Politique Internationale - La Revue n°115 - PRINTEMPS - 2007

sommaire du n° 115
ALLEMAGNE: L'ANNEE VERTE
Entretien avec Angela Merkel
Chancelière de la République fédérale d'Allemagne depuis 2005.
conduit par
Wolfram WEIMER et Markus C. HUREK et Martina FIETZ
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Politique Internationale - Depuis le 1er janvier, jour où l'Allemagne a pris, pour six mois, la présidence de l'Union européenne, vous avez pris plusieurs initiatives marquantes visant à lutter contre le réchauffement climatique (1). Quelle est votre analyse de la situation dans ce domaine ? Le climat et la nature tels que nous les connaissons sont-ils réellement voués à disparaître ?


Angela Merkel - En Allemagne, nous sommes encore relativement tranquilles : pour l'heure, nous ne sommes pas le pays qui a le plus eu à se plaindre du changement climatique. Il reste que, ces dernières années, nous avons connu une terrible tempête, d'importantes inondations, un été très chaud, et un automne et un hiver beaucoup trop doux (2). Et quand on discute avec des scientifiques, il apparaît clairement que la fréquence de tels événements augmente. La Zugspitze (3), dont le glacier est en train de fondre, en offre une saisissante illustration : les enfants nés cette année ne pourront peut-être plus admirer ce phénomène naturel quand ils seront adolescents. Autre exemple : les vedettes de sauvetage qui croisent devant l'île de Helgoland (4) sont aujourd'hui deux fois plus longues qu'auparavant. En effet, les anciens bateaux, qui mesuraient « seulement » vingt mètres de long, n'étaient plus en mesure de résister aux vagues lors des tempêtes toujours plus violentes qui balaient la mer du Nord ! Dans la région de l'Uckermark (5), qui subit en ce moment une grande sécheresse, ce sont les chênes qui sont menacés. Bref, le changement climatique est une évolution globale qui a d'immenses conséquences sur tout l'environnement. Heureusement pour nous, l'Allemagne est moins concernée que bon nombre d'États insulaires, qui seront tout simplement submergés si le niveau de la mer monte, ou que l'Afrique, dont les sécheresses sont dévastatrices. Il n'en demeure pas moins qu'il faudrait être aveugle pour ne pas réagir. C'est pourquoi, face à ces scénarios, je veux prendre des précautions à l'échelle internationale.


P. I. - Dans ces conditions, peut-on dire que, en 2007, la politique environnementale est votre priorité ? 2007 est-elle une « année verte » ?


A. M. - Tout d'abord, je travaille à ce que cette année soit pour l'Allemagne une année de succès et de croissance économique soutenue. Je souhaite, dans le même temps, faire progresser la communauté mondiale vers une meilleure protection climatique. J'accorderai une importance particulière aux questions écologiques dans le cadre international. Cette préoccupation n'est pas nouvelle chez moi : n'oubliez pas que, il y a dix ans, à Berlin, j'ai dirigé, en tant que ministre de l'Environnement, la Conférence sur la protection du climat qui avait voté les accords précédant ceux de Kyoto (6).


P. I. - Concrètement, qu'entendez-vous par « accorder une importance particulière aux questions écologiques » ?


A. M. - Je voudrais faire en sorte que l'Europe continue de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Au sommet de Bruxelles des 8-9 mars dernier, nous avons élaboré une ligne commune pour les discussions sur l'accord qui succédera au protocole de Kyoto à partir de 2012 - un accord qui devra encore mieux limiter la production des polluants. Cette position, nous la défendrons au sommet du G 8 de Heiligendamm (7), qui aura lieu en juin.


P. I. - Convaincre les États-Unis de réduire leurs émissions de polluants ne sera pas chose aisée...


A. M. - J'estime que l'UE doit montrer le chemin aux plus importantes nations industrielles de la planète, mais aussi à des États comme le Brésil, le Mexique, la Chine, l'Inde et l'Afrique du Sud. Tous doivent comprendre qu'il appartient à chaque pays de « s'activer » en matière de réduction des polluants. Le protocole de Kyoto arrive à expiration en 2012. Au moment de négocier un nouvel accord, on ne pourra plus se contenter de demander aux seuls pays industrialisés « classiques » de prendre l'engagement de réduire les émissions de dioxyde de carbone. Il faudra absolument impliquer les pays en voie de développement.


