Politique Internationale - La Revue n°117 - AUTOMNE - 2007

sommaire du n° 117
VIVE L'ATLANTISME!
Article de Nicole BACHARAN
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À l'été 2007, Nicolas Sarkozy, président nouvellement élu, a choisi de passer ses vacances aux États-Unis - quelques jours de détente ponctués d'une brève rencontre avec le président George W. Bush. En France, certains ont vivement critiqué cette visite, arguant que la politique étrangère du chef d'État américain n'était pas acceptable. Rappelant les bientôt 250 ans d'alliance et d'amitié entre les États-Unis et la France, le président français leur a répondu : « Sur la côte atlantique, tous les cimetières avec des croix blanches », où reposent « de jeunes Américains qui sont venus mourir pour nous », sont bien « plus importants queM. Sarkozy et M. Bush ». Soudain, l'accent était mis sur une idée simple mais essentielle : l'alliance franco-américaine dépasse les hommes, fussent-ils élus. Ils en sont temporairement les dépositaires et les garants, et ils ont la responsabilité de la préserver, de l'entretenir et de la transmettre. C'est bien aux peuples des deux pays que cette alliance a toujours appartenu et continue d'appartenir. Au cours de l'Histoire, elle a été fidèle aux Français et les a bien servis.  En France, l'affirmation de ce principe est le signe d'un changement : l'annonce qu'en matière de relations transatlantiques, ce pays a officiellement l'intention de sortir du fantasme aigre dans lequel il se complaisait depuis quelques années pour revenir dans le monde réel. Le signe, aussi, qu'au-delà des préjugés, des tensions passagères et des noms d'oiseaux, Français et Américains sont des amis, se font confiance et partagent un bien plus précieux que tout autre, jamais garanti, que l'on appelle « liberté ». L'attachement à cette valeur, si volontiers proclamé en Amérique, est souvent vu en France comme une naïveté. Et il est vrai que, selon les époques et les politiques, ce concept a servi de prétexte à plus d'une manipulation, à plus d'un crime. Mais même si elle reste difficile à définir, la liberté retrouve soudain son sens dès qu'elle est menacée, l'urgence n'étant plus de l'analyser mais tout simplement de se battre pour la défendre ou la reconquérir.
La nouvelle équipe gouvernementale française semble avoir mesuré la force de cet héritage. Elle reconnaît le besoin d'entraide des deux pays et la nécessité de construire des politiques communes, sans pour autant « s'aligner ». À Washington, le nouveau réalisme français a été, dans un premier temps, accueilli chaleureusement. Certes, rien ne garantit que le futur de la relation transatlantique soit aisé : dans les années qui viennent, les Français risquent d'être déroutés par l'onde de choc qu'a provoquée la présidence radicale de George W. Bush. L'opinion américaine a été bouleversée, entraînée à la hussarde dans des croisades risquées, mal préparées, mal justifiées. Elle va en ressortir méfiante, excessivement prudente. Beaucoup plus durables que l'aventurisme néo-conservateur, certains courants politiques américains, hostiles à l'égard de l'étranger ou même carrément anti-français, héritiers à la fois de l'isolationnisme de droite et de la mauvaise conscience de gauche, vont reprendre toute leur place. Et il faudra alors craindre, non plus que les États-Unis interviennent trop dans les affaires du monde, mais au contraire qu'ils s'en désinvestissent. Pour le gouvernement français, il ne s'agira donc pas seulement de négocier des compromis avec le prochain président (la prochaine présidente ?), mais d'aider celui-ci ou celle-ci à persuader son opinion et le Congrès que les États-Unis ne doivent pas baisser les bras, de les encourager à ne pas abandonner leurs responsabilités, de les inciter à prendre des engagements sages et durables. Il faudra leur démontrer qu'ils ont toujours profondément besoin de l'Europe, et particulièrement de la France. Pour convaincre les partenaires américains, l'examen attentif de l'état du monde sera le meilleur argument.
