POLITIQUE INTERNATIONALE N° 93 - AUTOMNE 2001

LA VOIE KOWEITIENNE

Entretien avec Son Excellence le cheikh Sabah al-Ahmed al-Jaber al-Sabah
Vice-premier ministre et ministre des Affaires étrangères de l'Emirat du Koweït depuis 1967.
conduit par
Amir Taheri
Écrivain et éditorialiste


Amir Taheri - Voilà une décennie que les forces d'occupation irakiennes ont été chassées du territoire koweïtien. Pensez-vous, avec le recul, que la guerre était inévitable en 1990 ?

Cheikh al-Sabah - Ce qui est certain, c'est que cette agression a eu lieu. Je laisse aux historiens et aux chercheurs le soin de déterminer si elle était, ou non, inévitable. Le Koweït, en tout cas, n'avait en rien attenté aux intérêts nationaux de l'Irak et cette attaque fut le résultat de la politique de terreur et d'expansionnisme régional conduite par le régime irakien. Le Koweït ne fut que la dernière victime de cette stratégie. Permettez-moi d'ajouter, au passage, que si notre agresseur a été expulsé de notre pays, rien n'indique qu'il ait définitivement renoncé à ses projets hostiles.

A. T. - On dit que le nouveau gouvernement est plus proche de vos vues et de votre tempérament que le précédent. Quelles sont ses priorités ?

C. S. - Deux priorités se dégagent, qui sont étroitement liées : la poursuite du renforcement de notre défense nationale, et la réforme de notre économie. La défense nationale doit trouver dans la modernisation de l'économie une base solide.

A. T. - Le déficit budgétaire atteint 13 % du PIB, la croissance est vacillante et la faiblesse des investissements privés persiste. N'est-ce pas là un tableau économique assez sombre ?

C. S. - Tout d'abord, la hausse des prix du pétrole a remédié au déficit budgétaire, et nous avons désormais un excédent (2). Notre produit intérieur brut a augmenté de 17 % en 2000. Notre économie n'est ni malade ni faible, et son potentiel est considérable. Quant à l'investissement privé, il a besoin de confiance. Or nous venons de traverser des années difficiles. De nombreuses sociétés koweïtiennes ont dû réparer les dommages causés par l'agression et le pillage irakiens. Bien souvent, elles finissent à peine de rembourser les prêts exceptionnels qui leur ont été consentis pour repartir de zéro. Cependant, l'espoir et la confiance sont en train de revenir. Outre une amélioration significative de l'investissement intérieur, nous constatons également un regain d'intérêt de la part des investisseurs étrangers. C'est encourageant. Ce pays dispose de quelque 10 % des réserves mondiales de pétrole, d'élites gestionnaires qualifiées, ainsi que de structures politiques et économiques saines. Il me semble donc que le Koweït n'est pas dénué d'atouts pour attirer des investissements à long terme.

A. T. - Mais, dans le même temps, le chômage a fait son apparition et certains diplômés de l'université ne parviennent pas à trouver un emploi…

C. S. - Là encore, on ne doit pas oublier les circonstances particulières dans lesquelles se trouve notre pays. Il n'a pas de problèmes de chômage structurel et fait appel à une abondante main-d'œuvre étrangère. Les diplômés que vous avez rencontrés sont des gens qui veulent occuper des postes publics, qui ne souhaitent pas travailler dans le secteur privé ou qui répugnent à exercer une activité manuelle. Mais nous ne pouvons pas continuer d'alourdir des effectifs de fonctionnaires qui représentent déjà près de 30 % des actifs ! C'est pourquoi notre gouvernement a adopté une série de mesures qui incitent les entreprises privées à recruter des Koweïtiens, notamment diplômés. Et la nouvelle législation sur l'investissement, actuellement en discussion au Parlement, traite spécifiquement de cette question. Toute nouvelle entreprise doit créer de nouveaux emplois, dont au moins 25 % doivent être réservés à des Koweïtiens. En fin de compte, nous ne pouvons pas inventer les emplois dont ont besoin ceux qui prétendent être au chômage. Ils doivent accepter les offres qui se présentent, sans attendre de l'État qu'il embauche tout le monde.

A. T. - Comment se fait-il, eu égard à la modicité des traitements, que tant de Koweïtiens veuillent devenir fonctionnaires ?

