Politique Internationale - La Revue n°117 - AUTOMNE - 2007

sommaire du n° 117
BIELORUSSIE: LE PLAIDOYER DU PRESIDENT
Entretien avec Alexandre LOUKACHENKO
conduit par
Christophe CHATELOT
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Christophe Châtelot - La Biélorussie fait depuis des années l'objet de nombreuses critiques de la part des pays voisins, qu'il s'agisse des membres de l'Union européenne ou de la Russie. Ne vous sentez-vous pas isolé ?


Alexandre Loukachenko - Je sais qu'il est de coutume de présenter notre pays comme étant complètement isolé. Or une telle vision des choses est très éloignée de la réalité. Si nous sommes isolés, alors comment se fait-il que notre PIB ne cesse d'augmenter ? Dois-je rappeler que nous sommes la première république ex-soviétique à avoir retrouvé son PIB d'avant la chute de l'URSS ? La vérité, c'est que la Biélorussie n'est pas isolée. Nous avons d'excellentes relations, tant sur le plan politique qu'en matière économique, avec de nombreux autres pays de la planète. On ne peut donc certainement pas parler d'isolement ! Je dirais même que la notion d'« isolement » est un anachronisme en soi. Comment serait-il possible d'isoler un pays qui se trouve au centre de l'Europe et où se croisent les intérêts de nombreuses grandes puissances ?


C. C. - L'Union européenne a fait savoir qu'elle ne renouerait ses relations avec la Biélorussie qu'à la condition d'une « amélioration des libertés individuelles » dans votre pays. Êtes-vous prêt à vous soumettre à cette exigence ?


A. L. - Les mesures recommandées par l'Union européenne sont risibles. On nous demande de procéder à des réformes... qui ont déjà été menées à bien depuis longtemps ! L'UE souhaite voir plus de libertés publiques en Biélorussie alors que, sur ce point, nous n'avons rien à envier à d'autres démocraties, comme la France par exemple.
Pourtant, afin de lever toute ambiguïté, nous étions prêts à entamer un vrai dialogue avec l'Union européenne. Mais les fonctionnaires européens se montrent particulièrement inconséquents : ils interdisent de visa les dirigeants biélorusses qui pourraient conduire ce dialogue ! Comprennent-ils que sanction et dialogue sont incompatibles ?
Mon sentiment est qu'il y a un double langage de l'UE. Elle se dit prête au dialogue avec nous et, dans le même temps, elle finance l'opposition (1). Je me pose donc la question : l'UE veut-elle dialoguer avec la Biélorussie ou bien servir d'intermédiaire entre le gouvernement et l'opposition ?


C. C. - L'Europe vous critique sévèrement. Les États-Unis qualifient votre régime de « dictature ». Comment expliquer le décalage entre ces jugements et votre présentation d'une Biélorussie parfaitement démocratique ?


A. L. - Il suffit de se promener dans les rues de nos villes pour se rendre compte que la réalité est bien éloignée de la description apocalyptique que l'Europe et les États-Unis font de notre pays. À vrai dire, je ne comprends même pas de quelle dictature il est question ! Et je serais curieux d'apprendre en quoi notre prétendue « dictature » se distingue de certains régimes avec lesquels les pays occidentaux entretiennent d'excellentes relations...
Ce n'est pas seulement une question de rhétorique : le fait est que personne ne nous a expliqué sur quels critères on se base pour nous qualifier de dictature. Qu'on nous le dise et, au moins, nous aurons une base de travail !


