Politique Internationale - La Revue n°115 - PRINTEMPS - 2007

sommaire du n° 115
LES METAMORPHOSES DU MODELE SUEDOIS
Entretien avec Fredrik REINFELDT
conduit par
Antoine JACOB
Journaliste
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Antoine Jacob - Décennie après décennie, le « modèle » social suédois continue à être dépeint comme un système perfectionné, équilibré et facilement adaptable, où un État-providence généreux et une économie compétitive se côtoient dans une relative harmonie. Des délégations étrangères, françaises en particulier, viennent régulièrement observer cet ensemble pour en comprendre les mécanismes et, si possible, s'en inspirer. Comment définiriez-vous ce modèle et qu'est-ce qui, selon vous, en fait la force ?


Fredrik Reinfeldt - Pour moi, ce modèle n'est pas spécifiquement suédois ; il serait plutôt nordique. On peut d'ailleurs se demander jusqu'à quel point il s'agit vraiment d'un « modèle » car, par définition, le modèle est imposé d'en haut. Les gens doivent s'adapter à ce qu'on leur propose. Or cette vision ne correspond pas à ma conception de la politique. Je pense que les choix des individus doivent infléchir les décisions politiques. Cela dit, il est vrai que les pays d'Europe du Nord présentent des traits communs.
D'abord, un marché du travail qui s'appuie sur les partenaires sociaux. Ce sont les employeurs et les représentants du personnel qui fixent, ensemble, le montant des salaires et des cotisations (chômage, maladie). En Suède ce système est lié à la structure du tissu industriel, dominé par les grandes entreprises. Certains regrettent, en particulier dans les partis de centre droit, que cette coopération entre grandes entreprises et pouvoirs publics se fasse au détriment des petites entreprises. C'est l'un des points que mon gouvernement veut corriger.
Ensuite, ce « modèle » a donné aux femmes la possibilité de travailler presque autant que les hommes. C'est un élément décisif, qui distingue nettement les pays scandinaves du reste de l'Europe. Conséquence de ce fort taux d'activité : on ne peut pas attendre des femmes qu'elles supportent, seules, le travail domestique et l'éducation des enfants. Il faut les y aider et revoir la traditionnelle répartition des tâches entre hommes et femmes.


A. J. - L'égalité des sexes est-elle vraiment aussi ancrée dans les mentalités qu'on le prétend ?


F. R. - Les Suédoises vous le diraient : il reste beaucoup à faire. Nombreuses sont celles qui continuent de devoir effectuer une double journée : au travail et, le soir, à la maison. Mais la Suède a mis en place une politique de prise en charge des enfants qui aide grandement les femmes à réussir leur vie professionnelle et à conquérir leur indépendance. Celles qui sont confrontées à des difficultés dans leur couple ont la possibilité de s'en aller et de se prendre en main, sans dépendre financièrement d'un homme. Mais il y a parfois loin de la théorie à la pratique. Car celles qui sont amenées à prendre ce genre de décisions sont aussi celles qui sont atteintes par une sorte de nouvelle pauvreté. Elles ont du mal à s'en sortir sur le plan matériel et elles continuent à s'occuper davantage des enfants que les hommes. C'est pourquoi nous insistons sur la nécessité de permettre au plus grand nombre possible de femmes d'accéder au monde du travail. C'est la clé de leur émancipation.
Autre caractéristique du « modèle » : la Suède a une tradition de prélèvements fiscaux élevés et son secteur public est très développé. Mais, là aussi, le système est imparfait : la qualité des services laisse à désirer et les possibilités de choix laissées au consommateur dans ce domaine sont trop réduites. Notre gouvernement cherche à y remédier.


A. J. - Pensez-vous, malgré les réserves que vous venez d'émettre, que ledit « modèle » fonctionne plutôt bien ? Qu'est-ce qui, selon vous, doit être corrigé en priorité ?