C. S. - Vous trouvez que nos fonctionnaires sont mal rémunérés ? Citez-moi un seul pays qui les paie mieux que nous ! Savez-vous que mes secrétaires d'État sont mieux rémunérés que leurs ministres ?

A. T. - Votre programme de privatisation semble en difficulté. On a beaucoup critiqué une récente opération de privatisation qui aurait favorisé une société appartenant au président du Parlement. Certains experts considèrent que vous avez choisi le style russe de privatisation — qui avantage des personnes et des groupes proches de l'establishment — plutôt que la méthode polonaise — qui donne aux investisseurs ordinaires, y compris étrangers, la possibilité d'investir dans les industries nouvellement privatisées…

C. S. - On dit beaucoup de choses et je n'entends pas commenter les propos imprécis d'experts anonymes… La liberté de ton dont use notre Parlement n'a rien à envier à celle d'autres assemblées de par le monde, et notre presse ne fait guère de concessions au gouvernement. Le Koweït est une société ouverte où nul ne craint de s'exprimer. Quiconque a quelque chose d'intéressant à dire peut s'exprimer ouvertement. Quant à ce que vous appelez les styles russe et polonais de privatisation, je ne les connais pas très bien. Ce qui est sûr, c'est que les privatisations à la koweïtienne sont débattues au Parlement, dans les médias, et qu'elles constituent un volet important de notre stratégie économique à long terme.

A. T. - Selon la presse koweïtienne, la banque centrale pourrait offrir des garanties de crédit aux acquéreurs d'entreprises privatisées. Les investisseurs étrangers en bénéficieront-ils également ? Le droit de propriété des personnes et des sociétés étrangères sera-t-il soumis à des restrictions ?

C. S. - Je ne pense pas que la banque centrale doive s'impliquer dans de tels projets. Quant à votre seconde question, je vous rappelle que le projet de loi de privatisation se trouve à l'Assemblée nationale, qui sera étroitement associée au contrôle de son application.

A. T. - Parlons maintenant de politique intérieure. Les rumeurs concernant des divisions personnelles et politiques au sein de la famille régnante ont-elles une once de vérité ? Ou y a-t-il, au contraire, une stratégie unifiée des dirigeants koweïtiens ?

C. S. - Ces rumeurs n'ont jamais cessé depuis l'invasion et l'occupation de notre pays par les Irakiens. Mais je puis vous assurer que notre famille est unie, et au service du Koweït et de son peuple. Nous nous attachons tous à mettre en œuvre des stratégies qui garantissent notre sécurité nationale, notre prospérité, nos libertés fondamentales, ainsi que notre mode de vie. Chacun respecte Son Altesse, l'émir, en tant que chef de la famille et en tant que chef de l'État. Et il en va de même pour ce qui concerne Son Altesse le prince héritier, notre « frère aîné » (3).

A. T. - Les Koweïtiens sont souvent fiers de leur système parlementaire. Il semble toutefois que l'Assemblée nationale consacre plus de temps à des questions secondaires qu'à résoudre les problèmes fondamentaux de la société koweïtienne. On a le sentiment que certains parlementaires attachent plus d'importance à leurs priorités personnelles qu'à un travail législatif sérieux. Est-ce parce que votre gouvernement ne soumet pas les questions les plus cruciales au Parlement ?

C. S. - Absolument pas. Nous lui transmettons tous les textes, conformément à la Constitution. Et, à n'importe quel moment, le Parlement a toujours plusieurs textes majeurs à examiner. Depuis l'indépendance, les législatures successives ont débattu et adopté des dizaines de lois. Il se trouve que de nombreux parlementaires préfèrent « se montrer » plutôt que de s'attacher au fond des problèmes. Ils aiment s'afficher dans les journaux et à la télévision, et considèrent avant tout leur mandat comme un intermède entre deux élections. Telle est la démocratie. Je n'y peux rien.

A. T. - On dit que votre gouvernement aurait pu obtenir du Parlement qu'il accorde le droit de vote aux femmes, mais qu'il a choisi de laisser la question en suspens afin de donner un os à ronger aux fondamentalistes…

C. S. - Je suis désolé qu'« on » puisse penser cela. Ce projet a été examiné par le Parlement, en toute transparence, mais l'octroi du droit de vote aux femmes a été rejeté à une seule voix de majorité.

A. T. - Votre gouvernement est-il vraiment déterminé à leur accorder ce droit ?

C. S. - Absolument. Du reste, Son Altesse l'émir n'aurait jamais pris cette initiative si telle n'avait pas été sa volonté.

