Politique Internationale - La Revue n°121 - AUTOMNE - 2008

sommaire du n° 121
LA FRANCE EST DE RETOUR
Entretien avec Bernard Kouchner
conduit par
la rédaction de Politique Internationale
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Politique Internationale - Lorsque Nicolas Sarkozy vous a proposé le poste de ministre des Affaires étrangères, avez-vous longtemps réfléchi avant d'accepter ? Qu'est-ce qui aurait pu vous y faire renoncer ?
 
Bernard Kouchner - L'idée de travailler avec un gouvernement de droite, de m'engager au côté d'un président de la République pour lequel je n'avais pas voté, ne m'était pas venue. Pourtant, devant l'urgence des réformes, j'approuvais l'idée d'un gouvernement d'unité nationale, pour un temps. Et je l'avais écrit. J'ai toujours vécu mon appartenance à la gauche comme une évidence... même si elle a souvent été tumultueuse, exigeante, insatisfaite. J'ai donc réfléchi, longuement.
J'ai rencontré le président deux fois.  Nous avons parlé sur le fond de ses projets : je lui ai dit que je n'envisageais que le ministère des Affaires étrangères et que j'avais quelques idées sur la question. Je me suis rendu compte que j'étais d'accord, sur l'essentiel, avec le président - à quelques exceptions près. Il m'a rassuré sur ma liberté d'initiative et de discussion.
Le projet même d'ouverture et la volonté de changement incarnés par Nicolas Sarkozy m'ont alors donné envie de participer à cette aventure : rendre à la France sa place dans la mondialisation. Et, sans qu'aucune contrainte ne soit exercée, avec une entière liberté de parole, c'est ce que je fais sous la direction du président. À ce stade, je crois qu'une première étape a été franchie. Toute la presse internationale salue le « retour de la France » sur la scène mondiale. Hélas, les journaux français semblent plus réticents !
 
P. I. - Nicolas Sarkozy a été élu sous le signe de la rupture. En matière de politique étrangère, où cette rupture se situe-t-elle - dans la forme et, surtout, sur le fond ?
 
B. K. - Il y a deux manières de répondre à votre question. La première consisterait à énumérer les chantiers de politique étrangère auxquels nous nous sommes attelés depuis un an : Traité européen simplifié, libération des infirmières bulgares et d'Ingrid Betancourt, mise en place d'une force européenne au Tchad et en Centrafrique pour les réfugiés et déplacés du Darfour, élection présidentielle libanaise, crise birmane, conférence des donateurs pour l'État palestinien, présidence française du Conseil de l'Union européenne, conférence de Paris sur la reconstruction de l'Afghanistan, lancement de l'Union pour la Méditerranée, médiation européenne en Géorgie, etc. Il y a là, vous en conviendrez, plusieurs sujets majeurs sur lesquels nous avons innové et obtenu quelques résultats... Et n'oubliez pas que nous les avons traités tout en lançant parallèlement la réforme de notre outil diplomatique, avec la mise en place d'un nouvel organigramme au Quai d'Orsay qui adaptera enfin notre diplomatie aux exigences de la mondialisation.
La France a retrouvé sa capacité d'initiative et d'entraînement dans les affaires du monde : elle ne se résigne pas à n'être qu'une puissance moyenne vouée à regarder passer les trains ; elle refuse de se réfugier dans une grandiloquence nostalgique et inefficace.
Une fois admise cette rupture essentielle, on en vient à la seconde réponse à votre question, celle qu'a proposée le président de la République lors de la dernière Conférence des ambassadeurs. Il a identifié cinq grands sujets sur lesquels nous avons mis en oeuvre la rupture : les relations transatlantiques, le Proche-Orient, l'Union européenne, l'Afrique et les droits de l'homme. Ce programme montre bien que toutes les initiatives visent un même objectif : permettre à la France de retrouver un rôle, sinon central, au moins actif dans les affaires du monde.
 
P. I. - Avant son élection, le président avait affirmé sa volonté de placer les droits de l'homme au centre de sa diplomatie. Or, sur plusieurs dossiers, c'est la realpolitik qui, tout naturellement, semble avoir pris le dessus. Comment vous, le symbole du combat humanitaire, parvenez-vous à concilier votre engagement personnel et la raison d'État ? 
 
