Politique Internationale - La Revue n°115 - PRINTEMPS - 2007

sommaire du n° 115
TURKMENISTAN: L'HEURE DU DEGEL
Article de Caroline KIM
in english
en español
en français
Jusqu'au 21 décembre 2006, le Turkménistan a été dirigé par l'un des dictateurs les plus despotiques de la planète, célèbre à l'étranger essentiellement pour ses excentricités. Avec la mort de Saparmourat Niazov, le pays est entré dans une phase de transition politique qui bouleversera probablement tous les secteurs : les droits de l'homme, puisque renaît l'espoir de voir s'instaurer plus de démocratie et de liberté ; les questions sociales, le défunt président à vie ayant laissé son royaume exsangue ; l'économie, enfin. Quelle sera la politique gazière du nouveau numéro un, Gourbangouly Berdymoukhammedov, vainqueur, le 11 février dernier, d'une élection présidentielle très « encadrée » ?Cette dernière interrogation tient en haleine tous les marchés énergétiques de la planète. Car le Turkménistan n'est pas seulement un obscur pays d'Asie centrale, très mal connu et apparemment miséreux. Il possède aussi un sous-sol riche en pétrole (dont il est le 45e producteur mondial) et, surtout, en gaz, dont il détient d'immenses réserves. Pour l'heure, il ne vend son gaz qu'à l'Iran et à plusieurs pays de l'ex-bloc de l'Est. Les gros consommateurs (Europe, Chine, Inde) font tout pour avoir accès à ses ressources ; mais la Russie, qui contrôle la plupart des voies d'exportation, est toujours en position de force... C'est, également, un pays frontalier du Kazakhstan et de l'Ouzbékistan au nord, de la mer Caspienne à l'ouest, de l'Iran et de l'Afghanistan au sud - il se trouve donc au coeur de nombreux enjeux géopolitiques. En d'autres termes, la voie que choisiront ses nouveaux dirigeants sera cruciale non seulement pour la population turkmène et pour la région, mais aussi pour l'équilibre entre les puissances.
Un dictateur illuminé
Le bilan des vingt et une années de règne de Saparmourat Niazov est dramatique. À l'image du « petit père des peuples » Joseph Staline, il se faisait appeler « Turkmenbachi » (le « père de tous les Turkmènes ») et avait instauré dans son pays un véritable régime totalitaire. Niazov est parvenu au pouvoir dès l'époque soviétique : nommé premier secrétaire du Parti communiste turkmène en 1985, il a été élu président de la République soviétique socialiste du Turkménistan en 1990, avec déjà plus de 99 % des voix. Un score éloquent... qu'il parvient encore à améliorer deux ans plus tard, dans un pays indépendant depuis l'éclatement de l'URSS en 1991 : il est réélu président en juin 1992, avec 99,5 % des suffrages. Un scrutin auquel auraient participé 99 % des électeurs...
Le dirigeant devient peu à peu tyran, accaparant un à un tous les postes de décision : chef de l'État à vie, chef du gouvernement, président du Conseil populaire (le principal organe législatif, qui regroupe près de 2 500 notables et hauts fonctionnaires) et président du parti unique... Progressivement, le dictateur fait le vide autour de lui. « Le gouvernement turkmène ne tolère aucune dissidence, n'accorde aucune liberté médiatique ou politique et a conduit à l'exil ou emprisonné des membres de l'opposition, des défenseurs des droits de l'homme et des journalistes indépendants. Des dissidents ont été traités comme des criminels et ont été condamnés à l'exil intérieur : ils ont été chassés de leurs habitations et ont vu leurs biens confisqués. Plusieurs d'entre eux ont été internés de force dans des hôpitaux psychiatriques. La torture est une pratique courante dans les centres de détention », résumait, en février dernier, l'organisation non gouvernementale Human Rights Watch (1). Même ses partisans les plus loyaux n'échappent pas aux sautes d'humeur du leader suprême : plusieurs ministres sont ainsi limogés en direct à la télévision. À la mort du despote, seul Gourbangouly Berdymoukhammedov, l'actuel président, peut revendiquer une réelle ancienneté au gouvernement, qu'il a intégré dès 1997.
Au fil des années 1990, le pays s'enfonce dans un étouffant culte de la personnalité. Le portrait du « grand guide » apparaît alors sur les places et les façades des bâtiments, dans les écoles, les administrations et les entreprises, à la télévision, sur les produits d'alimentation, etc. Pis encore, Niazov se prend pour un prophète et est taraudé par une lubie : donner à son peuple une « fierté nationale ». C'est dans ce but qu'il rédige un livre aux accents lyriques, le Roukhnama (« Message spirituel »). L'ouvrage mêle une vision de l'Histoire très contestable, des imprécations morales et des passages enflammés louant le génie national. Sa lecture est rendue obligatoire à l'école et au travail et il devient un sujet imposé aux examens d'État (y compris au permis de conduire !). Le Roukhnama est officiellement vénéré par tout le pays, qui lui élève des monuments et l'envoie même dans l'espace (grâce à un container aimablement propulsé par une fusée russe) : la fierté nationale est désormais en orbite.
Parallèlement, le président à vie façonne l'actualité par ses décisions absurdes : entre autres aberrations, il rebaptise les mois du calendrier, donnant son propre nom à janvier et celui de sa mère - qui fait, elle aussi, l'objet d'un véritable culte - à avril ; il bannit l'opéra et la musique classique car ils sont « étrangers » à la culture nationale ; il interdit le port de la barbe et le maquillage des présentateurs de télévision... Liste non exhaustive, très loin de là.
Pauvreté endémique
Toutes ces extravagances pourraient prêter à sourire si la folie prophétique du chef suprême n'avait eu des conséquences tragiques pour la population - d'autant qu'elle s'est accompagnée d'une politique économique désastreuse. En effet, malgré la richesse de son sous-sol, le Turkménistan manque terriblement de ressources financières. En avril 2006, un rapport de l'ONG londonienne Global Witness a ouvertement accusé le Turkmenbachi de détourner à son profit la majeure partie des revenus de l'exportation de gaz et de pétrole : « Les sommes totales contrôlées par Niazov à l'étranger s'élèvent à plus de 3 milliards de dollars, dont 2 milliards se trouvent à la Deutsche Bank en Allemagne. (...) Plus préoccupant encore, il semble que les bénéfices de la vente du gaz turkmène ne parviennent jamais jusqu'au budget national » (2).
