Politique Internationale - La Revue n°123 - PRINTEMPS - 2009

sommaire du n° 123
LA FORCE DU MARCHE
Entretien avec Gary BECKER
conduit par
Henri Lepage
Économiste
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Henri Lepage - D'après vos estimations, Monsieur Becker, combien de temps la crise va-t-elle encore durer ?
 
Gary Becker - À vrai dire, personne n'en sait rien. Selon le National Bureau of Economic Research, la récession a démarré en décembre 2007. Avec une durée de plus de quinze mois, c'est déjà une récession relativement longue - et donc grave (1). Aux États-Unis, le taux de chômage atteint 8 % de la population active, soit près du double de ce qu'il était au départ. 
 
H. L. - Je viens de lire un article de Steve Hanke qui distille quelques éléments d'optimisme (2). Selon lui, on noterait actuellement des signes donnant à penser que l'enchaînement déflationniste serait en train de ralentir...
 
G. B. - Oui, c'est vrai, on observe quelques signaux positifs, mais ils sont encore très limités. Les indicateurs de conjoncture restent malgré tout mal orientés.
 
H. L. - Court-on le risque que l'actuelle récession se transforme en Grande Dépression ?
 
G. B. - Non, il  n'y aura pas de Grande Dépression, comme avant la dernière guerre avec un taux de chômage de 25 %. Pour qu'on puisse parler de dépression, il faudrait que la production chute de plus de 10 % d'une année sur l'autre. C'est peu vraisemblable.
 
H. L. - Jusqu'à présent, la grande différence avec les années 1930 était l'absence de retour au protectionnisme. Certains estiment pourtant que le danger n'est pas totalement écarté (3)...
 
G. B. - Le premier projet de plan de relance de la nouvelle administration comportait une clause qui obligeait les entreprises bénéficiant de l'aide de l'État à acheter en priorité de l'acier américain. Mais on est loin du Smoot-Hawley Act de 1930 (4) - cette loi à caractère extrêmement protectionniste qui a été l'une des causes de la Grande Dépression. Je suis quasiment certain que nous ne sommes pas près de revivre ce genre d'événement. On assistera sans doute à un certain durcissement protectionniste, mais pas plus.
 
H. L. - Vous ne croyez donc pas à un risque d'effondrement global ? 
 
G. B. - Non, mais il ne faut pas pour autant minimiser les dangers. Notamment à cause de l'hostilité croissante qui se manifeste à l'encontre de la finance, du monde des affaires et de l'économie de marché en général. Il pourrait en résulter de graves atteintes au fonctionnement global du système économique. C'est ce qui m'inquiète.
 
H. L. - À votre avis, qui sont les principaux responsables de la situation actuelle ?
 
G. B. - Personne ne le sait exactement. Il est difficile de désigner un coupable unique. Je suis assez d'accord avec mon confrère John Taylor (5) lorsqu'il explique que les banques centrales et, en particulier, la Federal Reserve portent une large part de responsabilité. 
De même, il est hors de doute que l'activisme réglementaire et politique des dix dernières années a joué un rôle clé dans la séquence des événements. Je pense, en particulier, à ce qui s'est passé sur le marché des prêts hypothécaires avec Fannie Mae et Freddie Mac, et à la politique mise en oeuvre par les pouvoirs publics pour forcer les établissements de prêt américains à financer l'achat de logements par une clientèle offrant de très faibles garanties de solvabilité (6). Ces prêts « subprimes » ont représenté jusqu'à plus du quart de l'ensemble du marché hypothécaire américain alors qu'en Grande-Bretagne, avec des structures de financement du logement très similaires, la proportion n'a pas dépassé les 8 %. Ce fut un facteur décisif dans le déclenchement de la crise. 
 