F. R. - Encore une fois, je me méfie des « modèles ». Je suis de ceux qui pensent que les gens doivent se prendre en main eux-mêmes. Le problème, en Suède, c'est que trop peu de gens travaillent. Or l'État-providence ne peut pleinement jouer son rôle que si le nombre de bénéficiaires est relativement restreint. Autrement dit, si tous ceux qui sont en âge de travailler travaillent. Dans le cas contraire, il est très difficile de faire face à tous les besoins d'une société : l'accueil des enfants à la crèche, de bonnes écoles, un système de soins de qualité, une prise en charge efficace des personnes âgées, etc. Nous avons besoin de plus d'emplois.
Secundo, le « modèle », pour employer cette expression, est trop dogmatique. On a longtemps dit et répété qu'il existait une séparation claire et nette entre, d'un côté, une sphère privée où l'on fabrique des voitures, des téléphones et d'autres biens de consommation et, de l'autre, un secteur du bien-être financé par l'impôt sous monopole public - sans que la productivité de ce secteur, sa rentabilité ou son dynamisme ne soient jamais évoqués. Or, dans la réalité, les choses ne marchent pas comme cela. Les gens ont envie de décloisonner l'économie, de créer leur entreprise et, dans le même temps, de s'engager au service de la communauté. Nous voulons favoriser cette évolution.
Il est possible d'adapter l'État-providence de façon que les acteurs privés et publics agissent côte à côte. Une telle réforme permettra de comparer les services fournis par les uns et par les autres et de créer un marché du travail autorisant les salariés du public à passer dans le privé (notamment dans le secteur de la santé).


A. J. - Peu de temps après l'entrée en fonctions de votre gouvernement, des mesures importantes ont été adoptées par le Parlement. Les conditions d'attribution de l'assurance chômage et son mode de  fonctionnement ont été modifiés (1). Les réactions ont été vives, notamment chez les syndicats et chez les sociaux-démocrates. Jusqu'où êtes-vous prêts à aller ?


F. R. - Dans les années 1980, nous pensions, au sein de mon parti, que les problèmes économiques de la Suède étaient dus à la faible productivité de ses entreprises. Mais celle-ci a beaucoup augmenté depuis. Les progrès ont même dépassé les attentes de la plupart d'entre nous, grâce à la déréglementation opérée dans les années 1990, à l'adhésion du pays à l'Union européenne en 1995 et à une bonne stabilité macroéconomique. Nous avons alors réalisé que le pays souffrait d'un autre mal : pour les faibles revenus, il n'est pas suffisamment rentable de travailler. Et aux yeux d'une partie de la société, il était devenu acceptable qu'un certain nombre de citoyens vivent des aides sociales, à condition qu'ils ne soient pas déclarés comme étant au chômage. Ce mot était banni. Officiellement, sous le précédent gouvernement, le taux de chômage tournait autour de 5 % de la population active. Mais, en réalité, si l'on additionnait tous les gens qui ne travaillent pas, on arrivait à un chiffre plus proche des 25 %. Dans cette catégorie étaient rangées les personnes en préretraite, en congés longue maladie, en stage de formation, en situation de sous-emploi, celles qui étaient obligées de poursuivre leurs études parce qu'elles ne trouvaient pas d'emploi, etc. Nous voulons changer cela, en renforçant l'incitation au travail. Comment ? D'abord, en diminuant les impôts sur le revenu. Puis en révisant les systèmes d'attribution des allocations qui, avec le temps, sont devenues une source de revenus alternative pour les inactifs. Il s'agit de pouvoir dire aux gens que, certes, quelqu'un qui n'a plus d'emploi doit pouvoir toucher des indemnités, mais que celui qui travaille doit avoir à la fin du mois plus d'argent dans son portefeuille. L'engagement doit être clair. Parce que c'est le travail qui compte avant tout. C'est pour bon les individus et c'est bon pour l'économie.


A. J. - Quelles mesures concrètes avez-vous déjà prises ?


F. R. - J'en ai déjà cité quelques-unes : des modifications dans les régimes de l'assurance-chômage et des assurances maladie, l'abaissement de l'impôt sur le revenu (2), des réductions de charges pour les employeurs qui acceptent d'embaucher des gens en marge de la société. Nous envisageons d'étendre cette mesure aux jeunes demandeurs d'emploi qui ont du mal à percer dans la vie professionnelle. Nous réfléchissons aussi au moyen de favoriser l'intégration des personnes d'origine étrangère.


