POLITIQUE INTERNATIONALE N° 93 - AUTOMNE 2001

LA BASCULEMENT DU MONDE

Entretien avec François Heisbourg
Président de l'International Institute for Strategic Studies (Londres). Auteur, entre autres très n
conduit par
Thomas HOFNUNG
Chef de rubrique au site The Conversation.


Thomas Hofnung - Considérez-vous que les attentats du 11 septembre 2001, à New York et à Washington, annoncent une nouvelle ère historique : celle du retour de l'incertitude ?

François Heisbourg - Ils ont marqué, de façon extraordinairement tranchée, la fin de l'après-guerre froide. Auparavant, nous décelions un nouveau style dans la politique extérieure américaine, un unilatéralisme (1) croissant au fil des ans. Nous étions entrés dans quelque chose de nouveau, mais ce processus était graduel, progressif. Tout à coup, on est face à une césure encore plus nette que celle qui a marqué la fin de la guerre froide : la nuit du 9 au 10 novembre 1989, date de la chute du mur de Berlin. On est passé de l'après-guerre froide à l'hyper-terrorisme. La nature des menaces et les règles du jeu changent, et on assiste à une reconfiguration accélérée de la carte du monde.

T. H. - Georgui Arbatov, un diplomate soviétique, avait dit aux Américains au moment de l'effondrement de l'URSS : « Nous sommes en train de vous faire le pire des cadeaux : nous allons vous priver d'ennemi… » Diriez-vous que le 11 septembre consacre l'avènement d'un nouvel ennemi : l'hyper-terrorisme ?

F. H. - Ce n'est pas un ennemi au sens où l'étaient les puissances de l'Axe ou, plus tard, l'Union soviétique. C'est une nouvelle catégorie de menace, quelque chose de totalement inédit dans l'histoire de l'humanité. L'hyper-terrorisme, ce sont d'abord des mouvements messianiques dont l'ordre du jour n'est pas politique. Le groupe Ben Laden se rattache à l'islam mais, en réalité, il ressemble plutôt à un groupe comme la secte Aoum (2), au Japon. Les deux mouvements sont comparables dans la mesure où leur objectif n'est pas de ce monde. Leur ordre du jour est métaphysique et se résume à deux catégories : l'enfer et le paradis. Ce qui conduit, sur le plan du comportement, à des actions sans bornes. Dans cette logique, on rend service à chacun en précipitant le jour du Jugement dernier. Les bons vont au paradis — les descriptions du paradis d'Allah sont merveilleuses — et les mauvais vont en enfer. Le deuxième aspect de cette menace, c'est sa capacité de destruction massive. Et la nouveauté, c'est la fusion entre ces deux éléments. Bien que les attentats du 11 septembre aient été commis avec des moyens purement conventionnels, leur bilan — du moins pour ce qui concerne la destruction des deux tours du World Trade Center — est assez comparable à ce qu'aurait donné l'emploi d'une arme de destruction massive. Ce que les Japonais d'Aoum avaient tenté de faire avec des armes chimiques et biologiques, les hommes de Ben Laden l'ont réalisé avec des moyens classiques. On a vraiment basculé dans une nouvelle catégorie de menace par rapport à laquelle l'expérience antérieure, qu'il s'agisse de prévention ou de répression, ne nous aide guère, ni au plan politique, ni au plan militaire, ni au plan économique. On va devoir apprendre, au fur et à mesure, à gérer cette nouvelle menace.

T. H. - Ce nouvel ennemi, sans visage, n'est-il pas plus redoutable que l'ancien ? On pouvait dialoguer avec un État rationnel, ce qui n'est pas le cas avec l'organisation de Ben Laden, Al Qaeda…

F. H. - Cet événement est certes sans précédent, mais ce genre de groupe n'est pas irrationnel, au sens où il agirait de manière complètement imprévisible. Ces gens, au contraire, agissent de façon relativement prévisible. Leur ordre du jour est différent de celui des États, quels qu'ils soient ; mais, dans leur genre, de tels groupes ne sont pas plus irrationnels que ne l'étaient les nazis ou les staliniens. J'ignore s'il est plus ou moins difficile de gérer cette nouvelle menace. Tout ce que je sais, c'est qu'elle est différente de celles que nous connaissons par ailleurs.

T. H. - Que voulez-vous dire lorsque vous évoquez le caractère prévisible des hyper-terroristes ?

F. H. - Leur vision du monde est connue. Il y a, d'un côté, le camp des « bons » musulmans (tels qu'ils sont définis par Ben Laden). Si de bons musulmans sont tués dans des attentats, ce n'est pas grave puisqu'ils vont au paradis d'Allah. Et il y a, de l'autre côté, les mauvais, les Croisés et les Juifs qui doivent être combattus par tous les moyens et sans limites. Mais les modes d'organisation de ces terroristes sont connus, on peut les décrire. Le choix de leurs cibles indique que l'on n'est donc pas dans le registre de l'imprévisibilité totale : c'est la deuxième fois qu'ils s'en prennent au World Trade Center ! Là où ils avaient échoué en 1993, ils ont réussi en 2001. Ce groupe peut, certes, leurrer ses adversaires. Il y a quelques mois, Ben Laden avait fait savoir qu'il s'intéressait aux armes chimiques et biologiques. C'était peut-être vrai, mais cela a contribué à détourner l'attention des Américains de l'utilisation de moyens de destruction classiques (les avions suicide). Bref, à l'intérieur de ses catégories, il agit de manière cohérente. Il a beaucoup de suite dans les idées.