H. L. - Certains n'hésitent pas à pointer du doigt l'économie de marché dans son ensemble...
 
G. B. - Sur le long terme, l'économie de marché est un système extrêmement performant. Vous n'avez qu'à voir la croissance de tous ces pays dont les économies ont émergé au cours du dernier quart de siècle, comme le Chili ou l'Inde. C'est une extraordinaire réussite. 
Il est vrai que, au cours de la dernière période, les marchés financiers n'ont pas fonctionné de manière aussi satisfaisante qu'on aurait pu l'espérer. Mais c'est largement à cause du cadre réglementaire et politique en vigueur. Si certains ne se privent pas de dénoncer les « défaillances du marché », il ne faut pas oublier non plus que les réglementations ne sont jamais parfaites et que l'action publique, quelles que soient les motivations qui l'inspirent, a aussi ses « défaillances ». 
Les plus atteintes par la crise, celles qui ont enregistré les pires résultats, sont les banques d'investissement et les banques commerciales. Or ce sont précisément ces établissements qui, au sein du secteur financier, étaient les plus réglementés. Les hedge funds (7), ces fonds ultra-spéculatifs qui n'étaient pas concernés par la réglementation appliquée aux banques - et dont on demande aujourd'hui qu'ils soient à leur tour inclus dans le dispositif réglementaire -, n'ont jusqu'à présent guère fait parler d'eux. Paradoxalement, ce sont les moins réglementés qui ont connu le moins de problèmes.
Il faut cesser de considérer les gens qui font les lois et les règlements comme des extra-terrestres qui, dans leur grande sagesse, codifient les activités humaines pour le bien de tous. Ils sont comme tout le monde. Ils ont, comme les autres, été contaminés par l'atmosphère d'exubérance qui s'est emparée de la sphère financière et du monde des affaires. Eux aussi ont été pris dans le tourbillon de la vie et des intérêts. C'est la raison pour laquelle je suis très sceptique quant aux bienfaits que l'on peut espérer d'une intervention croissante des pouvoirs publics. 
 
H. L. - Êtes-vous de ceux qui rendent Alan Greenspan, l'ancien président de la FED, responsable de cet immense gâchis ? 
 
G. B. - À la suite du grand choc que fut le 11 Septembre, Greenspan a rompu avec la pratique qui voulait que, depuis près d'une dizaine d'années, la FED (comme les autres grandes banques centrales occidentales) détermine ses taux d'intérêt en utilisant ce que les économistes appellent la « règle de Taylor » (8). Il a maintenu les taux d'intérêt, pendant une période inhabituellement longue, en dessous de ce que la stricte application de cette formule mathématique lui aurait conseillé de faire. Ce fut une erreur monumentale. 
 
H. L. - Alan Greenspan se défend en expliquant que c'est la faute de la Chine et de sa politique de change (9)...
 
G. B. - Il n'a pas tout à fait tort. Les Chinois, dès le début des années 1990, se sont orientés - comme l'avaient fait les Japonais, les Taiwanais ou les Coréens dans les années 1960 et 1970 - vers un mode de développement mercantiliste fondé sur l'exportation à tout prix. À cette fin, ils ont suivi une politique de change liée au dollar, mais en sous-évaluant leur monnaie, le yuan. Par ailleurs, comme les autres pays de la région, ils ont été traumatisés par la violence de la crise qui a frappé l'Asie en 1997. À cette époque, la libéralisation financière avait entraîné une sur-appréciation des monnaies asiatiques. Les Chinois ne voulaient à aucun prix revivre ce genre d'expérience. Ils ont donc mis en place des contrôles des capitaux qui conduisaient à recycler massivement les devises ainsi accumulées vers le marché financier américain. D'où une avalanche de liquidités internationales qui constituaient la contrepartie de l'énorme déficit de la balance américaine des comptes courants. Ces liquidités sont venues grossir les réserves de change détenues par le Système fédéral de réserve, apportant elles aussi une contribution essentielle au maintien de taux d'intérêt bas et au gonflement de la grande bulle immobilière et financière américaine des années 2000.
Tous deux portent donc incontestablement une grande part de responsabilité. Mais il y a une différence. Dans le cas de Greenspan, il s'agit d'une véritable erreur de politique - qui aurait pu être évitée. Pour les Chinois, c'est un peu plus compliqué. Ce pays a fait le choix d'un modèle de croissance fondé sur un taux d'épargne très élevé. Certes, il ne s'agit pas vraiment d'une épargne volontaire, mais plutôt d'une sorte d'épargne forcée imposée à la population via le contrôle des changes et un système de répression financière. Au bout du compte, ils n'ont rien fait d'autre que ce  qu'avaient fait les Japonais au lendemain de la guerre. Qui pourrait le leur reprocher ?
 
