Politique Internationale - La Revue n°115 - PRINTEMPS - 2007

sommaire du n° 115
LA DIPLOMATIE IKEA
Entretien avec Carl BILDT
conduit par
Antoine JACOB
Journaliste
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Antoine Jacob - Lorsque vous dirigiez le gouvernement, entre 1991 et 1994, vous étiez un chaud partisan de l'adhésion de la Suède à l'Otan. Aujourd'hui, où en sont les discussions sur ce thème ? Sauf erreur, la population reste très attachée à la neutralité du royaume (1)...


Carl Bildt - Le sujet n'a jamais réellement été d'actualité au début des années 1990. L'Europe était alors en plein bouleversement, et personne ne savait ce que l'Otan allait devenir. Il n'y avait pas de raisons de poser aux Suédois la question de l'adhésion. Le temps a montré, depuis, que cette organisation revêt deux fonctions importantes : la première - et elle n'est pas à sous-estimer -, c'est une garantie de sécurité ultime, surtout pour les nouveaux membres d'Europe centrale et orientale qui, pour des raisons historiques, y sont très attachés. La seconde fonction est opérationnelle : entre autres tâches, l'Otan coordonne des interventions hors zone, au Kosovo et en Afghanistan, auxquelles la Suède a pris part. Mais, quels que soient ses mérites, l'adhésion n'est pas à l'ordre du jour.  Pour ce qui nous concerne, nous avons développé avec l'Otan une coopération pratique et, pour le moment, cet aspect nous suffit.


A. J. - En dépit de cette coopération pratique dont vous parlez, le gouvernement suédois se réclame volontiers de la « non-alliance militaire ». L'expression n'est-elle pas devenue anachronique ?


C. B. - Si vous relisez la première déclaration de politique étrangère publiée par le nouveau gouvernement, le 14 février 2007, vous constaterez que nous y réaffirmons notre « non-alliance » militaire. Mais nous disons en même temps que nous sommes membres d'une alliance politique, l'Union européenne, qui, dans le cadre de sa politique de sécurité, s'est dotée de moyens militaires auxquels nous contribuons.


A. J. - Finalement, la Suède, bien qu'officiellement « non alliée », est plus impliquée dans les opérations militaires de l'Union européenne que le Danemark, qui est pourtant l'un des membres fondateurs de l'Otan...


C. B. - Le parallèle est intéressant. Le Danemark appartient à l'Otan depuis 1949. Des troupes étrangères ont stationné un temps sur son territoire, comme en Norvège. Ce n'est plus le cas depuis la fin de la guerre froide. En revanche, le Danemark ne participe pas à la politique européenne de défense et de sécurité. C'est l'une des conséquences du rejet danois du traité de Maastricht, lors du référendum de 1992 (2). Vous avez donc raison : nous sommes plus impliqués dans la politique étrangère et de sécurité de l'UE que ne l'est notre voisin danois.


A. J. - Dans quelle situation la Suède se trouve-t-elle aujourd'hui en termes de sécurité ?


C. B. - Il faudrait remonter très loin en arrière pour retrouver un contexte aussi favorable. Pendant la guerre froide, la menace soviétique était toute proche. Dans l'entre-deux-guerres, nous subissions les contrecoups de la rivalité germano-russe dans la région baltique. Avant la Première Guerre mondiale, la Russie se trouvait directement à nos portes, sur l'archipel d'Åland, car la Finlande faisait alors partie de l'Empire tsariste. La Finlande qui - je vous le rappelle - avait été arrachée à la Suède en 1807 à la suite d'un accord entre Alexandre Ier et Napoléon. De nos jours, la situation est tout autre : nous sommes entourés de nations qui sont membres de l'Union européenne et, pour une grande partie d'entre elles, de l'Otan. Quant à la Russie, elle est en pleine évolution.


A. J. - Précisément, des experts et des officiers de l'état-major des armées ont estimé que le royaume ne devait pas ignorer une éventuelle réapparition de la menace russe dans la définition de sa politique étrangère et de sécurité. Est-ce aussi votre avis ?


