POLITIQUE INTERNATIONALE N° 103 - PRINTEMPS 2004

Riyad : la tentation nucléaire

Article de Bruno Tertrais
Directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Auteur, entre autres publicat


Parmi les " dominos nucléaires ", il en est un dont l'identité peut surprendre : l'Arabie saoudite. Il s'agit pourtant, selon toute probabilité, du prochain cas difficile sur lequel devra se pencher la communauté internationale. Un cas qui n'est pas sans lien avec ce qu'il est convenu d'appeler " l'affaire A. Q. Khan ".
Riyad-Washington : le désamour
L'avenir du royaume wahhabite suscite bien des interrogations. Fin 2001, après quelques semaines de déni de réalité et d'hésitations face à l'énormité des enjeux politiques, stratégiques et économiques, les Américains avaient fini par se rendre à l'évidence : l'Arabie saoudite se trouve à l'épicentre du terrorisme mondial. Ce n'est pas un hasard si les auteurs des attentats de New York et de Washington étaient, pour la plupart, porteurs de passeports saoudiens - sans parler du fait qu'ils semblent avoir bénéficié de soutiens au sein même de l'establishment du pays.
L'Arabie paie aujourd'hui le prix du pacte faustien passé avec les mouvements islamistes, que le régime a financés sans compter contre la promesse d'avoir la paix sur son territoire. Elle n'avait pas prévu la radicalisation des combattants wahhabites dans le creuset afghan.
La place de l'Arabie saoudite dans la politique américaine fait désormais l'objet d'un vrai débat à Washington. Pour les experts néo-conservateurs tels que Francis Fukuyama, le Royaume serait en fait le premier responsable de la montée de l'" islamo-fascisme " dans les sociétés musulmanes (2). Lors d'un briefing devant le Defense Policy Board (à l'invitation de son président, Richard Perle), l'analyste de la Rand Corporation, Laurent Murawiec, fit scandale en n'hésitant pas à dire tout haut ce que certains membres de l'administration pensaient tout bas : il fallait mettre un terme au règne des Saoud sur la péninsule (3). L'hypothèse d'un recours à la force pour briser la puissance saoudienne avait déjà été évoquée lors du premier choc pétrolier (4). Elle fait à présent pleinement partie des réflexions des cercles néo-conservateurs et prend la forme, dans les scénarios les plus extrêmes, de schémas de démembrement du Royaume, voire d'un rétablissement de la souveraineté hachémite sur les Lieux saints de l'islam - une solution que Winston Churchill, héros des néo-conservateurs, aurait voulu maintenir... Ces idées circulent non seulement dans les centres de recherche, mais aussi, à demi-mot, dans les couloirs du Pentagone (5).
De tels projets n'ont une chance de se réaliser qu'en cas d'aggravation sérieuse de la menace terroriste (par exemple, un deuxième " 11 septembre " sur le territoire américain). Pour l'heure, le discours officiel se veut rassurant car les États-Unis tablent sur la coopération de la famille régnante pour lutter contre le terrorisme et sont trop occupés à gérer l'occupation de l'Irak pour souhaiter ouvrir un nouveau grand chantier géopolitique. Au demeurant, l'abandon définitif de l'Arabie saoudite constituerait une remise en cause déchirante pour l'élite texane, dont on connaît les liens d'affaires avec les Saoud. Washington s'efforce donc seulement de " dissocier les pétrodollars du wahhabisme ", c'est-à-dire d'empêcher que les revenus du pétrole ne permettent le financement direct ou indirect de réseaux terroristes au Moyen-Orient et en Asie, notamment par le truchement des organisations caritatives. Les États-Unis souhaitent également aborder de front la question du wahhabisme, que des experts proches de l'Administration estiment être au cœur du problème de la réforme de l'islam (6).
