POLITIQUE INTERNATIONALE N° 123 - PRINTEMPS 2009

QUI SONT LES NEO-TALIBAN?

Article de Didier CHAUDET


Pendant quelques années, il flotta sur l'Afghanistan comme un parfum de victoire : les Taliban (1) avaient été mis en déroute en un temps record et à moindres frais. La chute du mollah Omar n'avait en effet mobilisé, en sus des bombardements aériens, que 426 Américains (316 soldats des forces spéciales et 110 officiers de la CIA). Quant aux forces afghanes anti-Taliban, elles n'avaient coûté « que » 70 millions de dollars (2). Une affaire, en somme. Pour les Américains comme pour le reste de la communauté internationale, la cause paraissait entendue.Pourtant, aujourd'hui, force est de constater que l'ennemi est toujours là, empêchant la reconstruction du pays. En Europe, on parle encore des Taliban, comme si l'on n'avait affaire qu'à la jacquerie des anciens fidèles du mollah Omar. La situation est, hélas, autrement plus complexe. 
Le nouveau visage des Taliban
Les « néo-Taliban », pour reprendre la terminologie des analystes américains, se trouvent au coeur d'une insurrection déstabilisatrice pour l'État afghan renaissant. Selon les informations fournies par l'Isaf (Force internationale d'assistance et de sécurité), l'Otan et des sources ministérielles américaines (Pentagone et Département d'État) (3), ils seraient environ 17 000 sur le terrain à combattre la présence étrangère. Le ministre afghan de l'Intérieur, quant à lui, a donné le chiffre de 15 000 (4).
Portrait de l'ennemi post-11 Septembre en Afghanistan
Le mouvement actuel présente de nombreuses similitudes avec l'organisation « historique », à commencer par son fort enracinement dans la population pachtoune - le principal groupe ethno-linguistique du pays. Depuis toujours les Pachtounes ont dominé l'État afghan. Aujourd'hui, ils se sentent maltraités et humiliés par un pouvoir politique majoritairement aux mains des Ouzbeks et des Tadjiks originaires du Nord. Le président Karzaï, lui-même pachtoune, est considéré comme une marionnette aux mains de l'Alliance du Nord, le groupe armé qui s'est battu pour chasser les Taliban du pouvoir. Aux yeux des Pachtounes, les néo-Taliban, comme les Taliban des années 1990, apparaissent comme le symbole de l'ordre face à un appareil étatique jugé corrompu et impuissant. Dans la région de Helmand, par exemple, largement sous influence néo-talibane, l'administration locale était devenue si inefficace qu'elle était considérée comme inexistante (5). Une telle situation a joué en faveur des insurgés. 
Mais les néo-Taliban post-2001 présentent également des différences notables par rapport à leurs aînés. Tout d'abord, ce ne sont plus les mêmes hommes. Une nouvelle génération est désormais aux commandes. Il n'y a guère que l'élite des Taliban historiques réfugiée au Pakistan, dont le mollah Omar, qui soit encore engagée dans la lutte. Les Taliban nouvelle version sont plus pragmatiques : ils utilisent la technologie à des fins de propagande, à l'instar d'Al Qaïda ; et ils ne cherchent pas à imposer par la force des décisions qui pourraient pousser les territoires conquis à la rébellion. Ainsi, lorsqu'ils ont compris que des villages pachtounes étaient prêts à se battre afin de défendre l'accès à l'éducation pour leurs enfants, les néo-Taliban n'ont pas fermé les écoles. Au contraire : ils ont promis d'en ouvrir de nouvelles - une réaction inimaginable sous le règne du mollah Omar. 
Outre le changement de génération, le mouvement n'a plus la même structure que par le passé. Constituée en « Émirat », l'organisation des années 1990 était hiérarchisée. Ce n'est plus le cas aujourd'hui : si le mollah Omar continue sans doute d'exercer une certaine influence, les néo-Taliban sont désormais fortement décentralisés. Ce sont des bandes indépendantes qui donnent au mouvement sa vitalité actuelle. Elles se coordonnent entre elles le temps d'une campagne, mais chacune reste maîtresse de sa propre stratégie sur le terrain. 
