POLITIQUE INTERNATIONALE N° 93 - AUTOMNE 2001

BEN LADEN ET SES FRERES

Article de Olivier Roy
Directeur de recherche au CNRS (laboratoire " Histoire du domaine turc ") et directeur d'études ŕ l'


Les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center et le Pentagone ont, bien sûr, surpris par leur ampleur et leur précision. A première vue, ils semblent s'inscrire dans la vague de radicalisme islamique qui a déferlé sur le Moyen-Orient et l'Occident depuis la révolution iranienne de 1979, bien que le détournement d'avion ait été « inventé » dans les années 70 par des Palestiniens nationalistes et laïques. La pratique des attentats aveugles contre des civils (le magasin Tati à Paris en 1986) ou des cibles militaires (les troupes américaines au Liban en 1983 et en Arabie Saoudite en 1995 et 1996), l'usage de commandos suicide (au Liban et en Israël), le recrutement parmi des jeunes d'origine arabe installés en Occident depuis longtemps (Kelkal à Lyon en 1995) : rien de tout cela, en effet, n'est nouveau. Mais là où l'action des réseaux Ben Laden marque une rupture fondamentale par rapport au radicalisme islamique antérieur, c'est qu'elle ne relève d'aucune stratégie politique. Au Liban en 1983 et 1984, il s'agissait de contraindre les troupes occidentales à quitter le pays. Les attentats qui ont frappé Paris en 1995 et 1996, quels qu'en fussent les véritables instigateurs, cherchaient à convaincre la France de ne pas se mêler des affaires algériennes. Quant aux attaques contre les troupes américaines en Arabie Saoudite, il est clair qu'elles tendaient à obtenir leur retrait.

Mais à quoi visaient les attentats du 11 septembre ? A l'anéantissement du capitalisme et de la Babylone moderne ? En réalité, les auteurs de ce massacre n'ont aucune stratégie pour la bonne raison qu'ils ne poursuivent aucun objectif réalisable. La destruction du WTC n'est que la mise en scène symbolique de l'Apocalypse. Contrairement aux attentats antérieurs, l'ombre d'aucun Etat ne se profile aujourd'hui derrière les tueurs. Les Taliban sont simplement accusés de donner refuge à Ben Laden et non d'avoir commandité les attentats. Les grands mouvements islamiques classiques (Hezbollah, Iran, Frères musulmans, FIS, ex-Refah turc) les ont d'ailleurs condamnés. Inversement, ceux qui soutiennent Ben Laden (les mouvements religieux pakistanais, le Hizb ul Tahrir basé à Londres) appartiennent à une mouvance différente de celle des partis islamistes.

Cette déconnexion entre les mouvements islamistes des années 80 et Ben Laden est fondamentale si l'on ne veut pas se tromper de cible. Le terrain d'action de Ben Laden n'est pas le Moyen-Orient : c'est la périphérie du monde musulman (de l'Afghanistan aux Philippines en passant par le Cachemire) et... l'Occident. Les révolutionnaires islamistes, au contraire, avaient adopté une logique étatique et stratégique, profondément enracinée dans l'histoire du Moyen-Orient. Leur lutte s'inscrivait dans des rapports de force et des lignes de rupture traditionnels : reformulation du nationalisme arabe sous une forme islamique avec les Frères musulmans, affirmation de la puissance régionale iranienne sous le masque de la révolution islamique, retour à une logique ottomane en réaction contre la rupture kémaliste chez le Refah turc, etc. Avec Ben Laden, on a affaire à un radicalisme «déterritorialisé» qui saute des zones tribales pachtounes aux banlieues de Londres et de New York, mais en contournant le Moyen-Orient. Il ignore les Etats et les nations. Il se meut dans une géostratégie fantasmatique. Sa vision s'insère dans ce que j'avais appelé, il y a dix ans, le néo-fondamentalisme (1). Il n'a aucun programme particulier, sinon la mise en oeuvre de la charia. Il ne dispose pas de base sociale, d'organisations-relais, de façade légale ou de parti-écran. Il recrute sur un mode individuel, en repérant des jeunes qui ont éprouvé une sorte de conversion intérieure et se retirent dans le secret d'une double vie. En un mot, le système Ben Laden relève plus de la secte que du mouvement politique.

