POLITIQUE INTERNATIONALE N° 93 - AUTOMNE 2001

LE DETONATEUR AFGHAN

Article de Michael Barry
Écrivain


Le 11 septembre 2001, les deux tours jumelles du World Trade Center s'écroulèrent dans un fracas d'épouvante. Mais c'est aussi l'accumulation d'un demi-siècle de tensions régionales à l'autre extrémité de la planète qui, ce jour-là, explosa au coeur de Manhattan. Cette tragédie a éclaboussé le bonheur du monde, non seulement à cause de l'apocalyptique lubie d'une secte fanatique, mais encore, et surtout, par suite de l'inertie suffisante et aveugle des habituels « observateurs » en place. Six mille personnes de toutes nationalités sont mortes brûlées vives du simple refus obstiné d'y voir clair de la part des plus hautes autorités diplomatiques des trois plus influentes chancelleries du monde occidental : Washington, Londres et Paris. Rarement realpolitik aura été plus irréaliste, au point que le désastre du World Trade Center fait évoquer les archétypes : Munich, Yalta ...

Le tremblement de terre de septembre 2001 est à la fois mondial et islamique, politique et culturel, international et afghano-pakistanais. Son épicentre reste Kaboul. Deux lignes sismiques s'y sont croisées pour se renforcer et se propager à l'échelle planétaire :

1° ) d'abord, l'ambition territoriale effrénée, mais rigoureusement et très froidement stratégique, d'une dangereuse dictature militaire : la « stratocratie » pakistanaise, ennemie de l'Inde, et aujourd'hui pourvue de l'arme nucléaire ;

2° ) ensuite, l'idéologie extrémiste internationaliste du mouvement dit de l'« islamisme » radical, cristallisé (pour l'instant) autour de la figure d'Ousâma ben Lâden. C'est la volonté obstinée de l'état-major pakistanais de s'allier à l'islamisme international pour assurer sa domination locale sur l'entité afghane voisine qui a, en dernier lieu, et de l'autre côté de l'Atlantique, déclenché le massacre de New York.

Colmater ces deux failles - l'afghano-pakistanaise locale, et l'islamiste mondiale - pour ramener un calme durable dans cette partie du globe, et par là assurer la paix du reste de la planète, requerra une diplomatie lucide, tenace et saine. Telle politique internationale clairvoyante, à en juger par les erreurs accumulées au cours des cinquante-quatre dernières années, n'est pas garantie. Il faudra l'exiger.

Or il n'y a pas de clairvoyance sans profondeur. Et la profondeur ne s'atteint pas sans analyse rigoureuse, même difficile. Cette analyse implique l'examen de l'évolution politique d'au moins cinq grands pays moyen-orientaux outre l'Afghanistan : l'égypte, l'Irak, l'Arabie Saoudite, l'Iran et le Pakistan. La catastrophe du 11 septembre est due d'abord, ab ovo, à un duel lointain, afghano-pakistanais. Comme les déchirements balkaniques ou le conflit israélo-palestinien, la persistance de la plaie afghane a fini, elle aussi, par empoisonner les relations internationales. La nouvelle guerre d'Afghanistan est déjà presque finie dans la mesure où le sort du régime des Tâlebân, du moins sous sa forme actuelle, apparaît scellé. Mais la diplomatie de demain doit veiller à ce que la crise de Kaboul ne resurgisse pas, pour éviter qu'elle n'explose à nouveau à la face de l'univers.

Aux origines du duel afghano-pakistanais : la faille locale de la « ligne Durand » (1947-1955)

S'il est une leçon que les puissances assimilent dans la douleur depuis le début du XXe siècle, c'est qu'il n'est plus de grande dispute territoriale, ethnique ou confessionnelle régionale qui ne finisse par contaminer, du moins potentiellement, le reste de la planète. Dès lors, les divisions linguistiques ou sectaires de l'Asie centrale moderne se chargent de menaces aussi pertinentes que les rancunes particulières des Balkans.

Territoriale, une faille serpente entre l'Afghanistan et le Pakistan. Les caméras du monde se braquent sur elle. Elle s'appelle la « ligne Durand ». Un fonctionnaire britannique, Lord Durand, la traça soigneusement sur une carte en 1893 pour séparer l'émirat de Kaboul des territoires de l'Empire des Indes, sans certes s'imaginer combien de sang russe ou afghan ruissellerait le long de ces falaises escarpées un bon siècle plus tard et jusqu'à aujourd'hui. Les dernières batailles de la guerre froide soviéto-américaine se perdirent le long de la Durand Line. Les regards du Pentagone s'y portent maintenant. C'est un séisme parti de la ligne Durand qui fracassa le World Trade Center.

La ligne Durand annexait purement et simplement des territoires ethniques afghans - fiefs des tribus dites pashtoûnes coupées en deux par ses pointillés - afin de garantir aux troupes anglo-indiennes plusieurs hauts lieux de surveillance stratégique frontalière, pour mieux dominer du regard le proche plateau de Kaboul. Lord Durand créa surtout un ressentiment local singulièrement tenace. Car, en 1947, Londres légua ces mêmes confins afghans confisqués à l'est de la Durand Line - ledit «Pashtoûnistân» - au nouvel Etat pakistanais, et cela malgré la demande de rétrocession de la part du gouvernement royal de Kaboul. Moscou et New Delhi appuyèrent immédiatement, contre le Pakistan, les revendications irrédentistes du royaume d'Afghanistan, seul pays au monde à voter contre l'admission, aux Nations unies, du nouvel Etat musulman créé après le partage de l'Empire des Indes. Le Pakistan ne le pardonna jamais.

Face à la malveillance afghane et à la redoutable pression diplomatique, à la fois soviétique et indienne, les généraux pakistanais optèrent pour l'alliance américaine. Ce faisant, le Pakistan inséra son contentieux frontalier local dans un dispositif stratégique mondial. Islamabad en exige aujourd'hui le prix.

Dès 1954, les jeux étaient faits. Washington reconnut au seul Pakistan, allié musulman privilégié de l'Occident sur le flanc sud de l'URSS, un droit de regard stratégique sur l'Afghanistan neutraliste voisin. Quand la monarchie afghane, inquiète des ambitions régionales soviétiques mais désireuse de maintenir son autonomie face au Pakistan, voulut réclamer de Washington une assistance armée pour contrebalancer le renforcement de son voisin au sein des alliances de la CENTO (Central Treaty Organization) et de l'OTASE (SEATO, South-East Asia Treaty Organization), John Foster Dulles refusa : « équiper l'armée de Kaboul créérait plus de problèmes que cela n'en résoudrait », écrivit-il dans une note fort sèche rédigée à l'intention du ministre afghan des Affaires étrangères (1).

En janvier 1955, le Conseil royal afghan, outragé, réaffirma sa neutralité internationale, mais en acceptant l'offre soviétique d'équiper et de former les forces armées du pays. Le 27 avril 1978, des officiers afghans dûment instruits à Moscou s'emparaient du pouvoir à Kaboul, transformaient leur pays en base avancée soviétique, leur patrie en champ de bataille, et la vénérable ligne Durand en prolongement centrasiatique du mur de Berlin.