En quelques années, les néo-Taliban se sont imposés sur une large portion du territoire afghan. Le travail de recrutement a commencé dès 2002. Au printemps 2003, ils étaient déjà assez puissants pour attaquer des bases américaines. Pendant l'été suivant, ils ont réussi à s'emparer d'une province entière, Zabul, proche de la frontière avec le Pakistan. Depuis, ils ont pris totalement ou partiellement le contrôle de plusieurs zones et n'ont jamais été repoussés en zone tribale pakistanaise. Alors qu'en 2004 les autorités américaines annonçaient leur mort, en 2005 les néo-Taliban refaisaient le plein de combattants au terme d'une vaste campagne d'enrôlement. Entre 2005 et 2006, les attentats suicides ont été multipliés par six, et les attaques en général par trois (6), et cela malgré la présence sur le théâtre d'opérations des meilleures armées du monde. Un tel succès n'aurait pas été possible s'ils n'avaient pas réussi à gagner la confiance d'une partie de la population qui voit en eux aussi bien le fer de lance du nationalisme afghan qu'un espoir islamiste. 
Les néo-Taliban et Al Qaïda
Cette description des néo-Taliban ne serait pas complète sans une analyse claire de leur positionnement idéologique. Il s'agit surtout de savoir si les buts de l'insurrection et ceux d'Oussama Ben Laden continuent à coïncider. Déjà, dans les années 1990, la garde rapprochée du mollah Omar n'était pas unie dans son soutien à Al Qaïda, les plus hostiles étant même tentés d'expulser les leaders de l'organisation terroriste. Les relations étaient parfois tendues entre certains djihadistes (7) étrangers, qui considéraient leurs hôtes comme des ignorants et des barbares, et certains Taliban, qui s'agaçaient des déclarations belliqueuses de Ben Laden. Une action américaine allait les réconcilier définitivement : dans le cadre de l'opération Infinite Reach, visant à répondre aux attentats djihadistes contre les ambassades de Nairobi et de Dar-es-Salaam en 1998, quatre camps d'entraînement ont été bombardés en territoire afghan. Jugeant qu'il s'agissait là d'une attaque contre l'« Émirat » afghan, les Taliban, se sentant agressés, ont décidé d'assurer la protection de Ben Laden. 
Qu'en est-il aujourd'hui ? Les déclarations du mollah Omar après 2001 montrent que les néo-Taliban sont aussi divisés que l'étaient les Taliban historiques avant eux. En 2003, il prononce deux fatwas à la tonalité clairement djihadiste, en partie en réaction à la guerre en Irak. Il décrète la guerre sainte non seulement contre les États-Unis, mais également contre tout Afghan travaillant directement ou indirectement avec les Américains ou le gouvernement Karzaï. Cette catégorie de citoyens, considérés comme « infidèles », est censée mériter la mort, selon une logique proche de celle d'Al Qaïda (8). Pourtant, en 2008, le même mollah Omar déclare qu'il poursuit des objectifs purement nationaux et qu'il ne s'opposerait pas à des pourparlers avec le gouvernement Karzaï (9). Un tel discours a rendu furieux les djihadistes étrangers et redonné espoir aux membres de la coalition qui misent sur de possibles divisions au sein de la mouvance néo-talibane. Que ceux-ci, toutefois, ne se fassent pas d'illusions : au-delà des divergences apparentes, la jeune génération se calque sur l'idéologie d'Al Qaïda. Bien entendu, s'ils se servent de la phraséologie de Ben Laden, c'est en partie pour attirer les fonds des sympathisants pro-djihadistes vivant dans les pays du Golfe. Mais cette « al qaïdisation » du phénomène néo-taliban n'est pas feinte pour autant. Aujourd'hui, les insurgés afghans reprennent à leur compte des méthodes djihadistes jusque-là inutilisées, comme l'attentat suicide. Ils accueillent également à bras ouverts les fondamentalistes étrangers venant combattre pour leur cause. On est donc loin d'une division stricte entre des néo-Taliban uniquement intéressés par leur pays et une mouvance djihadiste internationale.
