POLITIQUE INTERNATIONALE N° 93 - AUTOMNE 2001

EUROPE-ETATS-UNIS : DU BON USAGE DE LA RECESSION

Article de David Spector
Chargé de recherches au CNRS


Mois après mois, le ralentissement économique mondial observé depuis près d'un an se confirme et les attentats du 11 septembre n'ont fait qu'accentuer la tendance. Dans ce climat d'incertitude, plusieurs questions émergent : comment l'économie mondiale pourra-t-elle surmonter le ralentissement, voire la récession qui s'annonce ? L'évolution de l'économie américaine depuis un an signifie-t-elle que la « Nouvelle économie » était une illusion ? Quelles sont les inflexions prévisibles ou souhaitables de la politique économique américaine ? Quelles leçons l'Europe peut-elle tirer de l'évolution de ces dernières années ?

Faut-il craindre une récession durable ?

A l'horizon des mois qui viennent, une récession paraît inévitable aux Etats-Unis : des trois composantes de la demande - la consommation des ménages, l'investissement des entreprises et du secteur public, les exportations - seule la consommation des ménages avait continué à progresser à un rythme soutenu au cours des douze derniers mois. Cette confiance avait empêché que le ralentissement ne se transformât en récession ; la croissance du PNB américain avait beaucoup diminué sans, toutefois, devenir négative. Les attentats ont ébranlé cette confiance, et l'on peut donc s'attendre à ce que l'économie américaine soit en récession à la fin de l'année 2001.

Cette récession, si elle reste brève, apparaîtra avec le recul comme une péripétie : avec des comptes publics excédentaires et un taux de chômage de 5 %, les Etats-Unis peuvent subir une détérioration temporaire de la conjoncture sans, pour autant, courir au désastre. C'est pourquoi la question pertinente porte plutôt sur la capacité des économies américaine, européenne et japonaise à surmonter la récession ... Et la réponse n'est pas aisée dans la mesure où la situation actuelle est, par plusieurs aspects, profondément inédite.

Une récession atypique

Pour commencer, les causes de la récession sont inhabituelles. Depuis la Seconde Guerre mondiale, toutes les récessions américaines ont été provoquées par des erreurs de politique économique. Ces erreurs étaient souvent le fait du pouvoir politique : par exemple, la plupart des présidents républicains, par souci de rigueur budgétaire, freinaient brusquement les dépenses publiques dès leur entrée en fonctions - ce qui explique pourquoi la deuxième année de presque toutes les présidences républicaines fut marquée par une récession. Inversement, la plupart des présidents démocrates se montraient trop laxistes en début de mandat, ce qui provoquait un emballement de la croissance puis, par réaction, un resserrement monétaire (et parfois budgétaire) en deuxième partie de mandat. Du coup, la fin des présidences démocrates fut souvent marquée par une croissance faible (1). Selon des travaux récents, les à-coups de la politique menée par les gouvernements américains successifs et par la Réserve fédérale furent la principale source d'instabilité économique pendant l'après-guerre (2). Conséquence logique : les récessions pouvaient être surmontées en rectifiant les erreurs de politique économique qui les avaient engendrées.

La situation actuelle est bien différente. Loin d'être dû à la politique budgétaire ou monétaire, le danger de récession relève d'une causalité économique endogène : exagérément optimistes quant à l'évolution future de leurs profits et de la croissance, les entreprises ont trop investi ; elles ont, en particulier, surestimé leurs besoins technologiques. Par contrecoup, l'investissement a chuté depuis un an, avec des conséquences particulièrement dramatiques pour les entreprises du secteur technologique.

Dans un contexte aussi nouveau, l'impact d'une relance budgétaire ou monétaire est relativement incertain, pour la bonne et simple raison que les déterminants de l'investissement des entreprises sont mal connus. On peut cependant espérer qu'une relance permettra au moins d'éviter que, par un effet cumulatif, la chute de l'investissement et les attentats du 11 septembre n'entraînent une trop durable régression de la consommation des ménages.