H. L. - Le problème ne remonte-t-il pas à plus longtemps ? Ne peut-on pas considérer que la méga-bulle des années 2000 est le produit d'un afflux inflationniste de liquidités internationales qui a commencé bien avant (sans que cela se traduise par une hausse des prix visible du fait de la pression exercée sur les marchés occidentaux par la nouvelle concurrence de produits chinois extrêmement bon marché) ?
 
G. B. - Le phénomène n'a réellement pris de l'ampleur qu'à partir des années 2002-2005. C'est à ce moment-là que la situation a commencé à se dégrader sérieusement. Regardez la courbe des prix immobiliers, c'est très clair.
 
H. L. - Quel a été le rôle de la déréglementation, en particulier de l'abrogation du Glass-Steagall Act (10) ?
 
G. B. - L'abrogation du Glass-Steagall Act n'a pas joué de rôle majeur dans le déclenchement de la crise. La déréglementation a permis aux banques commerciales de se lancer dans de nouvelles activités hors de leur champ traditionnel d'affaires. Si elles ne l'avaient pas fait, d'autres l'auraient fait à leur place. Je trouve cela plutôt bien. 
 
H. L. - Avec le recul, quel jugement portez-vous sur les innovations financières des vingt dernières années ?
 
G. B. - Ces nouveaux produits ont été très utiles. Les économistes de la finance ont fort bien analysé les services que ces supports d'actifs, spécialement les mécanismes de dérivés, apportaient aux investisseurs. Ils permettaient de lisser les risques individuels dans des conditions économiques normales. Mais la dimension collective du risque n'avait pas été prise en compte. J'entends par là le risque global qui apparaît lorsque tous les marchés rencontrent simultanément les mêmes difficultés. Personne n'avait imaginé que le monde entier se retrouverait bloqué avec des portefeuilles de produits dérivés dont il serait impossible de se dégager. C'est cette imprévoyance que je critique. 
 
H. L. - Diriez-vous que la révolution financière a eu une incidence positive sur la croissance ?
 
G. B. - Bien sûr. Les progrès de l'intermédiation financière ont certainement contribué à doper la croissance moyenne de l'économie américaine au cours des vingt dernières années. Prenez les fameux hedge funds, l'une des principales innovations de cette période. Comme je vous l'ai déjà signalé, eux aussi ont sans doute perdu des plumes, mais ils s'en sortent relativement mieux que la plupart des établissements bancaires et financiers. Lorsqu'on sera sorti de la crise, tous ces dérivés et produits financiers innovants retrouveront un rôle important tout simplement parce qu'ils répondent à des besoins réels et légitimes.
 
H. L. - N'aggravent-ils pas la volatilité des marchés et, donc, l'instabilité de la croissance ?
 
G. B. - C'est le contraire :  globalement, ils ont eu pour effet de réduire la volatilité des marchés. Il est possible que cette réduction implique qu'une fois de temps en temps nous ayons à en payer le prix par un gros choc conjoncturel. La seule chose dont je sois sûr, c'est qu'aux États-Unis nous avons bel et bien observé une réduction sensible du degré d'instabilité conjoncturelle depuis les années 1980. L'innovation financière n'y est sans doute pas pour rien.
 
H. L. - Fallait-il sauver Bear Sterns, il y a un an ? Mon sentiment est que cette première opération de sauvetage d'un grand établissement financier a pesé lourd dans l'enchaînement des événements financiers survenus au cours de l'été 2008. Les pouvoirs publics américains sont venus au secours de Bear Sterns prétendument pour écarter tout risque de crise systémique. Au final, les autorités américaines ont évité la faillite à Bear Sterns, mais ce sauvetage n'a pas empêché le choc systémique d'intervenir six mois plus tard...
 