P. I. - Ceux-ci ne vont-ils pas faire barrage ? La Chine et l'Inde, pour ne parler que d'elles, n'ont jamais pris de grands engagements dans ce domaine et ne semblent nullement prêtes à le faire à l'avenir...


A. M. - Je voudrais imposer l'idée selon laquelle, avec de meilleures technologies et une meilleure efficacité, on peut séparer davantage la croissance économique de la consommation d'énergie. Je sais bien qu'en raison des exigences de leur gigantesque croissance des États comme la Chine ou l'Inde ne peuvent pas, dans les circonstances actuelles, réduire leurs émissions. Au contraire, même : celles-ci vont augmenter. Mais nous devons réussir à éveiller partout la conscience qu'il faudra limiter le plus possible la consommation d'énergie et l'émission des polluants, et qu'une telle réduction n'est pas contradictoire avec la prospérité économique.


P. I. - Voilà qui ressemble fort à un voeu pieux...


A. M. - Peut-être, mais il faut y travailler. Pour une raison simple : nous n'avons pas d'autre choix. Même si, en Europe, nous cessions brutalement de consommer de l'énergie, la température moyenne sur Terre continuerait d'augmenter de manière inquiétante puisque des pays comme la Chine et l'Inde, eux, continueraient de polluer. Ce réchauffement perdurera pendant des milliers d'années et il aura des conséquences imprévisibles sur tous les continents. Nous pouvons être des pionniers, mais nous ne pouvons pas, à nous seuls, résoudre le problème. Il faut donc non seulement que nous passions à une utilisation responsable de l'énergie mais, aussi, que nous y amenions les autres. Ce qui me rend optimiste, c'est qu'à Pékin et à Shanghai des mesures draconiennes contre le smog ont été prises et acceptées. J'y vois le signe d'un changement de mentalité.


P. I. - Ce changement de mentalité, l'observez-vous aussi aux États-Unis ? Jusqu'à présent, les Américains ont refusé de ratifier le protocole de Kyoto...


A. M. - Bien entendu, nous devons convaincre les Américains de prendre l'engagement de réduire leurs émissions de dioxyde de carbone. Il y a du pain sur la planche, je l'admets. Pourtant, certains indicateurs sont positifs. Il existe aujourd'hui dans ce pays un vif débat sur la gestion de l'énergie, et l'utilisation des énergies renouvelables ne cesse de croître. Lors de ma visite aux États-Unis, début janvier, j'ai discuté avec le président Bush de mon programme pour l'UE et de mon action à la présidence du G 8. Il m'a dit qu'il faisait tout son possible pour encourager les nouvelles technologies destinées à améliorer le rendement énergétique et qu'il était résolu à faire davantage pour protéger l'environnement mondial.


P. I. - Dans son film Une vérité qui dérange (récemment primé aux Oscars), l'ancien vice-président - et possible candidat à la prochaine élection présidentielle américaine - Al Gore a expliqué la problématique de l'environnement au grand public. Estimez-vous qu'une victoire démocrate en 2008 permettrait de mieux faire avancer ce dossier qu'une victoire républicaine ?


A. M. - C'est une vision assez simpliste. N'oubliez pas qu'il y a quelques années les démocrates ne se préoccupaient pas plus de la protection du climat que les républicains. Dois-je vous rappeler ce qui s'est passé quand le Sénat des États-Unis s'est prononcé au sujet du protocole de Kyoto ? 98 sénateurs sur les 100 que compte cette assemblée ont voté contre ! Je m'en souviens d'autant mieux que, à l'époque, j'étais ministre de l'Environnement. Et figurez-vous que le sénateur Lieberman m'a expliqué que les deux sénateurs « manquants » n'étaient pas des partisans du protocole : ils étaient tout simplement absents le jour du vote... Admettez qu'il est difficile d'imaginer meilleur consensus !
Heureusement, depuis, les choses ont changé. À cet égard, l'ouragan Katrina qui, en août 2005, a dévasté la région de La Nouvelle-Orléans, a joué un rôle de détonateur : les Américains ont alors réalisé que le changement climatique pouvait les affecter d'une manière on ne peut plus directe. Ces derniers temps, on assiste donc à une évolution sensible de la façon dont les dirigeants de Washington - quel que soit le parti auquel ils appartiennent - perçoivent ce problème.