Seuls les Etats-Unis ont les moyens de combattre la récession

Après huit ans de gestion conjointe et magistrale par le tandem Clinton/Greenspan, la situation macro-économique florissante des Etats-Unis leur offre des instruments puissants de lutte contre la récession. A la différence du Japon et de l'Europe, l'état des comptes publics, assaini par la rigueur clintonienne, y rend possible une relance budgétaire. Quant à la relance monétaire - impossible au Japon où les taux d'intérêt sont déjà nuls, et difficile en Europe à cause de l'objectif d'inflation de 2 % fixé à la Banque centrale européenne - , elle a déjà eu lieu aux Etats-Unis et devrait produire ses effets dans l'année qui vient. Enfin, le niveau élevé du dollar permet d'envisager une baisse de sa valeur dans les mois qui viennent, ce qui stimulerait la demande extérieure. En annonçant une aide exceptionnelle de 40 milliards de dollars, des mesures de soutien à la ville de New York et au secteur du transport aérien, en promettant des moyens accrus pour la défense et le renseignement, Bush Jr a injecté dans l'économie des fonds publics d'une ampleur considérable.

Au-delà du choc conjoncturel à court terme, la situation actuelle des Etats-Unis est donc très favorable et peut justifier un optimisme raisonnable. Mais pour utiliser efficacement l'héritage légué par son prédécesseur, le président Bush devra modifier profondément l'orientation de sa politique économique.

La nécessaire remise en cause des priorités de George W. Bush

Les baisses d'impôts massives sont au coeur de la politique économique du nouveau président américain. A la surprise de nombre d'observateurs, le projet d'une réduction colossale des prélèvements, d'un montant de 1 600 milliards de dollars sur dix ans, ne constituait pas une simple promesse électorale sans lendemain ... C'est même la seule promesse que George W. Bush ait tenue depuis son élection ! Alors que les maigres crédits de la défense, votés au printemps dernier, désolaient les militaires, qui avaient massivement voté pour le candidat Républicain ; alors que les projets révolutionnaires de réforme de l'éducation par l'introduction de « vouchers » (3) étaient abandonnés face à l'opposition des Démocrates, George W. Bush a décidé de peser de tout son poids pour mener à bien son programme fiscal. Et il y est parvenu en juin dernier, lorsque le Congrès a adopté un programme décennal de baisses d'impôts s'élevant à 1 350 milliards de dollars, soit plus de 80 % du chiffre évoqué au cours de la campagne électorale.

Peu justifié économiquement, ce projet se révèle aujourd'hui extrêmement dangereux, à la fois parce qu'il menace la situation budgétaire des Etats-Unis, mais aussi parce qu'il diminue l'efficacité des mesures de relance annoncées.

Avant même les attentats du 11 septembre, deux facteurs alimentaient un scepticisme grandissant à l'égard du programme de baisses d'impôts voté au printemps. Tout d'abord, sa présentation comptable est douteuse, et il apparaît maintenant que son coût, évalué officiellement à 1 350 milliards de dollars, dépasse en réalité les 2 000 milliards. Plus fondamentalement, ces baisses d'impôts massives reposent sur une hypothèse qui pouvait peut-être sembler plausible l'an dernier mais qui, à présent, est clairement invalidée. Selon cette hypothèse, les nouvelles technologies avaient donné naissance à une « Nouvelle économie » qui allait garantir aux Etats-Unis une croissance durable et soutenue. Et de fait, jusqu'à l'automne 2000, il semblait que les nouvelles technologies de l'information avaient augmenté le rythme de croissance à long terme de la productivité américaine. Telle était, en tout cas, l'explication généralement avancée pour rendre compte de l'extraordinaire prospérité des années 90.