G. B. - Je reproche aux opérations de sauvetage (bailouts) de protéger les intérêts des porteurs d'obligations, et pas ceux des actionnaires. Les actionnaires de Bear Sterns ont tout perdu. La valeur de leurs parts est partie en fumée. Il en est allé de même pour les actionnaires d'AIG, cette grande compagnie d'assurances sauvée de la faillite au mois de septembre 2008. En revanche, les porteurs de titres obligataires ont conservé leurs créances. Je ne vois pas ce qui justifie une telle différence de traitement entre apporteurs de capitaux. De ce point de vue, je suis contre les bailouts. On aurait dû laisser les porteurs d'obligations souffrir davantage. L'économie mondiale n'en aurait pas été autrement affectée, au contraire.
 
H. L. - Ne croyez-vous pas que cette décision d'éviter le dépôt de bilan à Bear Sterns a entraîné des conséquences extrêmement nocives ? Elle a définitivement accrédité le mythe qu'il y aurait des entreprises « trop grosses pour faire faillite » (too big to fail), et qu'en tout état de cause l'État volerait nécessairement à leur secours...
 
G. B. - Ce syndrome du « too big to fail » est un véritable problème. C'est une contrainte de nature essentiellement politique dont on ne peut pas aisément se débarrasser. Cela dit, pour l'instant, la vraie difficulté vient du caractère incohérent des décisions prises dans le cadre de cette politique. On sauve Bear Sterns au mois de mars, puis Fannie Mae et Freddie Mac à la fin juillet. Au début septembre, l'État laisse brutalement tomber Lehman Brothers (qui était pourtant une bonne entreprise, bien meilleure que Bear Sterns). Mais le lendemain il vole au secours d'AIG... Allez comprendre. On aurait sans doute pu laisser Bear Sterns faire faillite. Peut-être aussi Lehman Brothers. Quant à AIG, c'est plus compliqué en raison des conséquences sur les hedge funds liés à l'assurance... 
 
H. L. - Dans certains cas, les opérations de sauvetage seraient donc justifiées ?
 
G. B. - En tant qu'économiste, je ne peux pas cautionner de telles pratiques. Mais il me paraît politiquement impossible d'empêcher l'État d'y avoir recours. C'est une donnée dont nous, économistes, avons à tenir compte quand nous avançons des propositions. 
Que faudrait-il faire ?  Sachant que l'État interviendra de toute façon pour sauver les entreprises qu'il juge « trop grosses pour faire faillite », l'urgence serait de relever les ratios de capitaux propres imposés aux banques, tout en veillant à ce que ces règles soient d'autant plus exigeantes et contraignantes que l'entreprise est plus grande. Ce serait une manière de réduire les risques de faillite d'établissements qui se considèrent déjà comme « too big to fail », et qui sont donc tentés de prendre d'autant plus de risques qu'ils s'estiment en un certain sens invulnérables.
 
H. L. - Dans une telle crise, peut-on imaginer que l'État reste les bras croisés ? Que se passerait-il ? Les conséquences « systémiques » seraient-elles aussi catastrophiques qu'on le dit ?
 
G. B. - Que se serait-il passé si l'État n'était pas intervenu ? Probablement rien. Ou tout au moins rien de plus que ce qui s'est effectivement passé à cause de l'incohérence des décisions prises au jour le jour depuis l'an dernier. C'est cette incohérence, cette improvisation permanente dans l'action des pouvoirs publics qui est calamiteuse. La plupart des dépôts bancaires bénéficiant désormais d'une protection assurantielle (11), il n'est pas du tout prouvé que s'abstenir d'intervenir aurait conduit à une situation pire que celle que nous avons connue.
 