Niazov avait un sens des priorités bien à lui et ne lésinait jamais sur les frais de prestige. Ainsi, la compagnie française Bouygues a-t-elle construit au Turkménistan de nombreux bâtiments luxueux, dont le « Palais des glaces », une patinoire de 8 000 mètres carrés ouverte en 2005 au coeur de ce pays largement désertique (3)... En revanche, du côté de la politique sociale, le programme a toujours été à la restriction budgétaire. Le chef de l'État a réduit la durée de l'enseignement à l'école de dix à neuf ans, et à l'université de cinq à trois ans ; il a fermé les hôpitaux situés hors de la capitale, ainsi que les librairies rurales ; il a fait remplacer le personnel infirmier par des conscrits ; il a privé près de 100 000 retraités ruraux de leurs pensions... Par surcroît, afin de contrecarrer l'influence extérieure dans un pays déjà très fermé, il a prohibé les diplômes obtenus à l'étranger. Résultat : le Turkménistan, peuplé d'environ 5,3 millions de personnes, connaît un taux de mortalité infantile parmi les plus élevés du monde (74 pour mille) et une espérance de vie parmi les plus faibles (58 ans pour les hommes et 67 ans pour les femmes) (4). Et près de 58 % des habitants vivraient sous le seuil de pauvreté (5)... Quant au chômage, il touche une partie beaucoup plus importante de la population que les statistiques officielles ne veulent bien le laisser paraître. « La politique économique du pays reste guidée par des plans définis au centre et un contrôle étatique de l'investissement, de la production, de la distribution et des prix des denrées essentielles. La privatisation est lente, en particulier pour les entreprises de grande taille ; les secteurs vitaux de l'énergie sont carrément exclus du processus. Le secteur privé est encore en phase de démarrage. Le secteur financier continue à consacrer ses fonds aux programmes d'investissement étatiques », analyse la Banque européenne de reconstruction et de développement (6).
Un coup d'État discret
La tâche qui attend les nouveaux dirigeants, on le voit, est immense. Reste à espérer qu'ils souhaitent réellement réformer le pays en profondeur. Rien n'est moins sûr. Pour commencer, loin de la légalité affichée, la transition a pris la forme d'un coup d'État déguisé.
Formellement, la charge d'assurer l'intérim du pouvoir jusqu'à l'élection d'un nouveau chef de l'État devait revenir au président de l'Assemblée nationale (7), Ovezgueldy Ataev. Mais le jour même de l'annonce de la mort de Niazov, ce dernier était arrêté pour « abus de pouvoir et incitation à la haine ethnique ». Gourbangouly Berdymoukhammedov, vice-président du Conseil des ministres, était nommé président par intérim à sa place. Dans la foulée, le 26 décembre, le Conseil populaire amendait la Constitution : l'âge minimal permettant de se porter candidat au poste de président de la République était ramené de 50 à 40 ans. Une modification qui permettait à Gourbangouly Berdymoukhammedov, âgé de 49 ans, de se présenter.
Cet amendement s'accompagnait de l'obligation faite aux candidats d'avoir vécu dans le pays pendant les quinze dernières années. Les membres de l'opposition - pour la plupart exilés à Moscou, Helsinki ou Kiev - se retrouvaient, de ce fait, exclus de l'élection. Quant aux rares voix dissidentes qui étaient demeurées au Turkménistan, elles étaient rapidement matées : Nourberdy Nourmammedov, dirigeant de l'Opposition démocratique unifiée de la République (un parti apparu à la fin de l'époque soviétique, qui fut dissous et poursuivi sous Niazov), disparaissait le 23 février, au lendemain de la diffusion sur les ondes de Radio Liberty d'une interview dans laquelle il avait appelé de ses voeux une transition démocratique. Il aurait été battu et emmené en détention avant d'être relâché et maintenu, depuis, en résidence surveillée (8).
Un successeur choisi avec soin
Le choix de Gourbangouly Berdymoukhammedov s'expliquerait par plusieurs facteurs.
D'une part, pendant toutes ses années au gouvernement, il a su rester effacé : certains de ses anciens collègues qui se sont exilés et ont formé des partis d'opposition, comme Khoudaïberdy Orazov, ne peuvent se souvenir de la moindre prise de position du personnage, en Conseil des ministres ou ailleurs (9). En revanche, il était ministre de la Santé en 2005, quand ont été décidées les mesures désastreuses consistant à fermer les hôpitaux situés en dehors de la capitale. Sa collaboration à la politique de Niazov pourrait d'ailleurs lui être reprochée à l'avenir : il est indéniable que sa longévité au sommet du pouvoir s'explique par sa fidélité au Turkmenbachi, dont il a toujours scrupuleusement exécuté les ordres. En attendant, c'est cette ancienneté dans les arcanes du système qui lui confère, aujourd'hui, une certaine légitimité successorale.
L'homme présente un autre avantage considérable : il n'a jamais travaillé dans les services de sécurité et ne possède donc aucun dossier compromettant sur les autres dirigeants. Dentiste de formation, il a peu à peu gravi les échelons de la faculté de stomatologie de l'Institut de médecine. En 1995, il a pris la tête du centre de stomatologie près le ministère de la Santé. Deux ans plus tard, il est devenu ministre de la Santé ; et, en 2001, il a été nommé vice-président du Conseil des ministres. Sa carrière s'est donc effectuée en dehors du secteur le plus sensible de l'économie nationale, à savoir les hydrocarbures ; mais sa formation médicale en avait fait l'un des responsables de la santé du président Niazov - ce qui lui a sans doute assuré la primeur des informations sur l'avancement de la maladie de celui-ci et, par conséquent, une longueur d'avance sur ses concurrents éventuels.
Un autre élément a pu entrer en ligne de compte dans le choix de Gourbangouly Berdymoukhammedov : son appartenance au clan des Teke, un groupe ethnique historiquement prééminent dans la vie politique et économique du pays, auquel Niazov appartenait également. La réalité turkmène est, en effet, encore très marquée par l'attachement traditionnel aux relations tribales.
Cela dit, les experts restent partagés quand il s'agit d'évaluer l'autonomie du nouveau président. Il aurait été soutenu par un « clan » formé des dirigeants des forces de maintien de l'ordre - de la police aux services de renseignement en passant par l'armée et, surtout, par la garde présidentielle. Le chef de cette dernière, le général Redjepov, est souvent décrit comme l'éminence grise tapie dans l'ombre et tirant les ficelles du nouveau pouvoir. Mais son influence réelle n'est pas claire : si ses hommes dépendent officiellement du ministère de la Sécurité (c'est-à-dire des services de renseignement), on ne sait pas vraiment à qui ils sont le plus fidèles...
Changements dans la continuité
Quelle que soit l'équipe qui contrôle réellement la situation, force est de constater que le pays envisage certaines réformes sociales et se tourne, tout doucement, vers une timide démocratisation.
