POLITIQUE INTERNATIONALE N° 95 - PRINTEMPS 2002

CONTRE L'ISLAM MILITANT

Article de Ibn Warraq


Quand, au lendemain du 11 septembre, les dirigeants occidentaux, Tony Blair et George W. Bush en tête, ont déclaré la «guerre au terrorisme», l’ennemi, désigné sous le terme vague de «forces du mal», était loin d’être clairement identifié. Tous se sont évertués à préciser que ce terrorisme n’était pas d’essence islamique et que l’islam était compatible avec la démocratie, avec le mode de vie américain, la République française, etc. Les rares responsables politiques qui, avant ces événements, avaient tiré la sonnette d’alarme, avaient dû faire acte de repentance, une activité très en vogue en ces temps post-coloniaux où un vaste sentiment de culpabilité submerge tous nos dirigeants, depuis le pape et les évêques jusqu’aux présidents et aux premiers ministres. Le secrétaire général de l’Otan, Willy Claes, avait été l’un de ces esprits clairvoyants. Dès 1995, il mettait en garde contre le fondamentalisme islamique qui, à ses yeux, représentait depuis la fin de la guerre froide «la menace la plus grave pour l’Alliance atlantique et pour la sécurité de l’Occident». Selon Claes, l’islam militant était même plus dangereux que le communisme car il combinait «le terrorisme, le fanatisme religieux et l’exploitation des injustices sociales et économiques». Ses propos provoquèrent une onde de choc dans les milieux politiquement corrects et infligèrent au monde musulman un camouflet moral. Il n’en fallut pas plus pour que Claes — à l’instar des intellectuels soviétiques contraints, lors des abjectes séances de confession publique qui accompagnèrent les procès staliniens, de renier leurs engagements — se sente obligé de proclamer à son tour que «le fondamentalisme religieux, qu’il soit islamique ou d’une autre nature, n’est pas un problème pour l’Otan». Pourtant, la tragédie du 11 septembre n’aurait jamais eu lieu si l’on avait accepté de regarder la réalité en face. Non seulement le «politiquement correct» — qui n’est finalement qu’une des formes du terrorisme intellectuel, et au nom duquel on flatte le monde islamique pour des raisons géostratégiques, commerciales et pétrolières — contribue à rabaisser et à humilier l’Occident; mais il lui ôte la possibilité d’identifier avec précision son ennemi et de prendre les mesures qui s’imposent pour le combattre. Si seulement les premiers avertissements de Willy Claes avaient été entendus!


Pakistan et Arabie Saoudite: des alliés encombrants

Jusqu’à présent, les opérations militaires en Afghanistan se sont remarquablement bien déroulées. Bush a fait preuve d’une détermination tout aussi remarquable à mener cette guerre jusqu’au bout en se concentrant sur des cibles précises: les talibans, le réseau Al-Qaida, Oussama Ben Laden et ses disciples. La chasse aux réseaux terroristes doit continuer au-delà des frontières afghanes, en Somalie, aux Philippines et au Soudan. Mais, parallèlement, il convient d’adopter une approche politique plus large. Chaque pays, en effet, est un cas particulier qui mérite d’être traité à part.

A la grande surprise de nombreux observateurs, les Etats-Unis ont réussi à enrôler le Pakistan dans leur croisade anti-talibans moyennant, il est vrai, une aide économique de 1,1 milliard de dollars. Mais ont-ils réellement réfléchi aux conséquences de cette manne qu’ils déversent sans compter sur leur nouvel allié?

Premièrement, à moins que Washington ne décide de poser des conditions supplémentaires au versement de l’aide, le Pakistan reste libre de l’utiliser à sa guise, pour renforcer son équipement militaire ou continuer à soutenir des groupes terroristes. Les Etats-Unis doivent faire pression pour que cet argent soit affecté à des dépenses civiles. Il devrait notamment servir à financer des écoles laïques destinées à remplacer les madrassas, ces sortes d’usines à fabriquer des fanatiques. En concertation avec le FMI, les Américains doivent aussi encourager les réformes politiques et économiques afin de briser le monopole des entreprises géantes et des grands féodaux, réduire le rôle de l’armée, lutter contre la corruption qui ronge le pays depuis cinquante ans, et améliorer le sort des pauvres qui représentent la majorité des Pakistanais.

