Politique Internationale - La Revue n°115 - PRINTEMPS - 2007

sommaire du n° 115
DROITS DE L'HOMME: LE COMBAT D'UNE VIE
Entretien avec Sergueï Kovalev
conduit par
Grégory Rayko
Adjoint à la rédactrice en chef de Politique Internationale.
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Grégory Rayko - Avez-vous songé à refuser la Légion d'honneur pour protester contre le fait que, un mois et demi plus tôt, la France avait honoré de la grand-croix Vladimir Poutine, un homme que vous ne portez guère dans votre coeur ?


Sergueï Kovalev - Je me suis posé la question, en effet. Mais je me suis dit que c'était là une bonne façon de montrer au maître du Kremlin et à ses acolytes que leurs opposants pouvaient, eux aussi, être entendus en Occident.


G. R. - Vous êtes l'un des contempteurs les plus féroces du système Poutine. Avant d'aborder en profondeur la nature du régime russe actuel, pouvez-vous nous livrer votre opinion sur le dernier scandale en date, à savoir l'affaire Litvinenko, ce mystérieux assassinat au polonium d'un ex-espion du FSB ?


S. K. - Les officiels russes affirment au sujet de ce meurtre - comme ils l'avaient déjà fait à propos de celui de la journaliste Anna Politkovskaïa - que le crime a pu être commis par des forces malveillantes désireuses de jeter le discrédit sur le Kremlin. Dans cette vision des choses, on songe immédiatement à Boris Berezovski (3). Mais cette accusation ne tient pas la route : Litvinenko était pour Berezovski un allié bien trop précieux pour qu'il le fasse tuer. Comme vous le savez, l'ancien oligarque s'est lancé dans une dénonciation tous azimuts du régime de Vladimir Poutine. Or Litvinenko, de son côté, enquêtait sur les zones d'ombre des attentats de 1999. S'il avait réussi à prouver l'implication du FSB dans ces explosions, il aurait offert à Berezovski une arme essentielle dans son combat contre Poutine.


G. R. - Quel rôle les attentats de 1999 ont-ils joué dans la carrière de l'actuel président russe ?


S. K. - Un rôle absolument déterminant. Ils ont permis à Poutine, alors tout juste nommé premier ministre et complètement inconnu dans le pays, de se doter d'une image d'« homme à poigne », un élément prépondérant dans son triomphe à la présidentielle de mars 2000. Je me souviens très bien que, début août 1999, en apprenant sa nomination à la tête du gouvernement, les gens essayaient désespérément de mettre un visage sur son nom ! On savait qu'il était, depuis peu, le chef du FSB ; mais, à ce poste, il s'était montré très discret. Il fallait donc absolument qu'il se révèle au grand public... ce qui fut fait quand, après les attentats, il apparut à la télévision, l'air martial, en promettant d'« aller buter les terroristes jusque dans les chiottes ».


G. R. - Vous-même êtes un expert de ce dossier. Quel jugement portez-vous sur les analyses de Litvinenko ?


S. K. - Je pense que certains des points qu'il a soulevés sont intéressants. Mais la teneur générale de ses travaux me déplaît. On ne peut caractériser son approche autrement que par le terme de « propagande noire » : en quelque sorte, il désirait concurrencer la propagande orchestrée par le Kremlin. C'est sur ce plan-là qu'il s'était placé. Dès lors, il lui était difficile de se montrer objectif. En réalité, le propagandiste Litvinenko se confrontait aux propagandistes de l'entourage de Poutine. C'est justement un aspect qui pourrait expliquer son élimination : ceux qui sont habitués à recourir à la propagande sont particulièrement sensibles à la contre-propagande qu'ils subissent ! Ces gens-là évoluent, en effet, dans un monde fait de grands slogans et de déformations grossières de la réalité. Peu leur importent la logique et la véracité de leurs allégations - ou des allégations proférées à leur encontre. Pour eux, c'est à qui criera le plus fort. Les propagandistes du Kremlin méprisent l'intelligentsia qui essaie de démonter leur argumentation point par point, avec les armes de la logique et de la cohérence ; mais ils abhorrent ceux qui, comme Litvinenko, les affrontent sur leur propre terrain. Je sais pertinemment qu'il y a des hommes, à Moscou, qui haïssaient profondément l'ex-agent du FSB. Et la haine est un excellent motif d'assassinat...


G. R. - On a prétendu, entre autres, que Litvinenko venait de découvrir des preuves de l'implication des autorités russes dans le meurtre d'Anna Politkovskaïa...


S. K. - À vrai dire, je doute fort que Litvinenko ait pu avoir accès à de telles preuves. Ne serait-ce que parce qu'il me semble pour le moins étrange que des tueurs professionnels aient pu laisser des traces derrière eux...


G. R. - Des tueurs professionnels ? Entendez-vous par là que la journaliste a été assassinée par des agents des services secrets russes ?


S. K. - C'est ce que je pense, oui. Mais, vous savez, s'il y a bien une chose que j'ai apprise en prison, c'est que, quand on accuse quelqu'un, il faut être capable de répondre de ces accusations. Or, évidemment, je n'ai pas de preuves concrètes, seulement un faisceau de présomptions.


G. R. - Les autorités russes se sont défendues de ces accusations en expliquant qu'elles n'auraient eu aucun intérêt à tuer Politkovskaïa, ne serait-ce que parce que, comme l'a dit Vladimir Poutine, « ses articles n'avaient pratiquement aucun impact en Russie »...


S. K. - Justement, n'est-il pas étrange que des articles aussi virulents, aussi bien informés et aussi révélateurs de la décrépitude du pays que ceux qu'écrivait Anna n'aient eu « aucun impact », y compris au sommet de l'État ? Le président est le garant des droits et des libertés de la population. Or, s'il ne s'intéresse pas à tous les scandales qu'Anna a révélés au grand jour, c'est un bien mauvais président que nous avons là ! S'il se souciait réellement du bien-être de ses concitoyens, il aurait ordonné de nombreuses enquêtes sur les sujets soulevés par la journaliste - des sujets extrêmement graves, comme la corruption généralisée, l'arbitraire des forces de l'ordre, les injustices sociales... Mais il n'en a rien fait. Je le répète : Politkovskaïa effectuait un travail formidable. Je peux vous dire que la branche de Mémorial installée dans le Caucase du Nord possède des documents qui confirment la réalité de nombreuses accusations formulées par Anna à l'encontre des forces de l'ordre. Des forces de l'ordre qui se livrent, dans cette région, à des activités relevant du crime organisé. Ne pas prêter attention à ces faits est très révélateur. Si Poutine ne réagit pas, c'est qu'il ferme les yeux sur ce que font ses subordonnés. Dès lors, peut-il se prévaloir du titre de garant de la sécurité des Russes ?
Pour ce qui est de l'assassinat d'Anna, le pouvoir porte de toute façon une certaine part de responsabilité. Je m'explique : même si l'ordre n'est pas venu d'en haut, nos dirigeants sont responsables du climat détestable qui règne dans le pays - un environnement moral fait de climat de violence et de paranoïa, dans lequel tuer une journaliste courageuse n'est finalement pas si grave.


G. R. - Il est donc possible, selon vous, que les services de sécurité soient impliqués dans cet assassinat sans que l'ordre ne soit venu du sommet de l'État ?


S. K. - Évidemment ! Admettons que certaines personnes, au sein des services secrets russes, aient décidé de régler leurs comptes avec cette journaliste gênante, mais aussi avec ce mouton galeux qu'était Alexandre Litvinenko. Dans un tel cas de figure, verrait-on forcément la mise en branle de toute la hiérarchie ? On s'imagine, à tort, que de telles décisions sont exécutées d'une façon très « verticale » : le chef du FSB appelle un général, qui lui-même appelle un colonel, lequel passe le mot à un quelconque subalterne qui, lui, contacte directement un tueur. Or ce n'est pas forcément ainsi que ces choses se passent.


