion de la Grèce de la zone euro. Il faudra réfléchir à l'avenir à une réglementation des faillites qui pourrait s'appliquer à certains pays déficients, c'est certain. Mais l'important est de remplir nos obligations envers eux.
Dans des circonstances difficiles de l'histoire récente, nous avons pu, nous aussi, compter sur la solidarité de nos voisins. Sans leur accord, nous n'aurions pas pu réunifier notre pays. Il ne faut pas l'oublier. Ceux qui, aujourd'hui, jugent exorbitant le montant de l'aide accordée à la Grèce devraient se rappeler que les systèmes monétaires précédents avaient, eux aussi, un coût.

J.-P. P. - Quelles sont, selon vous, les vraies causes ou les vrais responsables de la crise actuelle ? L'Amérique ? Le surinvestissement ? La spéculation ?

T. W. - La crise financière a effectivement commencé aux États-Unis sous la forme d'une crise immobilière. Les milieux politiques et la Federal Reserve en ont pris conscience trop tard et n'ont pas suffisamment réagi.

J.-P. P. - Diriez-vous que les gouvernements européens, eux, ont bien réagi depuis l'automne 2008 ? Nous ont-ils épargné une crise du type de celle de 1929 ?

T. W. - Le gouvernement ouest-allemand, ses partenaires et la Banque centrale européenne ont, dans l'ensemble, réagi correctement. Ils ont simplement oublié de préciser aux citoyens que, pour rétablir la santé du système financier de certains pays, il fallait en passer par une décennie de consolidation.
Il fallait expliquer aux Européens que les aides consenties aux pays fortement endettés sont consacrées essentiellement au maintien du niveau de vie de leur population. Il fallait aussi leur dire que les décisions en faveur de la Grèce ainsi que la création du fonds de soutien visaient à empêcher la propagation d'un feu de brousse sur les marchés financiers européens.
Mais le risque d'une catastrophe majeure est toujours présent. Les instituts financiers des principaux pays de la zone euro sont engagés dans ces pays en crise à une hauteur telle qu'une déroute bancaire aurait des répercussions au moins aussi graves que celle de Lehman Brothers aux États-Unis.

J.-P. P. - L'Amérique représente-t-elle encore un danger ?

T. W. - Les données financières chiffrées qui nous viennent d'Amérique et du Japon ne sont guère rassurantes. Le taux de déficit de la Grèce et du Portugal n'est pas supérieur à celui des États-Unis, de la Grande-Bretagne ou du Japon (12). Ces pays vont devoir, eux aussi, renforcer leurs finances.

J.-P. P. - Les amortisseurs mis en place par l'UE (SME, Union bancaire, etc.) sont-ils suffisants ?

T. W. - Il n'existe pas, au sein de l'UE, de clause de « bailout » (13) ; mais cela n'empêche pas la création librement consentie de mécanismes ouvrant aux États en crise la possibilité de résorber leurs problèmes. Cette solidarité doit naturellement être couplée avec le principe de subsidiarité qui exige des États en crise des mesures rigoureuses de consolidation financière.

J.-P. P. - Comment l'Europe peut-elle réduire sa dépendance vis-à-vis de l'économie américaine ?

T. W. - En développant les systèmes économiques et sociaux européens. Notre modèle est l'économie sociale de marché.

J.-P. P. - Que peut-elle faire ? Se replier sur elle-même ? Ériger des barrières protectionnistes à ses frontières ? Se « démondialiser » ?

T. W. - La « démondialisation » est un leurre. Les petits États ne peuvent survivre qu'en s'intégrant dans des systèmes supranationaux. En transformant la CEE en CE puis en EU, on a fait de cette dernière un pilier majeur de la coopération européenne face à la mondialisation. Celle-ci instaure une concurrence entre les grands centres économiques du monde et exige que l'on sécurise la compétitivité internationale des divers pays. Le traité de Maastricht, qui a créé un espace économique commun, a été l'une des réponses à la mondialisation. La monnaie commune forme la toiture monétaire de cet espace économique. Et il est incontestable que l'Allemagne a compté jusqu'ici parmi les gagnants de cette évolution.

J.-P. P. - Depuis quelques années, l'idée d'une « renationalisation » des pays européens gagne du terrain. Est-ce à dire que la CE et l'UE n'auront été qu'une parenthèse dans l'histoire de notre continent ?

