Politique Internationale - La Revue n°117 - AUTOMNE - 2007

sommaire du n° 117
LE LONG COMBAT D'AMNESTY INTERNATIONAL
Entretien avec Irene KHAN
conduit par
Grégory Rayko
Adjoint à la rédactrice en chef de Politique Internationale.
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Grégory Rayko - Vous avez pris la tête d'Amnesty International quelques jours à peine avant le 11 septembre 2001. De nombreux observateurs estiment que, depuis cette date, la situation en matière de droits de l'homme s'est globalement dégradée. Partagez-vous cette opinion ?


Irene Khan - Ce qui est sûr, c'est que, après le 11 Septembre, une bonne partie des pays occidentaux, qui se targuaient d'être les champions de la démocratie et des droits de l'homme, se sont mis à transiger avec leurs principes. Les préoccupations sécuritaires y sont devenues prioritaires. Par le passé, on avait déjà vu une telle hiérarchie des valeurs dans certaines régions (par exemple, en Amérique latine dans les années 1980 ou tout au long de l'histoire de l'Union soviétique) ; mais que les pays occidentaux connaissent une telle évolution, voilà qui est nouveau et inquiétant ! Nous avons assisté, dans ces pays, à l'érosion de normes qui semblaient intangibles. Le résultat ne s'est pas fait attendre : sur tout le globe, des gouvernements autoritaires en ont profité pour justifier leurs propres exactions. Je pense, par exemple, à l'Égypte ou à la Chine. De ce point de vue, on peut effectivement dire que les droits de l'homme ont connu un recul après 2001.


G. R. - Les pays occidentaux peuvent-ils encore prétendre incarner la démocratie et les droits de l'homme ?


I. K. - Étant donné tous les manquements à leur propre éthique dont ils se sont rendus coupables - restriction des libertés publiques, incarcération sans inculpation d'« ennemis combattants », mise en place de prisons secrètes, renforcement des législations répressives, nombreux cas de mauvais traitements infligés à des suspects, etc. -, la question est posée. L'Europe et les États-Unis ont-ils encore une autorité morale suffisante pour expliquer aux autres ce que sont les droits de l'homme ? Il est indéniable que leurs actions sont loin d'être toujours à la hauteur de leurs beaux discours. Comme vous le savez, notre dernier rapport montre que des gouvernements européens ont été impliqués dans une pratique scandaleuse : le renvoi de suspects dans leurs pays d'origine, où ils allaient très probablement être torturés. Si, comme c'est arrivé, la Suède renvoie en Égypte des Égyptiens dont elle sait pertinemment qu'ils risquent fort d'y être soumis à des supplices intolérables, comment Stockholm peut-elle ensuite se permettre de critiquer la manière dont Le Caire traite ses détenus ? Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres...
Par surcroît, comme je viens de le dire, de tels comportements offrent aux autres leaders mondiaux une excuse toute trouvée. L'année dernière, j'ai rencontré le président russe Vladimir Poutine. J'ai abordé avec lui la question de la détention arbitraire de suspects en Tchétchénie. Savez-vous ce qu'il m'a répondu ? Que ce qui se passait en Tchétchénie était tout à fait comparable à ce qui se passait au même moment à Guantanamo ! Naturellement, Guantanamo ne justifie en aucun cas les violations des droits de l'homme en Tchétchénie. Il n'empêche que le fait même que M. Poutine puisse avoir recours à cet argument montre bien que l'autorité des pays occidentaux a été largement ternie. Fut un temps où il aurait dû s'expliquer sur ses propres agissements au lieu de se retrancher derrière le fait que « ailleurs, c'est pareil » !


G. R. - Les dirigeants occidentaux vous répondraient qu'ils sont en guerre contre un ennemi implacable - le terrorisme - et que, dans ces conditions très particulières, il peut s'avérer nécessaire, pour assurer la sécurité de leurs concitoyens, de faire quelques entorses aux normes communément admises...


I. K. - Il s'agit d'un raisonnement erroné. Pour une raison simple : cette logique implique que les droits de l'homme doivent être respectés seulement quand tout va bien. Or, quand on étudie l'histoire de l'Europe, on se rend compte que c'est précisément le respect des droits de l'homme qui a permis la paix et la stabilité. Après la Seconde Guerre mondiale ont été fondées des institutions comme le Conseil de l'Europe et la Cour européenne des droits de l'homme. Elles reposaient sur l'idée, partagée par tous les gouvernements de l'époque, que les gens devaient avoir la certitude que leurs droits seraient toujours fermement défendus face à l'État. Pour l'Europe de l'après-guerre, la sécurité et les droits de l'homme étaient deux notions indissociables.
C'est pourquoi, de mon point de vue, il est complètement absurde de prétendre sacrifier les droits de l'homme au nom de la sécurité. Prenez n'importe quelle région de la planète. Partout - que ce soit en Irak, au Darfour, en Palestine, etc. -, plus il y a de violations des droits de l'homme, moins il y a de stabilité ! L'affirmation selon laquelle on peut augmenter la sécurité au détriment de la liberté est fallacieuse. Au contraire : quand un gouvernement se conduit de cette manière, il fait le jeu des terroristes !


G. R. - Comment cela ?


I. K. - Les terroristes s'en prennent aux valeurs démocratiques. Le terrorisme est, par définition, une violation des droits de l'homme. Les terroristes souhaitent détruire les sociétés qui promeuvent les droits de l'homme. Si les États occidentaux se mettent eux-mêmes à réduire ces droits, ils vont dans le même sens que leurs pires ennemis !
Plus important encore : quand les pays démocratiques remettent en cause les droits élémentaires, les premiers à en souffrir sont les étrangers et les citoyens d'origine étrangère qui y résident. Ces communautés se sentent ostracisées, isolées, mises à l'index. Et certains membres de ces groupes risquent fort, par réaction, de prêter une oreille plus attentive à la propagande des terroriste.


G. R. - Le nouveau premier ministre britannique, Gordon Brown, entend faire voter une loi qui permettra d'augmenter significativement (de vingt-huit à cinquante-six jours) la durée maximale de détention sans inculpation des personnes suspectées d'être liées à des affaires de terrorisme. En 2005, Tony Blair avait déjà essayé de faire passer une telle loi, mais il s'était heurté à l'opposition de la Chambre des Communes. L'argument est toujours le même : des lois de ce genre seraient rendues nécessaires par la nature du terrorisme... N'y a-t-il pas un fond de justesse dans cette argumentation ?