Mais, en tout état de cause, les jours de l'alliance entre Washington et Riyad, vieille de près de soixante ans, semblent désormais comptés. Cette alliance battait déjà de l'aile depuis plusieurs années, Riyad faisant montre sur le marché pétrolier d'une indépendance croissante. L'évolution du conflit israélo-palestinien, très suivie par l'opinion et le clergé saoudiens, était l'une des raisons de la mauvaise humeur de la famille royale. Les Saoudiens avaient, en outre, interdit à plusieurs reprises aux Américains d'utiliser leurs bases pour mener des actions militaires contre des pays voisins. L'une des premières décisions de l'administration Bush, après la chute de Bagdad, fut ainsi de retirer toutes ses troupes du territoire saoudien. Certes, la menace irakienne s'était dissipée ; mais faut-il rappeler qu'en Europe la disparition de la menace soviétique n'avait pas conduit au départ des forces américaines du continent ?... La réalité, c'est que, bientôt, les États-Unis n'auront plus besoin de l'Arabie saoudite, ni sur le plan militaire (ils disposent d'autres bases et points d'appui dans la région) ni sur le plan énergétique (ils ont accès à des sources d'approvisionnement de plus en plus diver-
sifiées) (7).
Le choix du nucléaire
D'ici quelques années, l'Arabie va donc se retrouver seule. Or le pays ne dispose pas de forces armées capables d'assurer pleinement sa sécurité face aux menaces extérieures potentielles - tout particulièrement celle de l'Iran, qui reste un sujet d'inquiétude en dépit de la détente entre les deux pays. Depuis la révolution khomeinyste et la prise d'otages de la Grande Mosquée de La Mecque en 1979, les deux pays se disputent le leadership politique et religieux de la région, Téhéran n'ayant jamais accepté que la garde des Lieux saints soit confiée à la famille Saoud. Mais parce qu'elle est peu peuplée, et aussi par crainte d'un coup d'État, l'Arabie saoudite n'a jamais souhaité mettre sur pied des forces militaires nombreuses et bien entraînées : son armée comprend 200 000 hommes (en comptant la Garde nationale), contre environ 540 000 pour l'Iran. Pour sa défense, le pays se repose sur les équipements occidentaux, le soutien pakistanais, et une garantie de sécurité américaine qu'il a toujours considérée comme incertaine et politiquement coûteuse.
En 1979, le Royaume avait décidé d'accroître les moyens de sa sécurité en faisant l'acquisition de systèmes de surveillance, d'alerte et de commandement perfectionnés. Il avait décidé, aussi, de se doter - comme un grand nombre de ses voisins arabes (Égypte, Irak, Libye, Syrie, Yémen...) - de missiles balistiques. Mais alors que la plupart des pays de la région ne sont équipés que de missiles à courte portée de type Scud,
Riyad choisit une voie plus originale et se tourna vers la République populaire de Chine. Fin 1985, plusieurs dizaines (de 36 à 60, selon les sources) de missiles CSS-2, appelés également Dong-Feng 3, étaient livrés aux Saoudiens avec une quinzaine de lanceurs - le tout, apparemment, sans que Washington n'en fût averti au préalable. Ces engins seraient aujourd'hui déployés sur au moins deux bases (Al-Joffer et Al-Sulayyil).
Il s'agit de missiles d'une portée honorable (de l'ordre de 3 000 kilomètres avec une charge lourde), mais d'un modèle assez ancien. Propulsés à l'aide de carburant liquide, le remplissage de leurs réservoirs nécessite une manœuvre longue et complexe. De ce fait, ils ne peuvent être mis à feu rapidement en temps de crise et restent vulnérables à une frappe préemptive. De précision très limitée, ils ne sont capables que de frappes grossières, sur des villes ou des bases militaires très étendues. Leur " écart circulaire probable ", c'est-à-dire le rayon du cercle dans lequel les missiles auraient 50 % de chances de tomber, serait d'environ deux kilomètres... Pour cette raison, la Chine ne les utilise que pour sa planification nucléaire, munis de charges de très forte puissance. Les Saoudiens ont pourtant affirmé à Washington que ces missiles n'étaient armés que de charges conventionnelles (Riyad a préféré ne pas en faire usage pendant la première guerre du Golfe, explique-t-on dans la capitale saoudienne, en raison des très lourdes pertes qui auraient pu être causées à la population civile irakienne).