Deuxièmement, il faut inciter le Pakistan à cesser de soutenir le terrorisme au Cachemire et à couper tout lien avec les groupes extrémistes. En janvier 2002, le gouvernement d’Islamabad a arrêté plus de 2000 activistes et prononcé l’interdiction de cinq mouvements islamistes. Ce coup de filet qui, selon le ministre de l’Intérieur pakistanais, Moinuddin Haider, a conduit à 600 inculpations, faisait suite à la plainte de New Delhi qui avait accusé le Lashkar e-Taiba et le Jaish e-Mohammed d’avoir organisé l’attaque contre le Parlement indien le 13 décembre 2001. La plupart de ces détenus ont été libérés en mars 2002, à condition qu’ils renoncent à la violence et qu’ils quittent les organisations incriminées. Au sein de l’armée et des services de renseignement, certains généraux anti-indiens et alliés aux extrémistes islamiques ont secrètement financé des groupes terroristes grâce à l’argent de la drogue. Ce sont eux qui ont porté les talibans au pouvoir. Pour en finir avec ces pratiques, il faut mettre en place un gouvernement civil et démocratique capable de contrôler l’armée. Un nouveau système électoral doit être instauré, qui permette aux Pakistanais modérés de la classe moyenne éduquée de mieux faire entendre leur voix face aux radicaux. Si les Etats-Unis craignent que le Pakistan se retire de la coalition anti-terroriste, ils se trompent: d’abord parce que son rôle dans la guerre contre les talibans n’a pas été aussi important qu’on l’a dit; ensuite parce que tant que l’argent coulera à flots, les généraux, y compris les plus extrémistes, n’auront aucun intérêt à renverser Moucharraf.

Longtemps considérée comme un allié de l’Occident et un Etat modéré, l’Arabie Saoudite est, en réalité, l’un des principaux bailleurs de fonds des groupes terroristes à travers le monde. Ben Laden et quinze des dix-neuf pirates de l’air responsables des attentats du 11 septembre étaient de nationalité saoudienne. L’Arabie est également l’un des rares Etats qui aient reconnu le gouvernement des talibans; mais, surtout, c’est l’argent saoudien, la doctrine religieuse saoudienne et les diplomates saoudiens qui ont aidé les talibans à prendre le contrôle de l’Afghanistan. Au Pakistan, Riyad a financé des milliers de madrassas, dont les diplômés ont pris tout droit le chemin des camps d’entraînement d’Al-Qaida de l’autre côté de la frontière. L’influence religieuse de l’Arabie s’étend jusqu’aux universités occidentales où les professeurs qui ont le malheur de ne pas enseigner l’islam selon les canons du wahhabisme risquent de perdre leur poste. Cette mésaventure est arrivée à Daniel Easterman, limogé de son université britannique sur ordre de Riyad. L’anti-américanisme, voire la haine de l’Occident, est enseigné dans les écoles. Ainsi, on peut lire dans un manuel scolaire: «Les musulmans doivent se montrer loyaux les uns envers les autres et considérer les Infidèles (les non-musulmans) comme leurs ennemis». Le traitement réservé aux travailleurs chrétiens et bouddhistes dans le royaume est proche de l’esclavage et les droits de l’homme les plus élémentaires y sont bafoués. Alors que l’Arabie Saoudite finance la construction de mosquées non loin du Vatican, elle n’autorise pas la réciproque. Aucune église n’est édifiée sur le sol saoudien. Suprême humiliation: à l’époque de la guerre du Golfe, le président Bush — qui se trouvait, précisément, en Arabie — avait été obligé de célébrer Noël sur un bâtiment de la marine américaine! L’importation de Bibles, livres de prières et objets de culte est strictement interdite. Quant à l’antisémitisme, il fait partie intégrante de la doctrine politico-religieuse du royaume. Il fait rage dans les médias et est intégré aux programmes scolaires. Les non-musulmans n’ont pas le droit de visiter La Mecque ou Médine. La loi islamique est strictement appliquée, et les exécutions publiques sont fréquentes. Ce qui, curieusement, n’empêche pas l’Arabie Saoudite de siéger à la commission des droits de l’homme de l’ONU depuis 2001.

Depuis le 11 septembre, l’Arabie Saoudite s’est montrée très peu coopérative envers les Etats-Unis, qu’il s’agisse d’enquêter sur les détournements d’avions ou de geler les avoirs des individus suspects et des «organisations islamiques de charité» qui alimentent les réseaux terroristes en argent frais. Elle a refusé d’autoriser les Américains à utiliser ses bases pour aller bombarder l’Afghanistan.