P. I. - Est-ce suffisant ?


A. M. - C'est un début, en tout cas ! Je ne me lasse pas d'expliquer à tous ceux qui se montrent sceptiques à l'égard de la théorie du changement climatique qu'il existe bien d'autres excellents arguments qui devraient les inciter à économiser l'énergie et les ressources. En effet, nous autres, les pays développés - au premier rang desquels les États-Unis -, sommes largement dépendants du pétrole et du gaz ; or les régions d'où proviennent les matières premières sont instables et le nombre de conflits autour de ces ressources croît en permanence. Dès lors, j'estime que, même si l'on ne se donne pas pour objectif premier d'endiguer le changement climatique, on doit arriver aux mêmes conclusions : il faut absolument réduire notre consommation d'hydrocarbures. Il m'importe peu, en dernière analyse, que l'on décide de réduire les émissions de gaz à effet de serre parce qu'on désire baisser la dépendance envers les matières premières ou parce qu'on se soucie du climat. L'essentiel, c'est qu'on le fasse ! Et, je le répète, de plus en plus de personnes aux États-Unis en viennent à la même conclusion.


P. I. - Quoi qu'il en soit, les Britanniques sont de votre côté. À la demande de Tony Blair, l'ancien économiste de la Banque mondiale Nicholas Stern a établi une étude détaillée sur ce sujet. Il a démontré que la croissance économique et la protection du climat ne s'excluaient pas mutuellement. Mais n'est-il pas dangereux de nous rassurer ainsi ? Une telle conclusion ne risque-t-elle pas d'inciter les décideurs à maintenir le statu quo ?


A. M. - Je vous l'ai dit, je n'ai jamais pensé qu'il existait une contradiction fondamentale entre économie et écologie. L'économie sociale de marché a réussi à concilier le capital et le travail ; elle doit, à présent, parvenir à conjuguer développement durable et succès économique à court terme. Je fais partie de ceux qui estiment qu'il est parfaitement possible, pour les pays occidentaux, de rester compétitifs dans le cadre de la mondialisation. Pour cela, nous devons former des marchés d'avenir, des marchés dans lesquels, grâce à nos performances, nous créerons des emplois et des possibilités pour la recherche. Comme le dit le président de la République fédérale, Horst Köhler, « puisque nous sommes plus chers, nous devons aussi être proportionnellement meilleurs ».


P. I. - Sauver le monde ne nous coûtera donc rien ?


A. M. - Dans l'étude à laquelle vous venez de faire allusion, Nicholas Stern explique que poursuivre notre activité économique nous reviendra de plus en plus cher si nous ne luttons pas, dans le monde entier, contre le changement climatique. Pour une raison simple : dans ce cas de figure, les inondations et les cyclones se multiplieront et susciteront des dépenses exponentielles. Nous ne savons que trop bien que les forces naturelles peuvent provoquer de terribles dommages. Ne serait-il pas plus intelligent de ne pas attendre de devoir dépenser des sommes folles pour réparer les dégâts causés par les catastrophes, et d'investir immédiatement cet argent afin de prévenir ces cataclysmes ? N'est-ce pas l'évidence même ?
Je le martèle : je souhaite que davantage de pays comprennent ces enjeux et s'y adaptent. Si nous voulons contrôler le phénomène climatique, nous devons développer de nouvelles technologies. Même si, au départ, l'élaboration de ces technologies nous revient cher, je suis absolument convaincue qu'il s'agit d'un investissement largement justifié. Songez seulement qu'à l'époque où l'on a décidé d'intégrer des installations de désulfuration à nos centrales thermiques de charbon on a eu le sentiment de dépenser des fortunes. Mais aujourd'hui, nos centrales sont très demandées sur le marché mondial, et personne ne regrette les investissements initiaux...


P. I. - Vous parlez de ce sujet avec une grande passion. Quelle importance la nature revêt-elle pour vous en tant que personne ?


A. M. - J'ai grandi à la campagne et j'en ai été profondément marquée. Je connais et je sais apprécier la beauté de la nature. Mais je connais, aussi, la peur que l'on éprouve face aux forces naturelles. J'ai vu les limites de l'homme face au déchaînement de ces forces. En revanche, dès l'enfance, j'ai observé avec étonnement les animaux. Ils sont tellement mieux armés que les hommes pour braver la nature !


P. I. - Qu'entendez-vous par là ?


A. M. - Je vais vous faire une confidence : j'admire beaucoup les vaches, qui vivent dehors presque toute l'année, sans jamais avoir froid ni même tomber malades ! Nous, après quelques heures de pluie, nous sommes déjà au bout de nos forces...