C. C. - Toutes les accusations dont vous faites l'objet sont donc dénuées de fondement ?


A. L. - Jugez vous-même ! Vingt confessions sont représentées dans le pays, mais il n'y a aucun signe de conflit religieux. Partout - à Minsk comme dans les villages -, les gens se promènent jour et nuit sans crainte. Les structures criminelles sont combattues avec sévérité. Aucun délit de corruption ne reste impuni. Nous n'avons pas le moindre problème en ce qui concerne la coopération avec les pays voisins. Nous ne sommes pas de ces États agressifs qui envoient leurs soldats à l'étranger pour tuer des vieillards et des enfants. Quant à notre opposition politique, lorsqu'elle descend dans la rue, nous n'utilisons ni gaz lacrymogène ni balles en caoutchouc pour la réprimer. Dans notre société, n'importe qui peut regarder n'importe quelle chaîne de télévision étrangère, y compris les chaînes russes que l'Occident estime démocratiques (2). Deux tiers des maisons d'édition en Biélorussie sont non officielles. Et on peut acheter sans encombre des journaux opposés au président, même au siège de l'administration présidentielle ! Tout cela ne correspond-il pas aux critères démocratiques que l'Ouest exige de nous ? Comment peut-on sérieusement nous qualifier de dictature ?
En réalité, notre politique est dictée par notre sens de l'indépendance et par la fierté que nous inspirent notre présent et notre passé. Un Biélorusse sur trois est mort pendant la Seconde Guerre mondiale. Nous avons beaucoup fait pour sauver du nazisme le reste du monde - y compris les pays qui, aujourd'hui, nous accusent de tous les maux. Si les Soviétiques n'avaient pas triomphé de l'Allemagne nazie, nous ne pouvons imaginer ce que la France, par exemple, serait devenue. En fait, non, nous savons très bien ce qui se serait passé ! Ne serait-ce que pour cette raison, nous méritons le respect. Nous sommes fiers de notre histoire et nous n'aimons pas que l'on nous impose notre conduite. C'est le sens principal de notre politique.
J'ajoute, enfin, qu'à l'inverse d'autres pays nous ne vivons pas des crédits accordés par l'étranger. Notre dette extérieure est inférieure à 2 % du PIB. Or chez certains des amis « démocratiques » de la France, ce ratio atteint 100 % ! En d'autres termes, ils vivent sur le dos de la France. Nous, nous sommes financièrement indépendants.
Quelle est donc notre faute aux yeux de l'Europe ? Quoi qu'il en soit, une chose est sûre : si des faucons en Europe souhaitent installer en Biélorussie le chaos et l'instabilité, ils échoueront.


C. C. - Vous avez perdu votre statut d'observateur au Conseil de l'Europe (3). Ne voulez-vous pas réintégrer cette assemblée ?


A. L. - Si, mais cette question ne dépend pas de nous. Sans doute avons-nous causé trop de problèmes aux Français à Strasbourg ! Je plaisante...
Quant aux conditions posées par le Conseil de l'Europe, ce sont les mêmes que celles de l'UE : elles sont donc tout aussi ridicules ! On exige que nous appliquions chez nous des standards qui n'existent même pas dans la vieille Europe. C'est un double langage, de doubles standards. Quand, ici, des manifestants provoquent la police et que des échauffourées s'ensuivent, on hurle en Occident à l'atteinte à la démocratie, à l'écrasement de la liberté, etc. Pourtant, il y a peu (lors des émeutes de novembre 2005 en France et des manifestations durant le G8 de Heiligendamm en juin 2007), on a vu comment les autorités françaises et allemandes réagissent quand la loi est violée dans leur propre pays. Avec fermeté et rigueur. Notez bien que nous n'avons jamais commenté ces événements. Je remarque, aussi, que l'UE n'a rien trouvé à redire aux méthodes employées dans ces pays pour disperser les manifestations... Aucun journaliste, chez vous, n'a versé de larmes de crocodile sur la façon dont les manifestants étaient traités. Et c'est parfaitement normal, parce que vous voulez vivre dans un pays stable où la sécurité des citoyens est garantie. Mais si une chose pareille s'était passée en Biélorussie, je ne sais pas quels mots vous auriez trouvés pour me qualifier ! Peut-être s'agit-il d'une question de mentalité, pas de standards démocratiques...


C. C. - Pourtant, deux ONG biélorusses - l'Association pour la liberté des prisonniers politiques en Biélorussie et le Comité de soutien aux victimes de la répression - ont dénombré sept prisonniers politiques condamnés à de lourdes peines et des dizaines d'autres à des peines plus légères...


A. L. - Il n'existe pas de délit politique dans le code pénal biélorusse. Nous n'avons donc pas de prisonniers politiques. Ces accusations ne sont rien d'autre que des affabulations. Les personnes qui ont été condamnées l'ont été parce qu'elles avaient violé le code pénal. C'est facile à prouver.


C. C. - Malgré vos dénégations, les États-Unis vous considèrent comme le dernier dictateur d'Europe...


A. L. - Je le répète : la dictature en Biélorussie est impossible, compte tenu de la mentalité de notre peuple et de l'histoire du pays. Ceux qui qualifient notre système de dictature ne démontrent rien, si ce n'est leur stupidité. Les Biélorusses ne supportent pas qu'on leur impose quoi que ce soit, l'Histoire l'a prouvé. Peut-être y a-t-il, chez nous, des éléments de rigidité ou d'autoritarisme ; mais toutes nos lois ont été votées dans le cadre de la Constitution, laquelle a été adoptée par référendum. Le peuple soutient le pouvoir parce que, dans les années 1990, nous avons vécu une situation comparable à celle que traverse actuellement l'Ukraine (4). Personne ne veut revivre ces années. Et mes concitoyens apprécient la manière dont nous nous sommes sortis de ces difficultés.