C. B. - Il y a, c'est vrai, des raisons de s'inquiéter de l'évolution de la politique intérieure russe. On peut craindre à la fois pour la protection des acquis démocratiques et, dans une moindre mesure, pour la poursuite des réformes économiques. Cette évolution est une source de soucis pour la Russie elle-même car elle ne permet pas au pays de réaliser son potentiel. Dans le domaine militaire aussi, la tendance commence à s'inverser. Nous savons, par exemple, que les Russes expérimentent un nouveau sous-marin dans la Baltique. La dernière fois que de tels essais ont eu lieu, c'était à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Cela dit, le nombre de sous-marins que les Russes possèdent actuellement en mer Baltique se compte sur les doigts d'une main. Du temps de la guerre froide, ils en avaient dix fois plus. Bref, les Russes sont effectivement de retour ; ils investissent énormément d'argent dans les équipements militaires, beaucoup trop de mon point de vue, surtout en armes nucléaires. Mais il n'y a rien d'illogique là-dedans : cette volonté de réarmement s'explique par l'histoire du pays, sa géographie et sa situation de sécurité.


A. J. - Ce n'est peut-être pas illogique, mais n'est-ce pas préoccupant pour l'équilibre de la région et la sécurité de la Suède ?


C. B. - Non, je ne le pense pas. Pas pour l'instant, en tout cas.


A. J. - Faites-vous confiance à Vladimir Poutine pour organiser sa succession en douceur ?


C. B. - Il est trop tôt pour en juger. À l'approche des élections - législatives en décembre puis présidentielle en mars 2008 -,personne, ni à Stockholm ni même à Moscou, ne sait vraiment ce qui va se passer. La seule chose qui soit sûre, c'est que la politique russe entre dans une période d'incertitudes qui sera marquée par d'intenses manoeuvres entre les divers pôles d'intérêts. Il en résultera des tensions dont les conséquences ne se manifesteront que dans un certain nombre d'années. Le temps de voir dans quelle direction s'orientera le nouveau président. Nous espérons qu'il choisira d'approfondir les réformes politiques et économiques. C'est ce dont la Russie a besoin. Dans le cas contraire, le pays risque de s'enferrer dans une dépendance croissante vis-à-vis du pétrole et du gaz. 


A. J. - Face à cette évolution, le temps n'est-il pas venu, pour la Suède, d'envisager de renforcer ses capacités de défense ?


C. B. - Oui, mais pas pour cette raison. Si nous avons décidé d'augmenter le budget de la défense, c'est pour pouvoir participer à diverses opérations de paix. Le besoin en hommes est énorme, que ce soit sous l'égide des Nations unies ou sous celle de l'Otan. De nouvelles situations de crise apparaissent régulièrement, comme au Soudan actuellement. Tous les États européens doivent donc investir davantage pour ce genre d'interventions. Notre ambition est de doubler les effectifs suédois d'ici quelques années. D'une certaine façon, cet effort vise aussi à renforcer notre propre sécurité. Nous avons compris, en effet, que ce qui se passe en Afghanistan, par exemple, peut avoir des répercussions directes sur notre pays.


A. J. - Quelle est votre opinion sur Nord Stream, le gazoduc qui doit être construit au fond de la mer Baltique pour relier le port russe de Vyborg, près de Saint-Pétersbourg, au terminal de Greifswald, dans le nord de l'Allemagne (3) ?


C. B. - Pour le moment, nous n'avons reçu aucune demande d'autorisation. Ce gazoduc passera, pour autant que nous le sachions, dans les eaux internationales ; nous n'avons donc pas le pouvoir de nous y opposer. Mais il traversera les zones économiques finlandaise, suédoise et danoise de la Baltique. La Finlande, la Suède et le Danemark ont donc une responsabilité sur le plan environnemental. Nous allons étudier de très près l'éventuel impact de ce gazoduc dans ce domaine. C'est sur cette base que notre réflexion prendra appui. Nous pourrions aussi avoir à nous prononcer sur la construction d'une plate-forme de service, à l'est de l'île de Gotland, mais il n'est pas encore certain que ce projet voie le jour.