Que faire de cette manne ? Pendant la campagne présidentielle, Al Gore envisageait de l'affecter, pour l'essentiel, à des dépenses supplémentaires et à un fonds de sauvegarde des retraites publiques, tandis que George W. Bush préférait diminuer les impôts en pariant que la Nouvelle économie suffirait, de toute façon, à remplir les caisses de l'Etat. Or on sait désormais, après révision de la comptabilité nationale de ces dernières années, qu'il n'y a pas de manne. En effet, la productivité n'a pas augmenté beaucoup plus vite au cours de la présidence Clinton ; quant à la prospérité, elle était due, avant tout, à la politique économique menée durant cette période. Les baisses d'impôts votées en 2001 menacent donc la situation budgétaire à long terme des Etats-Unis, notamment face à la perspective de l'arrivée à l'âge de la retraite, en 2010, de la génération du baby boom.

Dans le contexte créé par les attentats du 11 septembre, ces critiques acquièrent une force bien supérieure car le programme fiscal du président Bush entrave considérablement les possibilités de riposte à la récession qui s'annonce. Prévues pour la fin de la décennie actuelle, les baisses d'impôts les plus massives ne constituent nullement une relance budgétaire qui permettrait d'affronter le ralentissement actuel. Au contraire, elles compliquent toute initiative de cet ordre en grevant le budget à long terme. Pis encore, elles font craindre aux marchés une dégradation prolongée de la position budgétaire américaine, ce qui empêche la baisse des taux d'intérêt à long terme.

Il faut dire que l'une des sources d'incertitude relative aux pouvoirs du « magicien » Greenspan provient du lien entre taux d'intérêt à court terme et à long terme. La Réserve fédérale contrôle les taux à court terme, alors que les taux à long terme sont déterminés par le marché. Or c'est principalement du niveau des taux à long terme que dépendent l'investissement des entreprises et la consommation des ménages. Sur fond d'inquiétudes budgétaires à long terme, la baisse des taux courts a peu de répercussions sur les taux longs et la politique hasardeuse conduite par la nouvelle administration risque fort, si elle n'est pas amendée, de réduire Alan Greenspan à l'impuissance.

On le voit, les attentats du 11 septembre pourraient bien avoir des conséquences paradoxales. S'ils permettent à George W. Bush d'acquérir la dimension présidentielle qui lui faisait défaut jusqu'alors, s'ils soudent les Américains autour d'un président mal élu, ils forceront aussi ce dernier à redéfinir radicalement son identité politique. Soucieux d'éviter le sort de son père, qui fut battu pour avoir négligé les affaires intérieures au profit de la scène mondiale, Bush Jr voit la substance de son message - les baisses d'impôts massives - se déliter sous l'effet de la nécessité et, plus subtilement, d'une inflexion idéologique qui semble se faire jour.

Depuis le 11 septembre, on assiste, outre-Atlantique, à l'émergence d'un discours public moins hostile à l'Etat : les Américains découvrent que le contrôle de la sécurité des aéroports est peut-être mieux assuré en Europe par des agents publics rémunérés 15 dollars l'heure qu'aux Etats-Unis où il est délégué au secteur privé et assuré par des agents mal formés et mal payés. Plus profondément, l'image des centaines de pompiers new-yorkais morts sous les décombres pour avoir tenté de sauver les financiers du World Trade Center pourrait modifier la sensibilité américaine sur la question des dépenses publiques, des impôts et des inégalités.

Historiquement, en Amérique comme ailleurs, les guerres ont toujours été l'occasion d'une extension de la sphère publique qui, en général, perdurait une fois la paix revenue. Si le terme de « guerre », récurrent dans le discours présidentiel depuis le 11 septembre, est à prendre au sérieux, on ne peut exclure que cet événement marque la fin d'une époque - l'époque où le programme républicain, répétons-le, pouvait se résumer à des baisses d'impôts.