Pour situer Ben Laden, il est donc nécessaire de retracer les évolutions du radicalisme politique. Alors que les grands mouvements islamistes sont devenus nationalistes et conservateurs, toute une frange de la population musulmane, qui ne veut pas (Ben Laden) ou ne peut pas (Youssouf Ramzi (2)) se reconnaître dans un Etat, se réfugie dans le mythe de la reconstruction d'une oumma (communauté musulmane) imaginaire qui ne fait sens que par l'activisme mondial de ses partisans. A cet égard, les nouveaux réseaux sont bien des produits de la globalisation sous toutes ses formes : déplacements de populations par l'émigration ou l'exode, nomadisme universitaire, réseaux de prédication transnationaux, etc. Il faut cependant souligner que tous les réseaux et mouvements prônant un islam « global » ne se lancent pas dans la lutte armée. Certains, comme le Tabligh (fondé en 1926, basé au Pakistan) restent piétistes et tablent sur le retour individuel à la pratique religieuse ; d'autres, comme le Hizb ul Tahrir (fondé en 1953, basé à Londres), sont très violents dans leur expression mais n'ont encore jamais été impliqués dans des activités terroristes.

Après la décennie révolutionnaire (1979-1989), la mouvance islamiste a connu une recomposition en profondeur. Trois grandes tendances se dégagent.

Premièrement, les mouvements islamistes se placent aujourd'hui dans une logique d'intégration au champ politique national : devenus « islamo-nationalistes », ils sont confrontés à la nécessaire reformulation idéologique qui leur permettrait d'entrer de plain-pied dans le jeu politique, lorsque celui-ci n'est pas verrouillé.

Deuxièmement, la pression islamiste, combinée à la volonté des régimes en place de se doter d'une légitimité religieuse, a partout entraîné une réislamisation de la société sous des formes conservatrices (portant sur le droit et les moeurs). Cette réislamisation échappe aujourd'hui tant aux mouvements islamistes qu'aux gouvernements, car elle a permis l'émergence de nouveaux acteurs qui ne s'inscrivent pas dans la perspective d'une gestion du pouvoir étatique (notables, prédicateurs, mais aussi terroristes)

Troisièmement, conséquence des deux premiers phénomènes : la radicalisation islamique et le terrorisme se sont déplacés aux marges du monde musulman, à la fois sur le plan géographique (Afghanistan et... New Jersey) et sociologique (le GIA, les auteurs des attentats contre le WTC). On a vu apparaître un fondamentalisme sunnite, idéologiquement très conservateur mais politiquement radical. Cette dissociation entre un islamisme national et un radicalisme périphérique accroît la marge de manoeuvre des Etats, mais ne les encourage guère dans la recherche d'une ouverture politique. L'islamisme continue donc d'offrir la seule idéologie de mobilisation populaire protestataire, nourrie par le déficit démocratique et l'hostilité croissante de l'opinion publique musulmane envers les Etats-Unis.

L'ancrage nationaliste des grands mouvements islamistes

Les grands mouvements islamistes ont presque tous quitté le terrain de la violence politique. Ils sont devenus plus nationalistes qu'islamistes, même si leur programme de politique intérieure reste très conservateur. L'exemple le plus typique est bien sûr l'Iran qui, depuis le cessez-le-feu avec l'Irak (en juin 1988), est peu à peu rentré dans le rang, menant une politique étrangère fondée sur ses seuls intérêts nationaux, sans aucune considération idéologique. Si la lutte entre conservateurs et libéraux demeure sévère sur le plan intérieur, elle n'a aucune incidence sur les orientations extérieures du régime, sauf en ce qui concerne la symbolique des relations avec les Etats-Unis. Lors de la guerre du Golfe (1990-1991), Téhéran n'a pas fait obstacle au déploiement des forces américaines. Dans le Caucase, l'Iran soutient l'Arménie contre l'Azerbaïdjan, pourtant chiite, et il a coopéré avec la Russie pour mettre fin à la guerre civile du Tadjikistan (juin 1997). En Afghanistan, il s'est également retrouvé dans le même camp que les Russes, les Indiens et les Américains pour s'opposer aux Taliban et soutenir l'Alliance du Nord. Dans le Golfe, malgré le contentieux avec les Emirats sur le statut des îles de Tumb et de Moussa (occupées par le Chah en 1971), l'Iran s'est rapproché des pays arabes conservateurs (Arabie Saoudite et Qatar). Enfin, tout en soutenant le Hezbollah libanais et les Palestiniens, la République islamique est restée en retrait lors du déclenchement de la seconde Intifada en 2000. Téhéran a vivement condamné l'attentat du World Trade Center, mais cette fois par la voix du Guide lui-même et pas seulement du président libéral Mohamed Khatami.