A. J. - Certains responsables politiques et experts militaires du royaume affirment que ce gazoduc présente un risque en termes de sécurité. Partagez-vous leurs craintes ?


C. B. - Je vous le redis : notre responsabilité est avant tout d'ordre écologique et concerne la partie suédoise de la zone économique que traversera le gazoduc. La mer Baltique est en train de retrouver son rôle historique d'espace de communication entre l'Ouest et l'Est. À l'époque de la guerre froide, le trafic commercial était très réduit. Les seuls navires qui croisaient dans ces eaux, sous la mer et en surface, étaient des bâtiments militaires. Aujourd'hui, le transport de marchandises progresse très rapidement, principalement dans le secteur pétrolier. Déjà, 40 % du commerce entre la Russie et l'UE sont acheminés par cargos à travers la mer Baltique. Ce pourcentage est appelé à croître considérablement dans les années qui viennent. Le président russe, Vladimir Poutine, a annoncé récemment qu'il voulait doubler la capacité du terminal pétrolier de Primorsk (4). On dit que la Russie veut aussi y bâtir un terminal de gaz naturel liquéfié (GNL). Une partie de plus en plus importante des exportations énergétiques de la Russie transitera par la mer Baltique, ce qui appelle de notre part une vigilance accrue. Les conséquences d'un éventuel accident pourraient en effet être dramatiques, surtout dans des zones particulièrement sensibles comme le golfe de Finlande, étroit et peu profond, le passage entre les îles suédoise de Sandhamn et danoise de Bornholm, ou le détroit du Grand Baelt, entre le sud de la Suède et le Danemark, où des catastrophes se sont déjà produites.


A. J. - Êtes-vous satisfait de la volonté de coopération des autorités russes en matière de protection de l'environnement, de lutte contre les navires dangereux, etc. ?


C. B. - Je ne crois pas qu'on ait encore pris vraiment la mesure de ces questions. Il faudra en discuter plus en profondeur avec les autres États riverains de la mer Baltique.


A. J. - On vous reproche d'avoir détenu, à titre personnel, des stock-options dans Vostok Nafta Investment Ltd, une entreprise qui est entrée au capital de Gazprom, elle-même actionnaire majoritaire de Nord Stream...


C. B. - J'étais membre du conseil d'administration de cette entreprise, qui a beaucoup investi en Russie, y compris dans Gazprom (5). Vous savez, j'ai siégé ces dernières années dans plusieurs entreprises du même genre, ce qui m'a conduit à m'occuper d'assez près du secteur énergétique russe et du développement économique et politique du pays. Mais je n'ai plus aucun lien avec elles. Je me suis débarrassé de mes stock-options.


A. J. - Quelles conclusions avez-vous tirées de ces expériences russes ?


C. B. - La réforme du secteur pétrolier, qui a été conduite entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, a été une grande réussite. Grâce à la libéralisation et aux privatisations, la production a doublé. Les Russes ont, ensuite, commencé à mener la même politique dans le secteur gazier en ouvrant et en libéralisant le marché et en important des technologies occidentales. Tout semblait bien parti. Puis la situation s'est retournée. Tant du côté de Gazprom qui a adopté une approche plus monopolistique, que dans le secteur pétrolier où l'on a assisté à une renationalisation de facto d'environ un tiers de la production. Depuis, les résultats sont en baisse. Les investissements réalisés sont insuffisants. Pour tout vous dire, la tendance des deux-trois dernières années est assez inquiétante.


A. J. - Le plus inquiétant n'est-il pas que la Russie ne puisse pas, à terme, livrer les quantités qu'elle s'est engagée à fournir ?


