POLITIQUE INTERNATIONALE N° 88 - ÉtÉ 2000

REPUBLIQUE CENTRAFRICAINE : LA SOLITUDE ET LE CHAOS

Article de Géraldine FAES
Journaliste indépendante et Stephen SMITH
Professeur d'études africaines à l'Université Duke (États-Unis). Auteur, entre autres publications,


Réélu en septembre 1999, le chef de l'Etat a vu partir, cinq mois plus tard, les 313 derniers soldats de la paix sans certitude aucune que son second mandat ne serait pas brutalement interrompu. Car, malgré le gage de sécurité que devait être le contingent de l'ONU, les Forces armées centrafricaines (FACA) n'avaient pas été restructurées de façon à mettre fin à leur polarisation ethnique - une polarisation qui était à l'origine des heurts répétés entre la troupe, d'un côté, et la Garde présidentielle, de l'autre. Par ailleurs, la crise financière de l'Etat et la situation sociale du pays n'ont pas cessé de s'aggraver.

Si le bilan de la «pacification» onusienne est pour le moins mitigé, se réduisant de fait à un coûteux maintien du statu quo, la Minurca a en revanche couronné la plus belle réussite de la «nouvelle politique africaine» de la France. Grâce à la force d'interposition, l'ex-puissance tutélaire a en effet fermé ses bases militaires en Centrafrique et s'en est retirée en 1998, dès l'arrivée de l'ONU, s'affranchissant du même coup de toute responsabilité historique. Les casques bleus ayant provisoirement comblé le vide, le désastre programmé dans l'ex-empire de Jean-Bedel Bokassa n'implique plus Paris ...

Il faut prendre toute la mesure de ce succès. La France a réussi en Centrafrique ce qu'elle avait si tragiquement manqué d'accomplir en 1993-1994 au Rwanda: le passage de témoin à la communauté internationale dans un pays de son «champ» en proie à une crise existentielle. Certes, en décembre 1993, les derniers soldats français avaient quitté le Rwanda, relayés par un contingent de casques bleus des Nations unies. Mais une vingtaine de coopérants militaires y étaient restés, et le soutien apporté par Paris au régime du général-président Juvénal Habyarimana devait être perçu comme jusqu'au-boutiste, voire complice d'un génocide que les «soldats de la paix» de l'ONU n'ont pas pu empêcher, quatre mois après le désengagement partiel de la France. Si, malgré les mutineries en série de son armée et la «tribalisation» de sa vie politique, la Centrafrique n'est pas condamnée à devenir une terre de massacres, elle vit néanmoins dans un climat de guerre civile larvée. Aggravé par l'anomie de l'Etat, le pillage de l'économie nationale et des conflits armés à ses frontières avec le Soudan, l'ex-Zaïre et le Congo-Brazzaville, ce climat augure mal de son avenir. Pour la France, il était donc urgent de partir, sans fil à la patte.

Contrairement au Rwanda, une ancienne colonie d'abord allemande puis belge que la France n'avait intégrée dans son «pré carré» élargi à la francophonie qu'au milieu des années 70, à la faveur d'un lévirat tutélaire alors opéré au détriment de Bruxelles, la Centrafrique a été pendant très longtemps au coeur de la zone d'influence française sur le continent noir. L'ancien Oubangui-Chari, conquis pour réussir la jonction de l'Empire français à travers toute l'Afrique, de l'Atlantique jusqu'aux sources du Nil, a été, malgré l'échec de cette tentative symbolisé par «l'humiliation» de Fachoda, une pièce maîtresse de la présence française.

Avant et après son indépendance en 1960, la Centrafrique a été la «plaque tournante» du dispositif militaire français «pré-positionné» sur le continent. Pour perpétuer cette rente de situation, Paris a amputé la souveraineté de la République centrafricaine (RCA) chaque fois que ses intérêts semblaient le dicter. Sans revenir sur la disparition controversée de Barthélemy Boganda - qui a péri dans un accident d'avion peu avant l'indépendance dont il fut le principal artisan - il faut rappeler que la France a installé au pouvoir à Bangui David Dacko, puis renversé l'empereur Bokassa Ier avec lequel elle s'était compromise, pour finalement ramener Dacko de l'exil. Enfin, elle a flanqué Dacko et son successeur, le général-président André Kolingba, d'un agent de ses services secrets, le colonel Jean-Claude Mantion, qui pendant treize ans fut le «vice-roi» de la Centrafrique. Nulle part ailleurs sur le continent, la France ne s'est ingérée d'une façon aussi flagrante dans la vie d'une nation supposée indépendante. Il est d'autant plus étonnant que l'ex-métropole soit parvenue sans accroc majeur à se retirer de Centrafrique et que cet abandon, passant par pertes et profits un passé chargé, ait été perçu comme un soutien apporté au processus de démocratisation. La même opinion publique française qui, à travers une mission d'enquête parlementaire en 1998, a instruit le procès de la France au Rwanda (au nom du «devoir de mémoire», du refus de l'impunité et des responsabilités particulières de Paris dans l'avènement du génocide), s'est félicitée que l'on passe l'ardoise magique en Centrafrique ...