Outre sa revendication sur le Cachemire, à l'est, le but fondamental de la diplomatie pakistanaise, depuis 1947 et jusqu'à nos jours, aura été, à l'ouest, de forcer l'Etat afghan à reconnaître irrévocablement la ligne Durand, voire plus encore : faire disparaître l'Etat afghan en tant qu'entité autonome capable de menacer l'intégrité territoriale du Pakistan en s'alliant à l'Inde ou à la Russie.

Le duel entre les deux pays, engagé dans la guerre froide dès 1947, parvient à son paroxysme sanglant aujourd'hui.

A partir de 1947, face au Pakistan, Kaboul s'efforce de consolider un Etat national laïque, fondé sur le culte de la langue, de l'identité historique et du sol. Si les ethnologues de l'époque s'étonnent du conservatisme culturel de la population rurale afghane, l'élite royale au pouvoir, très européanisée, aspire bien au contraire à hisser le pays hors de son sous-développement et à l'engager de manière autoritaire sur les voies réformistes alors suivies par la Turquie kémaliste ou l'Iran impérial.

Les trois piliers symboliques de l'Etat afghan furent : la recherche de la réconciliation ethnique au sein d'une nouvelle appartenance nationale ; l'émancipation féminine et la scolarisation des deux sexes ; la promotion de l'archéologie afin d'ancrer dans la profondeur chronologique la notion d'une permanence de l'identité territoriale, fût-elle pré-islamique.

Le royaume pluri-ethnique de Kaboul se dote ainsi, dès 1923, d'une Constitution moderne préconisant l'usage de l'épithète « afghan » pour désigner tous les peuples du pays, et cela afin de renforcer la cohésion nationale.

Si les Pashtoûns, montagnards sunnites de l'est et du sud et fondateurs du royaume au XVIIIe siècle, dominent la haute administration à travers la famille royale (et même à travers le Parti communiste de 1978 à 1991), ils ne formaient en 1978 que quelque 40 % de la population (leur langue, le pashtô, appartient à la famille du nord de l'Inde).

Les Tâdjîks, ou sunnites de langue persane d'Asie centrale, nombreux dans le nord-est, le nord et l'ouest, formaient eux aussi environ 40 % de la population, mais restaient encore largement exclus du pouvoir.

Les Hazâra chiites, également de langue persane, constituaient une grosse minorité d'environ 15 % dans le Centre montagneux.

Enfin, une petite minorité turcophone de quelque 5 % - Ouzbeks et Turkmènes sunnites - vivait dans le Nord. Avec plus ou moins de bonheur, Kaboul sous la monarchie voulait que tous se considèrent comme afghans.

A l'exception des Hazâra du Centre, religieusement affiliés à l'Iran voisin, ces ethnies afghanes se prolongent bien au-delà des frontières : à travers les républiques ex-soviétiques cousines du Turkménistan, de l'Ouzbékistan et du Tadjikistan. La ligne Durand, pour sa part, sépare les Pashtoûns afghans de leurs cousins ethniques du Pakistan, les Pashtoûns de l'Est dits aussi « Pathans », retranchés du royaume de Kaboul en 1893 et restés majoritaires entre la frontière et l'Indus.

C'est aussi dans un but de construction nationale que la monarchie afghane encourage l'émancipation féminine, malgré les réticences patriarcales villageoises. Le port du voile grillagé, rendu facultatif en 1959, disparaît dans l'élite urbaine. La Constitution de 1964 accorde le droit de vote aux femmes ; plusieurs sont élues au Parlement de Kaboul en 1965 ; la scolarisation des deux sexes fournit à l'Etat le réservoir nécessaire de cadres et de fonctionnaires qui assure la pleine indépendance nationale.

En accédant à son tour à l'indépendance en 1947, le Pakistan réunit une mosaïque ethnique autrement plus complexe que celle de son voisin afghan - et les préjugés hindous de caste y demeurent virulents (quoique masqués sous un double vernis musulman et britannisé). Plus souvent dictature militaire que gouvernement républicain (le général Parwêz Mosharraf - « Pervez Moucharraf » - y détient le pouvoir depuis son coup d'Etat du 12 octobre 1999), le Pakistan, sorte de Prusse musulmane, est avant tout une armée, campant de part et d'autre de l'Indus le long d'un couloir stratégique étiré des sommets chinois jusqu'à l'embouchure du Golfe.

L'armée pakistanaise, garante de l'indépendance et de l'identité nationales face à l'Inde honnie, forme un Etat dans l'Etat. Deux hautes castes guerrières s'en partagent, à égalité, le commandement suprême : les Râdjpoût du Pandjâb et les Pashtoûns (ou Pathans) de la North-West Frontier Province, en deçà de la ligne Durand. Pour contrer l'irrédentisme de Kaboul, les Pandjâbî multiplient dès 1947 les privilèges en faveur des Pashtoûns du nord-ouest, ce qui les associe toujours plus étroitement à la direction musclée de l'Etat. Pour leur part, les officiers pashtoûns pakistanais aspirent au contrôle de l'Afghanistan voisin, à travers l'alliance soumise de leur ethnie cousine, les Pashtoûns afghans.

Même lors des passages formels de civils à la tête de l'exécutif, les secteurs clefs restent aux mains des militaires : les Affaires étrangères, sur un qui-vive sécuritaire constant face à l'Ouest afghan et l'Est indien et, bien sûr, le renseignement. L'ISI, ou Inter-Services Intelligence, dirigée, jusqu'à leur limogeage le 8 octobre - après le très islamiste général Hamîd Gul - par le général Mahmûd Hamad flanqué du général àzîz Khân, noyaute et dirige le coeur même de l'Etat.

Tout en sectionnant deux pays de culture fort proche à l'origine, la ligne Durand a bien encouragé la cristallisation, au XXe siècle, de deux entités nationales distinctes. Des expériences politiques radicalement différentes ont forgé des points de vue tranchés. Il est inexact de prétendre que le « nationalisme » afghan n'existe pas : il est, au contraire, passionné. Un Pashtoûn ou un Tâdjîk d'Afghanistan, à la veille des catastrophes de 1978, se définissait déjà comme dâkhelî, « ressortissant de l'intérieur », par rapport à ses cousins ethniques du Pakistan ou de l'URSS, dits les khâredjî, «extérieurs» ou, tout simplement, « étrangers ». De leur côté, si les Pashtoûns de l'Est se sentent viscéralement concernés par ce qui touche à l'Afghanistan (du moins selon leur vision très particulière de l'Afghanistan), ils n'en adhèrent pas moins désormais à une réelle identité pakistanaise. Pathan de la North-West Frontier, le maréchal Ayûb Khân fut président de la République de 1958 à 1969.

