Politique Internationale - La Revue n°115 - PRINTEMPS - 2007

sommaire du n° 115
RUSSIE: LES HOMMES DU PRESIDENT
Article de Marie Jégo
Correspondante du Monde en Turquie.
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À la fin des années Eltsine (1991-1999), le cercle du pouvoir en Russie se résumait à un petit groupe composé des proches du président et de quelques oligarques - un groupe que la verve populaire avait ironiquement surnommé la « Famille ». Avec l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, il y a sept ans, une nouvelle caste de dirigeants a vu le jour : celle des siloviki, c'est-à-dire les « hommes en uniforme » (1). Issus, pour la plupart, du KGB et de son successeur le FSB (tout comme le président, qui y a travaillé pendant dix-sept ans), ces hommes sont aujourd'hui présents aux plus hauts échelons du pouvoir : administration présidentielle, gouvernement, régions. Par surcroît, ils se partagent, depuis peu, les secteurs les plus rentables de l'économie. Omniprésence des « services »
Une emprise constante sur la société
Partiellement démantelé au moment de la transition en 1992 (2), le KGB (Comité de la sécurité de l'État) est associé aux pages les plus noires de l'histoire de l'URSS. Baptisé tour à tour Vetcheka, GPOu, NKVD, MGB et KGB, ce service sinistre a orchestré la collectivisation des terres en 1929, les purges de la fin des années 1930 et les déportations de millions de citoyens soviétiques durant toute l'époque stalinienne, sans oublier la traque des dissidents dans les années 1970-1980. Véritable police des moeurs et de la pensée, le KGB devait contribuer, par la peur et la répression, à forger cet « homme nouveau » qu'avait imaginé le projet bolchevique. Tout-puissant, il se trouvait « au-dessus de tout ce qui vit », pour reprendre la formule d'Alexandre Soljenitsyne.
En ce début de xxie siècle, son descendant direct, le FSB (Service fédéral de sécurité), est lui aussi omniprésent. Au Parquet, il s'est constitué partie civile lors des procès intentés aux « scientifiques-espions » (3). À la Douma (la chambre basse du Parlement), ses représentants assistent à l'élaboration des lois les plus sensibles. Aucun texte important n'est voté sans leur aval. Et c'est par eux que les sociétés étrangères devront désormais passer pour investir dans les secteurs « stratégiques » de l'économie (4).
De la commercialisation des alcools à l'organisation des scrutins, rien n'échappe à la vigilance des « services ». Le FSB a ainsi été chargé par Vladimir Poutine d'« assurer le respect de l'ordre et de la loi » à l'occasion des prochaines élections - législatives en décembre 2007 et présidentielle en mars 2008. En exhortant ses ex-collègues à « protéger la société de l'extrémisme et de l'intolérance religieuse et ethnique», le président a de facto restauré l'institution dans son ancienne fonction de police politique. En effet, ces notions - et, en particulier, celle d'« extrémisme » - peuvent être mises à toutes les sauces (5)...
La Russie de Poutine, une militarocratie ?
Selon la sociologue Olga Krychtanovskaïa (6), les trois quarts des membres actuels de l'élite portent, sur leur curriculum vitae, les traces d'un passage dans les « organes » (KGB, FSB, SVR ou GRU (7)). Le constat de cette chercheuse reconnue est radical : la Russie est devenue une « militarocratie ». Le poids dans l'appareil d'État des fonctionnaires « à épaulettes » - issus du KGB, de l'armée, de la police ou du Parquet - était de 4,8 % à l'époque de Mikhaïl Gorbatchev ; il serait, de nos jours, de... 78 % !
L'appartenance aux services n'est pas toujours explicitement mentionnée dans les biographies officielles ; mais ceux qui les décryptent savent interpréter les « trous » dans les parcours de certains dirigeants ou les promotions rapides de quelques autres. Ainsi, les portraits parus dans la presse de Mikhaïl Fradkov, premier ministre depuis 2004, ne disent pas noir sur blanc qu'il est un « homme en uniforme ». Pourtant, sa nomination à la représentation commerciale de l'URSS en Inde, en 1973 (c'est-à-dire à l'aube de la stagnation brejnévienne), alors qu'il n'avait que 23 ans, révèle sa très probable proximité avec le KGB - plus précisément avec sa première division, en charge de l'espionnage. Ces portraits ne disent pas, non plus, qu'il est colonel de la réserve et qu'il a été décoré en tant que « collaborateur émérite des services secrets » en 1994. Voilà qui pourrait expliquer pourquoi le chef du gouvernement s'est récemment fait l'avocat du FSB, au moment où le gouvernement mettait la dernière main au projet de loi restreignant l'accès des étrangers aux secteurs dits « stratégiques » de l'économie russe (8).
La plupart du temps, ces officiers fonctionnaires demeurent « membres de la réserve active ». À ce titre, ils continuent de percevoir leur solde. « La seule différence avec leurs collègues, c'est qu'ils ont une obligation supplémentaire : rédiger chaque mois des rapports pour la maison mère. (...) Ils sont l'oeil du maître », pointe Olga Krychtanovskaïa.
Fier de son passé de lieutenant-colonel du KGB à l'époque de la guerre froide, Vladimir Poutine n'a de cesse de rehausser le prestige de son ancien employeur. À peine élu, il a fait apposer à la Loubianka, le siège des services, une plaque à la mémoire de Iouri Andropov, ancien chef de l'institution, qui fut brièvement le numéro un soviétique (de novembre 1982 à sa mort en février 1984) (9). Un peu plus tard, il a rétabli la commémoration de la Vetcheka (10), l'ancêtre historique de la police politique, dont l'anniversaire est désormais officiellement célébré chaque 20 décembre. Renouant avec une vieille tradition soviétique, le FSB récompense depuis peu les artistes qui ont représenté la profession sous son meilleur jour. À la télévision ou dans les films, le héros populaire a pris les traits d'un « agent ».
