POLITIQUE INTERNATIONALE N° 165 - AUTOMNE 2019

La foi dans la démocratie

Entretien avec Mo Ibrahim
Président de la Fondation Mo Ibrahim.
conduit par
la rédaction de Politique Internationale





 



Milliardaire soudanais de 73 ans, basé entre Londres et Monaco, Mo Ibrahim a vendu en 2006 sa société de télécommunications Celtel. Il l'avait créée en 1998 et fait prospérer, jusqu'à compter 24 millions d'abonnés dans 14 pays. Il a ensuite lancé un fonds d'investissement ainsi qu'une fondation consacrée à la gouvernance publique et au leadership en Afrique. Le prix Ibrahim - assorti de 5 millions de dollars - est décerné à un « leader d'excellence ». Il récompense les chefs d'État ayant su quitter le pouvoir sans avoir dépassé leur mandat constitutionnel et laissant un bilan positif. À ce jour, ils sont seulement cinq à l'avoir reçu : Joaquim Chissano (Mozambique) en 2007 ; Festus Mogae (Botswana) en 2008 ; Pedro Pires (Cabo Verde) en 2011 ; Hifikepunye Pohamba (Namibie) en 2015 ; et Ellen Johnson Sirleaf (Liberia) en 2018. La Fondation Mo Ibrahim publie des rapports ainsi qu'un classement de référence, l'Indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique (IIAG), et figure parmi les membres fondateurs du Forum de Paris sur la paix, initié en 2018 autour des questions de gouvernance globale. Le philanthrope fait également partie, depuis 2010, de la Broadband Commission for Sustainable Development, une initiative des Nations unies visant à étendre l'accès au haut débit aux populations non connectées. Entretien avec un homme d'influence qui croit fermement en la démocratie.



Politique Internationale - Depuis le lancement de l'Index Ibrahim de la gouvernance en Afrique, en 2007, quels progrès ont-ils été accomplis ? 



 



Mo Ibrahim - La tendance générale est à l'amélioration. Aujourd'hui, 75 % des Africains vivent dans l'un des 34 pays où la gouvernance publique a progressé sur la dernière décennie. Des avancées notables ont été réalisées en matière de santé, d'infrastructures, d'égalité des sexes et de respect de l'État de droit. Cela étant, nous sommes préoccupés par l'évolution de l'éducation, dont les scores régressent depuis cinq ans, dans la moitié des 54 pays africains. Autres sujets majeurs de préoccupation, les perspectives d'emploi et les inégalités. Le PIB de l'Afrique a augmenté de 40 % sur la dernière décennie, en grande partie grâce à la hausse des cours mondiaux des matières premières. Mais cette croissance n'a pas généré d'emplois pour les jeunes et a vu s'aggraver les inégalités, aussi bien entre pays qu'à l'intérieur des pays. C'est une immense opportunité manquée. 



 



P. I. - Le dernier rapport du Forum Ibrahim sur la jeunesse africaine (1) fournit des chiffres éloquents sur la migration et en relativise l'ampleur. Diriez-vous que ce thème est surexploité par les responsables politiques en Europe ? 



 