La campagne électorale s'est parée de certains atours de la démocratie : au cours d'une cérémonie officielle, le Comité populaire a désigné six candidats. Cinq d'entre eux, des hauts fonctionnaires, étaient presque totalement inconnus du grand public. Le sixième, Gourbangouly Berdymoukhammedov, était lui aussi relativement obscur. Les communiqués officiels relatant la campagne électorale annonçaient chaque jour la rencontre d'« un candidat » ou « des candidats » avec les électeurs : après la personnalisation à l'extrême du pouvoir caractéristique de l'époque Niazov venait une dépersonnalisation tout aussi excessive de la campagne présidentielle. Les discours des postulants se ressemblaient d'ailleurs beaucoup : tous affirmaient vouloir poursuivre la politique du leader disparu. Ils annonçaient, certes, quelques évolutions ; mais, loin de dresser un bilan négatif du passé, ils promettaient de « continuer de développer » le tourisme ou de maintenir des « aides multiples en faveur des travailleurs de la terre ». Peu après l'élection, un nouveau livre de Saparmourat Niazov a même été publié, et un parc résumant la vision de l'histoire de feu le chef de l'État a été inauguré : le culte de la personnalité du Turkmenbachi va peut-être aller en s'atténuant, mais il n'a en aucun cas disparu avec le dictateur.
Il n'empêche : l'annonce par le nouveau président, dès la proclamation officielle de son élection avec 89,23 % des voix, de sa décision de rallonger la durée du cursus scolaire et universitaire est indiscutablement un élément encourageant. Comme le souligne le dissident Khoudaïberdy Orazov, le problème des programmes scolaires demeure et le Roukhnama n'a pas encore été renié... Mais l'« ouvrage culte » pourrait être lentement écarté, un nouveau ministre de l'Éducation ayant été nommé et chargé de présenter un programme pédagogique neuf sous quelques mois. Au cours de sa campagne, M. Berdymoukhammedov avait également promis de se pencher sur la situation des retraités, d'étudier de près les problèmes écologiques du pays et d'assurer l'accès de la population à Internet - des promesses dans lesquelles de nombreuses associations de défense des droits de l'homme ont voulu voir autant de signes d'ouverture démocratique. Deux cafés Internet ont d'ailleurs ouvert dans la capitale peu après l'investiture du président, un « événement » largement salué par la presse locale malgré sa modestie. Le nouveau chef de l'État s'est, en outre, engagé à maintenir gratuits les biens qui étaient déjà distribués gracieusement (eau, électricité, gaz, sel...) et à ne pas augmenter les prix du pétrole, du diesel et du pain - autant d'importantes mesures sociales. Pendant sa campagne présidentielle, il avait également souligné la nécessité d'améliorer la situation des agriculteurs. Il est très attendu dans ce domaine qui emploie près de 50 % de la population : une bonne partie des terres est encore exploitée par des entreprises étatiques selon des modèles collectivistes hérités de l'URSS, et le secteur reste très contrôlé. Enfin, peu après son entrée en fonctions, il a créé une « commission d'État chargée d'étudier les demandes des citoyens concernant les activités des forces du maintien de l'ordre dépendant du président du Turkménistan » : tout un symbole, même si rien ne dit que cette instance ne sera pas une coquille vide...
Résumons : les premières mesures du nouveau leader peuvent illustrer une réelle volonté de changement ; elles peuvent, tout aussi bien, n'être que des signaux envoyés aux partenaires étrangers du pays et destinés à faciliter les relations économiques et politiques. « Tout le monde comprend que même avec les meilleures intentions du monde, il n'est pas possible d'arranger la situation en deux jours. Mais tous attendent de Berdymoukhammedov une démocratisation », affirme Baïram Chikhmouradov, membre du Parti républicain du Turkménistan, aujourd'hui en exil (10).
Les changements devront, en tout cas, venir de l'intérieur : l'opposition en exil est paralysée par sa division et par le faible soutien que lui accorde la communauté internationale. Le scandale né d'une réunion tenue par les membres de l'opposition à Kiev, début janvier 2007, le montre bien : le gouvernement ukrainien a officiellement désavoué les fonctionnaires qui avaient délivré des visas aux opposants turkmènes. Ces derniers ont appelé les démocraties occidentales à insister sur la nécessité de leur participation à la présidentielle : mais ni l'Union européenne, ni les États-Unis, ni qui que ce soit d'autre autre n'a jugé bon de publier une déclaration claire allant dans ce sens. Seul le président de la délégation interparlementaire de l'UE pour le Turkménistan, le Néerlandais Albert Jan Maat, a réclamé plus de pluralisme : lors d'une interview à Radio Free Europe, il a confié avoir demandé aux autorités turkmènes de reporter le scrutin afin de permettre à l'opposition en exil de présenter des candidats et à la communauté internationale d'envoyer des observateurs. Sans succès (11). L'opposant Khoudaïberdy Orazov ne mâche pas ses mots : « Nous ne comptons plus que sur nous-mêmes. Nous avons compris ce qui intéresse l'Union européenne et les États-Unis : en aucun cas les droits de l'homme, seulement l'argent et le gaz ! »
Gaz : des réserves inconnues
Les promesses du Turkmenbachi
Le noeud de la question est là. Le Turkménistan - répétons-le - possède d'immenses réserves prouvées de gaz. D'après la compagnie anglaise BP, dont les évaluations sont largement reconnues par la profession, ces réserves s'élèveraient à 2,9 billions de m3 en 2006, ce qui situerait le pays à la douzième place mondiale (12). D'où l'intérêt que lui portent les pays consommateurs et les grandes entreprises gazières. Les réserves en pétrole sont bien moindres : environ 550 millions de barils (pour une production de 213 000 barils par jour, ce qui, nous l'avons dit, en fait le quarante-cinquième producteur mondial) (13).
Saparmourat Niazov annonçait régulièrement la découverte de champs immenses. En février 2006, par exemple, il avait affirmé que le champ de Dovletabad contenait 4,5 billions de m3 de gaz, alors que jusqu'alors les études faisaient état de « seulement » 1,5 billion. C'était à la veille de la visite dans le pays d'Alexeï Miller, le PDG du géant russe Gazprom, et quelques semaines avant le voyage du président turkmène à Pékin, où il signa avec les autorités chinoises d'importants accords d'exportation de gaz. En octobre 2006, Niazov avait également révélé que le champ de Iolotan (ou Yoloten) représentait 7 billions de m3, soit deux fois plus que le champ russe le plus grand, Chtokman (situé dans la mer de Barents). En janvier 2007, c'était au tour de l'un des candidats à la présidentielle, le vice-ministre du Gaz et du Pétrole Ichangoully Nouryev, de proclamer la présence de 1,7 billion de m3 de gaz dans le champ de Sag Kenar, qui doit normalement alimenter les exportations vers la Chine.