A. J. - Les syndicats, auxquels adhèrent environ 80 % des salariés du pays, sont loin d'être convaincus par votre discours et par les mesures adoptées par votre gouvernement. Certains responsables affirment qu'une lutte idéologique est en cours, qui vise, selon eux, à réduire l'influence et le pouvoir des organisations syndicales. Que leur répondez-vous ?


F. R. - Il n'est pas question de nous attaquer au pouvoir syndical. Le « modèle » suédois repose en grande partie sur lui. C'est grâce à lui que les revendications salariales demeurent réalistes, que les conventions collectives courent sur de longues périodes et que la paix sociale règne. La Suède connaît très peu de conflits sociaux, si on la compare à bon nombre de pays européens, et notamment à la France.
Ce que nous cherchons à faire, c'est à briser l'isolement des gens qui n'ont pas de travail. Je tiens à souligner que le mouvement syndical ne parle pas d'une seule voix. Des avis divergents s'expriment en son sein. Les fédérations qui ont le vent en poupe sont celles qui représentent les salariés diplômés de l'enseignement supérieur (TCO, SACO). LO, qui est le syndicat le plus connu à l'étranger, en revanche, est en perte de vitesse (3). C'est une confédération qui a grandi avec la social-démocratie, et cette connivence a déteint sur sa façon de penser. Cela dit, même à LO, nos idées font leur chemin : aux dernières élections législatives, le Parti des modérés est arrivé deuxième parmi ses adhérents. Au fond, je crois que, si les syndicats se montrent aussi réticents face à nos initiatives, c'est qu'ils craignent que de nouvelles catégories sociales qui, jusqu'à présent, étaient hermétiques à nos arguments finissent par nous rejoindre.


A. J. - Vous le dites vous-même : le consensus suédois s'appuie sur la forte représentativité des syndicats. Si leur influence devait diminuer, ne faudrait-il pas s'attendre à des tensions sociales accrues, voire à la fin de ce consensus ?


F. R. - Il est difficile de savoir comment les choses vont évoluer. Mais vous voyez bien que nous n'avons aucun intérêt à réduire le poids des syndicats. Si je veux réaliser mes objectifs politiques, je dois veiller à ce que les partenaires sociaux restent des interlocuteurs responsables.


A. J. - Pensez-vous, comme certains dans votre camp, que les organisations syndicales ont trop d'influence dans ce pays ?


F. R. - C'était le cas il y a quelques années. On avait coutume de dire des dirigeants de LO que, le matin, ils négociaient avec les employeurs et que, l'après-midi, ils rendaient visite à leurs amis politiques - nos rivaux sociaux-démocrates - et décidaient avec eux des lois à faire voter au Parlement. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Les syndicats représentent avant tout leurs adhérents. Beaucoup d'entre eux, et notamment ceux qui sont présents dans des branches exposées à la concurrence mondiale, ont fait preuve d'un grand sens des responsabilités lorsqu'il s'est agi de prendre des mesures difficiles, comme restructurer des entreprises et réduire le personnel. Généralement, les syndicats ont la réputation de se comporter en partenaires constructifs. Ce sentiment existe sans doute plus dans les grandes entreprises que dans les petites structures qui ne comptent que quelques salariés. Les patrons de PME ont tendance à considérer que les syndicats leur dictent trop souvent leur conduite. Ils leur reprochent de n'être pas assez flexibles, de ne pas prendre suffisamment en compte leurs spécificités.


A. J. - Dernièrement, quelques affaires ont défrayé la chronique sociale. La Cour européenne des droits de l'homme a ainsi estimé que le syndicat suédois du bâtiment (Byggnads) n'était pas dans son droit en prélevant une cotisation sur les salaires des employés non syndiqués (4). Des PME ont refusé d'adhérer à des conventions collectives en arguant du fait que les membres du personnel n'étaient pas syndiqués et qu'ils ne souhaitaient pas le devenir (5). Pensez-vous que ce début de remise en cause de la toute-puissance syndicale soit le signe d'un changement d'attitude, en Suède et en Europe, vers un plus grand libéralisme ?


