Politique Internationale - La Revue n°117 - AUTOMNE - 2007

sommaire du n° 117
MEA CULPA A BAGDAD
Entretien avec Hoshyar ZEBARI
Ministre irakien des Affaires étrangères depuis juin 2004.
conduit par
Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro
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Isabelle Lasserre - La passe d'armes, début septembre, entre le premier ministre Nouri al-Maliki et Bernard Kouchner, qui avait évoqué son remplacement, est-elle oubliée ?


Hoshyar Zebari - Totalement. Bernard Kouchner s'est d'ailleurs excusé une nouvelle fois pendant notre rencontre à Paris (1). L'important, nous en sommes convenus, est de conserver l'esprit de sa visite à Bagdad. Et celui-ci tient en quelques mots : plus jamais la France ne sera indifférente à l'Irak. Les interminables débats sur la légitimité de la guerre sont enfin terminés. Paris a réalisé que les Américains avaient un problème en Irak et qu'il était dans l'intérêt de tout le monde d'y faire face.


I. L. - Maliki est malgré tout contesté, à l'intérieur comme à l'extérieur du pays. Quel est son problème et doit-il partir ?


H. Z. - D'abord, pour tout ce qui concerne Maliki et le gouvernement, c'est le peuple irakien qui décide et non les pays étrangers. N'oublions pas que ce gouvernement est un gouvernement légitime, issu d'élections régulières. Ensuite, le problème, ce n'est pas Maliki, mais le fait que nous ayons un gouvernement de coalition obligé de composer avec les différentes communautés. La recherche de ce consensus prend du temps et empêche que des décisions fortes soient prises. Ce serait la même chose avec n'importe qui.


I. L. - Comment la France peut-elle aider à la stabilisation de l'Irak ?


H. Z. - La France a une politique active au Moyen-Orient, et l'Irak constitue le coeur de ce Moyen-Orient. L'aide principale que la France peut nous apporter est d'ordre politique. Jusque-là, Paris estimait que, la guerre ayant été conduite par les États-Unis, les conséquences devaient être assumées par eux seuls. Et comme Paris joue un rôle important en Europe, l'Union européenne avait peu ou prou endossé la position française. Mais ce temps-là est révolu. Les choses ont changé. À Bagdad comme à Paris, nous sommes d'accord pour dire qu'il ne faut plus penser au passé et aux erreurs, mais qu'il faut relever les défis. Il est dans l'intérêt de tous de résoudre les problèmes de l'Irak. Alors, comment la France peut-elle y contribuer ? En travaillant avec nous pour soutenir le nouveau rôle de l'ONU. Les Français peuvent aussi nous aider dans la formation de nos juges et de nos forces de sécurité. Ils peuvent participer à la protection des droits de l'homme.


I. L. - L'ONU va-t-elle remplacer les soldats américains et payer les pots cassés ?


H. Z. - Il ne s'agit pas de remplacer les troupes américaines et britanniques, mais d'accorder une plus grande place aux Nations unies afin d'adapter la présence étrangère à la situation nouvelle. Par exemple, nous avons un grand besoin d'assistance humanitaire. Il faudrait que l'Unicef, le PNUD et les autres agences de l'ONU s'installent à Bagdad.


I. L. - D'après une récente étude américaine (2), on peut désormais parler de véritable guerre civile en Irak. Êtes-vous d'accord pour employer cette expression ?


H. Z. - Non. Pour la simple et bonne raison que les critères d'une guerre civile ne sont pas réunis. Dans une guerre civile, les violences sont généralisées à tout le pays, le gouvernement s'est effondré, il existe des divisions entre l'armée et les forces de sécurité. Ce n'est pas le cas en Irak, où la volonté politique de vivre ensemble reste intacte et où le dialogue n'a pas été interrompu.


I. L. - Est-il temps de retirer les troupes étrangères ?


H. Z. - Surtout pas. Les troupes étrangères jouent un rôle dissuasif qui, précisément, empêche le déclenchement d'une guerre civile. Que les soldats américains se retirent et ce sera la catastrophe. Sans compter que les pays voisins pourraient alors être tentés d'envoyer leurs troupes en Irak.


I. L. - Quelles solutions préconisez-vous pour sortir du bourbier ?


H. Z. - Il faut renforcer l'engagement de la communauté internationale et poursuivre l'effort de formation de nos forces de sécurité. La police n'est pas encore opérationnelle ; elle est rongée par la corruption et infiltrée par les milices. Il faut aussi favoriser la réconciliation nationale, améliorer le niveau de vie au plan local et achever la législation sur les ressources pétrolières.