B. K. - C'est parfois difficile, mais méfiez-vous des mots, des formules, des catégories définitives, aussi séduisantes et confortables soient-elles... La realpolitik, qu'est-ce que c'est ? Si c'est affirmer comme certains que les droits de l'homme sont un épiphénomène des relations internationales, une fiction pour beaux esprits, je ne crois pas que cela corresponde à notre action.
Que faisons-nous d'autre que défendre les droits élémentaires de l'homme quand, avec l'Eufor, nous garantissons la sécurité d'un demi-million de réfugiés et déplacés du Darfour ? N'est-ce pas travailler pour les droits de l'homme que d'épargner à la Géorgie de subir le même sort que la Tchétchénie ? Et la reconstruction de la Palestine, permettre aux gens d'avoir accès à l'eau potable, aux enfants d'aller à l'école, ce n'est pas défendre les droits de l'homme ?
On pourrait multiplier les exemples et citer aussi, puisque cela fait partie de notre politique, les nombreuses rencontres que nous avons eues avec des défenseurs des droits de l'homme lors de nos déplacements, les libérations de prisonniers politiques, le soutien aux associations militantes... Quand j'ai rendu visite au journal d'Anna Politkovskaïa à Moscou, que j'ai répondu, à son bureau, à une interview, c'était bouleversant : je n'avais pas le sentiment de me désintéresser des droits de l'homme, croyez-moi ! Et notre rencontre, enfin, avec le dalaï-lama ?
Tout cela constituerait-il une politique qui tournerait le dos aux droits de l'homme, comme je l'entends souvent ? Sincèrement, je ne le crois pas. Et peut-on obtenir des progrès sur ces dossiers si l'on refuse de parler à la Russie ou à la Syrie ? Je ne le crois pas non plus, malgré les difficultés parfois. Et le combat contre soi-même.
Alors bien sûr, si l'on entend par realpolitik le fait qu'une politique étrangère, quelle qu'elle soit, ne se limite pas aux droits de l'homme, les choses sont différentes. Et je revendique en effet, en tant que ministre des Affaires étrangères et européennes, de défendre les valeurs et les intérêts de la France, sans négliger pour autant la moindre alerte, la moindre remarque des ONG. Je les écoute toujours. Je veux d'ailleurs faire de toutes les ambassades de France une vitrine de notre pays, un lieu de l'interministérialité de l'accueil et une maison des droits de l'homme.
 
P. I. - Vous avez parfois manifesté votre désaccord : sur la Libye, lors de la visite de Kadhafi à Paris, sur la Tunisie... Comment parvenez-vous à peser, concrètement, sur les grandes orientations diplomatiques de la France ?
 
B. K. - Mais c'est sain d'être en désaccord ! Et c'est parfois heureux ! Cela prouve qu'on discute, qu'on réfléchit, qu'on n'est pas systématiquement sûr d'avoir raison... Vous savez, j'ai avec Nicolas Sarkozy une vraie liberté, dont je me sers régulièrement. Quand je suis en désaccord avec lui, je n'ai aucune difficulté à le lui dire. Il m'écoute d'ailleurs, je le crois. Mais  le président de la République, c'est lui ! Et c'est lui qui, in fine, prend la décision. Les Français l'ont élu pour cela, non ? La ve République, c'est d'abord le rôle prééminent du président, mais cette situation institutionnelle ne m'empêche pas de conduire la politique étrangère de la France selon mes convictions. Sinon, je ne serais plus là.
 
P. I. - Comment avez-vous accueilli la décision de la Cour pénale internationale d'inculper le chef de l'État soudanais Omar al-Bachir de crime de génocide et de crime contre l'humanité ? Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle pour les réfugiés du Darfour ? Est-ce une avancée décisive de la justice internationale ?
 