Le pragmatisme plutôt que l'idéologie
Principal atout de cette nouvelle donne franco-américaine : les hommes. Ceux qui sont désormais en charge de la politique étrangère française - au premier chef, Nicolas Sarkozy, Bernard Kouchner et Jean-David Lévitte - viennent d'horizons très différents, mais ils ont ceci en commun : ils savent que l'Amérique n'est pas l'ennemi de la France ni - il est souvent besoin de le préciser - l'ennemi du genre humain, mais notre allié. Un allié difficile, parfois écrasant, mais allié tout de même. Aucune de ces personnalités n'entretient un soupçon systématique à l'égard des États-Unis, ce qui ne fut pas toujours le cas de leurs prédécesseurs. Pour autant, ils ne voient pas dans ce pays un modèle idéal à imiter en toutes circonstances ni un leader à suivre servilement dans toutes ses entreprises. L'image d'une France soumise aux ordres américains est une caricature fausse, injuste, et, si l'on se place du point de vue de Washington, totalement absurde. Car personne, au sein des partis politiques ou des médias et parmi les analystes américains de tous bords, n'imagine un seul instant un allié français souple et obéissant, ni même une relation franco-américaine qui pourrait ressembler à celle nouée avec la Grande-Bretagne. Chacun sait que l'Histoire, les intérêts traditionnels, le tempérament, la vision de soi, le mode de discours, creusent plus de différences avec les Français qu'avec les Britanniques. On peut même supposer que les oppositions, qui ne manqueront pas d'apparaître au gré d'événements futurs, seront exprimées à Paris avec une franchise brutale, d'autant plus décomplexée qu'elle sera délivrée du soupçon d'anti-américanisme.
Si le chef de l'État français parvient à imposer ce nouveau réalisme, ce sera alors la fin du concept de « monde multipolaire » et de l'ambition d'une France autoproclamée « contrepoids des États-Unis ». Non que tout soit méprisable ou inepte dans cette vision chiraquienne : la volonté de parler au nom des pays pauvres et d'éviter un « choc des civilisations » reste un but louable. Mais le moyen le plus efficace d'y parvenir ne passe pas par l'opposition systématique aux États-Unis ! Le réalisme, c'est de comprendre que ce pays - en dépit du désastre irakien - n'est pas la source première des désordres du monde. C'est d'admettre que le potentiel - et épouvantable - « choc des civilisations » ne se joue pas entre Occident et Orient, judéo-chrétienté et islam, ni entre États-Unis et monde arabe (sinon, comment expliquer que les musulmans américains soient socialement beaucoup mieux intégrés que ceux de France ou de Grande-Bretagne ?), ni même entre Est et Ouest, mais que la ligne de front oppose, partout dans le monde, les citoyens pacifiques, de toutes origines et de toutes religions, aux apôtres de la barbarie. La très grande majorité des musulmans du Moyen-Orient, d'Asie, d'Afrique ou d'Occident aspirent à vivre paisiblement dans une société qui leur offre un peu plus de confort et de liberté. Ils sont les premières victimes des tentatives extrémistes pour s'emparer du pouvoir par la terreur.
Dans cet affrontement crucial, la France, contrairement à ce qu'elle aimerait souvent croire, n'est pas une « alter-puissance » au-dessus de la mêlée, patrie d'une sagesse enviée ou d'un capitalisme plus « généreux » envers les pays pauvres, guide moral voué à entraîner dans son glorieux sillage une Europe dont l'unité aurait pour but essentiel de contrer l'envahissante Amérique. Dans la réalité, la France ne peut pas accueillir tous les déshérités de la planète, connaît ses propres problèmes sociaux, ne renonce pas à ses subventions agricoles (désastreuses pour les paysans africains), se bat pour arracher sa bonne part des marchés internationaux (notamment dans le commerce des armes) et veille, elle aussi, sur ses intérêts pétroliers. En somme, la France est une puissance comme les autres, contrainte de poursuivre, en politique étrangère, des objectifs essentiellement égoïstes. Ce qui ne l'empêche pas d'être porteuse de grands idéaux. Mais le rêve d'une sorte d'alliance « euro-arabe », conduite par la France et opposée aux États-Unis, restera un rêve. L'Europe de l'Est demeurera atlantiste. Prise dans un éternel étau géographique entre des pays de l'Ouest qui l'ont plus d'une fois abandonnée et une Russie dont l'évolution n'a rien de rassurant, elle n'a pas d'autre choix. Quant aux pays arabes, force est de constater que, dans la recherche de confrontations comme de négociations, ils se tournent systématiquement vers les États-Unis, seule super-puissance de ce début du XXIe siècle. 