F. R. - Une remarque d'ordre général pour commencer : tous les États membres de l'Union européenne n'ont pas le même type de marché du travail. Beaucoup interviennent dans les relations salariés-patronat au moyen de la loi, qu'il s'agisse du salaire minimal ou du temps de travail. La Suède, qui a développé ses propres solutions, adaptées à ses besoins et à sa culture sociale, risque de se trouver isolée par rapport aux Vingt-Six. Pour en revenir aux cotisations prélevées par le syndicat Byggnads, il faut bien reconnaître qu'il s'agit d'un système étrange : la liberté d'adhérer ou non à un syndicat est battue en brèche. En outre, la question se pose de savoir si ces allocations servent uniquement au but déclaré ou si elles contribuent à financer d'autres activités syndicales. Byggnads devra s'expliquer. Ensuite, il faudra éventuellement adapter les conventions collectives.
Quant au blocus syndical imposé contre des PME qui refusent de signer les conventions collectives, je comprends que certaines s'en agacent. Les syndicats ont d'ailleurs perdu une partie de leur soutien dans l'opinion publique à cause de leur comportement. Je persiste néanmoins à penser que notre marché du travail fonctionne de manière satisfaisante et que les revendications avancées par certains dirigeants de PME vont trop loin. Au nom de quoi seraient-ils dispensés d'appliquer les accords collectifs ou les lois en vigueur ? Ce serait une rupture par rapport au système actuel.


A. J. - Vous avez affirmé que votre gouvernement ne remettrait pas en cause le droit du travail en vigueur...


F. R. - Il est certainement possible de moderniser le droit du travail suédois. Nous avons l'intention de le faire. Mais gardons-nous d'introduire des changements qui iraient uniquement dans le sens des employeurs.


A. J. - Pourquoi est-il aussi important de préserver le consensus ?


F. R. - Qu'on le veuille ou non, la Suède est une terre de consensus. C'est une bonne chose, même si cette tradition empêche parfois les gens d'explorer d'autres voies. Mais, dans une société fondée sur le bien-être, la population est plus sensible à ce qu'elle peut perdre que dans une société moins favorisée. Plus qu'ailleurs, les gens exigent que les changements aient lieu sans à-coups. Ils ont besoin de sécurité et de prévisibilité. C'est pour cette raison que nous faisons très attention de ne pas apparaître comme une force voulant tout bouleverser, tout déconstruire, dans l'improvisation. Nous avançons pas à pas, sûrement, de façon que chacun puisse suivre le rythme.


A. J. - Parmi les sympathisants de votre parti, certains souhaiteraient pourtant modifier en profondeur les règles du jeu, réformer le fonctionnement des conventions collectives, déréglementer le marché du travail, etc. Vous qui étiez sensibles à ces thèmes par le passé, vous semblez avoir pris vos distances...


F. R. - Certains, dans notre camp, estiment que les employeurs devraient pouvoir disposer de leurs employés à leur guise. Ils sont convaincus que les uns et les autres ont les mêmes objectifs et les mêmes intérêts. Certes, il existe des entreprises où l'atmosphère est bonne. Mais, d'après mon expérience, je peux vous dire que lorsqu'il faut licencier, lorsqu'on n'est pas d'accord sur les orientations à suivre, les conflits surgissent très vite. On me fait parfois observer que, en cas de difficulté, les employeurs doivent avoir les mains libres pour assurer la survie à long terme de leurs entreprises. Je leur réponds que c'est une mission dont la Suède s'est toujours parfaitement acquittée, en dépit de sa législation et de ses accords collectifs. Les entreprises suédoises ont pu procéder à d'importantes réductions de personnel sans provoquer, pour autant, de tollé général.


A. J. - À 41 ans, vous êtes un dirigeant politique encore peu connu en Europe. On vous compare souvent à un Tony Blair de droite qui aurait attiré son parti vers le centre de l'échiquier politique. Vous reconnaissez-vous dans ce portrait ?