C. B. - Ce risque existe. C'est pourquoi il faut rester attentif quant à l'évolution du secteur. Pour augmenter sa production, la Russie devrait investir des sommes considérables et se doter de technologies de pointe adaptées aux conditions climatiques difficiles. Visiblement, ce n'est pas le choix qu'elle a fait. L'autre solution consisterait à réduire la consommation intérieure de gaz. Pour cela, il faudrait augmenter massivement les prix - une mesure que Moscou aimerait bien appliquer à l'Ukraine, à la Biélorussie et à la Géorgie qui viennent déjà de subir de fortes hausses (6). Mais les autorités ont peur des conséquences sociales d'une telle flambée des prix. Tôt ou tard, pourtant, la Russie devra s'y résoudre. Toute la question est de savoir si elle réussira à préserver sa stabilité politique tout en respectant ses engagements à l'export. Pour l'Europe de l'Ouest, l'enjeu est crucial : ses besoins en gaz - qu'il provienne de Russie, de Norvège, d'Algérie ou du Qatar - ne cesseront d'augmenter dans les prochaines décennies.


A. J. - La Suède envisage-t-elle de se raccorder à Nord Stream ?


C. B. - La question n'est pas à l'ordre du jour. Et si elle le devenait, nous nous prononcerions sur des critères commerciaux. Nous importons déjà un peu de gaz via un gazoduc venant du Danemark. Un autre projet de gazoduc en provenance de Norvège est à l'étude. Un permis a également été déposé pour construire un pipeline entre la Suède et l'Allemagne. En fait, nous bénéficions d'une situation assez favorable. La Suède produit beaucoup d'électricité, dont 90 % environ à partir de centrales hydrauliques et nucléaires. Contrairement à d'autres pays européens, notre consommation en énergie fossile est très réduite. Ce qui explique pourquoi il n'a jamais été vraiment rentable d'importer du gaz sur le marché suédois. En tout cas, jusqu'à présent, le gaz n'a pas réussi à détrôner nos sources d'énergie nationales.


A. J. - Un accord a été conclu en vue de démanteler les centrales nucléaires suédoises (7). L'une d'entre elles, Barsebäck, a déjà été fermée. Le nouveau gouvernement de centre droit a-t-il l'intention de revenir sur cet accord ?


C. B. - Nous ne ferons rien pendant la législature en cours. Ensuite, il faudra en discuter. À mon avis, la Suède conservera ses centrales pendant une période relativement longue. Au fil des décennies, nous avons investi de grosses sommes d'argent dans ce secteur. Nous avions douze réacteurs, qui sont passés à dix après la fermeture de la centrale de Barsebäck. Mais ces dix réacteurs produisent plus aujourd'hui que lorsque le pays en comptait encore douze.


A. J. - Le fait que les États membres de l'Union européenne soient de plus en plus dépendants des sources d'énergie russes constitue-t-il, à vos yeux, un problème ?


C. B. - Ce ne serait pas un problème si la Russie suivait un cours normal en direction de l'Europe. Mais, depuis un an et demi, la politique d'exportation énergétique de Moscou a suscité des interrogations. Et un certain nombre de pays ont commencé à tenter de diversifier leurs sources d'approvisionnement. Ce qui, en soi, est une bonne chose.


A. J. - Où passe la frontière entre la sauvegarde des intérêts économiques de l'Europe et la défense des droits de l'homme et de la liberté d'expression en Russie ?


C. B. - Je ne vois aucun lien entre ces deux éléments. La défense de la démocratie et des droits des citoyens n'a rien à voir avec les relations économiques. Ces deux politiques doivent être menées indépendamment l'une de l'autre. Mais je crois aussi qu'une montée en puissance des échanges économiques bénéficiera, à long terme, à l'évolution de la société russe. Pour prendre un exemple suédois, le groupe Ikea est en train de bâtir une dizaine de grandes surfaces en Russie. Dans la banlieue de Moscou, il a ouvert l'un des plus gigantesques centres commerciaux du monde. La population russe, qui a vécu dans la pauvreté pendant la période soviétique, a tout d'un coup la possibilité de se meubler à son goût, de posséder des biens. Sans vouloir présenter Ikea comme un pilier de la démocratie, je suis persuadé qu'offrir à cette classe moyenne naissante l'occasion d'acquérir la même bibliothèque bon marché que ses voisins occidentaux est un élément positif pour la Russie, y compris sur le plan politique.