C. C. - À propos de difficultés économiques, quel a été l'impact de l'augmentation des prix de l'énergie décidée par la Russie au début de l'année 2007 ?


A. L. - Cette augmentation a été un épisode sans précédent dans l'histoire des relations entre nos deux pays. Il est faux de prétendre qu'elle a été dictée exclusivement par des objectifs économiques. Les Russes persistent à dire qu'ils se conforment aux lois du marché. Mais le marché suppose une concurrence libre. Et comment la concurrence pourrait-elle être libre étant donné que la Biélorussie dépend intégralement d'un monopole russe, à savoir Gazprom, pour la livraison du gaz ? On ne peut donc parler ni de marché ni de concurrence. Nous sommes en présence d'un fournisseur monopolistique qui augmente les prix sans que le client - en l'occurrence, la Biélorussie - puisse y faire quelque chose. Gazprom a voulu gagner sur notre dos 1,5 milliard de dollars de plus (et peut-être deux milliards de dollars dans le futur !). Comme vous le savez, nous n'avons pas été les seuls à subir un tel sort : il en a été de même pour d'autres pays, comme l'Azerbaïdjan, la Géorgie, l'Arménie ou l'Ukraine.
Pourtant, à l'époque soviétique, nous autres, Biélorusses ou Ukrainiens, avons contribué à la création de Gazprom ! Nous aussi, nous avons foré en Sibérie pour extraire les matières premières. Nous avons participé à la construction des gazoducs. C'est pourquoi j'estime que nous avons le droit d'obtenir de l'énergie au même prix que les Russes.
Si l'on parle d'union entre la Biélorussie et la Russie (5), les entreprises des deux États doivent bénéficier du même prix pour l'énergie. Tout cela fait d'ailleurs partie de l'accord sur le projet d'union entre la Russie et la Biélorussie... sauf que la Russie a détruit cet accord. Mais notre économie et notre État sont assez forts pour résister. J'en veux pour preuve que la croissance du PIB sur les six premiers mois de l'année 2007 a été de 9 %. Pour résumer : oui, cette augmentation nous a valu des temps difficiles, mais nous allons nous en sortir.


C. C. - Vous laissez entendre qu'un intérêt politique aurait motivé cette décision. Lequel ? La volonté du Kremlin de mettre la Biélorussie à genoux ?


A. L. - J'ignore quel calcul a présidé à cette stratégie. Mais ce n'est un secret pour personne - à Moscou, les journaux s'en sont fait l'écho - qu'avant d'augmenter les prix Gazprom avait demandé et obtenu le blanc-seing des responsables politiques russes.


C. C. - Croyez-vous toujours à ce projet d'union russo-biélorusse ?


A. L. - Bien sûr. Nous sommes certains que ce projet a un avenir. Il correspond à la volonté de nos deux peuples et les politiciens russes devront respecter ce souhait. La balle est désormais dans le camp de la Russie. Mais attention : la Biélorussie ne sera jamais une partie intégrante de la Russie. Les relations dans l'union se feront entre partenaires égaux. Nous défendrons notre souveraineté et notre indépendance.


C. C. - Qu'attendez-vous de la Russie à propos de ce projet ?


A. L. - Tout simplement qu'elle respecte l'accord existant sur la création de l'union.


C. C. - L'élection présidentielle en Russie l'année prochaine peut-elle peser sur l'avenir de cette union ?


A. L. - On verra. Mais si vous croyez que M. Poutine est un ennemi acharné de l'union, vous vous trompez. Le président actuel comprend très bien tout le profit que son pays pourrait tirer de cette union. Vladimir Poutine est un Soviétique. Il le restera, même s'il a changé, disons, de costume. Il n'a pas oublié les éléments positifs de notre passé commun.


C. C. - Quelles sont vos relations personnelles avec lui ?


A. L. - Des relations amicales et chaleureuses. Au moindre problème, j'ai une ligne directe pour l'appeler. De toute façon, nous n'avons pas d'autre choix que d'être amis même si, naturellement, chacun défend ses intérêts, ses opinions et sa diplomatie. Et si parfois nous nous disputons, y compris en matière d'économie, nous parvenons toujours à surmonter nos différends.


C. C. - L'Union européenne partage les mêmes interrogations que vous sur la sécurisation de l'approvisionnement énergétique en provenance de Russie. Est-ce un domaine dans lequel vous voulez collaborer avec Bruxelles ?