A. T. - A quel moment pensez-vous que cette mesure pourra être adoptée ?

C. S. - D'ici un an ou deux, j'espère.

A. T. - Certains fondamentalistes me disent qu'ils pourraient avaliser le droit de vote des femmes à condition que celles-ci demeurent inéligibles. Est-il envisageable que le gouvernement se rallie à un tel compromis ?

C. S. - Je pense que si les femmes sont autorisées à voter, elles doivent également pouvoir être élues. C'est aux électeurs de décider s'ils veulent élire une femme, et il n'y a aucune raison d'exclure a priori ce cas de figure. Notre démocratie ne sera parachevée que lorsque tous nos citoyens, quel que soit leur sexe, jouiront du droit de vote et d'éligibilité.

A. T. - Certains groupes fondamentalistes proposent que l'article deux de la Constitution (4) soit amendé et que la charia devienne la source unique de la législation koweïtienne. Un tel amendement a-t-il des chances d'être adopté ?

C. S. - Je ne le crois pas. Le gouvernement, tout comme une majorité de notre peuple, y est hostile. Du reste, je ne pense pas que la plupart des islamistes eux-mêmes le souhaitent véritablement.

A. T. - Pourquoi vous êtes-vous opposé à la création de partis politiques au Koweït, bien que ce soit là une revendication largement partagée dans le pays ?

C. S. - Nous nous conformons strictement à la Constitution, qui n'autorise pas la création de partis politiques.

A. T. - La Loi fondamentale stipule pourtant que la démocratie est le fondement de l'État. C'est, au demeurant, la seule Constitution qui, dans le monde arabe, mentionne le mot occidental de « démocratie ». Les partis ne sont-ils pas l'un des instruments nécessaires au fonctionnement d'une démocratie ?

C. S. - Telle est votre interprétation. Pour notre part, je le répète, nous nous en tenons au texte de la Constitution. Je crois que notre démocratie fonctionne. Nous avons de nombreuses associations et assemblées populaires, et nos élus s'organisent en blocs parlementaires. Le Koweït a adopté le modèle démocratique en partant du principe qu'il devait être adapté à nos conditions spécifiques d'existence, à notre culture, à nos traditions, aux méthodes par lesquelles notre société a toujours assuré la circulation et l'échange des idées.

A. T. - Récemment, un groupe islamiste a réclamé une remise en cause du rôle politique joué par la famille régnante. Que lui répondez-vous ?

C. S. - Les gens peuvent, dans le cadre de la loi, s'exprimer comme ils l'entendent. Mais je suis certain qu'une majorité de Koweïtiens, y compris dans les rangs des islamistes, ne partage pas cette opinion. Ils savent que, sans la famille régnante, il n'y aurait pas de gouvernement au Koweït.

A. T. - Existe-t-il, dans votre pays, des lignes rouges invisibles que nul ne doit franchir ?

C. S. - Il n'y a aucune ligne rouge, pas plus invisible que visible, sauf en ce qui concerne Son Altesse l'émir et Son Altesse le prince héritier. Pour le reste, les gens peuvent s'exprimer librement, et ils ne s'en privent pas.

A. T. - Pouvez-vous, vous-même, faire l'objet de critiques publiques ?

C. S. - Naturellement. Si vous lisez notre presse et suivez nos débats parlementaires, vous avez pu constater que tout le monde adore s'en prendre à moi !

A. T. - Cela vous ennuie-t-il ?

C. S. - Pas vraiment. Ce sont les risques du métier !

A. T. - Abordons, si vous le voulez bien, le dossier irakien. J'ai été stupéfait de vous entendre qualifier de « considérables » les résultats du sommet arabe d'Amman (5)…

C. S. - Je m'étonne de votre étonnement. Ce sommet revêt une grande importance. D'abord, parce que c'était la première fois, depuis plus de dix ans, que tous les États arabes étaient représentés à la même table. Ensuite, le sommet a convaincu tous les dirigeants arabes que le Koweït, contrairement à ce que croyaient certains d'entre eux, ne faisait pas obstacle à la levée des sanctions contre l'Irak. En fait, la direction irakienne s'accommode fort bien de la situation actuelle, qui lui permet de maintenir le contrôle qu'elle exerce sur la société par le biais des coupons de rationnement et de diverses autres mesures. Le comportement irakien n'est d'ailleurs pas nouveau. Lors d'une réunion au Caire, l'an dernier, cinq ministres des Affaires étrangères arabes furent chargés de réclamer au Conseil de sécurité des Nations unies un programme de suppression des sanctions. Et c'est l'Irak qui a refusé ! Il est désormais évident que la levée des sanctions ne dépend ni de moi, ni des autres dirigeants arabes.