Le duel afghano-pakistanais s'internationalise (1955-1979)

L'adhésion officielle du Pakistan à l'alliance américaine en 1955, puis l'entrée la même année de l'Afghanistan dans la mouvance mondiale « non-alignée » et prosoviétique de la conférence de Bandoeng, internationalisent le duel. L'élite royale de Kaboul, en livrant la formation de son état-major à l'URSS, sape l'indépendance du pays - tout en s'imaginant poursuivre une politique de stricte neutralité et en briguant même, à travers les années 60, une assistance économique américaine. Le Pakistan, de son côté, consacre les deux premières décennies de son existence à consolider l'intégration de la North-West Frontier pashtoûne à son nouvel Etat national, pour y contrecarrer à jamais l'influence de Kaboul.

La crise éclate en 1974. L'arrivée au pouvoir à Kaboul, en 1973, du prince Dâoûd, lequel exile à Rome son cousin le roi Zâher et se proclame président à vie d'une nouvelle République afghane, consterne le Pakistan. Les généraux pakistanais connaissent le philosoviétisme proclamé du prince Dâoûd - pour qui seul Moscou saurait arracher l'Afghanistan à son arriération économique - et son irrédentisme intransigeant vis-à-vis d'Islamabad. Le Pakistan recourt à son arme ultime. C'est le très laïque président Alî Bhutto - pourtant agnostique notoire - qui initie la trajectoire politique fatale : utiliser l'islamisme pour détruire l'Etat afghan voisin.

Au cours de l'été 1974, l'insurrection islamiste appuyée par le Pakistan contre Dâoûd réunit des étudiants et des petits fonctionnaires de la capitale - pas assez pour soulever les paysans. Dâoûd la réprime sans peine. Les dirigeants islamistes afghans s'enfuient au Pakistan où aliBhutto leur fournit bureaux et subsides. Parmi ces islamistes exilés, des noms figureront tout en haut de la liste des dignitaires et commandants de la future Résistance afghane, agréés par le Pakistan, contre l'occupation soviétique : l'ingénieur pashtoûn Hekmatyâr et, parmi les islamistes d'ethnie tâdjîke, son futur adversaire reconverti en champion d'un nationalisme religieusement modéré, l'étudiant Ahmad Shâh Masòûd, « Massoud ».

A la veille de la tempête régionale qu'il pressent, avec la notoire bénédiction des Américains et au moyen de larges promesses économiques, le shâh d'Iran s'efforce de réconcilier enfin l'Afghanistan de Dâoûd et le Pakistan de Bhutto. Il s'agit de soustraire la zone voisine à l'influence soviétique grandissante.

Car la situation se dégrade en 1977. A Islamabad, le général Ziâ-ol-Haqq renverse le président Bhutto. Ce coup d'Etat accentue l'islamisation interne du Pakistan et la dérive confessionnelle du régime. Le nouvel homme fort d'Islamabad associe en effet au pouvoir, pour la première fois depuis l'indépendance du pays, les partis fondamentalistes de l'opposition d'extrême droite religieuse. Face à l'Afghanistan laïque du prince Dâoûd, le général Ziâ continue à soutenir les islamistes afghans en exil à Peshâwar. Les subsides sont versés à travers les réseaux islamistes pakistanais désormais étroitement contrôlés par les officiers de l'Inter-Services Intelligence.

Le shâh d'Iran persiste, toutefois, dans ses efforts de réconciliation. Il promet à Dâoûd de financer de grands ouvrages d'irrigation dans le sud-ouest afghan si le maître de Kaboul renonce enfin à contester la ligne Durand.

Le dispositif sécuritaire de la région se disloque en 1978-1979, suscitant dans les chancelleries une panique générale dont les retombées se font encore sentir à l'aube de ce troisième millénaire - et fument dans les ruines du World Trade Center.

Moscou, inquiet du progressif retournement pro-iranien (donc pro-pakistanais et, dès lors, pro-occidental) du prince Dâoûd, décide étourdiment de l'éliminer. Les réseaux militaires afghans pro-soviétiques dormants, à Kaboul, reçoivent l'ordre de tuer Dâoûd et de proclamer une République démocratique populaire d'Afghanistan. Averti, Dâoûd arrête des meneurs communistes dès le printemps de 1978, brusquant le coup d'Etat militaire pro-soviétique, sanglant, maladroit et brutal du 27 avril 1978. Un coup d'Etat qui lui coûte la vie. Les communistes afghans proclament leur nouvel Etat - où s'engloutira l'URSS.

Marxistes-léninistes fanatiques, les officiers communistes afghans inaugurent leur régime par un massacre général des élites laïques tout en déclenchant contre l'Islam en tant que tel une persécution maniaque qui provoque une insurrection généralisée. L'Armée rouge intervient le 27 décembre 1979 pour empêcher l'effondrement imminent du régime et permettre la consolidation du plan initialement prévu : un Afghanistan transformé en une sorte de Sud-Yémen auto-occupé par ses propres officiers marxistes, offrant ses bases militaires à l'URSS. Moscou, qui vise la plage du Golfe, veut peser sur l'Etat musulman voisin - à travers l'irrédentisme des nationaux-communistes afghans - pour contester la ligne Durand et provoquer, en dernier lieu, l'éclatement ethnique, voire territorial, du Pakistan. Les Soviétiques décident en effet de soutenir la minorité séparatiste baloutche pakistanaise, commodément située entre la frontière méridionale afghane et l'embouchure du Golfe. Déjà, en 1973, le shâh d'Iran, rude mais fort lucide, avait offert le secours de toute son aviation militaire pour aider Islamabad à étouffer un premier soulèvement baloutche.

Mais, en février 1979, le shâh est emporté à son tour par la tourmente, tandis que le Pakistan se voit confronté, en décembre de la même année, à l'internationalisation définitive de son duel avec Kaboul : c'est l'Armée rouge, désormais, qui campe dans un Afghanistan pointé contre l'Asie méridionale et l'entrée du Golfe. La ligne Durand devient celle du « monde libre ». Comment bloquer les Soviéto-Afghans sinon au moyen de l'islam ? Washington, avec les maîtres du Pakistan, en devient convaincu.

Le duel afghano-pakistanais s'islamise (1979-1991)

L'islamisation par le Pakistan de son antagonisme avec l'Afghanistan implique dans la crise aux moins trois autres pays musulmans majeurs : l'égypte, l'Arabie Saoudite et l'Iran.

En 1979-1980, face à l'« arc de crise » moyen-oriental déployé de l'Euphrate à l'Indus, et pour endiguer à la fois l'islamisme intégriste chiite de Téhéran et le marxisme-léninisme de Moscou et Kaboul, les Etats-Unis s'allient à une force idéologique montante et mondiale : l'islamisme intégriste sunnite enseigné au Caire et promu par Islamabad et Riyadh. Ce changement de stratégie aura été l'une des décisions politiques les plus écrasantes de conséquences de l'histoire moderne. Liquider les séquelles de cette désastreuse option représente - à cet instant - l'un des plus graves défis culturels du nouveau siècle. Le groupe de pays qui, à Téhéran en 1993, a nié la pertinence universelle de la Déclaration des droits de l'homme flétrie comme expression culturelle du seul « Occident », a posé un problème de fond. Il s'agit bien, inutile de se le cacher, d'un « choc de civilisations » ou, si l'on veut, de conceptions du monde. Le titre de Samuel Huntington marque le débat parce qu'il brûle. Les civilisations s'échangent leurs arts, leurs idées, ce qu'elles ont de meilleur, mais se heurtent dans ce qu'elles ont de pire : leur accumulation de ressentiments. Dégager du non-dit ces ressentiments sous-jacents, et les guérir enfin, constituent le seul remède au mal.