La Cendrillon de l'Empire


A la fin du XIXe siècle, presque simultanément, des explorateurs français et belges s'installent sur les deux rives du fleuve Oubangui. Une rivalité d'abord sans objet, mais qui s'en trouvera rapidement, naît en même temps que l'Oubangui-Chari, la colonie française dont Bangui deviendra la capitale. Sur la rive septentrionale, les mandataires de la «mission civilisatrice» dont l'Etat français s'affirme investi - «relever l'indigène, l'instruire, assurer son existence», selon Jules Ferry - plantent le drapeau tricolore et mettent en place une administration embryonnaire. Sur la rive méridionale, les agents commerciaux de Léopold II, roi des Belges mais propriétaire privé de l'Etat indépendant du Congo - la colonie personnelle que la conférence de Berlin lui a reconnue en 1885 - cherchent à tirer le meilleur profit d'un vaste domaine, quatre-vingts fois grand comme la Wallonie et la Flandre réunies. A l'arrivée, du point de vue des autochtones, auxquels nul ne songe à demander leur avis, la différence sera ténue: Paris et Bruxelles jouent deux variations sur le thème commun de l'exploitation.

Et le grand dessein de la France? Il mène dans l'impasse. 1898 est l'année du rendez-vous au Tchad de trois colonnes militaires, qui doivent y faire jonction pour, ensuite, atteindre le Nil en parachevant la pénétration française du continent. Mais la mission Voulet-Chanoine, envoyée depuis Dakar, sombre dans un bain de sang, les deux officiers se transformant en «Aguirre des savanes». La colonne Foureau-Lamy, venue d'Alger, rebrousse chemin. Quant à l'expédition de Jean-Baptiste Marchand, partie du Gabon, elle passe par Bangui, non sans problèmes. Composée de 12 Européens, de 150 tirailleurs africains et de 1350 porteurs, elle dispose d'un vapeur, Le Faidherbe, qu'il lui faut entièrement démonter pour franchir les rapides ... Or, enfin arrivé à Fachoda, une bourgade sur le Haut-Nil, Marchand est obligé d'amener le drapeau dans des conditions ressenties comme une humiliation nationale. Le futur Lord Kitchener, remontant le fleuve avec un détachement important, notifie aux Français qu'ils n'ont pas les moyens de remettre en question le condominium anglo-égyptien établi au Soudan. C'est un banal constat des rapports de force. Mais le sentiment d'infériorité face aux «Anglo-Saxons» puise dans l'irrationnel. Le «complexe de Fachoda» aura la vie dure. «Le rêve d'une Afrique française allant d'un seul tenant du golfe de Guinée à l'océan Indien s'éloigne et les régions de l'Oubangui-Chari, un moment promues plates-formes de cette pénétration, en deviennent le cul-de-sac», fait remarquer Jean-Noël Brégeon dans un livre bien documenté (1) , publié en 1998 - l'année, répétons-le, du départ des derniers soldats français de la Centrafrique. La France a mis un siècle à comprendre qu'elle s'était enlisée à mi-chemin ...

Un siècle de présence: longtemps, la Centrafrique n'a été qu'un réservoir de main-d'oeuvre et un lieu de transit, la «Cendrillon de l'Empire». Les archives coloniales abondent en documents attestant les difficultés à y recruter 3000 porteurs par mois, pour autant de charges à acheminer depuis la façade maritime du Congo ou du Cameroun jusqu'au Tchad, où les troupes françaises dépendaient de ce ravitaillement. Où donc trouver des porteurs non rémunérés, prêts à quitter leurs familles et leurs villages pour traverser la forêt équatoriale, chargés comme des mules, et se rendre chez les esclavagistes du Sahel, que leurs tribus n'avaient cessé de fuir pendant des siècles? En vérité, il n'y a jamais eu de vrais volontaires et la coercition a dû se faire de plus en plus forte. Or, à la corvée du portage et, plus tard, au travail forcé sur le chemin de fer Congo-Océan s'est ajouté le boom du caoutchouc naturel qui, pendant deux générations, a transformé nombre de Centrafricains en esclaves de la liane à gomme.