N’est-il pas temps, pour l’Occident en général et les Etats-Unis en particulier, de revoir leur politique envers ce régime barbare? Son influence pernicieuse et ses tendances extrémistes doivent être jugulées. Une chose est sûre: quels que soient les détenteurs du pouvoir en Arabie, ils auront toujours besoin de vendre leur pétrole. La crainte qu’éprouvent les Occidentaux de perdre l’accès aux réserves pétrolières est donc irrationnelle. Il est vrai que si le pays tombait aux mains de fondamentalistes, les prix du brut pourraient flamber et les compagnies pétrolières pourraient voir leurs profits chuter. Mais, dans les relations jusqu’ici amicales qui unissent Washington à Riyad, d’autres intérêts sont en jeu: les investissements saoudiens en bons du Trésor américain et, surtout, les achats d’armement. Faut-il, pour autant, continuer à se voiler la face sur les violations des droits de l’homme et le soutien au terrorisme? Là encore, seule une action résolue en faveur des réformes économiques et démocratiques peut faire évoluer la situation à long terme. Les Américains ont l’obligation morale d’exiger des Saoudiens qu’ils collaborent plus étroitement à la lutte contre le blanchiment de l’argent sale par des pseudo-organisations caritatives. Ils doivent, aussi, dénoncer la corruption et la répression dont sont victimes les opposants politiques dans le royaume. Tant qu’ils ne s’y résoudront pas, leurs beaux discours sur la démocratie et leurs appels à la défense du monde libre sonneront totalement creux.


Ne pas se tromper d’ennemi

Qu’on ne s’y trompe pas: il n’y a pas de différence de nature entre l’islam et l’islam militant (aussi appelé fondamentalisme islamique ou islamisme), mais seulement une différence de degré. Il faut donc se battre contre l’islam lui-même afin d’enrayer sa propagation et réduire son influence.

Les contraintes liées à l’exercice du pouvoir ainsi que les règles éthiques et protocolaires de la diplomatie internationale empêchent de s’attaquer à l’islam de front, car ce serait s’attaquer à la religion d’un milliard de personnes et s’aliéner des gouvernements dont l’Occident cherche à conserver l’appui dans sa lutte antiterroriste. Mais aucune de ces contraintes ne s’applique à l’auteur de ces lignes: je ne suis soumis qu’aux seuls critères de la rationalité, de l’honnêteté intellectuelle, et de l’exigence de vérité.

Il est temps, pour nous qui vivons en Occident et qui avons la chance de pouvoir nous exprimer librement, d’examiner calmement et avec le recul nécessaire les sources théoriques de l’islamisme, y compris le Coran dont de nombreux passages légitiment au nom de Dieu le recours à la violence:

«IV.58: Et de ceux-là, il en est qui croient, et il en est qui s’en éloignent. Mais l’Enfer avec ses flammes suffit à ceux-là.

IV.91: Ne prenez pas de patrons parmi eux [les incroyants], jusqu’à ce qu’ils soient revenus dans le sentier d’Allah. Mais s’ils tournent le dos, saisissez-les et tuez-les, partout où vous les trouverez.

VIII.12: Moi, je répandrai la terreur dans le cœur de ceux qui sont incroyants [en arabe: kafarû], et Je frapperai sur les nuques, et Je frapperai en eux toutes les extrémités des doigts.

IX.5: Lorsque les mois sacrés seront passés, tuez les idolâtres partout où vous les trouverez. Saisissez-les, assiégez-les, mettez-vous en embuscade pour les prendre.

IX.14: Combattez-les! Allah les châtiera par vos mains et déshonorera; Il vous aidera contre eux et guérira les cœurs du peuple des croyants.

IX.29: Tuez ceux qui ne croient pas en Allah ni au dernier jour… jusqu’à ce qu’ils aient payé le tribut de leurs [propres] mains et qu’ils soient humiliés.

IX.36: Pendant ces [mois], ne commettez pas vous-mêmes l’iniquité, mais combattez les idolâtres en tout temps, de même qu’ils vous combattent en tout temps, et sachez qu’Allah est avec ceux qui [Le] craignent.

XLVII.4: Et lorsque vous rencontrez ceux qui ne croient pas, frappez les nuques jusqu’à ce que vous les ayez massacrés et serrez fort les liens!».

La vie du Prophète lui-même ne doit pas échapper à cet examen critique, lui qui ne reculait pas devant l’assassinat politique et le massacre des Juifs. «Ah, mais vous confondez l’islam avec le fondamentalisme islamique! Le véritable islam n’a rien à voir avec la violence», rétorquent les avocats inconditionnels de cette confession.