I. L. - Où en est l'insurrection aujourd'hui ? Son profil a-t-il évolué ?


H. Z. - Depuis un an, elle a perdu du terrain grâce aux renforts arrivés au printemps dernier et grâce à la répression impitoyable contre ceux qui violent la loi. Les insurgés ont été chassés hors de leur territoire. Nous en voulons pour preuve la diminution du nombre de voitures piégées et de meurtres sectaires au cours des derniers mois à Bagdad (3).


I. L. - Est-ce également le cas pour Al-Qaïda ?


H. Z. - Absolument. Les bases d'Al-Qaïda à Anbar et Dyala, au nord-est de Bagdad, ont été réduites. L'organisation a subi de lourdes pertes ; elle est désormais sur la défensive. Elle n'a plus vraiment de zones où s'installer et a du mal à recruter ; elle est, d'ailleurs, obligée de se tourner vers les enfants. Le fait que les Arabes sunnites aient coopéré avec nous au niveau local et pris les armes contre les combattants étrangers a contribué à changer la donne et à rendre l'insurrection moins efficace. Je suis persuadé qu'Al-Qaïda n'a pas d'avenir en Irak. Ces succès restent néanmoins fragiles. Il faut d'urgence les consolider en améliorant la sécurité et la qualité des services publics.


I. L. - Qui se cache derrière les insurgés ?


H. Z. - Une partie de l'insurrection est indigène. Elle lutte contre l'occupation, contre la démocratie et la règle de la majorité. Elle est constituée par les fidèles de l'ancien régime - des Irakiens qui ont perdu leur travail et leur pouvoir. Et puis il y a Al-Qaïda et les étrangers : des spécialistes des attaques suicides et des voitures piégées, qui viennent du Maroc, de Syrie, de Jordanie, d'Afrique du Nord, mais aussi de France, d'Espagne et d'Allemagne. Ceux-là sont les plus dangereux parce qu'ils se font exploser en pleine ville. Il est difficile de se protéger contre ce type de terrorisme. Aucun pays ne les soutient directement ; certains les tolèrent. On les laisse passer, sans leur demander leurs papiers. Certains pays jouent un double jeu. L'Iran et la Syrie ne sont pas les seuls en cause. Mais les pays qui ont une attitude laxiste vis-à-vis des terroristes étrangers jouent avec le feu. Car si l'Irak échoue, c'est l'ensemble de la région qui échouera. Il ne s'agit pas d'un jeu d'échecs.


I. L. - Que cherche l'Iran en Irak ?


H. Z. - Depuis la chute de Saddam, Téhéran a appuyé le processus démocratique. Mais l'Iran a un problème, lié au conflit qui l'oppose aux Occidentaux sur le dossier nucléaire : il a peur des troupes étrangères en Irak. En soutenant les milices chiites, qui harcèlent les forces américaines et britanniques, les autorités iraniennes pensent qu'elles pourront tenir les étrangers à l'écart. Je crois malheureusement qu'elles se trompent et que ce petit jeu aboutira à l'inverse du but recherché. Quant à nous, nous avons assez de problèmes comme ça. Nous n'avons pas besoin que les États-Unis et l'Iran se fassent la guerre chez nous.


I. L. - Les prises de position américaines vis-à-vis de l'Irak sont-elles adaptées au contexte actuel ?


H. Z. - Le général Petraeus (4) a réussi à dépassionner le débat et à prouver à ceux qui en doutaient qu'un retrait des troupes ne ferait qu'aggraver la situation. Le programme de Bush est très courageux. Il tient en quelques mots : « Nous ne fuyons pas, nous avons besoin de plus de temps. Mais nous ne resterons pas en Irak pour toujours et nous écoutons ceux qui souhaitent nous voir partir. » Aux États-Unis, les positions des uns et des autres sont très tranchées en raison de la campagne présidentielle. L'Irak est devenu une question de politique intérieure. Mais la prochaine administration, qu'elle soit républicaine ou démocrate, devra gérer le dossier irakien et les troupes américaines ne sont pas près de quitter Bagdad... C'est le prestige des États-Unis qui est en jeu. Aucune administration ne pourra assumer les conséquences d'un échec en Irak. D'ailleurs, souvenez-vous : après que Bush père eut chassé Saddam Hussein du Koweït, lors de la première guerre du Golfe, en 1991, le candidat Clinton avait promis un changement de cap radical. Une fois élu, il a au contraire repris la politique de son prédécesseur, renforcé l'embargo et accentué les pressions contre Saddam. Il n'y aura pas de changement révolutionnaire avec le prochain président.