H. L. - Venons-en aux plans de relance. Notamment celui du président Obama. Que peut-on en attendre ? 
 
G. B. - Pas grand-chose. Ce plan de relance budgétaire est tout simplement très mauvais. Il est confus. Il mélange des mesures de relance stricto sensu (dont l'objet est de  modifier les perspectives de la conjoncture à court terme) avec des objectifs de long terme qui visent à transformer en profondeur l'économie et la société américaines. Je pense en particulier aux projets d'extension de la sécurité sociale, de réforme du système d'éducation, ou encore de développement des énergies renouvelables. 
L'accent mis sur les énergies « vertes » n'a aucune chance de changer quoi que ce soit aux perspectives économiques des prochains mois. Le seul effet sera de contraindre nombre de ceux qui travaillent dans les secteurs traditionnels de l'énergie à se recycler (s'ils en sont capables), à changer d'emploi et à revoir leurs plans de carrière. En fin de compte, la démarche consiste à transférer des débouchés, de la main-d'oeuvre et des ressources d'un secteur à l'autre. Ce n'est pas ce qui, à court terme, stimulera l'activité globale du pays. 
Il en va de même de tous ces programmes visant à étendre les technologies de l'information aux campagnes américaines, ou à encourager la recherche scientifique et l'innovation. Le plus souvent, l'argent dépensé ne servira pas principalement à assurer l'embauche de gens qui viennent de perdre leur emploi mais, plutôt, à débaucher les spécialistes et les techniciens dont les nouvelles industries auront besoin pour atteindre les objectifs que leur fixe le pouvoir politique.
 
H. L. - Que faites-vous du fameux « multiplicateur » des dépenses publiques (12) dont les keynésiens nous rebattent les oreilles ?
 
G. B. - Dans un récent article publié par le Wall Street Journal, avec l'un de mes collègues, le professeur Kevin Murphy, j'ai attentivement analysé le contenu du plan de relance de la nouvelle administration (13). Certains économistes expliquent que chaque milliard de dollars supplémentaire dépensé par l'État augmentera le PNB d'un milliard et demi - soit un coefficient multiplicateur de 1,5. C'est une vision bien optimiste (14). Compte tenu de la nature des dépenses envisagées, nous n'y croyons pas une seconde. En réalité, il est plus probable que le multiplicateur sera inférieur à un. C'est-à-dire que l'État, pour financer ses grands projets, prélèvera plus d'argent qu'il ne produira finalement de valeur. Ce n'est certainement pas la manière la plus efficace de faire de la relance !
Le seul gagnant sera l'État, dont le plan d'Obama va considérablement accroître l'influence sur l'économie au prix d'un déficit budgétaire sans précédent en temps de paix.
 
H. L. - Pourtant, l'administration affirme qu'il s'agit d'un paquet de dépenses essentiellement temporaires, destinées à durer seulement le temps du retour de l'économie au plein emploi...
 
G. B. - L'histoire montre l'inverse : chaque fois que l'État a accru ses dépenses de manière considérable en prenant prétexte d'une crise économique, chaque fois ces dépenses, toujours présentées au départ comme temporaires, ont eu tendance à survivre à la crise, et même à continuer d'augmenter une fois l'urgence passée. 
La raison est facile à comprendre. L'argent de l'État ne sert pas seulement à financer de nouvelles entreprises dans les secteurs dont il entend encourager le développement. Il suscite aussi l'émergence de groupes de pression dont les intérêts sont liés au maintien et à l'extension des programmes budgétaires engagés : des « lobbies » dont le poids est d'autant plus fort qu'ils s'identifient à des causes « à la mode » dans l'opinion.
Autrement dit, l'action publique décidée au nom de la lutte contre la crise continuera de se déployer bien au-delà de la fin de celle-ci et du retour au plein-emploi. À ce moment-là, l'impact des nouveaux plans gouvernementaux sera purement redistributif, et le coefficient multiplicateur des sommes engagées proche de zéro. Au total, sur l'ensemble de la période, l'effet de relance global des dépenses publiques sur l'économie apparaîtra extrêmement faible, voire négatif en raison de leurs incidences inflationnistes.
 
H. L. - Ne pensez-vous pas que les événements que nous venons de vivre donnent raison aux économistes de l'école autrichienne (15) ?
 