G. R. - C'est-à-dire ?


S. K. - Imaginons que les services secrets apprennent qu'un attentat terroriste ou l'assassinat d'une personnalité soit en préparation. Et que, pour des raisons qui leur appartiennent, ce crime convienne à leurs desseins. Il leur suffit, alors, de ne pas intervenir, voire de lever les obstacles qui se trouvent sur le chemin des criminels pour leur faciliter la tâche ; ils peuvent aussi, par le biais d'un intermédiaire bien choisi, indiquer à ceux qui se préparent à perpétrer le crime en question où, quand et comment ils devraient agir pour être certains du succès de leur entreprise...


G. R. - Est-ce cela que vous avez découvert quand vous avez dirigé la Commission parlementaire d'enquête sur les attentats de 1999 ?


S. K. - Oui. Nous avons découvert que les autorités refusaient de suivre certaines pistes pourtant assez évidentes. Je fais allusion, bien sûr, à l'affaire de Riazan (4). Sur le fond de l'affaire, je suis sûr que les bombes ont été déposées par des « personnes de nationalité caucasienne », comme on dit aujourd'hui. Ce qui ne veut pas dire que les poseurs de bombes n'ont pas été manipulés. Dans le courant de l'année 2007, je vais rendre public mon rapport sur ces attentats, que j'ai élaboré en ma qualité de président de la Commission d'enquête. Encore une fois, je ne pense pas qu'il y ait eu un ordre venu tout droit du Kremlin. Mais celui-ci a pu avoir connaissance d'un projet d'attentat et ne pas avoir cherché à l'empêcher...
Quoi qu'il en soit, une chose est sûre : dans des cas comme ceux des attentats de l'été 1999, la société civile a le devoir de soupçonner le pouvoir. Et ce dernier n'a qu'un seul moyen de lever de tels soupçons : procéder à une enquête aussi transparente que possible. Cela ne s'est jamais produit à l'époque soviétique ; et, hélas, on peut en dire autant de l'époque post-soviétique.


G. R. - Justement, aujourd'hui, en Occident, de nombreux observateurs affirment qu'une « resoviétisation » est à l'oeuvre en Russie. Il est vrai que la tendance semble inquiétante : centralisation toujours plus grande du pouvoir ; concentration des prérogatives dans les mains d'un cercle étroit de dirigeants ; contrôle du Kremlin sur la société civile et la télévision ; retour d'une rhétorique que l'on peut qualifier d'impériale ; et même une forme « light » de culte de la personnalité du président...


S. K. - Je vous arrête : ce culte de la personnalité n'a rien de « light » ! À vrai dire, j'estime que ce jugement - la Russie est en proie à la resoviétisation - est tout à fait juste. J'estime même qu'il est trop indulgent pour nos élites ! Naturellement, cette resoviétisation n'est pas complète. Mais il est indéniable que l'on assiste à une véritable réhabilitation de certains fondements idéologiques du soviétisme, qui renaissent sous une forme, disons, « modernisée ». Cependant, il y a une limite évidente à cette resoviétisation : nos dirigeants et les idéologues qui travaillent pour eux comprennent parfaitement qu'il serait impossible de ressusciter le Goulag.


G. R. - Pensez-vous qu'ils le regrettent ?


S. K. - Ce n'est pas exclu ! Mais, d'un autre côté, cette impossibilité ne les gêne pas énormément. De la même manière, ils comprennent qu'ils ne peuvent pas rétablir une censure étatique totale sur tous les médias du pays. Bref, il n'y aura plus de Goulag ni de Glavlit (le principal organe de censure de l'URSS). Et, en fin de compte, l'équipe du Kremlin s'en accommode fort bien. Car elle sait qu'elle peut se passer de ces institutions pour parvenir à un résultat similaire ! Prenons le cas de la censure. Méditez cet exemple : les oeuvres du satiriste Evguéni Schwartz ont été publiées du vivant de Staline. Y compris Le Dragon. Le héros de cette nouvelle, le « Dragon » du titre, c'est évidemment Staline lui-même. Il parle avec les mots de Staline, avec l'accent de Staline, avec les métaphores et les tournures propres à Staline, avec la logique de Staline. Pourtant, cet ouvrage ô combien subversif a été publié en plein triomphe du stalinisme. Pourquoi ? Eh bien, tout simplement parce que, à cette époque, en Union soviétique, quand un écrivain décrivait un tyran sanguinaire, ce tyran était censé être Hitler, et non Staline ! Par conséquent, les censeurs ne pouvaient pas interdire un tel livre car, s'ils l'avaient fait, ils auraient dû expliquer à leurs supérieurs que, dans le portrait d'un despote cruel, ils avaient reconnu le « petit père des peuples » ! Nul doute qu'en ce cas ils auraient été broyés à leur tour par l'implacable machinerie des purges...
Pour résumer, quand il y a une censure officielle, il est possible de la tromper. Mais quand le censeur est à l'intérieur de vous, comment voulez-vous vous en débarrasser ? Or c'est bel et bien ce qui se passe de nos jours. Aujourd'hui, l'immense majorité des journalistes sont cornaqués par un « censeur intérieur » qui leur interdit de traiter les thèmes qu'ils abordent d'une façon qui pourrait déplaire au pouvoir.


G. R. - Hormis ce « censeur intérieur », le pouvoir exerce-t-il également des pressions directes sur les médias ?


S. K. - Bien entendu. Il existe des mécanismes qui rappellent aux journalistes qu'ils doivent prêter une oreille attentive à leur fameux « censeur intérieur ». C'est ce que l'on appelle pompeusement la « ligne éditoriale ». En général, les rédacteurs en chef des divers médias savent très bien décrypter les messages plus ou moins codés que leur envoie le pouvoir. Cette tradition date de l'époque soviétique, quand lire entre les lignes était un sport national. Le plus souvent, les décideurs des médias saisissent au vol les allusions qui viennent d'en haut sur la meilleure manière de traiter tel ou tel sujet. Il arrive cependant que certains d'entre eux refusent d'entrer dans ce petit jeu. Alors intervient l'étape suivante : la « politique des cadres ». Les autorités peuvent exiger que tel ou tel journaliste soit écarté. Sinon, le média où il travaille risque d'avoir de gros ennuis...


G. R. - Il semble pourtant que, en Russie, la censure se concentre avant tout sur la télévision, la presse écrite restant relativement libre...


S. K. - C'est simplement parce qu'il y a bien plus de spectateurs qui regardent la télévision que de lecteurs qui dévorent les journaux ! Le pouvoir l'a très bien compris. D'ailleurs, j'estime que la censure est réapparue à la fin des années 1990, avec l'attaque en règle contre NTV, une chaîne qui n'hésitait jamais à critiquer le Kremlin. À l'époque, les Russes étaient encore très attachés à la liberté d'expression. Il y a eu une véritable levée de boucliers. Des manifestations avaient lieu tous les jours devant le siège de la télévision russe, à Ostankino. Des célébrités, mais aussi des citoyens lambda se pressaient dans les locaux de NTV pour exprimer, si possible à l'antenne, leur soutien à l'indépendance de la chaîne. Les protestations ont duré environ un mois ; mais même si elles avaient duré beaucoup plus longtemps, le pouvoir aurait quand même remporté cette bataille. Tout simplement parce qu'il ne pouvait pas se permettre de la perdre. Et je suis persuadé que, s'il l'avait perdue, nous vivrions aujourd'hui dans un pays très différent... Le Kremlin voulait absolument prendre le contrôle de NTV pour donner une grande leçon à tout le monde. Et cette leçon a été bien enregistrée. Les journalistes les plus irréductibles ont d'abord trouvé refuge sur une autre chaîne, la petite TV6, avant d'être progressivement privés d'antenne. Dans le meilleur des cas, ils se sont reconvertis dans la presse écrite ou la radio, mais leur auditoire est désormais incommensurablement plus maigre que ce qu'il était à l'époque de l'indépendance de NTV... Au moment où nous parlons, à quelques exceptions près, on peut comparer la situation des journalistes à celle de chevaux installés dans des enclos. Tel journaliste évolue dans un enclos relativement étroit ; tel autre, dans un enclos plus vaste. À l'intérieur de cet enclos, il peut se balader à sa guise ; mais il sait très bien que, s'il lui prenait la fantaisie de sortir des limites qui lui sont imparties, il serait immédiatement confiné dans un enclos beaucoup moins spacieux...