Inefficacité et corruption
Mais en dépit de tous ces efforts, l'image d'un FSB qui serait parti en croisade pour le rétablissement de l'ordre et de la discipline peine à s'imposer. Les Russes n'ont guère confiance dans leurs institutions et les services ne font pas exception (11). En septembre 2006, plusieurs responsables du FSB - dont trois généraux : Sergueï Chichine, Vladimir Anisimov et Alexandre Koupriajkine - ont dû démissionner après la découverte d'un vaste réseau de contrebande au sein duquel agissaient de concert des représentants des services, des douanes et des sociétés d'importation de meubles (Tri Kita, Grand, Liga-Mars). L'affaire, ancienne, remontait à l'année 2000. Un inspecteur de police zélé, Pavel Zaitsev, avait alors établi que des officiers des douanes et du FSB étaient au centre d'un important trafic de meubles... mais aussi d'armes et de produits pétroliers. Les transactions portaient sur des centaines de millions de dollars. Très vite, son opiniâtreté valut au tenace inspecteur les plus grands ennuis. Après lui avoir retiré l'enquête, bientôt classée sans suite (en 2002), le Parquet se retourna contre lui. En novembre 2003, il fut condamné à deux ans de prison avec sursis pour « abus de pouvoir ». Comparé à d'autres, son sort peut paraître clément : le journaliste et député de la Douma Iouri Chtchekotchikhine, qui avait dirigé une enquête parlementaire sur ce scandale, mourut d'une « méga-allergie » quatre semaines après avoir publié un article retentissant sur le sujet ; et l'un des principaux témoins de l'affaire, le militaire Sergueï Pereverzev, grièvement blessé dans un accident de voiture à la veille d'être entendu par les enquêteurs, fut assassiné dans sa chambre d'hôpital.
Mais voici qu'en juin 2006 l'affaire refait surface. Les propriétaires des sociétés d'importation de meubles sont arrêtés. Une purge molle s'ensuit parmi les officiers des douanes et du FSB, dont plusieurs sont limogés trois mois plus tard sans qu'aucune charge ait été retenue contre eux. Le protagoniste le plus en vue, le général Iouri Zaostrovtsev - dont le père, lui aussi général du FSB, était chargé de la sécurité des magasins de meubles -, était déjà hors d'atteinte. Directeur adjoint du FSB, il avait, dès 2004, discrètement quitté son poste pour rejoindre le conseil d'administration de la Banque pour le commerce extérieur (Vnechtorgbank) (12). Cet épisode en dit long sur l'intégrité des « incorruptibles tchékistes » et sur les moyens qu'ils sont prêts à employer pour échapper à toute responsabilité pénale...
L'assassinat de la journaliste Anna Politkovskaïa, tuée par balle le 7 octobre 2006 dans son immeuble à Moscou, puis, un mois plus tard, la mort du transfuge du FSB Alexandre Litvinenko, décédé dans un hôpital londonien d'un empoisonnement radioactif, n'ont guère contribué à accroître le prestige des services.
Selon l'enquête en cours en Russie, la journaliste, ardente critique de Vladimir Poutine, était étroitement surveillée par le FSB au moment où elle a été tuée. La piste du FSB est également présente dans l'affaire Litvinenko puisque l'un des principaux suspects interrogés à Moscou par Scotland Yard, l'homme d'affaires Andreï Lougovoï, en est issu. Moins connue du public occidental, la mort suspecte, le 24 septembre 2004, de Roman Tsepov, un ancien garde du corps du président, mort sur son lit d'hôpital après l'ingestion d'une matière radioactive, n'a jamais été élucidée (13). Quant à l'enquête sur l'assassinat du général du FSB Iouri Trofimov (14) - il avait été le supérieur hiérarchique d'Alexandre Litvinenko -, tué par balle devant son domicile par des hommes masqués le 10 avril 2005, elle n'a pas non plus abouti.
L'opinion publique est habituée à voir de tels crimes rester impunis. Selon un sondage effectué en janvier 2007 par le centre d'études de l'opinion publique Iouri Levada, 59 % des personnes interrogées estiment que ni les commanditaires de l'assassinat d'Anna Politkovskaïa ni les responsables de l'empoisonnement d'Alexandre Litvinenko ne seront retrouvés. Par ailleurs, les services se sont révélés incapables de prévenir la prise d'otages du théâtre de la Doubrovka en octobre 2002 ou celle de l'école de Beslan, en Ossétie du Nord, en septembre 2004. Dans les deux cas, les assauts du FSB - d'une brutalité inouïe - ont été à l'origine de la mort de centaines de personnes (15).
Pas étonnant, dès lors, que le FSB tente d'améliorer son image. Chaque année, le téléspectateur russe est largement informé des performances sportives du patron du service, Nikolaï Patrouchev. En 2004, il a été filmé, en compagnie d'un groupe d'officiers, en train de planter le drapeau russe sur la banquise, au pôle Nord. En janvier 2007, l'expérience a été renouvelée, au pôle Sud cette fois. Si les chaînes de télévision se sont longuement attardées sur l'image du général Patrouchev passant un coup de fil à Vladimir Poutine pour lui souhaiter un joyeux Noël orthodoxe, elles se sont bien gardées d'expliquer que le patron du FSB téléphonait depuis la station américaine Amundsen-Scott, où lui et ses hommes bivouaquaient en attendant la fin d'une tempête. « Le drapeau russe au pôle Sud est un pas de plus vers la restauration du statut de super-puissance de la Russie », martelèrent alors les présentateurs...
Mise à l'écart des oligarques eltsiniens
Le pouvoir des services n'a jamais été aussi grand. Il surpasse infiniment celui du KGB soviétique en ceci que le FSB a désormais la haute main sur les secteurs stratégiques de l'économie. Présents à tous les échelons de la société russe, ses cadres - nous l'avons dit - sont apparus sur la scène publique avec l'avènement de Vladimir Poutine. Pourtant, leur retour en grâce a eu lieu bien avant l'année 2000. En 1997, quand l'entourage de Boris Eltsine lui cherchait un successeur, c'est vers les services que la « Famille » se tourna, sélectionnant successivement quatre premiers ministres qui en étaient issus : Sergueï Kirienko (qui n'a jamais montré sa carte mais dont la plupart des analystes estiment qu'il a appartenu aux « organes »), Evgueni Primakov, Sergueï Stepachine et Vladimir Poutine.
Très vite, l'opinion publique a soutenu ce tournant. Fatiguée des méfaits du « capitalisme de rapine » mis en place par les démocrates honnis (16), elle s'en est remis aux hommes en uniforme. Trois réformes monétaires et la crise financière de l'été 1998 allaient achever de la convaincre. À n'en pas douter, le salut devait venir des tchékistes, considérés comme d'honnêtes serviteurs de l'État, par opposition aux oligarques qui avaient pillé les ressources du pays pendant toute une décennie. C'est dans ce contexte que le premier d'entre eux, Vladimir Poutine, s'est imposé.
Mais l'entourage d'Eltsine se trompait. Au moment de sa promotion à la tête du gouvernement en août 1999, Poutine, considéré comme un fonctionnaire obéissant, semblait être le meilleur garant de la pérennité du système mis en place sous son prédécesseur ; or une fois son habit de président endossé, en mars 2000, le nouveau maître du Kremlin, en bon étatiste soucieux de grandeur nationale, n'a plus eu qu'une idée en tête : en finir avec le pouvoir des oligarques. Des « sept banquiers » qui présidaient aux destinées du pays depuis 1996 (17), seuls deux - Mikhaïl Fridman et Vladimir Potanine - ont pu poursuivre leurs activités sous Poutine. Les autres ont dû choisir entre l'exil et la prison (18).