Entre 1890 et 1930, la forte demande mondiale de latex est satisfaite, en attendant que des plantations industrielles arrivent à rendement, par l'exploitation des espèces sauvages d'hévéa dans les forêts de l'Afrique centrale. Le Congo belge ouvre le chemin. Avec une décennie de retard et sous une forme moins moderne, le système concessionnaire est aussi introduit au «Congo français», l'appellation de l'Afrique équatoriale française (AEF) jusqu'en 1910. Entre mars et juillet 1899, le ministre des Colonies cède «à titre temporaire», pour une période de trente ans, «les terres vacantes et sans maître» à une quarantaine de sociétés privées. Avatars des compagnies à charte des siècles précédents, ces sociétés vont se partager 70% de la surface de l'AEF. Mais à la différence de leurs soeurs aînées au Congo belge, leur capitalisation sera très pauvre, les fonds effectivement engagés ne représentant qu'un centième des capitaux investis dans tout l'Empire français. Là où les sociétés du Congo belge réalisent de fabuleux profits, les compagnies françaises tirent le diable par la queue et l'Etat par la manche. Parfois, elles n'ont pas même les moyens d'entretenir leur propre force armée et se font «prêter» par l'Etat des «gardes régionaux» pour le maintien de l'ordre. La plupart du temps, elles co-financent le recrutement de «gardes-cercles» (2) , souvent des anciens de l'armée française. L'amalgame para-public, si caractéristique du mercantilisme d'Etat en France, devient tout à fait officiel quand, le 19 mars 1903, une circulaire du commissaire général émile Gentil annonce aux administrateurs coloniaux de l'AEF qu'ils seront désormais notés par rapport au recouvrement de l'impôt de capitation, «payable en caoutchouc par les indigènes».

Dans l'Oubangui-Chari, dix-sept sociétés font la loi sur la moitié du territoire. Elles incarnent le règne de l'Homme blanc, d'autant que l'administration coloniale est des plus faibles. Bangui, où il pleut de février-mars jusqu'en novembre-décembre, ne séduit guère. L'hinterland de cette colonie repoussoir, sans avantages ni moyens, n'est pas plus attrayant. La présence européenne restera modeste: 80 personnes en 1900; 163 (dont 130 Français) en 1915; 1932 Européens en 1921; 4696 en 1931, l'année de l'Exposition coloniale au parc de Vincennes, où la case ovoïde de l'AEF est censée illustrer la «joyeuse diversité» au coeur du continent ... Sur place, la réalité est autre et, de temps en temps, des échos assourdis en parviennent jusqu'en métropole. C'est le cas, par exemple, en janvier 1905 lorsque l'on apprend, avec dix-huit mois de retard, que deux agents coloniaux ont fait sauter un Noir à la dynamite à Fort-Crampel, l'actuel Bambari, pour fêter le 14 juillet. On est loin de la colonisation relativement «civilisée» de l'Afrique de l'Ouest, où un maillage administratif plus serré et des comptoirs commerciaux bien établis se sont opposés à ce que des attributs d'Etat soient cédés à des monopoles privés. La Centrafrique est au coeur des ténèbres. Entre 1890 et 1940, selon une estimation prudente, la moitié de sa population a péri (3) . Même s'il est difficile de faire la part entre la fuite dans la jungle et la baisse de natalité liée aux bouleversements entraînés par la colonisation, entre les victimes de la répression stricto sensu et les victimes de l'épuisement ou des épidémies qui se sont propagées en raison des nouvelles voies de communication, cette hécatombe est une abomination.


L'ordre néo-colonial


Les crimes du passé engagent, à coup sûr, les générations suivantes du côté des victimes puisque celles-ci en subissent les conséquences. Aussi, sans exonérer l'histoire indépendante de la Centrafrique des abus commis par les fils du pays, la RCA était si «mal partie», pour reprendre l'expression de René Dumont, que ses échecs successifs et la confiscation de sa souveraineté par la France n'ont rien d'étonnant. A la fin des années 50, l'abbé Barthélemy Boganda, qui fut le premier prêtre autochtone et aussi, en 1946, le premier député noir du territoire au Palais Bourbon, incarne aux yeux de ses compatriotes tous les espoirs d'un avenir meilleur. Il est né en 1910 à Bobangui, dans la Lobaye - où, à cette époque, pas un seul fonctionnaire colonial n'était installé, quelque 800000 «indigènes» étant laissés à la merci de la Compagnie des caoutchoucs et des produits de la Lobaye et de la Compagnie forestière de Sanga-Oubangui. Celle-ci, La Forestière comme elle était couramment dénommée, porte la responsabilité du meurtre de la mère de Boganda, battue à mort par un milicien pour n'avoir pas livré le lot de caoutchouc exigé. Quant à son mari, il avait déjà «disparu» au cours de l'une des nombreuses opérations punitives menées à Bobangui. Le petit Barthélemy, errant seul dans la brousse, avait été recueilli et confié à des pères spiritains par un sous-officier allemand. Rare privilège dans une colonie très peu «mise en valeur», au point que le taux de scolarisation dans le primaire n'y dépassait pas 1,5% en 1938, «l'enfant miraculé» avait été instruit.