I. K. - Cette argumentation évoque immédiatement celle qui a présidé à la création du camp de Guantanamo. Pourquoi le président américain a-t-il donné son accord à la mise en place de ce camp et à l'incarcération sans inculpation de centaines de personnes ? Parce qu'il estimait que le danger était tellement important qu'il était indispensable de mettre ces gens derrière les barreaux. Mais le monde n'est pas devenu plus sûr. Et, de fait, une bonne partie des individus arrêtés se sont révélés parfaitement innocents. Le seul résultat tangible de Guantanamo, c'est que cet endroit est devenu, dans le monde entier, le symbole de l'oppression et de l'arbitraire. Un symbole dont les terroristes se servent abondamment pour recruter de nouveaux sympathisants ! À mes yeux, il s'agit d'une excellente illustration de cette vérité que je ne cesse de marteler : une approche axée exclusivement sur la sécurité se révèle, à l'examen, contre-productive.
Pour répondre plus spécifiquement à votre question, je rappelle que, si depuis 2001, le gouvernement britannique a adopté de nombreux amendements sécuritaires, l'immense majorité des arrestations, inculpations et procès effectués au cours de ces dernières années se fondent sur la législation qui existait déjà auparavant. N'oubliez pas que ce pays est, hélas, habitué aux attentats terroristes. Des décennies de confrontation avec l'IRA lui ont offert une immense expérience dans ce domaine. À une époque, les individus suspects de collusion avec l'IRA pouvaient être arrêtés et détenus sans jugement ; mais les Britanniques ont fini par se rendre compte que ce genre de comportement débouchait, à terme, sur encore plus de violence.


G. R. - Gordon Brown fait valoir que la Grande-Bretagne a été, depuis 2001, la cible d'au moins quinze complots terroristes...


I. K. - Le terrorisme qui frappe la Grande-Bretagne est le fait d'individus qui sont nés et ont grandi dans ce pays. Il s'agit de citoyens britanniques d'origine étrangère qui se sentent si isolés qu'ils se montrent perméables à la propagande islamiste et peuvent aller jusqu'à se faire exploser au milieu d'une foule innocente. Le gouvernement britannique, s'il veut réellement combattre ce fléau, doit analyser ses causes et intervenir à ce niveau-là, au lieu de se contenter d'une approche exclusivement répressive qui, en dernière instance, se révèle souvent contre-productive. La bonne approche consiste à investir massivement dans le renseignement et l'analyse, à la fois pour combattre les racines de ce phénomène et pour agir efficacement contre ses manifestations.
Il n'y a jamais eu d'enquête indépendante sur les attentats qui ont frappé Londres le 7 juillet 2005. Le procès (2) a permis de découvrir que les services secrets disposaient d'informations sur l'attaque en préparation. Ils avaient connaissance de ce qui se tramait et ils n'y ont pas prêté attention ! Vous voyez bien que ce n'est pas en doublant la durée de la garde à vue que l'on règlera le problème. Encore une fois, il y a beaucoup à faire avant de renforcer l'arsenal répressif. C'est pour cette même raison que nous n'approuvons pas le Patriot Act instauré aux États-Unis.


G. R. - Vous avez évoqué Guantanamo. Ce sujet a suscité une vive polémique entre Amnesty et le gouvernement américain (3). Dans le même temps, votre organisation a également été critiquée par le gouvernement israélien, qui considère que vous êtes plus exigeante à son égard qu'à l'égard d'États non démocratiques comme le Soudan ou l'Arabie saoudite. Est-ce vrai ? N'avez-vous pas tendance à vous montrer plus sévère envers les démocraties qu'envers les dictatures ?


I. K. - C'est un mauvais procès que l'on nous fait. Le rapport annuel d'Amnesty couvre plus de cent cinquante pays. Il suffit de lire ce que nous écrivons pour se rendre compte que nous ne mâchons pas nos mots sur les régimes autoritaires d'Afrique, d'Asie et d'ailleurs. Nous ne sommes pas plus exigeants à l'égard des États démocratiques que des autres ; simplement, nous ne voyons aucune raison de passer sous silence des comportements qui nous semblent scandaleux sous prétexte que leurs auteurs seraient des démocrates ! Si nous dénonçons telle ou telle atteinte aux droits de l'homme perpétrée par des dictatures, pourquoi ne devrions-nous pas dénoncer des agissements similaires lorsqu'ils surviennent dans des démocraties ? Que je sache, être une démocratie ne permet pas de faire n'importe quoi.


G. R. - Certains de vos détracteurs estiment qu'Amnesty, tout comme la plupart des autres ONG occidentales, est composée de gauchistes plus ou moins repentis, tiers-mondistes, farouchement anti-américains, toujours prompts à dénigrer les pays capitalistes. À quel point cette vision est-elle caricaturale ?


I. K. - J'invite ceux qui se font une telle opinion de nous à réfléchir à ces quelques faits : pendant la guerre froide, Amnesty a été critiquée aussi bien par l'URSS que par les États-Unis ; aujourd'hui, nous sommes critiqués aussi bien par Bush que par Poutine, par les Chinois comme par le président soudanais Béchir... En fait, tous ceux que nous épinglons dans nos rapports nous critiquent !


G. R. - Ce qui est plutôt bon signe...


I. K. - Ce qui est très bon signe, oui ! Les gouvernements n'aiment pas que l'on s'intéresse de trop près à ce qu'ils font chez eux. Mais ils aiment bien savoir ce qui se passe chez les autres. D'ailleurs, l'administration Bush - qui estime « ridicule » ce que nous avons écrit à propos de Guantanamo - apprécie beaucoup nos rapports sur le Darfour. Et il y a quelques années, cette même administration s'est largement référée à nos rapports sur l'Irak, qui regorgeaient d'informations sur les atrocités commises par le régime de Saddam Hussein. Bref, pour les dirigeants américains comme pour bien d'autres, nous sommes tout à fait dignes de foi... sauf quand nous parlons d'eux !


G. R. - Amnesty est également connue pour son combat farouche contre la peine de mort...


I. K. - Encore une pierre d'achoppement dans nos relations avec les États-Unis ! Savez-vous que ce pays est le seul, de tout le continent américain, où des gens continuent d'être exécutés ? La plupart des États de la planète ont soit interdit la peine de mort, soit décrété un moratoire sur son application. Naturellement, nous nous en félicitons, car c'est un sujet qui nous tient énormément à coeur. De notre point de vue, les arguments des tenants de la peine de mort sont moralement inacceptables ; mais, même si l'on met de côté l'aspect moral, on se rend compte que ces arguments ne résistent pas à l'analyse. Car la peine de mort ne réduit pas la criminalité ! Il suffit, pour s'en convaincre, de comparer la situation de part et d'autre de la frontière qui sépare les États-Unis du Canada : alors que les cultures et les sociétés de ces deux pays sont très semblables, la criminalité est incommensurablement plus importante côté américain. Ce qui démontre que l'application de la peine capitale n'a rien de dissuasif pour les criminels. Et pourtant, c'est un argument que l'on entend souvent de la part de ses partisans...