Certes, il existe des musulmans modérés mais l’islam en lui-même n’est pas modéré. Tous les principes qui inspirent les extrémistes viennent du Coran, de la Sunna et des Hadith. L’islamisme est une construction totalitaire édifiée par des juristes musulmans sur la base des textes fondamentaux de l’islam. Ils ont fait de l’islam le fondement d’une idéologie radicale et utopique qui vise à se substituer au capitalisme et à la démocratie en tant que système universel. D’où l’apparition d’une profonde haine anti-américaine dans des endroits très éloignés du Moyen-Orient, tels le Nigeria ou l’Afghanistan, démontrant ainsi que le conflit israélo-arabe n’est pas la seule clé d’explication du phénomène nommé islamisme. Si un Palestinien avait été impliqué dans l’attentat du World Trade Center, il aurait été considéré comme un martyr de la cause palestinienne, mais plus encore comme un martyr de l’islam.

«Mais le fondamentalisme islamique est semblable à n’importe quel autre fondamentalisme. Il ne faut pas le diaboliser. Il est le fruit des injustices sociales et politiques. Il doit donc être analysé en termes économiques et non religieux», insistent les propagandistes de Mahomet.

Il y a pourtant d’énormes différences entre le fondamentalisme islamique et les autres fondamentalismes. Les extrémistes hindous, juifs et chrétiens ont commis des actes de violence, mais ceux-ci se sont limités à des pays ou à des zones restreintes. Et aucun ne cherche à convertir l’ensemble de l’humanité à sa religion. Le fondamentalisme islamique, lui, affiche des ambitions planétaires: son objectif consiste à soumettre le monde entier à l’autorité de la charia, un système de préceptes fascistes destiné à contrôler les moindres faits et gestes de chaque individu. Seul l’islam traite les non-croyants en êtres inférieurs voués à être sacrifiés dans la marche vers l’hégémonie mondiale. La fin — l’établissement d’un monde islamique — justifie tous les moyens.


La pauvreté, mère de l’islamisme

Selon la croyance populaire, l’islamisme militant serait né du dénuement économique. Pourtant, l’observation des faits dément cette interprétation. Dans le cadre de ses recherches en sciences sociales, l’Egyptien Saad Eddin Ibrahim a interviewé un grand nombre d’islamistes en prison. A sa grande surprise, il a constaté que le portrait-robot de l’islamiste type correspondait à celui «d’un homme jeune (d’une vingtaine d’années), ayant grandi à la campagne ou dans une petite ville, issu d’une famille plutôt unie appartenant à la classe moyenne inférieure ou médiane, motivé, déterminé, socialement mobile, de formation scientifique ou technique». Bref, il s’agit de «jeunes Égyptiens modèles, sensiblement au-dessus de la moyenne de leur génération». S’intéressant de plus près au groupe At-Takfir w’al-Hijra, Ibrahim a découvert que 21 de ses 34 membres avaient un père fonctionnaire. Plus récemment, les services secrets canadiens ont établi que l’équipe dirigeante du groupe islamique Al-Jihad était «majoritairement composée de jeunes gens diplômés de l’enseignement supérieur et issus de la classe moyenne». Autrement dit, l’islamiste moyen n’est pas un enfant de la misère ou du désespoir. Galal A. Amin, économiste à l’université américaine du Caire, confirme les analyses d’Ibrahim: «Aux deux extrémités du spectre social, dans les classes supérieures ou très inférieures, les cas de fanatisme religieux sont très rares.» Les islamistes eux-mêmes en sont conscients. «Certains des jeunes gens qui ont fait le sacrifice de leur vie (dans des opérations terroristes), remarque Fathi ash-Shiqaqi, le fondateur du Jihad islamique, viennent de familles aisées et ont fréquenté les bancs de l’université.» Rien d’étonnant à cela car, comme le souligne Daniel Pipes, «les terroristes kamikazes qui se précipitent contre les ennemis étrangers se suicident non pas pour protester contre la misère mais pour changer le monde».

Le développement de l’islam militant dans les années 70 a d’ailleurs coïncidé avec une période de forte croissance économique, en particulier dans les pays exportateurs de pétrole. Et tous les Etats musulmans pauvres ne sont pas devenus des foyers de l’islamisme, loin s’en faut. Si la pauvreté était le moteur essentiel du fondamentalisme, on aurait assisté à une poussée du phénomène durant les périodes de disette. Or le monde islamique a connu au XVIIe siècle de grandes difficultés économiques qui ne se sont accompagnées d’aucun mouvement de ce genre. De même, au lieu de pousser les Iraniens vers l’islamisme, la montée du chômage en Iran depuis la Révolution les a plutôt détournés de la religion.