Ces annonces laissent cependant dubitatifs de nombreux analystes du secteur, car elles n'ont jamais été confirmées par des experts indépendants. Un audit avait été commandé en 2003 aux cabinets anglo-saxons DeGolyer & MacNaughton et Gaffney, Cline & Associates Ltd ; mais ses résultats n'ont pas été rendus publics, ce qui laisse planer de sérieuses inquiétudes quant aux ressources réelles du pays. « Il est vraisemblable que, depuis quelque temps, les dirigeants du Turkménistan surestiment les ressources et la production nationales, estime Catherine Locatelli, chercheur au Laboratoire d'économie de la production et de l'intégration internationale de Grenoble (LEPII). Le pays prévoit une très rapide augmentation de la production, laquelle devra passer en quelques années à près de 200 milliards de m3par an contre près de 60 aujourd'hui. Ces projections (à supposermême qu'elles soient fondées) posent à leur tour la questiondes investissements : seront-ils faits à temps, et qui s'en chargera ? » (14).
Selon Khoudaïberdy Orazov - qui, avant d'entrer dans l'opposition, a été directeur de la Banque centrale du Turkménistan de 1993 à 1999 puis vice-premier ministre chargé de l'Économie en 1999-2000  -, le secteur des hydrocarbures n'a reçu pratiquement aucun investissement depuis l'indépendance : ses infrastructures sont vieillies et aucune nouvelle exploration n'a été sérieusement menée. « D'après mes calculs, il ne reste que 700 milliards de m3 prouvés. BP surévalue les réserves, car il se fie aux données soviétiques ; or, depuis, les champs ont été largement exploités. Il faut trouver de nouveaux gisements ; et il ne faut rien vendre avant de l'avoir fait, scande-t-il. Pourtant, la politique de Niazov consistait à tout promettre à tout le monde... »
Multiplication des contacts, monopole russe
Ces dernières années, le chef de l'État turkmène avait, il est vrai, multiplié les contacts avec les pays susceptibles d'être intéressés par ses ressources en hydrocarbures ; et il n'avait pas hésité à garantir à tous des approvisionnements substantiels.
En avril 2006, il s'était entendu avec la Chine - à laquelle Achkhabad ne vend pas encore de gaz - pour une exportation de 30 milliards de m3 annuels à partir de 2009. Dans le même temps, il assurait que ce nouveau contrat ne pénaliserait pas ses clients historiques, la Russie et ses anciens satellites : d'après lui, l'accord avec Pékin serait réalisé grâce à la mise en exploitation de nouveaux champs. En septembre de la même année, il avait conclu avec Gazprom un contrat portant sur la livraison de 60 milliards de m3 en 2007, entre 60 et 70 en 2008 et entre 70 et 80 en 2009. L'Iran devait, lui aussi, voir augmenter ses importations de gaz turkmène : elles étaient censées passer de 8 à 15 milliards de m3 en 2006.
Pour l'heure, la Russie (via l'Ouzbékistan et le Kazakhstan) et l'Iran sont les seuls pays reliés au Turkménistan par gazoduc. L'Ukraine est pourtant l'un des principaux clients finaux, et d'autres pays de l'ancien bloc soviétique bénéficient également de quelques milliards de m3 de gaz turkmène ; mais ces exportations se font via le réseau gazier russe. Et, naturellement, le Kremlin en profite pour avancer ses pions dans la région comme l'a notamment prouvé la crise qui l'a opposé aux autorités de Kiev lors de l'hiver 2005-2006 (15)...
La Chine et l'Europe n'ont pas été les seules à profiter des promesses du Turkmenbachi : il avait, aussi, généreusement alloué des milliards, voire des dizaines de milliards de m3 de gaz au Pakistan, à l'Inde, aux Émirats arabes unis et même, plus étonnant, à certaines régions russes comme celle de Sverdlovsk. Mais les gazoducs censés véhiculer ce gaz ne sont pour l'instant que des lignes tracées sur des cartes, et la production turkmène n'est pas indéfiniment extensible.
Contourner la Russie...
Nous l'avons dit : les seuls gazoducs qui permettent aujourd'hui d'évacuer le gaz turkmène sont celui qui va vers l'Iran (dont la capacité est très réduite) et ceux hérités de l'URSS, qui remontent vers le « grand frère russe » à travers le territoire kazakh ou ouzbek. La Russie peut donc en partie imposer ses propres règles du jeu au Turkménistan. Elle ne s'en est pas privée puisqu'elle lui a fermé les marchés ouest-européens. Moscou a refusé d'ouvrir son réseau à un simple transit du gaz turkmène vers l'UE. En outre, le Kremlin fait jouer la concurrence avec le Kazakhstan et l'Ouzbékistan, et argue de la capacité limitée de ses gazoducs et de la situation géographique du Turkménistan, plus éloigné du territoire russe que ces deux pays, pour faire baisser le prix du gaz.
Car l'enclavement du Turkménistan est l'un de ses problèmes cruciaux. L'enclavement désigne « l'isolement dans lequel se trouve une aire plus ou moins étendue, souvent dans un milieu montagneux ou désertique, du fait de l'absence, ou de l'insuffisance, des moyens de communication » (16). Une définition qui s'applique parfaitement au pays de Niazov. Les scénarios visant à rompre cet enclavement se sont multipliés du côté d'Achkhabad. Ils ont reçu un écho favorable chez nombre de ses clients potentiels. Les pays européens ne considèrent plus la Russie comme un partenaire très fiable depuis la coupure d'approvisionnement qu'elle a infligée à l'Ukraine (et donc à l'Europe puisqu'une grande partie du gaz russe transite par ce pays) en janvier 2006 suite à un différend commercial. Cet épisode a relancé les efforts de diversification énergétique de l'UE. Le projet d'un gazoduc qui passerait sous la mer Caspienne est à nouveau à l'ordre du jour. Connecté à celui qui devrait relier Bakou (Azerbaïdjan) à Tbilissi (Géorgie) puis à Erzurum (Turquie), ce gazoduc pourrait alimenter en gaz turkmène le marché turc mais aussi, grâce à un raccordement au réseau « Nabucco », les pays européens. « Nabucco », l'un des projets prioritaires de l'Union européenne en matière énergétique, est un long gazoduc qui devrait s'étendre de la Turquie jusqu'au pôle de Baumgarten, en Autriche. « L'UE continuera à travailler pour faire en sorte qu'il soit possible de recevoir du gaz d'Asie centrale (...). Il est très important pour l'UE de diversifier ses fournisseurs. Le problème est qu'aujourd'hui aucun fournisseur d'Asie centrale ne peut exporter son gaz en toute indépendance, en évitant les réseaux de Gazprom. Et cette entreprise russe se renforce de plus en plus. D'où notre intérêt pour des tracés concurrents », explique Andris Piebalgs, le commissaire européen à l'Énergie (17).