Jusqu'à sa mort en 1959, victime d'un accident ou, comme en sont convaincus la plupart des Centrafricains mais, aussi, l'historien Pierre Kalck (4) , d'un attentat organisé par le «colonat français», il n'aura de cesse de dénoncer les forfaits qui ont décimé la population centrafricaine. En même temps, condition partagée par tous les «évolués» africains, il aura une conscience aiguë des ambiguïtés de son état de «combiné moral», Français noir, «chrétien et fils de païen». Dans une lettre au gouverneur général à Brazzaville, il écrit: «Je veux collaborer dans l'égalité. Et parce que, au nom de vos principes sacrés, je les réclame pour mes frères, me condamnerez-vous? Parce que ces principes sont plus sacrés, ma réclamation est d'autant plus véhémente. Quand on porte atteinte à la liberté d'un Oubanguien, l'élu de l'Oubangui proteste mais le député français souffre aussi, parce que c'est à l'intégrité de la République qu'on porte atteinte.»

Le 13 septembre 1927, un oncle de Boganda et «chef de terre», Mindogon N'gboundoulou, a été exécuté devant la préfecture de la Lobaye parce qu'il avait libéré des habitants de son village jetés en prison. Une semaine plus tard, son épouse meurt de chagrin. A son tour, Jean-Bedel Bokassa est orphelin. Il sera élevé, lui aussi, par des missionnaires français, pour finir à Brazzaville, où il s'enrôlera comme volontaire dans l'armée coloniale. Sans disculper le «soudard» des excès ubuesques de son règne, on ne comprendrait rien à sa singulière épopée, qui culminera en 1977 dans un sacre impérial à la napoléonienne, si l'on ignore la revanche historique et personnelle qu'il estimait avoir à prendre. Cependant, par rapport aux pratiques antérieures des compagnies concessionnaires, le relais pris dans la seconde moitié des années 20 par les sociétés cotonnières, même si leur «privilège d'achat» s'assimilait aussi à un monopole, constituait un progrès. La nouvelle culture de rente était une «culture forcée», dénoncée par l'agronome René Dumont, mais elle ne conférait plus un droit de vie ou de mort sur les Centrafricains. Pour autant, elle n'a pas mis fin aux révoltes. A partir de décembre 1928, à la suite de l'assassinat de son inspirateur, le chef de terre Barka Ngaïnombey, le soulèvement des Gbayas, l'ethnie voisine des Mbakas de la Lobaye, prend l'ampleur d'une insurrection anti-coloniale. Appelée Kongo-Wara, la «guerre du manche de houe» en raison de la forme du bâton de commandement brandi par ses meneurs, elle mobilise quelque 50000 combattants et, en face, un millier de tirailleurs et de gardes régionaux, sans compter la force auxiliaire des 3000 pisteurs et porteurs. Dans sa phase finale, lorsque 10000 irréductibles sont pourchassés jusque dans les grottes où ils se sont retranchés, elle fait des milliers de morts.

L'histoire de la Centrafrique indépendante est davantage connue, puisqu'elle a fait scandale. Barthélemy Boganda mort, les Français de Bangui les plus influents sont intervenus avec insistance auprès des autorités coloniales, à Paris et à Brazzaville, afin que l'instituteur David Dacko, un parent éloigné de Bokassa, devînt président. Ainsi a été écarté le successeur désigné du «père de l'indépendance», le docteur Abel Goumba. Après l'installation de Dacko au pouvoir, Goumba est aussitôt assigné à résidence et son parti est interdit. Très vite, en accord avec l'ex-métropole, une dictature se met en place, qui n'a rien à envier aux pires régimes du continent. Trois mois après l'indépendance, Dacko, qui n'est alors que chef de gouvernement, se fait nommer chef de l'Etat par des députés auxquels, en échange, il «confirme» leur mandat sans obligation de retourner devant le corps électoral. Par la suite, Dacko fera voter toute une série de textes liberticides qui replongent le pays dans les heures les plus sombres de la colonisation: lois sur «la répression des actes de résistance ou de désobéissance aux autorités»; sur les «écrits subversifs»; sur le droit du gouvernement de dissoudre les partis politiques, syndicats ou autres associations «incompatibles avec l'ordre public»; sur «l'internement administratif» des personnes jugées «dangereuses» ... Lorsque, en 1962, Dacko se décide enfin à instruire le procès d'Abel Goumba, l'avocat de celui-ci, Me Marcel Manville, est débarqué du vol pour Bangui à l'escale de Nice, à la demande de Jacques Foccart, secrétaire général de l'Elysée. L'ordre néo-colonial règne en Centrafrique.