Or, de l'autre côté du Golfe, l'Iran a accéléré son programme nucléaire afin d'être en mesure de se doter de la bombe dans les plus brefs délais si le besoin s'en faisait sentir. Il est probable qu'il faudra plus qu'une vague promesse d'aide occidentale au développement de l'énergie nucléaire pour convaincre les conservateurs iraniens d'y renoncer définitivement. L'accord arraché par les Européens en octobre 2003 a permis de gagner du temps - ce qui n'est pas un mince résultat - mais certainement pas de régler le problème. Depuis lors, l'Iran a d'ailleurs été plusieurs fois pris en flagrant délit de dissimulation vis-à-vis de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA).
Si l'on en croit l'ancien ambassadeur américain Charles Freeman, le roi Fahd avait exprimé il y a quelques années sa vive inquiétude à l'égard du programme iranien, et demandé de bénéficier d'un " parapluie nucléaire " américain si Téhéran allait jusqu'au bout de sa démarche (8). Mais, compte tenu de l'évolution des relations américano-saoudiennes, une telle garantie de sécurité n'est plus à l'ordre du jour...
Dans ce contexte, les Saoudiens devraient logiquement se tourner vers l'option nucléaire. Leur intérêt pour ce type d'armement ne date pas d'hier : selon des sources américaines, israéliennes et saoudiennes concordantes, le Royaume avait mis au point dès le début des années 1980 une stratégie consistant à contribuer au financement de deux programmes nucléaires nationaux. D'abord, celui de l'Irak - à la condition, semble-t-il, qu'une partie des armes construites par Bagdad soient transférées sur le territoire du Royaume. Cette coopération aurait été interrompue après la guerre du Golfe. Rappelons que l'ampleur du programme nucléaire irakien en 1991, telle qu'elle a été finalement révélée par les inspecteurs de l'ONU, avait été largement sous-estimée par les services occidentaux.
Ensuite, celui du Pakistan, véritable " pays frère " de l'Arabie saoudite. Les Pakistanais sont présents partout dans le Royaume, depuis les chantiers de construction jusqu'aux bases aériennes. La sécurité des autorités et des sites sensibles est fréquemment assurée par des unités pakistanaises. Les deux pays ont même décidé en 2003 d'accroître leur coopération militaire (9), leur sentiment partagé d'isolement étant renforcé par l'émergence d'un " axe stratégique " indo-israélien (10).
Les dirigeants pakistanais ont su jouer, par le passé, de la rhétorique de la " bombe islamique " afin, précisément, d'attirer les capitaux des pays pétroliers. Selon Khalid Hassan, qui fut le conseiller d'Ali Bhutto, l'Arabie saoudite a bien été, avec la Libye, le principal bailleur de fonds du programme nucléaire pakistanais. En 1994, Mohammed al-Khilawi, diplomate saoudien de haut rang ayant " fait défection " aux États-Unis, affirma pour sa part que Riyad avait financé à la fois le programme pakistanais et le programme irakien. En mai 1999, le prince Sultan Bin Abd-al-Aziz, ministre saoudien de la Défense, effectua une visite remarquée des installations nucléaires pakistanaises de Kahuta (11). Il était, dit-on, le premier dirigeant étranger à se voir accorder pareil privilège. Abdul Qader Khan, le " père " de la bombe pakistanaise, lui avait rendu la politesse en se rendant en Arabie saoudite à au moins deux reprises (en novembre 1999 et en septembre 2000). Les dirigeants saoudiens ont assisté à des tests de missiles balistiques pakistanais, comme cela fut le cas en 2002 avec les essais du Ghauri. Il existe, dans le domaine du nucléaire et des missiles, un véritable triangle stratégique de coopération Pékin-Islamabad-Riyad dont les termes et les ramifications ne sont peut-être pas tous connus. La filière irakienne étant désormais close, les Saoudiens pourraient bien être tentés d'encaisser les dividendes de leur financement du programme nucléaire pakistanais.