G. R. - Question liée : le contrôle des armes à feu. Votre dernier rapport consacre une place importante à cette question. En quoi ce thème est-il du ressort d'Amnesty ?


I. K. - Nous travaillons depuis longtemps sur la prolifération des armes militaires et individuelles. Pour une raison évidente : ces armes sont souvent employées dans les violations des droits de l'homme. Nous appelons avec insistance à instaurer un véritable contrôle sur les petites armes.
On parle beaucoup d'armes nucléaires et bactériologiques, de missiles à longue portée, etc. La communauté internationale a consenti de grands efforts afin de limiter leur dissémination. Mais, dans les faits, ce qui tue les gens, ce sont les simples pistolets et les fusils. Près de 360 000 personnes sont tuées chaque année par arme à feu ! Et pourtant, il n'existe aucun mécanisme visant à les contrôler et, spécialement, à contrôler leur transfert entre différents propriétaires. Résultat : ces armes tombent souvent entre les mains de groupes armés ou de gouvernements qui s'en servent à des fins que nous n'approuvons pas. C'est pourquoi nous souhaitons sensibiliser la communauté internationale sur cette question. Nous nous sommes unis à d'autres ONG dans le cadre d'une campagne internationale destinée à faire adopter un Traité sur les armes à feu (4). Pour cela, nous avons eu recours à un procédé original : au lieu de lancer une énième pétition et de recueillir des signatures, nous avons demandé aux gens qui nous soutiennent de nous donner leur photo. Un million de personnes ont accepté ! Nous en avons fait un poster, une sorte de composition d'un million de visages, que nous avons remis l'année dernière à Kofi Annan qui, à l'époque, était encore secrétaire général de l'ONU. Il nous a semblé que c'était plus parlant qu'une simple liste de noms.


G. R. - Ce type d'action symbolique peut-il changer quoi que ce soit ?


I. K. - Figurez-vous que quand nous avons commencé, il y a près de trois ans et demi, nous nous sommes heurtés à une grande opposition, y compris aux Nations unies. Mais, en décembre dernier, l'ONU a voté une résolution portant sur la préparation d'un tel traité. Un seul pays a voté contre : les États-Unis. Comment en sommes-nous arrivés là ? Avant tout, grâce à la pression exercée par la société civile, qui a forcé les gouvernements à faire quelque chose sur ce dossier. Bien sûr, la route est longue. Le traité est en cours de rédaction et, une fois prêt, il faudra encore qu'il soit adopté et, ensuite, appliqué... mais le premier pas a été fait, et c'est très important.


G. R. - Si l'on résume, on voit que, ces dernières années, vous avez eu des problèmes avec les États-Unis sur de nombreux points : Guantanamo, le Patriot Act, la peine de mort, le contrôle des armes... Pensez-vous que si un autre homme que George W. Bush occupait la Maison-Blanche, vos rapports avec Washington seraient plus aisés ? Trouveriez-vous une oreille plus attentive auprès d'une administration démocrate ?


I. K. - Je ne peux pas prédire l'avenir ; mais n'oubliez pas que la plupart des positions des États-Unis dans le domaine international n'ont rien de nouveau. Ce pays s'est souvent opposé à l'application, sur son territoire, des normes internationalement reconnues en matière de droits de l'homme. De ce point de vue, l'administration Bush ne se distingue pas fondamentalement de celles qui l'ont précédée. Je le déplore mais il y a toujours eu une sorte d'exception américaine.


G. R. - Comme, par exemple, sur la question de la Cour pénale internationale (5)...


I. K. - C'est juste. Les États-Unis se sont toujours opposés à la CPI. Ils ont tout fait pour convaincre les États prêts à signer les statuts de la CPI de soustraire les ressortissants américains à l'autorité de cette future Cour. Or, quand les atrocités ont commencé au Darfour, j'ai personnellement réclamé que soit constituée une commission d'enquête aux Nations unies et que les suspects soient déférés devant la CPI. J'ai témoigné devant le Congrès américain à propos de la situation au Darfour et j'ai essayé de faire comprendre aux congressmen que le refus des États-Unis de se soumettre à la CPI offrait aux autorités soudanaises un prétexte rêvé pour ne pas s'y conformer à leur tour. J'ai martelé que la CPI était un excellent moyen de juger les criminels du monde entier. Au final, quand la résolution renvoyant la situation au Darfour devant la CPI a été soumise au vote, en mars 2005, les États-Unis n'y ont pas opposé leur veto : ils se sont abstenus. Je pense qu'ils commencent à se rendre compte que cette juridiction peut être très bénéfique.


G. R. - Les Américains justifient leurs réticences à l'égard de la CPI par le fait que, puisqu'ils sont engagés dans de nombreuses régions du monde et que les régimes autoritaires les abhorrent, ils risqueraient de voir leurs ressortissants traînés en permanence devant la justice...


I. K. - Cet argument ne tient pas la route. La CPI est dotée d'un procureur indépendant qui décide de donner - ou non - suite à des plaintes. Les plaintes absurdes seront rejetées d'entrée. De plus, la CPI ne peut intervenir que dans le cas où le pays de l'accusé refuse de le juger, ou bien est dans l'incapacité de le faire. Vous le voyez : leur adhésion à la CPI n'empêcherait nullement les Américains de juger eux-mêmes leurs citoyens suspectés de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Ils n'y perdraient rien ; et ils y gagneraient un argument décisif dans leur lutte contre les régimes autoritaires.


G. R. - Puisque nous parlons de justice internationale, quelles conclusions avez-vous tirées du cas Pinochet, qui a été jugé par un tribunal d'un autre pays que le sien ?