T. H. - Comment se fait-il, alors, que les services de renseignement américains et, plus largement, occidentaux, n'aient rien vu venir ?

F. H. - Il faut distinguer deux catégories de prévisions. La première concerne le projet d'un État ou d'une organisation. L'attaque japonaise sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, n'était pas surprenante en tant que telle. Les Japonais nourrissaient un projet expansionniste qu'ils avaient commencé à mettre en œuvre, dès le début des années 30, en Mandchourie. Ce qui était moins prévisible — et on est là au niveau opérationnel —, c'était la localisation de leur cible et la date de l'attaque. Il en allait de même pour le WTC. Même Tom Clancy ou Lapierre et Collins (3) n'avaient pas imaginé une opération de cette envergure. La surprise fut générale. Il semblerait que les services américains se soient davantage intéressés aux risques d'actions terroristes contre des intérêts américains situés hors des États-Unis. Ben Laden, volontairement ou non, les a encouragés dans cette voie par le choix de ses cibles en 1998 et en 2000 : les ambassades au Kenya et en Tanzanie, puis le navire USS Cole (4). En juin dernier, la CIA avait déclenché une alerte sur le mode : Ben Laden va recommencer contre des intérêts américains à l'étranger…

T. H. - Ce groupe a fait preuve d'une imagination destructrice insoupçonnée…

F. H. - Honnêtement, je ne pensais pas que ce type de mouvance pouvait monter une opération aussi complexe. Et je ne peux pas croire qu'elle ait été préparée uniquement en réseau, c'est-à-dire avec des gens communiquant seulement à distance. Il faut un vrai travail d'état-major, avec des gens chargés du renseignement, d'autres de la logistique, des ressources humaines, de l'organisation des opérations. On ne peut pas y parvenir sans travailler côte à côte. Tout le monde a sous-estimé la capacité d'organisation d'Al-Qaeda, mais elle existe. On doit donc avoir prise sur cette organisation, d'où le volet militaire de la riposte. Dans la durée, cette dernière doit être essentiellement financière, économique, sociétale, politique ; mais on était, en tout état de cause, obligé d'en passer par une campagne militaire. Il fallait déstabiliser l'organisation et l'empêcher de fonctionner en tant que telle.

T. H. - Ce qui s'est passé le 11 septembre 2001 peut-il se reproduire, éventuellement sous d'autres formes, dans les mois qui viennent ?

F. H. - On peut espérer que les mesures policières et financières adoptées permettront d'empêcher Al-Qaeda de rééditer une opération aussi compliquée, avec un bilan aussi lourd. Mais compte tenu de notre ignorance de ce qui s'est passé le 11 septembre et de la sous-estimation générale des capacités de ce groupe, on ne peut pas partir du principe que les décisions prises au lendemain des événements seront suffisantes. Ce qui militait, d'ailleurs, pour des actions relativement rapides, sans être prématurées. Il ne fallait pas que les États-Unis tirent au jugé. Mais il ne faut pas perdre de vue la priorité : empêcher que Ben Laden et ses soutiens puissent recommencer, y compris à une échelle requérant des moyens moins lourds mais qui pourraient inclure, la prochaine fois, des armes chimiques, voire biologiques.

T. H. - Ce sera un combat de longue haleine…

F. H. - Les mesures financières, policières et autres ne pourront porter leurs fruits qu'à long terme, mais nous avions — je le répète — un impératif de réaction militaire à plus ou moins brève échéance. Il n'est pas étonnant que les regards se soient immédiatement tournés vers l'Afghanistan où des éléments substantiels de l'organisation étaient probablement installés. Cependant, je serais surpris que les Talibans aient été au courant des opérations spécifiques préparées par le groupe de Ben Laden. Les organisateurs des attentats, en effet, n'avaient pas intérêt à multiplier le nombre d'acteurs, ne serait-ce que pour préserver leur sécurité opérationnelle. Mais il est vrai, aussi, que l'organisation était partiellement installée en Allemagne, aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans d'autres pays. C'est précisément pour cette raison que la dimension militaire n'est pas la principale, du moins pas à moyen et long termes.

T. H. - La défaillance des services de renseignement ne s'explique-t-elle pas par une faiblesse du renseignement humain, relativement négligé par rapport aux moyens de surveillance et d'écoute électronique ?

F. H. - C'est bien possible. Les Américains dépensent des fortunes pour leurs services de renseignement, de l'ordre de 30 milliards de dollars par an, dont la plus grande partie est absorbée par la technique, notamment les moyens d'écoute spatiale. Est-ce que l'arbitrage a été mal fait ? A force d'écouter le bruit de fond du monde, les Américains se sont peut-être interdits de recueillir des signaux spécifiques. Qui trop embrasse mal étreint. Le réseau Echelon est destiné à écouter la quasi-totalité du trafic électronique, analogique ou numérique. Il brasse des quantités monstrueuses de données, qui sont traitées électroniquement. Difficile de trouver le bon signal au milieu d'un bruit aussi immense. A trop mettre l'accent sur le renseignement économique et technologique, les États-Unis ont fini par oublier la hiérarchie des priorités.