Cette « nationalisation » du mouvement iranien peut s'expliquer par la pratique du pouvoir qui incite généralement au pragmatisme et au réalisme. Mais on l'observe au sein de la quasi-totalité des mouvements islamistes. Elle se double, dans tous les cas, d'une recherche d'ouverture politique, d'alliances électorales et d'intégration dans le jeu politique national. Lorsque l'échiquier est plus ou moins ouvert (Jordanie, Turquie, Koweït, Maroc), les islamistes occupent la place du centre droit, nationaliste en politique étrangère et réactionnaire en politique intérieure (en particulier sur la question des droits des femmes). Le FIS algérien a renoncé à la lutte armée et défend, en vain, une approche pluraliste. Le Hezbollah libanais s'est comporté avant tout comme un mouvement nationaliste et est largement reconnu comme tel par les Chrétiens du Liban. Le parti yéménite Islah a joué un rôle dans l'unification du Yémen contre son mentor saoudien, tandis qu'au Soudan Hassan Tourabi a perdu le pouvoir au profit des militaires. Au Tadjikistan, l'opposition islamiste du Parti de la renaissance islamique (PRI), une fois parvenue au pouvoir, s'est totalement convertie au nationalisme, défendant l'identité tadjike contre les Taliban (soutien à Massoud) et les Ouzbeks.

La nationalisation de l'islamisme est clairement illustrée par la Palestine. Les partis islamistes (Djihad, Hamas) ne critiquent jamais Arafat sur l'islam mais sur ses compromis avec Israël : lors de la seconde Intifada, mouvements laïques et islamistes sont devenus indiscernables (le FPLP recourt aux commandos suicide et les chefs des deux mouvements participent ensemble aux funérailles de leurs militants). En Algérie, aussi, l'évidence de l'effacement de l'islam politique est apparue lors des manifestations kabyles du printemps 2001 : même cause (l'accaparement du pouvoir et des richesses par l'oligarchie militaire) et mêmes acteurs (la jeunesse sans avenir) que la grande vague électorale pro-FIS en 1991, si ce n'est que, cette fois, l'islam a totalement disparu des slogans.

La réislamisation conservatrice : le néo-fondamentalisme

Cette nationalisation de l'islamisme s'accompagne d'une réislamisation des sociétés musulmanes qui, dans les années 80, relève de l'évidence visuelle (voile, symboles religieux, port de la barbe...). Qu'elle soit spontanée ou induite par l'Etat, elle s'est traduite par le développement des écoles religieuses publiques (la Turquie sous Ozal) ou privées (Egypte, Pakistan, mais aussi Mali). Ces écoles pallient d'autant plus les insuffisances de l'éducation nationale qu'elles sont parfois financées par les « pétro-dollars ». Elles jettent sur le marché du travail un nombre important de diplômés en « religion » pour lesquels l'islamisation du droit et des institutions constitue le seul moyen de valoriser leur formation. Les Taliban afghans ou pakistanais sont un produit de cette évolution.

Dans l'espoir de contrer l'influence radicale, et en particulier iranienne, de nombreux Etats avaient accepté de réislamiser leur système juridique. Ainsi, l'article 2 de la Constitution égyptienne précise que la charia est la source principale du droit. Le Soudan a promulgué en 1983 un code pénal islamique. Le Pakistan a introduit en 1985 la « Shariat Bill » qui vise à réaffirmer la prééminence de la charia et à remplacer les tribunaux à l'anglo-saxonne par des tribunaux chariatiques. Au Koweït, l'émir Jaber a institué après la guerre du Golfe un comité chargé d'islamiser le droit. Le code algérien de 1984 réintroduit la charia dans le statut personnel. Quant au Yémen, il a étendu le statut personnel islamique sur tout le territoire après la réunification de 1992.

Les Etats se sont également efforcés de créer ou de renforcer un « islam officiel » afin de mieux contrôler le développement de la prédication sauvage. Cette reprise en main par la puissance publique s'exerce à travers l'institution d'un mufti officiel (Egypte, ensemble des républiques musulmanes issues de l'URSS, Syrie), d'une direction des affaires religieuses (Turquie), ou d'un ministère des waqfs (3) et des affaires religieuses (Jordanie). Ce clergé officiel détient le monopole de la nomination des imams des grandes mosquées et de l'enseignement religieux : c'est le cas au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Egypte, en Syrie, en Turquie, en Ouzbékistan... En Turquie, après 1983, l'enseignement religieux a été rendu obligatoire ; les diplômés des lycées religieux ont pu accéder à l'université, et les prérogatives du Dyanet (4) ont été élargies. L'année suivante, en Egypte, l'université de Al Azhar s'est vue confier par l'Etat une nouvelle mission de censure, plus spécialement dirigée contre les médias électroniques. Il n'y a guère que l'Arabie Saoudite, le Pakistan et l'Afghanistan où l'Etat ne contrôle ni la formation des imams, ni le prêche dans les grandes mosquées. Le royaume saoudien a, pour sa part, développé les activités de la Ligue islamique mondiale (Rabita).