Les néo-Taliban, une menace pour l'ensemble de la Grande Asie centrale
Au-delà de l'Afghanistan, la menace néo-talibane plane également sur le Pakistan et les pays d'Asie centrale post-soviétique.
La talibanisation des Pachtounes du Pakistan
Les territoires majoritairement pachtounes du Pakistan, de la FATA (Région tribale fédéralement administrée) à la NWFP (Province de la frontière du Nord-Ouest), constituent la zone d'action privilégiée de ceux que l'on pourrait appeler les néo-Taliban pakistanais. La minorité pachtoune du Baloutchistan offre également une base de repli et de recrutement pour les néo-Taliban d'Afghanistan. C'est à Quetta, la capitale de cette province, qu'auraient trouvé refuge les leaders historiques du mouvement, y compris le mollah Omar. Ce point confirme ce que l'on sait déjà : le phénomène des Taliban, puis des néo-Taliban, s'appuie clairement sur le nationalisme pachtoune. L'autre point commun à l'ensemble de ces territoires c'est qu'Islamabad n'y est plus la seule autorité. Même les services secrets pakistanais ont le plus grand mal à s'implanter à Quetta ainsi que sur l'ensemble du territoire baloutche (10). La région tribale est tout particulièrement touchée par la révolte des éléments pakistanais talibanisés, ce qui complique d'autant la lutte contre les néo-Taliban afghans. Non seulement parce que ces zones, limitrophes de l'Afghanistan, offrent à l'ennemi une base arrière commode, mais aussi parce que les néo-Taliban pakistanais prennent régulièrement pour cible les convois de ravitaillement destinés aux troupes internationales. C'est par la passe de Khyber, dans la NWFP, que transitent 75 % de l'approvisionnement américain, dont 40 % du carburant (11). Loin d'être secondaires, les éléments pakistanais talibanisés sont donc bien une arme essentielle aux mains des néo-Taliban afghans.
Les insurgés pakistanais se sont fédérés autour de deux grandes organisations : le TNSM (Tehrik-i-Nafaz-i-Shariat-i-Mohammadi, Mouvement pour l'application des lois islamiques) et le TTP (Tehrik-i-Taliban Pakistan, Mouvement des Taliban pakistanais). Bien qu'elles divergent sur certaines questions idéologiques, elles ont toutes deux été conquises par la vision du monde du mollah Omar et souhaitent l'imposer dans leur propre fief.
Créé en 1989 par Sufi Mohammed, un activiste islamiste qui avait combattu les Soviétiques aux côtés des Afghans dans les années 1980, le TNSM s'est surtout développé dans la NWFP. En 1994, il s'est emparé par la force du district de Malakand et y a imposé la Charia. Des combattants afghans ont aidé les intégristes pakistanais à vaincre militairement. La paix n'a été rétablie que lorsque les autorités pakistanaises ont accepté de reconnaître la Charia comme seule loi légitime dans cette zone. Pendant les années 1990, le mouvement s'est renforcé et a forgé des liens fusionnels avec les Taliban. Ainsi, lorsque les Américains sont intervenus en 2001, Mohammed a levé 7 000 à 8 000 volontaires pachtounes pakistanais pour aller défendre l'Émirat en péril (12). Cette troupe improvisée fut écrasée sur le terrain, annihilant pour quelques années l'influence néfaste du TNSM, et entraînant l'arrestation de son leader. Le mouvement n'a retrouvé une certaine vigueur qu'en 2005. 
Quant au TTP, il est officiellement né le 14 décembre 2007 de l'union des groupes pachtounes pakistanais qui s'étaient identifiés au combat des néo-Taliban afghans après 2001. En lutte contre les autorités pakistanaises, ses militants ont fini par se rendre maîtres de certains territoires pachtounes, situés en zone tribale. Ils constituent également une force militaire non négligeable sur le champ de bataille afghan. Fait intéressant, le groupe ne s'est pas inféodé au mollah Omar et a préféré se doter de son propre leader : Baitullah Meshud (13). C'est ce chef de guerre talibanisé qui a réussi à chasser l'armée pakistanaise d'une partie du Waziristan. Il aurait sous ses ordres au moins 20 000 combattants (14). Comme la majorité des Pachtounes pakistanais engagés dans la lutte armée contre Islamabad, il est idéologiquement très proche des néo-Taliban : comme eux, il est influencé par les djihadistes d'Al Qaïda, dont il a adopté les méthodes et la phraséologie. Mais il sait se montrer pragmatique. D'où des tensions avec le TNSM qui, en 2007, avait interdit l'éducation des filles dans la vallée de Swat (NWFP). À l'image de leurs homologues afghans, les néo-Taliban pakistanais ne forment pas une organisation pyramidale. Il s'agit d'une coalition de groupes relativement autonomes, dont l'éradication prendra sans doute du temps.