G. R. - Avez-vous personnellement été témoin de situations où des journalistes ont pratiqué l'auto-censure afin de rester dans un enclos relativement vaste ?


S. K. - Plus que témoin ! Je pourrais dire que j'ai été, en quelque sorte, une victime de ce mécanisme ! Voici l'histoire. Il y a quelque temps, un ami que j'avais rencontré en prison et qui habite en province, à Rostov, m'a invité dans sa ville. Quand je suis arrivé, il m'a organisé un passage sur la chaîne de télévision locale. Je m'y suis rendu et j'ai discuté pendant deux heures avec une journaliste, devant les caméras. À la fin, elle m'a dit : « Sergueï Adamovitch, vous êtes un interlocuteur passionnant ! J'ai été très heureuse de pouvoir vous interviewer. Vous avez dit des choses très intéressantes. » Puis, dans le même souffle : « Évidemment, nous ne diffuserons jamais cette interview. » Vous voyez, c'est une excellente illustration de cette censure interne dont je viens de vous parler. Cette journaliste avait décidé d'elle-même de ne pas diffuser un entretien qu'elle jugeait, de son propre aveu, « très intéressant ». Elle n'en a pas parlé à ses supérieurs ; elle n'a sans doute même pas pensé à le faire ! Pourquoi serait-elle allée irriter son chef avec une émission qui n'était pas « dans le bon ton » ? Qu'aurait-elle eu à y gagner ? Rien du tout. Qu'aurait-elle eu à y perdre ? Sans doute beaucoup...


G. R. - Si je vous comprends bien, seules les informations qui passent le filtre de cette censure insidieuse parviennent au grand public. Y a-t-il, tout de même, des espaces de liberté médiatique ?


S. K. - Oui, mais ce ne sont que des exceptions qui confirment la règle. Disons-le tout net : aujourd'hui, presque personne ne lit les journaux. Leur tirage est misérable et leur influence est minime. De plus, l'immense majorité des journaux obéissent aux mêmes règles que les chaînes de télévision : surtout, ne pas faire de vagues, ne pas raconter quoi que ce soit qui puisse contrarier en haut lieu !
Quant aux rares organes de presse qui s'efforcent de faire correctement leur travail, eh bien, la vérité oblige à dire qu'ils... servent les intérêts du pouvoir ! Car le pouvoir a des intérêts divers. Naturellement, il aspire à exercer un contrôle aussi étroit que possible sur la société. Mais, dans le même temps, il désire également soigner son image extérieure. En effet, nos autorités ne sont pas aussi indépendantes du monde extérieur qu'elles le voudraient. Que la vie était plus simple au temps du Rideau de fer ! Aussi longtemps que ce Rideau était baissé, les dirigeants du Kremlin (ainsi que leurs homologues d'Europe centrale et orientale) ne devaient guère se soucier de paraître civilisés aux yeux des chancelleries occidentales. Cette liberté absolue donnée aux régimes communistes reposait sur les chars du Pacte de Varsovie et sur l'arsenal nucléaire de l'URSS. J'ajoute que tout cela n'aurait pas été possible sans cet accord honteux par lequel, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Occident a abandonné la moitié de l'Europe à un bandit qui n'avait rien à envier à Hitler. En se conformant aux principes de la realpolitik, l'Occident a offert au régime de Staline et à ceux qui lui ont succédé une forme de tranquillité dont ces régimes ont profité à plein.


G. R. - Toutes proportions gardées, peut-on établir un parallèle entre cette realpolitik que vous dénoncez et la situation actuelle, qui voit l'Occident adopter un profil bas face à Vladimir Poutine, de crainte de provoquer le courroux d'un régime dont dépend une bonne partie de ses importations d'hydrocarbures ?


S. K. - Évidemment. Voilà bien longtemps que l'Occident a pris l'habitude de fermer les yeux sur ce qui se passe en Russie. Dois-je rappeler que, dès les années 1930, on connaissait, à l'Ouest, le vrai visage du régime stalinien ? L'écrivain Léon Feuchtwanger ne s'était-il pas rendu en URSS ? N'en avait-il pas tiré son livre Moscou 1937 (5) ? La vérité était là, claire, nette et accessible. Plus tard, il y a eu la fameuse controverse entre Sartre et Camus. Les deux penseurs s'affrontaient sur une question essentielle : fallait-il, comme le souhaitait Camus, dénoncer les camps de travail soviétiques, au risque de discréditer les idéaux du communisme en tant que tels ? Ou bien valait-il mieux passer cette réalité embarrassante sous silence ? C'était la position de Sartre... Ce ne sont là que quelques exemples de l'inertie lâche, inconsidérée et criminelle de l'Occident. Et, hélas, la logique à l'oeuvre sous nos yeux est la même.


G. R. - Qu'est-ce que l'Occident pourrait faire face à Vladimir Poutine ?


S. K. - S'il reste dans le cadre de la realpolitik et des « impératifs géopolitiques » (c'est-à-dire, pour appeler les choses par leur nom, du commerce du gaz et du pétrole), alors l'Occident ne peut strictement rien. La donne actuelle est propice aux intérêts du Kremlin : la demande énergétique est énorme, les prix sont très élevés et la Russie possède un sous-sol particulièrement riche. Et s'il y a bien une chose que nos dirigeants ont comprise, c'est que l'Occident n'est absolument pas prêt à leur opposer une forme quelconque de résistance. C'est toute la faiblesse de la realpolitik : la Russie est en position de force et l'Occident n'a qu'à s'incliner.


G. R. - Comment sortir de cette impasse?


S. K. - C'est peut-être un voeu pieux, mais il faut que l'Occident cesse de se laisser guider exclusivement par ce qu'il perçoit comme étant ses intérêts économiques et qu'il accorde une place plus importante à une forme d'éthique, d'idéalisme. Cette éthique existe : l'Union européenne ne se réfère-t-elle pas plus souvent qu'à son tour aux « valeurs européennes » ? Alors, je dis aux dirigeants des pays de l'UE : ces valeurs, ne les cachez pas sous le tapis ! Affichez-les avec fierté ! Martelez-les avec force et conviction. Dites à M. Poutine ces quelques phrases toutes simples : « Oui, votre pétrole et votre gaz représentent pour nous un intérêt immense. Mais les principes du droit nous importent encore plus. Vous êtes prêt à nous faire subir un chantage énergétique. Vous menacez d'augmenter le prix de vos hydrocarbures. Eh bien, faites. Mais n'oubliez pas que l'on ne peut pas boire et manger le pétrole et le gaz. Vous ne voulez plus nous les vendre à un prix raisonnable ? Fort bien, gardez votre pétrole... et essayez de l'étaler sur des tartines ! Enfin, des tartines... si vous avez assez de blé pour faire du pain (puisque la Russie, immense pays agricole, en est régulièrement réduite à acheter ses céréales au Canada et à d'autres pays occidentaux) ! En toute hypothèse, bon appétit ! Si le consommateur a besoin d'un fournisseur, le fournisseur a tout autant besoin d'un consommateur. Cher M. Poutine, gardez cette vérité présente à l'esprit et souvenez-vous que, s'il le faut, nous nous débrouillerons sans vous. Mais êtes-vous certain que la réciproque soit vraie ? » En un mot, l'Occident doit faire passer ses valeurs avant son porte-monnaie.


G. R. - Vous savez très bien que si l'Occident met la Russie en demeure de respecter les fondements de l'État de droit, celle-ci répondra, indignée, qu'elle n'a rien à envier, en matière de démocratie, à ceux qui prétendent lui donner des leçons. Et force est de constater que les apparences sont sauves : la Russie a une Constitution démocratique ; elle organise régulièrement des élections multipartites ; le secteur privé représente une part non négligeable de l'économie ; et même en Tchétchénie, la population s'est prononcée lors d'un référendum prétendument démocratique pour le maintien dans le giron de la Fédération de Russie...