Le renouveau de la tentation nucléaire saoudienne daterait de l'automne 2002. Si l'on en croit une source américaine, c'est à cette époque que le contact aurait été renoué avec Islamabad (12). Mais les signaux inquiétants se sont multipliés à partir de l'été 2003. D'après le quotidien britannique The Guardian, les choix stratégiques saoudiens, y compris l'option nucléaire, feraient l'objet d'une réflexion au plus haut niveau à Riyad (13). Trois possibilités seraient envisagées par les Saoudiens : l'acquisition d'une capacité de dissuasion nucléaire ; la recherche d'une garantie de sécurité de la part d'une puissance nucléaire ; ou un processus diplomatique visant à l'établissement d'une zone dénucléarisée au Moyen-Orient. Autre son de cloche, mais sur un thème identique : selon l'agence United Press International, la relance de la coopération nucléaire entre l'Arabie saoudite
et le Pakistan aurait été décidée à l'occasion de la visite à Islamabad, à la mi-octobre 2003, d'une délégation conduite
par le prince héritier Abdallah (qui est pourtant considéré comme le meilleur allié des Occidentaux dans l'environnement actuel !) (14). À en croire cette source proche des milieux conservateurs, les Pakistanais auraient obtenu, en échange de leur assistance, un accès privilégié au pétrole saoudien.
On ne peut exclure que ces " fuites " soient autant de messages destinés aux États-Unis pour les inciter soit à maintenir leur alliance avec Riyad, soit à redoubler d'efforts en vue d'un règlement durable au Proche-Orient - règlement qui pourrait inclure, le moment venu, un traité établissant une " zone exempte d'armes de destruction massive " dans la région. Mais les transformations récentes de la donne régionale, et le passif des Saoudiens en matière nucléaire, sont hélas de nature à crédibiliser l'hypothèse du pire.
Les voies de la prolifération
Si l'Arabie saoudite décidait d'aller jusqu'au bout de sa démarche, comment s'y prendrait-elle ?
La première possibilité, théoriquement, serait le développement d'un programme nucléaire national ex nihilo, ce qui supposerait l'accès à un savoir-faire scientifique et technologique que, malgré leurs efforts, les Saoudiens ne possèdent pas en propre. L'Arabie dispose d'un petit " Institut de recherche sur l'énergie atomique ", et il semble avoir existé une coopération sino-saoudienne visant à la réalisation d'un tel programme national au début des années 1980. Celle-ci ne serait pas allée très loin. Notons toutefois que le Royaume est l'un des seuls grands pays au monde à n'avoir conclu aucun accord de surveillance de ses activités nucléaires avec l'AIEA...
Dans les faits, trois autres possibilités sont envisageables.
• Premièrement, l'acquisition directe d'armes nucléaires par l'Arabie saoudite - ce qui serait, après tout, le moyen le plus rapide et surtout le plus discret pour accéder au statut recherché. Le Pakistan constituerait logiquement le fournisseur de choix. Mais la révélation du trafic organisé par Abdul Qader Khan (15) et les promesses faites aux États-Unis par Pervez Moucharraf de veiller désormais à ce que la technologie nucléaire pakistanaise ne soit plus exportée conduisent, pour l'instant en tout cas, à écarter cette hypothèse. Les Américains avaient d'ailleurs averti Islamabad, il y a quelques années, que tout transfert nucléaire vers Riyad serait inacceptable (16). Une voie de rechange est cependant envisageable : celle de la Corée du Nord, soupçonnée d'avoir procédé à la " militarisation " de son programme nucléaire, et qui a démontré par le passé qu'elle ne reculait devant aucun trafic pour se procurer des devises étrangères.