A. J. - La diplomatie Ikea...


C. B. - Oui, d'une certaine façon. Je crois qu'il y a deux scénarios possibles pour la Russie : d'un côté, le scénario à la vénézuélienne, avec un populisme politique semi-autoritaire financé par le pétrole et le gaz ; de l'autre, le scénario Ikea : une expansion économique favorisant le développement d'une classe moyenne à l'européenne, qui constituera le socle d'une évolution démocratique plus solide. La présentation est peut-être un peu schématique mais elle me semble très vraie.


A. J. - Toutes proportions gardées, on pourrait évoquer les mêmes scénarios à propos de la Turquie. On sait que, contrairement à d'autres dirigeants conservateurs européens, vous êtes favorable à l'entrée de ce pays dans l'Union européenne. Pour quelles raisons ?


C. B. - Elles sont nombreuses. D'abord pour des raisons stratégiques, liées à l'emplacement géographique de la Turquie. C'est un pays décisif pour la stabilité dans la région de la Méditerranée et de la mer Noire. Il est dans l'intérêt de l'Europe d'avoir à sa porte une Turquie démocratique et stable, regardant vers l'Ouest. Par ailleurs, c'est un poids lourd économique et démographique qui possède une industrie et un secteur financier impressionnants. S'y ajoutent des facteurs culturels qui incitent certains au scepticisme mais qui, de mon point de vue, plaident plutôt pour l'appartenance à l'UE. L'Europe s'est bâtie avec des catholiques, des luthériens, des calvinistes, des orthodoxes. Et dans cette Europe laïque et démocratique on trouve aussi l'islam, ou plutôt des gens dont les racines culturelles se rattachent au monde musulman. C'est un fait, nous le savons tous. À cet égard, la Turquie peut jouer un rôle important.


A. J. - L'Europe n'a-t-elle pas plus besoin de la Turquie que la Turquie n'a besoin de l'Europe ?


C. B. - C'est possible. À la fin de l'Empire ottoman, la Turquie a commencé à se moderniser parce qu'elle voulait devenir un pays européen comme les autres. Grâce aux réformes entreprises sous Atatürk et après, elle est devenue l'une des nations les plus dynamiques d'Europe. Nous avons donc besoin d'elle, tout comme elle a besoin de l'Europe. Mais de vieux clichés continuent de planer sur cette relation. Pour certains, l'Europe est née le jour où nous avons réussi à rassembler nos forces pour vaincre les Turcs à la bataille de Vienne, ou plutôt lors des deux batailles de Vienne (8). Pendant longtemps, l'Europe s'est définie comme l'entité qui a défendu ses peuples contre les Turcs. Cette image n'a pas complètement disparu des esprits. Les Turcs soupçonnent toujours les Européens de vouloir les affaiblir, comme ce fut le cas au lendemain de la Première Guerre mondiale. De part et d'autre, on doit donc composer avec un bagage historique lourd.


A. J. - Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ne sont pas du même avis que vous quant au bien-fondé d'une adhésion de la Turquie à l'UE.


C. B. - Surtout Nicolas Sarkozy !


A. J. - Comment comptez-vous les faire changer d'avis ?


C. B. - Si Nicolas Sarkozy devient président de la République française, nous verrons bien quelle politique il mènera sur ce sujet. Angela Merkel a eu une attitude de femme d'État en soulignant, en dépit de sa position de principe, qu'elle respecterait les décisions prises par l'Union européenne avant son arrivée au pouvoir, c'est-à-dire le lancement des négociations d'adhésion. Nous avons quelques années devant nous. D'ici là, la Turquie et l'Union européenne auront peut-être changé et il faudra alors agir en conséquence.


A. J. - Prenant à contre-pied l'attitude plutôt réservée du précédent premier ministre, le social-démocrate Göran Persson, le nouveau gouvernement suédois a émis le voeu de s'impliquer davantage dans le fonctionnement de l'UE et dans la définition de ses orientations. Pourquoi ?