Cela signifie-t-il que, dans un monde qui ne sera pas « multipolaire » mais simplement « multilatéral », la France n'aura plus rien à dire ? Certainement pas ! Se rêver en pôle profondément différent des États-Unis n'a pas de sens, tant nos modes de vie, nos valeurs, mais aussi nos intérêts et même nos ennemis, nous rapprochent. Défendre vaillamment le point de vue français dans un monde multilatéral, c'est une nécessité, le contraire de l'alignement tant redouté. Il s'agit alors d'apporter tout son savoir, son expérience, son énergie, pour construire - et s'il le faut par d'âpres négociations - des positions qui auront d'autant plus de force et de moyens qu'elles seront partagées par nos alliés américains et européens. La France n'est plus une grande puissance. Faut-il, pour autant, continuer à s'en désoler ? Elle reste une puissance politique, militaire et commerciale d'influence, capable de jouer un rôle moteur en Europe et au sein de l'Alliance atlantique, susceptible de dialoguer avec des réseaux d'interlocuteurs à travers le monde. Elle doit donc sortir du discours, de la posture, de l'affirmation complaisante de sa grandeur, pour privilégier l'aboutissement de projets concrets. Le pragmatisme plutôt que l'idéologie. Elle doit admettre que les positions adoptées par ses alliés ne pourront pas être, en toutes circonstances, les siennes, mais le fruit d'une réflexion commune et d'un compromis. C'est le propre de toute alliance - le refuser signifierait se condamner à l'isolement, à l'inefficacité et à l'inaction.
La sécurité et la prospérité partagées
Pour coopérer sur les grands dossiers qui mettent en jeu l'avenir de la planète, le potentiel franco-américain est considérable. Certes, il existe des rivalités bien réelles, non seulement dans les zones d'influence - notamment en Afrique - mais aussi en matière commerciale, industrielle, technologique et énergétique. Elles ne sont ni négligeables ni destinées à disparaître. Un marché arraché par une entreprise américaine à une entreprise française (ou parfois, mais plus rarement, l'inverse) sera toujours perçu comme une trahison ou une injustice. Mais ces conflits se régleront finalement en négociations bilatérales ou à l'OMC. Ils ne sont pas de nature à remettre en cause l'alliance nouée au nom des valeurs communes, de la sécurité et de la prospérité partagées.
La relation transatlantique est si bien fondée sur les vrais intérêts de chacun qu'au plus fort de la controverse irakienne (alors que les deux présidents, George W. Bush comme Jacques Chirac, malmenaient notre alliance jusqu'au point de rupture) la coopération a continué de fonctionner, sur tous les plans, aussi efficacement qu'auparavant. Des bordées d'injures hâtives et gratuites (« bêtise, brutalité, avidité ! » d'un côté, « ingratitude, couardise, traîtrise ! » de l'autre) n'y ont rien changé, non plus que quelques litres de vin stupidement sacrifiés ou de ridicules assiettes de freedom fries. D'ailleurs, si nous sommes si prompts, de part et d'autre de l'Atlantique, à traiter d'imbéciles ou de corrompus les dirigeants du pays allié, n'est-ce pas aussi parce que ces échanges d'insultes ne présentent aucun danger et ne réclament aucun courage ? On sait bien que cela ne risque pas de provoquer une riposte militaire, ni même de ralentir les échanges ! Nous prenons plus de gants avant de tancer des dirigeants russes, chinois ou iraniens.  
En pleine crise, donc, les services de police et de renseignement français et américains n'ont pas cessé de coopérer dans la lutte contre le terrorisme et le trafic de drogue. Les transferts de technologie militaire se sont poursuivis. L'armée française est restée présente en Afghanistan. Les entreprises des deux pays ont continué à signer des contrats et à exporter, les étudiants à postuler aux échanges universitaires, les artistes à faire des tournées - et le public français à se précipiter sur les séries télévisées, souvent excellentes, venues de l'Amérique prétendument honnie ! À aucun moment, on n'assista à un mouvement de rapatriement des Français travaillant aux États-Unis, ou des Américains installés en France. Sans compter les voyages touristiques réciproques qui concernent chaque année quelque 900 000 Français et 3,5 millions d'Américains.