Mais, ce faisant, les Etats se sont appuyés sur un personnel religieux en général très conservateur sur le plan idéologique. Les membres de la Rabita sont, pour la plupart, issus des rangs des Frères musulmans, lesquels tiennent nombre d'institutions financées par la Ligue. Sur les grands problèmes de société, la position d'Al Azhar est quasiment identique à celle des Frères musulmans. En Turquie, au niveau local, on voit souvent des fonctionnaires du Dyanet rejoindre le Refah à l'âge de la retraite. Au Pakistan, les tribunaux chariatiques acceptent d'instruire des procès d'apostasie ou de blasphème. L'islamisation du droit a fourni des armes juridiques aux milieux conservateurs pour faire progresser leur cause. Au Bangladesh, l'écrivain Taslima Nasrin est poursuivie pour blasphème devant les tribunaux de l'Etat ; en Egypte, des plaideurs individuels ont obtenu d'une cour la dissolution du mariage de l'écrivain Abu Zeyd, contre l'avis du couple, au prétexte que, déclaré apostat, il ne peut être marié à une musulmane ; au Pakistan, plusieurs chrétiens ont été condamnés pour blasphème. On touche ici du doigt le problème majeur de la chariatisation : la charia n'est pas un système de droit positif, mais un ensemble de normes que le juge applique à des cas particuliers ; c'est un travail d'interprétation permanent. L'Etat perd ainsi sa fonction principale qui consiste à légiférer.

Paradoxalement, la réislamisation a échappé tant aux grands partis islamistes qu'aux gouvernements qui l'ont favorisée. En Algérie, elle a produit le FIS, qui lui-même a cédé le terrain au GIA. On a vu que les conservateurs en viennent à contester une prérogative essentielle de l'Etat : celle de dire le droit (Pakistan, Egypte). A la faveur de la libéralisation économique, nombre d'hommes d'affaires « islamistes » ont joué sur le marché de l'islamo-business (négoce de vêtements islamiques, institutions financières islamiques, mais aussi action humanitaire, bienfaisance, financement d'écoles privées). Même en Turquie, on assiste à l'émergence d'un secteur de PME dynamiques, regroupées dans la Müsiad, qui se distingue du grand patronat laïque et pro-européen (Tüsiad). Abandonnant le discours parfois socialisant des islamistes traditionnels influencés par la gauche, les acteurs islamiques actuels se font les chantres du libéralisme et de l'anti-étatisme. L'enrichissement personnel est perçu comme positif pourvu que l'argent soit « bien acquis » et qu'il soit purifié par l'impôt et l'aumône islamiques. Ils s'adressent en priorité à la petite bourgeoisie montante qui a profité (Egypte, Turquie, Tunisie, Iran, Maroc) ou voudrait profiter (Syrie, Algérie) de la libéralisation et de la crise des grands systèmes monopolistiques d'Etat (5). Bref, le modèle du puritain selon Max Weber s'est désormais incarné en terre d'islam. Cet anti-étatisme des néo-fondamentalistes revêt sa forme politique la plus accomplie chez les Taliban afghans, qui se soucient si peu de l'Etat qu'ils ont baptisé leur pays « Emirat ». Cette islamisation conservatrice se fait également sentir chez certains musulmans d'Europe, sous l'influence d'imams venus du Golfe ou du Pakistan et de formations comme le Tabligh.

Les mouvements islamistes ne semblent pas avoir de prise sur ce phénomène de réislamisation. En effet, ils ne contrôlent pas les réseaux de madrasa privées, y compris au Pakistan. En Turquie le poids du Refah reste faible dans l'enseignement religieux, que continuent de dominer le Dyanet et la secte des Fethoullah. De même, les aspects socio-culturels de la réislamisation leur échappent largement au profit de nouvelles catégories sociales (notables, hommes d'affaires, avocats...) qui y trouvent une forme d'affirmation sociale plus individuelle. Le développement des néo-confréries (Fethoullah et Nurcu en Turquie, Kaftoro en Syrie, Ahbbash au Liban) et le maintien des confréries traditionnelles en Egypte, au Soudan, au Maroc, captent aussi une clientèle populaire qui aurait pu rejoindre les islamistes. Partout, le vote islamique se disperse : en Turquie, les confréries n'appellent plus à voter pour le Refah et, en Algérie, les scores électoraux du parti de Cheikh Nahnah montrent que le FIS n'est pas propriétaire des voix islamiques. Le temps n'est plus où les partis islamistes pouvaient se présenter comme la seule expression légitime de l'islam en politique.