F. R. - Avant que je prenne la présidence des Modérés, mon parti avait perdu plusieurs élections d'affilée. Les législatives de 2002 avaient été un véritable désastre. Les réponses que nous proposions aux Suédois ne correspondaient tout simplement plus à l'époque dans laquelle nous vivions. Dans ce sens-là, oui, il y a un parallèle à tracer avec le Labour de Tony Blair. Mon parti avait, lui aussi, un grand besoin de modernisation. Il fallait qu'il adapte son discours, qu'il prenne le temps d'écouter les électeurs. C'est moi qui me suis chargé de conduire cette mini-révolution culturelle. Plus qu'une question de droite ou de gauche, c'est une affaire de volonté de modernisation et de changement de méthodes de communication. Un parti moderne est un parti en évolution permanente. C'est très difficile, car c'est aller contre une tendance naturelle de la vie politique qui consiste à valoriser la fidélité aux principes, l'héritage des grands anciens et les représentations traditionnelles. Mais dans un monde en perpétuel mouvement, les responsables politiques ne peuvent pas être les seuls à rester figés. Encore une fois, qu'on soit de gauche ou de droite n'a aucune importance. Il s'agit de leadership ; il s'agit de comprendre le mandat que vous ont confié les électeurs. J'ai eu la chance d'arriver à la tête du Parti des modérés au moment où la situation était mûre.


A. J. - Le gouvernement social-démocrate sortant bénéficiait pourtant d'une conjoncture économique très favorable (6)...


F. R. - C'est exact. Mais il faut croire que les bons résultats de l'économie suédoise n'ont pas suffi à convaincre les électeurs. À notre tour, nous serons jugés sur notre capacité à trouver les bonnes solutions, à relancer l'emploi et à renforcer l'État-providence. Mais aussi sur notre aptitude à franchir de nouvelles étapes dans la modernisation du pays. Il s'agit d'un processus continu de remise en question et de développement de nos propres valeurs. Il faut sans cesse se préparer au coup d'après tout en persuadant ses alliés du bien-fondé de ses décisions. Et, croyez-moi, dans un gouvernement de coalition qui regroupe quatre partis, ce n'est pas facile tous les jours !


A. J. - Pensez-vous que le peuple suédois, lui, soit prêt à franchir de nouvelles étapes ?


F. R. - Les Suédois voudraient être sûrs que les changements en cours seront couronnés de succès. C'est notre job de les en convaincre. Nous devons leur montrer que nous agissons en fonction des besoins des citoyens et non en suivant je ne sais quelle idéologie ou recette toute faite. Il faut mener une politique raisonnable et tranquille. De ce point de vue, je suis un conservateur au sens traditionnel du terme : je ne crois pas aux révolutions. Le peuple suédois non plus.


A. J. - Quelles sont vos convictions politiques en matière européenne ?


F. R. - Je ne vous surprendrai pas en vous disant que je suis favorable à l'économie de marché. Si nous voulons rivaliser économiquement avec les États-Unis et avec l'Asie, nous devons désentraver les échanges, faire tomber les barrières et déréglementer. La libéralisation du commerce rendrait service à l'Europe, comme elle a bénéficié à la Suède. De la même manière, je crois à la liberté de circulation de la main-d'oeuvre. J'avoue avoir du mal à comprendre les débats qui font rage dans certains pays européens, où l'on parle de fermer les frontières pour éviter l'arrivée de travailleurs étrangers. Au contraire : nous aurons besoin d'accueillir plus de monde en Europe pour répondre à nos besoins. Encore faut-il, bien sûr, s'assurer que ceux qui viennent chez nous pour travailler obtiennent effectivement un emploi.
La vision de l'Europe dépend largement de l'endroit où l'on se place. Tout dépend si l'on se trouve dans un grand ou dans un petit pays. Les grands États ont souvent d'eux-mêmes une image extrêmement flatteuse qui les incite à décider pour les autres. Nous, les petits pays, cherchons plutôt à exercer une influence. Chacun doit pouvoir peser sur le destin de l'Europe, quelle que soit sa taille ou sa population. L'Union européenne ne doit pas être un club réservé aux grands pays. De ce point de vue, l'élargissement à dix nouveaux membres en 2004 a été très positif.


A. J. - On reproche souvent à Bruxelles d'édicter des réglementations tatillonnes qui gênent les citoyens européens jusque dans leur vie quotidienne. Partagez-vous cette préoccupation ?