Oui, nous nous croyons volontiers si différents les uns des autres. Ce qui nous distingue est bien réel, mais c'est finalement si peu de chose comparé à ce qui nous sépare de tant d'autres pays moins chanceux, moins riches, moins éduqués, moins libres et moins sûrs. Les crises et les tragédies du monde sont là pour nous rappeler que nos intérêts les plus fondamentaux se rejoignent. Comment supposer, par exemple, que la prolifération nucléaire menace les seuls Américains, ou qu'ils soient, seuls, capables de la contrôler ? À l'inverse, comment imaginer une lutte efficace contre le réchauffement climatique sans les Américains ? (Heureusement, les défenseurs européens de l'environnement comptent déjà nombre d'alliés aux États-Unis, parmi les citoyens, les maires, les gouverneurs, les industriels, les chercheurs et, espérons-le, les futurs élus de 2008). Comment ne pas voir que les pays riches doivent réfléchir ensemble à des politiques d'immigration plus humaines, qui ne se limitent pas au renforcement des frontières et à l'expulsion honteuse des « indésirables » ? Et peut-on refuser l'idée que toutes les bonnes volontés soient nécessaires pour limiter les débordements de la Russie ou de la Chine ? On a souvent reproché aux États-Unis de parler des droits de l'homme en Chine tout en signant de lucratifs contrats (la France et l'Europe se contentant, elles, d'en signer sans évoquer les droits de l'homme). Aujourd'hui, on peut s'attendre à ce que la France ne fasse plus autant profil bas. Les Américains ont d'ailleurs été surpris d'entendre soudain les nouveaux responsables français faire des déclarations véhémentes sur la Tchétchénie et manifester une volonté d'agir au Darfour plus énergique que la leur. Ne pas secouer le statu quo sans mûre réflexion, mais ne pas non plus en faire un principe intangible, voilà deux attitudes sur lesquelles Français et Américains devraient désormais se rejoindre.
Les démons moyen-orientaux
Aucune région du monde ne requiert autant l'attention de la part des alliés transatlantiques que le Moyen-Orient et les pays limitrophes. Nous sommes tous concernés par le terrorisme, les affrontements entre groupes religieux et ethniques, la révolte des sunnites à travers le monde, la montée de l'Iran chiite, l'avenir incertain de régimes autoritaires plus ou moins fiables (Égypte, Jordanie, Arabie saoudite, Pakistan), les risques de dissémination d'armes non conventionnelles, sans compter les afflux de réfugiés et - ne prétendons pas les oublier - les menaces pesant sur les approvisionnements pétroliers. Ce ne sont pas des problèmes « américains », même si, sans les avoir créés, George W. Bush a bien contribué à libérer les démons moyen-orientaux. On se souvient combien, en 2003, il brûlait de démontrer que, pour « remodeler » toute cette partie du monde, la puissante Amérique n'avait besoin de personne ou presque ! En tout cas, pas de cette France sentencieuse, menée par l'arrogant Monsieur Chirac et l'insupportable Monsieur de Villepin. La leçon a été rude. Si la France d'alors n'a proposé aucun moyen de résoudre la situation irakienne, l'attaque et l'occupation américaines ont tourné au désastre. En abattant le régime de Saddam Hussein sans rien avoir prévu pour le remplacer sinon de hâtives élections, les Américains (selon le vieil adage « you break it, you own it ») ont soulevé le couvercle de la marmite des ethnies et sont devenus les responsables d'une guerre civile sans issue qui n'attendait que l'occasion d'éclater.
Pour George W. Bush, le temps de l'unilatéralisme tranchant a fait long feu. Dans les dernières années, l'assassinat du premier ministre libanais Rafic Hariri, l'élection du Hamas, les attaques du Hezbollah, la riposte (justifiée mais démesurée) d'Israël en 2006, ont rapproché Washington et Paris. L'envoi d'une force internationale à la frontière du Liban-Sud avait nécessité de difficiles tractations, chacun apportant ses capacités, son savoir-faire, mais aussi ses réticences et ses demandes de garantie. Les Américains exigeaient une action immédiate (tout en rappelant que leur présence militaire n'était pas souhaitable) ; les Français, destinés, cette fois, à se retrouver sur le terrain, avançaient avec plus de précaution. Seul compte le résultat : le signe d'une alliance qui fonctionne n'est pas l'effacement des  différences ni l'écrasement de l'un des partenaires, mais bien la construction d'un compromis efficace. Aujourd'hui, les positions française et américaine sur la souveraineté du Liban, la sécurité d'Israël, le projet d'un État palestinien viable, se révèlent identiques. De même qu'est partagée la consternation face à la prise du pouvoir par le Hamas à Gaza. L'urgence est telle qu'entre les alliés l'heure n'est plus à la concurrence des influences ni aux leçons de morale : elle est à la recherche de toutes les pistes possibles d'apaisement.