Distinguons Islam et « islamisme ». Le premier terme désigne une civilisation majeure dont le zénith créateur dura un millénaire, et que l'honnête homme d'aujourd'hui n'a pas plus le droit d'ignorer que l'apport essentiel au patrimoine universel de la Chine, de l'Inde ou de la Grèce. Le second terme, abréviation journalistique, malheureuse et réductrice, qualifie un mouvement militant politique moderne qui se réclame de certains aspects de l'héritage religieux et culturel musulman - mais en repousse d'autres avec horreur - pour justifier sa révolte violente et son projet d'utopie sociale autoritaire, voire totalitaire.

Le phénomène n'est pas nouveau. L'ethnologue Peter Worsley a bien décrit ces manifestations de désespoir collectif qui frappent les civilisations traditionnelles condamnées à mort économiquement, militairement et sociologiquement par des défis terrestres apparemment insurmontables. Lors des flambées de tels comportements messianiques généralisés, une observance maniaque et souvent sanglante des rites magiques ancestraux est censée apaiser une divinité courroucée pour ramener sur terre le règne d'un Sauveur qui rétablira la prospérité, la liberté et le bonheur d'autrefois, en anéantissant tous les ennemis impies (2).

La fantasmagorie apocalyptique de l'islamisme moderne se rattache à ce courant messianique. C'est la réponse désespérée d'une civilisation à l'agonie. Une agonie qui a commencé à la fin de la Première Guerre mondiale avec la destruction par les forces britanniques de l'Empire ottoman - ce qui provoqua à travers l'Islam une immense rancoeur - et la mise en place d'une domination européenne (anglaise, française ou russe) directe ou indirecte sur tous les pays musulmans de la planète à partir de 1917.

Etourdi par ses propres transformations techniques, l'Occident (tant capitaliste que marxiste) de 1917 à 1979 n'a plus guère prêté d'attention à l'Islam en tant que civilisation blessée mais bien vivante. D'autant que les mouvements de libération qui explosaient à cette période à travers les pays musulmans se réclamaient, presque sans exception, d'une vision moderniste, nationaliste, laïque, voire de plus en plus « socialisante » à partir des années 50 et 60. Les enjeux de la guerre froide semblaient donc se poser, au Moyen-Orient, en termes de références stratégiques et économiques parfaitement compréhensibles pour les observateurs occidentaux - ou leurs rivaux soviétiques.

L'islamisme, qui resurgit avec le coup d'Etat du général Ziâ au Pakistan en 1977, s'impose à Téhéran avec le retour de Khomeynî en février 1979 et secoue le royaume saoudien avec la prise de la Grande Mosquée de La Mecque en novembre 1979, bouleverse toutes les visions. Le Pakistan, second pays musulman du monde, s'investit dans une dynamique politique et idéologique qu'il croit dominer, qui le dépasse et menace de l'engloutir comme il a détruit l'Afghanistan voisin.

Mouvance intellectuelle transnationale par définition, l'islamisme moderne plonge ses racines dans quatre courants de pensée : l'idéologie des Frères musulmans, le radicalisme pakistanais, le wahhâbisme saoudien et le fondamentalisme chiite iranien.

Les Frères musulmans égyptiens

Sa formulation aboutie apparaît dès 1927 en égypte sunnite, où l'avocat Hasan al-Bannâ, inspiré par les écrits du syrien Rashîd Ridâ publiés en 1924, fonde le Parti des Frères musulmans : al-Ikhwân al-Muslimûn. Comme les discours de la mouvance d'Ousâma ben Lâden en reproduisent aujourd'hui tous les principaux poncifs, on peut résumer les thèses islamistes essentielles à partir de l'enseignement des Frères.

Selon l'idéologie des Frères, les malheurs politiques de l'Islam contemporain proviennent de la dégénérescence morale et de la trahison intellectuelle de ses dirigeants, ainsi que de la corruption interne de sa pratique, de ses doctrines et de sa pensée, sous l'effet d'influences corrosives juives et chrétiennes d'abord, plus récemment matérialistes et marxistes.

Il importe de purifier la Foi par un retour à l'observance rigoureuse de la Loi (sharîà), selon les règles dictées par Dieu et appliquées sous le premier gouvernement musulman - seul parfait - de l'histoire : à Médine, sous le Prophète, au premier siècle de l'hégire. Les développements ultérieurs, historiques, de l'Islam, ont engendré quantité d'usages pervers et d'hérésies, à bannir.

L'histoire, selon les Frères, se déchiffre en effet comme une vaste conspiration ourdie contre l'Islam - la « Croisade » - par l'alliance mondiale des juifs et des chrétiens, éternels ennemis de l'humanité. A partir du XXe siècle, ceux-ci ont agi le plus souvent masqués sous le camouflage de « capitalistes » ou de « marxistes ». Depuis l'effondrement du marxisme, cependant, l'antique « Croisade » judéo-chrétienne réapparaît sous son vrai visage. C'est en ces termes qu'Ousâma ben Lâden lançait, ce 23 septembre 2001, son appel au jihâd diffusé par la chaîne de télévision al-Jazîra du Qatar :

« Nous incitons nos Frères musulmans au Pakistan à empêcher de toutes leurs forces les Croisés américains d'envahir le Pakistan et l'Afghanistan. Je vous assure, chers Frères, que nous nous tenons fermes sur la voie du jihâd au nom de Dieu qui inspira Son Prophète, la paix soit sur lui, et pour la défense du peuple afghan héroïque et fidèle, sous la conduite de l'émir des croyants, le Mollâ Mohammad Omar, afin qu'il triomphe des armées infidèles et des forces de la tyrannie pour détruire la nouvelle campagne de Croisade juive sur le sol du Pakistan et de l'Afghanistan. ( ...) La nouvelle campagne de la Croisade juive est menée par le plus grand des Croisés, Bush, sous la bannière de la Croix. »

Les lois édictées à Médine il y a quatorze siècles ont valeur universelle, pour tous lieux et temps, et ne sauraient souffrir la moindre dérogation. Les châtiments sacrés, même les plus sévères en apparence - fouet, amputation, lapidation - sont curatifs et, en réalité, « miséricordieux », car ils s'apparentent à une vigoureuse médecine spirituelle : même astreignants, pénibles ou douloureux, ils garantissent la pureté des moeurs (dont une séparation des sexes obsessionnelle), la bonne santé sociale, et une salutaire discipline quasi militaire de la Communauté.