S. K. - Il faut expliquer sans relâche que tout, dans le système poutinien, est apparence, illusion d'optique et mensonge. La propagande, vous le savez, obéit toujours aux mêmes règles. À ce titre, on peut considérer que, pendant la première guerre de Tchétchénie, de 1994 à 1996, M. Chakhraï (6) était une sorte de Goebbels russe - tout comme, dans le camp d'en face, Movladi Oudougov, qui était chargé des services tchétchènes d'information, était un Goebbels tchétchène.


G. R. - Et aujourd'hui, qui est le propagandiste en chef du régime de Poutine ? Sourkov (7) ?


S. K. - Sourkov, Iastrjembski (8), d'autres encore... Ils sont nombreux ! Mais aussi nombreux qu'ils soient, il est évident que leurs arguments ne résistent pas à l'analyse. Contrairement à ce qu'ils affirment, il n'y a pas, dans ce pays, de vraie séparation des pouvoirs. On chercherait en vain, en Russie, un pouvoir judiciaire et un pouvoir législatif indépendants : ils n'existent tout simplement pas. Les deux chambres du Parlement sont serviles au possible. Chaque session en offre le spectacle consternant. Les minutes de ces sessions sont dans le domaine public. J'invite les Occidentaux à consulter ces documents. Ils verront alors en quoi consiste ce qui nous tient lieu de vie parlementaire...


G. R. - On imagine que vous ne faites pas grand cas de l'opposition parlementaire...


S. K. - Cette prétendue opposition est fabriquée par les autorités ! Prenez la dernière création en date des grands manitous du pouvoir : ce parti baptisé Russie juste, alliance grotesque de trois formations conçues dans les cuisines du Kremlin (le Parti de la Vie, le Parti des Retraités et Rodina). Quel genre d'opposition est-ce là ? La mise en place de Russie juste devrait éveiller des souvenirs en Occident : il n'y a pas si longtemps, du temps de la guerre froide, des partis similaires pullulaient en Europe centrale et orientale. Pas en URSS, il est vrai. Nous n'avions que le PCUS et rien d'autre. Mais en Pologne, par exemple, il y avait plusieurs partis croupions. Bien évidemment, ces formations n'étaient pas là pour contester la primauté du POUP, ni même pour remettre en cause la moindre de ses décisions. Elles ne servaient qu'à incarner un triste ersatz de pluripartisme, ce qui ne les empêchait pas de rivaliser d'obséquiosité à l'égard du parti dominant. Il en va de même aujourd'hui chez nous.


G. R. - Pensez-vous vraiment que des chefs d'État ou de gouvernement occidentaux soient capables de tenir à Poutine un discours aussi exigeant que vous le souhaiteriez ?


S. K. - Pas pour l'instant. Au-delà de ce qui les distingue, les leaders occidentaux sont tous des hommes et des femmes politiques qui ont passé leur vie à soupeser les divers aspects de la realpolitik. À mon avis, le seul espoir repose sur les représentants de la société civile.


G. R. - Mais ceux-ci ne peuvent pas parler à Poutine d'égal à égal...


S. K. - Non, mais ils peuvent peser sur le comportement de leurs dirigeants. S'il y a une grande prise de conscience au niveau de l'opinion publique, alors les équipes au pouvoir devront en tenir compte. Je crois d'ailleurs avoir compris qu'en France, après l'assassinat d'Anna Politkovskaïa, il s'est trouvé des gens pour exiger que l'on retire à Vladimir Poutine la Légion d'honneur dont il venait d'être décoré. C'était évidemment une demande qui n'avait aucun espoir d'être entendue, mais c'est toujours mieux que rien.


G. R. - Tout de même, n'y a-t-il pas à l'Ouest des leaders qui trouvent grâce à vos yeux ?


S. K. - À mon grand dam, même la Dame de fer, Margaret Thatcher, a dit en son temps que, en matière de relations internationales, elle se considérait comme une pragmatique et que l'insistance sur les droits de l'homme était parfois une entrave à des relations internationales pragmatiques. C'est, hélas, une opinion très répandue. Mais je ne pense pas que la société civile occidentale, dans son ensemble, partage cet avis.
Vous savez, à l'époque de la guerre froide, nous autres les dissidents nous idéalisions beaucoup l'Occident. Le système politique en vigueur en Europe et en Amérique du Nord nous apparaissait, vu de la sinistre URSS brejnévienne, comme un phare dans la nuit. Et aujourd'hui, quinze ans après la dissolution de l'URSS, je peux dire que même si cette perception était sans doute naïve et exagérée, elle n'était pas totalement dénuée de fondement. Car, quoi qu'on en dise, dans les pays démocratiques l'opinion publique est un facteur important, un facteur qu'aucun dirigeant ne peut ignorer. D'où mon espoir de voir un jour l'opinion publique occidentale inciter les dirigeants à se montrer moins complaisants envers Vladimir Poutine et ses sbires.


G. R. - Vous appelez l'Occident à essayer de peser sur le cours des événements en Russie. Mais n'appartient-il pas aux Russes eux-mêmes de régler leurs problèmes?


S. K. - J'ai eu récemment l'occasion d'en discuter avec l'un de mes vieux amis, le Polonais Adam Michnik. Il m'a dit en substance : « Arrête de nous demander de prendre position contre Poutine. C'est vous, les Russes, qui l'avez élu ; c'est à vous de vous en débarrasser ! » Ce à quoi je réponds : « Adam, je ne t'invite pas à t'occuper de nos problèmes. Je t'invite à t'occuper de tes problèmes ! Car ce qui se passe en Russie concerne l'Europe entière. » D'ailleurs, ce n'est pas moi qui ai inventé le Conseil de l'Europe. Cette institution, je le rappelle, repose sur l'idée, inscrite dans ses statuts, selon laquelle les principes fondamentaux des droits de l'homme ne peuvent pas être réduits à une affaire intérieure de tel ou tel État. C'est pour cela que le Conseil de l'Europe existe : il doit permettre à chacun de ses membres de s'ingérer chez les autres membres pour vérifier que les droits de l'homme y sont respectés.


G. R. - Le Conseil de l'Europe a condamné la Russie à plusieurs reprises...


S. K. - Oui, mais sans aucun effet. Le Conseil a formulé à l'égard du Kremlin quelques tendres reproches qu'il est assez facile de confondre avec des compliments ! C'est pourquoi je me demande si l'existence même de cette organisation est encore justifiée... Plus généralement, au-delà même du Conseil de l'Europe, je tiens à rappeler qu'une communauté est ce que ses membres en font. Si vous êtes prêt à rencontrer M. Poutine en lui témoignant la plus vive sympathie, à le regarder dans les yeux et même à « y voir le fond de son âme », comme l'a dit le président George W. Bush, alors vous contribuez, si je puis dire, à « poutiniser » la communauté internationale et, partant, votre pays. De plus, il y a derrière ces relations apparemment amicales une sorte de troc qui ne se réduit pas au commerce d'hydrocarbures dont nous avons déjà parlé : il y a, tout simplement, un modus vivendi assez sordide entre Moscou et Washington. Le Kremlin a laissé les Américains agir à leur guise en Afghanistan et en Irak ; en échange, il a obtenu le silence de la Maison-Blanche sur la Tchétchénie. On a connu l'administration Bush plus regardante sur les droits de l'homme, du moins en paroles ! Évidemment, ni Bush, ni Blair, ni Mme Merkel ne participent sciemment à la diffusion du poutinisme dans leurs pays respectifs ; mais quand ils expliquent à leurs administrés que, pour avoir du pétrole, il est admis, et même recommandé, de mettre les principes moraux sous le boisseau, ils développent dans leurs sociétés ce que j'appellerais un « consumérisme dénué de principes ». C'est aussi simple que cela : les principes coûtent cher. Et ces dirigeants ne sont pas prêts à inviter leurs concitoyens à payer plus cher leur essence et leur chauffage pour défendre des principes dont ils répètent pourtant régulièrement que ce sont leurs repères moraux...