G. B. - De quel point de vue ?
 
H. L. - Je fais allusion à la manière dont ils expliquent le processus des crises économiques. Comment, par exemple, les crises trouvent leur origine dans l'abandon du mécanisme de l'étalon-or et son remplacement par des régimes de monnaie fiduciaire régulés par le monopole d'une banque centrale. Comment cela finit toujours par produire de l'inflation, avec comme conséquences des taux d'intérêt trop bas, une dégradation de la qualité des signaux comptables et économiques véhiculés par les marchés et, en définitive, une épidémie de mauvais investissements dans des secteurs, des activités ou des projets dont les perspectives réelles de rentabilité sont très inférieures à celles que les entrepreneurs croient y déceler. Voilà très longtemps déjà que, à l'instar de Jacques Rueff dans les années 1960, les économistes d'obédience autrichienne proclament avec insistance que le régime monétaire actuel ne peut que mener à la répétition d'une grande crise. L'actualité n'est-elle pas l'illustration de leurs thèses ?
 
G. B. - Selon les économistes que l'on classe dans cette catégorie, l'origine fondamentale de la crise se situe dans une accumulation d'investissements malheureux qui résultent de fautes de jugement commises par un nombre exceptionnellement important d'entrepreneurs induits en erreur par les mauvais signaux que génère la politique monétaire. Je suis tout à fait d'accord pour mettre l'accent sur les déséquilibres sectoriels et la nature des processus de crise qui en résultent. Je suis également d'accord pour opposer cette approche à la vision conventionnelle trop étroitement macroéconomique de la majorité des économistes contemporains.
Incontestablement, la crise est le produit d'excès qui doivent être purgés. Rappelez-vous la célèbre expression d'Alan Greenspan dénonçant l'« exubérance » des marchés. Il avait raison, notamment pour le secteur financier et celui du logement. Ceux-ci ont succombé pendant plusieurs années à une logique de « surproduction » très conforme au schéma autrichien. En conséquence, nos économies ne peuvent plus échapper à une vague d'ajustements qui entraîneront des fermetures d'entreprises et des destructions d'emplois. Ce qui ne veut pas dire que nous devons nous résigner à subir passivement les méfaits d'une grande récession, et encore moins d'une grande dépression. 
Certains de ces économistes « autrichiens » sont connus pour affirmer que, en réponse à la crise, il vaudrait mieux ne rien faire, laisser le système s'épurer et attendre que la guérison vienne d'elle-même. Là, je ne suis plus d'accord. Face à la crise, la bonne politique consiste à faciliter ces ajustements, par exemple en agissant sur la fiscalité. Le libéralisme n'est pas le refus de toute action « volontariste ».
 
H. L. - Selon vous, de quels instruments l'État dispose-t-il pour combattre la récession  ?
 
G. B. - L'État devrait commencer par réduire la fiscalité sur les entreprises ; ne pas revenir sur  la réforme fiscale introduite par Bush, comme Obama en a exprimé l'intention ; et baisser les impôts sur le capital afin d'inciter les entreprises à investir davantage. Autant de mesures qui pourraient constituer le coeur d'une politique active et efficace de lutte contre la récession. Je pense, par ailleurs, qu'il est légitime que la FED intervienne en tant qu'instance suprême chargée d'assurer la liquidité globale du système. Laisser les ajustements se faire d'eux-mêmes, lentement et progressivement, serait une erreur. Mais il faut veiller à ce que l'État agisse à bon escient et surtout n'aggrave pas la situation en prenant des initiatives inconsidérées. 
 
H. L. - Faut-il s'attendre à un retour d'une forte inflation ?
 
G. B. - Non, pas nécessairement. Pour l'instant, le niveau des réserves internationales reste très élevé et le monde est noyé sous un afflux de liquidités dont une grande partie ont été mises sur le marché par les banques centrales depuis les événements de l'été dernier. Lorsqu'on approchera de la fin de la crise, il faudra que la FED retire une  grande quantité de ces liquidités monétaires créées pour faire face à des circonstances exceptionnelles. Si elle ne le fait pas, oui, nous risquerons l'inflation.
 
H. L. - Est-ce faisable ?
 
G. B. - C'est possible. Bien sûr. C'est la raison pour laquelle Ben Bernanke s'efforce actuellement de recibler la politique de la FED vers des objectifs anti-inflation de manière à contraindre la Banque centrale à procéder ainsi lorsque le moment sera venu. 
 