T. H. - Que peut-on dire aujourd'hui de la menace bactériologique ou chimique ?

F. H. - Il faut distinguer quatre éléments. Le premier, c'est l'arme chimique, utilisée par Aoum dans le métro de Tokyo en 1995. Le bilan fut de 12 morts et de centaines de blessés, généralement légers. Mais la secte a manqué de peu le degré de raffinement optimal du gaz, et on aurait pu avoir 12 000 morts. On est passé très, très près d'une destruction massive. Dans ce cas, on aurait daté le basculement du monde non pas au 11 septembre 2001 mais à ce jour de 1995. Il n'y a pas de difficulté majeure à fabriquer des neurotoxiques comme le sarin ou le tabun. Nous avons aussi l'emploi de produits chimiques à des fins explosives. L'attentat d'Oklahoma a été commis en faisant exploser des engrais du type de ceux qui étaient fabriqués à l'usine AZF de Toulouse. La préparation du produit lui-même ne prend pas beaucoup de place, et il se transporte relativement facilement. En outre, on ne court pas de risque particulier d'être détecté dans les aéroports ou ailleurs. Je crains beaucoup cette menace.

T. H. - Le bactériologique est-il moins dangereux ?

F. H. - Il est particulièrement effrayant de par ses conséquences. Mais l'expérience japonaise montre qu'il est difficile à maîtriser opérationnellement. La secte Aoum, on l'a su après son démantèlement, avait tenté, pendant toute une journée, de répandre de l'anthrax dans les rues de Tokyo, avec une camionnette. Les terroristes avaient fait des essais en Australie, sur des moutons. Mais ils ont totalement échoué, personne ne s'est aperçu de quoi que ce soit. Les bactéries, c'est du vivant, ça ne se manipule pas aussi facilement que du chimique inerte. L'arme bactériologique fait très peur, mais une barrière technico-opérationnelle relativement élevée s'oppose à son usage. Son avantage, comme pour l'arme chimique, c'est qu'elle est facile à transporter et non détectable par des moyens couramment utilisés. Les agressions à l'anthrax constatées à partir de la fin septembre en témoignent.

T. H. - Qu'en est-il du nucléaire ?

F. H. - C'est une vieille technologie, dont la maîtrise scientifique est assez largement accessible. Mais il faut rassembler suffisamment de matière fissile, qui pèse lourd et émet, par définition, des rayonnements. N'importe quel détecteur passif — un compteur Geiger, par exemple — est efficace pour repérer une arme nucléaire ou radiologique, et cela sans que le porteur s'en rende forcément compte. Comment mettre la main sur la matière fissile ? Ce n'est pas évident, d'autant que, compte tenu des sommes en jeu, un tel projet est vite éventé. Vous êtes un groupe terroriste et vous voulez acheter 15 kilos de plutonium de qualité militaire. Vous n'aurez aucun mal à dénicher des intermédiaires qui vous promettront de trouver la marchandise, mais ces intermédiaires vont devoir activer toutes sortes de contacts et de réseaux. C'est là que les choses se corsent. Au tout début des années 90, quelqu'un — un service ou un aigrefin — avait « inventé » un produit supposé indispensable à la fabrication d'armes nucléaires : le mercure rouge. Les mafias de la terre entière se sont mises à la recherche du mercure rouge… qui n'existe pas ! Mais, du coup, de nombreux réseaux se sont dévoilés et se sont entredéchirés dans une guerre des gangs !

T. H. - Quelle est la quatrième et dernière catégorie de menace ?

F. H. - C'est la plus inquiétante, avec le biologique. Je pense aux menaces pesant sur des installations industrielles dont l'explosion ou l'incinération provoquerait des dégâts majeurs. Exemple : une très grande usine chimique ou une installation d'étude biologique installée en périphérie d'une ville. Les centrales nucléaires, elles, ont été conçues pour résister à la chute d'un avion léger et sont, en général, assez éloignées des villes.

T. H. - Les attentats du 11 septembre ont provoqué un bouleversement en profondeur des rapports géopolitiques. Les Russes, qui se disent aux prises avec le terrorisme en Tchétchénie, ont ostensiblement tendu la main aux Américains. Ces derniers ont durci leur position par rapport au Pakistan et se rapprochent, semble-t-il, de l'Inde. La Chine, également, pourrait être impliquée dans cette lutte. Assiste-t-on à une recomposition générale ?

F. H. - La première évolution concerne les États-Unis. Après une telle attaque contre leurs forces vives, contre leurs intérêts vitaux, ils vont réorganiser l'ensemble de leurs relations internationales à travers la lecture qu'ils feront du comportement des uns et des autres dans cette crise.

T. H. - C'est ce qu'a dit le président Bush devant le Congrès, en affirmant que les pays devraient se déterminer : être aux côtés des États-Unis dans la lutte contre le terrorisme, ou être contre l'Amérique...

F. H. - C'était prévisible. Lorsque l'on subit une agression de cette ampleur, il est évident que les autres aspects de vos relations internationales passent au second plan. L'avenir de l'Alliance atlantique, celui des relations russo-américaines, sino-américaines ou américano-indiennes : tout est désormais sujet à un bouleversement. Bien sûr, chacun conserve ses priorités. La Russie et la Chine n'attachent pas la même importance à cette affaire que les Américains, même s'il y a une convergence d'intérêts. A tort ou à raison, les Chinois estiment qu'ils sont seulement en deuxième ou en troisième ligne. Quoi qu'il en soit, chacun part du principe que la lutte contre le terrorisme est, dorénavant, l'élément structurant de la politique américaine. La Russie, la Chine, l'Inde, le Pakistan… vont remodeler leurs propres relations avec Washington en fonction de cette nouvelle donne.