Les alliés centre-asiatiques des néo-Taliban (15)
Le Pakistan n'est pas le seul pays touché par le phénomène. Les insurgés pachtounes soutiennent aussi des djihadistes centre-asiatiques pro-Taliban. À l'époque de l'Émirat afghan, le mollah Omar avait offert un refuge au Mouvement islamique d'Ouzbékistan (MIO) de Juma Namangani - une organisation qui a longtemps représenté un défi sécuritaire majeur pour les pays d'Asie centrale. Entre 1999 et 2001, Namangani a organisé une série d'incursions militaires au Kirghizistan et en Ouzbékistan. Durablement affaibli par l'intervention américaine de 2001, l'extrémisme ouzbek est en train de renaître de ses cendres. Il est  représenté par deux groupes : le MIO historique et l'Union du djihad islamique (UDI).
La défaite du mollah Omar en 2001 a porté un coup très dur au MIO : Namangani est mort au combat ; les djihadistes ont perdu le contrôle du trafic de drogue entre l'Afghanistan et l'Asie centrale ; et leurs camps d'entraînement ont disparu sous les bombes américaines. Pis encore : l'éloignement géographique, imposé par la fuite vers la zone pachtoune pakistanaise, a entraîné une perte d'influence de la hiérarchie du MIO sur le réseau des cellules dormantes implantées en Asie centrale lors des incursions de 1999 et 2000. Enfin, le nouveau leader du mouvement, Tahir Yuldashev - le gourou idéologique des djihadistes ouzbeks - n'a pas su maintenir la cohésion du groupe. Un certain nombre de combattants ont même fait défection au lendemain de la chute des Taliban. Le mouvement est néanmoins parvenu à se restructurer et à reconstituer une base au Waziristan du Sud en se plaçant sous la protection de Meshud. Malgré des tensions entre néo-Taliban, qui ont parfois dégénéré en affrontements armés sans gravité, le MIO est resté implanté dans la région, entre Waziristan du Sud et Waziristan du Nord et est devenu l'un des ennemis les plus redoutables de l'armée pakistanaise. Aujourd'hui, les djihadistes ouzbeks sont les supplétifs des néo-Taliban pakistanais ; ils sont également présents sur le champ de bataille afghan et opèrent ponctuellement par le biais d'attentats suicides. Ils clament toujours haut et fort leur désir de frapper en Asie centrale.
En 2002, un certain nombre de djihadistes ouzbeks ont décidé de quitter le mouvement historique pour créer l'UDI. Ce groupe se présente comme plus djihadiste que celui de Tahir Yuldashev. Il s'est fait remarquer par sa plus grande présence sur le terrain afghan. C'est lui, aussi, qui a fomenté les premiers attentats suicides et les premières attaques contre des représentations étrangères (israélienne et américaine) en Ouzbékistan, en 2004. L'identification avec les objectifs des néo-Taliban afghans est bien réelle. Ainsi, en septembre 2007, une cellule de l'UDI a été arrêtée alors qu'elle s'apprêtait à mener des actions terroristes en Allemagne, dans le but de pousser Berlin à rapatrier ses soldats présents en Afghanistan. 
Comment gérer la menace ?
Face à l'ampleur de la menace, deux priorités s'imposent aux Occidentaux : sécuriser le ravitaillement des troupes engagées en Afghanistan et conjurer les risques d'instabilité régionale. Pour cela, il faut faire du Pakistan un allié sûr, garder un pied en Asie centrale et inciter les grandes puissances de la zone à adopter une conduite plus responsable.