Tourné vers la préparation de la guerre apocalyptique pour hâter le triomphe du royaume des saints dans ce monde-ci ou dans l'autre, l'islamisme ne s'embarrasse guère de l'organisation proprement sociale, terrestre et pratique des êtres humains du présent et de l'avenir. En dépit de ses vociférations anti-« impérialistes » ou de ses soupes populaires de quartier, l'islamisme n'est absolument pas de «gauche». Les régimes islamistes au pouvoir réglementent sévèrement les moeurs mais laissent subsister, dans un complet laisser-faire, la pleine liberté du commerce, à Téhéran comme à Khartoûm. Aussi, à condition d'observer l'étiquette religieuse de rigueur, les hommes d'affaires s'en accommodent. Riche de ses pétro-dollars, le royaume saoudien plaque l'observance du rituel sur un capitalisme florissant ; les tâlebân prononcent leurs interdits au milieu d'un pays mourant de faim. Le souci premier de l'islamisme n'est pas la vie mais la guerre.

La guerre est internationale. Selon les Frères, le nationalisme territorial, linguistique ou ethnique est une innovation blasphématoire de provenance occidentale, introduite parmi les musulmans pour mieux les diviser. Un vrai musulman n'a d'autre vraie patrie que l'Oumma, la Communauté des croyants. Son devoir est de défendre et propager l'Islam partout : aujourd'hui, donc, un Frère algérien combattra au Cachemire, un Jordanien en Tchétchénie, un Saoudien en Bosnie, sans observer de frontières artificielles. Quant aux nouvelles technologies de communication du monde occidental moderne, elles offrent une arme supplémentaire à retourner contre les « judéo-chrétiens » pour mieux ressouder les liens de l'Oumma. Kaboul, sous les tâlebân du Mollâ Omar, devient une place-forte internationale de militants venus du Maroc, du Soudan, du Yémen, du Pakistan, de l'Asie centrale chinoise - brigade armée islamiste internationale qui tient le haut du pavé dans la capitale afghane et en terrorise la population locale.

Contemporain du léninisme comme du nazisme naissant, l'islamisme égyptien s'organise au Caire en puissant parti politique d'extrême droite, structuré autour d'un comité central et d'un chef charismatique. A son tour, « la Base » ou al-Qâ'ida de Ben Lâden reproduit à la perfection les méthodes du Komintern : propagande simpliste martelée, cellules secrètes, ramifications internationales.

Né dans la rancoeur, l'islamisme s'en nourrit - et, dans une grande mesure, s'en réjouit. Car toute injustice sociale ou politique qui alimente durablement tel ressentiment - le bouclage des territoires palestiniens, la catastrophe humanitaire irakienne, la répression en Tchétchénie ou les exactions policières indiennes au Cachemire - gonfle ses rangs en désignant l'unique ennemi responsable : le complot mondial judéo-chrétien (allié de surcroît à l'Inde, selon la vision des intégristes pakistanais), dont les chefs-lieux politiques et économiques, après avoir été Londres ou Paris, sont désormais Washington et New York.

Assécher par une politique humaine les principaux marais de cette rancoeur - Palestine, Irak, Tchétchénie - devrait, en toute logique, guérir la fièvre islamiste. A terme, oui, mais lentement : ainsi l'intervention occidentale qui sauva les musulmans des Balkans se voit-elle déjà occultée par une propagande islamiste acharnée à dénicher, partout, de frais motifs d'irritation.

La philosophie islamiste de type égyptien qui prévaut aujourd'hui à Kaboul, avec son anti-judaïsme et tout le reste, se complique cependant de deux autres courants majeurs, d'abord historiquement distincts, confondus maintenant dans une même mouvance. Ces courants innervent ce qui tient lieu de pensée dans les cerveaux exaspérés de Mollâ Omar, d'Ousâma ben Lâden et de leurs tâlebân.

Le radicalisme pakistanais

La vision française commune de l'Islam reste trop confinée à un voisinage immédiat, méditerranéen et arabe. C'est pourtant le sous-continent indien, depuis le XVIe siècle, qui abrite la majorité démographique absolue des musulmans sunnites du monde. Cet Islam oriental méconnu, centre de gravité et de créativité majeur de toute la civilisation musulmane depuis cinq cents ans, a généré l'ancêtre direct du plus féroce intégrisme moderne pakistanais, puis afghan.

Le Pakistan rêvé en 1947 par son premier fondateur - l'avocat Ali Jinnâh - se voulait un Etat plutôt libéral, sorte de cadre gouvernemental tolérant, fondé sur le droit anglais et destiné à permettre aux indo-musulmans de vivre leur foi à leur guise (un peu à la manière - horresco referens - de l'Etat d'Israël né à la même époque) (3). Cependant, le courant le plus farouchement intégriste et anti-hindou, autrefois organisé sous l'Empire britannique autour du séminaire de Deoband en Inde centrale, se transplante au Pakistan, pour se disséminer à travers une kyrielle de collèges théologiques ouverts le long de la frontière afghane en territoire tribal pashtoûn. Les théologiens, qu'on appelle encore les Deobandî s'imposent à l'extrême droite de la vie parlementaire à Karachi puis à Islamabad. Leurs vecteurs d'influence sont les partis de la « Société islamique », Jamâàt-i Islâmî (aujourd'hui dirigée par Qâzî Ahmad Husayn), et de « la Société des oulémas de l'islam » (guidée par Fazl-ur-Rahman), Jamîyat-i ùlamâ-yi Islâmî. D'où ces initiales JUI qui fleurissent actuellement sur les bannières des manifestants pakistanais pro-tâlebân. Les intégristes pakistanais firent pression pour démanteler des pans entiers de la législation libérale héritée des Britanniques quand le général Ziâ, en 1977, les fit enfin entrer généreusement dans le gouvernement, l'armée, les services secrets.

L'islamisme pakistanais a en outre imposé à la mouvance internationale l'influence d'un théoricien majeur, le révérend Mawdûdî (mort en 1979), dont les écrits en anglais et en ourdou, intégralement traduits en arabe (ou en français), sont disséminés jusqu'au Maghreb. Le Frère égyptien Sayyed Qotb, en se reconnaissant le disciple spirituel de Mawdûdî dans les années 60, scella la fusion philosophique des deux écoles. Contrairement aux intellectuels pakistanais modérés qui voudraient définir leur patrie en termes de continuité territoriale, culturelle et nationale dans le cadre « naturel » du bassin de l'Indus, les partisans de Mawdûdî rétorquent que le propos pakistanais doit être transnational, qu'il est le laboratoire terrestre d'une expérience islamique dont le modèle et la portée doivent viser l'universel, l'Oumma (le Pakistan demeure après l'Indonésie le pays musulman le plus peuplé du monde).