I. K. - Pinochet était à Londres au moment où le juge espagnol Garzon a réclamé son extradition. Nous avons alors fait savoir que nous appuyions pleinement sa démarche. Amnesty s'est beaucoup occupée des droits de l'homme au Chili. D'ailleurs, le prix Nobel qui nous a été attribué en 1977 a récompensé notre travail sur ce pays. Voir Pinochet passer en jugement nous tenait donc particulièrement à coeur. Je pense que son inculpation a montré que la communauté internationale prenait conscience que la question des droits de l'homme relève de sa responsabilité. Un ancien dirigeant chilien inculpé par un magistrat espagnol pendant un séjour en Grande-Bretagne : quelle belle illustration de l'internationalisation de la justice et de la mondialisation de la question des droits de l'homme ! Pour moi, c'est un message très puissant. Bien avant la mondialisation économique, on a assisté à la globalisation des valeurs, via la Déclaration universelle des droits de l'homme.
Dans le cas de Pinochet, la nature a malheureusement fait valoir ses droits avant que les hommes aient eu le temps de le faire, puisqu'il est mort sans que les procédures lancées contre lui aient abouti. Il n'en demeure pas moins que les dictateurs du monde entier ne peuvent plus dormir tranquilles en étant certains de leur impunité. En ce moment même, l'ancien président du Liberia, Charles Taylor, comparaît devant le Tribunal spécial pour la Sierra Leone, sis à La Haye. Milosevic a été jugé ; Hissène Habré va bientôt l'être, j'espère. Dans plusieurs pays d'Amérique latine, des lois garantissant l'immunité aux anciens dirigeants ont été abrogées (6). C'est une grande satisfaction pour Amnesty, bien sûr.


G. R. - Vous vous réjouissez de la fin de l'impunité pour les despotes du monde entier. En 2003, l'un des arguments des partisans de l'intervention américano-britannique en Irak consistait justement à dire que c'était le seul moyen de mettre fin au régime sanguinaire de Saddam Hussein...


I. K. - En 1988, au moment du massacre d'Halabja, Amnesty a été l'une des premières organisations à publier un rapport complet sur ces événements. Nous avons exposé au monde ce que Saddam était en train de faire. Eh bien, bon nombre de ceux qui allaient, quinze ans plus tard, appeler à grands cris à « renverser ce tyran intolérable », ont alors opté pour un silence total. Ils l'avaient soutenu, ils l'avaient armé... et ils ont préféré fermer les yeux sur ses crimes. Et ce n'est que quinze ans plus tard que, pour des raisons strictement politiques, ces mêmes personnes ont soudain décidé qu'il était indispensable d'intervenir militairement contre l'Irak.
Entendons-nous bien : naturellement, la chute de Saddam Hussein, en tant que telle, a été un événement positif pour le peuple irakien. Mais le prix à payer a été terrible. Je ne vous apprends rien en disant que l'insécurité est totale sur la quasi-totalité du territoire de ce pays. Ce qui ne fait que confirmer que, si l'on veut se débarrasser de régimes iniques, l'emploi unilatéral de la force est tout sauf la panacée. Il existe des règles de droit international, il faut les appliquer.
Par ailleurs, n'oubliez pas que, à l'époque, Amnesty n'avait pas pris position sur l'intervention. Car nous ne sommes pas par définition opposés à l'emploi de la force. Notre préoccupation première étant le respect des droits de l'homme, nous sommes favorables à toute solution permettant de mettre fin aux violations de ces droits. Dans certains cas, comme dans celui du génocide rwandais, il peut être nécessaire d'intervenir par les armes. Mais, en ce cas, il faut prendre toutes les précautions nécessaires pour éviter que le pays ciblé ne sombre dans la guerre civile. Or, de toute évidence, en Irak ces précautions n'ont pas été prises.


G. R. - Amnesty pourrait-elle, demain, soutenir une éventuelle intervention militaire au Darfour ?


I. K. - Au Darfour, nous avons demandé le déploiement de forces de maintien de la paix de l'ONU. La communauté internationale doit faire pression sur les autorités de Khartoum pour que celles-ci acceptent aussi rapidement que possible un tel déploiement. Une fois sur le terrain, les troupes de l'ONU pourraient protéger la population tandis que des négociations auraient lieu entre toutes les parties concernées pour mettre fin au conflit. Je ne suis pas naïve : je sais très bien que les dirigeants soudanais ne ploieront pas facilement. C'est pourquoi j'estime qu'il faut faire pression sur eux et, probablement, sur les pays qui les soutiennent, au premier rang desquels la Chine. Il y a, me semble-t-il, une contradiction flagrante entre, d'une part, le statut de membre permanent du Conseil de sécurité que possède la Chine - un statut qui en fait l'un des protecteurs de la paix dans le monde - et, d'autre part, son attitude sur le dossier soudanais, puisqu'elle appuie inconditionnellement le pouvoir de Khartoum.


G. R. - Il n'y a là rien de nouveau : être membre du Conseil de sécurité n'a jamais empêché de conduire une politique cynique...


I. K. - Sans doute ; mais le monde change. L'un des changements les plus impressionnants tient au pouvoir de l'information. Une véritable opinion publique mondiale a émergé. D'ailleurs, les Chinois ont récemment fait savoir qu'ils essayaient d'exercer une influence positive sur Khartoum. Même si ce n'est pas vrai, c'est le signe que les gouvernements ne peuvent plus se permettre de négliger l'opinion mondiale. C'est, à mes yeux, une vraie avancée. On le constate également dans le cas des autres pays qui soutiennent le Soudan : je pense, bien entendu, aux pays arabes. Depuis le début de cette année, je me suis rendue deux fois au Caire pour rencontrer les représentants de la Ligue arabe et les adjurer de faire pression sur le Soudan. Je leur ai expliqué que, dans ce cas précis, ils recouraient à ces mêmes « doubles standards » qu'ils reprochent aux Américains d'employer sur le dossier israélo-palestinien. Ils n'ont, en effet, pas de mots assez durs pour condamner la façon dont Washington ferme les yeux sur les problèmes des Palestiniens ; mais eux-mêmes font la même chose à propos du Darfour !


G. R. - En appelant les gens qui résident dans les pays autoritaires à dénoncer les agissements des dirigeants, ne les exposez-vous pas à de grands dangers ?


I. K. - Permettez-moi de vous corriger. Nous n'appelons pas les gens à constituer des groupes indépendants ; en revanche, si de tels groupes se constituent, alors nous les soutenons sans réserve. Nous parrainons des prisonniers d'opinion partout sur la planète. Plus on parle des personnes persécutées, moins ceux qui les détiennent ont intérêt à ce que leur sort empire.