Cependant, tout entouré qu'il est de conseillers français, officiels ou occultes, le président sent les rênes du pouvoir lui glisser des mains. Dès 1961, Paris impose à son ex-colonie un «programme de redressement économique». Mais la corruption s'y étend comme un feu de brousse. Pour ne pas encombrer les prisons, il est décidé que seuls sont sanctionnés par des peines de réclusion les détournements supérieurs à 250000 francs CFA, soit vingt fois le salaire annuel moyen de l'époque. Néanmoins, une vingtaine de préfets et de sous-préfets se retrouvent entre 1963 et 1965 derrière les barreaux. Du haut en bas de l'appareil de l'Etat, caparaçonnés de privilèges, les fonctionnaires forment une caste parasitaire vivant des fonds d'aide au développement, sur le dos des paysans. «Le seul résultat de la politique agricole en Centrafrique a été de faire naître, au contact avec une population misérable, une nouvelle classe de privilégiés rémunérés sur des fonds publics», conclut en 1965 René Dumont au terme d'une mission d'évaluation. L'impôt écrase les paysans, astreints à la culture du coton. Mais la France, dont quelque 6000 ressortissants vivent alors - très bien - à Bangui, ferme les yeux et boucle les fins de mois du régime à coups de rallonges budgétaires.

Toujours dans le besoin, David Dacko cherche son salut dans une fuite en avant qui le perdra. Fin 1963, il demande à la Chambre des députés que son mandat soit porté de cinq à sept ans et qu'il soit dorénavant élu au suffrage universel. En janvier 1964, candidat unique, il se fait plébisciter, sans fausse modestie, par la totalité des votants ... Le 29 septembre 1964, plus que jamais en quête d'appuis, il reconnaît la Chine populaire et appelle de ses voeux une «coopération privilégiée entre Bangui et Pékin». A Paris, on sourcille. Enfin, le 15 janvier 1965, le président centrafricain lance un «emprunt national obligatoire», qui revient à doubler l'impôt de capitation. Or, sur les 500 millions de francs CFA que devait rapporter ce hold-up fiscal, seuls 182 millions rentrent dans les caisses de l'Etat. A la fin de l'année 1965, conscient de son incapacité à gouverner le pays, David Dacko sombre dans une profonde dépression. Le pouvoir est à prendre, l'armée l'a compris.


L'ère Bokassa


Le président s'était résigné à passer la main au commandant de la gendarmerie, le général Jean Izamo, mais ce dernier se fait devancer par le colonel Jean-Bedel Bokassa, chef d'Etat-major des armées. Le 31 décembre 1965, dans la nuit de la Saint-Sylvestre, l'ex-capitaine de la «coloniale» et un groupe de jeunes officiers prennent le pouvoir sans difficulté, éliminent Izamo ainsi que quelques fortes têtes dans l'entourage de Dacko. Ils proclament l'avènement d'une «République assainie». Les Centrafricains accueillent avec soulagement, sinon enthousiasme, la junte qui se donne pour mission d'éradiquer la corruption et de remettre le pays au travail. Jusqu'en 1970, le nouveau régime saura conserver cette popularité initiale, l'«Opération Bokassa», lancée pour redresser l'économie et améliorer le sort des paysans, soit 90% de la population, se révélant un succès volontariste, quoique dépourvu de méthode. La France, qui a d'abord boudé le tombeur de Dacko, finit par accepter Bokassa. En 1966, de Gaulle le traitait de «couillon» avec lequel «on ne pourra jamais rien faire» et refusait de le recevoir. Trois ans plus tard, il voit en lui un «brave bougre», à qui Jacques Foccart fait rendre, lors de sa première visite officielle à Paris, des honneurs exceptionnels.

A l'instar du Général, Georges Pompidou oscillera entre l'exaspération la plus totale et une certaine sympathie pour Bokassa. Et, plus encore que son prédécesseur, il laissera à Foccart le soin de définir la politique française en Centrafrique. Invoquant constamment la «francophilie» de Bokassa, qui possède au demeurant la nationalité française et la revendique en public, Foccart fixe pour ligne de conduite de ne pas contrarier le président centrafricain, quelles que soient ses sautes d'humeur et ses extravagances. Cette coupable indulgence s'accroît encore à partir de 1974, après l'élection de Valéry Giscard d'Estaing, en raison de la passion cynégétique du président, depuis longtemps grand chasseur en Centrafrique et, bientôt, «cher parent» de Bokassa. Oublieux des belles résolutions de la Saint-Sylvestre, l'auto-proclamé maréchal centrafricain se livrera en toute impunité au saccage de l'économie nationale, la répression alimentée par sa paranoïa aiguë allant crescendo au fil des ans. Or, jamais la France ne remettra en cause son «indéfectible amitié avec la Centrafrique et son président à vie», selon la formule consacrée par tant de banquets officiels. Au contraire, chacune des nombreuses crises entre Paris et Bangui, qui jalonnent les années 70, se solde par un cadeau de réconciliation, aéronef ou aide budgétaire. Quant au sacre de Bokassa Ier, le 4 décembre 1977 - cette «bouffonnerie tropicale», aux yeux du monde - , il est organisé avec le concours financier et logistique des autorités françaises, l'Elysée en tête. Ce n'est qu'en 1979, après la répression sanglante de manifestations d'élèves à Bangui et sous la menace d'un rapprochement de Bokassa avec le colonel Kadhafi, que Valéry Giscard d'Estaing rompt avec son protégé. Or, quand le chef de l'Etat français fait «débarquer» le dictateur, l'Etat centrafricain n'existe plus, son élite a été décimée et son développement est durablement compromis.