T. H. - Comment, selon vous, la relation russo-américaine évoluera-t-elle ?

F. H. - On est bien loin des tensions qui régnaient entre la Russie et l'Otan au moment de la guerre du Kosovo. La Russie, dans cette affaire, est un allié. Un peu comme entre 1941 et 1945. Elle a ses propres priorités, mais elle est fondamentalement dans le même camp que l'Occident.

T. H. - L'Inde peut-elle prendre la place du Pakistan comme allié régional de Washington ?

F. H. - Les États-Unis ont exercé d'intenses pressions et fourni d'importantes incitations en direction du Pakistan depuis les attentats. Pour Moucharraf, c'est quitte ou double. Islamabad a la possibilité de sortir de l'ornière en obtenant, pour prix de son soutien, l'annulation de la dette pakistanaise, une aide extérieure substantielle, une respectabilité internationale (5). C'est une occasion unique pour le Pakistan. Mais, à l'inverse, le risque existe que le pays éclate et que le Pakistan devienne un deuxième Afghanistan… de 140 millions d'habitants et non pas de 25 millions ! L'Inde, qui avait entamé un rapprochement avec les États-Unis l'année dernière, sous Clinton, l'a poursuivi sous Bush. Elle cherche naturellement à se positionner, afin d'éviter d'être marginalisée par rapport à la Chine. Pékin, avec une certaine prudence et toutes sortes de réserves, a pris le parti d'aider les États-Unis plutôt que de les gêner. La Chine, en tant que membre de l'organisation de Shanghai de lutte contre le terrorisme (6), semble avoir décidé de se rendre utile aux États-Unis. Elle ne manquera évidemment pas de le rappeler lorsque des sujets comme la défense antimissile ou Taiwan reviendront sur le tapis. La deuxième catégorie de changements géopolitiques concerne très directement l'Europe. Cette affaire met en jeu l'avenir de l'Alliance atlantique — je l'ai déjà dit. L'Union européenne elle-même joue gros. Sa politique extérieure et de sécurité commune ne survivrait pas à des divergences substantielles entre ses membres sur l'organisation de la riposte aux attentats du 11 septembre.

T. H. - Que voulez-vous dire ?

F. H. - Une ligne de partage aurait pu séparer les pays pour lesquels la solidarité vis-à-vis des États-Unis est un impératif catégorique — c'est, bien sûr, le cas du Royaume-Uni, mais aussi de la France — des États qui auraient pu être tentés d'adopter une autre attitude. Je crois que ce risque a été bien perçu. Après quelques flottements entre le 13 et le 15 septembre, les Européens se sont rapprochés les uns des autres. La parution des sondages a, il est vrai, facilité les choses. Les Européens sont apparus massivement favorables à une riposte militaire avec la participation de leur pays. En France, les sondages variaient de 68 à 73 % ; au Royaume-Uni de 70 à 80 % ; en Allemagne, on dépassait les 50 %, ce qui n'allait pas de soi ! On sait l'importance que les hommes politiques attachent aux sondages. Résultat : certains propos tenus, à gauche ou à droite, avant les attentats n'ont plus été de mise. L'unité de ton du Conseil européen extraordinaire du 21 septembre a été remarquable. Au total, les Européens ont bien perçu les enjeux. Si l'on ne peut pas parler ici de recomposition géopolitique, du moins a-t-on évité la décomposition.

T. H. - Peut-on s'attendre à un raffermissement du lien transatlantique ?

F. H. - Le cas échéant. Mais on ne sait pas encore si les États-Unis sortiront de cette crise multilatéralistes ou isolationnistes. Cette messe-là n'a pas été dite. J'y reviendrai un peu plus tard… La troisième catégorie de changements géopolitiques, et elle est fondamentale, réside dans les modifications et les limitations qui seront apportées à la mondialisation. Celle-ci repose sur l'ouverture économique, sociale et politique des sociétés. Dans la mondialisation, les flux de capitaux et de communications mais aussi, autant que possible, de personnes, doivent être le plus libres possible. Pour combattre le terrorisme, les pouvoirs publics vont réexaminer tout ce qui concerne la protection de la vie privée sur Internet. L'arbitrage entre sécurité et liberté va forcément aller dans un sens plus sécuritaire. On le voit déjà aux États-unis, en Allemagne, en Angleterre. Je pense que cette évolution ne tardera pas en France. La notion de secret bancaire et de secret des transactions risque d'être révisée. Et les mouvements migratoires seront également plus difficiles. Les Allemands ont déjà repoussé la discussion du projet de loi facilitant le recrutement d'informaticiens étrangers. Autrement dit, l'encadrement de la mondialisation réclamée par certains, tel José Bové, de façon plus ou moins bruyante (comme au sommet de Gênes) risque de se réaliser dans le cadre de la lutte antiterroriste. On verra des manifestations contre le coup de frein ainsi donné à la mondialisation. Et ce seront d'ailleurs sans doute les mêmes qui manifesteront parce que, en général, ils sont attachés aux libertés publiques.