Le projet se heurte, entre autres obstacles, à l'incertitude du statut de la Caspienne : les cinq pays que baigne cette mer ne parviennent pas à s'entendre sur son statut juridique et, par conséquent, sur la délimitation des zones économiques. Ce bras de fer empêche tout arrangement intergouvernemental qui rendrait possible la construction du gazoduc sous-marin ; or, comme la Russie est l'un des pays riverains et qu'elle est opposée à tout gazoduc transcaspien permettant de la contourner, le blocage risque de perdurer.
Désireuse de faire baisser les prix de l'énergie, l'Europe espère faire signer à la Russie sa « charte de l'énergie », qui imposerait en particulier à Moscou d'ouvrir ses gazoducs aux producteurs voisins, de façon que ceux-ci puissent vendre leurs hydrocarbures directement à l'étranger. Mais le Kremlin oppose un « niet » catégorique à cette proposition.
D'autres pays sont également intéressés par le gaz turkmène en raison de leur forte croissance économique. Parmi les solutions le plus sérieusement envisagées, on évoque : un gazoduc construit à travers l'Afghanistan, jusqu'au Pakistan et à l'Inde ; un tracé atteignant lui aussi le Pakistan et l'Inde mais plutôt via l'Iran ; et une route qui passerait par le Kazakhstan et irait jusqu'à la Chine.
La question du désenclavement gazier du Turkménistan est d'autant plus délicate que le gaz turkmène ne peut s'exporter que par gazoduc. La solution d'une exportation par méthanier sous la forme de GNL (gaz naturel liquéfié) n'en est pas vraiment une. Pour une raison simple : la mer qui borde le pays, la Caspienne, est une mer fermée. Or la construction d'un gazoduc est très coûteuse... Dans ce contexte, les incertitudes qui pèsent sur les réelles capacités de production turkmènes freinent logiquement les ardeurs.
En clair : il n'y a aucun gazoduc actuellement en construction dans le pays ; le Turkménistan est très loin de l'Union européenne, et la construction d'un gazoduc vers l'Europe sera donc difficile à rentabiliser ; il faudrait un très fort engagement politique de l'UE en faveur d'un contournement de la Russie pour qu'un tel projet aboutisse. La Chine est, elle aussi, très éloignée. L'exportation vers l'Inde et le Pakistan serait plus logique économiquement, mais la traversée de l'Afghanistan ou de l'Iran qu'elle implique soulève des interrogations géopolitiques. La diversification des exportations turkmènes sera donc très compliquée...
... ou la provoquer
Les annonces turkmènes faisant état de nouveaux partenariats et de nouvelles voies d'exportation étaient donc avant tout destinées à faire pression sur la Russie. Moscou et Achkhabad sont aujourd'hui des partenaires gaziers inséparables ; le Turkménistan en est conscient. Il ambitionne donc moins de définir une politique d'évitement que d'obtenir des conditions commerciales avantageuses.
Dans ses négociations avec le Kremlin, le pays, deuxième producteur de gaz de l'ex-URSS après la Russie, possède quelques atouts. Il représente, en effet, une pièce maîtresse de la stratégie gazière de Moscou : en 2005, près de 20 % du total du gaz russe vendu à l'Europe provenaient du Turkménistan. Par surcroît, le gaz turkmène fournit des marchés peu solvables : il assure l'approvisionnement d'un certain nombre de pays, comme l'Ukraine ou l'Arménie, qui ne peuvent pas payer leur gaz très cher et qui n'intéressent donc pas la Russie. En outre, cette situation permet à Moscou de retarder la mise en exploitation de gisements coûteux.
Conscientes de cette donne favorable, les autorités d'Achkhabad négocient. En 2006, Saparmourat Niazov est parvenu à faire passer le prix payé par Gazprom pour son gaz de 44 à 100 dollars les 1 000 m3. « Les pays d'Asie centrale ont bénéficié d'une augmentation substantielle des prix que Gazprom leur paie. (...) Dans ce contexte, l'attrait représenté par des ventes directes à l'Europe au travers d'un gazoduc transcaspien n'est pas évident », note Jonathan Stern, directeur du département de recherche sur le gaz à l'Oxford Institute for Energy Studies (18).
Pourtant, la mort de Saparmourat Niazov a fait entrer le pays dans une période incertaine qui ne peut qu'inquiéter la Russie et stimuler les appétits des grands consommateurs de gaz : tout ne pourrait-il pas changer ? Les espoirs de ces derniers ne sont pas morts mais ils ont été rapidement refroidis. Un observateur de la vie politique turkmène rapporte que, dès l'annonce du décès de Niazov, dans sa première adresse à la nation prononcée en langue turkmène, Gourbangouly Berdymoukhammedov a fait une parenthèse en russe. Celui qui n'était encore que président par intérim y a expliqué que les contrats gaziers seraient respectés : le message était adressé à Moscou et se voulait rassurant. Dès le lendemain de son investiture, le 15 février, il a persisté en assurant au président de Gazprom et le premier ministre russe, qui avaient fait le déplacement, que « la Russie conservera un droit préférentiel d'importation du gaz naturel turkmène jusqu'en 2028 », d'après les informations recueillies par le quotidien russe Kommersant (19). La délégation russe a d'ailleurs été la première à rencontrer le nouveau président.
Bataille des gazoducs
L'équipe russe a bien fait de se presser : elle n'était pas la seule à vouloir tâter le nouveau terrain turkmène. Les autres délégations internationales ont certes évoqué avec Berdymoukhammedov des dossiers divers (éducation, drogue, droits de l'homme, investissements, etc.) ; mais aucune d'entre elles n'a oublié d'aborder la question énergétique.
Le président ukrainien, Viktor Iouchtchenko, avait évidemment fait le voyage d'Achkhabad : son pays dépend du Turkménistan pour près de 50 % de sa consommation de gaz, et les prix relativement bas accordés par son partenaire sont indispensables à la bonne santé de l'économie nationale.
L'envoyé des États-Unis - le secrétaire d'État adjoint chargé des affaires de l'Asie du Centre et du Sud, Richard Boucher - s'est lui aussi entretenu avec Gourbangouly Berdymoukhammedov des questions de sécurité énergétique.