G. R. - Comment qualifieriez-vous l'opinion publique russe ? Existe-t-elle seulement ? Et, si oui, est-elle attachée aux valeurs démocratiques ?


S. K. - Elle existe mais, pour prendre un exemple issu de la physique nucléaire, il n'y aura pas de réaction en chaîne aussi longtemps que la masse critique n'aura pas été atteinte. Ensuite, une fois que la réaction en chaîne est lancée, tout dépend de la façon dont elle est orientée. L'énergie nucléaire peut servir à chauffer votre maison, à faire bouillir votre thé... ou encore à faire avancer votre sous-marin ; mais elle peut tout aussi bien raser une ville en un clin d'oeil. Il en va de même pour la réaction qui survient quand, dans l'opinion publique, telle ou telle perception atteint sa masse critique. Hélas, aujourd'hui, la vision démocratique est loin de rassembler la majorité de mes concitoyens. Le terme « démocratie » a été terriblement galvaudé et, pour bon nombre de Russes, il est devenu synonyme de pauvreté, d'anarchie et de violence, à cause de la crise que le pays a connue dans les années 1990.


G. R. - Quelles erreurs les hommes politiques de l'époque ont-ils commises, selon vous ?


S. K. - Les réformateurs du début des années 1990 étaient des libéraux convaincus. Pourtant, leur vision économique était, en quelque sorte, empreinte de marxisme. Le marxisme estime que l'économie est la base de tout : pour les marxistes, il faut retirer aux individus les moyens de production et les transmettre à l'État. Le gouvernement d'Egor Gaïdar a cru qu'il suffisait d'enclencher le processus inverse pour faire de la Russie une démocratie moderne. Il a donc procédé à cette fameuse « thérapie de choc » qui a permis aux plus malins et aux mieux en cour de s'enrichir d'une manière incroyable.
Rapidement, les futurs oligarques se sont mis à piller l'État. Je me souviens d'une réunion d'économistes à laquelle j'ai assisté à l'époque. Il y avait là l'un des réformateurs les plus en vue, Anatoli Tchoubaïs. Il a dressé un tableau terrible de la situation du pays, expliquant que toutes les ressources de l'État étaient en train de se faire piller - c'est le terme qu'il a employé. Et puis, au milieu de sa démonstration, il s'est brusquement arrêté et il a dit : « Finalement, peut-être est-ce pour le mieux... » Dans son esprit, la privatisation, quelle qu'elle fût, était primordiale. Et si ceux qui pillaient l'État à ce moment-là étaient des incapables, eh bien, ils finiraient par perdre leurs entreprises et des gestionnaires plus sérieux prendraient leur place. Et tout rentrerait dans l'ordre. Et la Russie vivrait mieux ! Seulement, l'économie de marché n'a jamais été synonyme de démocratie. Je dirais même que l'économie de marché peut très bien s'accommoder d'un régime autoritaire, voire d'une dictature. L'Histoire abonde en exemples qui vont dans ce sens. C'est ainsi que, en Russie, la démocratie s'est retrouvée discréditée.
L'essentiel, ce n'est pas l'utilisation de tel ou tel terme, mais l'idée que les gens s'en font. Si je ne m'abuse, dans la France de la Terreur, on guillotinait aux cris de « Liberté, égalité, fraternité » ! La masse critique de démocrates que j'appelle de mes voeux ne sera atteinte que lorsqu'un certain nombre de Russes comprendront que la démocratie n'est pas le pillage et l'anarchie mais, tout simplement, un type d'organisation de la société qui permet à chacun de s'exprimer équitablement. Ni plus, ni moins.


G. R. - Quelle proportion de citoyens doit se pénétrer de cette vision des choses pour que cette fameuse masse critique soit atteinte ?


S. K. - Peut-être que 5 % de convaincus pourraient suffire. Mais il faut absolument que ces gens disposent d'une espèce d'autorité morale.


G. R. - Y a-t-il parmi les démocrates russes des personnalités capables de mobiliser la population et de lancer un vrai défi à Vladimir Poutine ?


S. K. - Hélas, à l'heure actuelle, je ne vois aucun leader suffisamment charismatique pour y parvenir. Personnellement, voilà quinze ans que je vote sans états d'âme pour Grigori Iavlinski (9). Je ne me berce guère d'illusions : je sais très bien qu'il n'a aucune chance de devenir président. Et je ne nie pas que certaines des critiques qui lui sont adressées sont parfaitement justifiées, en particulier celles qui lui reprochent son narcissisme. Iavlinski, c'est incontestable, incarne au mieux les valeurs démocratiques qui sont les miennes. Mais son caractère ombrageux lui a joué bien des tours...


G. R. - Lors de la dernière élection présidentielle, en 2004, les partis démocratiques ont choisi de ne pas présenter de candidats et ont appelé au boycott du scrutin (10). Estimez-vous que ce soit la voie à suivre pour les prochaines consultations, à savoir les législatives de décembre 2007 et la présidentielle de mars 2008 ?


S. K. - En refusant de participer à la présidentielle de 2004 et en appelant les citoyens à ne pas se rendre aux urnes, les démocrates espéraient obtenir l'invalidation du scrutin pour cause de taux de participation trop bas. Ils n'y sont pas parvenus. Depuis, comme vous le savez, le pouvoir a réglé ce problème : il a récemment fait voter une loi qui supprime le seuil de participation nécessaire pour qu'une élection soit validée. Il suffisait d'y penser ! Pour caricaturer, imaginons que, aux législatives de décembre prochain, tous les Russes décident de rester chez eux ; eh bien, il suffirait à M. Poutine d'aller déposer un bulletin « Russie unie » dans l'urne pour que le parti qui lui est inféodé obtienne 100 % des sièges ! En vérité, cette loi n'est qu'une nouvelle étape du verrouillage méthodique du pays auquel se livre le Kremlin. Le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire sont déjà à ses ordres ; la censure, nous en avons parlé, est très efficace ; quant au système électoral, il s'agit d'une parodie de consultation démocratique. Ce pouvoir est maximaliste. Les hommes qui dirigent le pays ont dans le sang ce désir de contrôle absolu. Cela ne signifie pas que le pouvoir veuille se glisser dans le lit de chacun de ses citoyens ; cela signifie seulement qu'il sait qu'il peut le faire à tout moment. Le système est fait de telle manière qu'il est absolument impossible que le pouvoir change de mains à l'issue d'une élection transparente. C'est pourquoi il est, somme toute, secondaire que les démocrates participent à ce simulacre d'élection ou non. Car ce n'est pas dans les isoloirs que le pays peut évoluer.


G. R. - Dans la rue, alors ?


S. K. - Le modèle que j'appelle de mes voeux, c'est celui qui a vu la victoire de Solidarnosc en Pologne.


G. R. - La révolution orange ukrainienne ne devrait-elle pas, elle aussi, être une source d'inspiration pour les démocrates russes ?


S. K. - Je suis assez circonspect sur la tournure actuelle des événements en Ukraine. Il n'en demeure pas moins que la révolution orange a été un moment très important pour ce pays, mais aussi pour tout l'espace post-soviétique. Des centaines de milliers de citoyens sont descendus dans la rue pour dire à un pouvoir qui s'était habitué à leur passivité : « Nous ne sommes pas du bétail ! Vous ne pouvez plus nous mener en bateau ! »


G. R. - Un tel scénario vous semble-t-il possible en Russie ?


S. K. - Je ne dirai pas que ce sera facile... mais je pense que ce n'est pas impossible. Il faut y travailler.


G. R. - En Serbie en 2000, en Géorgie en 2003, en Ukraine en 2004, les « révolutions de velours » se sont produites à la suite du déclic provoqué par une grossière falsification électorale. Les scrutins que la Russie va organiser fin 2007 et début 2008 vous semblent-ils propices à une telle mobilisation ?