Faire du Pakistan un allié sûr
À première vue, le projet peut sembler incongru. Après tout, Islamabad n'a-t-il pas été le principal soutien des Taliban tout au long des années 1990 ? Et ce n'est un mystère pour personne qu'une partie de l'élite militaire pakistanaise considère les néo-Taliban comme un moindre mal comparé au régime en place à Kaboul (16). D'où l'idée, évoquée par certains analystes et responsables politiques (et Barack Obama lui-même), de frapper les positions djihadistes en territoire pakistanais, avec ou sans le feu vert d'Islamabad. L'administration Bush l'a déjà fait, à l'aide de drones et de commandos héliportés, jusque-là avec l'assentiment pakistanais semble-t-il (17). Mais un ordre aurait été signé, approuvant en cas de besoin l'envoi de soldats - et cela, sans demander l'autorisation pakistanaise (18).
D'un point de vue militaire, le raisonnement se tient. Mais il n'est pas sans danger : loin d'inciter les militaires pakistanais à une efficacité accrue, une telle ingérence dans les affaires intérieures du pays risque, à terme, de les pousser dans les bras des néo-Taliban. Si le Pakistan n'a pas, jusqu'à présent, montré une détermination à toute épreuve dans la guerre contre le terrorisme, c'est parce que Islamabad ne voit pas dans les insurgés afghans un réel danger au regard de ses intérêts nationaux. De fait, ce pays se sent menacé de démembrement aussi bien par l'Inde, l'ennemi héréditaire, que par l'Afghanistan, qui n'a jamais reconnu la ligne Durand (la frontière afghano-pakistanaise). Tant que les craintes d'Islamabad sur son intégrité territoriale ne seront pas levées, tant que le problème cachemiri ne sera pas réglé, le Pakistan continuera à se méfier davantage de ses voisins que du radicalisme islamiste. Or il est clair que la victoire sur les néo-Taliban passe par une victoire en territoire pakistanais, avec la coopération de l'armée locale. D'autant que les services de sécurité pakistanais sont irremplaçables si l'on veut entrer en contact avec des néo-Taliban « modérés », prêts à négocier avec Karzaï. Compte tenu de l'importance du Pakistan pour l'approvisionnement des troupes internationales, le soutien plein et entier d'Islamabad est tout simplement vital. 
Pour y parvenir, un « processus de paix » afghano-pakistano-indien, assorti d'un engagement résolu de Washington, est nécessaire. L'administration Bush a indirectement ouvert la voie à une telle avancée en renforçant ses liens diplomatiques avec New Delhi. L'administration Obama pourrait profiter de cette nouvelle amitié et tenter d'obtenir la coopération de l'Inde sur ce dossier. Certes, un processus de paix prendra nécessairement du temps, mais ce serait un signal fort adressé aux élites pakistanaises - un signal qui leur permettrait enfin de réaliser que l'Occident n'est pas leur ennemi.
Conserver des bases en Asie centrale 
En attendant, les troupes de la coalition doivent être approvisionnées coûte que coûte. La voie pakistanaise, on l'a vu, est des plus incertaines et il serait suicidaire de ne miser que sur elle. Quant à un éventuel passage par l'Iran, il est préférable d'y renoncer en raison des tensions actuelles sur la question nucléaire. La seule solution envisageable est donc l'Asie centrale. Seul problème : Moscou et Pékin s'opposent avec véhémence à toute présence américaine dans la zone. Si Washington a perdu la base « K2 » en Ouzbékistan en 2005, c'est en partie à cause des pressions diplomatiques russo-chinoises. De même, il apparaît clairement que c'est le Kremlin qui a poussé le Kirghizistan, en février 2009, à fermer la base américaine de Manas (19). Cette décision est loin d'être anodine : en 2008, 5 000 tonnes d'équipement et 170 000 personnes rattachées à l'armée américaine sont arrivées ou parties d'Afghanistan à partir de Manas (20). On mesure à quel point il est essentiel - répétons-le - que des troupes et du matériel puissent continuer à transiter par l'Asie centrale. 