A. T. - Peut-être l'Irak table-t-il sur un effondrement des sanctions plutôt que sur leur levée concertée. En d'autres termes, il préfère remporter une victoire diplomatique plutôt que d'accepter l'aumône de la coalition qui l'a vaincu il y a dix ans…

C. S. - Je ne suis pas dans le secret des dirigeants irakiens. Ce que je peux dire, c'est que je suis sincèrement et profondément navré par les souffrances qu'endure le peuple irakien. Nous souhaitons une levée aussi rapide que possible des sanctions ; et c'est pourquoi nous avons, à Amman, tout fait pour parvenir à une position commune permettant d'œuvrer à leur suppression.

A. T. - Faut-il voir dans la visite du roi Abdallah de Jordanie au Koweït une tentative de médiation entre votre pays et l'Irak (6) ?

C. S. - Il n'y a pas et il n'y aura pas de médiation tant que l'Irak refusera d'aborder avec nous la question des prisonniers de guerre (7). Le sommet d'Amman, je vous l'ai dit, a fait un effort important en vue d'obtenir une levée des sanctions. Une fois de plus, l'Irak est resté sourd. C'est avec le Conseil de sécurité que Bagdad est en conflit.

A. T. - Examinons la situation sous un autre angle. Depuis dix ans, un certain équilibre contribue à la stabilité de la région et, pour la première fois depuis 1968, l'Irak n'a été en conflit avec aucun de ses voisins. De plus, le régime baassiste n'a pas pu organiser de grandes purges comme il n'avait cessé de le faire avant 1990. Pourquoi souhaitez-vous donc remettre en cause le statu quo ?

C. S. - Est-ce que cela dépend de moi ? Suis-je les États-Unis, la Russie, ou l'un des autres membres permanents du Conseil de sécurité ? Ce que je dis, c'est que si l'Irak respecte ses obligations envers le Conseil de sécurité et celles que lui imposent les termes du cessez-le-feu qu'il a signé (8), le Koweït n'élèvera pas d'objection à la levée des sanctions. Nous ne sommes pas animés par un désir de vengeance. Et nous ne voulons pas que nos frères irakiens souffrent en raison de la politique que leur imposent leurs dirigeants. Selon le secrétaire général des Nations unies, il y aurait au moins 600 millions de dollars sur le compte séquestre destiné à l'importation de produits alimentaires et médicaux en Irak. Or le pouvoir irakien n'a demandé à en dépenser qu'un peu plus de 34 millions. Pourquoi ? Tout simplement parce que le maintien des sanctions sert sa propagande. Le sommet d'Amman a, précisément, tenté de priver les dirigeants irakiens de cette carte. Dorénavant, tous les Arabes savent qui est responsable des interminables souffrances du peuple irakien.

A. T. - La question essentielle n'est pas celle des sanctions en elles-mêmes, car les arrangements actuels permettent à l'Irak d'importer pratiquement tout ce dont il a besoin. En réalité, Saddam Hussein veut reprendre le contrôle des revenus pétroliers irakiens afin de pouvoir les dépenser à sa guise. C'est pourquoi je pense que vous avez pris de grands risques, au sommet d'Amman, en donnant l'occasion à l'Irak d'affirmer que le monde arabe demande unanimement la levée des sanctions, ce qui pourrait avoir un impact sur les opinions publiques, notamment aux États-Unis. J'imagine déjà les futurs éditoriaux du New York Times, se demandant pourquoi Washington tient tant à des sanctions auxquelles le Koweït lui-même entend mettre fin. Comment le Koweït et les autres États du Conseil de coopération du Golfe (CCG) (9) pourraient-ils se sentir en sécurité si Saddam Hussein, affranchi des sanctions, était autorisé à dépenser comme il l'entend quelque 30 milliards de dollars de revenus pétroliers par an ?

C. S. - Une telle perspective ne me plaît évidemment pas. Mais je crois que nous pouvons veiller à notre sécurité, avec l'aide de nos alliés, régionaux et extra-régionaux. C'est pourquoi nous étions prêts, avec les autres membres du CCG, à faire ce nouvel effort à Amman. Quoi qu'il en soit, je le répète, les Irakiens, en laissant passer cette occasion, assurent le maintien du statu quo.