Les néo-fondamentalistes radicaux : Ben Laden

L'assagissement des grands mouvements islamistes et leur intégration dans une forme de nationalisme a laissé le champ libre à un radicalisme d'un type nouveau : sunnite, idéologiquement conservateur et supranational, tant dans son recrutement que dans son idéologie. Il ne s'agit pas de scissions des grands mouvements, mais d'une radicalisation de milieux conservateurs (tels les Taliban afghans) qui opèrent la liaison avec des petits groupes radicaux et terroristes marginalisés par la répression (tels les Gama'at ou le Jihad égyptiens), dans un contexte de mondialisation et de circulation de militants «déterritorialisés». Le prototype de ce mouvement est le réseau qui s'est formé autour du militant saoudien Ben Laden et de l'organisation Al Qaida.

Les réseaux afghans

Historiquement, cette mouvance s'est constituée à partir des réseaux de volontaires envoyés combattre en Afghanistan, dans la décennie 1980, par les Américains, les Saoudiens et les Pakistanais. Elle s'est retournée contre les deux premiers durant la guerre du Golfe, mais reste liée aux Pakistanais jusqu'aux attentats du 11 septembre. Pour les Américains, il s'agissait de détourner les radicaux islamistes contre le communisme ; pour les Saoudiens, il s'agissait en outre de développer un fondamentalisme conservateur, strictement sunnite et donc anti-chiite qui permettrait de disqualifier l'Iran. Pour les Pakistanais, un troisième objectif s'imposait : mettre en place en Afghanistan un régime ami, sunnite, fondamentaliste et pachtoune, qui deviendrait ensuite une tête de pont vers l'Asie centrale.

La principale caractéristique de ces réseaux est qu'ils recrutent, s'installent et agissent aux marges du monde musulman - à l'exception de l'Egypte. Leur centre de gravité se situe dans l'ensemble afghano-pakistanais. On y trouve, outre des Egyptiens, des Palestiniens provenant des camps de réfugiés de 1948 (mais pas des Territoires), des Soudanais, des Yéménites, des gens du Golfe et des Algériens, mais aussi des personnes issues d'une immigration récente installée en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Les actions ont lieu dans l'Est Africain, au Yémen, au Pakistan, à New York, etc. Leurs Jihads favoris sont le Cachemire, l'Afghanistan, la Bosnie, mais pas la Palestine.

Ainsi, sans que le rattachement soit très clair, les réseaux d'activistes en France ont souvent une connexion « afghane ». L'un des inculpés du procès de 1997 contre le réseau de soutien au GIA, Hamid Herda, avait par exemple passé quatre mois en Afghanistan. De même que Djamel Beghal, franco-algérien arrêté à Dubaï en août 2001 alors qu'il revenait de Kaboul et s'apprêtait sans doute à monter un attentat contre l'ambassade américaine à Paris. Il a été extradé vers la France le 30 septembre.

Organisés surtout à partir de 1984, ces réseaux aboutissent à Peshawar, autour du « Mektab-ul Khadamat » (« bureau des services »), dirigé par le palestino-jordanien Abdoullah Azzam. Ce dernier, assassiné dans des circonstances mystérieuses en septembre 1989, est depuis un « martyr » emblématique de la mouvance néo-fondamentaliste. Les volontaires sont envoyés en priorité chez Hekmatyar (6), mais aussi chez des commandants locaux qui deviendront, plus tard, des partisans des Taliban.