H. L. - Qu'est-ce qui vous permet de croire que les dirigeants de la FED recevront le bon signal au bon moment ?
 
G. B. - Je n'ai aucune certitude en la matière, mais je leur fais plutôt confiance. Peut-être n'échapperons-nous pas à une certaine dose d'inflation, mais il ne s'agira certainement pas d'une inflation galopante. Si c'était le cas, ils la verraient venir et réagiraient en conséquence. 
 
H. L. - Ne craignez-vous pas que la crise nous réserve quelques mauvaises surprises politiques ? 
 
G. B. - Certainement. Nous en avons déjà des exemples. Ce malheureux plan de relance en est un. La refonte de notre système d'assurance maladie en fait partie. De même, la décision d'augmenter les impôts, d'étendre les réglementations, d'imposer des limites aux rémunérations des dirigeants d'entreprise... Il faut nous attendre à de plus en plus de mesures de ce genre.
La FED a les moyens d'empêcher le retour de l'inflation. Mais pourra-t-elle y parvenir sans provoquer une autre récession ? Je n'en suis pas sûr. C'est là que se situe le grand danger pour l'avenir. 
 
H. L. - Finalement, au milieu de ce marasme, comment voyez-vous l'avenir du libéralisme et des libéraux ?
 
G. B. - La remontée de l'étatisme n'est qu'un intermède. À long terme, je suis persuadé que nous assisterons à un retour en force de l'économie de marché et du libéralisme. Je n'ai aucun doute. Le marché sera de toute façon toujours le plus fort. Il l'a toujours prouvé, et il le prouvera encore. 
Notes :
(1) Pour suivre la progression de la récession mois par mois, voir l'excellent index graphique publié sur le site de la Banque fédérale de réserve de Minneapolis à l'adresse http://www.minneapolisfed.org/publications_papers/studies/recession_perspective/index.cfm
(2) Voir : Steve Hanke, « La récession : combien de temps encore ? », sur le site de l'Institut Turgot http://blog.turgot.org/index.php?post/2009/02/27/La-r%C3%A9cession-%3A-pour-combien-de-temps-encore
(3) Cette interview a été réalisée à New York, en marge d'une réunion spéciale de la Société du Mont Pèlerin consacrée à la crise financière. Gary Becker est un ancien président de la Société du Mont Pèlerin. Il y joue aujourd'hui le rôle de leader intellectuel qui était autrefois dévolu à Milton Friedman. Il est ici fait allusion à l'intervention de Rod Hunter, Senior Fellow au Hudson Institute, « The Future of Free Trade ».
(4) Cette loi, adoptée par le Congrès juste après le krach de 1929, et entrée en application en 1930, a augmenté du jour au lendemain les droits de douane portant sur plus de 20 000 types de biens entrant aux États-Unis. L'augmentation était souvent de plus de 50 %. Cette initiative américaine a provoqué une réaction en chaîne, de nombreux pays adoptant des mesures de rétorsion. Tous les historiens économiques sont d'accord pour reconnaître qu'elle porte une grande part de responsabilité dans l'engrenage qui a déclenché la Grande Dépression des années 1930.
(5) John B. Taylor est un économiste américain, professeur à l'Université de Stanford. Ancien membre du comité des conseillers économiques de George H. W. Bush et de Gerald Ford, il est l'auteur d'une formule, dite « règle de Taylor » qui a été utilisée par les banques centrales occidentales, pendant plus d'une dizaine d'années, pour guider leur politique monétaire. Son analyse de la crise figure dans un article du Wall Street Journal : « How Government Created the Financial Crisis », http://online.wsj.com/article/SB123414310280561945.html
(6) Voir : Henri Lepage, « Crise financière : l'autre histoire », Politique Internationale,n°122, Hiver 2008-2009.
(7) Les hedge funds sont des fonds d'investissement non cotés à vocation spéculative. Ce sont des fonds spéculatifs recherchant des rentabilités élevées et qui utilisent abondamment les produits dérivés, en particulier les options. Ils utilisent l'effet de levier, c'est-à-dire la capacité à engager un volume de capitaux qui soit un multiple plus ou moins grand de la valeur de leurs capitaux propres. 