L'objectif n'est pas impossible à atteindre ; et cela, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, il faut se rappeler qu'en Asie centrale comme ailleurs la meilleure diplomatie reste celle du chéquier. Le soutien américain au Kirghizistan, lié à Manas, ne s'élevait qu'à 150 millions de dollars par an, une partie de la somme seulement tombant dans l'escarcelle du gouvernement local. Trop peu pour acheter sa loyauté (21). À l'avenir, les Américains et leurs alliés auraient tout intérêt à se montrer plus généreux. Ce ne sont pas les moyens qui manquent : les principaux membres de l'Otan ont tous une capacité financière supérieure à celle de Moscou, surtout depuis la crise qui a frappé de plein fouet l'économie russe et qui va certainement contraindre le Kremlin à une diplomatie moins dépensière et moins agressive vis-à-vis de l'Occident (22). Les pays d'Asie centrale doivent prendre conscience que les forces internationales se battent pour empêcher la restauration d'un Émirat afghan, ce qui ouvrirait la porte à un éventuel retour des djihadistes ouzbeks à leurs frontières. Ni la Russie ni la Chine n'ont été capables de mettre un frein aux activités du MIO entre 1999 et 2001, et rien n'indique qu'elles pourraient s'opposer avec succès à un Afghanistan « retalibanisé ». À condition de jouer habilement sur la corde sécuritaire et de mettre en avant des arguments sonnants et trébuchants, les Américains et leurs alliés pourraient même espérer récupérer un jour la base K2 en Ouzbékistan. Il faudrait, pour cela, convaincre le président Islam Karimov que l'éradication du MIO et de l'UDI constitue l'une des priorités de la campagne militaire d'Afghanistan. Tachkent, qui cherche actuellement à retrouver une marge d'indépendance par rapport à la Russie, ne devrait pas opposer une trop forte résistance. Quant au Kirghizistan, il est plus que jamais en manque de liquidités. 
Responsabiliser les grandes puissances
Mais, à supposer que les États-Unis parviennent à implanter à nouveau des bases en Asie centrale, il leur resterait à obtenir des grandes puissances locales - Inde, Chine, Russie - qu'elles s'impliquent davantage dans la gestion du dossier afghan. Une action diplomatique coordonnée, menée en commun par tous les États militairement présents en terre afghane, pourrait avoir un impact réel sur ces pays dont aucun n'a intérêt à voir les néo-Taliban revenir au pouvoir.
L'Inde a déjà été évoquée : New Delhi devra apaiser le gouvernement pakistanais et lancer un vaste processus de paix régionale en Asie du Sud visant à éliminer la menace djihadiste. Même si cette approche est dans l'intérêt de l'Inde, il y a fort à parier que les résistances seront nombreuses du côté de la grande puissance d'Asie du Sud. Des pressions et des compensations américaines seront essentielles pour pousser New Delhi à prendre en compte les craintes pakistanaises. Et cela d'autant plus que, contrairement à un préjugé répandu, les stratèges indiens maîtrisent mal la problématique afghane (23).
C'est surtout de la Russie et de la Chine que l'on attend un effort. Il est tout à fait compréhensible que Moscou veuille préserver sa sphère d'influence en Asie centrale. Mais si le Kremlin ne s'est pas opposé à l'implantation de bases américaines dans la zone après le 11 Septembre, c'est parce que la chute du régime du mollah Omar lui a retiré une épine du pied. Depuis la prise de Kaboul, la Russie percevait les Taliban comme une menace, mais elle n'avait pas les moyens de gérer ce problème seule. Ce qui était vrai hier le demeure aujourd'hui : si les néo-Taliban revenaient aux affaires, la Russie se retrouverait dans une situation sécuritaire très difficile. D'autant qu'il existe toujours des liens étroits entre les djihadistes du Caucase du Nord et la mouvance présente dans la zone afghano-pakistanaise. Dans ce contexte, il est étonnant que le gouvernement Medvedev n'offre qu'un soutien limité à la nouvelle administration américaine - soutien qu'il fait dépendre d'avancées concrètes sur d'autres dossiers (bouclier anti-missile en Europe, etc.). Certes, la dette afghane envers la Russie a été en bonne partie effacée et Kaboul se tourne vers Moscou pour les besoins de son armée, mais le rapprochement s'arrête là. L'idée selon laquelle le développement économique et la sécurité de leur pays passent par une aide tous azimuts en direction non seulement de l'Asie centrale mais aussi de l'Afghanistan commence néanmoins à faire son chemin parmi les analystes russes (24). Un lobbying diplomatique des États-Unis et de l'Europe visant à rallier Moscou à leur cause n'est donc pas nécessairement voué à l'échec.