F. R. - Je suis déjà peu favorable à ce genre de pratiques en Suède, alors à plus forte raison lorsqu'elles émanent de Bruxelles ! Il existe, chez nous, un scepticisme très profond à l'égard d'un tel transfert de pouvoir du niveau national vers l'échelon communautaire. D'où la méfiance de la population suédoise face au projet européen (7). Il y a des sujets sur lesquels la coopération s'impose : la lutte contre la criminalité internationale, le réchauffement climatique, la déréglementation du marché intérieur européen, etc. Mais le problème est que certains, au niveau communautaire, cherchent à régler en détail la vie des gens. Nous essayons de résister à cette tendance.

Notes :
(1) Depuis le 5 mars 2007, les indemnités chômage ont été revues à la baisse. Au terme de 200 jours chômés, leur niveau passe de 80 % à 70 % du salaire, puis à 65 % au-delà de 300 jours. Pour y avoir droit, il faut avoir travaillé au moins 80 heures par mois pendant six des douze derniers mois précédant la perte de l'emploi. Les syndicats protestent en affirmant qu'un tel régime désavantage les femmes dans la mesure où ce sont elles qui travaillent le plus à mi-temps.
(2) L'une des premières mesures concrètes annoncées par le gouvernement Reinfeldt a été une baisse, en 2007, de l'impôt sur le revenu des bas et moyens salaires, équivalant à quelque 4 milliards d'euros.
(3) LO (Landsorganisation), la principale confédération syndicale du royaume, revendique 1,83 million de membres (sur une population totale de 9 millions d'habitants), répartis dans quinze organisations présentes dans diverses branches, tant dans le secteur public que dans le privé, et notamment dans l'industrie. TCO (Tjänstemännens centralorganisation) compte 1,3 million d'adhérents, en majorité des fonctionnaires. SACO (Sveriges Akademikers Centralorganisation) regroupe 586 000 professionnels titulaires d'un diplôme d'études supérieures (juristes, architectes, économistes, médecins, professeurs, scientifiques, bibliothécaires, etc.).
(4) Depuis les années 1970, le syndicat Byggnads a obtenu de pouvoir prélever ou de faire prélever 1,5 % du salaire brut des employés du BTP, afin de vérifier que les salaires qui leur sont versés sont conformes aux conventions collectives en vigueur. Le BTP est, en effet, une branche où les cas de figure sont très nombreux selon les corps de métier et les entreprises. Cette cotisation est automatique et obligatoire, y compris pour les 10 % de salariés du secteur qui n'adhèrent pas à ce syndicat. Cinq d'entre eux avaient porté l'affaire devant la Cour européenne des droits de l'homme. Dans un arrêt rendu le 13 février 2007, la Cour, estimant que ce dispositif manque de transparence, a condamné l'État suédois pour avoir failli à son obligation de protéger les droits des requérants.
(5) Plusieurs PME dans la restauration et l'industrie forestière ont refusé de signer et d'appliquer les conventions collectives en vigueur, alors qu'aucun de leurs salariés n'adhère à un syndicat. En représailles, les organisations syndicales sectorielles les ont empêchées de fonctionner en organisant des « blocus » de ces entreprises récalcitrantes.
(6) Longtemps habituée au plein emploi, la Suède a subi une grave crise économique au milieu des années 1990, qui a été marquée notamment par une montée du chômage jusqu'à 14 %. Au prix d'une sévère politique d'austérité, le pays affiche de nouveau une belle santé économique, marquée par un taux de croissance de 4,4 % en 2006 et un léger excédent budgétaire.
(7) Après avoir voté à 52,3 % en faveur de l'adhésion à l'UE, effective en janvier 1995, les Suédois ont généralement fait preuve d'un scepticisme certain vis-à-vis de la construction européenne et, notamment, des pouvoirs de la Commission européenne. Dans l'opinion publique, cette dernière passe pour être trop éloignée des préoccupations des citoyens, interventionniste, bureaucratique, voire corrompue. Cette méfiance s'est traduite par le rejet du passage à l'euro, lors du référendum du 14 septembre 2003.