L'Arabie saoudite dispose-t-elle des moyens de gérer par elle-même une capacité de dissuasion nucléaire ? Certes, elle a mis en place un réseau de commandement, de communications et d'alerte assez moderne (17). Et elle dispose également, pour quelques années encore, des missiles CSS-2, qui pourraient être un pis-aller en raison de leur vulnérabilité potentielle et de leur obsolescence rapide. Sans doute chercherait-elle à asseoir sa capacité de dissuasion sur d'autres vecteurs : des avions américains F-15 ou des missiles de nouvelle génération achetés au Pakistan ou à la Corée du Nord. Certaines sources ont évoqué l'achat de missiles de longue portée à la Chine - hypothèse assez peu crédible car Pékin, dont le comportement en matière de prolifération n'est plus le même que dans les années 1980, hésiterait à prendre le risque de se fâcher durablement avec Washington (18).
Une " bombe saoudienne " présenterait plusieurs avantages pour la dynastie régnante :
- affirmer, face aux États-Unis, l'indépendance du Royaume et prémunir celui-ci contre une éventuelle action de force de Washington ;
- compenser d'évidentes faiblesses militaires dans le domaine conventionnel et se doter d'une assurance vie en cas de conflit avec l'Iran ou avec tout autre acteur de la région ;
- conforter la légitimité des dirigeants saoudiens, à l'intérieur comme à l'extérieur, et notamment leur rôle de protecteurs des Lieux saints ;
- s'imposer en tant que premier pays arabe capable de rivaliser avec la puissance nucléaire israélienne.
• Deuxième scénario : le Pakistan pourrait donner au Royaume une forme de " garantie de sécurité ", qu'il sera en mesure d'honorer pleinement d'ici quelques années, lorsque la portée de ses missiles balistiques, qui ne cesse d'augmenter, lui permettra de frapper des zones aussi éloignées que la région du Golfe. Il dispose, dès à présent, des missiles Ghauri-2 d'une portée de plus de 2 000 kilomètres, et surtout des Shahine-2, plus modernes, d'une portée de l'ordre de 2 500 kilomètres (un tel missile a été testé pour la première fois début mars 2004).
• Enfin, un troisième scénario consisterait pour Islamabad à " délocaliser " une partie de sa capacité de dissuasion sur le territoire saoudien, tout en en conservant la maîtrise nationale. Tant que les têtes nucléaires resteraient sous contrôle pakistanais, un tel transfert serait parfaitement légal au regard du TNP (19). Selon une interprétation qui prévaut depuis les origines, le Traité n'interdit ni le stationnement d'armes nucléaires étrangères sur le sol d'un État qui n'en est point doté, ni même - c'est, en tout cas, l'opinion des États-Unis et de leurs alliés européens - le transfert en temps de guerre de telles armes sous contrôle physique d'autres forces nationales (20). Il s'agirait de ce que l'on pourrait appeler un jeu " gagnant-gagnant ". Islamabad y trouverait une garantie de survie de son arsenal nucléaire face au risque d'une frappe indienne ou d'une saisie américaine (scénarios considérés comme possibles, à tort ou à raison, par de nombreux Pakistanais) ainsi qu'un certain prestige dans le monde islamique. Riyad, de son côté, se verrait doté indirectement d'une capacité de dissuasion vis-à-vis de tout adversaire potentiel.
Une garantie nucléaire pakistanaise contre une menace nucléaire iranienne dont le développement doit beaucoup à Islamabad : voilà qui serait un joli pied de nez de l'Histoire !
Quelles conséquences ?