A. L. - La question de l'approvisionnement énergétique est centrale, surtout pour les Européens - qui auraient d'ailleurs dû s'en préoccuper bien avant que la crise n'éclate entre la Russie et la Biélorussie. Nous souhaitons discuter de cette question avec Bruxelles, en laissant de côté la polémique absurde sur les libertés démocratiques. Pour l'heure, la traditionnelle inertie européenne empêche peut-être l'UE de percevoir toute l'importance de ce dossier. Mais je suis certain que les dirigeants européens finiront par en prendre pleinement conscience. J'espère que la nouvelle présidence française - une présidence dynamique et ambitieuse - saura évaluer l'ampleur du problème et apprécier tout ce que la Biélorussie peut apporter.


C. C. - Précisément, qu'attendez-vous de la nouvelle équipe dirigeante française ?


A. L. - J'aimerais que la France perçoive différemment la Biélorussie, qu'elle tire certaines leçons du passé et modifie son attitude à notre égard. Il faut revenir à la période de dialogue sérieux qui prévalait il y a cinq, sept ou dix ans.
Je vais vous donner un exemple de dossier sur lequel nos pays pourraient collaborer. Comme vous le savez, nous ne cachons pas notre intention de construire une centrale nucléaire, de façon ouverte et transparente. Nous invitons tous les pays capables de nous aider à la construire - dont la France - à venir ici et à étudier le dossier. Je sais que la France est intéressée, mais elle n'est pas la seule (6).


C. C. - Plus de vingt ans après la catastrophe de Tchernobyl, la population biélorusse est-elle prête à accueillir une centrale nucléaire ?


A. L. - Naturellement, Tchernobyl a fait naître une grande défiance vis-à-vis du nucléaire, mais nous n'aurons pas besoin de beaucoup de temps pour convaincre nos concitoyens. Ils connaissent la situation énergétique en Europe. Par surcroît, je rappelle que nous sommes déjà encerclés par des centrales nucléaires (en Ukraine, en Russie et en Lituanie). Autant en avoir une sur notre sol !


C. C. - Faut-il voir dans ce projet une réponse à la volonté de la Russie d'exporter son énergie vers l'Europe en contournant la Biélorussie par les gazoducs Nord Stream, Blue Stream (sous la mer Noire) et Brotherhood, au travers de l'Ukraine ?


A. L. - L'objectif est de réduire notre dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie. De ce point de vue, nous ne nous distinguons pas des autres pays européens qui recherchent, eux aussi, des sources d'énergie alternatives. Le nucléaire en est une.


C. C. - Vous avez qualifié de « stupide » la construction du gazoduc sous la Baltique (7). Êtes-vous toujours de cet avis ?


A. L. - Bien sûr ! C'est une idée stupide. C'est comme choisir de marcher à genoux dans la boue plutôt que chaussé sur un tapis ! Ceux qui ont conçu ce projet ont sans doute de l'argent à gaspiller. La vérité, c'est que le transit des hydrocarbures russes par la Biélorussie ne pose aucun problème. Il est beaucoup moins cher de passer par notre territoire que par d'autres pays et, surtout, que de passer sous la Baltique.


C. C. - Passons à vos rapports avec l'opposition. Êtes-vous disposé à répondre à la proposition de dialogue constructif qu'elle vous a adressée à l'occasion de son congrès tenu au printemps dernier ?


A. L. - J'ai entendu dire que quelqu'un voulait dialoguer avec les autorités. Mais l'un des dirigeants de l'opposition a lui-même reconnu que cette opposition était laminée. Elle s'est ruinée toute seule, sans que nous ayons eu besoin de nous en mêler. Aujourd'hui, il existe une quinzaine d'oppositions ! Avec qui dialoguer ? Sur quel sujet ? Que proposent-ils ? Et puis, les Européens ont déjà mené ce dialogue avec nous puisqu'ils se sont faits les porte-parole de l'opposition, comme je l'ai dit au début de notre entretien ! C'est pourquoi je doute fort qu'un dialogue avec ces gens-là soit utile...
Ce qui nous tient lieu d'opposition n'a rien contre l'argent que l'Europe lui donne. La contrepartie, c'est que, de temps en temps, elle doit montrer ce qu'elle fait de cet argent. Or si, demain, l'opposition se retrouvait en situation de prendre le pouvoir à Minsk, elle refuserait. Tout simplement parce qu'elle n'est pas intéressée par le pouvoir mais seulement par l'argent des Européens. La preuve : ses slogans ne sont pas adressés à la population, mais... à ses sponsors occidentaux !