B. K. - Je tiens tout d'abord à préciser que, à ce jour, la Cour pénale n'a pas encore délivré de mandat d'arrêt contre le président Bachir : les juges examinent actuellement la proposition du procureur M. Ocampo déposée le 14 juillet dernier, auquel j'ai affirmé que nous défendons la justice internationale.
Ma première réaction a été de penser aux victimes des exactions : enfin leur souffrance individuelle et collective allait être reconnue et jugée. Mais, paradoxalement, ce retour à plus de justice comporte aussi des risques, je le sais. De nombreuses attaques et exactions contre les camps de déplacés au Darfour depuis le 14 juillet ont été attribuées aux forces gouvernementales.
Il faut oeuvrer pour que cette recherche de justice soit un facteur de paix, c'est-à-dire qu'elle permette de faire cesser les combats en faisant disparaître ce sentiment d'impunité généralisé qui règne au Soudan. Il faut que M. Haroun, qui est poursuivi par la CPI et qui a été nommé secrétaire d'État aux Affaires humanitaires dans le gouvernement de Khartoum, réponde aux accusations portées contre lui. Il faut que la justice pénale internationale, que représente M. Ocampo, pousse les autorités soudanaises à amorcer un dialogue avec toutes les forces en présence, à faciliter le travail de sécurisation du Darfour par la Minuad et à contraindre la justice soudanaise à juger les exactions commises.
La France a joué un rôle moteur pour la création de la CPI en 1998 et pour la saisine de la CPI par le Conseil de sécurité sur le dossier spécifique du Darfour : la résolution 1898 est une initiative française à l'origine. Elle est donc particulièrement attachée à faire triompher le travail de la CPI et, à travers elle, celui de toute la justice pénale internationale.
Quant au débat qui se développe autour du recours à l'article 16 du Statut de Rome (qui permet au Conseil de sécurité de suspendre des poursuites pendant douze mois), je ne vois à ce stade aucune raison qui permettrait de croire qu'un sursis de douze mois accordé au président Bachir  le pousserait à progresser sur la voie de la paix. La France n'a pas choisi entre la paix et la justice. Il faut aller vers la paix en respectant la justice, ce qui est très différent. À ce stade, la France ne voterait donc pas pour une telle résolution si elle était proposée.
 
P. I. - Fallait-il réinsérer la Syrie dans le jeu international comme nous l'avons fait ? Quelles concessions précises pensez-vous être en mesure d'obtenir de la part du président syrien ? 
 
B. K. - Oui, il le fallait. Sans naïveté et sans oublier le passé. Avec vigilance, les yeux ouverts. Mais pouvions-nous rester immobiles alors que le Proche-Orient se mettait à bouger, alors que la Syrie et Israël commençaient à se parler par l'intermédiaire de la Turquie ? Pouvait-on ignorer la menace iranienne ? Évidemment non ! Vous savez combien je me suis investi au Liban pour permettre au pays de sortir de la crise. Nos efforts ont été couronnés de succès grâce aussi au travail du Qatar et de la Ligue arabe : un président a été élu, le Parlement a été rouvert, des élections législatives se préparent. Pour la première fois de leur histoire, des relations diplomatiques vont être établies entre le Liban et la Syrie. Or, sans le consentement de Damas, aucun de ces résultats n'aurait pu être atteint. Nous devions en tirer les conclusions et répondre aux gestes syriens même si je n'oublie pas l'invasion de Beyrouth par le Hezbollah. 
 
P. I. - Croyez-vous réellement que la Syrie est prête à renoncer à son influence sur le Liban ? Pourquoi le ferait-elle ?
 
B. K. - La Syrie a une relation très étroite, historiquement, culturellement et économiquement avec le Liban. Personne ne le conteste. Notre souhait et celui de la communauté internationale, c'est que cette relation s'établisse sur la base d'un partenariat entre deux États indépendants, sur un pied d'égalité. L'ouverture d'ici à la fin de l'année de relations diplomatiques, à laquelle le président Assad s'est engagé devant le président Sarkozy, va dans ce sens. L'événement aura une dimension politique forte puisqu'il marquera, pour la première fois depuis la naissance de l'État libanais en 1920, la reconnaissance de sa souveraineté par son voisin syrien. 
 