Les premiers pays concernés par une option nucléaire saoudienne seraient évidemment ceux de la région, à commencer par Israël. Même si la capacité nucléaire de Riyad n'était pas dirigée contre lui, il est évident que l'État hébreu ne pourrait pas rester indifférent. Comment accepterait-il qu'un pays qui ne reconnaît pas officiellement son existence se dote des moyens de le détruire ? Dans un tel cas de figure, il n'est pas exclu qu'Israël prenne l'initiative d'une action préventive, comme il l'avait fait en 1981 contre l'Irak. Mais la menace plane aussi, et tout autant, sur l'ensemble de la communauté internationale. Que se passerait-il, en effet, si l'État saoudien devait un jour s'effondrer ou passer sous le contrôle direct d'islamistes affiliés à Al-Qaida ? L'Arabie reste un pays structurellement fragile : une économie dominée par une oligarchie familiale, qui repose presque entièrement sur le pétrole (pour les trois quarts de son revenu) ; une population allogène importante (20 % de la population totale, et surtout 70 % de la population active), une très forte croissance démographique (deux Saoudiens sur trois ont moins de 25 ans) et des ressources en eau quasi inexistantes ; des minorités brimées (dont un million de chiites qui ne sont que des citoyens de seconde zone) et un clergé fondamentaliste avec lequel le pouvoir entretient des relations complexes...
Le régime saoudien est aujourd'hui pris entre le marteau américain et l'enclume islamiste : le départ des GI's n'a nullement apaisé la colère des djihadistes, comme l'ont montré les multiples attentats qui ont eu lieu depuis lors sur le sol saoudien. Quant aux réformes politiques et sociales annoncées depuis le printemps 2003, il est à craindre qu'elles ne feront qu'accroître le ressentiment des islamistes envers la famille royale. Force est de constater que la bombe des Al-Saoud pourrait un jour devenir celle de Ben Laden ou de ses successeurs.
Certes, le pire n'est pas toujours sûr. Une contre-révolution pacifique en Iran, qui pourrait (le conditionnel est de rigueur !) conduire à un abandon du programme nucléaire national, allégerait la pression pesant sur Riyad. Mais l'hypothèse nucléaire saoudienne, si elle devait se réaliser, enfermerait Washington dans le plus difficile des dilemmes. Les États-Unis peuvent-ils abandonner l'Arabie saoudite au risque de voir celle-ci accéder, d'une manière ou d'une autre, au rang de puissance nucléaire ? Peuvent-ils garantir que le Pakistan, dont ils ont tant besoin pour lutter contre le terrorisme, n'exportera pas de technologies nucléaires au Moyen-Orient ? Une chose est sûre, en tout cas : tant que les États-Unis n'auront pas rompu avec l'Arabie saoudite, Washington fera tout ce qui est en son pouvoir pour que Riyad observe la plus grande discrétion sur ses ambitions nucléaires (21). Car l'Amérique ne peut pas se permettre de voir l'un de ses alliés afficher des projets dont la concrétisation servirait d'exemple à d'autres pays de la zone. Une recrudescence de la prolifération nucléaire au Moyen-Orient est sans doute la dernière chose dont la région a besoin.



 
Notes de :

(1) Les seuls pays non parties au Traité sont l'Inde, Cuba, Israël et le Pakistan. La Corée du Nord s'en est retirée en 2003.
(2) Francis Fukuyama, " Has History Started Again ? ", Policy, hiver 2002.
(3) Laurent Murawiec, Taking Saudi out of Arabia, Defense Policy Board, juillet 2002. Le texte de la présentation avait été rendu accessible par le site www.slate.msn.com (7 août 2002).
(4) Robert Tucker, " Oil : The Issue of American Intervention ", Commentary, janvier 1975.
(5) Cf. Max Singer, " Free the Eastern Province of Saudi Arabia ", New York Sun, 26 avril 2002, et Jerusalem Post, 9 mai 2002.
(6) " Il est extrêmement inconfortable pour tout régime laïc d'être contraint de s'immiscer dans le domaine de la religion, mais ce sont des intérêts nationaux vitaux qui sont en cause, et Al-Saoud est la principale porte à laquelle nous devons frapper si nous voulons voir la Maison de l'islam se réformer " (Paul Jabber, Impact of the war on terror on certain aspects of US policy in the Middle East. A Medium-Term Assessment, rapport préparé pour le National Intelligence Council, 27 décembre 2001).