Un va-et-vient se met en place : les militants traqués se réfugient en Afghanistan, tandis que les combattants entraînés retournent dans leur pays d'origine ou dans les pays anglo-saxons. On les retrouve dans les mouvances les plus radicales. En Algérie, le FIS compte dans ses rangs Said Mekhloufi, Kamareddin Kherbane et Abdallah Anas (de son vrai nom Boudjema Bunnua, arrivé en 1984 en Afghanistan et devenu le gendre de Abdoullah Azzam). Mais ils jouent un rôle plus notable au sein du GIA, dont les premiers chefs - Tayyeb el Afghani (tué en novembre 1992), Djaffar el Afghani (abattu en mars 1994), Chérif Gousmi (tué en septembre 1994) - sont tous d'anciens « Afghans ». Les idéologues du journal du GIA, Al Ansar, publié à Londres, le Syrien Abou Messaab et Abou Hamza al Misri (l'Egyptien Mustafa Kamel), ont, eux aussi, vécu à Peshawar. Shawki Al Islambouli, frère de l'assassin de Sadate, vit en Afghanistan depuis une dizaine d'années. Les chefs du Gama'at-islamiyya égyptien, Fouad Qassim et Ahmed Taha, sont d'anciens « Afghans », tout comme Ayman Zawahiri, dirigeant du Jihad égyptien, adjoint direct et possible successeur de Ben Laden. Le mouvement cachemiri Harakat al Mujahidin a son camp d'entraînement dans la province afghane de Khost (c'est lui qui fut la principale cible du bombardement américain du 21 août 1998). Le mouvement Abou Sayyaf aux Philippines doit son nom à un ancien « Afghan ». Au Yémen, l'organisation Jihad est dirigée par un ancien « Afghan », Cheykh al Fadli. Tous ces mouvements figurent sur la liste des organisations terroristes désignées par le président Bush après les attentats du 11 septembre.

Au sein du noyau dur qui se constitue entre 1987 et 1989 en Afghanistan, la part des Egyptiens semble prépondérante (Ayman Zahawiri et Abou Zubeïda, du Jihad islamique ; Rifaa Ahmad Taha et Mostafa Hamza, du Gama'at). La bataille dite de la « Tanière du Lion », à Khost, en 1987, est dans l'historiographie d'Al Qaida le vrai baptême du feu de cette légion islamique. Khattab, le Jordanien qui ira combattre auprès des Tchétchènes en 1999, y participe. A la mort de Azzam, son gendre et successeur potentiel, l'Algérien Bunnua, est écarté au profit de Ben Laden, beaucoup plus radical. Tous ces volontaires, qui ont souvent un passé militant, se connaissent personnellement. A ses débuts, le mouvement Al Qaida est d'ailleurs une sorte de confrérie d'anciens combattants d'Afghanistan unis par des liens personnels. En 1995, on verra ainsi Youssouf Ramzi et son frère se rendre aux Philippines pour préparer un attentat contre le Pape à la demande de Aboubakar Jengalani, chef du Front Moro Abou Sayyaf, qu'ils avaient rencontré en Afghanistan.

La radicalisation anti-américaine

La radicalisation anti-américaine se concrétise au moment de la guerre du Golfe de 1990-1991, illustrant le décalage entre le pragmatisme des Etats (y compris l'Iran) et la dérive d'une frange de militants. Une nouvelle forme de violence apparaît alors dans le monde musulman, fort différente du terrorisme d'Etat ou des émeutes islamistes. Les cibles ne sont plus les seuls hommes politiques, mais aussi les intellectuels et les Occidentaux. L'assassinat de Faraj Foda en Egypte (1992) inaugure une longue série. Il sera suivi de l'assassinat systématique d'intellectuels en Algérie et d'attaques contre les touristes étrangers en Egypte, au Cachemire et, récemment, au Yémen. En février 1993, une explosion manque de détruire le World Trade Center, à New York. Le principal accusé, le cheikh égyptien Omar Abdourrahman, a séjourné à Peshawar et ses deux fils ont combattu en Afghanistan, où ils se trouvent toujours, du côté des Taliban. Connu pour avoir approuvé l'assassinat du président Sadate, Omar Abdourrahman est l'un des fondateurs du mouvement radical égyptien Gama'at islamiyya. Les autres accusés, Youssouf Ramzi (un Pakistanais élevé au Koweït), Mohammed Salameh et Ahmed Ajjaj (tous deux Palestiniens), ont eux aussi séjourné dans les camps afghans. En 1993, le Pakistanais Mir Aimal Kansi ouvre le feu sur des employés de la CIA qui entrent au siège de l'Agence, à Langley. Ramzi et Kansi ont été « récupérés » par le FBI au Pakistan, respectivement en 1995 et 1997, ce qui a entraîné la fureur de l'ancien chef des services de l'armée pakistanaise, Hamid Gul. Celui-ci a demandé que les officiels pakistanais impliqués dans ces « extraditions » soient traduits en cour martiale. Le 11 novembre 1997, quatre employés américains d'une compagnie pétrolière sont assassinés à Karachi, en représailles à la condamnation de Kansi aux Etats-Unis. L'attentat est revendiqué, entre autres, par le Harakat al Mujahidin. Quant au chef présumé du groupe qui a commis l'attentat de Louxor contre des touristes européens en septembre 1997, Mehat Mohammad Abdel Rahman, c'est encore un « Afghan ».