Il était temps que cette attitude prévale aussi à l'égard de l'Irak, qui semblait être devenu le trou noir de la politique française au Moyen-Orient. Certes, la France avait apporté son soutien aux différentes résolutions adoptées à l'ONU ainsi qu'à l'allégement de la dette irakienne. Mais elle exprimait un avis et formulait des propositions sur l'ensemble des pays de la région, sauf sur l'Irak, se contentant de répéter que « les Américains ont eu tort ». Exact, mais un peu court. En août 2007, la visite à Bagdad du ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner a encore été critiquée par l'opposition comme un « voyage à Canossa », faisant perdre « tout le crédit » acquis par le non à la guerre, et comme une occasion manquée de faire entendre la fameuse « voix de la France » qui aurait dû affirmer une politique différente de l'américaine. C'est-à-dire ? Il aurait fallu proclamer que les Irakiens devaient prendre leur sort en main tandis que les Américains se retireraient du pays. C'est exactement le but poursuivi (avec parfois, admettons-le, des méthodes calamiteuses) par Washington depuis 2003 et tout l'objet du débat qui se poursuit à la Maison-Blanche et au Congrès depuis quatre ans. L'opposition française suggérait-elle que le retrait américain ait lieu dès demain ? Une telle option est redoutée par toutes les capitales européennes et arabes. Sans compter, évidemment, le procès récurrent fait à Bernard Kouchner pour son prétendu soutien à la guerre (en février 2003, il écrivait pourtant « non à la guerre, non à Saddam Hussein », se méfiant des projets américains mais n'oubliant pas le sort des populations martyrisées par le dictateur). Que la guerre conduite par George W. Bush ait sombré dans le bourbier ne signifie pas que le régime irakien fût acceptable.
Pour avoir eu partiellement raison en 2003, la France devait-elle continuer à se gargariser d'un « Je vous l'avais bien dit ! » ? Peut-elle imaginer que les pays arabes lui sachent éternellement gré d'une parole juste mais ancienne, quand eux-mêmes doivent faire face, chaque jour, à des menaces grandissantes ? Plus saine est la position officielle qui semble aujourd'hui se dégager : « Oui, cette guerre a été déclenchée sur la base de mensonges et d'erreurs, elle a été conduite dans une ignorance stupéfiante de la réalité irakienne, mais néanmoins nous ne regrettons pas Saddam Hussein et nous reconnaissons que le Parlement irakien est légitimement sorti des urnes ; alors, peut-être pouvons-nous contribuer à imaginer des solutions. » Ce nouveau pragmatisme n'implique d'ailleurs pas un reniement total de la position initiale : les Américains ont définitivement renoncé à voir des militaires français sur le sol irakien ou même à l'idée que la France participe à la formation de soldats ou de policiers irakiens à l'extérieur de ce pays. Tous les protagonistes sont désormais convaincus qu'aucune stabilisation n'est possible sans un dialogue entre les communautés et un minimum d'accord des pays voisins de l'Irak. Il faut donc rechercher une solution politique plutôt que militaire. La France a les moyens d'y jouer un vrai rôle et de contribuer à l'établissement de pourparlers. Elle emploierait ainsi utilement son « crédit ».
Unis face à l'Iran
De même que personne ne parvient à imaginer une « bonne » solution pour l'Irak (à Washington, les démocrates, décidés à en finir avec la guerre, peinent autant que les républicains à présenter un projet convaincant), personne n'a trouvé le bon moyen de contrer le danger iranien. À un rythme que les experts évaluent difficilement, l'Iran avance vers l'arme nucléaire. Israël est menacé d'anéantissement, et les voisins arabes sunnites, ennemis traditionnels des Perses chiites, ne sont pas moins inquiets. Dès à présent, le régime d'Ahmadinejad soutient le djihad en Irak, le régime syrien, le Hezbollah libanais, le Hamas palestinien et les religieux radicaux en Égypte. Dans tout le monde arabe, une nouvelle course aux armements est lancée (la France et les États-Unis étant d'accord pour y participer... ce qui les met en concurrence). 