T. W. - L'UE restera un sujet de droit international sui generis. La souveraineté des États nationaux sera préservée, même si nous pratiquons une coopération renforcée et mettons en commun certains secteurs d'activité. S'il s'avérait que l'Union européenne n'a été qu'un épisode de l'histoire de notre continent, l'Europe retomberait dans l'insignifiance.
Ceux qui s'en prennent à l'Union monétaire mettent en danger les fondements mêmes de l'union de l'Europe. Or le projet européen va bien au-delà du marché et de la monnaie. Il faut voir l'Union européenne avant tout comme un projet historico-politique. C'est de ce projet que dépendra le statut des Européens au XXIe siècle. À eux de décider s'ils veulent être des acteurs ou des spectateurs de la politique mondiale.

J.-P. P. - Économiser, économiser à en mourir semble être la loi d'airain de l'économie allemande...

T. W. - Il ne s'agit pas seulement de consolider nos finances, mais aussi d'améliorer notre compétitivité. Cela dit, sans finances publiques solides, il ne peut y avoir d'économie compétitive qui tienne.

J.-P. P. - Un économiste français, Michel Albert, a décrit l'économie allemande sous les traits du « capitalisme rhénan ». À la différence du capitalisme anglo-saxon, financé par les marchés boursiers, ce capitalisme-là s'appuierait prioritairement sur les banques. Partagez-vous cette analyse (14) ?

T. W. - Ce schéma ne peut plus s'appliquer à l'économie allemande. Il n'en reste pas moins vrai que le rôle des banques est plus important en Allemagne qu'en Grande-Bretagne ou en Amérique. Et ce n'est pas nécessairement un inconvénient.

J.-P. P. - Après le turbo-capitalisme, le capitalisme de casino et l'économie du bazar, allons-nous vers un système économique d'un type nouveau ?

T. W. - L'Europe doit développer son propre modèle économique - un modèle dans lequel le partenariat social tiendra une place plus grande.

J.-P. P. - La fracture entre pauvres et riches s'élargit. Le slogan lancé en son temps par Ludwig Erhard - « la prospérité pour tous » - est-il désormais dépassé (15) ?

T. W. - J'observe que la fracture dont vous parlez a cessé de s'accentuer en 2012. Mais il est vrai que, depuis dix ans, les revenus des plus aisés ont augmenté plus vite que les rémunérations des ouvriers. Face à cet écart grandissant se pose la question des réformes de structure et d'une réduction volontaire des salaires des cadres.

J.-P. P. -L'Europe doit-elle renforcer son caractère supranational ou devenir une union libre d'États indépendants ?

T. W. - Pour l'instant, l'Europe supranationale n'existe qu'à l'état d'ébauche. Il manque, pour cela, une opinion publique européenne capable de cristalliser une culture politique commune ou une identité propre.
Jürgen Habermas (16) a écrit à ce sujet : « La question n'est pas de savoir s'il y a une identité européenne, mais si l'on peut ouvrir les arènes nationales les unes aux autres de façon qu'une volonté et une opinion européennes puissent déployer par-delà les frontières nationales leur dynamique à propos de sujets européens. » L'avenir nous dira si un tel processus peut être mis en oeuvre.

J.-P. P. - L'Europe semble durablement entrée dans une phase de stagnation économique. Cette panne de croissance est-elle le prélude à un inéluctable déclin de l'Occident ?

T. W. - Rassurez-vous : le déclin de l'Occident n'est pas pour demain. Une crise aussi grave que celle des dernières années ne peut pas ne pas laisser de traces sur la croissance. Mais lorsqu'on aura réalisé les réformes structurelles nécessaires et que la confiance dans les marchés financiers et dans la viabilité des systèmes financiers sera rétablie, la croissance reviendra.
L'Europe d'aujourd'hui doit relever de nouveaux défis. Il faut que les Européens fassent preuve de responsabilité vers l'extérieur de leur continent et de solidarité dans son périmètre. À l'heure de la mondialisation, ils doivent aussi se doter d'un nouveau modèle social. Et, aux côtés des États-Unis, jeter les bases d'un dialogue entre les grandes cultures. Pour cela, il faudra du courage et du discernement. C'est une chance qui s'offre à notre génération - une chance dont nos parents et nos grands-parents, qui ont connu Verdun et Stalingrad, n'auraient pas osé rêver...

J.-P. P. - Le problème, c'est qu'il n'y a pas encore de « nation Europe »...

T. W. - Une confédération d'États nationaux autonomes ne suffit pas à créer une identité propre. Mais l'Europe est aussi une communauté de valeurs qui se nourrit d'un legs historique commun. Elle a été façonnée autant par le christianisme que par la philosophie des Lumières. À quoi il convient d'ajouter la formation de la démocratie comme régime politique ; le développement de l'État de droit comme fondement d'une société civile ; et la garantie des droits de l'homme et des libertés inaliénables. La communauté de valeurs occidentale est la résultante de tous ces acquis. Et c'est sur ce socle commun qu'a pris corps un mouvement unique dans l'Histoire : le mouvement européen.