Dans ces conditions, comment prétendre que l’intensification du commerce avec Téhéran contribuera à rendre le pays plus tolérant et plus démocratique? Ce n’est pas en accroissant l’aide économique qu’on luttera contre l’islam militant. En fait, les convictions des «fous de Dieu» doivent être prises plus au sérieux. Comme le remarque le sociologue américain, David Wurmser, l’Occident a tendance à «mettre en doute l’authenticité de la foi qui anime les islamistes et à les disqualifier au prétexte qu’ils seraient manipulés par des hommes politiques sans scrupules. Les observateurs occidentaux estiment que le cœur du problème réside dans les questions matérielles et les leaders, pas dans l’état spirituel du monde arabe.» Oussama Ben Laden ne disait pas autre chose: «Parce que les Etats-Unis vénèrent l’argent, ils s’imaginent que les autres peuples en font autant.» Des propos qui rappellent le bon mot de l’ayatollah Khomeini: «Nous n’avons pas fait la révolution pour baisser le prix du melon!» Ce qui, traduit par Daniel Pipes, donne à peu près ceci: «En réduisant la dimension économique aux proportions qui sont les siennes, et en prenant en compte les dimensions religieuse, culturelle et politique, nous pouvons réellement commencer à comprendre les causes de l’islam militant».


Une question d’identité

Les islamistes sont farouchement opposés à ce qu’ils considèrent comme le matérialisme occidental. Déjà, au XVIIIe siècle, le mouvement wahhabite, né en Arabie Saoudite, dénonçait la décadence interne de l’islam, vécue comme un déclin par rapport à la pureté originelle de la foi. L’islam militant moderne prend véritablement son essor avec la création des Frères musulmans par Hassan al-Banna (1906-1949), lui aussi en guerre contre le mode de vie occidental fondé sur la consommation des biens matériels et incapable d’offrir aux hommes autre chose que «le péché, la passion, l’alcool, les femmes, la vaine accumulation des richesses et des plaisirs ostentatoires».

On remarquera, au passage, que c’est très précisément ce que l’islam promet aux bons musulmans dans l’au-delà! Peut-être est-ce là «le matérialisme spirituel musulman»? En tout cas, pour les islamistes d’aujourd’hui, le choix est clair: l’islam ou la jahiliyya. Ce terme désigne le mode de vie en vigueur dans les sociétés démocratiques et industrielles d’Europe ou d’Amérique, où l’homme est soumis à la domination de l’homme plutôt qu’à celle d’Allah. Ils rejettent totalement les valeurs occidentales qui, selon eux, empoisonnent la culture musulmane. Sayyid Qutb (1906-1966), un disciple d’Hassan al-Banna, s’en est pris à cette «perception matérialiste de la vie, cette liberté animale qu’on appelle permissivité, ce marché aux esclaves qu’on nomme “libération de la femme”». Ainsi, l’islamisme ne se réduit pas à une simple question économique; c’est une vision du monde entièrement différente qu’il entend imposer au reste de l’humanité. Sayyid Qutb n’en fait pas mystère: «Une guerre totale, un jihad, doit être menée contre la modernité afin d’entreprendre un réarmement moral. L’objectif ultime est le rétablissement du Royaume d’Allah sur terre» …

Mais comme tous les puritains, les islamistes — y compris Hassan al-Banna et Qutb eux-mêmes — ne sont pas insensibles aux abondants attraits de l’Occident. Ils font souvent preuve d’une connaissance approfondie de la culture occidentale, qu’ils prétendent exécrer. Il leur arrive même d’y prendre goût. Un fondamentaliste musulman a dit un jour à Daniel Pipes: «J’écoute Mozart, je lis Shakespeare, je regarde la chaîne Comedy — et je crois aux vertus de la charia». L’ayatollah Ali Khamenei, le plus puissant personnage de l’Etat iranien, est connu pour son penchant pour «l’adorable Shakespeare, l’enfant de l’Imagination». On retrouve cette ambivalence chez les femmes qui portent des jeans avec un tchador ou chez les pirates de l’air du WTC dont on sait qu’à la veille du 11 septembre ils ont bu de l’alcool et flirté avec des prostituées. La fascination des islamistes pour l’Occident les conduit également à éprouver un profond sentiment d’infériorité; ils ressentent avec douleur l’échec de l’islam, son retard sur les plans culturel et scientifique. Comme le note David Pryce-Jones: «Pour Qutb et Ben Laden, l’islam militant légitime l’objectif de prise du pouvoir. Mais dans leur attitude et dans leur langage résonne un terrible complexe d’infériorité. Ils ont soif de vengeance. La haine et la terreur sont le revers de l’admiration tourmentée que ces hommes portent à la suprématie de l’Occident, et même aux juifs, éternels conspirateurs. Leur comportement est schizophrénique et c’est ça le problème».