Pierre Morel, représentant spécial de l'UE pour l'Asie centrale, était quant à lui accompagné par des représentants de la Commission et de la présidence allemande de l'Union lorsqu'il a rencontré le nouveau chef de l'État ; selon les termes du communiqué, ils ont évoqué « la coopération énergétique internationale, qui représente aujourd'hui un facteur important de stabilité et de prospérité ». Une question cruciale pour l'Allemagne, qui importe actuellement de Russie plus d'un tiers du gaz qu'elle consomme.
La Chine était, pour sa part, représentée par Ismail Amat, vice-président du Comité permanent de l'Assemblée populaire nationale. Pékin partage avec Moscou un avantage dont les Européens ne sauraient se prévaloir : son discours politique ne mentionne jamais les questions relatives aux droits de l'homme. Quelle que soit la direction turkmène, celle-ci n'a pas à redouter, de la part de ces deux grandes puissances, qu'elles lui donnent des leçons en matière de démocratie. Ismail Amat l'a implicitement rappelé : « La Chine soutiendra toujours la voie de développement choisie par le peuple turkmène en accord avec sa situation nationale » (20). En un véritable échange de bons procédés, Gourbangouly Berdymoukhammedov a assuré son interlocuteur de son appui sur les dossiers du Tibet et de Taiwan.
Enfin, l'Iran avait annoncé la présence de son président à la cérémonie d'investiture, mais c'est finalement le vice-président, Parviz Davoudi, accompagné des ministres des Affaires étrangères et du Pétrole, qui a représenté le régime des mollahs. Là encore, l'énergie a été au coeur des débats. Téhéran s'est dit « disposé à coopérer avec le Turkménistan, mais aussi à investir dans des projets pétroliers et gaziers et, tout particulièrement, dans les domaines de l'exploration et du commerce de ces produits » (21).
Ainsi, malgré l'avantage que possède la Russie, la bataille des gazoducs s'engage. Iouri Roubinski, directeur du Centre d'études françaises de l'Institut de l'Europe (Académie des sciences de Russie, Moscou), rappelle que « les États-Unis veulent désenclaver le Turkménistan ; dans ce but, ils défendent bec et ongles la voie caspienne. Le gaz turkmène est également très important pour les Indiens, qui semblent favorables à la voie iranienne, même si leurs alliés américains y sont opposés. Et l'Iran et la Chine ont, eux aussi, besoin de ce gaz... ».
Reste que le Turkménistan pourrait réserver d'autres surprises : si ses réserves d'uranium sont pour l'instant officiellement inexistantes, la région est censée en receler de grandes quantités. Le Kazakhstan voisin possède 20 % des réserves mondiales ; et voilà plus de cinquante ans qu'aucune exploration n'a été menée au Turkménistan. Comme le souligne Robert Vance, analyste à l'Agence de l'énergie nucléaire de l'OCDE, « à présent que le prix de l'uranium a atteint son plus haut niveau sur les vingt dernières années, l'exploration a été relancée dans de nombreux pays. Je n'ai vu aucune annonce d'une telle reprise au Turkménistan ; (...) j'ignore si c'est dû à une géologie défavorable, à des considérations politiques ou à d'autres raisons » (22). À suivre, donc.
Tensions régionales
Au-delà des ressources naturelles qui intéressent tant les voisins plus ou moins éloignés du Turkménistan, d'autres thèmes méritent leur attention : de nombreux dossiers régionaux restent en suspens, et Achkhabad y joue un rôle important.
Fait notable : alors que l'islam radical a régulièrement embrasé l'Asie centrale, le Turkménistan n'a jusqu'à présent montré aucun signe de fondamentalisme religieux. Après la sécularisation soviétique, qui a eu une grande influence sur une société turkmène où l'islam n'était implanté que depuis le xviiie siècle et où le chamanisme était encore puissant, le Turkménistan indépendant a adopté une stratégie très répressive envers la religion de Mahomet. Ainsi, en 2004, le mufti Nasroullah ibn Ibadoullah a-t-il été condamné à vingt-deux ans de prison, officiellement pour « trahison » ; d'après Amnesty International, il aurait en réalité été poursuivi pour s'être opposé à la présentation du Roukhnama à égalité avec le Coran dans les mosquées du pays (23). L'islam turkmène est traditionnel et très modéré. C'est un islam sunnite et l'influence de l'Iran chiite y est donc nulle. Niazov s'était attaqué à cet islam orthodoxe ; avec sa disparition, le pays va sans doute revenir à un islam toujours orthodoxe, mais qui sera dorénavant officiel et encadré (24).
En revanche, la gestion régionale de l'eau se trouve aujourd'hui dans une profonde impasse. Avec l'Ouzbékistan, le Kazakhstan, le Tadjikistan, le Kirghizistan et même l'Afghanistan, le Turkménistan partage un bassin fluvial que forment notamment l'Amou-Daria et le Syr-Daria. Le problème, c'est que les dissensions sont nombreuses entre, d'une part, les pays montagneux d'où partent ces fleuves, qui souhaitent exploiter leurs potentialités hydroélectriques et, d'autre part, les pays situés en aval, formés de plaines et où la culture du coton est très développée. Le Turkménistan est ainsi l'un des plus gros producteurs mondiaux de coton - une plante qui, rappelons-le, nécessite une irrigation intensive. Au cours du forum sur l'eau organisé par l'ONU à Kyoto en 2003, les pays d'Asie centrale (hormis le Tadjikistan) n'étaient pratiquement pas représentés, ce qui a incité certains délégués à douter de la possibilité d'une coopération dans ce domaine entre les républiques de la région (25). Ici, le nouvel homme fort d'Achkhabad restera vraisemblablement sur la même ligne que son prédécesseur : il a insisté à plusieurs reprises sur la nécessité de « dynamiser le secteur textile national », ce qui implique évidemment de maintenir la production de coton à un niveau très élevé.
Sur le statut de la mer Caspienne, la position turkmène ne devrait pas changer : comme celle de tous les autres pays de la zone, l'attitude d'Achkhabad dépend de la découverte de nouveaux champs d'hydrocarbures au large de ses côtes, et non d'un agenda politique défini.