M. I. - En effet, nous vivons à une époque de faits et de « faits alternatifs ». Nous avons été nous-mêmes surpris, puisque nous sommes aussi des consommateurs des médias, de voir à quel point la migration africaine est source de préjugés. Elle n'a rien du raz-de-marée évoqué. En réalité, 90 % des réfugiés africains restent en Afrique. La migration économique, beaucoup plus importante que celle des réfugiés, voit 70 % des migrants rester là encore en Afrique. En 2017, les migrations africaines s'élèvent à un « stock » de 36,3 millions de personnes, soit moins de 3 % de la population totale du continent. On retrouve la même proportion à l'échelle planétaire : en 2017, tous les migrants du monde ne représentent que 3,4 % de la population mondiale, une hausse marginale par rapport à 1990 (2,9 %). La part des Asiatiques et des Européens se situait respectivement à 41 % et 24 % en 2017, contre 14 % pour les Africains. Lors de notre conférence en avril 2019 à Abidjan, des Ivoiriens ont rappelé que leur pays abrite 5 millions de migrants, qui produisent 20 % du PIB - un apport considérable. Par ailleurs, la migration n'a rien d'une crise du XXIe siècle, puisqu'elle a modelé l'histoire de l'humanité, l'édification de nombreux pays, et continuera de le faire. Trop de discours, en Europe et ailleurs, traitent des minorités à des fins politiciennes. Le Brexit, par exemple, est parti d'une présentation mensongère par des politiciens britanniques. Malheureusement, une politique qui n'est pas ancrée dans des données réelles est porteuse de dommages irrémédiables. 



 



P. I. - Quelles sont les tendances de la démographie africaine dont le monde devrait s'inquiéter ? 



 



M. I. - Les projections signalent un essor très rapide de la jeunesse africaine, qui représente déjà 60 % de la population totale du continent. D'ici à 2100, le nombre de jeunes pourrait croître de plus de 180 %, pour alors représenter deux fois la population de l'Europe et la moitié de la jeunesse du monde. 



C'est une question majeure, car tous ces jeunes ont déjà besoin d'un emploi. Or, nous en avons parlé, l'Afrique souffre d'un grave déficit en termes de création d'emplois. D'ores et déjà, une large part de ces jeunes se trouve au chômage - plus de 55 % en Afrique du Sud, la deuxième économie du continent. C'est un facteur clé d'agitation sociale. En Égypte, au Ghana, au Maroc, au Nigeria et en Afrique du Sud, au moins 75 % des jeunes pensent que leurs gouvernements se désintéressent de leur sort. 



C'est pourquoi nous devons concentrer tous nos efforts sur l'éducation. Les systèmes actuels ne satisfont pas les demandes de compétences sur le marché du travail. L'Afrique a besoin de plus d'écoles techniques, c'est urgent ! Si nous ne proposons pas de « vocation » ni de perspectives d'avenir, ces jeunes s'en trouveront tout seuls. Compte tenu du potentiel de recrutement des groupes armés terroristes et des réseaux criminels, cette situation est très dangereuse, y compris pour l'Europe, qui doit nous aider à gérer ce problème et à investir dans la création d'emplois. C'est la priorité numéro un. 



 



P. I. - Quel a été l'impact de la révolution digitale sur la jeunesse africaine, mais aussi sur les dirigeants ? 



 



M. I. - Notre jeunesse s'en est emparée pour développer des activités économiques, entrepreneuriales ou autres. Elle s'en donne à coeur joie. En Afrique, les 15-24 ans ont 2,3 fois plus de chances d'être des internautes que le reste de la population, contre un taux de 1,3 en Europe. Mais une grande question demeure : comment améliorer l'accès à Internet et réduire les coûts ? La plupart des services restent très chers et un travail important doit être fait dans les infrastructures, pour construire des autoroutes digitales, et pas seulement des routes et des ponts. Plus de la moitié de la population africaine (66 %) n'a pas accès à Internet. 



 



P. I. - Les cinq pays qui arrivent en tête de l'Index Ibrahim de la gouvernance en Afrique (IIAG) - Maurice, les Seychelles, le Cabo Verde, la Namibie et le Botswana - sont très faiblement peuplés. Que faut-il en déduire ? 



 



M. I. - Nous l'avons en effet remarqué, même si dans le Top 10 figurent aussi des pays plus peuplés, comme le Ghana, l'Afrique du Sud, le Rwanda, la Tunisie et le Sénégal. Il n'y a pas de corrélation valable entre la taille de la population et la gouvernance. On trouve aussi de très petits pays en queue de peloton. Et certains États très peuplés comme le Kenya et l'Afrique du Sud affichent de bonnes performances. 