De Barracuda aux casques bleus


Le retour de David Dacko, ramené à Bangui le 20 septembre 1979 dans les soutes d'un Transall bourré de parachutistes français, fonde le «syndrome Barracuda» (5), l'infantilisation d'un peuple dépossédé de son histoire jusque dans sa révolte contre le tyran. A Paris, on a choisi de remettre en place le président renversé en 1965 au prétexte qu'il serait toujours «investi de la légitimité d'un mandat interrompu de force». Or, l'intéressé est le premier à hésiter, doutant lui-même de sa qualité de chef d'Etat. A Bangui, la population accepte mal de se voir imposer un homme dont elle garde le pire souvenir. Très vite, manifestations et protestations se succèdent. Les militaires français envoyés sur place dans le cadre de l'opération Barracuda, qui devaient rapidement plier bagage, s'y installent à demeure. Afin d'obvier à l'évident manque d'autorité de l'ex-nouveau président, les services secrets (SDECE) s'activent pour lui trouver un «tuteur». Le 2 décembre 1980, le colonel Jean-Claude Mantion arrive dans la capitale centrafricaine. Il a pour mission de protéger Dacko, surtout de lui-même. Mission impossible: le chef de l'Etat craque à nouveau, sous la pression d'une opposition virulente et d'une population avide de changement, après treize ans de despotisme. En septembre 1981 - acte insolite - Dacko prévient son ange gardien français qu'il remettra, de son plein gré, le pouvoir au général André Kolingba. Il demande au colonel Mantion, surtout, de ne pas intervenir et de prévenir Paris de ce putsch consenti. L'officier français change ainsi de patron et, au fil des ans, aussi de mission. Il deviendra le conseiller du président dans tous les domaines, même si la sécurité reste son champ de prédilection. André Kolingba étant un personnage plutôt falot, il finira même par être le vrai maître du pays. Or, si les méthodes de Mantion - surnommé «Lucky Luke» - agacent à Paris, nul ne songe à rapatrier un agent aussi influent et, après tout, respectueux de l'unique consigne qui lui a été donnée par sa hiérarchie: maintenir l'ordre et éviter toute déstabilisation de la Centrafrique, où sont installées deux bases militaires - à Bangui et à Bouar - d'une importance capitale, à l'époque, pour les forces «pré-positionnées» en Afrique.

Comme ses pairs en Afrique francophone, André Kolingba engage en 1990, sous la pression conjuguée de son opposition et des bailleurs de fonds, un lent processus de démocratisation. Après la chute du mur de Berlin, qui l'a obligée à une «Paristroïka» dans ses anciennes colonies africaines, la France se convertit aux bienfaits du verdict des urnes. Dans le nouveau contexte international, son «pro-consul» à Bangui fait mauvaise figure. Au terme d'un psychodrame de plusieurs mois entre l'ambassadeur Alain Pallu de Beaupuy, chargé d'ouvrir la voie à une transition démocratique en Centrafrique, et le colonel du SDECE, garant de l'ordre, les deux hommes sont rappelés à Paris, l'agent malade, le diplomate à bout de nerfs. En septembre 1993, le général Kolingba est battu, au second tour, par Ange-Félix Patassé, un ancien premier ministre de Bokassa, lequel est d'ailleurs grâcié et libéré à la veille du scrutin. La France s'est démenée pour assurer la logistique et garantir la régularité d'une élection, «exemplaire» aux yeux de la communauté internationale. C'était le but. Que l'heureux élu ait été dans le passé violemment anti-français, qu'il ait organisé le couronnement de Bokassa, son mentor politique (auquel il s'efforce de ressembler jusqu'à la limite du mimétisme), qu'il soit démagogue à souhait, ayant fait campagne en promettant des «usines à fabriquer des billets de banque», importe peu. Paris veut faire la preuve de sa «nouvelle politique africaine», fondée sur la non-ingérence dans les affaires intérieures de pays désormais considérés comme pleinement indépendants.