Comment George W. Bush maintiendra-t-il, dans ces circonstances, une identité politique propre ? La réponse est probablement à chercher dans les autres volets du programme républicain. Ces autres volets, qui avaient été si rapidement passés par pertes et profits après l'élection, visaient à modifier non pas l'ampleur mais les modalités de l'action publique. Ils accordaient plus d'importance aux mécanismes de marché, tout en maintenant des fonds publics conséquents. Au premier chef, la réforme du système éducatif, avec le système des « vouchers », constituait la partie la plus novatrice du programme de Bush, dans la mesure où elle permettait aux Républicains de s'adresser aux minorités défavorisées sur un terrain auparavant réservé aux Démocrates.

Le GOP saura-t-il revenir à une politique fiscale plus raisonnable et infléchir sa ligne de conduite dans le sens du « conservatisme du coeur » mis en avant pendant la campagne électorale ? La réponse à cette question déterminera la capacité des Etats-Unis et du monde à surmonter rapidement la récession actuelle. Mais elle pèsera aussi sur la redéfinition des positions respectives des Démocrates et des Républicains à propos des questions économiques et sociales.

Quelles leçons pour l'Europe ?

Quelles que soient son ampleur et sa durée, le ralentissement en cours depuis un an révèle une vérité bien amère pour les Européens : contrairement à ce qu'ils pouvaient croire jusqu'à une période récente, il n'y a pas de symétrie entre l'économie américaine et l'économie européenne. Pendant l'ère Clinton, les difficultés rencontrées par les autres économies de la planète - l'interminable stagnation japonaise, le faible dynamisme européen jusqu'en 1997, les crises financières mondiales de 1997 et 1998 - n'ont aucunement entravé l'extraordinaire expansion américaine. Au contraire, elles l'ont peut-être facilitée en contribuant à maintenir le prix des matières premières à un bas niveau.

A l'inverse, l'actuel ralentissement américain aura suffi à interrompre la forte croissance européenne - pourtant moins spectaculaire et plus récente. Cette asymétrie remet en cause l'idée, de plus en plus répandue, selon laquelle l'économie de la zone euro et l'économie américaine, étant de taille similaire, devraient avoir une vulnérabilité comparable - et faible - aux soubresauts extérieurs. Sous l'empire de cette illusion, les autorités européennes ont cru jusqu'à l'été 2001, malgré les indications contraires, que le ralentissement américain ne provoquerait qu'un « trou d'air » dans la croissance.

Quelle leçon économique tirer d'une si cruelle déception ? Conjuguées à la prise de conscience, aux Etats-Unis, du caractère excessif de l'espoir engendré par les technologies de l'information, les dures réalités rappelées à l'Europe en cette fin d'année 2001 peuvent donner lieu à deux types d'interprétation. Une interprétation négative, tout d'abord : de même qu'outre-Atlantique, aucune manne technologique ne garantit à l'Union européenne une croissance forte et durable qui dispenserait les Quinze des choix douloureux induits par le choc démographique à venir.

Mais une interprétation plus positive est possible : puisque le succès américain des années 90 repose principalement sur la politique conduite par le tandem Clinton/Greenspan, et non sur quelque mystérieuse révolution technologique dont l'éthique protestante et le climat californien seraient des ingrédients nécessaires, la recette pourrait être appliquée à l'Europe. Il convient donc de se pencher sur les ressorts du « miracle américain » des années 90.

Les deux ingrédients du succès américain pendant les années 90

La politique économique américaine qui a rendu possible l'expansion des années 90 s'est appuyée sur deux piliers : d'une part, des mesures structurelles visant à augmenter l'investissement, la recherche, et la participation au marché du travail ; et, d'autre part, une réduction volontariste du déficit budgétaire avec une étroite coordination entre pouvoir exécutif et pouvoir monétaire.

Les mesures structurelles se sont traduites par une politique ambitieuse de soutien à la recherche et à l'investissement dans l'innovation ; mais aussi, et surtout, par une très grande attention portée à l'offre de travail. Tout d'abord, les Etats-Unis n'ont pas craint de recourir à une immigration massive pour éviter les goulets d'étranglement qui risquaient de se former aux deux extrémités du marché du travail : des centaines de milliers de travailleurs très qualifiés venus principalement d'Europe, d'Asie du Sud-Est et d'Inde ont alimenté les entreprises de haute technologie, pendant que des millions de travailleurs peu qualifiés issus du tiers-monde occupaient les emplois les moins bien payés.