P. I. - Vous avez l'air d'une enfant émerveillée !


A. M. - Le mot « respectueux » convient certainement mieux pour définir mon rapport à la nature. On sous-estime souvent la nécessité de protéger la biosphère dans toute son étendue. Je suis de ceux qui non seulement ont en tête la maîtrise de la nature, mais qui ont, également, conservé un grand respect à son égard. C'est pourquoi je plaide pour la préservation du plus grand nombre possible d'espèces. Ne considérez-vous pas comme extrêmement inquiétant le fait que, chaque jour, dans le monde entier, il y ait plus de cent espèces souvent méconnues qui disparaissent ?


P. I. - On s'imaginerait presque Angela Merkel traversant la rue avec à la main un seau contenant des crapauds...


A. M. - Vous plaisantez, mais c'est bel et bien en accumulant des petits détails que l'on peut faire quelque chose pour l'environnement. En économisant de l'énergie par exemple : pourquoi tous les appareils électriques devraient-ils être toujours en veille ? Nous avons appris à trier les déchets : ne pourrions-nous pas, de la même manière, prendre l'habitude d'éteindre complètement la machine à laver quand nous ne l'utilisons plus ? Ce n'est quand même pas sorcier ! Prenez l'isolation thermique des maisons. Bon nombre de mes compatriotes ont déjà entrepris de gros efforts pour réduire leur consommation de chauffage. Mais il est tout à fait possible d'en faire plus... d'autant que l'État subventionne les travaux allant dans ce sens !


P. I. - La CDU se serait-elle ralliée aux idées des Verts ?


A. M. - Je ne pense pas que l'écologie soit une prérogative exclusive des Verts. Vous savez, Helmut Kohl a toujours regretté qu'une personnalité comme Herbert Gruhl (8) ait quitté la CDU. Par ailleurs, c'est le gouvernement du Land de Bavière, dirigé par notre alliée la CSU, qui a été, en 1970, le premier à se doter d'un ministre de l'Environnement. La CDU/CSU a compris depuis longtemps que la partie de la population qui prend le plus sincèrement à coeur la préservation de la Création est « conservatrice », au sens propre du mot. Même si la CDU/CSU n'a pas toujours suffisamment insisté sur ce sujet, je crois pouvoir dire qu'elle a tout de même largement rattrapé son retard dans ce domaine. En tout cas, il a toujours été évident pour moi que nous ne pouvions pas prétendre être un parti populaire tout en négligeant une donnée aussi essentielle que la préservation de la Création.


P. I. - À l'heure où nous parlons, de grands espoirs se concentrent sur vous. Vous êtes une femme, vous êtes sensible aux questions écologiques... En fait, vous incarnez en quelque sorte un projet commun à la droite et aux Verts !


A. M. - C'est une vue trop restrictive. Je me suis toujours opposée à l'idée que ce soient les Verts qui représentent le combat pour l'égalité des sexes. Voilà longtemps que la CDU a placé la représentation des femmes dans les instances publiques au centre des débats. Notre parti donne aux femmes toute la place qu'elles méritent. D'ailleurs, notre Bureau confédéral compte aujourd'hui quatorze assesseurs femmes et douze assesseurs hommes. Je n'aime pas beaucoup, non plus, l'idée selon laquelle l'écologie et la féminité formeraient une sorte de symbiose naturelle. Certes, je me rappelle encore l'enthousiasme des représentants des États africains quand Helmut Kohl a ouvert la conférence de Berlin sur le climat, en 1995, en parlant de « notre mère, la Terre ». Mais je connais aussi de nombreux hommes très sensibles à la nature !


P. I. - Quoi qu'il en soit, ce sujet reste l'une des composantes importantes du rapport de force entre partis politiques !


A. M. - Ce n'est pas ainsi que je vois les choses : pour moi, ce thème dépasse les clivages partisans. Si je poursuis une politique visant à protéger le climat, ce n'est pas par calcul ; c'est tout simplement parce que, quand j'étais ministre de l'Environnement, j'ai jugé qu'une telle politique s'imposait. Je n'ai pas changé d'avis depuis...


P. I. - Que pensez-vous de la tentative lancée par la France de développer un « réacteur à fusion atomique » ?


A. M. - J'avoue que j'aurais aimé que l'ITER (9) fût installé à Greifswald ! Cela dit, c'est une bonne chose pour l'UE que ce soit la France qui le construise et non pas le Japon, comme il en a longtemps été question. Sur le fond, ma position est claire : je plaide pour faire avancer la fusion nucléaire. L'Allemagne doit absolument y participer.