G. R. - Comment est-il possible de faire pression sur des régimes autoritaires ?


I. K. - Il existe différentes façons de s'y prendre. Il y a, bien sûr, les relations entre les gouvernements. S'ils subissent eux-mêmes des pressions de leur opinion publique, les leaders occidentaux peuvent répercuter ces pressions sur leurs homologues des régimes autoritaires avec tous les moyens de la diplomatie. Il y a, aussi, la possibilité de les frapper au porte-monnaie : de ce point de vue, le monde des affaires a un grand rôle à jouer. Last but not least : même dans ces pays-là, une société civile est en train d'émerger. Elle est encore très faible et doit être soutenue. Je pense que le « naming and shaming » - c'est-à-dire la dénonciation claire et audible des exactions de tel ou tel gouvernement - est un outil très efficace, même en ce qui concerne des pays très fermés comme la Chine ou l'Arabie saoudite. Aussi cadenassés que soient ces États, eux non plus n'aiment pas être publiquement dénoncés pour leurs entorses aux droits de l'homme, je vous l'assure. Eux aussi tiennent à leur image. Il y a quelques mois, un représentant de la Chine aux Nations unies, critiqué pour le nombre d'exécutions dans son pays (qui est le premier au monde en terme de recours à la peine de mort), a d'abord répondu que la législation avait évolué, avec l'introduction d'une nouvelle instance d'appel... avant de dire qu'un jour allait venir où la Chine abolirait la peine de mort ! Une avancée qui doit sans doute beaucoup à la pression internationale. C'est pourquoi il est impératif de ne jamais se décourager et de continuer à inlassablement pointer du doigt tous leurs errements. Et cela, d'autant plus qu'Internet ainsi que la télévision et la radio changent le monde. Peu d'endroits du globe sont encore entièrement claquemurés. Les gens là-bas nous voient, ils nous entendent, ils nous lisent et, quand ils le peuvent, ils s'expriment eux-mêmes. Savez-vous que l'Iran est l'un des pays qui compte le plus grand nombre de blogueurs ?


G. R. - Mais Internet aussi est censuré...


I. K. - C'est un enjeu essentiel. Nous en avons pleinement pris conscience, si bien qu'Amnesty a lancé une campagne destinée à lutter contre les restrictions imposées aux sites Internet pour des raisons politiques. Sur le site www.irrepressible.info, nous recueillons de nombreuses informations sur ce nouveau type de censure. Et nous n'hésitons pas à dénoncer certaines grandes entreprises occidentales qui collaborent avec des régimes dictatoriaux pour permettre à ceux-ci de bloquer les sites qui ne leur conviennent pas. Par surcroît, Internet nous permet d'obtenir beaucoup plus facilement qu'auparavant des informations sur des personnes détenues à cause de leurs opinions. J'ajoute que nos campagnes conduites via ce média sont souvent plus efficaces que les campagnes traditionnelles. Amnesty compte plus de deux millions de membres répartis sur toute la surface du globe et pourtant reliés en un instant grâce à nos communiqués et à nos sites. La technologie nous offre d'immenses possibilités. Par exemple, nous avons mis en ligne des photos effectuées par des satellites qui montrent les destructions de logements dont s'est rendu coupable le gouvernement de Robert Mugabe au Zimbabwe il y a deux ans (7). Les autorités d'Harare niaient les faits, mais ces photos ont été un élément déterminant du dossier. Au final, avec d'autres ONG, nous avons réussi à obtenir de l'ONU qu'elle envoie dans ce pays un Représentant spécial (en l'occurrence, Anna Kajumulo Tibaijuka, directrice d'ONU-Habitat) chargé d'enquêter sur cet épisode. De la même manière, nous menons une surveillance sans relâche des mouvements de populations et de troupes au Darfour et affichons ces photos sur notre site. Vous le voyez : la technologie est un outil extrêmement précieux dont l'emploi aura pour notre cause des répercussions qu'il est encore difficile d'imaginer.


G. R. - Sous votre direction, Amnesty semble avoir « élargi » sa définition des droits de l'homme puisque vous vous préoccupez désormais non seulement de la sécurité physique des individus et de leur droit à la libre opinion mais, aussi, des droits économiques...


I. K. - Je ne dirais pas que c'est moi qui ai initié cette évolution. En réalité, elle a commencé au début des années 1990, quand les ONG internationales, dont Amnesty, se sont demandé ce que changeait pour elles le processus de mondialisation. Ce processus est porteur d'immenses bouleversements économiques. Or les droits de l'homme ne peuvent pas être séparés en plusieurs droits précis. Quand on est un prisonnier d'opinion, on ne perd pas seulement son droit à se déplacer librement ; on perd aussi son droit à mener une vie de famille, son droit à la santé, son droit à faire des études si l'on était inscrit à l'université, son droit à gagner sa vie et ainsi de suite. Les droits de l'homme doivent être perçus comme un tout. Quand des peuples indigènes sont déplacés des terres où ils ont toujours vécu, c'est une violation des droits de l'homme ; quand des multinationales profitent de la faiblesse de tel ou tel État pour y imposer leurs intérêts au détriment de la population locale, c'est aussi une violation des droits de l'homme. Et pour nous, tous les droits de l'homme sont importants.


G. R. - Bref, une organisation globale de défense des droits de l'homme doit avoir une vision globale des droits de l'homme...


I. K. - Exact. Je vais vous donner un exemple de ce que cette vision implique. Un jour, en visite dans un pays africain, mon prédécesseur s'est ému, lors de son entrevue avec le président, du fait que, dans les prisons de ce pays, la vie était extrêmement pénible. Le président lui a répondu : « Vous me parlez de nos détenus... Mais avez-vous vu comment vivent nos villageois ? » Il mettait le doigt sur quelque chose d'important : dans un pays où toute la population vit dans une pauvreté extrême, ne parler que des prisonniers serait un véritable déni de justice.


G. R. - On vous reproche parfois de véhiculer une vision exclusivement « occidentale » des droits de l'homme, qui ne prend pas en compte les spécificités locales (8)...


I. K. - Je crois fermement que les droits de l'homme sont universels. Dans toutes les sociétés, le concept de justice existe, même s'il n'est pas toujours interprété de la même manière. Par ailleurs, je rappelle qu'en 1948 les représentants de pays non occidentaux ont joué un grand rôle dans l'adoption par l'ONU de la Déclaration universelle des droits de l'homme comme texte fondamental. C'est pourquoi je réfute les arguments de ceux qui estiment que notre action remet en question des définitions particulières des droits de l'homme. Il n'empêche que ces accusations nous sont souvent lancées, spécialement à propos des droits des femmes. Dans certaines cultures, nous explique-t-on, les femmes n'ont pas les mêmes droits que les hommes et nous ne devrions pas nous en mêler. Mais il y a une chose amusante : généralement, ceux qui tiennent ces propos sont... des hommes !


G. R. - On sait que certains dirigeants d'États musulmans expliquent que l'inégalité entre les sexes est inscrite dans la charia...


I. K. - Croyez-moi, j'ai souvent entendu cet argument de leur part. Mais je leur réponds toujours qu'ils ne prennent de la charia que les aspects qui les arrangent. Par exemple, la charia interdit formellement de percevoir des intérêts dans le cadre d'une transaction financière. Eh bien, que je sache, cette interdiction n'a jamais empêché les États musulmans de prendre part au système financier international !
La vérité, c'est que la loi islamique est appliquée très différemment du Maroc à l'Indonésie. Alors, pourquoi faudrait-il absolument se référer à l'interprétation la plus restrictive en matière de droits humains ?