Reste à convaincre la Chine de s'impliquer plus activement dans la lutte anti-djihadiste en Afghanistan. Deux éléments devraient l'y inciter. 
Premièrement, l'économie : depuis 2007, les entreprises chinoises profitent des nouvelles occasions offertes par le gouvernement afghan. C'est, par exemple, à une entreprise métallurgique chinoise qu'a été confiée l'exploitation de la mine d'Aynak - le plus grand gisement de cuivre au monde, abandonné depuis 1979. Pékin a tout à craindre d'un retour au pouvoir des Taliban qui fragiliserait l'avenir de ses investissements. 
Deuxièmement : les combattants afghans ne cachent pas leur sympathie pour les islamistes ouïghours, présents dans le nord-ouest de la Chine. Pour l'instant, Pékin refuse d'envoyer des soldats en Afghanistan, mais une telle contribution serait légitime. Dans un premier temps, les Occidentaux devraient au moins faire pression sur les autorités de Pékin pour qu'elles instaurent un strict contrôle de leurs ventes d'armes et qu'elles empêchent les néo-Taliban de se fournir en équipements sophistiqués de fabrication chinoise (missiles antiaériens, par exemple) (25). 
Pour l'heure, il ne saurait être question de négocier la paix sans l'avoir préparée. On oublie trop souvent qu'en 1989 l'armée soviétique s'est retirée en bon ordre en laissant sur place un régime ami, celui du président Nadjibullah, qui a duré jusqu'en 1992 (26). Peut-être aurait-il même tenu plus longtemps si l'URSS avait continué d'exister. Pendant trois ans, le Kremlin a mené une politique intelligente de soutien à distance. Si les puissances actuellement engagées en Afghanistan ne veulent pas voir le pays de nouveau sombrer dans le chaos ou tomber sous la coupe d'un puissant voisin, on ne saurait trop leur conseiller d'agir avec la même sagesse en créant une situation militaire favorable à l'armée régulière afghane et en donnant à la région les moyens politiques et économiques de sa stabilisation.


 
Notes de :
(1) « Talib » signifie « étudiant ». Le mot Taliban est déjà au pluriel.
(2) Bob Woodward, Bush at War, Simon and Schuster, New York, 2002, pp. 314 et 317.
(3) Entretiens de l'auteur à Washington D. C.
(4) TRT World (Turkish Radio and Television Corporation), « 15 000 Taliban en Afghanistan », 28 février 2009, www.trt-net.tr
(5) Antonio Giutozzi, Koran, Kalashnikov, and Laptop. The Neo-Taliban Insurgency in Afghanistan, Columbia University Press, 2008, p. 19.
(6) Idem, p. 6.
(7) Les djihadistes sont les islamistes qui considèrent que c'est par la lutte armée avant tout que la loi islamique peut être imposée sur un territoire. Par extension, on appelle ainsi tout islamiste ayant choisi la voie de la lutte armée au nom de l'islam comme mode d'action politique principal, dans son pays ou à l'étranger. Cette logique conduit naturellement l'activiste qui la choisit à cibler non seulement l'« ennemi proche », c'est-à-dire, dans le discours islamiste, les élites des pays musulmans, mais aussi l'« ennemi lointain ». Il s'agit, le plus souvent, d'une grande puissance. Ici, bien entendu, ce sont les États-Unis qui sont visés en particulier. 
(8) Amin Tarzi, « The Neo-Taliban », dans Robert D. Crews et Amin Tarzi, The Taliban and the Crisis of Afghanistan, Harvard University Press, 2008, p. 298.
(9) Ron Synovitz, « Al Qaeda's bloggers' sparring with Taliban could signal key differences », Eurasianet, 12 mars 2008.