Cette fois, George W. Bush a accepté de laisser sa chance à la négociation. Il ne méprise plus le poids politique ni la légitimité d'un front commun des pays occidentaux - parfois élargi, péniblement, à la Chine et à la Russie. Cela ne signifie pas que l'action militaire soit exclue (la menace fait aussi partie de l'arsenal diplomatique), mais elle n'est plus l'option préférée. Nul besoin, cependant, de rassurer les dignitaires iraniens : ils ont parfaitement intégré l'idée que personne n'avait envie de se lancer dans une nouvelle aventure militaire hasardeuse. Dans cette affaire, la France joue pleinement son rôle d'alliée et de puissance responsable. Elle a fortement poussé les Américains à épuiser d'abord les manoeuvres économiques et politiques. Elle se déclare prête à des sanctions plus dures, tout comme à leur levée progressive si les Iraniens commençaient à se plier aux injonctions de la communauté internationale. En août 2007, Nicolas Sarkozy a mis le monde en garde contre l'« alternative catastrophique » qui se profile : la bombe iranienne ou le bombardement de l'Iran. Même si le président français n'a pas énoncé son soutien éventuel à une intervention, il montre bien que le choix d'une troisième voie appartient à Téhéran. Il reste à espérer que les difficultés économiques affaibliront suffisamment le pouvoir iranien pour le conduire au compromis (ou à la chute) et que les décisions futures de l'ONU seront prises par un nombre de pays aussi large que possible : les pays occidentaux, mais aussi les pays arabes et les autres puissances - comme la Russie - directement intéressées au règlement de la crise.
À l'évidence, une évolution positive au Moyen-Orient ne pourra venir de la seule volonté américaine. Dans ce retour nécessaire à la realpolitik, le rôle de bons offices de la France ne pourra pas s'exercer utilement contre les États-Unis (auquel cas, son influence effective se révélerait tout à fait marginale) mais avec l'allié américain, en développant des stratégies communes.
Le différend turc
La France et les États-Unis ne peuvent - ni ne doivent - être d'accord sur tout. L'extension géographique du rôle de l'Otan est l'objet d'un difficile débat entre les deux pays. Les Américains y voient la seule force efficace et fiable, capable de remplir des missions militaires et humanitaires en différents points du globe. Jusqu'à présent, les Français s'étaient montrés sceptiques, redoutant l'hostilité que ne manqueraient pas de susciter ces soldats américano-européens, symboles du bras armé de l'Occident. Dès à présent, sans que soit résolu le débat de fond, on voit apparaître de multiples formules de compromis : ainsi, l'affirmation de  la France qu'il n'y a pas « concurrence mais complémentarité » entre l'Otan et l'Europe de la défense ; le maintien de la présence française en Afghanistan ; le soutien commun aux soldats de l'Union africaine au Soudan ; la volonté d'élargir le rôle de l'ONU au Moyen-Orient...
L'avenir de la Turquie dans l'Union européenne offre un autre exemple saillant de désaccord transatlantique. Le point de vue américain a sa logique : la Turquie est un pays allié, membre de l'Otan, donc pourquoi pas de l'UE ? Ne serait-ce pas le moyen de l'ancrer à l'Ouest, de le préserver des tempêtes menaçant à ses frontières orientales, et de soutenir le seul régime laïque (de plus en plus fragile) existant dans un pays musulman ? La position inverse de Nicolas Sarkozy (qui ne fait pas l'unanimité en France ou en Europe) se fonde, elle aussi, sur des arguments forts : l'Europe représente un héritage géographique et historique dont la Turquie ne fait pas partie, sinon tout à fait à la marge ; l'Union n'a pas vocation à partager sa frontière sud-est avec la Syrie, l'Irak et l'Iran ; on ne peut poursuivre son élargissement sans fin, sachant qu'elle fonctionne déjà difficilement avec vingt-sept membres. Ajoutons à cela une irritation certaine en voyant Washington tenter de peser lourdement sur une décision européenne. N'évitons pas non plus de dire que la religion musulmane, majoritaire en Turquie, fait aussi partie de l'équation : le refus ne relève nullement d'une islamophobie mais d'un doute réel sur la capacité de la Turquie à maîtriser la poussée fondamentaliste. L'inquiétude est d'autant plus vive que l'Europe peine à intégrer ses propres citoyens musulmans.