G. R. - Vous réfutez donc l'affirmation selon laquelle un État où l'islam est la religion officielle serait forcément un État où les droits de l'homme (et, spécialement, de la femme) ne sont pas pleinement respectés ?


I. K. - Bien entendu ! Si l'on s'intéresse aux droits des femmes, par exemple, on s'aperçoit que la situation est très différente selon que l'on se trouve au Maroc, en Indonésie ou en Arabie saoudite. Mais partout des changements surviennent. Dans les pays du Golfe, ces dernières années, on a assisté à d'indéniables progrès en matière de droit de vote ou de droit au travail pour les femmes. Ma conviction, c'est que les droits humains, y compris les droits des femmes, dépendent plus du système politique que de la religion dominante.
Les droits des femmes sont un dossier absolument primordial à nos yeux. Et il s'agit non seulement de leur droit à voter, à travailler ou à se déplacer mais aussi, tout simplement, de la défense de leur intégrité physique. On estime qu'une femme sur trois dans le monde a été victime de violences sexuelles. L'une de nos campagnes les plus importantes en ce moment vise à sensibiliser l'opinion publique internationale à la violence dont les femmes sont les victimes. Nous travaillons, partout sur la planète, avec des groupes locaux de défense des droits des femmes, afin de faire changer les choses directement sur le terrain. Cette campagne, qui suscite un immense soutien de la part de femmes dans le monde entier, a confirmé que ces violences reposent sur plusieurs éléments : l'impunité de ceux qui les commettent ; l'inégalité, car il y a plus de violences contre les femmes là où elles n'ont pas les mêmes droits que les hommes ; et l'apathie, parce que même aujourd'hui, en 2007, il existe un grand fatalisme sur cette question, comme si les femmes devaient éternellement souffrir !


G. R. - Amnesty a récemment condamné - si je ne m'abuse, pour la première fois depuis sa fondation - les États où les femmes tombées enceintes suite à un viol n'ont pas le droit d'avorter. Vous avez critiqué, aussi, les États qui s'opposent à l'avortement de femmes dont la grossesse constitue un risque mortel. Ces prises de position vous ont valu un véritable boycott de la part du Vatican (9)...


I. K. - Il est vrai que c'est la première fois que nous avons pris position sur cette question. Pourquoi maintenant ? Tout simplement parce que notre campagne contre la violence faite aux femmes nous a fait découvrir un grand nombre de véritables tragédies. Prenez le Darfour. J'y ai rencontré des jeunes filles âgées de quinze ou seize ans qui avaient été violées par des miliciens et étaient tombées enceintes. Non seulement ces malheureuses avaient vécu un véritable calvaire mais, en plus, elles étaient terrifiées car elles savaient qu'une fois que leur famille aurait découvert ce qui s'était passé, elles seraient ostracisées. Quel avenir pour ces jeunes filles, si elles sont obligées d'accoucher d'un enfant qui sera perçu comme l'« enfant de l'ennemi » ? Autre exemple : en Équateur, nous avons constaté de nombreux cas de grossesses extra-utérines. Une telle grossesse - qui, de toute façon, ne peut pas déboucher sur la naissance d'un enfant vivant - représente un danger mortel. Mais, dans ce pays, les femmes ne peuvent pas avorter, c'est illégal ! Au Nigeria, des femmes ont été exécutées pour avoir avorté. Ce ne sont que des exemples parmi d'autres, hélas. Comment Amnesty pourrait-elle prétendre défendre les droits humains et fermer les yeux sur de telles violations de ces droits ?


G. R. - Le Vatican n'a rien voulu savoir...


I. K. - Amnesty n'est pas une organisation qui s'occupe du droit à l'avortement en tant que tel. Nous estimons seulement que, dans certains cas très précis, l'absence de ce droit équivaut à une violation des droits humains. J'espère que chacun le comprendra.


G. R. - Qu'est-ce qui fait la force d'Amnesty ?


I. K. - Ses deux millions de membres, bien sûr, ses spécialistes et, plus globalement, le sérieux et l'objectivité de son approche. Nous n'exposons que des faits dont nous sommes absolument certains. D'ailleurs, vous aurez remarqué que nos rapports sont truffés de faits, d'anecdotes, de récits de témoins... C'est parce que nous voulons bien faire comprendre que les droits de l'homme, ce n'est pas quelque chose d'abstrait, d'éthéré, qui a trait à des accords internationaux et à de grands textes pleins de pathos. Non, les droits de l'homme, c'est éminemment concret, c'est précis, c'est ici et maintenant, et cela concerne chacun d'entre nous.


G. R. - Quels sentiments souhaitez-vous susciter dans l'opinion publique internationale ?


I. K. - L'indignation. La volonté de faire quelque chose. L'espoir, aussi. Qui aurait pensé, à l'époque où nous appelions à soutenir les prisonniers d'opinion détenus en URSS, que ce régime allait s'effondrer ?


G. R. - Amnesty ne sollicite ni n'accepte aucun soutien financier de la part des États. Les cotisations de vos membres sont votre ressource quasi unique. Avez-vous assez d'argent pour faire tout ce que vous souhaitez faire ?


I. K. - On n'a jamais assez d'argent ! Mais notre indépendance est ce qui nous importe le plus. La plus grande partie de nos ressources provient de petits dons effectués par un grand nombre de personnes. Et c'est très bien comme ça. Nous sommes indépendants, impartiaux et financés par les gens. C'est ce qui nous confère notre crédibilité. C'est ce qui me permet d'aller voir les dirigeants du monde entier, d'en être écoutée et, en fin de compte, d'obtenir des avancées.


G. R. - Parmi ces dirigeants, il y en a sans doute certains qui incarnent tout ce que vous détestez. Que ressentez-vous en leur présence ?


I. K. - Dans ce métier, il faut savoir serrer la main du Diable ! Mais ce n'est pas toujours facile, bien sûr. En 2004, je me suis rendue au Soudan et j'ai rencontré les dirigeants de Khartoum. Une entrevue extrêmement dure. Il m'est également arrivé d'avoir des discussions très rudes avec des représentants de gouvernements occidentaux qui nous rencontrent, nous écoutent... et ne font rien ensuite ! Parfois, aussi, vos interlocuteurs se montrent très têtus sur une question et très conciliants sur une autre. Par exemple, en Inde nous avons obtenu des engagements clairs à propos du Népal ainsi qu'à propos des droits des femmes, mais nous nous sommes heurtés à un mur quand nous avons abordé la question du sort des minorités musulmanes du Cachemire et du Gujarat.