C. B. - Au cours des dix dernières années, la Suède s'est surtout contentée d'observer et de commenter. Nous souhaitons désormais être un acteur à part entière de la scène européenne. Dès l'entrée en fonctions du nouveau gouvernement, nous avons pris à bras-le-corps les dossiers de la Turquie et de l'élargissement, ainsi que ceux de Chypre et des Balkans. Comme je l'ai dit tout à l'heure, nous allons participer plus activement aux opérations de paix menées par l'UE. Nous avons même la responsabilité d'un des groupes de combat européens : le Nordic Battle Group, qui sera opérationnel à partir du premier semestre de 2008. Pour l'armée suédoise, il s'agit d'une mission importante. Si nécessaire, nous devons être capables d'envoyer un bataillon sur un théâtre d'opérations lointain, dans des délais très courts.


A. J. - Et l'euro ? Le moment est-il venu pour la Suède de l'adopter ?


C. B. - Comme vous le savez, ma formation a perdu le référendum sur l'euro en 2003 (9). Nous ne reviendrons donc pas sur cette question au cours de la législature actuelle. Cela dit, je reste un partisan convaincu de la monnaie européenne. Depuis son introduction, les échanges entre les pays qui l'ont adoptée ont augmenté, ainsi qu'entre ces pays et la Suède. Mais, selon une étude portant sur les conséquences de la non-participation de la Suède à la zone euro, il apparaît que nos échanges commerciaux avec les autres pays de la zone euro auraient pu être de 13 % à 14 % supérieurs à ce qu'ils ont été si nous avions adopté l'euro. Quant aux échanges avec les pays non membres de la zone euro, ils auraient été supérieurs de 12 % à 13 %. Pour la Suède, cela correspond à un manque à gagner de 122 milliards de couronnes (12,83 milliards d'euros) d'exportations et à 112 milliards d'importations, soit environ 13 % de notre commerce extérieur total.


A. J. - Dans le même temps, les opposants à la monnaie unique notent que l'économie du royaume se porte mieux que celles de la plupart des pays de la zone euro. Pourquoi faudrait-il changer de recette ?


C. B. - C'est exact, mais ce décalage s'explique par d'autres facteurs. Depuis dix ans, la Suède et la Finlande traversent une période faste sur le plan économique, essentiellement grâce aux mesures adoptées au début des années 1990. Du temps où j'étais premier ministre, mais aussi sous l'impulsion des sociaux-démocrates, la Suède a négocié un virage économique vers plus de libéralisme et d'ouverture. Parallèlement, l'Union européenne s'est agrandie et la mondialisation a commencé à prendre de la vitesse. Ce mouvement s'est accompagné d'un fort accroissement de notre productivité, notamment dans les industries tournées vers l'exportation. La Suède s'en est bien tirée, mais elle aurait pu prétendre à de meilleures performances si le pays était passé à l'euro. Regardez la Finlande, qui a adopté la monnaie unique dès son lancement en 1999 : elle se porte encore mieux qu'avant. Il faudra, je pense, reposer la question lors de la prochaine législature, après 2010.


A. J. - D'ici là, l'Europe espère avoir résolu le dilemme institutionnel qui a surgi après les « non » français et néerlandais. Où la Suède se situe-t-elle dans ce débat ?


C. B. - La Suède soutient le Traité constitutionnel (10), mais elle considère qu'après les référendums français et néerlandais ce texte n'a plus d'avenir en l'état. L'Histoire ne s'arrêtera pas si le traité initial est abandonné. Il faut maintenant nous concentrer sur les changements institutionnels nécessaires à la construction européenne, en particulier tout ce qui peut faciliter le processus de décision et renforcer nos capacités en matière de politique étrangère et de sécurité. Nous nous dirigeons probablement vers un texte qui s'intitulera quelque chose comme « Traité sur les réformes institutionnelles » ou « Traité sur les changements institutionnels ».