P. I. - La France, à l'occasion du sommet sur l'UPM, a favorisé la reprise des pourparlers entre Israéliens et Palestiniens. Que manque-t-il, concrètement, pour aboutir à un accord ?
 
B. K. - J'ai le sentiment, sur le terrain - je me suis rendu récemment à Jénine -, que les négociations progressent, que les esprits évoluent. Une force de sécurité palestinienne efficace, certains check-points israéliens qui ont été levés : chacun paraît conscient de la nécessité d'un accord comme des sacrifices douloureux qu'il faudra consentir. Mais il reste encore beaucoup d'obstacles, ne serait-ce qu'à cause de la formation en Israël d'un nouveau gouvernement et de la colonisation qui, hélas, se poursuit. Aucun effort ne doit être épargné pour que ces discussions aboutissent comme les parties s'y sont engagées à Annapolis. L'Europe est prête à aider Israéliens et Palestiniens en leur offrant les garanties nécessaires, notamment en matière de sécurité comme nous le faisons en contribuant à la formation de la police palestinienne. Ce doit être l'une des priorités du prochain président des États-Unis, avec lequel nous pourrons collaborer étroitement.
 
P. I. - Que peut faire la France pour contribuer à « dé-radicaliser » le Hamas ?
 
B. K. - Le Hamas peut évoluer. Rien n'est figé. Il a accepté d'entrer dans une négociation indirecte avec Israël par le truchement de l'Égypte. Il a tenu son engagement en faveur d'une trêve à Gaza depuis trois mois. Ce sont des signes encourageants. Mais il reste encore beaucoup à faire pour répondre aux attentes du Quartet. Nous appelons tout particulièrement à la libération sans condition de notre compatriote Gilad Shalit. Et je sais que le président Mahmoud Abbas veut la réconciliation palestinienne.
 
P. I. - S'agissant de l'Iran, à quoi faut-il s'attendre ? Pourquoi tendre la main à la Syrie et pas à l'Iran ? 
 
B. K. - La Syrie a répondu à une partie de nos attentes. Ce n'est pas le cas de l'Iran. Nous continuons cependant de tendre la main à Téhéran et avons rencontré les représentants iraniens. L'offre, qui a été faite à l'Iran cet été au nom des Européens, de la Russie, de la Chine et des États-Unis, est très généreuse. Mais notre volonté de dialogue s'est traduite par peu de résultats jusqu'ici. Le temps passe et le programme nucléaire iranien progresse, comme l'atteste le rapport de M. ElBaradei, menaçant la sécurité internationale et les principes de la non-prolifération. C'est pourquoi nous devons renforcer les pressions internationales sur l'Iran, en utilisant en particulier l'instrument des sanctions si l'Iran ne respecte pas les résolutions du Conseil de sécurité et ne coopère pas pleinement avec l'AIEA. Mais, en même temps, il nous faut proposer, sans relâche, un dialogue. 
 
P. I. - L'occupation de la Géorgie ne révèle-t-elle pas la « vraie nature » du régime de Moscou ? 
 
B. K. - Les autorités russes nous ont habitués depuis quelques années déjà à un comportement parfois très dur dans la poursuite de leurs objectifs et intérêts. Mais les choses sont allées nettement plus loin en Géorgie : l'usage disproportionné de la force par la Russie et sa volonté de changer unilatéralement les frontières d'un État voisin sont clairement inacceptables.
On peut, bien sûr, en conclure comme vous semblez le faire qu'il s'agit d'une révélation plus que d'une révolution, la manifestation de ce que vous appelez la « vraie nature » d'un régime autoritaire. Je ne pense pas, pourtant, qu'il soit utile de raisonner en ces termes. Ce que nous attendons de la Russie, c'est un exercice responsable de la puissance qu'elle estime avoir retrouvée, et une attitude prévisible et coopérative. Il me semble préférable et plus efficace, pour y parvenir, de mettre Moscou face à ses responsabilités et de lui faire valoir, même de manière ferme, les intérêts qui devraient nous rassembler. Nous ne gagnerons rien à fermer les canaux de communication que nous avons avec la Russie ni à dénoncer les autorités. Avec la Russie, ce grand pays voisin, le dialogue est nécessaire.
 