Plus que de simples hommes d'affaires, les oligarques du clan Eltsine étaient intrinsèquement liés au pouvoir politique. Ils avaient leurs entrées au Kremlin, à la Douma, dans les « organes » ou auprès des administrations régionales. Sans compter les puissants services de renseignement qu'ils s'étaient constitués, ressentis par la nouvelle direction comme une menace supplémentaire.
S'en débarrasser ne fut pourtant guère difficile. Accusé de malversations, Boris Berezovski, l'éminence grise de Boris Eltsine, fut contraint de céder ses parts dans la chaîne de télévision ORT. Quatre mois après l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, il quitta la Russie pour Londres et demanda bientôt l'asile politique au Royaume-Uni. Son sort - il a gardé des parts dans la société automobile Avtovaz - reste plus enviable que celui du magnat de la presse Vladimir Goussinski. Accusé d'« escroquerie à grande échelle » portant sur 250 millions de dollars (près de 278 millions d'euros), le tycoon, après avoir frôlé l'extradition depuis l'Espagne au printemps 2001, a immédiatement cédé à Gazprom ses actifs à un prix cassé. Il est, depuis, réfugié en Israël et ne met plus les pieds en Russie. Quant au patron du géant pétrolier Yukos, Mikhaïl Khodorkovski, il fut dépossédé de son entreprise et envoyé purger une peine de huit ans à la frontière avec la Chine, passant en quelques mois du statut d'homme le plus riche de Russie à celui de prisonnier le plus célèbre.
Les oligarques furent impuissants à réagir. Eux qui avaient soutenu Vladimir Poutine tout au long du processus de succession durent brutalement quitter la scène publique. « Les arrestations [d'oligarques] renforcent les liens entre le peuple et les gouvernants », expliquait Vladimir Poutine au début de son premier mandat. L'opinion publique lui donna raison. Aux yeux du Russe moyen, les oligarques, perçus comme les grands bénéficiaires du pillage institutionnalisé du pays, étaient bel et bien les nouveaux « ennemis du peuple ».
Instauration de la verticale du pouvoir
Pour mener à bien son projet consistant à restaurer le pouvoir de l'État, Vladimir Poutine avait besoin d'une équipe. Adepte de la « verticale du pouvoir », il recréa la pyramide hiérarchique en vigueur à l'époque des tsars puis des soviets : un président personnifiant très fortement l'autorité ; derrière lui, une sorte de Politburo ; et, enfin, une cohorte de nomenklaturistes nommés d'en haut. Depuis 2004, les gouverneurs des régions ne sont plus élus. Leur maintien dans la fonction dépend exclusivement du bon vouloir du maître du Kremlin. Ils peuvent être remplacés à tout moment, surtout s'ils ne sont pas membres du clan des hommes en uniforme et encore plus si la région qu'ils dirigent revêt une importance stratégique. C'est ainsi qu'Alexeï Barinov, un ancien cadre de la major privée Lukoil, qui dirigeait la région des Iamalo-Nénets, au sous-sol riche en gaz et en pétrole, a été démis de son poste suite à des accusations de corruption ravivées au printemps 2006. À sa place, le président a immédiatement nommé Valeri Potapenko, un ancien officier du KGB.
Décriés au moment de l'implosion de l'URSS, il y a seize ans, les tchékistes sont revenus en force. Ils constituent un réseau de pouvoir que les Russes ont baptisé la « Corporation Poutine ». Les membres de ce réseau entretiennent des relations d'affaires, de famille et de préséance. C'est un univers clos où les frontières s'estompent entre l'administration présidentielle, le gouvernement, l'état-major, les grands groupes énergétiques, les baronnies régionales et les services secrets. Deux principes l'animent : la loyauté à Vladimir Poutine et la foi en la nécessité de la suprématie de l'État dans le domaine économique (19).
Ces trois dernières années, ces nouveaux « boyards » ont tracé leur voie dans le monde des affaires. Ils ont été propulsés aux manettes du secteur énergétique ; ils dirigent les entreprises phares du complexe militaro-industriel ; ils contrôlent les richesses re-nationalisées. Introduits sur recommandation directe du Kremlin, les siloviki président les conseils d'administration des grandes compagnies du secteur public. Mais, contrairement aux oligarques des années 1990, ils ne sont pas les propriétaires des sociétés qu'ils dirigent. Simples « représentants des intérêts de l'État dans les entreprises du secteur public », selon Vladimir Poutine, ils sont censés agir dans l'intérêt du pays. Ils ne possèdent pas, ils gèrent.
Or il faut bien comprendre que, dans un pays comme la Russie, où la notion de propriété a toujours été indissociable de l'État (ou du tsar), il est infiniment plus important de gérer que de détenir. Boyards et koulaks (paysans enrichis) hier, oligarques aujourd'hui : tous ont payé le prix fort pour n'avoir pas compris que l'État (ou le tsar) pouvait à tout moment reprendre ce qu'il leur avait donné. Au moment de la NEP, introduite par Lénine pour relancer une économie dévastée par la révolution et la guerre civile, on favorisa les koulaks pour ensuite les « éliminer en tant que classe », selon le jargon bolchevique. Un concept chassant l'autre, on créa celui de « dékoulakisation » (raskoulatchivanie).
Le terme de « désoligarquisation » n'a pas été employé mais les barons de l'industrie désireux de continuer à faire des affaires ont dû faire allégeance au Kremlin. La leçon est claire : une position économique puissante n'est rien si elle n'est pas liée au pouvoir politique. Après le chaos des années 1990, les secteurs sensibles de l'économie - les ressources naturelles, l'aéronautique, la banque - ont été placés entre des mains plus sûres. Au sommet de la pyramide, un cercle restreint d'une dizaine de personnes s'est réparti les joyaux de l'économie. Venir du KGB ou avoir connu le président à l'époque où il travaillait à la mairie de Saint-Pétersbourg sont les deux critères qui comptent dans les nominations.
Trois cercles autour de Poutine
Hommes de l'ombre par excellence, Viktor Ivanov et Igor Setchine sont membres du premier cercle. De par leurs fonctions à l'administration présidentielle, ils jouissent d'un privilège rare : l'« accès au corps » (dostoup k telou) comme on dit ici, soit la possibilité de s'entretenir directement avec le président. Viktor Ivanov, qui recruta jadis Vladimir Poutine pour le KGB, est secrétaire général adjoint de l'administration présidentielle ; surtout, il contrôle Almaz Anteï, l'entreprise qui fabrique les missiles S 300 et fournit à une cinquantaine de pays (dont la Chine, l'Iran, l'Inde mais aussi la Grèce) des systèmes de défense aérienne. Général-colonel du KGB, toujours officier de réserve du FSB, cet ancien d'Afghanistan est le plus discret des conseillers.