Bien que la pauvreté n’en soit pas la cause première, l’islamisme n’hésite pas à exploiter la misère et l’impuissance politique de millions de gens afin d’accroître son influence. Cette stratégie explique en partie les succès électoraux du FIS en Algérie au début des années 90. Les jeunes Algériens au chômage, victimes de la corruption et d’une répression policière féroce, ont donné leur voix aux islamistes moins par conviction religieuse que pour exprimer leur rejet de la dictature militaire. A l’évidence, la misère joue un rôle indirect dans le développement des écoles coraniques au Pakistan. Les familles rurales pauvres, qui n’ont pas les moyens de nourrir, de vêtir leurs enfants et de leur assurer une éducation minimale, les envoient étudier dans des madrassas où on leur offre le gîte et le couvert, ainsi qu’un endoctrinement religieux. De la même manière, il est peu probable que les Iraniens qui accueillirent avec ferveur le retour de Khomeini en 1979 avaient réellement conscience de célébrer l’avènement d’une théocratie islamique.


L’islam peut-il se réformer?

Dans la mesure où l’islam ne comporte ni hiérarchie ni clergé organisé, comment saura-t-on si une réforme est à l’œuvre? D’autant que la réforme des uns est parfois la décadence des autres. Personnellement, ma seule référence est la Déclaration universelle des droits de l’homme. Tous ceux qui, comme moi, acceptent les principes énoncés dans cette Déclaration considèrent qu’on pourra enfin parler de réforme des sociétés islamiques le jour où les conditions suivantes seront réunies :

1) Le statut inférieur de la femme est abrogé. Désormais, les femmes jouissent d’une entière égalité sociale et légale en matière de mariage, de divorce, d’éducation, de liberté de déplacement, de travail, de propriété, d’héritage et, devant un tribunal, leur témoignage a la même valeur que celui d’un homme.

2) Tous les citoyens sont égaux devant la loi, sans distinction de race, de religion, de convictions philosophiques ou d’orientation sexuelle. En d’autres termes, les non-musulmans (chrétiens juifs, païens, zoroastriens, hindous, bouddhistes, athées) et les homosexuels se voient reconnaître les mêmes droits fondamentaux que les musulmans.

3) Le jihad, dans son acception militaire, est banni car il ne respecte pas les droits des non-musulmans.

4) Les libertés d’expression, de pensée, de conscience, ainsi que la liberté religieuse — y compris le droit de changer de religion ou de croyance ou de ne croire en aucun dieu — sont protégées. Le blasphème n’est pas un crime. Chacun a le droit d’étudier les fondements historiques de l’islam, d’expliquer son ascension et son déclin par des mécanismes normaux de l’histoire humaine, et de critiquer le Coran.

5) Personne ne sera soumis à des châtiments cruels tels que la mutilation en cas de vol, ou la lapidation en cas d’adultère.

6) Les Versets sataniques de Salman Rushdie et Pourquoi je ne suis pas musulman de Ibn Warraq sont en vente libre.

Mais une réforme de ce type a-t-elle réellement une chance de voir le jour dans les sociétés islamiques actuelles? L’islam peut-il se transformer et rester l’islam? Certains musulmans libéraux veulent le croire. Ils affirment que le vrai islam est compatible avec les droits de l’homme, que le vrai islam est féministe, que le vrai islam prône l’égalité entre les hommes, qu’il est tolérant envers les autres religions et croyances, etc. Tout à leurs chimères, ils réinterprètent à leur façon les versets du Coran les plus embarrassants, les plus intolérants, belliqueux et misogynes. Mais ces contorsions sont contraires à l’honnêteté intellectuelle. Même si les textes sacrés ne sont pas intouchables, ils ne sont pas élastiques à l’infini. Faire dire au Coran ce qu’il ne dit pas, c’est se placer sur le terrain des fondamentalistes et se battre avec leurs armes. Pour chaque verset que produiront les musulmans modérés, les mollahs fourniront des dizaines de contre-exemples bien plus légitimes sur les plans de l’exégèse, de la philologie et de l’histoire. Ce n’est pas ainsi que l’islam se réformera car, quelle que soit la gymnastique mentale à laquelle se soumettront les libéraux, ils ne pourront pas échapper à cette évidence: l’islam orthodoxe est incompatible avec les droits de l’homme.