S. K. - Seuls des démocrates peuvent prendre la tête de ces protestations de masse. Or, comme je vous l'ai expliqué, ils sont largement discrédités dans notre pays... Avant d'espérer une révolution douce en Russie, il faut modifier en profondeur la désastreuse image que les démocrates traînent comme un boulet depuis les années 1990.


G. R. - Il faudrait donc des hommes neufs... Pensez-vous que Gary Kasparov soit capable de relever ce défi ?


S. K. - Il essaie, en tout cas. Mais Kasparov est habitué à évoluer dans un monde, celui des échecs, où les règles sont claires et immuables. Et aujourd'hui, c'est comme s'il jouait contre un adversaire qui modifie les règles du jeu à sa guise. Par surcroît, il a été pendant vingt ans le numéro un mondial dans sa discipline. D'où son désir d'être à nouveau un incontestable numéro un. C'est l'un des drames récurrents de nos démocrates : ils se livrent en permanence à de sourdes querelles qui dégénèrent parfois en véritables batailles rangées. C'est évidemment un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre dans la situation compliquée qui est la nôtre.


G. R. - Que pensez-vous du nouveau chef du SPS (11), Nikita Belykh, qui n'a pas encore 32 ans ?


S. K. - C'est un homme très dynamique et je vous avoue sans peine que je le préfère largement à la plupart des dirigeants historiques de ce parti ! Aujourd'hui, il travaille beaucoup avec Iavlinski (12). J'espère que le SPS et Iabloko (le parti de Iavlinski), ainsi que les autres mouvements de sensibilité démocrate, retiendront les leçons de leurs échecs passés et sauront, à l'avenir, parler d'une même voix. Mais je reviens à l'exemple que représente, à mes yeux, le succès de Solidarnosc en Pologne. Le syndicat avait su mobiliser les ouvriers. Ne nous leurrons pas : les exigences fondamentales de Lech Walesa et des siens n'étaient pas de grandes idées éthérées mais, au contraire, des revendications très terre à terre ! Le tour de force a été d'expliquer aux travailleurs polonais que la satisfaction de leurs revendications sociales était intimement liée à davantage de liberté politique.


G. R. - Quand, en 2005, le Kremlin a ordonné la très controversée monétisation des avantages sociaux (13), il y a eu, un peu partout en Russie, des manifestations de citoyens - retraités, vétérans de guerre, handicapés, etc. - qui s'estimaient spoliés. Peut-on tracer un parallèle avec la situation polonaise de 1980 ?


S. K. - Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que le pouvoir a reculé ! Mais il a eu l'intelligence de faire des concessions avant que le mouvement ne prenne une trop grande ampleur. Des amendements ont adouci cette loi ; des administrations locales se sont chargées de rendre d'une main une partie de ce qu'elles prenaient de l'autre ; et, finalement, les gens sont rentrés chez eux. Il est éminemment regrettable que, pendant ces quelques mois où le pouvoir s'est retrouvé confronté à une protestation énergique, les dirigeants de l'opposition n'aient pas su le mettre au pied du mur. C'est dans ce sens qu'il faut travailler ! Il faut parler aux gens, leur ouvrir les yeux sur ce qu'est vraiment ce régime, faire monter une contestation globale qui dépassera les revendications catégorielles. Personnellement, je ne peux pas vraiment y contribuer : je suis plus à l'aise dans un bureau que dans une usine à haranguer une foule ! À cet égard comme à bien d'autres, l'assassinat de Sergueï Iouchenkov (14) a été une véritable tragédie pour notre mouvement. Vous m'avez demandé qui pourrait être le leader des démocrates : s'il avait vécu, Iouchenkov aurait été celui-là, j'en suis certain. C'était à la fois un homme inflexible sur les grands principes et un tacticien suffisamment souple pour savoir s'entendre avec les innombrables composantes de la nébuleuse démocrate et avec tous ceux qui auraient pu s'y rattacher.


G. R. - Où en est l'enquête sur son assassinat ?


S. K. - L'affaire est close. La police a conclu à un crime crapuleux. Les exécutants sont sous les verrous. Un certain Kordanev a été condamné en tant que « commanditaire ». Vous verriez ce Kordanev ! Une nullité, une larve ! Personne ne peut croire qu'il ait fomenté ce crime tout seul. Il y a certainement pris part, mais je ne crois pas un seul instant qu'il ait été le vrai cerveau de l'opération. Pour résumer, des fusibles ont sauté, mais les vrais responsables demeureront sans doute à jamais impunis.


G. R. - On s'interroge beaucoup sur les dauphins de Poutine. Deux noms reviennent le plus souvent : ceux des vice-premiers ministres Dimitri Medvedev et Sergueï Ivanov. Que pensez-vous de ces deux hommes ? Estimez-vous qu'il existe entre eux des différences notables?


S. K. - Oui, je les distingue, bien qu'il me soit très difficile de dire lequel des deux serait préférable à l'autre ! Medvedev est un personnage assez falot. Il vient seulement d'apprendre à s'exprimer de manière autonome - même si ses discours rappellent le plus souvent les plus belles heures des lancinantes professions de foi de l'époque soviétique. Ivanov est beaucoup plus sûr de lui et décidé. Reste qu'ils appartiennent à la même clique, la clique de Poutine. Par ailleurs, quand Poutine dit : « J'aime mon travail. Je n'ai pas l'intention de modifier la Constitution pour pouvoir effectuer un troisième mandat, mais je veux continuer à servir mon pays », il sous-entend vraisemblablement qu'il projette de créer une nouvelle fonction sur mesure, qu'il pourra occuper après 2008. À ce futur poste - dont les modalités exactes ne sont sans doute pas encore clairement définies à l'heure où nous parlons -, il espère devenir celui qui tirera réellement les ficelles.
À propos, j'attire votre attention sur le fait que, chez nous, le couple « marionnettiste-marionnette » est une figure bien connue de la vie politique. Et, souvent, la marionnette parvient à se libérer de l'influence du marionnettiste... Poutine lui-même n'a-t-il pas été porté au Kremlin en grande partie grâce à Boris Berezovski, qui pensait pouvoir en faire son jouet docile ? Quelques mois plus tard, l'homme le plus riche de Russie devait se réfugier à Londres et abandonner la plus grande partie de son immense empire... Au début des années 1920, Kamenev et Zinoviev croyaient réaliser un coup de maître en installant Staline, qu'ils sous-estimaient gravement, au sommet du pouvoir : ils furent fusillés à l'issue des célèbres procès de Moscou. Je peux même prendre un exemple français : initialement, Napoléon Bonaparte n'était-il pas une épée au service du Directoire ? On sait ce qu'il en advint. Bref, les marionnettes tendent souvent à s'émanciper. Et le jour où elles y parviennent, leur ancien maître se retrouve sur la sellette. L'avenir nous dira si Poutine, devenu le marionnettiste de Medvedev, d'Ivanov ou d'un autre, connaîtra le même sort...


G. R. - On dit parfois, aussi bien en Occident qu'en Russie, que la mentalité russe ne serait pas perméable aux valeurs démocratiques, que les Russes réclameraient un tsar, un « petit père », une main de fer... Pour vous, qui vous êtes battu toute votre vie durant afin de promouvoir la démocratie dans votre pays, n'est-il pas désespérant d'entendre cette antienne ?