Igor Setchine, son égal à l'administration présidentielle, est à la tête du conseil d'administration de Rosneft, la deuxième major pétrolière du pays derrière Lukoil. Interprète militaire au Mozambique dans les années 1970, il a, lui aussi, comme Viktor Ivanov, travaillé avec Vladimir Poutine à la mairie de Saint-Pétersbourg après l'effondrement de l'URSS et fut l'un des premiers membres du clan des Pétersbourgeois à rejoindre son mentor peu après le « grand saut » de celui-ci au Kremlin en 1997 (20). Lorsqu'il est propulsé à la tête du conseil d'administration de Rosneft en 2004, la major n'est que la sixième de Russie. Mais après avoir capté Iouganskneftegaz - la plus grosse unité de production de Yukos, mise en faillite sur ordre du Kremlin en 2003 -, Rosneft s'est hissée à la deuxième place. Sa mise en valeur est devenue une véritable affaire de clan. En septembre 2006, Igor Setchine appelle à ses côtés Andreï Patrouchev, le fils du chef du FSB Nikolaï Patrouchev, dont il fait son conseiller. Âgé de 25 ans, le jeune Patrouchev a fait ses classes au FSB, où il était chargé de la surveillance du secteur pétrolier. Versé dans la réserve active des services de sécurité, il va continuer, tout en travaillant à Rosneft, de rédiger des rapports pour sa maison d'origine.
Dans le « deuxième cercle », celui des hommes de confiance, Sergueï Tchemezov occupe une place stratégique. Ancien collaborateur du KGB, il était en poste à Dresde (RDA) à l'époque où Vladimir Poutine y officiait en tant qu'agent du renseignement. Son ancien collègue ne l'a pas oublié puisqu'il l'a installé en 2006 à la direction de Rosoboronexport. Cette agence qui détient le monopole de l'exportation d'armes rapporte chaque année près de sept milliards de dollars au budget. Mais elle n'accapare pas toute l'attention de son patron : Sergueï Tchemezov gère également Avisma, le plus gros producteur de titane au monde.
Autre tchékiste de Saint-Pétersbourg, Viktor Tcherkessov est un familier du président. Entré au KGB à 25 ans, en 1975, il s'est d'abord illustré dans la traque des dissidents. Entre 1992 et 1995, alors qu'il dirige le FSB dans l'ancienne capitale impériale, il est en contact permanent avec la mairie. Une fois Vladimir Poutine élu, il prend du galon, devient général-colonel, puis est nommé superpréfet de la région Nord-Ouest. Depuis 2003, il supervise le service chargé de la lutte contre les stupéfiants, placé directement sous l'autorité du président.
Membre du « troisième cercle », celui des « amis de la datcha » (21), Vladimir Iakounine, 58 ans, est le plus énigmatique. Ce « tchékiste orthodoxe » est régulièrement montré aux côtés de Vladimir Poutine lorsque celui-ci prend part aux offices religieux orthodoxes. Ses responsabilités à l'« Association de l'apôtre saint André », la fondation religieuse qu'il dirige, lui confèrent une véritable assise populaire. OEuvrant au « renouveau culturel et spirituel » de la Russie, l'association organise avec succès, dans tout le pays, des expositions de reliques de saints (22). Président de la Société des chemins de fer de Russie depuis 2005, cet ancien cadre du ministère soviétique du Commerce extérieur, sans nul doute affilié aux « organes », apparaît comme un candidat de l'ombre avec lequel il faudra compter dans la perspective de la présidentielle de mars 2008. Une échéance qui, on s'en doute, est déjà sur toutes les lèvres...
Grandes manoeuvres dans l'entourage de Poutine
La quête du successeur idéal
Alors que les préparatifs en vue de la présidentielle battent leur plein, une lutte serrée est en cours entre les différents clans proches du pouvoir. En surface, c'est le calme plat. Mais, derrière les hauts murs du Kremlin, dans une opacité digne de la cour d'Ivan le Terrible, le « combat de bouledogues sous un tapis » (l'expression est de Winston Churchill) a commencé. Parvenu au terme de son second mandat - la Constitution ne l'autorise pas à en briguer un troisième consécutif -, Vladimir Poutine doit laisser la place en mars 2008. Évidemment, le processus de succession est étroitement contrôlé. Hors de question, pour l'élite en uniforme, d'admettre un intrus au Kremlin. L'année 2007 est donc consacrée à la sélection du futur président. Les Russes en sont désormais convaincus : Vladimir Poutine ne modifiera pas la Constitution afin d'effectuer un troisième mandat. D'ailleurs, il répète à l'envi qu'il n'en a aucune intention.
À moins d'un an du scrutin, les commentateurs sont sur les dents, obsédés par une idée : découvrir le nom de celui qui sera désigné comme le successeur. Le président sortant jouit d'une telle cote de popularité que le candidat qu'il adoubera sera certain de remporter la majorité des suffrages. Par surcroît, toutes les précautions ont été prises pour que tout se déroule conformément au plan conçu par le pouvoir...
Ainsi, l'ancien premier ministre passé à l'opposition, Mikhaïl Kassianov, a-t-il vu l'annonce de sa candidature accueillie par l'ouverture d'une enquête contre lui pour acquisition illégale d'une résidence secondaire. Plus généralement, la mise au pas des médias (23), la disparition de l'opposition parlementaire (24) et l'abolition du seuil de participation - tout scrutin est désormais considéré comme valide quel que soit le nombre de votants - augurent mal de la tenue d'une consultation libre et démocratique le 2 mars 2008. Comme si toutes ces précautions ne suffisaient pas, un projet de loi qui vise à interdire les manifestations en période électorale est en cours d'examen. Enfin, le Kremlin peut également compter sur une nouvelle formation politique, Russie juste, qui, tout en se prétendant opposée au parti pro-présidentiel Russie unie, soutient Vladimir Poutine tout autant que sa rivale (25).
Dmitri Medvedev et Sergueï Ivanov, le technocrate et le tchékiste
Fondé sur l'« imitation de la démocratie » - selon l'expression de l'analyste politique Lilia Chevtsova -, le système Poutine excelle à créer l'illusion d'une compétition électorale entre deux personnalités issues du sérail : les deux premiers vice-premiers ministres Sergueï Ivanov, qui a la haute main sur la stratégie industrielle, et Dmitri Medvedev, en charge de la politique sociale. Surnommé le « grand vizir » par la presse moscovite, ce dernier, âgé de 42 ans, est l'un des favoris de l'« opération successeur ».