A. J. - Le nouveau gouvernement suédois semble vouloir se rapprocher des États-Unis. Pour quelle raison ?


C. B. - Le précédent gouvernement était handicapé par le fait qu'il était minoritaire au Parlement. Il dépendait du Parti de gauche et des Verts, qui sont atteints d'un antiaméricanisme quasi génétique. Or nous n'aurons la possibilité d'influer sur le cours des événements que si l'Europe et les États-Unis parlent d'une même voix, ou plutôt parlent la même langue. Je prendrai deux exemples. Primo, le changement climatique, avec la révision du protocole de Kyoto en 2012 : il sera important d'associer les États-Unis au processus. L'Inde et la Chine aussi, mais ces deux pays ne suivront pas si les États-Unis ne sont pas de la partie. Secundo, le processus de paix au Moyen-Orient : là aussi, les Européens et les Américains devront oeuvrer de concert pour faire avancer les choses. Les défis globaux qui se posent à nous exigent une coopération étroite entre l'Europe et les États-Unis. Cela ne suffira peut-être pas à résoudre tous les problèmes ; mais si un fossé persiste entre les deux rives de l'Atlantique, les chances de parvenir à nos fins seront des plus réduites.


A. J. - Il fut un temps où la Suède jouissait d'un grand respect et d'une bonne réputation dans ce qu'on appelait alors le tiers-monde. Olof Palme, l'ancien premier ministre social-démocrate assassiné en 1986, avait pris la défense de nombreux pays de cette sphère. Cette image appartient au passé. Désormais, le ministre suédois des Affaires étrangères - vous-même - est actionnaire d'une société pétrolière, Lundin Petroleum, qui explore le sous-sol africain (11). N'est-ce pas le signe d'un changement de perspective ?


C. B. - Je détenais effectivement des actions dans ce groupe ; je n'en ai plus. Mais vous avez raison : les temps ont changé. Dans les années 1970, beaucoup de gens croyaient que l'avenir du tiers-monde passait par le socialisme - un socialisme qu'incarnaient alors des régimes plus ou moins révolutionnaires, comme le Zimbabwe, Cuba ou le Vietnam. À l'époque, la Suède était relativement proche de ces régimes. Aujourd'hui, le paysage n'est plus le même. Les pays qui ont progressé sont ceux qui ont ouvert leur économie. Ceux qui se sont accrochés à l'idée socialiste se débattent dans la pauvreté et connaissent toutes sortes de problèmes sociaux. L'expansion du commerce et des investissements est désormais perçue comme la clé du développement. On le voit notamment en Chine, en Inde, dans d'autres pays d'Asie du Sud-Est, ainsi que dans certains États d'Afrique. Un pays comme Cuba, longtemps considéré comme un modèle, ne vit que grâce à l'aide internationale, hier soviétique, aujourd'hui vénézuélienne, même si cet exemple est un peu biaisé du fait des sanctions américaines. Le Vietnam, en revanche, se redresse parce qu'il a commencé à déréglementer son économie. Le monde a évolué, et le rôle de la Suède aussi.