G. R. - Y a-t-il des pays où vous ne pouvez pas aller ?


I. K. - Quelques-uns, oui. La Corée du Nord est pratiquement étanche. Nous essayons, en ce moment, d'obtenir la possibilité de nous rendre en Arabie saoudite. L'Iran et la Chine restent très difficiles d'accès. Le Soudan ne nous accorde plus de visas car peu après le voyage que j'y ai effectué en 2004, l'ONU a décidé d'ouvrir une enquête sur ce qui s'y passait, et les autorités de Khartoum estiment qu'Amnesty y est pour quelque chose... Mais nous réussissons presque toujours à obtenir des informations de qualité, que ce soit grâce aux journalistes, aux activistes des droits de l'homme qui parviennent à sortir de leur pays, à nos relais dans la population locale ou encore aux réfugiés que nous rencontrons dans des pays limitrophes - nous avons, notamment, rencontré des réfugiés soudanais au Tchad. Et j'ai déjà parlé des photos satellite. Bref, aujourd'hui, obtenir des informations, ce n'est pas le plus compliqué. Le plus compliqué, c'est de faire en sorte de maintenir ces informations en haut de l'affiche. De nos jours, l'attention de l'opinion publique est devenue extraordinairement volatile. Les médias aiment les histoires courtes et spectaculaires. Ce qui explique que des conflits longs et pauvres en images, comme ceux de la République démocratique du Congo, du Népal ou du Sri Lanka, quittent rapidement la Une des journaux. Comment faire pour que le public continue de s'y intéresser ?


G. R. - L'Unicef a partiellement réglé ce problème en mobilisant régulièrement des célébrités, des chanteurs, des stars du cinéma ou de la télévision... Et vous ?


I. K. - Nous ne le faisons pas de la même manière que l'Unicef. Mais il est vrai que de nombreuses stars soutiennent Amnesty, en particulier des musiciens et des acteurs. Ce soutien nous permet de trouver des financements supplémentaires, via des concerts ou des disques. Par exemple, la Warner vient de produire pour nous un disque intitulé « Instant Karma », auquel ont participé des groupes comme U2, Green Day et d'autres encore, et dont les bénéfices financeront notre action au Darfour. Ce projet a été rendu possible par Yoko Ono, la veuve de John Lennnon, qui nous a gracieusement permis d'utiliser les chansons de John pour ce disque. Il n'en demeure pas moins que le meilleur moyen de populariser nos idées passe par les simples citoyens. Qu'un jeune homme qui réside en France s'intéresse à la situation en matière de droits de l'homme au Darfour, en Colombie, en Côte d'Ivoire ou au Sri Lanka, qu'il en parle autour de lui, et voilà que plusieurs personnes peuvent décider de nous aider d'une façon ou d'une autre. Il ne s'agit pas forcément de donner de l'argent : l'aide peut aussi prendre la forme d'une participation à des manifestations, de pétitions, de l'entrée en contact avec des défenseurs des droits humains qui résident dans d'autres pays, etc. S'il y a bien une chose dont je suis convaincue, c'est que ce combat est un combat digne. En s'occupant des droits de l'homme, on ne fait pas que changer le monde. On se change aussi soi-même.


G. R. - Comment qualifieriez-vous vos relations avec le monde des affaires ?


I. K. - Ces rapports varient de l'excellent à l'exécrable. Certaines entreprises ne veulent pas faire des bénéfices à n'importe quel prix et nous prêtent une oreille attentive sur diverses questions. D'autres, en revanche, nous considèrent comme des empêcheurs de tourner en rond et s'irritent de nous voir les critiquer quand elles profitent de violations de droits de l'homme commises par les régimes des pays où elles prospèrent (10). En tout cas, le monde des affaires est aujourd'hui un acteur essentiel de la mondialisation et, par conséquent, il joue un rôle prépondérant dans le domaine des droits de l'homme. Nous avons toujours dénoncé les firmes qui faisaient passer leurs profits avant toute autre considération, notamment lors de la tragédie de Bhopal (11). Nous participons au processus de Kimberley sur les diamants (12). Nous venons de rédiger un rapport très critique sur la situation des syndicats en Colombie - une question évidemment liée à certaines multinationales qui y opèrent (13). Nous n'avons pas ménagé nos critiques envers les compagnies pétrolières qui continuaient comme si de rien n'était de commercer avec le Soudan alors que la catastrophe du Darfour était en marche. En ce moment, nous essayons de convaincre l'ONU d'adopter un système de normes internationales qui forceraient les multinationales à tenir compte des droits de l'homme. C'est très important, ne serait-ce que parce que, aujourd'hui, les « bonnes » compagnies, c'est-à-dire celles qui appliquent nos recommandations, se retrouvent pénalisées par rapport à leurs concurrents peu scrupuleux ! Les grandes entreprises ont un grand pouvoir. Or à grand pouvoir, grandes responsabilités.


G. R. - Par principe, Amnesty soutient toutes les personnes persécutées à cause de leurs opinions. Mais parmi les prisonniers de conscience détenus dans le monde, il n'y a pas seulement des défenseurs acharnés des droits de l'homme. Il y a, aussi, des leaders radicaux qui, s'ils étaient au pouvoir, se livreraient probablement à leur tour à des exactions...


I. K. - Je devance votre question : non, cela ne change rien pour nous. Les droits humains ne doivent jamais être violés, c'est notre unique credo. Peu importe ce que les gens ont fait ou ont l'intention de faire. Ils ont des droits et nous les défendons.


G. R. - Quitte, le cas échéant, à vous dresser contre eux une fois qu'ils sont sortis de prison et qu'ils ont accédé au pouvoir !


I. K. - Effectivement. Prenez le cas du président zimbabwéen Robert Mugabe, dont nous critiquons aujourd'hui la politique avec la plus grande véhémence : il a été, en son temps, un prisonnier d'opinion qu'Amnesty a défendu ! Ironique, n'est-ce pas ?


G. R. - Une toute dernière question : l'avenir vous inspire-t-il de l'optimisme ?


I. K. - Oui, malgré tout. Il est vrai que si l'on se plonge dans nos rapports annuels, on en ressort abasourdi et atterré par le nombre de violations des droits de l'homme commises tout autour du globe. Mais si l'on prend du recul, on se rend compte que, globalement, la situation s'améliore peu à peu. Regardez seulement l'Est de l'Europe : il n'y a pas si longtemps, ces pays étaient des dictatures sinistres ! Partout dans le monde, le nombre d'activistes des droits de l'homme ne cesse de croître. Y compris dans des pays où la situation est terrible, où la population est dans l'indigence et où il semble que l'unique préoccupation de chacun doive se résumer à survivre un jour de plus. En décembre dernier, j'ai visité la Cisjordanie et Gaza. À Gaza, les conditions sont terribles ; pourtant, j'y ai rencontré des personnes formidables qui continuent, malgré tout, à prôner la paix et le respect des droits de l'homme. Ce genre de rencontres renforcent ma conviction : lentement mais sûrement, les choses changent pour le mieux.