 



P. I. - Quels sont les pays qui affichent la meilleure gouvernance ?



 



M. I. - Le tableau est en constante évolution, et va dans le bon sens. Entre 2008 et 2017, c'est la Côte d'Ivoire qui a le plus progressé - un résultat qui doit être encouragé. Dans l'IIAG 2018, 15 pays sur 34 améliorent plus rapidement leurs performances en termes de « gouvernance globale », parmi lesquels l'Éthiopie, le Ghana, le Kenya, le Maroc et le Sénégal. 



 



P. I. - L'Afrique centrale est-elle à la traîne ? 



 



M. I. - C'est effectivement la seule région qui dans l'ensemble n'affiche pas de bonnes performances. En termes de gouvernance globale, l'Afrique centrale affiche le moins bon résultat avec 39,4 points sur 100 en 2017. En termes de « participation et de droits de l'homme », tous les pays de la région, à l'exception de Sao Tomé-et-Principe, se situent en deçà de la moyenne africaine. Plusieurs indicateurs déclinent, comme l'« improbabilité de violations des droits de l'homme par le gouvernement », les « droits et libertés civiles », ainsi que la « sécurité et l'État de droit », la « sécurité nationale » ayant accusé la plus forte chute sur la décennie écoulée. 



La RDC, où la démocratie vient d'être volée, représente un cas qui n'est guère réjouissant. Ce grand pays si riche et si important sur le plan géostratégique n'est toujours pas en paix. Il reste en proie au pillage, à la corruption et à la mauvaise gouvernance. C'est un pot de miel qui attire les profiteurs de partout. Cette situation n'est vraiment pas saine. 



 



P. I. - Le fait que le prix Ibrahim pour le leadership africain ne soit pas attribué chaque année envoie un message symbolique fort. Faut-il placer la barre moins haut en matière de gouvernance en Afrique ?



 



M. I. - Ce prix n'est pas une pension de retraite ! Il s'agit d'identifier des leaders exceptionnels, nous l'avions annoncé dès le départ. Si nous donnions un prix chaque année, nous n'aurions plus de crédibilité. D'ailleurs, je ne suis pas membre du comité, qui est entièrement indépendant et place en effet la barre très haut. Il n'y a pas de raison d'abaisser notre niveau d'exigence sous prétexte qu'il s'agit de l'Afrique. Et je ne suis pas sûr que les résultats seraient meilleurs si le prix devait récompenser des dirigeants occidentaux. Rappelons que les leaders africains sont confrontés à des défis plus nombreux, et qu'ils s'appuient sur des institutions et des administrations beaucoup plus faibles. 



 



P. I. - Où se trouve, selon vous, la plus grave crise de gouvernance dans le monde aujourd'hui ? 



 



M. I. - Je suis très préoccupé par la résurgence des discours nationalistes, le retour du concept de l'homme fort, etc. Le populisme ressurgit au coeur de l'Europe, comme si la leçon des deux guerres mondiales n'avait pas été retenue. La situation est dangereuse et je ne suis pas optimiste. 



 



P. I. - En Afrique, les élections mènent souvent à des crises. Le débat sur le caractère inadapté de la démocratie sur le continent est-il pertinent ? 



 



M. I. - La démocratie est toujours imparfaite. Lors des scrutins, on voit les gens faire la queue dès 5 heures du matin pour aller voter. Les Africains n'ont pas perdu la foi dans la démocratie. Cela étant, la réduire à des élections tous les cinq ans (au mieux), qualifiées de « libres et transparentes » par une bande d'observateurs étrangers correspond à une approche occidentale qui n'a pas contribué à la renforcer. Les citoyens africains, et surtout les jeunes, ont perdu confiance en leurs dirigeants et les partis politiques. Ils la donnent désormais (dans cet ordre) à l'armée, aux chefs religieux et aux chefs traditionnels. 