S. K. - Attention : je suis d'accord ! Les Russes ne sont pas « faits pour la démocratie » ! Mais j'ajoute immédiatement qu'aucun peuple n'est « fait pour la démocratie ». La démocratie, ce n'est pas inné. Cela s'apprend. C'est un peu comme savoir nager : il faut accompagner les débutants dans l'eau, leur montrer les mouvements à faire, puis les inviter à essayer par eux-mêmes. Pour les Russes, ce sera dur, mais ils finiront par y arriver. L'une des raisons pour lesquelles je dis que ce sera dur, c'est l'influence qu'a eue la tragédie stalinienne. Vous savez que je suis biologiste. En tant que tel, je sais que si l'on prend une population donnée (qu'il s'agisse de bactéries, de plantes, d'animaux...) et que l'on élimine une partie de cette population selon des critères précis, les générations suivantes s'en ressentiront. C'est évident, n'est-ce pas ? Or que s'est-il passé dans les années 1930 ? Les citoyens les plus courageux, les plus intelligents, les plus indépendants d'esprit, se sont retrouvés dans les camps. Bon nombre d'entre eux n'en sont jamais revenus. Pensez à toute l'influence que ces gens auraient pu exercer sur la société, pensez aux enfants qu'ils auraient pu éduquer et qui ne sont jamais nés... La crème de la nation russe a été éradiquée. Ce fut une sélection terrible, menée selon des critères définis par un tyran qui rêvait de régner sur un peuple d'esclaves incapables de penser par eux-mêmes. Des décennies plus tard, le pays en paie encore le prix.


G. R. - Où en est Mémorial aujourd'hui, dans un contexte très difficile pour les ONG (15) ?


S. K. - À un moment crucial de son histoire. Le pouvoir a été très clair : les ONG russes doivent lui prouver leur loyauté si elles souhaitent continuer d'exister. L'autre terme de l'alternative, c'est d'entrer dans la clandestinité. Mémorial est une organisation importante. Nous employons des centaines de personnes à travers le pays. Et de nombreux chercheurs collaborent régulièrement avec nous sans être nos salariés (par exemple en obtenant des bourses ou des financements divers qui leur permettent de mener à bien tel ou tel projet dans le cadre de Mémorial). En tout, je dirais qu'il y a plus de mille personnes qui contribuent à l'activité de notre organisation. Et je ne parle même pas des innombrables bénévoles qui nous fournissent une aide précieuse. Si on les comptabilisait, on arriverait à un chiffre de quelques milliers de « Mémorialistes », au moins. Aujourd'hui, chacun d'entre eux doit prendre position sur cette question : devons-nous nous adapter aux exigences des autorités afin de continuer de fonctionner? Ou bien faut-il que nous demeurions inflexibles sur nos principes, auquel cas Mémorial risque fort de disparaître ?


G. R. - Quelles sont ces « preuves de loyauté » que le pouvoir exige ?


S. K. - Je pense que le Kremlin tolérerait notre ONG si celle-ci cessait de dénoncer ses agissements avec autant de fermeté. Si nous acceptions d'employer des formules très vagues, si nous nous contentions de faire part, de temps à autre, de notre « préoccupation » tout en félicitant bruyamment les dirigeants au moindre prétexte, alors nous pourrions vraisemblablement survivre. En fait, il faudrait que nous devenions aussi prudents dans nos déclarations que, par exemple, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe. Des hommes comme Ernst Mühlemann ou lord Judd (16) se sont rendus à plusieurs reprises en Tchétchénie, mais leurs communiqués étaient très mesurés. Bref, le Kremlin veut un Mémorial avec une muselière.


G. R. - Vous avez mentionné lord Judd. Mais ne s'est-il pas montré de plus en plus critique à l'égard de la Russie au fur et à mesure de l'avancement du conflit tchétchène ?


S. K. - Vous avez raison. Il a d'ailleurs fini par claquer la porte de sa commission. Mais, franchement, combien d'Européens l'ont entendu expliquer ce qui se passait en Tchétchénie ? Il a provoqué un esclandre, mais seulement dans le cadre feutré du Conseil de l'Europe...


G. R. - Peut-on dire que la guerre de Tchétchénie est terminée ?


S. K. - Dans une certaine mesure, la guerre de Tchétchénie ne s'achèvera jamais : une guérilla subsistera sans doute pendant encore des années, voire des décennies. Or, dans toute l'Histoire, un seul homme a su vaincre une guérilla par la force. Il s'appelait Joseph Staline. Il avait réglé le problème avec sa brutalité coutumière, en expulsant les peuples caucasiens vers l'Asie centrale. Soit dit en passant, les conditions de cet exode ont été terribles. Hommes, femmes et enfants étaient empilés dans des trains de marchandises qui avançaient lentement vers le Kazakhstan. Dans certains convois, 30 % des gens étaient morts à l'arrivée... Quant aux partisans qui avaient échappé à la répression et s'étaient cachés dans les montagnes, ils ne pouvaient plus compter sur l'aide de la population, puisque celle-ci n'était plus là. Plus personne pour faire la récolte, plus personne pour s'occuper de l'élevage... Les partisans ne pouvaient quand même pas se mettre à élever des chèvres ! Les Caucasiens déportés avaient bien été remplacés, mais les gens qui s'étaient installés à leur place n'avaient aucune sympathie pour les combattants clandestins. Du coup, ceux-ci ont tous été rapidement éliminés. C'est le seul moyen possible de vaincre une guérilla.


G. R. - Quel jugement portez-vous sur la résistance tchétchène actuelle ?


S. K. - Appelons les choses par leur nom : aujourd'hui, parmi ces combattants, il y a une bonne part de bandits. Et cette proportion va grandissant. De nombreux chefs de guerre tchétchènes se sont fait une spécialité du trafic d'otages. Dans ce secteur, certaines ordures sans nom deviennent des businessmen prospères ! Mais la clique qui s'est emparée du pouvoir à Grozny ne vaut guère mieux. À vrai dire, on assiste à une lutte entre la peste et le choléra. La « normalisation » est un mythe. Le président actuel, Ramzan Kadyrov (17), est un bandit de grand chemin au niveau intellectuel très bas. À mon avis, il ne durera pas. Ne serait-ce que parce que le Kremlin ne pourra accepter longtemps qu'un individu aussi incontrôlable occupe une fonction importante. On aurait pu éviter tout cela si l'on avait négocié avec Aslan Maskhadov (18). Mais, hélas, sur ce dossier comme sur bien d'autres, nos autorités ont toujours eu le plus grand mal à prendre des décisions sages et modérées...