P. I. - Voyez-vous dans cette intervention russe un retour à la confrontation du temps de la guerre froide ? 
 
B. K. - De grâce, gardez-vous d'employer hâtivement des formulations faciles et dépassées ! Les blocs ont disparu et la Russie se trouve plutôt seule et isolée pour défendre sa politique dans le Caucase... On est donc loin de la guerre froide ! Et notre objectif n'est pas la confrontation avec la Russie, dont l'Union européenne comme l'Otan veulent être des partenaires et non des adversaires. Nous voulons construire avec Moscou une relation de confiance : tout au long de la crise géorgienne, l'Europe l'a prouvé en faisant systématiquement le choix du dialogue. Mais cela implique en retour que la Russie fasse le même choix et respecte ses engagements, tout spécialement par la mise en oeuvre rapide et complète du plan en six points conclu le 12 août et des mesures complémentaires agréées le 8 septembre à Moscou et Tbilissi. Il s'agit d'une initiative de la présidence française de l'Union européenne, de l'affirmation de la force politique de l'Union.
 
P. I. - Une attitude trop complaisante de l'Occident envers le Kremlin ne risque-t-elle pas d'entraîner des effets négatifs ? 
 
B. K. - L'Occident s'est-il montré complaisant depuis le début de la crise géorgienne ? Je ne le crois pas, au contraire.
L'Union européenne a été très claire, très ferme et surtout très unanime, on ne l'a pas assez souligné, dans ses déclarations comme dans ses actions : elle s'est engagée ouvertement dans un processus de réexamen sérieux de ses relations avec Moscou et a décidé de reporter les négociations du nouvel accord UE-Russie tant que les troupes russes ne se seraient pas repliées sur leurs positions d'avant le conflit. De leur côté, les États-Unis et le Canada n'ont certainement pas ménagé Moscou : les deux candidats à la Maison Blanche se sont rejoints dans la dénonciation du comportement de Moscou et l'un d'entre eux préconise même depuis longtemps l'exclusion de la Russie du G8 ! Est-ce efficace ?
Notre action a eu des effets positifs : les deux négociations difficiles conduites par le président de la République à Moscou le 12 août et le 8 septembre dernier ont montré que la France et l'Europe, qui étaient seules dans cette crise, ont joué un grand rôle diplomatique. Pour la première fois, l'Union européenne a démontré qu'elle pouvait peser positivement dans la résolution d'une grave crise internationale, dès lors qu'elle s'engageait activement et qu'elle savait préserver son unité : j'étais à Tbilissi dès le dimanche 10 août ; le président Sarkozy, lui, était à Moscou le 12 août et la négociation commençait ! 
 
P. I. - Y a-t-il des risques - et, dans l'affirmative, lesquels ? - à adopter une attitude dure envers Moscou ?
 
B. K. - Tout dépend de ce que vous appelez une « attitude dure ». Personne n'envisage de confrontation avec la Russie, ce serait irresponsable. On ne voit pas non plus que des sanctions immédiates, au sens habituel donné à ce terme dans les relations internationales, soient possibles ou même souhaitables...
Quant aux risques, ils peuvent se manifester de plusieurs façons. Un certain nombre de déclarations officielles russes, que l'on préférerait ne pas croire sérieuses, nous en donnent une idée, comme la grave menace récemment proférée de re-cibler les missiles nucléaires russes sur deux pays d'Europe centrale membres de l'UE et de l'Otan ! Là, je crois qu'il faut être clair et, tout en dénonçant de telles menaces, continuer à parler aux Russes en leur montrant patiemment que de telles extrémités ne sont pas dans leur intérêt.
Un autre risque, plus général et diffus, est souvent mis en avant : celui de l'approvisionnement énergétique et gazier que contrôlent de grandes compagnies russes dans de nombreux pays européens. Mais, là encore, sachons montrer à la Russie où sont ses intérêts : le gaz et le pétrole russes sont, pour leur plus grande part, achetés et consommés par les pays européens dans le cadre d'une véritable relation d'interdépendance ! Ce qui signifie que les dirigeants et l'économie russes en tirent leurs principaux revenus. C'est pour cette raison, mais aussi pour des raisons techniques liées aux faibles capacités de stockage russes, qu'un éventuel chantage énergétique n'apparaît pas très sérieux.
Enfin, si l'on prend un peu de distance, que voit-on ? Des trois mondes qui l'entourent, l'Europe, l'Islam et la Chine, c'est bien entendu avec l'Europe que la Russie a, à terme, non seulement le moins à craindre, mais aussi le plus à gagner d'une relation de coopération. Je suis convaincu qu'on est bien conscient à Moscou de cette réalité-là. Le président Sarkozy parle d'« espace économique » entre l'Union européenne et la Russie. Le président Medvedev présente, lui aussi, des propositions.
 