(7) Si l'Arabie saoudite demeure le premier fournisseur étranger des États-Unis, il convient de rappeler que le pétrole du Golfe ne représente plus aujourd'hui que 10 à 15 % des importations américaines, selon les années. Par ailleurs, les États-Unis entendent bien réduire l'influence de Riyad au sein de l'Opep une fois la capacité de production irakienne remise sur pied. Sur le plan économique, la seule carte maîtresse dont les Saoudiens disposent est celle de leurs avoirs financiers aux États-Unis (plusieurs centaines de milliards de dollars). Mais aucun pays ne pourrait aisément prendre la décision de retirer brutalement une telle somme d'investissements.
(8) Selig S. Harrison, " U.S. must clamp down on Pakistan nuke dealing ", San José Mercury News, 30 mai 2003.
(9) " Saudis Pledge to increase Pakistani Military Presence ", PakistaniDefence.com, 1er septembre 2003.
(10) On assiste depuis quelques années à un rapprochement entre l'Inde et Israël, fondé notamment sur la lutte contre le terrorisme islamiste. Tel-Aviv est également devenu un fournisseur majeur d'équipements militaires modernes pour New Delhi. Voir : Christophe Jaffrelot, " Inde-Israël : le nouvel élément-clé de l'axe du Bien ? ", Critique internationale, no 21, octobre 2003.
(11) Une source mentionne également une visite du prince Sultan en août 2002 (Harrison, op. cit.).
(12) " Saudi Arabia Takes Steps To Acquire Nuclear Weapons ", Defense & Foreign Affairs, 30 octobre 2002. Voir également : " Saudi looking to go nuclear ? Intel analysts say royal family wants to keep up with Tehran ", Geostrategy-Direct Intelligence Brief, 19 juin 2003.
(13) Ewan MacAskill & Ian Traynor, " Saudis consider nuclear bomb ", The Guardian, 18 septembre 2003. Les informations données par le Guardian ont été confirmées par Simon Henderson in " Toward a Saudi Nuclear Option : The Saudi-Pakistani Summit ", Policywatch, no 793, The Washington Institute for Near East Policy, 16 octobre 2003.
(14) Arnaud de Borchgrave, " Pakistani-Saudi trade nuke tech for oil ", UPI, 20 octobre 2003. L'effort saoudien aurait été confirmé par le témoignage d'un responsable du renseignement israélien devant une commission de la Knesset (Uri Dan, " Saudis trying to buy nukes ", New York Post, 22 octobre 2003).
(15) Voir, par exemple, Henderson, op. cit.
(16) Abdul Qader Khan, surnommé le " père de la bombe pakistanaise ", a avoué en janvier 2004 avoir exporté à l'étranger des technologies utiles pour la fabrication de l'arme nucléaire. Cet aveu intervenait suite aux enquêtes de l'AIEA en Iran et en Libye.
(17) Les principales installations militaires saoudiennes sont situées au nord-ouest du pays (près du golfe d'Aqaba) et aux environs de Riyad.
(18) L'acquisition de nouveaux missiles plus modernes auprès de la Chine serait en revanche une hypothèse crédible dans un scénario plus lointain de " guerre froide " sino-américaine, car Pékin pourrait y voir un moyen d'accéder dans des conditions privilégiées au pétrole saoudien.
(19) Le Pakistan n'étant pas partie au TNP, la question juridique ne se poserait que pour l'Arabie saoudite.
(20) Les États-Unis maintiennent encore aujourd'hui des armes nucléaires (bombes B-61) sur le territoire de six pays européens alliés. Les forces aériennes de cinq d'entre eux seraient susceptibles d'emporter ces bombes en temps de crise ou de guerre, Washington maintenant le contrôle de la décision d'emploi.
(21) C'est également l'option suggérée par Richard L. Russell in " A Saudi Nuclear Option ? ", Survival, vol. 43, no 2, été 2001 (article publié avant le 11 septembre).