Laïcité et démocratie

La seule solution consiste à sortir la question des droits de l’homme de la sphère religieuse et à l’introduire dans la sphère civile, autrement dit à séparer la religion de l’Etat. Il faut promouvoir un Etat laïque où l’islam, relégué dans le champ du privé, continuera à apporter consolation et réconfort à des millions d’individus et donnera un sens à leur vie. Les sociétés islamiques sont-elles laïcisables? Oui. Pour plusieurs raisons.

1) Depuis le 11 septembre, tous les journalistes ont souligné qu’en terre d’islam il n’existe pas de séparation formelle entre l’Etat et la mosquée. L’arabe classique ne fait d’ailleurs pas de distinction entre «laïque» et «ecclésiastique», «spirituel» et «temporel», «profane» et «religieux». Mais ce que ces mêmes journalistes oublient d’ajouter, c’est que cette lacune doctrinale ne signifie nullement que l’histoire de l’islam se réduise à une succession de théocraties impitoyables. Au contraire, comme Carl Brown l’a montré récemment, l’histoire musulmane a été marquée par une séparation de facto de l’Etat et de la communauté religieuse.

La plupart des dirigeants des pays musulmans — Muhammad Ali Jinnah au Pakistan, Nasser en Égypte ou Sukarno en Indonésie —, confrontés aux problèmes que rencontrent toutes les sociétés modernes en voie d’industrialisation, ont privilégié une approche laïque. Malheureusement, les pratiques autocratiques, la corruption, le népotisme, l’incompétence, la bigoterie, l’obscurantisme de l’enseignement religieux, et surtout les échecs économiques ont favorisé la montée en puissance des radicaux qui, sentant leur heure venue, ont exigé que l’islam occupe une place croissante dans la vie publique.

Seul un gouvernement représentatif et responsable devant le peuple, capable d’améliorer ses conditions d’existence, peut barrer la route aux islamistes. Dans une démocratie laïque, les citoyens disposent de moyens légitimes pour exprimer leurs revendications. Mais pour le moment, à l’exception de la Turquie, il n’existe aucune démocratie stable au sein du monde islamique. Tant que la majorité des musulmans vivront sous le joug de régimes répressifs, ils n’auront aucune raison de se détourner des islamistes.

L’exemple de la République islamique d’Iran montre cependant que le processus est réversible. L’Iran s’est, en effet, doté d’institutions calquées sur celles des démocraties occidentales, très éloignées de l’islam à la fois du point de vue historique et doctrinal: des élections populaires, une assemblée constituante, un Parlement, et même une constitution inspirée par la Constitution française de 1958.

Les facteurs qui ont favorisé la laïcisation de l’Occident chrétien sont connus: le progrès des connaissances en général et des sciences en particulier, qui a permis d’appliquer le principe de rationalité aux dogmes religieux, avec les effets dévastateurs que l’on sait; l’analyse critique de la Bible qui rompit avec l’interprétation littérale des textes sacrés; la tolérance et le pluralisme religieux qui finirent par conduire à la tolérance et au pluralisme tout court. Comme O. Chadwick le remarquait, «une fois l’égalité accordée à un groupe donné, il fut impossible de ne pas l’accorder aux autres. On ne pouvait pas la réserver aux protestants; ni, plus tard, aux chrétiens; ni, pour finir, à ceux qui croient en Dieu. La liberté d’opinion des uns devint la liberté d’opinion de tous. C’est la force de la conscience chrétienne qui commença à rendre l’Europe “laïque”» …


Quelles leçons peut-on en tirer?

Premièrement, il faut encourager une approche plus rationnelle de l’islam, fondée sur une analyse critique du Coran. Seul un regard distancié peut aider les musulmans à considérer leurs Saintes Écritures sous un angle plus objectif, et empêcher que les jeunes ne se laissent subjuguer par les appels à la haine. Rares sont les musulmans qui ont osé passer leurs textes sacrés au crible de la rationalité. Toute critique est, en effet, considérée comme une insulte à leur foi, passible de la peine de mort (cf. les affaires Salman Rushdie et Taslima Nasreen). Les musulmans semblent ignorer que les travaux des chercheurs occidentaux sur la réalité historique de personnages comme Abraham, Isaac et Joseph, ou sur les sources du Pentateuque s’appliquent directement à l’islam. Comment peuvent-ils croire que le Coran transcrit la parole de Dieu alors qu’il suffit de le lire pour s’apercevoir que certains passages s’adressent à Dieu (e.g. VI 104; VI 114; XXVII 91; LXXXI 15-29; LXXXIV 16-19; etc.) et qu’il est truffé d’erreurs factuelles et d’invraisemblances?