Le wahhâbisme saoudien

Forme actuellement la plus connue - même si cette connaissance demeure superficielle - de l'intégrisme sunnite, l'idéologie puritaine prêchée en Arabie par le réformateur àbd al-Wahhâb (1703-1792) s'inspirait, de près, du rigorisme anti-hindou des radicaux musulmans sunnites de l'Inde voisine. Depuis lors, les relations sont restées fortes entre fondamentalistes sunnites des deux côtés du Golfe. Les Britanniques avaient ainsi appris à connaître, et à surveiller, les outrances anti-hindoues des wahhâbites de leur Empire. Les liens étroits - politiques, économiques, stratégiques, militaires - forgés depuis 1947 entre le Pakistan et l'Arabie Saoudite sont, en quelque sorte, des liens organiques. Riyâdh, riche capitale d'un royaume sous-peuplé, finance Islamabad, qui lui fournit en retour une main-d'oeuvre pléthorique, qualifiée, bon marché, docile, musulmane sunnite, utilisable dans tous les secteurs de l'économie saoudienne, et qui sert même, avec l'envoi de mercenaires pakistanais, à suppléer les carences des forces armées saoudiennes.

Adopté comme idéologie officielle par la petite famille princière saoudienne dans l'émirat centre-arabique du Najd, au XVIIIe siècle, le wahhâbisme s'impose par voie de conquête militaire à la plus grande partie de la Péninsule, avec la fondation du royaume d'Arabie Saoudite en 1924. Si l'austérité conservatrice, le légalisme intransigeant des wahhâbites de Riyâdh détonnent et apparaissent comme un anachronisme dans l'atmosphère kémaliste de l'Islam international des années 20, l'avènement de la dynastie saoudienne est, au contraire, salué comme porteur des plus grands espoirs par Rashîd Ridâ et les théoriciens des Frères musulmans égyptiens.

Les Frères soulignent alors - ce qu'ils n'ont cessé de marteler depuis - la convergence croissante, voire la fusion, entre leurs idées et celles prônées dans les mosquées de Riyâdh. Il n'existe plus de différence théologique essentielle entre Frères égyptiens, Deobandî pakistanais ou wahhâbites saoudiens, dans la mesure où les mouvances anciennes - Deobandî et wahhâbites - embrassent désormais le modernisme technologique promu par l'intégrisme militant « égyptien ». Ce n'est pas pour rien que les Russes qualifient systématiquement les militants islamistes tchétchènes de wahhâbites.

A partir des premiers forages de l'ARAMCO, en 1939 et, surtout, après la Seconde Guerre mondiale, l'afflux des pétrodollars semblait devoir dissoudre le puritanisme wahhâbite de Riyâdh sous un formalisme de façade. C'était vite oublier que le wahhâbisme cimente la légitimité du Royaume et que bien des princes y souscrivent toujours avec ferveur. La prise de la Grande Mosquée de La Mecque, en novembre 1979, par des contestataires rigoristes - dont des membres de l'élite royale - , terrifia les dirigeants et les rappela à l'ordre. Riyâdh n'a eu de cesse, depuis, de rétablir dans le royaume toute la rigueur de la Règle pour désamorcer la surenchère des militants wahhâbites les plus intransigeants. La carrière exemplaire d'un Ben Lâden a révélé la vanité de ces efforts.

Anti-« chrétienne » et anti-« juive » mais, avant tout, opposée au marxisme, l'Arabie Saoudite en guerre froide choisit son camp : jusqu'en 1991, c'est d'abord contre l'URSS et ses alliés régionaux (du Sud-Yémen à l'Afghanistan) que Riyâdh dirige la sainte colère des militants wahhâbites. Ce qui n'est pas pour déplaire aux Américains.

L'Arabie wahhâbite, championne du plus roide sunnisme, fustige, par surcroît, le chiisme, hérésie presque aussi honnie que le judaïsme ou le christianisme. A telle enseigne qu'elle traite en citoyens de seconde zone les membres de sa propre minorité chiite (quelque 5 % du royaume) qui vivent dans la province d'al-Hasa, le long de la plage du Golfe - là où se concentrent les puits de pétrole du royaume. Pis encore : Riyâdh réprime durement la contestation chiite dans cette région névralgique entre novembre 1979 et février 1980. En effet, à partir de février 1979, la légitimité de Riyâdh se trouve contestée par l'émergence d'une nouvelle puissance islamiste aux revendications rivales : la révolution khomeyniste.

La révolution iranienne

L'Arabie Saoudite entretient un contentieux historique avec l'Islam chiite en général et l'Iran en particulier. Dès les origines, le wahhâbisme prêche violemment contre le chiisme. Les premiers partisans wahhâbites se signalent au monde par des rezzous puritains en territoire irakien - alors ottoman - pour y saccager les grands sanctuaires chiites en 1802. Fondateur du royaume saoudien moderne, le roi àbd al-àzîz ibn Saoûd répète le geste et horrifie Téhéran en démantelant tous les sanctuaires chiites de Médine et de La Mecque, annexées par ses troupes en 1924.

Pourtant la pensée de l'âyatollâh, d'origine chiite, Khomeynî ne diffère pas grandement, au départ, des représentations mentales des intégristes sunnites d'égypte ou du Pakistan - sinon des idées wahhâbites. Le triomphe de la révolution islamiste à Téhéran, en février 1979, a porté au pouvoir une espèce de chapitre iranien des Frères musulmans.

Le message révolutionnaire de Khomeynî ne se veut pas chiite, mais islamiste. Au-delà de l'ancien et complexe clivage doctrinal, qui sort clairement du cadre de notre réflexion, l'âyatollâh s'adresse à l'ensemble de la communauté musulmane. Il entend soulever l'Oumma, sous la conduite de Téhéran, pour accomplir une révolution globale contre la conspiration mondiale « judéo-chrétienne » incarnée à ses yeux avant tout par Washington, plus encore que par Moscou - en dépit de l'invasion soviétique de l'Afghanistan voisin. D'où ce slogan iranien « ni Est ni Ouest » qui extasia, pendant un temps, une intelligentsia parisienne désorientée.

Fût-ce malgré elle, la révolution islamiste de Téhéran se coule néanmoins dans le moule historique du chiisme, majoritaire en Iran depuis le XVIe siècle. Or le chiisme s'est doté d'une structure cléricale hiérarchique rigide qui rappelle l'organisation catholique romaine ; tandis que le sunnisme, plus souple, évoque plutôt la fluidité des églises protestantes rassemblées autour de pasteurs influents. Aussi, dans les pays sunnites, les mouvements intégristes, faute de structure ecclésiastique, s'organisent-ils en partis et cellules politiques de type « moderne », sur le modèle fasciste ou léniniste. Le mouvement radical de Khomeynî, en revanche, investit une église chiite fonctionnelle en écartant, au besoin, ses prélats les plus modérés (tel l'âyatollâh Sharîàt-Madârî au début des années 80).

En se fondant dans le moule chiite, la révolution de Téhéran a hérité, sur le plan intérieur, de tout le particularisme politique et culturel iranien. Par bonheur, la richesse intellectuelle de la vieille civilisation persane a vite tempéré les excès des premiers militants : pas de renvoi des femmes dans leur foyer ni de destruction de monuments pré-islamiques, comme à Kaboul sous les tâlebân, par exemple.