Ancien expert juridique auprès de Vladimir Poutine à la mairie de Saint-Pétersbourg, ce professeur de droit n'a apparemment jamais porté d'épaulettes. Il a très vite été appelé à Moscou par son ancien patron (26) qui l'a nommé chef de son administration puis, à l'automne 2005, numéro deux du gouvernement. En toutes circonstances, il garde la main sur le robinet du gaz puisqu'il préside, depuis juin 2000, le conseil d'administration de Gazprom, principal contributeur au budget national (27) et bras armé de la politique extérieure du Kremlin. Depuis 2002, il est également l'oeil du président dans le secteur bancaire (28).
Vladimir Poutine sait qu'il peut compter sur la fidélité de ce jeune juriste au tempérament réservé. À la fin des années 1990, Dmitri Medvedev l'a tiré d'un mauvais pas en organisant avec succès sa défense face aux accusations de corruption lancées par un groupe de députés locaux (29). Les deux hommes se sont connus alors qu'ils conseillaient le maire de l'ancienne capitale impériale, Anatoli Sobtchak. Dimitri Medvedev jouissait des faveurs du « patron » mais il savait aussi tenir son rang hiérarchique et se garda bien de marcher sur les plates-bandes du premier des conseillers, Vladimir Poutine, qu'il vouvoyait tandis que ce dernier le tutoyait (30).
Relever le niveau de vie de chaque Russe, au moment où les caisses de l'État regorgent de pétrodollars : telle est la tâche que Dmitri Medvedev s'est vu confier puisqu'il doit faire appliquer les « programmes nationaux » conçus, entre autres, pour renverser le déclin démographique du pays (31). Son rôle, qui consiste à reverser une partie de la cagnotte tirée des revenus pétroliers aux citoyens les plus nécessiteux, lui confère une autorité certaine sur l'administration du pays. De plus, Gazprom lui assure une assise financière non négligeable en vue de la campagne tandis que les médias contrôlés par le géant du gaz (32) lui sont, tout naturellement, favorables.
Analystes et médias s'accordent à voir en lui le candidat du clan des « technocrates modérés », partisans d'une plus grande ouverture vers l'Occident et d'une politique moins étatiste. Ce groupe d'influence comprend les ministres les plus libéraux du gouvernement - le titulaire du portefeuille des Finances, Alexeï Koudrine, et celui du Développement économique, Guerman Gref -, ainsi que deux anciens affidés du clan Eltsine, Anatoli Tchoubaïs et Alexandre Volochine (33).
L'autre dauphin présumé, Sergueï Ivanov (à ne pas confondre avec son homonyme Viktor Ivanov), est apprécié du numéro un russe qui le connaît depuis les années 1970, quand tous deux travaillaient à la direction du KGB de Leningrad. Ce général-lieutenant de réserve contrôle la commission militaro-industrielle (34) - qui dispose d'un budget de 20 milliards d'euros - et dirige l'OAK, le consortium d'aviation civile créé en 2006. De 1999 à 2007, il a été ministre de la Défense. Promu en février 2007 numéro deux du gouvernement, il est désormais chargé du développement de l'industrie. Il est le candidat supposé des siloviki, farouches partisans du contrôle de l'État sur l'économie. Sa récente promotion, qui en fait l'égal de Medvedev, a donc été comprise comme un geste du président en faveur de ce clan.
Vers le choix d'un troisième homme ?
Simpliste, la mise en compétition électorale de deux clans au Kremlin est loin de recouvrir la réalité. Celle-ci est beaucoup plus complexe que le scénario donné à voir actuellement. Le fait que les héritiers putatifs, Dmitri Medvedev et Sergueï Ivanov, jouent des partitions différentes - le premier cajole les investisseurs étrangers à Davos tandis que le second frappe du poing sur la table aux réunions de l'Otan - ne doit pas faire oublier qu'ils partagent la même idéologie. Selon Alexeï Moukhine, spécialiste de l'analyse biographique des membres de l'élite au pouvoir, la compétition entre les « technocrates » et les siloviki est artificielle. Les clans au sein du microcosme politique sont, en fait, plus nombreux ; et leurs alliances sont fluctuantes.
Stanislav Belkovski, qui dirige, à Moscou, l'Institut de la stratégie nationale, se dit persuadé que ni l'un ni l'autre de ces deux « dauphins » ne succédera à Vladimir Poutine. Au départ, explique-t-il, Dmitri Medvedev avait été nommé au gouvernement (à l'automne 2005) dans le but de remplacer, à terme, le premier ministre Mikhaïl Fradkov. Mais ce scénario ne s'est pas réalisé. « Vladimir Poutine s'est rendu compte que Dmitri Medvedev était incapable de contrôler le système bureaucratique. Les bureaucrates ne l'ont jamais reconnu comme l'un des leurs. Ce constat prouve qu'il serait un piètre modérateur entre les élites après le départ du président. »
Quant à Sergueï Ivanov, « ses chances sont encore plus réduites ». Lié au président avant tout, il n'a guère d'entregent chez les siloviki. Le jour où Vladimir Poutine quittera le Kremlin, aucun réseau n'offrira son soutien à Ivanov, décrit par Stanislav Belkovski comme un « solitaire ». Nombreux sont les Russes qui pensent également que les deux successeurs affichés n'ont aucune chance. Selon un sondage effectué récemment par la radio Écho de Moscou parmi ses auditeurs, 92 % des personnes interrogées estiment que ni Medvedev ni Ivanov ne seront au Kremlin en 2008.
Vladimir Poutine lui-même ne l'a pas caché (35) : le successeur pourrait aussi bien être un troisième homme qu'il fera sortir de son chapeau au dernier moment. Ce troisième homme pourrait-il être Sergueï Narychkine ? La presse russe en est convaincue depuis la nomination de ce dernier au poste de vice-premier ministre chargé du commerce extérieur, le 15 février 2007. L'homme, âgé de 52 ans, a toutes les qualités requises. Natif de Saint-Pétersbourg, il a étudié en même temps que Vladimir Poutine à l'institut du KGB, puis l'a rejoint, dix ans plus tard, au département des relations extérieures de la mairie. Secrétaire général du gouvernement depuis 2004, il est, dit-on, très proche du premier ministre Mikhaïl Fradkov, donc du clan des siloviki.