C. C. - Ces dernières années, des pays qui sont vos voisins, qui vous connaissent bien et qui ne sont pas vos meilleurs avocats ont intégré l'Union européenne. Cette nouvelle donne ne complique-t-elle pas vos relations avec l'UE ?


A. L. - Non. La vieille Europe connaît la Biélorussie. Nous n'avons pas besoin d'avocats ou d'intermédiaires. Je sais que certains des nouveaux membres de l'UE nous font de la mauvaise publicité. Qu'importe. Nous sommes voisins et nous n'avons pas d'autre choix que de renforcer nos relations. Nos échanges commerciaux sont d'ailleurs très bons avec la Lituanie, ainsi qu'avec la Lettonie ou la Pologne. Il serait très difficile et très coûteux de détruire ces liens économiques.
L'entrée de ces pays dans l'UE n'a rien changé. Certes, sur le plan politique, ils sont désormais obligés de suivre la même ligne et de défendre les mêmes valeurs que l'Europe. Mais ce n'est pas un problème puisque nous ne leur demandons pas de faire l'inverse.


C. C. - Avez-vous la même compréhension pour ce qui concerne l'extension de l'Otan ?


A. L. - L'Otan, c'est une autre histoire. Nous la considérons comme une organisation illégale. Nous avions un accord avec l'Europe et les États-Unis : nous dissolvons le Pacte de Varsovie, vous dissolvez l'Otan. Le Pacte de Varsovie a bien disparu, mais l'Otan se renforce ! Pis, les Américains ne demandent même pas l'avis de leurs partenaires européens pour renforcer leur présence en Europe. Vous autres Européens faites semblant de ne pas le voir. Vous vous taisez. Vous connaissez pourtant le prix du silence qui a conduit à la Seconde Guerre mondiale. Il arrive, hélas, que l'on n'apprenne rien de l'Histoire. En vérité, le déploiement de missiles américains sur les territoires tchèque et polonais est une question de sécurité pour l'Europe plus encore que pour la Biélorussie.


C. C. - Si je vous suis bien, le déploiement de ces missiles comporte selon vous un risque de conflit...


A. L. - C'est ce que je pense, en effet. On ne peut pas garantir que ce ne soit pas le début d'un processus de déstabilisation du continent. Et si conflit il doit y avoir, nul doute que d'autres pays s'y joindraient - pensez seulement à tous les « points chauds » sur les marches de la Russie ! Un tel engrenage pourrait aboutir à un conflit global dont les effets seraient catastrophiques...


C. C. - L'Iran, avec son programme nucléaire, ne participe-t-il pas à cette montée des tensions que vous décrivez ?


A. L. - Chaque pays doté d'un grand potentiel a de grandes ambitions. Surtout si l'attitude des autres pays à son égard est agressive. On peut s'attendre à tout si cette attitude ne change pas.


C. C. - Vous avez récemment reçu Hugo Chavez, le président du Venezuela. Quelle est la raison de votre rapprochement avec ce pays lointain ?


A. L. - Nous aimerions avoir avec les autres États du globe des relations aussi bonnes qu'avec le Venezuela. Nous ne sommes qu'au début de notre coopération avec ce riche pays d'Amérique latine. Nous pouvons coopérer dans de nombreux domaines : le domaine militaire - nous ne le cachons pas -, mais aussi le high-tech, l'exploration pétrolière, etc. Avec notre industrie, nous avons ce que le Venezuela n'a pas. Lui, en revanche, dispose d'argent et de pétrole. Toutes les conditions sont réunies pour coopérer. Tout est possible, tous les domaines sont ouverts.


C. C. - Iran, Venezuela... Au-delà des liens économiques bilatéraux, ne sommes-nous pas en train d'assister à l'émergence d'un front anti-américain ?


A. L. - Nous n'avons pas pour habitude de construire nos relations d'amitié avec les autres pays en fonction de l'hostilité que nous pourrions éprouver à l'égard d'un pays tiers. Après la fin de l'URSS, nous avons prioritairement axé notre politique extérieure et nos relations commerciales sur nos plus proches voisins. Ces dernières années, nous avons changé d'approche. Désormais, nous bâtissons nos liens suivant un arc géographique beaucoup plus vaste qui s'étend de l'Amérique latine au Vietnam en passant par l'Afrique du Sud, l'Iran, la Malaisie, l'Inde et la Chine. Bref, nous ne nous sommes jamais dit : soyons les amis du Venezuela contre les États-Unis.
Mais comprenez que si quelqu'un cherche à nous étouffer avec des sanctions, nous sommes bien obligés de chercher notre bonheur hors de l'Europe, sur d'autres continents. Ce n'est pas violer le droit international, il me semble. Nous sommes un pays souverain et indépendant qui compte parmi les membres fondateurs de l'ONU. Vous, Français, pouvez le comprendre : n'avez-vous pas, vous aussi, de bonnes relations avec la plupart des pays que je viens de citer, spécialement avec le Venezuela ? À propos, M. Chavez m'a dit qu'il voulait absolument poursuivre ces relations.