T. H. - Pouvons-nous revenir sur l'attitude américaine à long terme ?

F. H. - Comment vont-ils se positionner par rapport au système monde ? Il serait prématuré de déduire de la « dé-sanctuarisation » brutale des États-Unis la conclusion qu'ils agiront de façon plus multilatéraliste. Naturellement, ils ont compris qu'ils ne pouvaient pas se mettre en congé du monde. Pour conduire la lutte anti-terroriste de façon efficace, il leur faudra nécessairement adopter une approche multilatérale. Les États-Unis ont œuvré, notamment sous la conduite de Colin Powell, à la création d'une coalition — au moins politique — aussi large que possible. Le dialogue engagé avec la Russie, avec la Chine, etc. est un bon signe. Mais, au plan militaire, les Américains n'ont pas demandé grand-chose, en dehors du prêt de quelques actifs de l'Otan, de mesures d'ouverture des espaces aériens et de facilités en Asie centrale et au Pakistan. Ils n'ont pas, non plus, souhaité réunir le G7/G8 au niveau des chefs d'État et de gouvernement, comme la Russie l'avait proposé, avec le soutien du chancelier Schröder et de Silvio Berlusconi, président en titre du G7/G8. Les États-Unis ont estimé que ce n'était pas forcément une très bonne idée. C'est dommage, car les mesures à long terme dans le domaine financier et économique passent d'abord par une initiative du G7/G8 avant d'être relayées par des organismes plus larges (OCDE, FMI, Banque mondiale).

T. H. - N'est-ce pas pour des raisons de fierté nationale ?

F. H. - Pour le moment, les États-Unis semblent tentés de gérer la crise sinon de manière solitaire, du moins sur le mode du « qui m'aime me suive ». A cet égard, pour eux, le modèle opérationnel de la guerre du Golfe est le bon. Au plan militaire, les Américains étaient responsables des opérations, alors que la gestion politico-militaire se faisait entre les responsables politiques des grands pays concernés. L'Élysée, Downing Street et la Maison-Blanche discutaient, pendant que Schwartzkopf menait sa guerre. Et c'était fort bien ainsi, du point de vue de Washington comme du point de vue de l'efficacité militaire. Au Kosovo, en revanche, c'était l'Otan qui était en première ligne. Les mécanismes de prise de décision ont été très mal vécus par les Américains, comme par les Européens. Personne n'est plus demandeur de ce type d'approche, pour des raisons d'ailleurs totalement opposées (7)…

T. H. - Se pourrait-il que les Américains adoptent, dans un premier temps, une approche multilatérale pour lutter contre le terrorisme avant, dans un second temps, de se replier sur leur pré carré, protégé par le bouclier antimissile ?

F. H. - Quel sera le scénario : celui de 1918, ou celui de 1945 ? Pour l'instant, les États-Unis se sont engagés davantage dans le monde. On a fait jouer l'article 5 de l'Otan, et l'Union européenne a affiché sa solidarité. C'est positif. Il est non moins clair que les États-Unis, et ils ne seront pas les seuls, vont devoir accorder une priorité nouvelle à la défense du territoire, ce qui impliquera des crédits importants. Les États-Unis dépensaient déjà quelque 25 milliards de dollars par an pour défendre leur territoire contre le terrorisme, soit 10 % des dépenses totales de défense. Cette somme va sensiblement augmenter : dans le collectif de 40 milliards de dollars supplémentaires qui a été voté dès septembre, 20 milliards seraient consacrés à la reconstruction, et 20 milliards à la lutte anti-terroriste. Le président Bush a désigné le gouverneur de Pennsylvanie, Tom Ridge, pour coordonner l'ensemble des opérations de prévention et de lutte contre le terrorisme. L'accent est mis sur la homeland defense, un sujet dont nous serions bien inspirés de prendre la mesure en Europe. Car dans la logorrhée de Ben Laden, nous faisons partie des Croisés et des Juifs, c'est-à-dire de ses cibles naturelles. La deuxième conséquence, paradoxale, concerne les projets de réforme militaire radicale prônés par Donald Rumsfeld, le secrétaire américain à la Défense. Son programme, qui était en train de s'enliser, a connu un puissant coup d'accélérateur. Rumsfeld veut une armée de terre beaucoup plus légère, des forces plus agiles, plus adaptables, capables de frapper vite et loin sans être encombrées de milliers de chars de combat. Il milite en faveur d'une marine davantage articulée autour de navires porte-missiles offensifs et défensifs qu'autour des porte-avions. Le complexe militaro-industriel voyait ces réformes d'un œil torve, parce qu'il vivait assez confortablement sur la base du schéma hérité de la Seconde Guerre mondiale. C'est toujours difficile de changer de système. Les industriels se satisfaisaient des commandes de matériels lourds et coûteux. Le Congrès, enfin, n'était guère plus enthousiasmé par les effets dérivés de ces réformes : mécontentement des industriels et fermeture de garnisons auraient eu des répercussions politiques négatives. Le paradoxe, c'est que les Américains vont renforcer et la homeland defense, et leur capacité de projection de force.

T. H. - En ira-t-il de même pour la défense antimissile ?

F. H. - On voit ici toute la différence entre les cultures stratégiques française (ou européenne) et américaine. Nombre de commentateurs français ont écrit, dès le lendemain du 11 septembre, que les antimissiles n'auraient servi à rien contre ces attentats, ce qui est parfaitement exact. Or que se passe-t-il ? La défense antimissile est considérée comme faisant partie de la homeland defense, pour le meilleur et pour le pire. Elle sera donc mise en œuvre.