Cela dit, la mesure structurelle la plus emblématique de la présidence Clinton est l'extension du crédit d'impôt. Ce mécanisme, connu aux Etats-Unis sous l'acronyme EITC (Earned Income Tax Credit), consiste à verser aux travailleurs pauvres une aide financière, dont le montant croît (jusqu'à un certain seuil) avec le salaire (4). A l'opposé des mécanismes habituels de l'Etat providence qui, parce qu'ils donnent plus à ceux qui ont moins risquent d'encourager l'inactivité, l'EITC offre une récompense financière à ceux qui retrouvent un emploi. Il constitue donc, en quelque sorte, une « carotte », face au « bâton » que représente la réforme de l'Etat providence accomplie par le Welfare Reform Act de 1996. Soutenue par Bill Clinton contre vents et marées, cette mesure est l'exemple le plus pur de la synthèse réalisée par les nouveaux Démocrates : elle permet de combiner l'attention des Républicains aux problèmes de l'incitation au travail avec la générosité propre à la tradition du Parti démocrate. Elle a contribué à faire retrouver un emploi à des millions d'Américains.

La combinaison de ces différentes initiatives a permis aux Etats-Unis de créer, en huit ans, près de vingt millions d'emplois - soit presque l'équivalent du nombre total des emplois existant en France ! Mais ces mesures auraient été beaucoup moins efficaces en l'absence de la politique macroéconomique qui les a accompagnées.

Sur ce plan, les années 90 sont marquées par l'émergence d'une nouvelle orthodoxie : l'association d'une politique budgétaire rigoureuse et d'une politique monétaire expansionniste. Les témoignages des acteurs de la période permettent maintenant de savoir ce qui s'est produit : Bill Clinton avait bien compris la nécessité de réduire les déficits ; toutefois, cette politique était difficile à mettre en oeuvre face aux Démocrates qui voulaient accroître les dépenses et aux Républicains qui s'opposaient aux augmentations d'impôts. Aussi Bill Clinton avait-il besoin des encouragements et du soutien d'Alan Greenspan. Ce dernier - lors d'une rencontre qui eut lieu fin 1992, avant même l'entrée en fonctions du nouveau président - l'assura que sa ténacité serait récompensée par une politique monétaire accommodante et attentive à ses besoins électoraux.

L'appui du patron de la Fed permit à Bill Clinton d'augmenter les impôts pour renflouer les caisses de l'Etat (après avoir baissé jusqu'à 28 % dans les années 80, le taux marginal supérieur fut relevé en 1993 jusqu'au niveau de 39,6 %), sans céder aux demandes démocrates de dépenses supplémentaires. Cet assainissement budgétaire a renforcé la confiance dans la situation à long terme de l'économie américaine. D'où un afflux d'investissements - augmentant la productivité du travail et, donc, le niveau de l'emploi - et un renchérissement du dollar qui, en retour, a modéré l'inflation.

Bien entendu, les deux piliers de la politique clintonienne ne peuvent se comprendre isolément, car chacun rendait l'autre possible. En encourageant plus de travailleurs américains et étrangers à occuper des emplois, les mesures structurelles augmentaient le niveau de production potentiel des Etats-Unis. Elles garantissaient que la demande nouvelle due à la politique monétaire expansionniste allait rencontrer une offre nouvelle, au lieu de buter sur une offre peu élastique, ce qui aurait engendré de l'inflation et non une forte croissance. De plus, la progression spectaculaire du nombre d'emplois a accru considérablement les recettes fiscales - alors que la baisse du chômage diminuait les dépenses liées à l'Etat providence et concourait, par là même, à l'assainissement budgétaire. Réciproquement, la politique monétaire expansionniste garantissait une demande suffisante pour accompagner l'expansion de l'offre.

