Politique Internationale - La Revue n°123 - PRINTEMPS - 2009

sommaire du n° 123
ISRAEL: LA GUERRE AVANT LA PAIX?
Entretien avec Herzle BODINGER
conduit par
Aude MARCOVITCH
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Aude Marcovitch -  Général Bodinger, vous avez passé trente-cinq ans dans l'armée israélienne. En quoi cette longue expérience vous permet-elle d'analyser la situation actuelle ?
 
Herzle Bodinger - J'ai rejoint l'armée en 1961, à l'âge de dix-huit ans, et je l'ai quittée en 1996. La plupart des événements militaires significatifs du pays, hormis la guerre d'indépendance, se sont déroulés durant cette période. J'ai obtenu le grade de pilote en 1963. À cette époque, Tsahal était régulièrement impliquée dans des accrochages sérieux avec les Syriens. Damas voulait s'emparer des sources du Jourdain afin de tarir les ressources hydrauliques d'Israël. Leurs soldats tiraient continuellement dans notre direction. Nos chars leur répondaient. L'aviation n'était pas engagée : notre gouvernement considérait que faire intervenir les avions était déjà un signe d'entrée en guerre. 
Les Syriens tiraient au moins une fois par semaine depuis les hauteurs du Golan sur les kibboutz qui se trouvaient en contrebas. Les enfants israéliens de la région grandissaient dans des abris. Ils ne dormaient pratiquement jamais dans leur lit. Leur quotidien était très similaire à ce que connaissent aujourd'hui les enfants de Kyriat Shmona ou de Nahariyah (deux villes du nord d'Israël, qui subissent les tirs du Hezbollah depuis le Liban) ou ceux de Sderot (dans le Sud, visée par les tirs du Hamas depuis Gaza). Les habitants des kibboutz situés près du Golan n'ont qu'une crainte : subir de nouveau la situation des années 1960 si Israël décidait de restituer le Golan aux Syriens. La possession de l'eau est l'un des problèmes centraux du conflit autour du Golan. En fait, ce problème remonte aux temps bibliques ! Il n'a fait que s'accentuer ces dernières années à cause de l'irrégularité des pluies et de certaines saisons particulièrement sèches.
Parallèlement aux problèmes avec la Syrie, on connaissait très peu d'incidents frontaliers de ce type avec l'Égypte et encore moins avec la Jordanie.
 
A. M. - Comment l'expliquez-vous ?
 
H. B. - Les problèmes en provenance de ces pays étaient plutôt dus aux fedayins, c'est-à-dire à des groupes de terroristes. Les armées nationales n'étaient pas impliquées. Mais en 1967, la Jordanie, la Syrie et l'Égypte se sont unies pour former une coalition qui a mis en péril l'existence même de notre État. L'année précédente, Israël avait vécu une grave crise économique, si bien que beaucoup de gens quittaient le pays. Une blague circulait alors : que le dernier à partir n'oublie pas d'éteindre la lumière à l'aéroport Ben Gourion ! Les gens avaient très peur. Nous faisions face à trois États dont au moins deux, la Syrie et l'Égypte, avaient été surarmés par l'URSS. Pour la première fois depuis 1948, les gens n'excluaient pas une disparition pure et simple du pays. 
 
A. M. - Cette crainte de voir le pays disparaître existe-t-elle encore aujourd'hui ?
 
H. B. - Non, au contraire. Aujourd'hui on estime qu'il y a des problèmes, mais qu'ils sont solubles. Pour ma part, je pense que, grâce aux accords que nous avons conclus avec plusieurs pays de la région, Israël n'est plus dans une situation où sa survie est en jeu. Il n'empêche que, à mon avis, notre pays n'a pas encore connu sa dernière grande guerre. En 1995, après les accords d'Oslo et la paix signée avec l'Égypte puis avec la Jordanie, j'avais fait le rêve de pouvoir rejoindre Paris par la route, dans ma voiture. J'imaginais, aussi, une ligne aérienne qui relierait l'aéroport Ben Gourion à Pékin : nos avions passeraient directement au-dessus de l'Arabie saoudite et du Pakistan. Je croyais que ce rêve était à portée de main. À présent, je dois admettre qu'il a été remis à plus tard, peut-être à une cinquantaine d'années. Peut-être ne verrai-je pas ce rêve se réaliser de mon vivant... À court terme, je pense que nous allons vivre une guerre importante, armée contre armée. Probablement, dans les cinq ans. 
 