Fermer dès aujourd'hui la porte de l'Europe à la Turquie, rétorquent certains, risque de la précipiter dans le maelstrom ethnico-religieux du Moyen-Orient ;  l'adhésion ne serait acquise, disent-ils, qu'à condition que la Turquie, au terme d'une longue évolution, satisfasse à des critères politiques et économiques précis. On peut objecter à ces arguments qu'il serait plus dommageable encore de rejeter la Turquie après des années d'efforts de sa part, option vraisemblable si l'on rappelle la promesse du président Chirac d'organiser un référendum sur une éventuelle adhésion.
Sur ce dossier si sensible, comment Français et Américains peuvent-ils, sinon adopter une position commune, du moins vraiment comprendre leurs points de vue respectifs ? Il semble évident que l'ingérence de Washington dans cette affaire est malvenue. Pour autant, l'Europe ne devrait pas négliger les préoccupations géostratégiques des États-Unis, chargés depuis plus de soixante ans de garantir la sécurité du Vieux Continent. En sens inverse, un travail pédagogique est nécessaire à l'égard des Américains, qui connaissent mal les conséquences pour l'Union de la poussée démographique en provenance des pays d'Afrique et du Moyen-Orient. La loi française sur le voile, comme les réactions indignées à l'« affaire des caricatures de Mahomet », ont été trop rapidement considérées aux États-Unis comme la marque d'une intolérance rétrograde. Les Américains n'ont guère conscience de l'entreprise de « reconquête » lancée par certains groupes islamistes envers les communautés musulmanes européennes, avec la volonté de dénaturer les libertés républicaines. Les responsables américains ne saisissent pas davantage les différences entre leur  « liberté de culte » et la « laïcité à la française » (la première est l'héritière d'immigrants qui fuyaient leur pays pour pratiquer leur religion librement et partout ; la seconde fut construite contre la monarchie de droit divin et la religion d'État). Prendre en compte et expliquer ces différences ne devrait pas non plus dispenser les Français de tirer les leçons de l'intégration des minorités aux États-Unis grâce à l'« action affirmative » (en cessant de scander « communautarisme à l'américaine » pour se voiler la face). De part et d'autre de l'Atlantique, on a tendance à négliger la pédagogie réciproque, convaincu à tort de connaître l'autre parfaitement. Pure illusion : les voyages rapides, les collaborations ponctuelles qui caractérisent les relations internationales, entament à peine le vernis des préjugés. Un énorme travail de relations culturelles reste à faire. Cela nous éviterait de voir des obstacles majeurs là où il n'y a finalement que des nuances.
La tentation néo-isolationniste
Cette éducation sur nos cultures respectives, il faudrait aussi l'étendre, en direction des opinions, à l'histoire de notre alliance. On observerait ceci : les deux pays ont acquis leurs plus grands succès (la victoire contre le nazisme, la fin de la guerre froide ; peut-être, demain, un apaisement au Liban ou en Iran ?) quand ils étaient ensemble. Ils ont plongé dans le désastre (l'Irak) quand ils étaient désunis. Aujourd'hui, cette leçon semble avoir été comprise en France. Le moment est venu de la rappeler aux Américains.
La présidence Bush a entamé une fin de règne extrêmement difficile : enlisée en Irak, cernée par les enquêtes et les scandales, privée du soutien de la grande majorité des citoyens. Tous les courants politiques traditionnels, ceux qui s'inscrivent profondément dans l'histoire américaine et sont là pour durer, reprennent la parole. Tous s'estiment trahis par un président qu'ils avaient cru conservateur et qu'ils jugent désormais comme un dangereux aventurier. Tous, à des degrés divers, éprouvent la tentation du repli sur soi, du retour à « America First ! », cri de ralliement des isolationnistes de l'entre-deux-guerres. Bien sûr, l'isolationnisme véritable n'est pas possible : l'économie américaine est trop imbriquée dans l'économie mondiale ; elle dépend trop de la sécurité des approvisionnements et des échanges pour que les États-Unis se désintéressent de la stabilité (ou plutôt de l'instabilité) générale. De même, ils continueront à garantir la survie de pays comme Israël, la Corée du Sud ou Taiwan. Mais ils pourraient tenter de se décharger au maximum sur leurs alliés des coûts politiques, humains et financiers. Ils pourraient, surtout, laisser les Européens en première ligne face aux désordres moyen-orientaux. Il ne s'agirait pas d'une absence américaine dans toutes ces crises, mais d'un éloignement, d'un refus du risque. Les États-Unis voudront maintenir leur statut de puissance dominante, qui fonde leur sécurité, mais hésiteront de plus en plus à la remettre en jeu pour l'« intérêt général ». Une tentation  néo-isolationniste et son corollaire, un unilatéralisme accru, ne sont donc pas à exclure. Et elle est en oeuvre aussi bien à droite qu'à gauche.