Pérenniser le système
Le scénario des « deux héritiers » exposé en ce moment aux yeux du public a un avantage : il renforce le rôle de l'actuel président en tant que point d'équilibre du groupe. Dans les méandres des différents conflits d'intérêts, sa médiation est incontournable. Cette position d'arbitre suprême devrait lui permettre, même s'il n'est plus aux manettes, de conserver toute son influence - peut-être à la tête de l'une des méga-entreprises publiques comme Gazprom ou Rosneft. Lui-même a reconnu publiquement lors d'un duplex télévisé avec la province russe en septembre 2005 qu'il ne se voyait pas « rester éternellement au Kremlin ». Mais il garde le silence sur ses intentions : « Comme disent les militaires, je trouverai ma place dans le rang », avait-il déclaré à cette occasion.
La Constitution russe de 1993 interdit un troisième mandat consécutif... mais n'impose aucune limitation dès lors que ces mandats sont éloignés dans le temps. Vladimir Poutine, né en 1952, aura donc tout le loisir, le cas échéant, de se présenter à l'élection présidentielle de 2012 (36).
L'enjeu principal, à l'heure actuelle, n'est pas le choix de l'héritier mais la préservation du système. La verticale du pouvoir mise en place par Vladimir Poutine a ses faiblesses. Quand tout l'édifice politique et économique repose sur un seul homme, le risque d'un effondrement n'est pas exclu. Pour l'instant, le pouvoir bénéficie d'une situation favorable, fruit de la conjugaison de l'afflux de pétrodollars, de la confirmation du rôle de la Russie comme puissance énergétique globale et de la passivité de la population. Mais tout peut changer. Les prix du baril peuvent chuter ; les luttes entre siloviki peuvent s'exacerber ; et les protestations sociales peuvent surgir.
Car, au bout du compte, les grandes réformes - retraite, éducation, santé - sont demeurées à l'état d'ébauche. Et le fossé entre les citoyens et leurs dirigeants, occupés à sillonner la capitale russe sous escorte dans leurs luxueuses voitures aux vitres fumées, se creuse chaque jour davantage. Une chose est sûre : dans la logique du système Poutine, celui qui assumera l'intérim ne peut qu'être issu des siloviki (ce qui exclut donc complètement Dmitri Medvedev). Sinon, comment pourrait-il à la fois perpétuer le système, garantir l'immunité personnelle du président sortant (37) et éviter à ses boyards le sort de Mikhaïl Khodorkovski, devenu le matricule numéro 8 du camp « de rééducation par le travail » de Krasnokamensk ?
Notes :
(1) Les siloviki - du mot russe sila (force) - sont les représentants des ministères et administrations de la force publique (Intérieur, Défense, Sécurité).
(2) Démantelé en 1992 par Boris Eltsine, le KGB (Comité de la sécurité de l'État) de l'époque soviétique a été scindé en deux avec la création du FSB, chargé de la sécurité intérieure, et du SVR, le service des renseignements extérieurs. Certaines des attributions de l'ancien KGB sont retirées au FSB (son propre service d'enquête judiciaire, ses propres prisons, un droit de perquisition sans mandat des domiciles et des bureaux) ; mais elles lui sont rendues, sur décret présidentiel, en avril 1995. Le FSB obtient alors le droit d'infiltrer des organisations étrangères et de fonder des sociétés commerciales dans le domaine sécuritaire.
(3) Entre 1996 et 2005, sur plainte du FSB, une vingtaine de scientifiques russes ont été jugés et condamnés à de lourdes peines - quinze ans de prison pour le chercheur Igor Soutiaguine, quatorze pour son collègue Valentin Danilov - pour avoir transmis des informations décrites comme « stratégiques » à des « puissances étrangères ».
(4) Selon un projet de loi en préparation, pour investir dans l'un des secteurs stratégiques de l'économie - il en existe quarante répertoriés -, les sociétés étrangères devront recevoir l'aval d'une commission composée, entre autres, des mandataires des ministères chargés de l'ordre public, dont le FSB.
(5) En mai 2005, dans une brochure intitulée Le Fascisme ordinaire, les Nachi (un mouvement de masse encadré par le pouvoir que l'on qualifie régulièrement de « jeunesses poutiniennes ») ont présenté les opposants Gary Kasparov et Irina Khakamada comme des « extrémistes ». À la veille de la « Marche du désaccord » organisée par l'opposition en décembre 2006 à Moscou, une perquisition a eu lieu dans les bureaux de Gary Kasparov. La police a prétendu rechercher des « publications extrémistes ». D'après les amendements à la loi sur l'extrémisme adoptés en juillet 2006, toute action qui appelle au renversement du pouvoir est jugée extrémiste.
(6) Olga Krychtanovskaïa dirige le centre de recherche sur les élites de l'Académie des sciences. L'un de ses livres, Anatomie de l'élite russe, publié en 2004, fait autorité sur la question (Anatomiia rossiïskoï elity, 381 pages, éditions Zakharov, Moscou).
(7) Le KGB désigne les services de sécurité de l'époque soviétique ; le FSB est son successeur sur le plan interne ; le SVR est en charge de l'espionnage ; quant au GRU (Direction principale du renseignement), il s'agit du service de renseignement de l'armée.
(8) Se reporter à la note (4).
(9) Homme d'État soviétique, Iouri Andropov (1914-1984) dirige le KGB pendant quinze ans, de 1967 à 1982. Il renforce la répression contre les dissidents et ordonne, entre autres, leur internement dans des hôpitaux psychiatriques. Au nom de la restauration de l'ordre, il fait vérifier les identités des personnes qui, dans la journée, font la queue devant des boutiques aux étalages vides (les pénuries gangrènent l'économie) ou devant les cinémas. Devenu premier secrétaire du Parti communiste de l'URSS en 1982, Iouri Andropov n'a pas le temps de mener à bien son projet de restauration de l'ordre et meurt - officiellement des suites d'un cancer - seize mois après sa nomination.
(10) « Vetcheka » comme « Tcheka » (sigle signifiant « Comité extraordinaire ») sont les noms donnés aux services précurseurs du KGB créés dans les années 1920. C'est à partir de « Tcheka » qu'est formé le terme « tchékiste », encore employé aujourd'hui, désignant un homme qui travaille pour les services.
(11) Selon un sondage réalisé en septembre 2006 par le centre Levada, 72 % des personnes interrogées n'ont aucune confiance en la police russe et 47 % n'ont pas confiance dans les services de sécurité.
(12) Le nom du général Zaostrovtsev, en charge de la sécurité économique au FSB, avait été régulèrement cité dans la presse en relation avec l'affaire, parce que son père était chargé de la sécurité des magasins incriminés. À l'intérieur du FSB, une lutte était en cours entre ceux intéressés à rendre le scandale public et ceux qui préféraient étouffer l'affaire. Ces faits de contrebande étaient, en tout cas, connus depuis 1998. Dans l'un de ses livres, Alexandre Litvinenko raconte comment, à l'époque, il a remis personnellement à Vladimir Poutine (alors chef du FSB) un dossier compromettant sur ce sujet. Iouri Chtchekotchikhine, le député assassiné, travaillait lui aussi sur cette affaire au moment de son décès inexpliqué, en juillet 2003. Finalement, en 2004, le général Zaostrovtsev est promu et passe du FSB à la Banque pour le commerce extérieur (Vnechtorgbank), où il travaille encore à ce jour.