P. I. - Diriez-vous que notre politique chinoise est un succès ? En quoi ?
 
B. K. - Notre politique chinoise, c'est un partenariat global stratégique exigeant avec une puissance en pleine expansion. Ce partenariat s'est bâti dans la continuité, depuis la reconnaissance de la République populaire de Chine en 1964 par le général de Gaulle, jusqu'à la visite que le président de la République a effectuée en Chine en novembre 2007, première visite d'État de son quinquennat...
Le constat est évident : la Chine est devenue une puissance globale. L'enjeu majeur pour nous tous est désormais qu'elle assume les responsabilités qui découlent de ce nouveau statut, dans la gestion des crises mondiales et des questions d'intérêt commun : développement durable et équilibré du commerce international, changement climatique, sécurité énergétique...
Forte de ses liens anciens et profonds avec la Chine, la France peut lui apporter son expertise dans de nombreux domaines. C'est pour nous une priorité. Et c'est la raison pour laquelle nous développons un dialogue politique étroit avec Pékin sur toutes ces grandes questions : le réchauffement climatique, je vous l'ai dit, la non-prolifération ou la gestion des urgences... Et nous constatons que la Chine se montre de plus en plus active dans la résolution des problèmes graves comme le nucléaire iranien, la Corée du Nord ou le Darfour, où elle a envoyé des casques bleus. Bien qu'elle puisse encore progresser sur cette voie, la Chine ne fuit pas ses responsabilités internationales. 
Sur le plan intérieur, également, la Chine fait des progrès, même si l'on peut déplorer - et nous le disons nettement à nos interlocuteurs chinois - que le rythme n'en soit pas assez soutenu, notamment en ce qui concerne la situation des droits de l'homme. Nous continuerons donc à encourager la Chine à faire progresser l'État de droit. J'ajoute que nous sommes prêts à approfondir notre coopération dans ce domaine et que nous refusons toute complaisance en la matière.
Sur tous ces sujets, notre politique chinoise passe par une approche européenne : durant notre présidence du Conseil de l'Union, la Chine occupe une part importante de notre agenda. Je pense notamment à la grande rencontre du sommet Europe-Asie (ASEM) à Pékin fin octobre et au sommet UE-Chine de Lyon le 1er décembre. Autant d'occasions, pour une diplomatie des Vingt-Sept qui s'affirme, de peser sur de grands sujets : environnement, développement, coopération financière, mais aussi droits de l'homme et renforcement du dialogue politique.
 
P. I. - Ne trouvez-vous pas que la démocratie taiwanaise mériterait d'être mieux considérée par la communauté internationale ?
 
B. K. - La France et l'Union européenne, tout en appliquant strictement la politique d'« une seule Chine », ont toujours salué les progrès démocratiques accomplis par Taiwan. L'élection en mars du nouveau président, M. Ma Ying-jeou, a confirmé cet enracinement des valeurs démocratiques, mais aussi le désir de la population de travailler à l'apaisement des relations en Asie orientale.
Les relations entre les deux rives du détroit ont enregistré des avancées notables à la suite des élections dans l'île. En effet, les négociations officieuses entre Pékin et Taipei ont pu être relancées en juin dernier et aboutir à des accords sur la venue à Taiwan de touristes du continent, et sur le lancement de vols charters à travers le détroit. Ce dialogue pacifique et constructif est indispensable pour renforcer la stabilité et la sécurité régionales. Nous suivons avec beaucoup d'attention ce qui nous apparaît comme un progrès et nous l'encourageons.
 