A. T. - Les pays du CCG ont-ils une position commune sur l'Irak ?

C. S. - Je pense que oui. Il est tout naturel que ceux de nos frères qui sont plus éloignés de l'Irak aient pu adopter une attitude différente de la nôtre. Pendant un temps, certains d'entre eux ont même envoyé des avions à Bagdad presque chaque jour (10). Ces vols ont cessé après Amman. L'essentiel, c'est que tous les pays du CCG se soient engagés à se protéger mutuellement contre toute agression — et l'aient prouvé en actes en 1991. Le reste n'est que littérature. Croyez-moi : aucun membre du CCG n'est prêt à jouer avec la sécurité de ses partenaires.

A. T. - Si le Parlement koweïtien a ratifié le pacte de défense (11) du CCG, ce n'est pas le cas de tous les États membres…

C. S. - Tous les pays membres du CCG ont pris part à son élaboration et se sont engagés à l'appliquer. J'espère que chacun, selon sa propre procédure, ratifiera ces accords afin de permettre rapidement leur mise en œuvre.

A. T. - Cet objectif est-il réaliste, sachant que la doctrine de défense, les systèmes d'armes, les structures de formation et d'organisation, et l'appareil de commandement et de contrôle varient d'un État membre à l'autre ? Les pays du Conseil de coopération du Golfe sont-ils vraiment prêts à tout remettre à plat afin de créer une défense unifiée ?

C. S. - Pourquoi pas ? Regardez l'Union européenne !

A. T. - Précisément. L'UE n'a pas de structure unifiée de défense, c'est l'Otan qui en tient lieu…

C. S. - Il n'empêche que les pays de l'Union européenne sont en train d'harmoniser leurs politiques étrangères et de défense, et de bâtir une force d'intervention rapide unifiée. L'étroitesse des liens qui unissent les peuples et les gouvernements du CCG devrait nous permettre de parvenir, plus vite que les Européens, à un résultat plus probant. En un sens, nous appartenons tous à la même famille. Nous savons que nous vivons dans une région dangereuse et que notre survie même dépend de notre coopération.

A. T. - Le gouvernement Bush passe actuellement en revue la politique américaine envers l'Iran et l'Irak. Quels conseils donneriez-vous à Washington à cet égard ?

C. S. - Je pense que les États-Unis devraient engager le dialogue avec l'Iran. Nous estimons que de bonnes relations entre ces deux pays contribueraient à la stabilité régionale, donc à la sécurité du Koweït. Pour ce qui concerne l'Irak, nous nous contentons de souhaiter l'application des résolutions du Conseil de sécurité et des termes du cessez-le-feu.

A. T. - Pensez-vous que l'administration Bush tentera de renverser Saddam Hussein et, dans l'affirmative, vous prononceriez-vous en faveur d'une telle action ?

C. S. - Il ne me revient pas d'appeler au renversement de qui que ce soit. Et je ne suis pas au courant des décisions du gouvernement Bush. Mais j'ai dit à Colin Powell que le Koweït ne prendrait part à aucune opération de ce type, a fortiori au profit de l'opposant Ahmad Chalabi, qui ne connaît même pas l'Irak (12).

A. T. - Certains signes n'indiquent-ils pas que l'Iran et l'Amérique pourraient nouer une alliance tacite contre Saddam Hussein ? Chalabi a été autorisé à ouvrir un bureau à Téhéran et l'ayatollah Muhammad Baqer Hakim (13) a reçu le feu vert des autorités iraniennes pour contacter Washington. Doit-on comprendre que vous vous opposerez à tout plan de déstabilisation, même fondé sur un arrangement tacite entre Washington et Téhéran ?

C. S. - Nous avons, vous n'êtes pas sans le savoir, reçu des dirigeants de l'opposition irakienne qui souhaitaient exprimer leur opinion dans notre pays (14). Reste que notre politique repose sur un strict principe de non-ingérence dans les affaires intérieures de nos voisins, Irak compris. C'est au peuple irakien de changer de régime, s'il le désire. Tout ce que nous demandons à l'Irak, c'est de reconnaître notre indépendance, notre intégrité territoriale, notre souveraineté nationale, et de se comporter en voisin bienveillant et pacifique.