La nécessaire modification des institutions économiques européennes

Cette dynamique a permis aux Etats-Unis de connaître une extraordinaire prospérité, dans les années 90, et d'aborder la crise actuelle avec des marges de manoeuvre importante. Pourrait-elle se reproduire en Europe ?

Concernant les mesures structurelles d'augmentation de la participation au marché du travail, l'évolution européenne, lors des vingt dernières années, est aux antipodes du dynamisme américain. Et même si une prise de conscience semble s'opérer (en témoigne l'objectif du « plein emploi en 2010 », affiché lors du sommet européen de Lisbonne en mars 2000), celle-ci demeure bien timide. Quelques chiffres suffisent à illustrer la divergence des trajectoires française et, plus généralement, européenne par rapport aux Etats-Unis : de part et d'autre de l'Atlantique, le taux d'emploi entre 15 et 64 ans était de 65 % en 1975. Mais en 1999, il était de 74 % aux Etats-Unis, contre seulement 60 % en France (5) ! Et, malheureusement, rien n'indique pour l'instant que les pays européens soient prêts à mettre en oeuvre des moyens ambitieux pour changer cet état de fait. A titre d'exemple, la prime pour l'emploi instaurée en France en 2001 n'est qu'une pâle copie - moins massive et moins bien ciblée - de l'impôt négatif dont Bill Clinton a fait un instrument si efficace d'incitation au travail.

Si l'on peut tout de même espérer que les politiques économiques structurelles des différents pays européens sauront progressivement tirer les leçons de l'exemple américain, il n'en reste pas moins que la gestion macroéconomique de la conjoncture risque de se heurter à des obstacles intrinsèquement liés à la nature des institutions européennes. Outre le problème posé par l'absence d'un véritable interlocuteur politique face à la Banque centrale européenne, l'obstacle principal est la rigidité des objectifs d'inflation et de déficits publics fixés par les traités de Maastricht et d'Amsterdam.

On imagine mal une transposition européenne des négociations par lesquelles Bill Clinton et Alan Greenspan ont pu coordonner leurs politiques et échanger la rigueur budgétaire contre l'expansion monétaire. En Europe, la problématique est un peu différente car les demandes faites par la BCE aux gouvernements européens ne concernent pas seulement la rigueur budgétaire, mais aussi une certaine libéralisation du marché du travail. Quoi qu'il en soit, chaque gouvernement européen, pour bénéficier d'une politique monétaire accommodante, doit espérer que les autres pays feront également des concessions à la Banque centrale. Pareille situation exige à la fois une coordination des politiques économiques et l'existence d'un interlocuteur politique unique face à la Banque centrale. De ce point de vue, l'unification monétaire peut réellement servir de catalyseur à l'union politique. Le caractère nécessairement progressif de cette évolution signifie, néanmoins, que la gestion macroéconomique de l'Europe ne pourra pas, avant un certain nombre d'années, être aussi fine que celle mise en oeuvre aux Etats-Unis.

Plus délicate encore est l'indispensable révision de l'objectif d'inflation de 2 %, assigné à la Banque centrale européenne, et du Pacte de stabilité qui limite le déficit public de chaque pays à 3 % du produit national brut, au maximum. Une telle révision reviendrait à reconnaître les erreurs contenues dans les traités de Maastricht et d'Amsterdam. Elle s'impose pourtant.

L'objectif d'inflation de 2 % fut choisi pour rassurer les Allemands quant au caractère non inflationniste de la monnaie européenne et pour les convaincre d'abandonner le Deutschemark. Mais si une inflation de 2 % peut convenir pour une zone monétaire limitée à un seul pays, elle est trop faible pour un ensemble aussi vaste et hétérogène que la zone euro. En effet, au sein de la zone euro, les pays les moins riches (Irlande, Portugal, Grèce) connaissent, en moyenne, une croissance plus élevée, et donc une inflation plus forte que les pays les plus riches. Ainsi, l'ensemble de la zone devrait connaître un taux d'inflation supérieur de 1 % au taux observé en Allemagne. Avec un objectif global de 2 % pour l'ensemble de la zone euro, la Banque centrale européenne impose donc à l'Allemagne une inflation limitée à 1 %, ce qui est trop faible lorsqu'une relance monétaire est nécessaire ou lorsque des causes extérieures - comme des fluctuations du cours des devises ou des matières premières - exercent une pression inflationniste (6).