Sur le plan extérieur, l'église de Téhéran, une fois aux mains des révolutionnaires, reçoit aussitôt, en legs historique, l'allégeance des autres églises chiites de la région. Celles-ci sont, cependant, toutes assujetties à des gouvernements sunnites : en Arabie Saoudite (5 % de la population globale), en Afghanistan (15 %), au Pakistan (20 %), au Liban (31 %), en Irak (51 %), à Bahreïn (60 %). Mais ce legs est pesant, car il reste lesté de toute la haine sectaire, pluriséculaire, qui oppose les chiites aux sunnites les plus intransigeants et anti-chiites du monde : les wahhâbites d'Arabie Saoudite.

Paradoxe de la Révolution iranienne : le panislamisme doctrinaire invoqué par l'âyatollâh Khomeynî pour soulever le monde musulman contre Washington n'arrive pas, en dépit de sa parenté avec l'enseignement des Frères musulmans sunnites égyptiens, à surmonter la fissure de l'ancien schisme sunnites-chiites. Au contraire, Khomeynî commet l'erreur fatale d'aggraver ce schisme.

Dès sa prise du pouvoir, l'âyatollâh lance des anathèmes contre la famille royale saoudienne, l'accuse d'hypocrisie religieuse, de corruption des moeurs, d'asservissement de l'Islam aux intérêts américains et, offense suprême, appelle ouvertement à son renversement. Ce message est reçu cinq sur cinq par les rigoristes sunnites qui s'emparent de la Grande Mosquée de La Mecque en novembre 1979, et par la minorité chiite d'al-Hasa soulevée contre Riyâdh de novembre 1979 à février 1980.

Riyâdh ne le pardonnera pas. Tout comme la diplomatie du Pakistan s'acharne, depuis 1947, contre l'Afghanistan, pour laver l'affront de son refus de la ligne Durand, la politique saoudienne, à partir de 1979, se venge de Téhéran pour en contenir la révolution.

Face à la « menace » de l'Iran, la stratégie saoudienne est restée la même de 1979 à aujourd'hui : jouer sur l'opinion sunnite mondiale afin de dépeindre Téhéran comme un foyer d'hérésie ; restreindre son influence aux seuls ghettos chiites et isoler ceux-ci ; réaffirmer sa primauté spirituelle sur l'Islam sunnite mondial par le financement des régimes conservateurs comme des formations intégristes et par la propagation de l'enseignement wahhâbite ; enfin, exaspérer le racisme proprement arabe contre les « persans ».

Sur le flanc occidental de l'Iran, cette stratégie mortifère se traduit par les deux actes de l'interminable tragédie irakienne. Premier acte : le régime dit « laïque » de Baghdâd - en fait, la dictature militaire d'une minorité arabe sunnite rivée depuis soixante ans sur une majorité arabe chiite - mène de 1980 à 1988 une guerre sanglante contre l'Iran sous prétexte de contentieux frontalier et avec un financement essentiellement saoudien. But ultime de l'opération : le renversement du régime de Téhéran. Mais la stratégie irakienne dérape. L'assaut de Saddâm Hussein renforce, dans un sursaut patriotique, le jeune gouvernement iranien. Lequel porte à son tour la guerre sur territoire irakien pour y abattre le régime de Baghdâd, dans l'espoir de crever la digue arabe anti-« persane » élevée par les Saoudiens et assurer le triomphe d'une révolution mondiale dirigée par Téhéran - en commençant par les rives du Tigre.

Une victoire des forces de Khomeynî aurait non seulement mis au pouvoir à Baghdâd la majorité chiite de l'Irak, mais elle aurait réuni - contre l'Arabie Saoudite - les gigantesques ressources pétrolières de la Mésopotamie et du plateau iranien à la fois. Afin de conjurer ce cauchemar, l'Occident s'associe à l'effort de Riyâdh pour défendre le régime de Saddâm Hussein, dont la propagande « laïque » contre Téhéran, ne pouvant se réclamer de la « religion », recourt au racisme pur : « Les trois catégories d'êtres que Dieu n'aurait jamais dû créer sont les Juifs, les Perses et les mouches » (4). La boucherie qui s'ensuit dans les tranchées irakiennes - façon guerre 1914-1918, gazage compris - contraint Khomeynî à accepter, peu avant sa disparition, un cessez-le-feu qui signifie la mort de son projet de révolution mondiale : « C'est une coupe de poison. »

Second acte : présumant de son rôle indispensable dans la stratégie américano-saoudienne d'endiguement de l'Iran, Saddâm Hussein s'annexe les ressources pétrolières du Koweït en 1990. La coalition militaire américano-saoudienne l'en refoule aisément en 1991 ; mais Riyâdh exige de Washington le maintien au pouvoir d'un Saddâm sagement contenu dans ses frontières afin d'assurer une répression continue de la majorité chiite d'Irak - répression qui n'a pas cessé jusqu'à ce jour. Accablée de sanctions économiques qui permettent tout juste au régime de Baghdâd de conserver une force armée répressive (c'est le but !), la population méridionale de l'Irak - coupable de chiisme - se meurt dans la pauvreté et l'indifférence lasse d'une opinion occidentale rendue muette de perplexité. De son côté, et toutes sectes confondues cette fois, l'opinion internationale musulmane, effarée par le sort du peuple irakien, et aveugle au rôle essentiel joué dans cette catastrophe humanitaire par la diplomatie de Riyâdh, accuse la seule féroce hypocrisie de Washington. Ce qui, là encore, nourrit partout les ressentiments intégristes.

Enfin chassé d'Irak, l'Iran révolutionnaire endigué ne peut plus espérer renverser la barrière de Riyâdh que par des appels pan-islamistes internationaux toujours plus stridents. Khomeynî, à sa mort en 1989, lègue à la République islamique l'encombrante fatwâ contre Salmân Rushdie. Et Téhéran sera peut-être la dernière capitale musulmane du monde à reconnaître l'Etat d'Israël. Mais ce refus est pratiquement devenu l'ultime oriflamme d'une révolution iranienne assagie depuis l'élection « thermidorienne » du président Mohammad Khâtamî, en 1997 (5). Sur le flanc occidental, du moins, l'« endiguement » américano-saoudien semblerait avoir réussi puisque l'incendie de la Révolution iranienne s'éteint ... Noyé dans le sang du peuple irakien.

Sur le flanc oriental de l'Iran, en revanche, l'« endiguement » se poursuit en partenariat étroit entre Washington, Riyâdh et Islamabad. L'ennemi à contenir est double : soviétique d'abord, mais aussi iranien. La hantise de voir la Résistance populaire anti-soviétique afghane glisser dans l'orbite de Téhéran - 15 % des Afghans sont chiites, et plus de la moitié ont le persan pour langue maternelle - décide la CIA à confier aux Frères musulmans égyptiens, aux réseaux wahhâbites saoudiens et à l'ISI du Pakistan toute la sous-gestion des fournitures d'armes aux rebelles. Au même titre que les chiites irakiens, le peuple afghan continue aujourd'hui à mourir de ce double endiguement.