A. T. - De là à imaginer que vous puissiez, un jour, serrer la main de Saddam Hussein, il n'y a qu'un pas…

C. S. - Il faut tout de même une bonne dose d'imagination ! Plus sérieusement, le problème n'est pas de savoir si nous discutons avec telle ou telle personnalité irakienne. Nous avons rencontré Taha Yassine Ramadan et Izzat Ibrahim (15) à Amman, au Caire et à Sanaa. Mais il est difficile de serrer la main de quelqu'un qui dissimule un poignard derrière son dos, qui a assassiné vos enfants et qui retient prisonniers certains de vos compatriotes. Il suffit d'examiner un instant la propagande irakienne pour constater que le Koweït y est la cible d'agressions quasi quotidiennes. Au sommet d'Amman, l'Irak n'était même pas disposé à reconnaître l'indépendance et la souveraineté du Koweït.

A. T. - Soutenez-vous les procédures judiciaires engagées en Grande-Bretagne, en Italie et en Autriche contre les dirigeants irakiens, pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité (16) ?

C. S. - Ces procédures ne dépendent pas de nous et s'inspirent largement de ce qui est arrivé à divers responsables de l'ex-Yougoslavie. D'aucuns aimeraient que les dirigeants irakiens connaissent le même sort.

A. T. - Pourquoi votre pays a-t-il refusé de collaborer avec les groupes qui ont engagé ces procédures ? Vous disposez d'une masse de documents incriminant les autorités irakiennes, y compris des témoignages de viols, de torture et de meurtres. Pourquoi ne les mettez-vous pas à la disposition des autorités judiciaires en Europe ?

C. S. - Nous n'avons, à ma connaissance, rejeté aucune demande de coopération judiciaire. D'ailleurs, notre peuple ayant été la principale victime, pourquoi voudriez-vous que nous refusions de coopérer avec quiconque souhaite que justice soit faite ?

A. T. - Vos propos sur l'Iran sont bien plus chaleureux que ceux que vous teniez dans les années 80…

C. S. - C'est tout à fait exact. Dans les années 80, nous avons eu tort de soutenir l'Irak dans sa guerre contre l'Iran. Nous nous sommes déjà excusés pour cette politique. Mais nos frères iraniens ne doivent pas oublier le contexte de l'époque. Eux aussi ont commis des erreurs. Ils ont soutenu un complot contre la vie de Son Altesse l'émir et ont lancé des missiles contre nos navires et nos installations pétrolières. Quoi qu'il en soit, c'est du passé et nous considérons désormais l'amitié et la coopération avec l'Iran comme l'une des pierres angulaires de notre politique. Nous voyons dans la République islamique un élément de la paix et de la stabilité régionales. Notre commerce avec l'Iran s'accroît rapidement ; mieux : nous voulons investir dans le développement économique de ce pays. Quant à la conclusion d'un accord sur le plateau continental, elle est désormais très proche. J'ajoute que nous venons de signer un important accord sur le creusement d'un canal sous-marin entre l'Iran et le Koweït (17).

A. T. - Mais l'Iran n'a même pas assez d'eau pour satisfaire ses propres besoins ! Comment pourrait-il en exporter ?

C. S. - Posez la question aux dirigeants iraniens ! Nous avons conclu un contrat et sommes prêts à l'honorer et à investir dans les infrastructures requises. L'Iran est un très grand pays, traversé par des centaines de rivières et qui abrite d'immenses réserves aquifères. La sécheresse actuelle a peut-être créé des difficultés, mais je ne doute pas que le contrat sera appliqué.

A. T. - Votre nouveau secrétaire d'État chargé des Affaires étrangères (18) s'est rendu en Europe il y a peu. Faut-il voir dans cette visite une tentative visant à reconquérir l'opinion publique européenne où existe, notamment en France, un fort lobby pro-irakien ?

C. S. - Il avait une importante mission et devait transmettre des missives de Son Altesse l'émir aux responsables de la France, de la Grande-Bretagne et des États-Unis. Nous n'avons pas de difficultés particulières avec l'Europe, dont les dirigeants et l'opinion comprennent très bien ce qui se passe dans notre région. Pour ce qui est de la France, nous entretenons de bonnes relations politiques et personnelles avec le président Jacques Chirac, le ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine et les autres responsables, et nous nous efforçons de les tenir constamment et précisément informés de nos positions. Nous avons toujours considéré la France comme un ami et un partenaire et nous sommes certains que les dirigeants français continueront à fonder leur politique sur une analyse juste de la situation réelle dans la région, et non pas sur ce que prétend tel ou tel lobby. Sur le problème des sanctions contre l'Irak, je rappellerai que ni l'Europe ni la France ni le Koweït ne détiennent la solution. Toute cette histoire ne pourra prendre fin que si et quand l'Irak acceptera de se conformer aux obligations qu'il a contractées.