Les unes après les autres, les élections sont confisquées, et cela brise le coeur. Il faut vraiment que nous respections le vote de nos citoyens et le suffrage universel. Nous savons tous que l'élection de décembre 2018 en RDC a été volée et que le vainqueur déclaré n'a pas obtenu en réalité plus de 20 % des voix. C'est une farce. Mais le temps viendra où la volonté du peuple sera respectée. Voyez ce qui se passe au Soudan, où les gens descendent dans la rue pour réclamer le changement. C'est extraordinaire ! Si la jeunesse africaine montre cette détermination à tout faire pour obtenir la démocratie, il y a de l'espoir. Beaucoup d'espoir.



 



P. I. - Des révolutions ont eu lieu en Tunisie, en Égypte, et maintenant au Soudan et en Algérie. Ne craignez-vous pas que la liesse populaire fasse place au désenchantement, notamment en cas de reprise en main de l'armée ? 



 



M. I. - C'est une grande question qui en soulève bien d'autres. Il ne suffit pas de rejeter ce qui existe ; encore faut-il que la contestation débouche sur une vision d'avenir. Les populations doivent produire des instruments politiques, des partis et des mouvements capables d'organiser des campagnes et de remporter des élections. Il ne s'agit pas simplement d'aller crier son mécontentement dans la rue, mais d'atteindre un plus haut degré de conscience politique. En Égypte, après la révolution de 2011, pas moins de soixante partis se sont formés, qui se sont présentés aux élections en ordre dispersé au lieu d'opposer un front commun aux Frères musulmans. En Tunisie, il en a été autrement en raison d'un mouvement syndical fort et d'une société civile capable d'aller de l'avant. Le danger, dans ce pays, est plutôt d'ordre économique. Au Soudan, le tableau est encore différent : après des années d'oppression féroce, tous ces jeunes libéraux ont tiré les leçons de ce qui s'était passé en Égypte et en Tunisie. Ils ont compris l'importance de l'unité ; de fait, l'organisation démocratique rassemble plus de cent mouvements. L'enjeu est désormais de parvenir à une normalisation et d'associer tous les partis à la préparation de l'avenir du Soudan. Les événements récents ont montré que le modèle d'un État théocratique, libéral sur le plan économique mais rongé par la corruption pendant trente ans, est aujourd'hui dépassé. 



 



P. I. - Que pensez-vous de l'aspiration à l'« homme fort » qui se fait jour à travers le continent, et du fait que les figures de Paul Kagamé et de Vladimir Poutine sont considérées comme des emblèmes ? Le despotisme éclairé est-il une solution ? 



 



M. I. - Il me semble que les exemples de Paul Kagamé et de Vladimir Poutine sont très différents et ne peuvent être justement comparés. Paul Kagamé ne vole pas de l'argent et n'a pas mis en place un régime kleptocratique, que je sache. Il a fait avancer son pays vers l'économie digitale, l'a ouvert aux investissements et a réalisé un formidable travail de développement. La démocratie doit être discutée, ce que je fais à Kigali avec lui. Pour le reste, observons ce que les Occidentaux font de leur côté... Partout, vous trouverez des hommes forts. 



 



P. I. - Une guerre froide entre les États-Unis et la Chine ne pourrait-elle pas avoir de lourdes conséquences pour l'Afrique, qui risque de redevenir un champ de bataille pour les grandes puissances ? 



 



M. I. - Oui, et bien plus encore. Avec l'apparition de nouveaux acteurs clés tels que les pays du Golfe, la Turquie, l'Iran et la Russie, le continent est devenu une « nouvelle frontière » et un terrain de bataille, qu'il soit économique ou politique, en vue d'un formidable bouleversement des équilibres géostratégiques. 



 



(1) « La jeunesse africaine : migration faute d'emploi ? », rapport 2019 du Forum Ibrahim sur la jeunesse africaine, http://s.mo.ibrahim.foundation/u/2019/04/05110102/2019-Executive-summary-FR.pdf.