(13) Le 24 septembre 2004, Roman Tsepov, 42 ans, directeur de Baltik-Eskort, une société privée de Saint-Pétersbourg chargée de la protection rapprochée de personnalités, décède, victime de symptômes semblables à ceux d'Alexandre Litvinenko (perte des cheveux, amaigrissement, dysfonctionnement des organes vitaux), après avoir ingéré une substance radioactive, selon ses médecins. La substance n'a jamais été identifiée. Issu du ministère de l'Intérieur, Roman Tsepov avait géré à la fin des années 1990, par le biais de Baltik-Eskort, la protection du maire de l'ancienne capitale impériale, Anatoli Sobtchak, et, entre autres, celle de son adjoint, Vladimir Poutine.
(14) Le 10 avril 2005, des hommes masqués tuent par balle le général-colonel du FSB à la retraite Anatoli Trofimov, au moment où celui-ci gare son 4x4 devant son domicile à Moscou. Sa jeune épouse, criblée de balles alors qu'elle essayait de s'enfuir, décédera à l'hôpital. Seule la petite fille du couple, âgée de quatre ans, est épargnée. Les assassins n'ont jamais été retrouvés. Selon la presse, le général avait des intérêts dans diverses sociétés spécialisées dans la sécurité. Directeur adjoint du FSB à la fin des années 1990, il dirigeait les services de sécurité pour la région de Moscou de 1996 à 1997. Il était l'un des supérieurs hiérarchiques d'Alexandre Litvinenko, alors lieutenant-colonel du FSB. À l'époque soviétique, il avait été, entre autres, l'un des enquêteurs du KGB chargés des interrogatoires de Sergueï Kovalev (voir entretien p. 297).
(15) Au théâtre, l'assaut provoqua la mort de 130 personnes, décédées après avoir inhalé les gaz toxiques répandus par les troupes d'assaut. À Beslan, le 2 septembre 2004, 332 personnes, dont 186 écoliers, ont péri après des tirs de roquettes (dont plusieurs incendiaires) effectués depuis les toits voisins par les forces de l'ordre. C'est ce que révèle le rapport non officiel du député nationaliste Iouri Saveliev rendu public le 28 août 2006 sur le site pravdabeslana.ru.
(16) Couramment appelés « dermocrates », de « dermo », littéralement « merde ».
(17) À la veille de la réélection de Boris Eltsine en 1996, Boris Berezovski, le milliardaire ami de la « Famille », déclarait au Financial Times que lui et six autres oligarques (Vladimir Goussinski, Vladimir Vinogradov, Vladimir Potanine, Mikhaïl Fridman, Mikhaïl Khodorkovski et Alexandre Smolenski) contrôlaient à eux seuls 50 % de l'économie russe. Ce groupe était appelé semibankirchtchina, soit les sept banquiers.
(18) Alexandre Smolenski, dont la banque SBS Agro a été emportée dans la tourmente financière de 1998, vit retiré des affaires en Autriche. Vladimir Vinogradov a perdu sa banque Inkombank, mise en faillite; il a cependant conservé quelques intérêts dans une compagnie de leasing. Boris Berezovski vit en Grande-Bretagne, Vladimir Goussinski s'est installé en Israël. Mikhaïl Khodorkovski purge une peine de huit ans de prison dans un centre de détention à la frontière chinoise pour « escroquerie » et « fraude fiscale ».
(19) Après l'arrestation, en 2003, de Mikhaïl Khodorkovski, le patron de Yukos - dont les plus beaux morceaux ont été avalés par l'entreprise publique Rosneft -, la mainmise de l'État sur l'économie n'a cessé de croître. Depuis l'acquisition de la major Sibneft par Gazprom en septembre 2005, l'État contrôle un quart de la production pétrolière. Son appétit s'est porté vers d'autres secteurs : ainsi EES (l'EDF russe) a acquis 30 % des parts de l'entreprise de turbines Silovye Machiny. Gazprom est devenu actionnaire majoritaire d'OMZ (constructions mécaniques) et détient Atomstroïexport (centrales nucléaires). Rosoboronexport, qui gère le commerce des armes, a acquis le constructeur automobile Avtovaz et le leader mondial du titane VSMPO-Avisma.
(20) En juin 1996, le maire de Saint-Pétersbourg et mentor de Vladimir Poutine, Anatoli Sobtchak, est battu aux municipales puis mis en examen pour corruption. Curieusement, la chute de M. Sobtchak donne un coup d'accélérateur à la carrière de son adjoint Vladimir Poutine. Fin 1996, il est appelé à Moscou par le libéral Anatoli Tchoubaïs, alors à la tête de l'administration présidentielle. Huit mois durant, il travaille à la Direction des affaires du président, qui gère les biens immobiliers. Il est chargé de faire l'inventaire de tous les biens de la Direction à l'étranger. En mars 1997, il est nommé numéro deux de l'administration présidentielle et prend la tête de la « Direction du contrôle ». Officiellement, ce département est chargé de veiller à la bonne application des décrets du président ; en réalité, il est occupé à démasquer la corruption dans les régions pour constituer des dossiers sur certains des gouverneurs de province.
(21) Vladimir Poutine possède une résidence secondaire (datcha) près du lac Komsomolskoie dans les environs de Saint-Pétersbourg. En 1996, lui et ses voisins ont fondé une coopérative d'usagers. Parmi les associés du président au sein de cette coopérative figurent Vladimir Iakounine, mais aussi le négociant en pétrole Guennadi Timtchenko ou l'actuel ministre de l'Éducation Andreï Foursenko.
(22) À l'origine de diverses commémorations - dont l'Année Dostoïevski et l'anniversaire de la déroute des armées blanches -, la fondation est spécialisée dans l'importation des reliques de saints. En 2005, elle a fait venir en Russie la dépouille d'Elisabeth Fiodorovna, belle-soeur du dernier tsar Nicolas II, convertie à l'orthodoxie, puis assassinée par les bolcheviks quelques jours après la famille impériale. En juin 2006, elle a organisé la « tournée » du reliquaire contenant la main de saint Jean-Baptiste, en Russie (Moscou, Saint-Pétersbourg, Nijni Novgorod, Saratov, Vladikavkaz, Rostov, Ekaterinbourg) ainsi qu'en Biélorussie et en Ukraine. Ces commémorations connaissent un succès sans précédent. L'exposition de la main de saint Jean-Baptiste à la cathédrale Saint-Sauveur de Moscou a attiré des centaines de milliers de visiteurs.