Notes :
(1) Selon un sondage réalisé auprès de 3 000 Suédois par l'Université de Göteborg en mai 2006, 46 % des personnes interrogées se sont déclarées opposées à une éventuelle adhésion du royaume à l'Otan, 22 % y étant favorables et le reste indécis. Cette attitude s'explique par des raisons historiques, le pays n'ayant plus participé à un conflit armé depuis les guerres napoléoniennes, mais aussi par une grande méfiance à l'égard de la politique étrangère des États-Unis, perçus comme le principal moteur de l'Alliance atlantique.
(2) Après le rejet du traité de Maastricht par 50,7 % des votants, le Danemark avait obtenu des onze autres États membres de l'UE, en décembre 1992, qu'il puisse être exempté de la défense commune, ainsi que de la monnaie unique, de la citoyenneté européenne et de la coopération judiciaire. Forts de ces exemptions dans des domaines considérés comme touchant à la souveraineté même du pays, 56,7 % des Danois ont approuvé, le 18 mai 1993, le traité de Maastricht deuxième mouture.
(3) Ce gazoduc appartient à un consortium contrôlé à 51 % par le groupe russe Gazprom, à 24,5 % par l'allemand BASF, le géant mondial de la chimie, et à 24,5 % par EON, le numéro un allemand de l'énergie. Le tracé actuel prévoit que ce gazoduc de 1 200 kilomètres longera 370 kilomètres de côtes finlandaises, passant à l'est de l'île suédoise de Gotland et au sud de l'île danoise de Bornholm. Le Danemark, la Finlande et surtout la Suède redoutent l'impact que cette installation pourrait avoir sur les fonds marins truffés de munitions larguées par les militaires à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le gazoduc devrait être opérationnel à partir de l'été 2010.
(4) Le 1er février 2007, Vladimir Poutine a annoncé à la presse qu'il avait chargé le gouvernement russe et l'entreprise d'État Transneft qui exploite les oléoducs en Russie d'augmenter d'urgence de 50 millions de tonnes par an la capacité du Baltic Pipeline System (BPS) et de son terminal de Primorsk, proche de Saint-Pétersbourg. Ces derniers ont une capacité actuelle de 75 millions de tonnes par an.
(5) Vostok Nafta Investment Ltd prétend détenir environ 1 % du capital de Gazprom, ce qui représente 90 % de son portefeuille en actions. L'opposition suédoise critique Carl Bildt pour avoir détenu des stock-options dans Vostok Nafta jusqu'à l'automne dernier.
(6) Depuis le début de 2006, la Russie a décidé d'augmenter le prix de son gaz et de son pétrole à destination des anciennes républiques de l'URSS. En janvier de cette année-là, un conflit gazier avec l'Ukraine avait entraîné une diminution des livraisons de gaz russe vers l'Europe. Au début de 2007, un conflit pétrolier entre Moscou et Minsk avait, cette fois, conduit à un arrêt des livraisons de brut russe à l'Union européenne via la Biélorussie pendant trois jours.
(7) Lors d'un référendum remontant à 1980, une majorité de Suédois réclama une sortie du nucléaire, sans fixer d'échéances. Une décennie plus tard, le Parlement (Riksdag) adopta 2010 comme date butoir pour la fermeture de toutes les centrales. En dépit d'une remise en question grandissante de l'abandon de l'atome, une loi finit par être adoptée en décembre 1997, portant sur la fermeture de la centrale de Barsebäck, dans le sud du pays. Le propriétaire du site, le groupe privé suédois Sydkraft, tenta de s'y opposer en justice. Un arrangement fut néanmoins trouvé avec le gouvernement. Le 30 novembre 1999, le premier réacteur de Barsebäck expira, suivi du second le 31 mai 2005. Entre-temps, la date butoir de 2010 a disparu des discours officiels.
(8) Le siège de Vienne, en 1529, marqua un coup d'arrêt à la progression des Ottomans vers l'ouest. La seconde bataille, en 1683, qui se solda elle aussi par la défaite des Ottomans, fut le point de départ d'une campagne militaire qui devait permettre aux Habsbourg de récupérer leurs terres de Hongrie-Croatie et de mettre fin à la menace ottomane en Europe centrale.
(9) Lors d'un référendum organisé le 14 septembre 2003, le « non » à l'euro l'avait emporté avec 56,1 % des voix, contre 41,8 % de « oui » et 2,1 % de bulletins blancs. Depuis, les Suédois restent sceptiques quant à la monnaie unique. Selon un sondage publié le 19 décembre 2006 par le Bureau des statistiques, 51,5 % des personnes interrogées ont indiqué qu'elles voteraient contre l'euro en cas de nouveau référendum, 34,7 % voteraient pour, les autres appartenant aux indécis.
(10) Le Parlement suédois devait se prononcer sur le projet de Traité constitutionnel européen en décembre 2005, mais le « non » des Français et des Néerlandais a conduit le gouvernement social-démocrate à renoncer à soumettre le texte aux députés.
(11) Depuis 2001 et jusqu'à la veille de sa nomination au ministère des Affaires étrangères, en octobre 2006, Carl Bildt siégeait au conseil d'administration de Lundin Petroleum AB, compagnie pétrolière et gazière suédoise ayant des activités en Russie, en Europe, en Asie, au Nigeria, en Tunisie, ainsi que dans le sud du Soudan. Selon des documents officiels rendus publics le 21 février 2007, il a revendu les 6 000 actions qu'il possédait dans cette entreprise.