On l'oublie souvent : les démocrates ont longtemps été considérés aux États-Unis comme les interventionnistes, les va-t-en-guerre : ce fut le cas de Wilson en 1917, de Roosevelt en 1941, de Kennedy puis de Johnson au Vietnam. Leurs opposants leur ont reproché de sacrifier les programmes sociaux, qu'ils prétendaient défendre, au profit d'aventures lointaines. Aujourd'hui, les candidats démocrates connaissent les priorités de l'électorat : sortir d'Irak, contrôler l'immigration, étendre l'assurance-maladie, garantir les retraites, améliorer les écoles. « Sauver le monde » n'est pas au programme.    
Côté républicain, mêmes impératifs. Les néo-conservateurs ont perdu de leur ascendant. Mais les « libéraux » (au sens économique) et les « libertarians » (hostiles par principe à tout rôle de l'État), les « reaganiens » comme les adeptes de la realpolitik, ne décolèrent pas. Tous déplorent les débordements du gouvernement fédéral, les subventions et les déficits, la prétendue - et, disent-ils, déraisonnable - promotion de la démocratie à travers le monde : l'affaire de l'Amérique, c'est de « faire des affaires » ! Que le monde se débrouille !
Les Français auraient bien tort de s'en réjouir. Une Amérique affaiblie, ou repliée sur elle-même, laisserait plus de latitude encore aux forces de désordre (l'Europe seule ne fait guère peur aux dictateurs et aux « États voyous ») ; elle accentuerait notre propre vulnérabilité face à la Russie, à la Chine, à l'Iran, à la Syrie, au Hezbollah, au Hamas. Dans les deux cas, nos chères valeurs communes, notre démocratie et notre liberté, seraient d'autant plus marginalisées et menacées.
La France - ce sera l'un de ses rôles essentiels - devra donc convaincre Washington, au jour le jour, des bienfaits de la coopération internationale et de l'action multilatérale. Elle devra démontrer, non seulement que l'Europe a besoin des États-Unis, mais que l'Amérique, elle aussi, a un besoin urgent de l'Europe. L'Amérique est puissante, mais (on le constate tous les jours) pas toute-puissante. Elle a besoin d'alliés sur le plan militaire, dans le domaine du renseignement et de l'action policière. Elle a besoin d'écouter une variété de points de vue, de s'enrichir d'expériences, de savoirs, de critiques. Seule aux commandes d'une planète survoltée, elle risque de se tromper davantage, d'avoir des « angles morts » dans sa vision du monde. Elle ne doit pas mépriser la modération et la prudence, que l'Europe a durement acquises au fil de son histoire. Non pour renoncer à l'action, mais pour la décider à bon escient. Il ne suffit pas de posséder la force et de faire peur. Il ne suffit même pas d'avoir raison, si c'est seul contre tous, haï de tous. L'Amérique a besoin de la légitimité politique et de l'autorité morale que donne le soutien sincère (et non soumis) des amis et des alliés. La bataille que doivent mener tous les démocrates du monde pour défendre leurs valeurs est - plus encore que militaire - idéologique, éthique et culturelle. À long terme, les meilleures armes des Américains comme des Européens, face aux totalitarismes, sont leur esprit de justice, d'égalité, de générosité et d'optimisme. Il faut convaincre, gagner « les consciences et les coeurs ». La France proclame sa fidélité aux valeurs humanistes communes, sa loyauté aux alliances, sa détermination à exercer ses responsabilités. L'Amérique sait à nouveau qu'elle peut lui faire confiance. Suffisamment pour compter sur elle dans le danger, suffisamment aussi pour écouter ses critiques. Suffisamment pour inventer ensemble un nouvel atlantisme, éclairé, équilibré et réaliste.
Notes :