Mais l'une des plus graves menaces qui pèsent sur la sécurité et le développement de la région est le trafic de drogue, un fléau dans l'aggravation duquel le Turkménistan porte une responsabilité non négligeable. C'est peu dire que, dans ce domaine, la politique d'Achkhabad n'a pas été très claire au cours de ces dernières années. En mars 2004, l'Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS), qui dépend de l'ONU, critiquait la non-coopération du Turkménistan avec la communauté internationale dans la lutte contre les drogues. L'OICS déplorait également le fait que les autorités turkmènes n'avaient rapporté aucune saisie d'opiacés ou de précurseurs chimiques depuis 2000. « Le Turkménistan est le seul pays voisin de l'Afghanistan à ne pas participer à l'opération Topaze, une opération de surveillance lancée par l'OICS en 2001 et qui vise notamment l'anhydride acétique, un important précurseur de l'héroïne. Le Turkménistan s'est aussi abstenu de participer à plusieurs activités de contrôle des drogues au niveau régional et sous-régional », soulignait le Service d'information des Nations unies (26). Résultat : l'anhydride acétique, venu de Russie ou de Chine, transite par le territoire turkmène pour aller jusqu'en Afghanistan, où il est utilisé dans la fabrication d'héroïne. Suivant la route inverse, diverses drogues, notamment de l'opium et de l'héroïne, remontent depuis l'Afghanistan vers les pays d'Asie centrale, dont le Turkménistan. Elles sont destinées principalement aux marchés russe et européen. Une partie reste aussi dans le pays : le nombre d'opiomanes, et surtout d'héroïnomanes, augmente. Outre le déséquilibre économique et social entraîné par l'argent de la drogue, ce trafic pose donc de graves problèmes de santé publique. Il existe pourtant des raisons d'espérer. Preuve de bonne volonté qui mérite d'être répétée à l'avenir : le 7 février 2007, alors que Gourbangouly Berdymoukhammedov était encore président par intérim, plus de 600 kg de drogue ont été solennellement détruits. Des représentants de l'ONU, de l'OSCE et de l'UE, ainsi que des journalistes et des fonctionnaires turkmènes avaient été conviés à la cérémonie (27). Reste qu'il est possible d'y voir une opération de propagande visant à assurer popularité et respectabilité à la nouvelle équipe...
« Politique de neutralité »
La coopération internationale mérite d'être approfondie dans tous ces domaines, et la nouvelle équipe turkmène pourrait changer la donne. En revanche, en ce qui concerne les relations inter-étatiques, la politique de « neutralité » défendue par le président Niazov depuis le milieu des années 1990 devrait se poursuivre : il s'agit de ne s'aligner politiquement sur aucune puissance, qu'il s'agisse de l'Europe, de la Russie, des États-Unis, de la Turquie, de la Chine ou de l'Iran. Tous les candidats à la présidentielle se sont en effet prononcés pour le maintien de cette stratégie, et le nouveau chef de l'État a réaffirmé cette position après son élection. Cette attitude signifie que le Turkménistan ne souhaite participer à aucun effort de construction régionale : seuls des programmes communs ciblés sont mis en place - des programmes relatifs aux domaines culturels et sociaux ou visant, par exemple, à assurer la sécurité des frontières. Dès lors, on ne peut s'attendre à l'émergence politique de la région dans l'arène internationale. Mais cette situation n'est pas le fait de la seule politique d'isolement turkmène.
En réalité, les pays de la région ne parviennent pas à concevoir des relations mutuellement bénéfiques. Les tentatives d'intégration régionale ont toutes échoué. La seule qui fonctionne est l'organisation de coopération de Shanghai (OCS), qui regroupe la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan, et forme un bloc opposé à l'influence américaine (28). Cette organisation ne saurait séduire le nouveau dirigeant, s'il demeure fidèle à la « politique de neutralité ».
La mort de Niazov pourrait au moins permettre le dégel des relations avec le voisin ouzbek. Ces relations s'étaient particulièrement envenimées après 2002 : cette année-là, selon la version officielle, l'Ouzbékistan aurait tenté de faire assassiner le Turkmenbachi. La présence d'Erkin Khalilov, président du Parlement ouzbek, à l'investiture du nouveau chef de l'État est, à cet égard, encourageante. Mais il faut se garder d'en tirer des conclusions trop optimistes : d'après des analystes politiques ouzbeks indépendants interrogés par le site d'information uzbeknews.net, les relations vont probablement rester mauvaises en raison de l'attitude de l'Ouzbékistan (29).
Même si les relations politiques avec ses voisins évoluent peu, le Turkménistan pourrait s'ouvrir un peu plus vers l'extérieur ; c'est l'un des souhaits formulés par le nouveau président. Les émissions télévisées en russe, longtemps brouillées, ont repris peu de temps après la mort de Saparmourat Niazov. D'après le premier ministre russe, Mikhaïl Fradkov, Gourbangouly Berdymoukhammedov aurait promis de restaurer le droit des écoliers à suivre des cours en russe, les écoles russes ayant été fermées sous le Turkmenbachi. Le nouvel homme fort a d'ailleurs appelé Moscou à intensifier ses relations avec son pays. Il a également affirmé que les étudiants turkmènes devraient pouvoir suivre un cursus dans des universités étrangères, et que des professeurs étrangers devraient venir enseigner au Turkménistan.
Dans ce panorama, n'oublions pas Ankara : au cours de l'ère Niazov, seule la Turquie avait su garder une influence culturelle réelle dans le pays. Les Turcs et les Turkmènes s'entendent bien : ils ont une parenté ethnique et linguistique. De nombreuses entreprises turques sont implantées dans le pays, spécialement dans le textile et dans le commerce. En outre, les élites turkmènes inscrivent leurs enfants dans le système éducatif privé originaire de Turquie et financé par les entreprises turques. Cette influence est réelle, mais elle se limite aux domaines culturel et économique.
En guise de conclusion...
Gourbangouly Berdymoukhammedov est aujourd'hui placé face à un certain nombre de choix historiques. Il lui sera difficile de conduire une politique plus funeste pour sa population que celle de son prédécesseur : les avancées sociales et démocratiques peuvent donc être conséquentes sous sa présidence. Il a affirmé lors d'une interview accordée au journal Turkmenistan, relais de la voix officielle turkmène en Russie, que « la priorité du gouvernement reste le maintien d'un bon niveau de protection sociale de la population et l'amélioration du système de santé et d'éducation ». Mais la suite de cet entretien est moins encourageante : « S'il fallait d'un mot tenter de définir mes "inclinations politiques", a dit le président, j'utiliserais celui de "modération". Dès l'enfance, je me suis profondément imprégné d'une sentence de mon père : "Ne cours jamais vers le lieu où tu peux te rendre simplement en marchant." (...) Toutes les tentatives visant à résoudre un quelconque problème social, politique ou économique brutalement et pour toujours ne peuvent conduire qu'au chaos et à l'instabilité » (30). La voie choisie par le nouveau dirigeant pour sortir son pays de l'impasse pourrait être une voie à la chinoise : un pouvoir fort combiné à des réformes économiques d'inspiration libérale. Ce qui est sûr, c'est que les pays d'Asie centrale regardent de plus en plus vers le modèle chinois. Cette préférence stratégique et politique pourrait mener Achkhabad à nouer des liens économiques plus étroits avec Pékin. Mais il est fort à parier que, à court et à moyen terme, le Turkménistan ne s'éloignera pas beaucoup de la Russie, qui entend bien continuer de profiter de l'enclavement de l'ex-royaume de Niazov pour l'utiliser comme une gigantesque réserve de gaz. Loin de provoquer une révolution, la mort du Turkmenbachi suscitera seulement une mue progressive du pays. La présidence de Gourbangouly Berdymoukhammedov sera probablement moins une « perestroïka à la turkmène » qu'un « dégel » comparable à celui que l'URSS avait connu après la mort de Staline et l'accession au pouvoir de Nikita Khrouchtchev...