A. M. - Pourtant, après la guerre de 1967, vous espériez en avoir fini avec les conflits dans la région...
 
H. B. - En effet. J'avais alors vingt-trois ans et je croyais fermement qu'il n'y aurait plus de guerre au Proche-Orient. Après le conflit, la plupart de mes compagnons sont rentrés chez eux. N'oubliez pas que, ici, le concept de l'armée repose sur l'idée d'une force de réservistes. En attendant le déclenchement des hostilités, les soldats qui iront se battre sont chez eux, à la maison ou à leur travail. Cette situation a plusieurs conséquences lorsqu'une guerre est déclarée : il faut qu'elle soit très courte, pour ne pas détruire toute l'économie nationale, puisque les forces vives du pays sont alors sous les drapeaux ; et, si possible, il faut que la guerre se déroule de l'autre côté de la frontière. Mener la guerre le plus vite possible et du côté de l'ennemi : ce concept est encore valable aujourd'hui. À cause de la petite taille du pays, nous ne pouvons pas nous permettre de faire la guerre sur notre sol, ni de perdre le moindre pouce de territoire. Israël n'est pas la Russie ! 
En 1973, l'erreur des pays arabes fut d'attaquer le jour de Kippour. Tout simplement parce que, à Kippour, tout le monde est à la maison - à l'inverse de Pessah, quand la moitié d'Israël part en vacances à l'étranger. À Yom Kippour, il est facile de lever rapidement une armée, et les réservistes sont facilement joignables. David Ben Gourion avait décidé que la meilleure manière de protéger le pays consistait à laisser un nombre suffisant de professionnels sous les drapeaux pour garder les frontières - tout en maintenant l'ennemi à distance en cas d'attaque-surprise, notamment grâce à l'aviation. Le temps de permettre à tous les appelés de rejoindre leurs unités est estimé à quarante-huit heures. Ce concept a très bien fonctionné en 1973 : l'aviation a tenu les ennemis à distance pendant deux jours, jusqu'à ce que les réservistes soient sous les drapeaux.
 
A. M. - Comment vous prépariez-vous aux conflits avec les États arabes ?
 
H. B. - Tout notre apprentissage de pilotes, avant la guerre de 1967, consistait à nous préparer à attaquer l'aviation ennemie de l'autre côté de la frontière - si besoin était. Grâce à nos services secrets, chaque escadron savait exactement vers quel aéroport il devait voler, que ce soit en Syrie, en Égypte, en Jordanie ou en Irak. On avait appris les plans de vol par coeur, on s'y exerçait jour et nuit. En 1967, notre armée ne comptait que 213 pilotes. Nous nous connaissions tous très bien. Un jour, le chef d'état-major est venu nous voir. Il nous a demandé en combien de temps nous pensions pouvoir défaire les aviations ennemies. Nous lui avons répondu que, selon nous, c'était faisable en une demi-journée. L'estimation paraissait arrogante... mais c'est bel et bien le temps qu'il nous a fallu.
 
Le premier aéroport vers lequel j'ai volé se situait à 100 km au sud du Caire. C'était un aéroport tout neuf. Il y avait des Tupolev-16 - ce sont de gros bombardiers. Nous les avons détruits au sol. Notre plus grosse crainte était que ces avions viennent raser Tel-Aviv. 
A. M. - Vous dites que, à cette époque, Israël redoutait de voir des avions ennemis bombarder Tel-Aviv ; mais, aujourd'hui, le cauchemar de l'État hébreu serait de voir des missiles frapper Tel-Aviv...
 
H. B. - Absolument. Comme je vous l'ai dit, au premier jour de la guerre de 1967 nous avons détruit toute l'aviation syrienne et égyptienne. Il n'empêche que les aviateurs étaient toujours là... Peu de temps après, les Russes ont rapidement remis en état l'aviation de Damas. Mais au lendemain des conflits de 1967, de 1973 et, enfin, de 1982, les Syriens sont arrivés à la conclusion qu'ils ne pouvaient pas utiliser leurs avions contre Israël. Au début, ils avaient pensé que les premiers échecs de leur aviation étaient dus au hasard. Mais après cette série de défaites, ils ont pris une décision stratégique correcte : au lieu d'insister avec les avions, ils ont fabriqué des missiles...
 