C'est la première étape du désengagement, la démocratie octroyée par la France étant le cadeau d'adieu de l'ex-puissance de tutelle. Qui cherche à partir avec une bonne conscience. Cependant, l'héritage du passé la rattrape: composée en bonne partie de Yakomas, l'ethnie de l'ex-président Kolingba, les Forces armées centrafricaines se mutinent à répétition contre le pouvoir d'Ange-Félix Patassé dont la Garde présidentielle, pléthorique, est constituée presque exclusivement de Kabas originaires de son fief septentrional. Dans un pays qui se croyait «détribalisé», uni par une langue nationale - le sango - réellement véhiculaire, la tension entre les «riverains» du fleuve et les «savaniers» de l'intérieur ne cessera de monter.

Présent sur place, militairement, Paris ne peut pas ne pas intervenir. En 1996 et en 1997, ses «Barracudas» - rebaptisés éléments français d'assistance opérationnelle (EFAO) - évacuent non seulement les expatriés en danger mais sauvent aussi, à plusieurs reprises, le régime en place. Le choix est cornélien: faut-il assister, l'arme au pied, à la prise de pouvoir des mutins, au risque de se voir reprocher le lâchage d'un président démocratiquement élu et longtemps considéré comme anti-français? Ou, quitte à se rhabiller en «gendarme de l'Afrique», faut-il voler au secours d'Ange-Félix Patassé, même si celui-ci multiplie les abus de pouvoir (jusqu'au meurtre d'un opposant sur un terrain vague derrière le palais présidentiel) sous couvert de sa légitimité électorale? En pleine cohabitation, l'Elysée et Matignon se mettent d'accord pour sortir du piège grâce à un mouvement en deux temps. D'abord, en portant sa présence militaire de 1400 à 2300 hommes, la France maintient «l'ordre constitutionnel» à Bangui, au besoin par les armes. Puis, dans un deuxième temps, à la faveur d'une stabilisation provisoire de la situation, elle tentera de passer le relais à une force internationale d'interposition pour sortir du piège par le retrait définitif de ses troupes.

Le scénario subira de nombreuses adaptations, la descente aux enfers de la Centrafrique s'avérant plus difficile à enrayer que prévu. Par ailleurs, les Etats-Unis s'opposent au Conseil de sécurité à l'envoi de casques bleus à Bangui, pour des raisons de coûts. Mais le sommet franco-africain de Ouagadougou, qui se tient début décembre 1996 sur fond d'une troisième mutinerie à Bangui, permet d'amorcer une «solution africaine». A la demande de la France, prête à assumer intégralement les frais de l'opération, six pays d'Afrique francophone (6) mettent sur pied la Mission inter-africaine de stabilisation à Bangui (Misab). Dès janvier 1997, sous la houlette de l'ancien chef de l'Etat malien, le général Amadou Toumani Touré, un accord-cadre est signé par le gouvernement et les mutins en Centrafrique. En février, la Misab s'installe à Bangui, aidée par la logistique de l'armée française. Celle-ci passe ainsi en deuxième ligne et, sauf en cas de défaillance des soldats de la paix africains, comme le 19 juin, les troupes françaises ne se déploieront plus dans la capitale centrafricaine pour le maintien de l'ordre.

A l'abri d'une haie d'auxiliaires africains, l'armée française entame alors son retrait d'un pays hanté par le spectre d'une guerre civile. Le 31 juillet 1997, le ministre de la Défense, Alain Richard, se rend à Bangui pour expliquer à Ange-Félix Patassé que, «dans le cadre du reformatage global de l'armée française et de la réorganisation de son dispositif pré-positionné en Afrique», Paris a décidé de fermer ses bases en Centrafrique. Nullement dupe du prétexte invoqué, d'autant que la France maintient son implantation au Tchad voisin où l'opération épervier est appelée à se pérenniser, le président de la Centrafrique se borne à «prendre acte» du fait accompli. En réalité, il enrage et, se sentant «lâché», se livrera fin septembre à un chantage maladroit, qui ne fera que précipiter le mouvement. Il somme l'armée française de quitter la RCA au plus vite, Bouar dès le 15 octobre, Bangui un mois plus tard. Au lieu de prendre le temps de la négociation et de faire payer à la France son «ticket de sortie», il menace de mettre les EFAO à la porte. Finalement, les troupes françaises fermeront Bouar à la mi-décembre et quitteront Bangui à la mi-avril 1998. De leur présence séculaire, il ne restera que quelques bâtiments et du matériel «réformé». Depuis le temps où les commandants de cercles les ont ralliés en leur offrant des «bakayas» - des perles de verre - , les responsables centrafricains ne semblent pas avoir appris grand-chose ...