T. H. - Les Américains veulent se protéger par tous les moyens…

F. H. - Absolument. Les Démocrates ont rapidement fait savoir qu'ils allaient cesser de demander des restrictions de crédits pour le projet de bouclier. Ils ont très bien senti d'où venait le vent, ce que pensaient les Américains. Dans la pratique, les États-Unis vont, par conséquent, accélérer ce projet, ce qui continuera de poser des problèmes avec les Russes et les Chinois.

T. H. - Les Américains proposent, depuis plusieurs années, que la lutte contre le terrorisme fasse partie des missions de l'Otan. L'Alliance atlantique va-t-elle refonder son identité de cette manière ?

F. H. - Encore une fois, je vois très mal l'Otan intervenir en tant que telle, que ce soit contre l'hyper-terrorisme ou dans une autre mission délicate. Qu'a fait l'Otan en Macédoine ? Ce que les Casques bleus ont fait au Mozambique il y a dix ans : recueillir des armes auprès de gens qui veulent bien les rendre. Mais cette crise peut avoir deux conséquences en termes de lutte commune contre le terrorisme. Tout d'abord, les pays de l'Union européenne vont devoir, dans le cadre de leur politique de sécurité et de défense commune, se reposer la question du champ des missions couvertes. Actuellement, les Européens ne prétendent gérer que les missions dites « de Petersberg » (8) : maintien de la paix, soutien aux opérations de rétablissement de la paix ou participation à ces dernières. La lutte contre le terrorisme n'en fait pas partie, contrairement à ce qui existe au niveau de la coopération policière communautaire (Europol et la mise en place récente de mandats d'arrêt inter-européens). Pourquoi ne pas faire la même chose sur le plan militaire ? Deuxième conséquence, qui découle de la première : à terme, la coopération directe entre l'Union européenne et les États-Unis pourrait l'emporter sur le cadre intégré de l'Otan. Déjà, Europol peut dialoguer directement avec le FBI.

T. H. - Les attentats du 11 septembre ont-ils porté un coup, sinon fatal du moins sévère, à la doctrine militaire du « zéro mort » ?

F. H. - Bien entendu. Contre toute menace qui met en jeu les intérêts vitaux, il n'y a pas de « zéro mort » qui tienne. Il faut, de nouveau, souligner la portée de ce qui s'est passé au World Trade Center et au Pentagone. Si la destruction des tours avait résulté d'une agression soviétique pendant la guerre froide, les Américains auraient riposté en lançant une bombe nucléaire sur Moscou ! Il y a eu au moins autant de morts à New York et à Washington le 11 septembre que d'Alliés tués sur les plages du débarquement le 6 juin 1944.

T. H. - C'était donc bien un acte de guerre…

F. H. - Oui, mais pas au sens juridique du terme. Je m'explique. Si on déclarait la guerre, on serait obligé de reconnaître aux terroristes un statut de combattants. Je considère, pour ma part, que même s'ils tirent sur nos soldats, ce sont des assassins, pas des soldats. On ne les installera pas dans des camps de prisonniers de guerre, avec des colis de la Croix-Rouge… S'ils ne sont pas morts sur le champ de bataille, on les jugera et on les mettra en prison. Le droit de la guerre, tel qu'il s'applique aux soldats de puissances combattantes, n'est pas valable ici. C'est pourquoi il convenait de ne pas déclarer la guerre, et le Congrès ne s'y est pas trompé.

T. H. - Diverses voix, aux États-Unis mêmes, accusent l'Amérique d'être également responsable de ce qui arrive. Qu'en pensez-vous ?

F. H. - Avant le 7 décembre 1941, on pouvait stigmatiser le colonialisme européen et américain en Asie orientale, les « traités inégaux » qu'on avait imposés à la Chine, l'occupation et l'exploitation de territoires par les Américains aux Philippines, les Français au Tonkin, les Anglais en Malaisie, les Néerlandais à Java… Pourquoi le Japon aurait-il laissé le monopole de cette rente de situation aux Occidentaux ? Par ailleurs, en 1940-1941, les Américains, les Britanniques et les Néerlandais infligeaient des sanctions économiques toujours plus dures au Japon, qui se trouvait acculé. Soit il négociait l'abandon d'une bonne partie de ses gains en Chine, soit il entrait en guerre contre les États-Unis, le Royaume-Uni et les Pays-Bas. Bref, à Pearl Harbor, la responsabilité n'était pas seulement japonaise. Mais allait-on laisser les puissances de l'Axe gagner la guerre ? Nous sommes dans la même situation aujourd'hui : comment empêcher Ben Laden de recommencer à brève échéance ? Deuxième observation : on dit que le problème israélo-palestinien serait l'une des causes majeures du drame du 11 septembre. C'est — expliquent certains — la faute à Sharon, à Israël et, plus largement, aux Occidentaux, qui n'ont pas fait le nécessaire pour imposer la paix entre les Israéliens et les Palestiniens. C'est absurde. Sharon est premier ministre d'Israël depuis le mois de février 2001. Or le groupe Ben Laden, lui, travaille d'arrache-pied depuis le début du processus de paix ! Le premier attentat contre le WTC a été commis en 1993, date du début du processus d'Oslo. Il ne faut pas s'y tromper. Pour Ben Laden, la dernière des catastrophes, ce serait qu'il y ait la paix au Moyen-Orient. Il veut la guerre, il vit de la guerre.