En choisissant, pour assurer son futur protectorat à Kaboul, de s'aligner sur Riyâdh - contre l'Iran - au risque de froisser durablement sa propre minorité chiite (20 %), la dictature militaire sunnite du Pakistan aggrave la métastase de son conflit avec l'Afghanistan en conflit religieux international.

La stratégie islamique de Washington

La fracture historique entre les islamismes de Téhéran et de Riyâdh fut aussi grave, profonde, douloureuse et centrale que le schisme sino-soviétique au sein de la mouvance internationale marxiste. Or cette cassure religieuse se produit en pleine fin de XXe siècle technologique, à un moment dominé par une tout autre vision - laïque, stratégique, économique - du monde : celle de la guerre froide en sa phase ultime.

L'Iran impérial - le shâh lui même s'en vantait (6) - représentait la clef de voûte de tout le dispositif militaire américain sur le flanc sud de l'URSS. Catastrophé par l'effondrement du régime royal à Téhéran et par l'entrée des troupes soviétiques dans Kaboul, Washington est contraint de repenser toute sa stratégie moyen-orientale au début de 1980. Ce sont les éclats de cette stratégie qui ont sauté à la face de l'Amérique et du monde, deux décennies plus tard, lors de la destruction du World Trade Center.

La stratégie américaine de la fin du XXe siècle, en Orient, repose sur deux piliers : l'Arabie Saoudite, pour contrer le Téhéran révolutionnaire ; et le Pakistan, pour barrer un Kaboul soviétisé. Ligués, ces deux Etats musulmans conservateurs, géographiquement vissés de part et d'autre de l'embouchure du Golfe, en verrouillent l'accès, claquemurent l'Iran et endiguent l'URSS à l'intérieur des terres. Autrement dit, les deux piliers - saoudien et pakistanais - sont indissociables.

Paradoxalement, l'Amérique, puissance pourtant séculière, trouve son intérêt à voir renforcer la légitimité religieuse, donc islamique, du régime saoudien vis-à-vis de Téhéran. Mais le paradoxe n'est qu'apparent. Le Département d'Etat considère désormais comme inévitable la montée de l'idéologie islamiste dans la région. Et Washington préfère que ce soit Riyâdh qui coiffe, contrôle et canalise tous les mouvements intégristes sunnites de la zone, à la fois contre l'Iran chiite et contre l'URSS marxiste. C'est pourquoi les Américains minimisent la portée tout aussi anti-occidentale qu'anti-communiste de la mouvance, au regard des exigences politiques et militaires de l'heure.

La monarchie saoudienne, qui sait sa propre dépendance vis-à-vis de cette même protection militaire américaine, détourne elle aussi, pour l'instant, la rage de ses militants wahhâbites les plus sincères contre le marxisme-léninisme régional. C'est ce qui explique, également, que l'Afghanistan communiste offre aux plus dangereux idéologues saoudiens un terrain de combat idéal, et au gouvernement de Riyâdh une providentielle soupape de sécurité. Tout au long des années 80, les autorités saoudiennes encouragent le départ vers les maquis afghans de leurs jeunes idéalistes les plus assoiffés de guerre sainte.

La CIA de William Casey facilite le transfert vers l'Afghanistan insurgé d'armes et de fonds, à travers les réseaux islamistes tant sunnites égyptiens du cheikh Omar àbd ar-Rahmân que saoudiens d'Ousâma ben Lâden (les futurs commanditaires des deux attentats - l'un raté, l'autre horriblement réussi - contre le World Trade Center, de 1993 et 2001). Aux yeux de Washington, de 1980 à 1991, une islamisation sunnite pro-saoudienne du paysage insurrectionnel afghan doit, à la fois, y interdire l'influence de Téhéran et en extirper celle de Moscou.

Les islamistes saoudiens et les camarades afghans qu'ils financent ne sont pas dupes pour autant, comme le montre cet entretien tout récent accordé par le chef des tâlebân, Mollâ Omar, au quotidien iranien Entekhâb (29 septembre 2001) : « Je fis mes études religieuses et participai au jihâd contre les Soviétiques. Les Américains étaient alors autant les ennemis du communisme que de l'Islam. Leur intérêt à l'époque, croyaient-ils, était de nous aider. Maintenant ils pensent que leur intérêt est d'être nos ennemis. »

La dictature militaire pakistanaise, pour sa part, abat en Afghanistan la même carte d'une islamisation sunnite radicale des maquis, contre l'expansionnisme communiste. Islamabad, en 1980, n'a certes pas de contentieux avec l'Iran. Mais l'ISI a un besoin vital de la manne financière saoudienne et de la protection armée américaine contre les marxistes de Kaboul.

La stratégie afghane du Pakistan des années 80 s'« islamise » donc de manière accrue, avec la double bénédiction américaine et saoudienne. Et cela, pour répondre à trois exigences :

- mettre, en y aidant l'insurrection armée, le régime marxiste de Kaboul dans l'impossibilité de gouverner son propre pays et, par là, de menacer le Pakistan ;

- remplacer, à terme, le régime marxiste de Kaboul par un gouvernement afghan entièrement acquis aux intérêts pakistanais et qui reconnaîtrait, une fois pour toutes, l'inviolabilité de la ligne Durand ;

- s'assurer que le futur régime afghan, vassalisé, ne pourra plus jamais renouer avec une politique autonome potentiellement hostile ou irrédentiste vis-à-vis du Pakistan, dans une entente &



 
Notes de :

(1) Sources citées dans Michael Barry, Le Royaume de l'insolence : la résistance afghane du Grand Moghol à l'invasion soviétique, Flammarion, 1984, p. 274.
(2) Peter Worsley, The Trumpet Shall Sound, Londres, 1957.
(3) L'étrange évolution parallèle du Pakistan et d'Israël — États refuges confessionnels, découpés dans l'Empire britannique presque la même année, de structure très laïque au début, puis de plus en plus politiquement dominés par une alliance militaire et cléricale dans un syndrome incessant de siège extérieur — fut déjà finement notée par Ian Stephens, Pakistan, Londres, 1963.
(4) Les études fondamentales sur le fascisme « laïque » du parti Bath irakien restent les ouvrages de Kanân Makiya (sous le pseudonyme Samîr al-Khalîl) : Republic of Fear : the Politics of Modern Iraq, University of California Press, 1989 (tr. fr. Irak, la machine infernale, Lattès, 1991) et Cruelty and Silence : War, Tyranny, Uprising and the Arab World, Jonathan Cape, Londres, 1993.
(5) Évolution pressentie par Farîbâ Âdelkhâh, Jean-François Bayart et Olivier Roy dont j'emprunte le beau titre : Thermidor en Iran, Complexe, 1993.
(6) Cf. William Shawcross, The Shah's Last Ride (et surtout le ch. 9, « The Dream Merchants »), pp. 151-168, Simon & Schuster, New York, 1988.