C. C. - Le Parlement biélorusse vient d'adopter une loi supprimant un certain nombre d'avantages sociaux. Quel est le but de cette réforme ?


A. L. - Il y a cinq ans, nous avons entamé la réforme du système social. Il n'est pas normal que, sur les dix millions d'habitants que compte le pays, 7,5 millions profitent des aides de l'État. Mais il ne faut pas croire les commentaires hystériques d'après lesquels nous priverions les enfants, les personnes âgées, les handicapés ou les anciens combattants de cette assistance. L'argent est pris à ceux qui peuvent travailler et redistribué à ceux qui en ont besoin.


C. C. - Cette réforme n'est-elle pas impopulaire ?


A. L. - La population est assez sage pour comprendre la nécessité de la réforme. Quand les gens gagnaient vingt ou trente dollars par mois, nous ne nous posions pas la question. J'avais dit à l'époque que nous mènerions cette réforme sociale une fois le pouvoir d'achat multiplié par dix. C'est ce qui s'est passé : au cours des treize dernières années, le pouvoir d'achat a effectivement décuplé. Nous menons les réformes en temps utile. À la fin de l'année, nous aurons doublé le montant des pensions pour compenser ce que les retraités auront perdu. Avec cet argent, les gens feront ce qu'ils voudront. Avant, les transports publics étaient gratuits pour nos seniors. Désormais, ce ne sera plus le cas ; mais les retraites étant augmentées, ils pourront choisir eux-mêmes comment dépenser leur argent : prendre le bus, le taxi ou bien marcher à pied.


C. C. - Défendez-vous toujours le développement de votre pays suivant une troisième voie située entre capitalisme et socialisme ?


A. L. - Nous prenons ce qu'il y a de mieux chez vous, tout en tenant compte de vos erreurs. Nous n'avons rien rejeté du capitalisme français, ni du socialisme suédois, norvégien ou finlandais. Et, évidemment, nous n'avons pas oublié tous les aspects positifs du socialisme soviétique. Que je sache, l'État français intervient lui aussi largement dans la sphère économique...
Ma vision est claire : si l'État est capable de diriger efficacement telle ou telle sphère, pourquoi pas ? Sinon, il faut en partir. La différence, c'est que la France a mis des siècles à construire ses relations de marché. Pour notre part, nous avons commencé à le faire il y a à peine une dizaine d'années. Nous avons donc le temps de penser à nous retirer des secteurs dans lesquels nous sommes impliqués. Mais sans thérapie de choc. Nous progresserons pas à pas, en bons managers.


C. C. - Les privatisations (8) ne sont donc pas au programme ?


A. L. - Dans certains domaines, c'est trop tôt ; reste que le retrait de l'État de plusieurs entreprises qu'il contrôle n'est pas interdit. À deux conditions : que l'État souhaite vendre et qu'il tire de cette vente un bon prix.
Le niveau des investissements étrangers est d'ailleurs satisfaisant. Les pays occidentaux disposent de liquidités qu'ils doivent investir dans le secteur réel. La Biélorussie est un marché intéressant pour la pétrochimie, les mines, la construction ou l'industrie mécanique. Et les hommes d'affaires étrangers le comprennent de mieux en mieux


C. C. - L'entrée de la Russie dans l'OMC ne risque-t-elle pas de modifier vos relations économiques avec votre grande voisine en rendant vos produits moins compétitifs ?


A. L. - Le commerce entre la Russie et la Biélorussie se fait déjà aux conditions de l'OMC. Notre économie, en réalité, est une économie ouverte : 85 % de notre production sont vendus à l'extérieur. En fait, nous vous ouvrons les bras alors que vous, vous érigez contre nous des obstacles non démocratiques.