P. I. - Quel est le sens de l'engagement français en Afghanistan ?
 
B. K. - Nous sommes en Afghanistan pour défendre ce que nous avons de plus précieux : nos valeurs et notre sécurité. Nous ne le faisons pas au nom d'un quelconque « impérialisme », mais sous l'autorité du Conseil de sécurité de l'ONU, à la demande du gouvernement afghan démocratiquement élu et aux côtés de vingt-quatre autres pays de l'Union européenne.
Nos valeurs, d'abord. Rappelons-nous le régime des talibans. Rappelons-nous les femmes lapidées, les pendus dans les stades, les statues saccagées... Nous nous battons aujourd'hui aux côtés du peuple afghan pour lui éviter ces horreurs. Pour lui offrir des conditions de vie acceptables, lui garantir les droits les plus élémentaires.
Notre sécurité, ensuite. Le régime taliban avait laissé se développer Al-Qaïda en Afghanistan. Il avait permis la préparation des monstrueux attentats du 11 septembre. Les talibans qui ont attaqué nos hommes le 18 août sont, eux aussi, soutenus par Al-Qaïda. Notre combat en Afghanistan, même si cette expression a été dévoyée par certains faucons américains, est un combat contre le terrorisme. Nous affirmons aussi, et ce depuis la conférence de Paris, qu'il n'y aura pas de solution uniquement militaire. Nous passerons progressivement tous les pouvoirs aux Afghans.
 
P. I. - Si vous deviez tirer le bilan de ces dix-huit mois passés au Quai d'Orsay, quels succès seriez-vous tenté de mettre en avant ? Et quelles furent les déceptions les plus cruelles ?
 
B. K. - Le vrai succès, c'est le retour de la France parmi les pays dont la voix compte dans le monde. Au-delà des nombreux succès ponctuels que j'évoquais tout à l'heure - Traité simplifié, libération des infirmières bulgares, élection libanaise, Union pour la Méditerranée, médiation en Géorgie, rapports nouveaux et transparents avec les États-Unis, et j'en passe -, notre grande fierté est d'avoir contribué à ce que notre pays retrouve sa place. C'était le seul moyen de peser efficacement à nouveau sur les grands dossiers et d'avoir, dès lors, la capacité d'agir avec une crédibilité et une marge de manoeuvre restaurées dans certaines crises.
Après, s'il fallait mettre en avant un succès, j'évoquerais l'Eufor, la force européenne de protection des populations civiles réfugiées ou déplacées au Tchad et en République centrafricaine. C'est, en effet, un vrai succès : le plus important déploiement de troupes jamais mené par l'Europe hors du continent, une initiative autonome, en concertation avec l'ONU, pour lutter contre l'une des grandes tragédies de notre temps, dix-sept États participants... Les réfugiés, les déplacés eux-mêmes reconstruisent leurs villages. L'Eufor, dont la conception et la mise en oeuvre ont été mes premières priorités au Quai d'Orsay, a incontestablement marqué une étape importante dans l'affermissement d'une diplomatie proprement européenne que j'appelle de mes voeux.
Mais, en même temps, que de difficultés rencontrées ! Que de complications... Nous les avons surmontées à force de ténacité, mais elles ont été pour moi révélatrices des difficultés que l'on rencontre pour mettre en oeuvre le droit d'ingérence, alors même que l'ONU a reconnu en 2005 la « responsabilité de protéger » à l'unanimité. Mais je reste optimiste !
Quant aux déceptions, elles furent peu nombreuses, mais la plus difficile à digérer fut sans doute de nous voir refuser par les généraux birmans l'accès direct aux populations après le cyclone Nargis qui a ravagé le Myanmar. Il nous a fallu attendre dix jours pour que les 1 000 tonnes d'aide alimentaire et de matériels acheminées sur le Mistral puissent être distribuées. Que de temps perdu pour sauver des vies ! Et, surtout, quel déni du même principe mondial, onusien, de la « responsabilité de protéger » !
 