En août 1998, deux ambassades américaines sautent en Afrique de l'Est. Cette fois, les Américains estiment avoir la preuve de l'implication d'Al Qaida, dirigée depuis l'Afghanistan par Ossama Ben Laden. En décembre de la même année, un groupe de touristes est kidnappé au Yémen par un commando du Jihad islamique dont le chef est Tariq al Fadli, un ancien « Afghan » lié à Ben Laden. L'action vise, apparemment, à obtenir la libération d'un groupe de musulmans titulaires de passeports britanniques arrêtés au Yémen. Parmi eux, le gendre pakistanais d'Abou Hamza, l'idéologue égyptien du GIA algérien, installé à Londres. En octobre 2000, c'est le destroyer américain Cole qui est attaqué à Aden. Enfin, le 11 septembre 2001, le World Trade Center est détruit et le Pentagone est attaqué.

Les nouveaux militants

Les réseaux Ben Laden reposent sur deux générations. La première est celle des « Afghans » (dont aucun véritable Afghan), c'est-à-dire des volontaires étrangers, surtout arabes, venus combattre en Afghanistan durant la guerre contre les Soviétiques. La seconde est celle des jeunes, recrutés le plus souvent en Occident dans les années 90 et qui n'ont, en général, aucun antécédent d'activisme religieux ou de militantisme politique.

Les jeunes recrutés depuis 1998 n'ont rien à voir avec leurs aînés. Ils sont occidentalisés, ont fait leurs études dans des pays occidentaux où ils vivent la plupart du temps et dont ils ont parfois la nationalité. Ils ne sont jamais liés aux grandes organisations islamistes : ce sont des isolés. Ils semblent tous avoir été recrutés à l'occasion d'une « conversion » personnelle, d'un retour à ce qu'ils perçoivent comme le « vrai islam ». Ils ont, en général, rencontré un « ancien » d'Afghanistan dans une petite mosquée connue pour son radicalisme. A l'occasion d'un voyage en Afghanistan, ils sont sélectionnés en fonction de leurs capacités par Abou Zoubeyda, un proche de Ben Laden. Puis ils sont renvoyés en Occident où ils forment des réseaux dormants, sans que l'on sache si le contact avec le centre est étroit ou, au contraire, très distant.

Radiographie du nouveau radicalisme fondamentaliste

Il est à la fois conservateur et radical : son vivier provient plus des milieux porteurs de la réislamisation conservatrice (donc souvent financés par l'Arabie Saoudite) que de scissions des grands mouvements islamistes. Au Pakistan, par exemple, ce courant est soutenu par une coalition de mouvements religieux souvent traditionalistes (comme le Jamiat-Uléma-islami), mais qui ont donné naissance, récemment, à des branches beaucoup plus radicales - tel le Sepah-i Saheban, spécialisé dans le combat contre les Chiites. Ce nouveau radicalisme ne recoupe donc pas les clivages stratégiques entre pro et anti-occidentaux, et il trouve des sympathies parmi les cercles dirigeants saoudiens et pakistanais. Son programme est pauvre, insiste sur la charia et ignore les grandes revendications sociales et économiques des mouvements historiques. Il en reprend facilement, en revanche, la rhétorique anti-impérialiste, sans pour autant se chercher des alliés parmi les « dissidents » occidentaux (défenseurs de la « théologie de la libération », etc.) comme l'avait fait la révolution iranienne. Il est, en particulier, très anti-chrétien et antisémite.

Il est internationaliste et périphérique. En fait, il n'a pas de centre national. Tout au contraire, les militants, mis à part les Egyptiens, proviennent de milieux en mal de nation et d'enracinement. On trouve en son sein des réfugiés palestiniens de 1948 ; des Pakistanais, soucieux d'étendre non pas le Pakistan, mais le concept de Pakistan (c'est-à-dire de rassembler tous les musulmans dans une même entité politique) ; des émigrés et exilés (Londres, New Jersey) ; et des personnes nées de parents de nationalités différentes (comme Youssouf Ramzi). Utilisant l'anglais, les téléphones par satellite, l'Internet, passant d'une nationalité à l'autre et d'un hôtel à un camp afghan, ces militants sont l'expression d'un monde globalisé. Mal insérés dans les luttes « réelles » (Palestine), ils mènent des Jihads périphériques au nom d'une oumma imaginaire. Il est donc normal que ce courant recrute dans les milieux d'exclus ou de déracinés (mais pas forcément au sens social) et non dans les mouvements qui participent à des luttes nationales.