Une relève de transition


Sous peine de se voir rappeler ses turpitudes du passé, la France a dû assurer en Centrafrique une relève de transition. Car si un bain de sang s'y était produit peu après son départ, la responsabilité lui en aurait été imputée - à juste titre au regard de l'écrasante tutelle exercée à Bangui pendant un siècle. Le 27 mars 1998, l'intense lobbying français au sein des Nations unies permet de franchir l'avant-dernière étape d'un retrait en bon ordre. Par un vote unanime, le Conseil de sécurité décide l'envoi d'une force de 1350 casques bleus en Centrafrique, en remplacement de la Misab. C'est un succès de taille pour Paris, car la Mission des Nations unies en Centrafrique (Minurca) est la première force de maintien de la paix déployée par l'ONU en Afrique depuis la débâcle au Rwanda, où ses casques bleus n'avaient pas pu empêcher le massacre de centaines de milliers de Tutsis. Aussi, l'ONU exige-t-elle un gage: la France doit se charger de la logistique de la Minurca. Une unité française de soutien, forte de près de 200 hommes, reste ainsi sur place, sous le béret bleu de l'ONU, à la surprise des Banguissois, étonnés de croiser des «Barracudas déguisés». Mais à la faveur du premier renouvellement du mandat de l'ONU, le 28 février 1999, Paris met fin à ce jeu de bonneteau: le dernier soldat français quitte la Centrafrique, cette fois-ci pour de bon.

Vu de Paris, c'est bien joué. Vu de New York, depuis le siège de l'ONU, on pouvait se demander s'il fallait reprendre le fardeau d'un pays à l'histoire aussi lourdement chargée et surtout, à moins de vouloir le remettre sous tutelle pendant un siècle, comment on allait pouvoir s'en désengager. Enfin, vu de Bangui, le monde rétrécit malgré l'internationalisation des derniers témoins agrippés par la manche: devenu une escale rare, ce pays enclavé au coeur du continent n'a plus de relations postales avec l'extérieur; plus d'Etat dont «l'autorité porterait plus loin qu'une flèche», comme l'exprimaient les explorateurs; plus de territoire sûr; plus d'économie «formelle»; et, pire que tout, apparemment même plus d'existence dans le coeur et dans l'esprit de ses habitants. Manipulés par des politiciens apprentis-sorciers, ceux-ci se définissent désormais comme Gbakas, Yakomas, Gbayas, Mandjas, Zandés ou Kabas plutôt que comme Centrafricains. En voie de «retribalisation», la RCA est une bulle dans la mondialisation. Si elle devait éclater, la France ne serait éclaboussée que de très loin. Au vu de l'histoire commune des deux pays, ce serait à la fois injuste et immoral.

L'ex-puissance néo-coloniale doit aujourd'hui quitter ses anciennes possessions d'Afrique sur la pointe des pieds, pour ne pas y être rattrapée par son passé au moment précis où elle le renie. A cet égard, la Centrafrique constitue un cas d'école qui pourrait s'appliquer à d'autres pays africains abritant des bases françaises. A commencer par Djibouti, la plus grande implantation militaire sur le continent. Lucarne française sur la mer Rouge, la péninsule Arabique et le Proche-Orient, Djibouti, à cause de sa plus-value géopolitique, échappe partiellement à la logique de l'abandon. Cependant, si les tensions entre Issas et Afars réduisaient les militaires français à n'être que les spectateurs impuissants de tueries intercommunautaires, la France n'aurait pas d'autre choix que celui du repli. Au printemps 2000, Paris a éloigné cette perspective en favorisant en coulisse un partage du pouvoir entre le régime en place, dominé par les Issas, et le FRUD (Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie), le mouvement rebelle à majorité Afar. Rien ne garantit cependant la viabilité de ce compromis.

Au Tchad, au Gabon, en Côte-d'Ivoire et au Sénégal, les bases de la France ne font déjà plus illusion. Dans ces pays, au moins depuis le putsch de Noël 1999 à Abidjan, plus personne n'ignore que le «pré-positionnement» des forces françaises obéit désormais davantage à un besoin d'évasion de la future armée professionnelle, qui dépend des «tournantes» sur ses bases d'outre-mer pour son recrutement, qu'à une logique de tête de pont en vue de défendre la «présence française» sur le continent. Dans ces conditions, le «scénario centrafricain» a valeur de modèle, surtout en cas de déstabilisation interne. Qui, en effet, croit aujourd'hui encore que le contingent français à Libreville interviendrait en faveur du régime d'Omar Bongo en cas de contestation armée au Gabon? Du reste, comment pourrait-il en être autrement eu égard à la nature des guerres civiles africaines et compte tenu du bilan - indéfendable - du régime en question? L'opinion publique française n'est plus prête à accepter les équipées néo-coloniales et à couvrir de silence le soutien militaire apporté à un satrape tropical. D'ailleurs, plutôt que de remettre un doigt dans l'engrenage, elle a laissé brûler Brazzaville, l'ex-capitale de la France libre. Quant à Bangui, elle ne s'est même pas rendu compte que ses soldats étaient sortis de cette impasse séculaire à reculons ...