Notes :
(1) Le rapport 2007 peut être commandé sur le site Internet d'Amnesty : www.amnesty.fr pour la version française du site. Ce site contient également de larges résumés du rapport, continent par continent.
(2) Mme Khan fait ici référence au procès des responsables des attentats manqués du 21 juillet 2005 à Londres. Deux semaines après les attentats meurtriers du 7 juillet, ces attaques avaient été menées de manière coordonnée et quasi simultanée dans trois rames de métro de Londres et dans un bus. Ouvert en février 2006, le procès s'est achevé en juillet 2007 par la condamnation de quatre accusés à la réclusion criminelle à perpétuité. Les deux autres accusés seront rejugés, le jury n'ayant pas pu se mettre d'accord sur un verdict à leur égard.
(3) Depuis 2001 et l'autorisation donnée par George W. Bush aux autorités militaires d'incarcérer à la prison de Guantanamo des « ennemis combattants », de nombreuses organisations de défense des droits de l'homme, dont Amnesty, contestent aussi bien la légalité de ces incarcérations que les conditions, très dures, de détention. Lors de la présentation officielle du rapport 2005 d'Amnesty, Irene Khan a qualifié Guantanamo de « Goulag de notre temps », une formule qui a fait bondir la Maison-Blanche. Le président Bush a estimé que ces accusations étaient « absurdes » et le porte-parole de la présidence, Scott Mc Clellan, a affirmé qu'Amnesty avait perdu une bonne part de sa légitimité en attaquant Guantanamo avec une telle véhémence.
(4) Cette campagne a été lancée par Amnesty en étroite collaboration avec Oxfam (Oxford Committee for Famine Relief, une organisation dont le but premier est de combattre la faim dans le monde) et le réseau IANSA (International Action Network on Small Arms), qui comprend plusieurs centaines d'ONG. Voir : http://www.controlarms.org/fr
(5) La CPI, instituée par le Traité de Rome signé le 17 juillet 1998, a été ratifiée par cent cinq États. Elle siège à La Haye et peut juger les ressortissants de tous ses pays signataires. À la différence de la Cour internationale de justice, qui ne juge que les États, la CPI, elle, juge les individus. Des États comme la Chine, la Russsie ou les États-Unis ne l'ont toujours pas ratifiée, de crainte de voir d'innombrables plaintes déposées contre leurs ressortissants pour des raisons politiques.
(6) Quelques exemples parmi d'autres : en novembre 2006, l'ancien président uruguayen Juan Maria Bordaberry (au pouvoir de 1971 à 1976), ainsi que son ministre des Affaires étrangères, Juan Carlos Blanco, ont été inculpés d'assassinats d'opposants et placés en détention ; en Argentine, Miguel Etchecolatz, ancien directeur général de la police de la province de Buenos Aires pendant la dictature militaire des années 1976-1983, a été condamné à perpétuité, en septembre 2006, pour les crimes qu'il a commis alors qu'il était en fonctions. Au Mexique, l'ancien président Luis Echeverria (1970-1976) a été assigné à résidence en novembre 2006 pour le massacre de vingt-cinq manifestants d'opposition en 1968 (il était alors ministre de l'Intérieur) - mais en juillet 2007, un tribunal de Mexico levait les charges retenues à son encontre.
(7) En 2005, sous le prétexte d'assainir les villes de son pays, le président zimbabwéen Robert Mugabe a ordonné une grande campagne de destruction de bidonvilles. Cette campagne a fait des centaines de milliers de sans-abri. Lire, par exemple : David Blair, « Mugabe's raids leave townships in tatters », The Daily Telegraph, 6 mars 2005.
(8) Pour un aperçu de ce type de critiques, lire, en particulier, Marc-Antoine Pérouse de Monclos, « La face cachée des ONG », Politique Internationale, n° 116, printemps 2007 ; Ibrahim Taouti, « ONG de droits humains actant dans les pays du sud : une autre perspective », Géostratégiques, n° 16, mai 2007.
(9) Au printemps 2007, Amnesty appelle tous les gouvernements à autoriser à avorter les femmes enceintes suite à un viol ou dont la grossesse représente un danger mortel. L'organisation demande également que les femmes ayant avorté ne soient pas poursuivies et aient accès à des soins médicaux, qu'elles aient avorté de façon légale ou illégale. La réaction du Vatican est immédiate : le 12 juin, dans un entretien accordé au journal catholique The National Catholic Register, Mgr Renato Martino, président du Conseil pontifical Justice et Paix de l'Église catholique romaine, demande aux catholiques de ne plus financer Amnesty, qu'il qualifie d'organisation « pro-avortement ».
(10) Amnesty a ainsi acheté des actions du pétrolier américain Chevron, ce qui lui a permis de participer aux assemblées d'actionnaires et de mettre à l'ordre du jour des sujets qui la préoccupent, comme le fait que les forages effectués par Chevron en Équateur polluent des rivières utilisées par des tribus indigènes, au point de menacer leur santé et leur survie.
(11) Amnesty a acheté des actions de Dow Chemical, qui a racheté le chimiste Union Carbide en 2001 et refuse toujours de reconnaître la responsabilité de cette dernière dans l'explosion de l'usine de pesticides de Bhopal, en Inde (survenue le 3 décembre 1984, cette catastrophe a tué plusieurs milliers de personnes, empoisonnées par les déchets toxiques; aujourd'hui encore, des gens continuent de mourir des suites de cette explosion).
(12) Le processus de Kimberley est un régime international de certification des diamants bruts signé le 1er janvier 2003 par plus de cinquante pays. Cette coopération internationale vise à améliorer la traçabilité des diamants produits dans des zones de conflit et utilisés par des seigneurs de la guerre pour se fournir en armes.
(13) Amnesty a publié, le 3 juillet 2007, un rapport intitulé «  Killings, arbitrary detentions, and death threats : the reality of trade unionism in Colombia » (accessible sur www.web.amnesty.org), qui décrit ce pays comme « l'un des plus dangereux au monde pour les syndicalistes » : plus de 2 000 syndicalistes y ont été assassinés depuis 1991, le plus souvent pour s'être opposés à des processus de privatisation au bénéfice des multinationales opérant dans le pays...