(8) La « règle de Taylor » s'inscrit dans la recherche de règles opérationnelles de politique monétaire susceptibles de réduire au maximum le rôle des décisions discrétionnaires. Elle relie le niveau du taux d'intérêt à très court terme contrôlé par la banque centrale à l'inflation et à « l'output gap ». La démarche consiste à calculer un taux d'intérêt prétendument « optimal » et à le comparer au taux d'intérêt à court terme observé pour juger de l'adéquation de la politique monétaire poursuivie aux données fondamentales de l'économie. Elle a été présentée pour la première fois en 1992 et popularisée par une étude de Goldman Sachs de 1996. Voir le document de la Banque de France, Règle Taylor : présentation, applications, limites à l'adresse internet suivante : http://www.banque-france.fr/fr/publications/telechar/bulletin/etud45_1.pdf
(9) Dans son dernier livre, Le Temps des turbulences, J.-C. Lattès, 2007.
(10) Glass-Steagall Act est le nom sous lequel est généralement connu le Banking Act de 1933 aux États-Unis. Celui-ci a : 1) instauré une incompatibilité entre les métiers de banque de dépôt et de banque d'investissement ; 2) créé le système fédéral d'assurance des dépôts bancaires ; 3) introduit le plafonnement des taux d'intérêt sur les dépôts bancaires (la Regulation Q). Battu en brèche depuis le milieu des années 1970 et largement contourné par l'ensemble de la profession bancaire, il a finalement été abrogé le 12 novembre 1999 par le Financial Services Modernization Act, dit Gramm-Leach-Bliley Act. Son abrogation est souvent présentée comme l'une des grandes causes de la crise financière actuelle. Il semble que l'administration Obama songe très sérieusement à le rétablir.
(11) L'assurance obligatoire des dépôts bancaires aux États-Unis date de 1933, avec la création de la Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC). Elle était limitée à 100 000 dollars. Elle est passée à 250 000 dollars lors de la mise en oeuvre du plan Paulson en octobre 2008.
(12) Le « multiplicateur keynésien » ou « multiplicateur d'investissement » est une théorie de John Maynard Keynes selon laquelle l'investissement public a un effet démultiplié sur l'activité économique et sur l'emploi. Plus précisément, les keynésiens le définissent comme le rapport entre une variation des dépenses publiques et la variation consécutive du revenu global. C'est le  soubassement théorique des politiques de relance financées par l'emprunt. 
(13) Gary Becker et Kevin Murphy, « There Is no Stimulus Free Lunch », The Wall Street Journal, 10 février 2009, http://online.wsj.com/article/SB123423402552366409.html
(14) Sur ce sujet, voir l'article de Véronique de Rugy, « L'illusion des plans de relance » publié sur le site de l'Institut Turgot http://blog.turgot.org/index.php?post/2009/02/25/Pourquoi-le-plan-de-relance-ne-marchera-pas
(15) L'école autrichienne (dite aussi « école de Vienne » ou « école psychologique ») est une école de pensée en économie fondée en 1871 par la publication des Principes d'économie de Carl Menger. Ses plus célèbres représentants sont Ludwig von Mises et Friedrich  Hayek, prix Nobel d'économie 1974.  L'école autrichienne étudie les processus de changement et non les équilibres qu'elle considère comme des constructions imaginaires impossibles dans la réalité, et donc peu dignes d'intérêt scientifique. Les domaines où ses enseignements diffèrent de l'économie néo-classique traditionnelle (celle que l'on enseigne dans les universités) sont la théorie de la monnaie et du crédit, la théorie de la production et du capital, la théorie des fluctuations économiques, ainsi que la théorie de l'entrepreneur et du calcul économique. Les économistes « autrichiens » s'attachent, en particulier, à démontrer que les actions des gouvernements dans le domaine économique ont le plus souvent des effets à la fois néfastes et contraires aux intentions de leurs auteurs. Voir, en particulier, Hans Hermann Hoppe, « L'école autrichienne et son importance pour la science économique moderne », http://www.hanshoppe.com/publications/Autrichienne.pdf