C. C. - Quel regard portez-vous sur la chute du régime Koutchma et sur la crise politique en Ukraine ?


A. L. - D'abord, sachez que, d'un point de vue économique, nos échanges sont passés de 500 millions de dollars par an avant la révolution orange à deux milliards maintenant ! On aurait donc tort de croire que les récents événements dans ce pays nous auraient éloignés. Quant à la situation politique, je préfère ne pas utiliser l'expression « chute du régime Koutchma ». Il n'y a pas eu de chute, et ce n'était pas un « régime ». Pour ce qui concerne la couleur orange, je vous assure que bon nombre d'Ukrainiens auraient préféré ne pas la voir se déverser sur leur pays ! Tous les politiciens ukrainiens que je connais me disent : Dieu vous protège d'une telle révolution ! Quoi qu'il en soit, la situation qui y règne n'a aucune influence sur nous... si ce n'est que cette révolution orange a montré l'exemple de ce qu'il ne faut pas faire. Elle a épargné à d'autres États de telles révolutions.
L'Occident a voulu imposer à l'Ukraine, par le biais de certains hommes politiques locaux, un système de pouvoir qui n'existe pas encore et qui n'est pas accepté par la population. L'Ukraine est maintenant dirigée par une hydre à plusieurs têtes qui regardent dans des directions opposées. Tout, avant, pendant et après la révolution, a été dicté par les Américains. Soit dit en passant, il en va de même en Europe, où les États-Unis pèsent sur toutes les questions importantes. Je reconnais cependant que la France et l'Allemagne, avant l'arrivée de Mme Merkel à la chancellerie, ont eu le courage de mener une politique indépendante de Washington.


C. C. - Une révolution orange pourrait-elle se produire en Biélorussie ?


A. L. - Certainement pas. Comme je viens de vous le dire, l'Ukraine a servi de contre-exemple parfait. Grâce à la crise ukrainienne, notre peuple a eu le temps de comprendre que ce virus n'était pas pour lui. Proposez ce changement à n'importe qui, même à ceux qui sont proches de l'opposition : ils refuseront immédiatement de remplacer l'ordre constitutionnel par l'anarchie. Cela dit, je suis convaincu que la situation va finir par se stabiliser en Ukraine.


C. C. - Vous-même n'avez toujours pas de parti politique. On vous prête l'intention d'en créer un. Qu'en est-il ?


A. L. - Alors que je remporte facilement les élections, pourquoi dépenserais-je du temps, de l'énergie et de l'argent pour créer un parti politique ? De toute façon, il est impossible de « créer » un parti d'en haut. Un parti doit être l'émanation de la volonté populaire. Pour le moment, ce n'est pas le cas et je ne veux pas le faire d'une façon artificielle. Une telle formation ne serait qu'un nouvel appareil d'État, seulement abrité derrière un paravent populaire. Or l'appareil qui existe actuellement suffit pour exercer le pouvoir. Nous avons suffisamment de partis dans le pays : il y en a dix-sept pour dix millions d'habitants ! Faut-il en avoir plus ? Je dis : je suis un président populaire et le peuple est mon parti. C'est peut-être grandiloquent, mais c'est le fond de ma politique.


C. C. - Votre fils Viktor, récemment nommé au Conseil national de sécurité, est-il votre successeur désigné ?


A. L. - Il n'a pas d'ambition politique. J'ai deux fils qui n'ont aucune ambition présidentielle, ni même politique. Ce qu'on dit à l'Ouest - « si Loukachenko part son fils arrive » - est dénué de tout fondement. En nommant mon fils comme assistant, mon intention était d'ouvrir un canal d'information supplémentaire. Un canal qui, d'ailleurs, fonctionne efficacement. Il est compétent et il m'aide à prendre des décisions. C'est pourquoi il m'assiste. Il n'y a rien d'autre.


C. C. - Son intronisation à ce poste à haute responsabilité est-elle l'expression d'un manque de confiance vis-à-vis de votre entourage ?


A. L. - Aucun dirigeant au monde ne peut se targuer d'accorder une confiance totale à tous ceux qui l'entourent. Si l'un d'eux dit le contraire, il faut s'en méfier. Dans n'importe quelle organisation, il y a divers échelons qui peuvent avoir des intérêts différents. Prenons le ministère de l'Intérieur. Admettons qu'un juge d'instruction trouve des preuves qu'il transmet à son supérieur. Celui-ci peut ne pas souhaiter poursuivre l'enquête. Il peut enterrer l'affaire. Moi, grâce à mon fils, je peux avoir un relais, un oeil dans les institutions. C'est pour cette raison que je l'ai nommé. Parce qu'il est compétent, et pas parce qu'il est mon fils. Mon second fils a une autre mentalité. Lui travaille dans le sport...


C. C. - Après treize ans au pouvoir, le temps n'est-il pas venu pour vous de passer la main ? Lorsque vous contemplez tout ce que vous avez fait depuis votre élection en 1994, y a-t-il des décisions qui vous inspirent du regret ?