P. I. - Mais le pays n'a presque plus de physiciens de l'atome...


A. M. - Sur l'initiative du gouvernement fédéral, nous avons recommencé à faire avancer la recherche en matière de sécurité nucléaire. C'est déjà quelque chose. Mais, sur ce point, chacun connaît mon opinion : je considère que ce serait une erreur d'abandonner l'énergie nucléaire de façon prématurée (10). Ne serait-ce que parce que cette attitude nous isole largement sur la scène internationale.


P. I. - La peur envers l'énergie nucléaire est très répandue. Comprenez-vous ce sentiment ? Ou bien, en tant que physicienne, considérez-vous que ces craintes sont largement exagérées ?


A. M. - Je peux comprendre certaines appréhensions, bien sûr. Par exemple, il est regrettable que nous n'ayons toujours pas de lieu de stockage définitif pour les déchets nucléaires. Tous les efforts sérieux allant dans ce sens ont été systématiquement bloqués. Au cours de cette législature, nous voulons au moins obtenir un lieu de stockage définitif pour les déchets faiblement ou moyennement radioactifs. Depuis presque cent ans, nous effectuons des radios en Allemagne mais nous n'arrivons pas à créer un lieu de stockage définitif pour les radiographies. N'est-ce pas irresponsable ? Par surcroît, l'Allemagne devrait absolument participer à la recherche visant à transformer les résidus nucléaires en éléments dotés d'une demi-vie (11) plus faible, ce à quoi les Français travaillent déjà.


P. I. - Comment avez-vous appris la catastrophe de Tchernobyl, en 1986 ?


A. M. - Par la radio de l'Ouest, bien entendu. Je me souviens très bien de l'ampleur de notre colère contre Honecker qui avait dit que, pour ne pas être en danger, il suffisait de... laver la salade un peu plus que d'habitude ! Pendant un certain temps, nous n'avons pas acheté certains aliments en provenance de Pologne - pays frontalier de l'Ukraine où s'était produite la catastrophe -, parce qu'il n'y avait aucune possibilité d'effectuer des tests permettant de mesurer la radioactivité.


P. I. - Votre engagement en faveur de l'énergie nucléaire résulte-t-il de votre formation de physicienne ?


A. M. - Non. En étudiant les sciences naturelles, vous pouvez, sur une même question, arriver à des conclusions radicalement différentes. Mais, aujourd'hui, mon opinion est faite : d'un point de vue scientifique, rien ne justifie que l'on soit paniqué par le nucléaire. Il faut admettre, toutefois, que les vérités scientifiques ne suffisent pas à rendre les gens confiants à propos de tel ou tel sujet. Dans un domaine tel que le nucléaire, il y a une autre dimension qui entre en jeu. Certains sont rassurés quand ils connaissent les détails, d'autres deviennent encore plus sceptiques face à la complexité des processus... Il est pratiquement impossible de tranquilliser tout le monde.


P. I. - Qu'est-ce que cela implique pour votre travail politique?


A. M. - Il est toujours utile de consulter la science pour effectuer soi-même des évaluations. Notre société doit mieux apprendre à évaluer les risques, d'une manière générale. Je trouve, en tout cas, qu'il est important d'amener les enfants, dès le plus jeune âge, à peser le pour et le contre, car c'est ce qu'ils devront faire sans cesse plus tard.


P. I. - Comment y parvenir ?


A. M. - À la maternelle et à l'école primaire, les enfants peuvent apprendre d'une manière ludique ce que signifient la probabilité et le risque. Prenez, par exemple, la discussion matinale : après avoir écouté la météo, il serait bon que les gosses se demandent s'ils doivent emporter un imperméable ou non. Traîner son imperméable toute la journée quand il y a du soleil, c'est la chose la plus désagréable qui puisse vous arriver après l'école ! Mais si la probabilité qu'il pleuve est de 70 %, alors il faut prendre la bonne décision : car il serait très inconfortable de ne pas avoir de protection et de se retrouver mouillé de la tête aux pieds. C'est aussi simple que cela.


P. I. - Vous-même, étiez-vous de ceux qui emportaient toujours leur imperméable ou de ceux qui le laissaient à la maison ?


A. M. - La plupart du temps, je suis partie sans.


P. I. - Angela Merkel la téméraire ! Quel est son message pour l'avenir ?


A. M. - Il faut aborder l'avenir avec la certitude que de nouveaux problèmes nous attendent, mais que nous pouvons les surmonter. Je ne plaide pas pour un optimisme irréfléchi. En revanche, je prône une attitude que je qualifierais de « fondamentalement positive ».