A. T. - Suite aux attentats contre le World Trade Center et le Pentagone, certains ont été prompts à évoquer une éventuelle implication irakienne. Qu'en pensez-vous ?

C. S. - C'est à l'enquête de le déterminer. Pour ce qui nous concerne, nous avons condamné ces attaques terroristes dans les termes les plus vifs et manifesté notre entière solidarité envers le peuple et le gouvernement américains. Inutile de dire que nous ferons tout ce qui sera exigé de nous pour contribuer à éradiquer le fléau terroriste dans le monde. Aux heures les plus sombres de notre histoire, les Américains se sont portés à notre secours. Ils peuvent être assurés de nous trouver à leurs côtés.



 
Notes de :

(1) Le prince héritier, qui souffrirait de la maladie de Parkinson, aurait passé une bonne partie des deux dernières années hors de son pays, essentiellement au Royaume-Uni, pour y subir un traitement. Il n'a pas assisté au Conseil des ministres depuis la mi-1999.
(2) Le déficit budgétaire était de près de 15 % du Pib en 2000. Il devrait osciller autour de 14,5 % en 2001.
(3) Cheikh Saad est le cousin de cheikh Sabah.
(4) L'article deux de la Constitution koweïtienne stipule que la charia n'est que l'une des sources de la législation, ce qui permet au Parlement d'adopter des textes inspirés par des modèles non islamiques, surtout occidentaux. Nombre de lois et de règles héritées de la période où les Britanniques contrôlaient l'émirat ont été conservées.
(5) En avril 2001, la délégation irakienne a quitté la salle lors de la session de clôture du sommet d'Amman.
(6) Le roi Abdallah II s'est rendu au Koweït en mai 2001.
(7) Plus de 500 Koweïtiens sont portés disparus depuis l'invasion irakienne de 1990.
(8) Le cessez-le-feu a été signé en mars 1991.
(9) Le Conseil de coopération du Golfe (CCG) fut créé en 1980. Ses membres sont : l'Arabie Saoudite, Oman, les Émirats arabes unis (ÉAU), le Qatar, Bahreïn et le Koweït.
(10) Le Qatar et les ÉAU ont, au printemps dernier, organisé de nombreux vols à destination de Bagdad afin d'apporter une aide, notamment alimentaire, à la population irakienne.
(11) Les pays du CCG ont récemment signé à Manama (Bahreïn) un pacte de défense commune qui était à l'étude depuis plusieurs années et qui « engage les États membres du CCG à défendre tout État membre qui serait victime d'une menace ou d'un danger extérieur ». Les effectifs de la force militaire commune, baptisée Bouclier de la péninsule, devraient être portés à 22 000 hommes.
(12) Le docteur Ahmad Chalabi dirige le Congrès national irakien, principal groupe d'opposition laïque et non kurde au régime de Saddam Hussein. Le CNI est le principal bénéficiaire des fonds alloués par le Congrès des États-Unis aux organisations d'opposition irakiennes.
(13) L'ayatollah Muhammad Baqer Hakim Tabatabai est le leader du Conseil supérieur de la révolution islamique en Irak (CSRII). D'origine iranienne, il vit à Téhéran où son organisation est soutenue par le gouvernement.
(14) Les opposants irakiens ont organisé plusieurs réunions au Koweït en 2001.
(15) Le vice-président irakien, Taha Yassine Ramadan, commande également l'« armée populaire ». Izzat Ibrahim est vice-président du Conseil de commandement de la révolution.
(16) Cette campagne est animée, depuis Londres, par un comité que préside la parlementaire travailliste Anne Clwyd.
(17) Ce canal doit acheminer l'eau de la rivière Karkheh, au sud-ouest de l'Iran, jusqu'au Koweït.
(18) Cheikh Muhammad al-Salim al-Sabah était, auparavant, ambassadeur du Koweït à Washington. Ce jeune diplomate fait figure d'étoile montante de la politique koweïtienne, à tel point que divers observateurs voient en lui un éventuel futur émir.