I. L. - Quelles erreurs les Américains et le gouvernement irakien ont-ils commises ?


H. Z. - Nous avons tous fait des erreurs. Mais la mère de toutes les erreurs a été commise par les États-Unis et la Grande-Bretagne, qui ont transformé une mission de libération en mission d'occupation (5). C'est alors que tout a basculé. Nous savions que c'était une faute grave et qu'il ne fallait surtout pas mettre le doigt dans cet engrenage. Washington et Londres ont tenté de corriger le tir, mais il était trop tard. La seconde erreur, c'est d'avoir accordé si peu de pouvoir aux Irakiens. L'intérêt des Irakiens n'a jamais été pris en compte ; seules les priorités américaines devaient prévaloir. Ni les États-Unis ni la Grande-Bretagne n'ont voulu voir le rôle que pouvaient jouer les pays voisins. Mais nous, les Irakiens, portons aussi une part de responsabilité. Nous n'avons pas assez rapidement comblé le vide de pouvoir qui a suivi l'effondrement du précédent régime. La réconciliation nationale en a pâti. Il est vrai que les nombreux changements de gouvernement n'ont pas facilité les choses. Mais notre plus grand échec - notre échec à tous -, c'est de ne pas avoir réussi à mettre en place un gouvernement qui soit capable de protéger ses citoyens. C'est sans doute l'élément le plus important.


I. L. - Vous ne citez pas, parmi les erreurs, le démantèlement de l'armée irakienne...


H. Z. - Non, parce que ce n'est pas le problème majeur. L'ensemble du régime s'est effondré: l'armée bien sûr, mais aussi toutes les institutions. Et il faut du temps pour en reconstruire de nouvelles. Tout cela est un faux débat. La preuve : actuellement, 70 % de nos soldats sont issus de l'ancienne armée irakienne...


I. L. - Ne peut-on pas reprocher aux États-Unis d'avoir exacerbé les divisions ethniques ?


H. Z. - Ce n'est pas la faute des États-Unis. C'est la loi électorale (6) qui a provoqué ces clivages. Et cette loi électorale a été élaborée par l'ONU. À la va-vite, car il fallait des élections à tout prix...

Notes :
(1) Dans un entretien à l'hebdomadaire Newsweek, Bernard Kouchner a évoqué la démission du premier ministre irakien Nouri al-Maliki, estimant que celui-ci n'avait plus guère de poids politique et qu'il devait être remplacé. Il a ensuite présenté ses excuses au premier ministre, reconnaissant qu'il avait « interféré dans les affaires irakiennes ».
(2) Le rapport a été réalisé par le Conseil pour les relations étrangères, un institut d'études américain indépendant basé à Washington. L'étude appelle au retrait de l'armée américaine avant la fin 2008 et estime que l'amateurisme de la politique américaine depuis l'invasion de mars 2003 a entraîné le déclenchement d'une guerre civile.
(3) Le premier ministre Nouri al-Maliki prétend que, depuis le début de l'année, les attaques ont diminué de 75 % dans Bagdad et dans l'ouest du pays, où plus de 14 000 insurgés auraient déposé les armes pour rejoindre les forces gouvernementales. Mais le gouvernement irakien ne publie plus de statistiques officielles sur les victimes des violences et refuse d'en informer l'ONU. Les Américains affirment, eux aussi, que les violences interconfessionnelles sont en diminution dans la capitale et ses environs, où les pertes militaires américaines ont baissé au cours des derniers mois. Mais de nombreux insurgés semblent avoir fui ces régions pour commettre des attaques et des attentats ailleurs.
(4) Le général David Petraeus a été nommé patron des forces américaines en Irak le 12 février 2007.
(5) Selon le ministre des Affaires étrangères, il aurait fallu, dès le début, impliquer les Irakiens dans la gestion du pouvoir.
(6) Adoptée à la fin de l'année 2005, la nouvelle loi électorale irakienne rétablit le système proportionnel avec prime à la majorité.