T. H. - Les détracteurs des États-Unis font-ils donc fausse route ?

F. H. - On a surtout reproché aux Américains, ces derniers mois, de s'être abstenus dans les affaires du Moyen-Orient. En réalité, on leur reproche à la fois d'y être et de ne pas y être ! Reste que la misère, les drames politiques, économiques, sociaux du Moyen-Orient, et notamment la tension israélo-palestinienne, forment un terreau qui favorise le recrutement de terroristes. Il vaudrait mieux que tous les États du Moyen-Orient soient des démocraties, que la rente pétrolière soit utilisée de façon intelligente, que la gestion de ces économies ne soit plus empreinte de népotisme ou de pratiques mafieuses. Il serait infiniment préférable qu'il y ait un accord entre les Israéliens et les Palestiniens. A terme, c'est même absolument nécessaire. Et il me paraît évident que nous devons y contribuer. Mais peut-on y parvenir si les peuples ou les régimes de la région ne le souhaitent pas ? En revanche, il est un domaine où je considère que cette argumentation est à peu près recevable : les arbitrages qu'effectuent les Occidentaux, et singulièrement les Américains, vis-à-vis des pétro-monarchies du Golfe. Pour des raisons d'approvisionnement pétrolier et de contrats d'armement, nous faisons l'économie des droits de l'homme et de la démocratie dans les pétro-monarchies, ces États qui ont laissé agir les Ben Laden…

T. H. - Le but serait, en quelque sorte, d'acheter la paix sur leur propre territoire ?

F. H. - Oui. Un peu comme les Français avaient acheté la paix avec l'OLP dans les années 70. Nous avions des accords avec l'OLP : « On ne vous embêtera pas sur le territoire français si vous vous tenez tranquilles. » Ce type de pacte a, semble-t-il, été passé entre la monarchie wahhabite et Ben Laden. Les trois seuls États à avoir reconnu le régime des talibans étaient le Pakistan, l'Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis. La seconde est défendue par les États-Unis ; les Émirats le sont par la France et le Royaume-Uni. Il va falloir se demander, en particulier à Washington, si l'on continue de mettre entre parenthèses les droits de l'homme entre le Bosphore et l'Indus…

T. H. - Considérez-vous que la Realpolitik se révèle néfaste à la longue ?

F. H. - On invoque, à juste titre, les droits de l'homme à l'encontre de la Chine, de l'Amérique latine ou de l'Afrique, comme on le faisait vis-à-vis de l'Union soviétique hier. La diplomatie des droits de l'homme, en dépit de ses maladresses, a été l'une des plus colossales forces de progrès à l'œuvre dans le monde depuis 25 ou 30 ans. La Realpolitik moderne consiste à prendre appui sur les valeurs de la Charte de l'ONU et de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Nos véritables intérêts se situent dans la progression de ces valeurs universelles. Ne faisons pas d'auto-flagellation ! M. Ben Laden et son organisation, rejetons du wahhabisme saoudien, ne sont pas des damnés de la terre. Ils n'ont pas d'objectif politique et ne sont en rien intéressés par la création d'un État palestinien.

T. H. - L'Afghanistan n'est-il pas le contre-exemple de cette politique des droits de l'homme que vous appelez de vos vœux ?

F. H. - Il est vrai qu'en Afghanistan on a observé des divergences réelles entre les Américains et certains de leurs partenaires européens, à commencer par les Français. Les ONG françaises qui se sont beaucoup impliquées dans ce pays depuis les années 80, considéraient qu'il fallait aider Massoud et l'Alliance du nord. Les Américains estimaient — et ils avaient raison du point de vue de l'efficacité stratégique — qu'il fallait travailler avec le Pakistan. Ils ont donné des sommes phénoménales aux Pakistanais qui, grosso modo, ont pris en main les moudjahidin, conseillés par le jeune Ben Laden. Comme toujours entre le Bosphore et l'Indus, les Américains ont cru faire de la Realpolitik efficace. On a créé un monstre métaphysique qui, maintenant, nous saute à la gorge. Nos pays ont une boussole : la convention des droits de l'homme de l'ONU. Elle est universelle, et personne n'a obligé les signataires de cette déclaration, y compris Staline, à y souscrire. Mais les écrits engagent leurs auteurs. On s'aperçoit qu'on paye un prix très élevé lorsqu'on néglige cette boussole. Même si l'on ne peut pas toujours avancer en ligne droite vers le nord, du moins sait-on où il se situe.

T. H. - Pour conclure, j'aimerais vous demander ce que vous avez ressenti, en tant qu'homme, après le 11 septembre 2001...