On ne peut pas, en même temps, se lamenter sur l’archaïsme de l’islam et boycotter des livres comme Pourquoi je ne suis pas musulman. Les responsables politiques, les journalistes et même les chercheurs craignent par-dessus tout de froisser la susceptibilité des musulmans. Mais ce n’est pas rendre service à l’islam que de le tenir à l’écart des valeurs des Lumières.

Deuxièmement, en protégeant les droits des non-musulmans dans les sociétés islamiques on renforcerait un pluralisme religieux qui, à terme, pourrait accoucher d’un pluralisme politique. Il suffirait d’appliquer l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme («Toute personne a le droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction») pour desserrer l’étau des fanatiques et encourager, pour reprendre les mots de Chadwick, la liberté d’opinion pour tous, autrement dit la démocratie.

Les pays musulmans ont besoin de leaders charismatiques qui soient capables de conduire leur peuple vers la démocratie, de promulguer un code civil indépendant des institutions religieuses et d’instaurer un véritable Etat. Un Etat où les gens seraient libres de pratiquer la religion de leur choix; un Etat qui garantisse les droits de tous les citoyens, hommes et femmes, musulmans et non-musulmans conformément à la Déclaration universelle des droits de l’homme et aux diverses conventions de l’ONU; un Etat qui dispense un enseignement libre et laïque pour tous; un Etat qui négocie avec l’OMC et le FMI de meilleurs accords afin de retrouver la voie de la prospérité économique. Mais l’Occident est-il réellement prêt à encourager la laïcité dans le monde musulman? On peut en douter quand on voit deux de ses principaux dirigeants, Tony Blair et George W. Bush, multiplier les initiatives pour réintroduire la religion dans la sphère publique.

C’est l’honneur des sociétés civilisées que de respecter la culture de l’autre. Mais ce respect repose souvent sur des malentendus, notamment sur la certitude que toutes les cultures partagent les mêmes valeurs ou que, du moins, elles sont toutes également dignes de respect. La vérité, c’est que toutes les cultures ne partagent pas les mêmes valeurs et toutes ne sont pas dignes de respect.

Face aux propagandistes de l’islam, à tous ces prétendus islamologues qui, du haut de leur chaire universitaire, pérorent dans les médias, dans les églises et jusque dans les rangs des gouvernements, nous devons opposer la force de nos convictions. Ils ont trop longtemps entretenu l’opinion dans l’illusion que la menace islamique était un mythe. Ils ont contribué à créer une atmosphère proche du terrorisme intellectuel où toute critique de l’islam est assimilée à un propos fasciste, raciste et «orientaliste». Je le répète: il nous appartient de combattre ce terrorisme intellectuel et de défendre les valeurs de la démocratie libérale. Telle est notre mission éthique. Tel est notre devoir sacré.



 
Notes de :

(1) Cité par Daniel Pipes, « Who is the Enemy ? », Commentary, janvier 2002.
(2) Voir l'article de Selig S. Harrison, « Stop Building Up Pakistani Military Capacities Against India », The International Herald Tribune, 20 décembre 2001.
(3) Daniel Easterman, New Jerusalems, Londres, 1992, pp. 92-93.
(4) Neil MacFarquhar, « Anti-Western and Extremist Views Pervade Saudi Schools », The New York Times, 19 octobre 2001.
(5) Le Coran, traduction Edouard Montet, Payot, 1998 (1ere edition 1929).
(6) D. Pipes, « God and Mammon : Does Poverty Cause Militant Islam ? », The National Interest, hiver 2001-2002. Toutes les citations de ce paragraphe sont extraites de l'article de D. Pipes.
(7) Cité par D. Pipes, ibid.
(8) D. Pipes, ibid.
(9) B. Lewis, The Middle East, New York, 1995, p. 310.
(10) E. Sivan, Radical Islam, New Haven, 1985, p. 25. Cet article doit beaucoup aux travaux de Daniel Pipes en général, en particulier depuis le 11 septembre. Voir son site www.danielpipes.org.
(11) D. Pipes, « Shakespeare with Sharia », Jerusalem Post, 8 août 2001.
(12) Cf. Milton, L'Allegro, ligne 128.
(13) D. Pryce-Jones, « Treason of the Cleric », National Review, 19 novembre 2001, Vol. LIII, no 22.
(14) L. Carl Brown, Religion and State : The Muslim Approach to Politics, New York, Columbia University Press, 2000.
(15) O. Chadwick, The Secularization of the European Mind in the Nineteenth Century, Cambridge, 1975, pp. 21-23.