(23) Les derniers médias indépendants comme le quotidien Kommersant ou le site analytique gazeta.ru ont été rachetés par une filiale de Gazprom.
(24) Depuis les législatives de décembre 2003, les partis de l'opposition libérale ne sont plus représentés à la Douma car ils n'ont pas réussi à dépasser la barre des 5 % de voix requise.
(25) Née de la fusion de plusieurs partis centristes après les législatives de 1999, la formation Russie unie, régulièrement qualifiée de « parti du pouvoir » ou de « parti de la bureaucratie », cherche à rassembler ceux qui « ont vécu la chute de l'URSS comme une tragédie personnelle » et aspirent à un « redressement national ». Soutenue par le président Poutine dès sa création, Russie unie acquiert la majorité des sièges à la Douma en décembre 2003. Jouissant de l'appui de l'administration présidentielle et d'un large accès aux médias, le parti du Kremlin a remporté les législatives du 11 mars 2007 dans treize régions (sur les quatorze où des élections avaient lieu). Il est dirigé par Boris Gryzlov, le président de la Douma, un ancien ministre de l'Intérieur originaire de Saint-Pétersbourg. Son pendant, Russie juste, décrit par Vladimir Poutine comme un « parti de centre gauche », a été créé le 28 octobre 2006. À l'ouverture du premier congrès de Russie juste, Vladimir Poutine a adressé un télégramme de félicitations à son président Sergueï Mironov, président du Conseil de la Fédération, lui aussi originaire de Saint-Pétersbourg. Moins de six mois après sa création, Russie juste, qui jouit de moyens financiers considérables - tout comme Russie unie - a obtenu la majorité au Parlement local de Stavropol (Sud). Le président russe, qui n'est membre d'aucune des deux formations, a apporté un égal soutien à leur création.
(26) En novembre 1999, soit trois mois après la nomination de Vladimir Poutine au poste de premier ministre.
(27) Gazprom, contrôlé à 50,1 % par l'État russe, a réalisé 18 milliards de dollars de bénéfices en 2005. Il représente 8 % du PIB et fournit 20 % des recettes du budget. En termes de capitalisation, Gazprom compte parmi les quatre plus grandes entreprises au monde (266 milliards de dollars en valeur boursière en avril 2006).
(28) En octobre 2002, Dmitri Medvedev est nommé représentant du président au Conseil national des banques, un organisme de surveillance.
(29) Selon une enquête conduite par Marina Salié, député à la Douma de Saint-Pétersbourg dans les années 1990.
(30) Dans le livre Les Samouraïs du président (en russe), d'Alexeï Moukhine, publié le 20 mars 2005 par le Centre moscovite pour l'information politique.
(31) Selon le comité d'État aux statistiques, la Russie compte aujourd'hui 142,4 millions d'habitants. En 2006, le solde négatif de la population était de 576 000 personnes, une amélioration par rapport à 2004, quand la Russie avait perdu 800 000 habitants. Conscientes du problème, les autorités ont mis en place un train de mesures censées encourager les femmes russes à procréer. Les allocations familiales mensuelles pour les enfants vont doubler (1 500 roubles par mois, soit 44 euros, pour chaque enfant). Depuis janvier 2007, une « prime de maternité » de 250 000 roubles (7 350 euros) est offerte aux femmes qui mettent au monde un deuxième enfant. L'argent, bloqué sur un compte, sera disponible à partir de 2009.
(32) Les journaux Izvestia, Itogui, Tribouna, les radios Écho de Moscou et City FM, les chaînes NTV, NTV+ et TNT.
(33) Anatoli Tchoubaïs fut l'architecte des privatisations du début des années 1990 en Russie. En 1996, alors qu'il dirigeait la campagne électorale de Boris Eltsine, il instaura les « prêts contre actions ». Grâce à ce système, sept oligarques acceptèrent de financer la campagne de Boris Eltsine en échange des actions d'une quinzaine de grandes entreprises nationales. Initiateur de ce schéma, Anatoli Tchoubaïs se voit reprocher par les communistes et les nationalistes d'avoir bradé les joyaux de l'économie russe. Une fois Boris Eltsine réélu, Anatoli Tchoubaïs sera promu à la tête de l'administration présidentielle. Il y restera jusqu'en mars 1997. Il prend ensuite la tête du monopole russe de l'électricité RAO-EES, qu'il dirige encore aujourd'hui. Alexandre Volochine fut à la tête de l'administration présidentielle de mars 1999 à octobre 2003. Proche de la « Famille », il continua à servir le nouveau président après le départ anticipé de Boris Eltsine en décembre 1999. En octobre 2003, il quitta son poste après l'arrestation du patron de Yukos, Mikhaïl Khodorkovski, qu'il désapprouvait. Il est, depuis 2002, président du Conseil des directeurs du monopole de l'électricité, une fonction purement représentative.
(34) En mars 2006, Vladimir Poutine a nommé Sergueï Ivanov à la tête de la Commission militaro-industrielle. La nouvelle Commission a été chargée de superviser les questions de défense et d'armement. La presse russe a assimilé cette nouvelle institution à un gouvernement parallèle. D'après les médias russes, la commission Ivanov disposera d'un budget de 25 milliards de dollars (un peu plus de 20 milliards d'euros). Elle pourra prendre des initiatives sans consulter le premier ministre. À l'époque soviétique, une commission semblable gérait et coordonnait au Conseil des ministres de l'URSS tout le secteur de l'armement (soit neuf ministères concernés).
(35) Parlant à des journalistes en marge du Sommet de l'organisation de la coopération de Shanghai tenu à Shanghai en juin 2006, Vladimir Poutine a indiqué que son successeur pourrait être aussi bien « quelqu'un qui n'est pas très connu, pas nécessairement l'une des deux personnes [en référence aux deux héritiers présumés] ». Moscow Times, 19 juin 2006.
(36) Entretien avec le politologue Alexeï Makarkine, le 12 septembre 2006. Alexandre Volochine, l'ancien chef de l'administration présidentielle à l'époque de Boris Eltsine, en visite au centre Carnegie de Washington en novembre 2006, a suggéré la même chose (dépêche AFP du 3 novembre 2006).
(37) L'immunité personnelle - que Boris Eltsine a obtenue au moment de quitter ses fonctions - éviterait à Vladimir Poutine de devoir un jour répondre des bavures perpétrées en Tchétchénie par l'armée russe, dont il était, en tant que président, le commandant en chef.