Notes :
(1) Sergueï Kovalev a été détenu dans un camp de la région de Perm. Il a ensuite purgé ses trois années d'exil intérieur dans la région de la Kolyma, dans l'extrême est du pays.
(2) Le 9 août 1999, deux jours après une attaque menée par des indépendantistes tchétchènes contre le Daghestan (une république russe voisine de la Tchétchénie), Vladimir Poutine est nommé premier ministre en remplacement de Sergueï Stepachine. Boris Eltsine, dont le second mandat expire en juin 2000, le présente comme son « successeur ». La popularité du président est alors au plus bas, et le nouveau premier ministre, inconnu du grand public, a d'abord une cote extrêmement basse dans les sondages. Mais entre la fin août et la mi-septembre 1999, une série d'explosions se produit dans des immeubles d'habitation à Moscou, ainsi que dans les villes provinciales de Volgodonsk et Bouïnaksk. On relève près de trois cents victimes. Vladimir Poutine promet de restaurer l'ordre constitutionnel et de mettre fin aux attentats, qu'il attribue aux « terroristes tchétchènes ». En octobre, il déclenche la deuxième guerre de Tchétchénie, qualifiée dans la rhétorique du Kremlin d'« opération anti-terroriste ». Cette fermeté et cette énergie, qui contrastent avec la faiblesse d'un Boris Eltsine passif et affaibli, valent à Poutine une soudaine popularité. Le 31 décembre 1999, à six mois seulement du terme de son mandat, Eltsine démissionne. Selon de nombreux observateurs, ce départ précipité est dicté par la volonté des stratèges du Kremlin de profiter au plus vite de la bonne image du successeur désigné, Vladimir Poutine - une image qui risque de s'effondrer si la guerre de Tchétchénie s'enlise. La présidentielle anticipée est organisée le 26 mars 2000 et Vladimir Poutine est élu dès le premier tour, avec 52,9 % des voix (le communiste Guennadi Ziouganov arrive deuxième avec 29,2 % et le démocrate Grigori Iavlinski troisième avec 5,8 %).
(3) Boris Berezovski, l'un des plus puissants oligarques de l'époque Eltsine, a participé, en 1999-2000, à la montée en puissance de Vladimir Poutine. Mais peu après son arrivée au Kremlin, ce dernier s'est retourné contre son ancien protecteur et lui a demandé des comptes pour diverses transactions frauduleuses. Berezovski s'est alors installé à Londres, où il réside toujours. Depuis la capitale britannique, il se présente en opposant politique à Vladimir Poutine. Il était en contact étroit avec Alexandre Litvinenko, qu'il aidait financièrement.
(4) Le 22 septembre 1999, à Riazan, une ville située à deux cents kilomètres au sud-est de Moscou, des habitants d'un immeuble remarquent des hommes inconnus qui se livrent à un curieux manège : arrivés dans une voiture aux plaques cachées, ils descendent de grands sacs dans la cave. Alertés, des policiers locaux se rendent sur place. Dans la cave, ils découvrent une grande quantité d'explosifs - les mêmes que ceux utilisés dans les attentats de Moscou (voir note 1). L'immeuble est évacué et les bombes désamorcées. Vladimir Poutine annonce qu'un terrible attentat de plus a été évité de justesse. Mais quelques jours plus tard, la version officielle change : l'enquête progressant à grande vitesse, le Kremlin admet que les poseurs de bombes de Riazan étaient des agents du FSB et déclare qu'il s'agissait d'un simple « exercice de sécurité ». L'enquête est classée. Cette volte-face a été interprétée par certains observateurs comme une preuve de l'implication des services secrets dans la vague d'attentats qui submergeait le pays à ce moment-là.
(5) L'écrivain allemand Léon Feuchtwanger, connu pour son engagement anti-nazi, se rendit en 1937 à Moscou, où il rencontra Staline. Il en tira un livre, Moscow 1937, publié à Londres cette même année, dans lequel il décrivait la déception ressentie lors de sa visite et dénonçait le culte de la personnalité qui régnait en URSS.
(6) Vice-premier ministre russe d'avril 1994 à janvier 1996, il a été chargé de la communication à propos de la première guerre de Tchétchénie.
(7) Chef adjoint de l'administration présidentielle, Vladislav Sourkov est souvent présenté comme l'idéologue en chef du Kremlin et l'éminence grise de Vladimir Poutine.
(8) Conseiller de Vladimir Poutine, spécialement chargé des relations avec l'Union européenne.
(9) Chef du parti démocratique Iabloko dont il a été l'un des fondateurs en 1993, Grigori Iavlinski a été candidat à l'élection présidentielle en 1996 (où il obtint 7 % des voix) et de 2000 (5,8 %). Son parti, traditionnellement considéré comme étant celui de l'intelligentsia des grandes villes, connaît un net recul électoral depuis le début des années 2000. Il a ainsi été incapable d'obtenir, aux législatives de 2003, les 5 % de voix nécessaires pour entrer à la Douma.
(10) La démocrate Irina Khakamada, membre du SPS (Union des forces de droite), s'est cependant présentée en candidate indépendante. Elle a obtenu 3,9 % des suffrages, loin derrière Vladimir Poutine, réélu dès le premier tour avec 71,2 % des voix. Khakamada a également été devancée par le communiste Nikolaï Kharitonov (13,8 %) et le « patriote de gauche » Sergueï Glaziev (4,2 %).
(11) Le SPS (Soiuz Pravykh Sil, Union des forces de droite) est un parti démocratique dont l'orientation économique est plus libérale que celle de Iabloko. Créé en 1999 et longtemps dirigé par l'ex-vice-premier ministre Boris Nemtsov, le SPS a subi, comme Iabloko, un échec spectaculaire aux législatives de décembre 2003, ne parvenant pas à passer la barre des 5 % nécessaire pour entrer à la Douma. Nemtsov a alors quitté la présidence. Nikita Belykh, le jeune vice-gouverneur de la région de Perm, né en 1975, lui a succédé.
(12) En décembre 2005, Iabloko et le SPS ont fait liste commune aux élections législatives partielles de Moscou, obtenant le score encourageant de 11 % des suffrages.
(13) La loi sur la monétisation des avantages sociaux, présentée en 2004, est entrée en vigueur le 1er janvier 2005. Elle consistait à remplacer les avantages dont bénéficiaient jusque-là plusieurs catégories de la population (retraités, vétérans, handicapés, etc.) par des compensations monétaires. Cette loi a suscité un large mouvement de protestation dans le pays, une bonne partie des personnes concernées s'estimant lésées par la réforme : d'après elles, l'abolition de la gratuité des transports et des soins médicaux, par exemple, était insuffisamment compensée par la faible somme allouée par l'État. D'importantes manifestations, ainsi que des sit-in et même des grèves de la faim, ont été organisées à travers toute la Russie. Les autorités ont fini par amender certains aspects de la loi, notamment en permettant aux autorités locales de verser aux citoyens en question des indemnités supplémentaires.
(14) Né en 1950, Sergueï Iouchenkov a été élu député, sur une plate-forme démocrate, de 1989 à 2003. Membre de la Commission d'enquête indépendante sur les attentats de 1999 dirigée par Sergueï Kovalev, il a été abattu le 17 avril 2003 à proximité de son domicile, à Moscou.
(15) Les organisations non gouvernementales spécialisées dans la défense des droits de l'homme se trouvent, depuis quelques années déjà, dans le collimateur du pouvoir, qui leur reproche de dénigrer systématiquement toutes ses initiatives et de « manquer de patriotisme ». Dans son « Adresse au pays » de 2004, Vladimir Poutine a, ainsi, qualifié ces ONG de « cinquième colonne au service de l'étranger ». Il est vrai que certaines d'entre elles, dont Mémorial, ont recours, pour se financer, à des bourses provenant des fondations Ford ou Soros - une situation dictée par l'impossibilité, pour ces ONG, de trouver de l'argent en Russie même, mais qui offre à leurs détracteurs la possibilité de les accuser de servir les intérêts américains. Mémorial, qui ne se prive pas de critiquer le Kremlin, spécialement pour sa conduite en Tchétchénie, subit régulièrement de fortes pressions, en particulier d'interminables vérifications fiscales qui font peser sur elle le risque d'une fermeture administrative.
(16) Le Suisse Ernst Mühlemann et le Britannique Frank Judd ont été les rapporteurs de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe pour la Tchétchénie, respectivement de 1992 à 1999 et de 1999 à 2003.
(17) Ramzan Kadyrov est, depuis février 2007, le président de la Tchétchénie. Né en 1976, il est le fils d'Akhmed Kadyrov, qui fut le grand mufti de Tchétchénie pendant la première guerre (1994-1996) avant de passer du côté des forces fédérales, qui en firent le président de la petite république. Akhmed Kadyrov fut assassiné le 9 mai 2004. Ramzan, qui était le chef des services de sécurité de son père, devint alors vice-premier ministre. À la tête de son clan (le clan de Tsentoroï), il pourchassa inlassablement les séparatistes. Il devint premier ministre en février 2006 ; mais il était déjà, de fait, l'homme fort de la république depuis le décès de son père. Personnage excentrique et imprévisible, accusé de nombreuses exactions, il n'en continue pas moins de bénéficier du soutien du Kremlin comme l'a encore démontré sa récente promotion au poste de président de Tchétchénie.
(18) Militaire de carrière, Aslan Maskhadov était le chef d'état-major des indépendantistes tchétchènes lors de la première guerre de Tchétchénie (1994-1996). C'est lui qui, en août 1996, a négocié avec le général russe Alexandre Lebed les accords de Khassaviourt qui mettront fin aux hostilités. En janvier 1997, il est élu président de la Tchétchénie dans un scrutin reconnu par Moscou (il rencontrera même officiellement Boris Eltsine). Mais à l'automne 1999, quand commence la deuxième guerre de Tchétchénie, les Russes le présentent comme le « terroriste en chef » (même s'il a toujours rejeté le terrorisme aveugle et condamné avec fermeté les prises d'otages de Nord-Ost et de Beslan) et refusent systématiquement de négocier avec lui. Il sera finalement abattu par un détachement russe, le 8 mars 2005, dans le village de Tolstoï-Iourt.