Notes :

(1) Lors du sommet des chefs d'État et de gouvernement de l'UE tenu à Bruxelles les 8-9 mars 2007 et présidé par Angela Merkel, les Vingt-Sept ont pris « l'engagement ferme de réduire les émissions de gaz à effet de serre d'au moins 20 % d'ici à 2020, par rapport aux niveaux de 1990 ». Ces nouveaux objectifs sont beaucoup plus élevés que l'objectif global de 8 % que l'UE s'est engagée à atteindre à l'horizon 2012 dans le cadre du protocole de Kyoto, un objectif que l'Europe peine actuellement à tenir. De plus, le sommet a approuvé « une proportion contraignante de 20 % d'énergies renouvelables dans la consommation énergétique totale de l'UE d'ici à 2020 ».
(2) Fin décembre 1999, la tempête « Lothar » a provoqué des dommages sans précédent dans une bonne partie de l'Europe, en particulier en Allemagne, où les vents ont atteint des pointes de près de 260 kilomètres/heure. Le pays a également subi de grandes inondations avec la crue de l'Elbe (spécialement à Dresde) en août 2002, et celle du Danube qui a touché la Bavière en août 2005. À l'été 2003, l'Allemagne n'a pas été épargnée par la canicule qui a vu les températures augmenter de près de 7 degrés par rapport à la moyenne. En 2006, l'automne a été exceptionnellement chaud : le 26 octobre dernier, il faisait encore 23 degrés à Berlin. Quant à l'hiver 2006-2007, il a été le plus doux depuis l'instauration des enregistrements météorologiques en Allemagne en 1901, avec une température moyenne supérieure de 4,1 degrés à la normale.
(3) La Zugspitze, située dans les Alpes bavaroises, est le plus haut sommet d'Allemagne. Elle culmine à 2 962 mètres.
(4) Île allemande de la mer du Nord.
(5) Région du nord-est du Brandebourg, à 80 km de Berlin.
(6) Du 28 mars au 7 avril 1995 s'est réunie à Berlin la première conférence des pays signataires de la Convention sur le climat, née à Rio en 1992. Après d'âpres négociations, elle aboutit à la rédaction du « Mandat de Berlin » : des groupes de travail composés d'experts de tous pays sont chargés de préparer un projet de protocole visant à limiter les émissions de CO2. Le résultat de ces travaux sera le protocole de Kyoto, présenté en 1997.
(7) Ville allemande sur la côte de la mer Baltique.
(8) Herbert Gruhl (1921-1993) a adhéré en 1954 à la CDU, sous la bannière de laquelle il a été élu député au Bundestag à plusieurs reprises. Fortement préoccupé par la protection du climat, il a quitté le parti en 1978 pour fonder Action verte futur (Grüne Aktion Zukunft, GAZ), un groupuscule qui participera, en 1979, à la création des Grünen (les Verts). Mis en minorité au sein du nouveau parti, Gruhl le quitte rapidement pour former, en 1982, un autre mouvement : le petit Parti écologique démocratique (Ökologisch-Demokratische Partei, ÖDP), d'obédience nationale-conservatrice.
(9) L'International Thermonuclear Experimental Reactor (ITER) est un projet de réacteur expérimental à fusion nucléaire. L'objectif de ce type de réacteur est d'obtenir une source d'énergie quasi inépuisable et peu polluante. Il sera installé à Cadarache (Provence-Alpes-Côte d'Azur) et devrait être mis en exploitation à l'horizon 2015.
(10) En 2001, sous la pression d'une opinion publique sensible aux arguments des Verts, qui ont fait de la lutte contre l'énergie nucléaire l'un de leurs chevaux de bataille, l'Allemagne, alors dirigée par Gerhard Schröder, a pris la décision de sortir progressivement du nucléaire. L'abandon complet de l'énergie nucléaire devrait, en théorie, être effectif en 2021. Le gouvernement de coalition de Mme Merkel n'a pas remis en question cet accord, même si certains hommes politiques, comme le ministre de l'Économie (CSU) Michael Glos et le chef de la CSU Edmund Stoiber, souhaiteraient relancer le débat.
(11) La demi-vie est le temps nécessaire pour qu'un élément radioactif perde la moitié de son activité par désintégration naturelle.