Notes :
(1) « International Community Should Not Reward Sham Election », communiqué de Human Rights Watch, New York, 8 février 2007.
(2) « It's a Gas. Funny Business in the Turkmen-Ukraine Gas Trade », rapport de Global Witness du 25 juillet 2006, p. 4.
(3) Voir, à ce sujet : David Garcia (dir.), Le Pays où Bouygues est roi, Danger Public, 2006. La mort de Saparmourat Niazov ne devrait pas signifier la fin des activités du groupe Bouygues dans le pays : d'après la chaîne Watan TV news, le nouveau chef de l'État aurait demandé à l'entreprise française, le 16 février dernier, lors de l'inauguration de la première tranche de l'université d'État, d'accélérer la construction de la deuxième tranche, soit un nouveau contrat de près de 35 millions de dollars. Il l'aurait également priée de poursuivre les préparatifs pour la construction des bâtiments dédiés au Halk Maslakhaty (le Conseil populaire), à la direction administrative des « Turkmenkhaly » (les Tapis turkmènes) et au ministère de l'Agriculture.
(4) 2006 World Population Data Sheet, rapport du Population Reference Bureau, 2006.
(5) The World Factbook, CIA, 2007 (estimation de 2003).
(6) « Stratégie pour le Turkménistan », approuvée par le Conseil de direction de la BERD le 15 juin 2006.
(7) L'Assemblée nationale comprend cinquante membres élus pour cinq ans ; en 2003, ses pouvoirs ont été considérablement réduits au profit du Conseil populaire. Le Conseil populaire comprend près de 2 500 membres : tous les membres du gouvernement, ceux de l'Assemblée nationale, les gouverneurs des provinces et des districts (hakim), les responsables du Parti démocrate et les dirigeants des associations de masse. Les personnalités sont désignées ès qualités. Assemblée législative suprême, le Conseil populaire adopte les amnisties, et proclame les lois.
(8) Entretien avec Rachel Denber, directrice adjointe de la division « Europe et Asie centrale » de l'ONG Human Rights Watch, 8 février 2007.
(9) Les citations de Khoudaïberdy Orazov sont extraites d'un entretien téléphonique du 16 janvier 2007.
(10) Cité dans « La continuité des générations » (« Preemstvennost' pokolenij »), article de Vladimir Solov'ev et Mikhaïl Zygar' paru dans l'hebdomadaire russe Kommersant-Vlast, no 5 [709] du 12 février 2007.
(11) Interview accordée le 7 février 2007 au service turkmène de Radio Free Europe/Radio Liberty.
(12) BP Statistical Review of World Energy, 2006.
(13) CIA, World Factbook 2005. Estimations de 2005 concernant les réserves, et de 2004 pour la production.
(14) Entretien téléphonique du 25 janvier 2007.
(15) Sur la « guerre du gaz » qui a opposé la Russie à l'Ukraine, voir : Arnaud Dubien, « Énergie, l'"arme fatale" du Kremlin », Politique Internationale, no 111, printemps 2006.
(16) Gaël Raballand et Max-Jean Zins, « La question de l'enclavement en Asie centrale », Cahiers d'études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien,no 35, janvier-juin 2003.
(17) « L'Union européenne a besoin de nouveaux tracés » (« Evrosoïouzou noujny alternativnye marchrouty »), Nezavisimaïa Gazeta, 26 juin 2006.
(18) Jonathan Stern, « L'OPEP du gaz détourne l'attention d'importantes questions concernant l'approvisionnement de l'Europe en gaz russe », Oxford Energy Comment, février 2007.
(19) « Le Turkménistan a confirmé son amitié gazière avec la Russie » (« Turkmenia podtverdila gazovouiou droujbou s Rossiei »), Kommersant, 16 février 2007.
(20) Communiqué officiel du ministère des Affaires étrangères de la République populaire de Chine, 15 février 2007.
(21) Citation extraite de la revue de la presse turkmène éditée par l'ambassade de France au Turkménistan, du 12-18 février 2007.
(22) Entretien du 13 février 2007.
(23) « Le dirigeant religieux Nasrullah ibn Ibadullah demeure en prison et des allégations de coups restent impunies », Amnesty International, 23 mai 2005. Le religieux aurait été libéré en octobre 2006 à l'occasion de l'amnistie annuelle prononcée pour les fêtes de l'indépendance.
(24) Entretien avec Olivier Roy, directeur de recherche au CNRS, 8 février 2007.
(25) Nick Coleman (AFP), « Forum sur l'eau de l'ONU : engagement à une plus grande coopération », 1er septembre 2003.
(26) « L'organe de contrôle des stupéfiants de l'ONU préoccupé par l'absence de collaboration du Turkménistan dans la lutte contre les drogues illicites », communiqué de presse du Service d'information des Nations unies publié le 3 mars 2004.
(27) Dépêche publiée sur www.turkmenistan.ru, site russophone et anglophone d'informations officielles, le 7 février 2007.
(28) Entretien avec Bayram Balci, directeur de l'Institut français pour les études de l'Asie centrale (IFEAC) situé à Tachkent, 13 février 2007.
(29) Interrogé, le 15 février 2007, par le site www.uzbeknews.net, Iskander Khoudaïberganov, directeur du Centre pour des initiatives démocratiques, expliquait ainsi : « Quelle que soit la personne qui arrive au pouvoir au Turkménistan, le problème vient avant tout de l'Ouzbékistan lui-même. (...) Nous n'avons de relations amicales avec aucun de nos voisins. »
(30) Interview réalisée par Mikhaïl Pereplesnine, rédacteur en chef du journal Turkmenistan, datée du 17 février 2007 et publiée sur www.turkmenistan.ru