Loin de se réduire à une question technique, le problème de la révision de l'objectif de la BCE sera, à l'avenir, l'une des questions économiques centrales en Europe. Sa rigidité actuelle ne peut que provoquer des tensions inutiles entre les pays membres, dont les rythmes de croissance divergents exigent la possibilité de taux d'inflation divergents, et par conséquent d'un taux moyen supérieur à 2 %. La réprimande adressée par la Commission européenne à l'Irlande en février 2001 - parce que son budget, bien qu'il fût excédentaire, ne « refroidissait » pas suffisamment l'économie dans le contexte d'une inflation supérieure à 5 % - constitue l'exemple même du type de tensions susceptibles de surgir si l'objectif d'inflation est maintenu en l'état.

Enfin, dans la mesure où le caractère inédit de la récession actuelle et la diversité des conjonctures nationales nourrissent quelques incertitudes sur les effets d'une relance monétaire en Europe, le Pacte de stabilité fait figure de corset inutile. Comme l'enseignent la théorie économique et le bon sens, des pays qui abandonnent leur souveraineté monétaire doivent pouvoir disposer de l'instrument budgétaire pour gérer les divergences conjoncturelles. Le développement d'indicateurs européens - et non plus nationaux - relatifs aux comptes publics serait un pas dans la bonne direction : il permettrait de contrôler les déficits publics globaux de la zone euro, tout en accordant à chaque pays une certaine flexibilité. Mais, sur ce point également, l'approfondissement de la coordination européenne constitue une condition nécessaire.

En guise de conclusion ...

Bien que venue d'outre-Atlantique, la récession en cours représente un défi plus difficile à relever pour l'Europe que pour l'Amérique. Le président Bush dispose d'une situation économique excellente qui devrait lui permettre de conduire une politique de relance efficace ... A condition, toutefois, de faire preuve de courage politique en revenant sur son programme fiscal hasardeux. En revanche, le ralentissement de l'activité indique combien le fonctionnement actuel de l'Europe rend difficile la mise en oeuvre d'une politique macroéconomique adéquate. L'approfondissement de la coordination des politiques économiques des Quinze, la réforme des statuts de la Banque centrale européenne ainsi que du Pacte de stabilité, et pour finir la mise en place d'un dialogue entre pouvoirs monétaire et politique au niveau européen ne seront pas choses aisées à accomplir. A fortiori en cas d'élargissement concomitant de l'Union. Mais si la récession actuelle fait prendre conscience de la nécessité d'opérer ces changements, elle n'aura pas été complètement inutile !



 
Notes de :

(1) Voir A. Alesina, G. Cohen, et N. Roubini, Political Cycles and the Macroeconomy, Cambridge, MIT Press, 1997.
(2) Voir C. Romer, « Changes in Business Cycles : Evidence and Explanations », Journal of Economic Perspectives, Vol. 13, no 2, printemps 1999, pp. 23-44.
(3) Bons publics destinés à financer le libre choix, par les parents, d'une école publique ou privée.
(4) Introduit par le président républicain Gerald Ford, en 1975, ce mécanisme n'est devenu quantitativement important qu'avec la réforme de 1993.
(5) Ces chiffres sont issus des Perspectives de l'emploi publiées chaque année par l'OCDE.
(6) Voir l'étude de Hans-Werner Sinn et Michael Reutter, intitulée « The Minimum Inflation Rate for Euroland », National Bureau of Economic Research Working Paper, no 8085.