A. L. - Le temps des regrets n'est pas encore arrivé. Ma conviction, c'est que nous ne nous sommes pas trompés de système. Et c'est au peuple biélorusse, et non à l'Union européenne, qu'il appartient de décider si je dois rester ou partir. Les Européens le savent. Ma seule ambition est de rendre mon pays prospère. Ma mission sera accomplie lorsque la Biélorussie pourra bénéficier du même bien-être que la France, le plus beau pays d'Europe. Et j'estime que nous n'avons pas besoin d'énormément de temps pour y parvenir.

Notes :
(1) Le président Loukachenko reproche à l'Union européenne de financer les ONG biélorusses, d'offrir des bourses aux étudiants renvoyés des universités biélorusses et de payer les séjours des opposants dans les pays membres de l'UE. Cette attaque vise particulièrement la Pologne, très critique à l'égard du régime de Minsk.
(2) Référence à NTV, chaîne privée russe critique à l'égard du pouvoir jusqu'à sa reprise en main par le Kremlin, en 2002, via Gazprom.
(3) La Biélorussie avait obtenu le 16 septembre 1992 le statut d'invité spécial au Conseil de l'Europe - un statut suspendu le 13 janvier 1997, deux mois après un référendum constitutionnel prolongeant le mandat du président Loukachenko jusqu'en 2001 et accroissant ses pouvoirs. La Biélorussie est le seul État européen à ne pas être membre du Conseil de l'Europe.
(4) Le pays est alors victime d'une instabilité politique qu'a symbolisée, le 26 janvier 1994, le limogeage par les députés conservateurs pro-russes du président de l'époque, Stanislav Chouchkevitch, jugé trop réformateur et trop tiède à l'égard d'un rapprochement avec Moscou.
(5) La Communauté de la Russie et de la Biélorussie a été formée le 2 avril 1996. Un an plus tard, elle évolua en une Union de la Russie et de la Biélorussie. Le 25 décembre 1998, plusieurs accords annexes ont été signés dans le but de renforcer les liens d'intégration politique, économique et sociale. Cette union se rapproche d'une confédération. Le 8 décembre 1999, le traité créant l'union fut signé. L'objectif était alors de doter cette union d'un président, d'un parlement, d'une constitution, d'une monnaie, d'une citoyenneté et d'une armée communs ainsi que des symboles d'un État (hymne, drapeau...). Depuis 2000, les deux pays semblent toutefois avoir perdu de leur enthousiasme. Les seules concrétisations portent sur certains aspects de la politique fiscale. La mise en circulation d'une monnaie commune, initialement prévue pour le 1er janvier 2004, a été repoussée d'année en année. Les institutions communes (Conseil d'État suprême, conseil des ministres, comité permanent, parlement, cour suprême de justice, cour des comptes) ne se sont réunies que de façon épisodique.
(6) En décembre 2006, Alexandre Loukachenko annonçait sa volonté de construire une centrale nucléaire en Biélorussie afin de réduire sa dépendance vis-à-vis de ses fournisseurs russes qui livrent la quasi-totalité du gaz et du pétrole consommés dans le pays. À l'été 2007, au plus fort des tensions entre Minsk et Moscou sur la question du gaz, il réaffirmait son ambition en lançant un appel d'offres pour la construction de ladite centrale à proximité de la ville de Moguilev, dans l'est du pays. Le russe Rosatom, le français Areva et le groupe japonais né de la fusion entre Toshiba et Westinghouse seraient intéressés par ce projet de plus de 3 milliards de dollars. Fin août, le chef du département du développement durable du ministère biélorusse de l'Énergie, Vladimir Bobrov, estimait que « le premier réacteur sera mis en service d'ici à 2017, et le deuxième réacteur d'ici à 2020 ».
(7) Le gazoduc Nord Stream doit relier, par la mer Baltique, la région de Leningrad (nord-ouest de la Russie) au littoral de l'Allemagne, à travers les eaux territoriales russes, la zone économique exclusive de la Finlande, de la Suède, du Danemark, les eaux territoriales et la zone économique exclusive de l'Allemagne. Il est construit par Gazprom (qui détient 51 % des actions du projet) et les consortiums allemands BASF et E.ON  (24,5 % chacun). Le rendement du gazoduc doit être de 55 milliards de mètres cubes par an. Les travaux de construction de la première tranche doivent s'achever vers 2010, ceux de la deuxième vers 2012.
(8) La Biélorussie a lentement adopté des réformes économiques et procédé à des privatisations depuis la chute de l'URSS en 1991. Presque 80 % de l'industrie se trouvent toujours entre les mains de l'État. Les banques, qui avaient été privatisées après l'indépendance, ont ainsi été renationalisées à la fin des années 1990.