F. H. - L'hyper-terrorisme existait dans la fiction littéraire et, à l'état d'ébauche, depuis quelques années. En 1994 déjà, à Manille, on avait arrêté un proche de Ben Laden qui était en train de monter une opération de détournement de 11 ou 12 avions. Et en 1993, le premier attentat contre le World Trade Center était annonciateur. Aujourd'hui, on sait non seulement que des groupes veulent pratiquer l'hyper-terrorisme, mais aussi qu'ils y parviennent. La vie ne sera plus jamais la même qu'avant le 11 septembre. Nous allons devoir faire des choix fondamentalement déplaisants entre la sécurité et la liberté. Aujourd'hui, l'opinion publique accepte volontiers les légères contraintes imposées depuis le 11 septembre. Mais au fil des mois, les gens vont se mettre à protester, en particulier dans les aéroports. Or les mesures de sécurité qui nous attendent sont bien plus lourdes encore. Ce n'est pas un monde sympathique. J'espère que nos sociétés démocratiques aborderont ces arbitrages les yeux grands ouverts, avec un vrai débat à la clé.

T. H. - Les dirigeants devront faire preuve de pédagogie…

F. H. - Absolument. Il faut dire les choses telles qu'elles sont. Dans les jours qui ont suivi le 11 septembre, nombre de responsables économiques et financiers déclaraient : « La récession ? Vous voulez rire ! Tout est parfaitement maîtrisé. » On venait de nous expliquer, au cours des semaines précédentes, que la forte consommation des ménages, aux États-Unis et en Europe, avait permis d'éviter la récession. Un enfant de 12 ans comprend pourtant que, lorsqu'un acte de guerre frappe une société, les ménages n'ont pas le cœur à consommer… Il était inévitable que le ralentissement se transformât en récession. Le président Bush et les autorités américaines parlent, désormais, en ces termes. Au lieu de traiter les gens comme des enfants, mieux vaut leur parler en adultes et leur dire : « Oui, il va y avoir une récession, et elle sera plus profonde que ce que nous craignions avant ces événements. Mais nous allons faire le nécessaire pour que cette récession soit d'autant plus brève qu'elle aura été profonde. » Ce qui n'est pas contradictoire, bien au contraire. Lorsqu'on touche le fond de la piscine on rebondit. Ce sera le cas des marchés financiers. En outre, toute une série de mesures liées, par exemple, à la reconstruction de New York et aux dépenses sécuritaires auront, au bout de quelques mois, un effet stimulant sur l'économie. Il serait bon de tenir ce type de langage avant qu'il ne soit trop tard. Car lorsque le politique manque de crédibilité dans un domaine, il court le risque de ne plus être entendu du tout, y compris sur les questions les plus graves…



 
Notes de :

(1) Plusieurs décisions américaines ont été qualifiées, ces dernières années, d'unilatérales par les analystes européens. Citons, notamment, le refus de ratifier le Traité de Rome (1998) portant création d'une Cour pénale internationale et le Protocole de Kyoto (1997) sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre ; la non-ratification, par le Sénat, du Traité d'interdiction complète des essais nucléaires (TICE) en 1999 ; et la volonté de doter les États-Unis d'un bouclier antimissile, en contradiction avec les Accords sur la limitation des armements anti-balistiques (ABM) de 1972.
(2) La secte japonaise Aoum Shinrikyo (Vérité suprême) a organisé, en mars 1995, un attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo. Douze personnes y ont trouvé la mort et des centaines d'autres furent intoxiquées.
(3) Le romancier Tom Clancy a publié plusieurs thrillers mettant en scène des groupes terroristes s'attaquant aux États-Unis. Dans Debt of Honour (Dette d'honneur, Albin Michel, 1995), un pilote japonais jette un avion suicide sur le Capitole, lors de la prestation de serment du vice-président, décapitant les pouvoirs exécutif et législatif américains. Dans Executive Orders (Sur ordre, Albin Michel, 1996), un groupe islamiste lance des attaques bactériologiques contre les États-Unis. Dominique Lapierre et Larry Collins ont publié Le Cinquième cavalier (Robert Laffont, 1980), dans lequel ils racontent la traque d'un commando terroriste libyen qui a placé une bombe atomique en plein New York.
(4) L'attentat suicide attribué au groupe Ben Laden contre le destroyer américain USS Cole, le 12 octobre 2000 à Aden (Yémen), a tué 17 marins américains et a fait 38 blessés.
(5) En échange de sa collaboration avec Washington dans la lutte anti-terroriste, le Pakistan a obtenu, au lendemain des attentats du 11 septembre, la levée des sanctions décrétées par le Congrès à la suite des essais nucléaires pratiqués par Islamabad en 1998.
(6) L'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) a été créée en juin 2001 par la Chine, la Russie, le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Kirghizstan et le Tadjikistan. Elle succède au Groupe de Shanghai qui regroupait, depuis 1996, les mêmes États sauf l'Ouzbékistan. Elle a pour objectif de résoudre les différends frontaliers entre ses membres, mais aussi de lutter contre le séparatisme, l'extrémisme et le terrorisme qui menacent la sécurité et la stabilité régionales.
(7) Durant la guerre du Kosovo, les Alliés se sont opposés, notamment sur le choix des cibles à bombarder en Yougoslavie. Les Européens, et singulièrement les Français, ont reproché aux Américains de frapper trop souvent des objectifs civils, ou de ne pas les tenir informés des actions menées. Les Américains, de leur côté, se sont plaints de l'inertie des Européens.
(8) Les missions de Petersberg, définies dans le cadre de l'UEO en 1992, ont été insérées dans le traité d'Amsterdam : elles définissent le cadre dans lequel les pays membres de l'Union européenne peuvent être amenés à intervenir dans une opération militaire extérieure (missions humanitaires, rétablissement ou maintien de la paix).