Ce cosmopolitisme va de pair avec des liens matrimoniaux qui ignorent les nationalités : Ben Laden est le beau-père de Mollah Omar, chef des Taliban ; Abdallah Bunnua, du FIS, est le gendre d'Abdullah Azzam ; le gendre d'Abou Hamza est d'origine pakistanaise, etc. Quant à la « déterritorialisation » de ces réseaux, elle est à la fois un avantage (ils n'offrent guère de cibles précises pour des représailles) et une faiblesse (absence de logistique lourde, de vrai sanctuaire et, surtout, d'articulation avec la stratégie d'un Etat précis, sauf le Pakistan).

Il n'échappe cependant pas, localement, aux clivages ethniques. L'affirmation de la suprématie de l'oumma sur l'ethnicité fonctionne, en général, en faveur d'un groupe ethnique précis : les Taliban afghans sont avant tout pachtounes ; les néo-fondamentalistes pakistanais, pachtounes et punjabis, se heurtent aux Baloutches, Sindhis et Mohajers, plus laïques. En Algérie, l'arabisation parallèle à l'islamisation a contribué à redonner une force à la revendication berbère. Quant au tribalisme, c'est aussi un facteur important : au Yémen, le Parti de la réforme a, entre autres, une base nordiste et tribale.

Il représente bien un islam globalisé et « dé-moyen-orientalisé ». Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c'est le versant négatif d'un phénomène d'occidentalisation de l'islam. Ou, plus exactement, le résultat de l'articulation de réseaux infra-étatiques très traditionnels (madrasa, tribus...) avec des réseaux mondialisés qui fonctionnent de manière moderne, en contournant l'instance étatique.

Ajoutons que l'on assiste à une concentration des réseaux autour de la personne de Ben Laden. Les autres organisations radicales prônant la lutte armée et incluses dans la liste des organisations terroristes établie par l'Executive Order du président Bush du 24 septembre 2001 restent, quant à elles, très locales et circonscrites à un seul pays. En un mot, Ben Laden fédère plus des individus que des groupes.

Et rappelons, une fois encore, que si la capacité de nuisance du mouvement Ben Laden est énorme, il n'est pas branché sur des enjeux réels de société : il n'a aucun programme de prise du pouvoir dans un pays donné. Il n'apporte que la vengeance à la frustration, mais n'incarne ni un espoir ni une alternative. Ben Laden recrute aujourd'hui - répétons-le - dans des milieux musulmans « déterritorialisés », globalisés, éduqués, nomades et occidentalisés, y compris par la nationalité. Ces réseaux ne fonctionnent pas comme un parti léniniste. Il n'y pas d'organisations frontistes ou de masse (syndicats, associations), de façade légale, de presse ou d'intellectuels. C'est là sa force et sa faiblesse. La stratégie de Ben Laden est celle des socialistes révolutionnaires russes et des anarchistes, voire d'Action directe : conscientiser le « peuple » musulman par l'exemple des martyrs et l'effet des attentats qui frappent au coeur de la Babylone moderne. Il n'y a pas de projet politique précis, pas de lendemains qui chantent. Ce passage à la violence de jeunes bourgeois ou de déclassés qui veulent entraîner le peuple, sans pour autant construire un mouvement politique, est bien une réminiscence des années 70 en Occident. Une telle mouvance ne peut pas faire l'objet d'une «guerre» ou d'une stratégie, sinon au sens métaphorique. Elle relève plus de problèmes existentiels et identitaires que d'une logique de classes ou de conflits d'intérêts. Il ne faut pas oublier, cependant, que l'islamisme radical occupe aujourd'hui le créneau de l'anti-impérialisme militant et « tiers-mondiste » qui fut, naguère, celui de l'extrême gauche. C'est ce qui explique le désarroi des anti-mondialistes laïques et le discret sentiment d'avoir été « vengée » qu'éprouve une partie de l'opinion publique hors du monde occidental. Bref, la violence actuelle n'est pas tant une importation du Moyen-Orient - où les réseaux Ben Laden sont inertes - qu'un produit de l'occidentalisation, de l'immigration, de la globalisation et de... la société-spectacle avec ses films catastrophe et ses jeux vidéo.