(10) Eric Schmitt et Mark Mazzetti, « Taliban Haven in Pakistani City Raises Fears », New York Times, 9 février 2009, www.nytimes.com
(11) Reuters, « La route de la passe de Khyber est de nouveau coupée », 4 février 2009.
(12) Hassan Abbas, « The Black-Turbaned Brigade : The Rise of the TNSM in Pakistan », Terrorism Monitor, Jamestown Foundation, 30 novembre 2006.
(13) On ne sait pas aujourd'hui s'il est vivant ou mort. Fin 2008, le TTP affirmait qu'il était bien vivant, malgré les allégations de nombreux journalistes pakistanais.
(14) Syed Shoaib Hasan, « Profile : Baitullah Meshud », BBC News, 28 décembre 2007, http://news.bbc.co.uk
(15) Pour plus d'informations sur ce sujet, voir Didier Chaudet, « Terrorisme islamiste en Grande Asie centrale : al-qaïdisation du djihadisme ouzbek », Russie.Nei.Visions, no 35, www.ifri.org
(16) En effet, historiquement, il y a toujours eu des tensions entre le Pakistan et l'Afghanistan. Étymologiquement, « Afghan » est tout simplement un synonyme du mot « Pachtoune ». « Afghanistan » veut donc dire « pays des Pachtounes ». C'est le but que Kaboul, depuis 1947 (année de la création du Pakistan), a toujours voulu atteindre : unifier tous les Pachtounes sous une même autorité politique. Ce qui entre en totale contradiction avec l'idée même de Pakistan, qui compte en son sein de nombreuses ethnies, dont des Pachtounes. Par ailleurs, le Pakistan se présente comme le pays des musulmans d'Asie du Sud. Cela permet à Islamabad d'opposer à l'identité ethnique de l'Afghanistan une identité culturelle et religieuse qui peut servir d'outil d'ingérence dans les affaires internes afghanes. Cette opposition radicale explique pourquoi les autorités afghanes ont essayé de s'opposer à l'entrée du Pakistan aux Nations unies en 1947. Bien entendu, à partir des années 1980, lorsque les principaux acteurs islamistes de la vie politique afghane, des moudjahidines anti-soviétiques aux Taliban, ont été soutenus et équipés par l'armée pakistanaise, les prétentions nationalistes afghanes sont devenues moins importantes. Aujourd'hui, si le gouvernement d'Hamid Karzaï ne prône pas directement l'unification d'un « Pachtounistan », il présente le Pakistan comme la source de tous les maux afghans. Karzaï n'a pas hésité à se rapprocher de l'Inde, une situation inacceptable pour l'armée pakistanaise. Ainsi, aujourd'hui, Islamabad se sent encerclé par des régimes ennemis, ce qui n'était pas le cas du temps de l'Afghanistan des Taliban. 
(17) Eric Schmitt et Jane Perlez, « U.S. Unit in Pakistan Lends Ally Support », New York Times, 22 février 2009, p. A1.
(18) Reuters, « U.S. military strikes in Pakistan », 12 septembre 2008, www.alertnet.org
(19) Joel Brinkley, « Why is Russia bribing Kyrgyzstan », San Francisco Chronicle, 22 février 2009, p. H6.
(20) Alan Cullison et Yochi J. Dreazen, « Moscow Moves to Counter U.S. Power in Central Asia », Wall Street Journal, 5 février 2009, http://online.wsj.com
(21) Ellen Barry et Elisabeth Bumiller, « U.S. Searches Alternative to Kyrgyz Base », New York Times, 5 février 2009, www.nytimes.com
(22) Stephen Sestanovich, « Russia and the Global Economic Crisis », Expert Brief, Council on Foreign Relations, www.cfr.org
(23) M. K. Bhadrakumar, « India Grapples with the Obama Era », Asia Times, 21 février 2009, www.atimes.com
(24) C'est la logique de la notion russe de « Nouveau Moyen-Orient », pensée par Yuri Krupnov du Mouvement russe pour le développement, englobant la Grande Asie centrale, l'Iran, les pays du Caucase et même la Turquie.
(25) Paul Danahar, « Taliban "getting Chinese arms" », BBC, 3 septembre 2007, http://news.bbc.co.uk
(26) Le retrait soviétique avait été annoncé le 20 juillet 1987.