P. I. - Vous fustigez régulièrement la « culture » du Quai d'Orsay. Qu'avez-vous en tête ?
 
B. K. - Je ne m'entends pas critiquer cela tout de go ! Je travaille avec les diplomates français depuis bientôt quarante ans. J'ai donc eu le temps de les connaître, sur le terrain comme dans l'administration centrale. Et j'ai pu constater leur savoir-faire, leur efficacité, leur connaissance des hommes et des pays. Aujourd'hui, je mesure quotidiennement leur valeur et leur investissement, en particulier chez les plus jeunes d'entre eux, que je vois travailler sans compter, les nuits comme les week-ends.
Mais, connaissant ces qualités, j'ai pu aussi constater parfois une certaine capacité d'inertie d'une administration qui sait que les ministres passent et qui a parfois des réflexes de conservatisme ou de confort. Ce n'est pas propre à cette administration, et c'est toujours le rôle des « politiques » que de bousculer les habitudes...
 
P. I. - La réforme du ministère des Affaires étrangères et européennes est engagée. Dans quelles directions allez-vous redéployer les hommes et les politiques ?
 
B. K. - Je souhaite mettre en place le « ministère de la mondialisation ». Il ne s'agit pas de réformer pour le plaisir de réformer ; il s'agit d'adapter notre outil diplomatique au mouvement de la planète. Nous devons être davantage à l'écoute des autres, comprendre les enjeux globaux tels que la religion ou la démographie, adapter notre outil à une diplomatie d'influence qui corresponde à ce monde de réseaux et de mouvement.
Cette réforme de notre diplomatie, nous l'avons préparée en lançant un travail de réflexion : le livre blanc sur la politique étrangère et européenne de la France. Ce travail très complet a été préparé par une commission qui a réuni et auditionné beaucoup des meilleurs esprits français dans ces domaines, et qui était animée à merveille par Alain Juppé et Louis Schweitzer.
Leurs conclusions ont été utiles. Elles rejoignaient pour l'essentiel un certain nombre de constats qui apparaissent assez clairement depuis quelques années - je les avais d'ailleurs détaillés dans un article publié dans votre revue en 2007 -, mais qui se sont confirmés grâce au travail de tous.
Il ne s'agit donc pas d'une réformette dictée par les circonstances. La réforme que nous avons lancée est profonde. J'en ai annoncé fin août, à la Conférence des ambassadeurs, les trois volets principaux :
- une réorganisation des services du Quai d'Orsay, avec le regroupement de l'administration centrale autour de trois grands pôles : les affaires politiques ; les défis globaux, qui seront traités par une direction générale de la mondialisation ; le management, qui pilotera les réformes de gestion ;
- une restructuration du réseau diplomatique, qui reste encore largement l'héritage du passé ; il s'agit de moduler notre présence pays par pays, selon la nature réelle de nos intérêts, et de renforcer notre présence dans les pays émergents par des redéploiements qui doivent être plus fluides ;
- une transformation importante de nos dispositifs de coopération et d'aide au développement avec un principe simple : l'État définit la politique et les stratégies ; des opérateurs contrôlés réellement par l'État mettent en oeuvre les projets.
Quand nous aurons mené à bien ces réformes de fond, nous aurons fait des progrès décisifs à l'image de ceux accomplis par le Centre de crise inauguré le 1er juillet dernier et qui se révèle d'ores et déjà un outil performant de gestion des crises politico-humanitaires.
 
P. I. - Bernard Kouchner, quels sont les hommes d'État auxquels vous vous référez le plus volontiers, ceux que vous admirez le plus ?
 
B. K. - Bien sûr le général de Gaulle et mon maître d'Astier de la Vigerie. Et puis des hommes de gauche, Pierre Mendès France, François Mitterrand, Michel Rocard. J'ai eu la chance de travailler avec les deux derniers et j'ai appris de chacun d'eux des choses différentes. Et je suis heureux, pour l'heure, de travailler au côté d'un homme d'invention, d'énergie, de volonté : Nicolas Sarkozy. La France avait besoin de réformes. Et j'ai fait ce choix.
Notes :