A. M. - Quels sont les pays qui représentent le plus grand danger pour Israël aujourd'hui ?
 
H. B. - Selon moi, les Syriens restent le plus grand danger. Nous savons qu'ils possèdent plusieurs milliers de missiles qu'ils ont fabriqués eux-mêmes. Les dispositifs de lancement se trouvent dans les montagnes et dans le désert. La plupart de ces missiles sont armés de bombes pesant entre 500 et 1 000 kilos, et un nombre non négligeable d'entre eux sont armés de têtes chimiques. Avec cette technologie, les Syriens sont les seuls à pouvoir atteindre tout le territoire d'Israël. Par surcroît, le régime de Damas est également le plus solide dans la région. Mais ses dirigeants travaillent en silence ; ils ne vocifèrent pas comme le président iranien Mahmoud Ahmadinejad. 
C'est pourquoi je pense que, s'il y a une guerre entre l'armée israélienne et celle d'un autre pays, ce conflit nous opposera à la Syrie. À mon avis, nous n'en avons pas fini avec les guerres « armée contre armée » dans la région. Il est faux de penser qu'il n'y aura plus que des conflits semblables à ceux que nous avons vécus contre le Hezbollah au Liban en 2006 ou contre le Hamas à Gaza à la fin 2008/début 2009. C'est ce que je dis à mes amis de l'armée : il faut se préparer à une guerre armée contre armée dans les cinq prochaines années. Si un tel affrontement survient plus tard, ce sera toujours du temps de gagné pour la préparation militaire ; et s'il ne survient pas, eh bien, tant mieux ! Renforcer la sécurité, c'est comme contracter une assurance au cas où il arrive quelque malheur.
 
A. M. - Que se passera-t-il si un tel conflit éclate avec Damas ?
 
H. B. - Les Égyptiens se sentiront obligés de réagir, au nom de la solidarité arabe. Au minimum, ils rappelleront leur ambassadeur. S'il s'agit d'une guerre de deux jours, la réaction du Caire ne sera pas nécessairement très importante ; mais si elle dure plusieurs semaines, alors les autorités égyptiennes n'auront d'autre choix que de prendre des initiatives, pour leur propre survie. On peut imaginer qu'elles décident de faire entrer leurs troupes dans le Sinaï, ce qui est interdit aujourd'hui par nos accords. La situation au Proche-Orient s'en trouverait entièrement changée. 
Plus généralement, une grande inconnue pèse sur l'avenir des pays de la région - je fais référence à la Syrie, à l'Égypte, à l'Irak et à l'Iran. Qu'adviendra-t-il de l'Égypte si Hosni Moubarak est remplacé par un leader issu des Frères musulmans ? Que va-t-il se passer en Irak après le retrait des troupes américaines, d'ici à deux ans ? Deux scénarios sont envisageables : soit, sous l'effet de l'influence iranienne, l'Irak deviendra un grand pays chiite ; soit le pays risque d'exploser en trois parties. Dans les deux cas, les conséquences sur l'équilibre régional seront très importantes. N'oubliez pas que l'Irak est le seul pays de tout le Moyen-Orient à n'avoir jamais signé d'accord avec Israël. Nous avons signé des accords de cessez-le-feu ou des accords de paix avec tous les États qui nous ont fait la guerre, sauf avec l'Irak. L'Irak est donc le seul pays qui est toujours officiellement en état de guerre avec Israël.
Et qu'adviendra-t-il de l'Iran ? Téhéran parviendra-t-il à obtenir la bombe atomique ? Je ne pense pas que l'Iran va entrer en guerre avec nous ; mais l'attitude des mollahs sera très différente s'ils obtiennent la bombe. Quant aux Syriens, ils ne cessent de répéter : « Nous voulons récupérer le Golan, jusqu'au dernier grain de sable, nous n'abandonnerons pas cet objectif. » S'ils n'y parviennent pas, ils pourraient bien décider d'entrer en guerre afin d'obtenir satisfaction... 
 
A. M. - Pourtant, le Golan n'a pas été un casus belli pour les Syriens ces dernières années...
 
H. B. - Certes, mais nous ne pouvons pas savoir ce qui va se passer ! Nous écoutons ce qu'ils disent, nous connaissons leurs capacités militaires, mais nous ne pouvons pas savoir ce qu'ils ont en tête. L'erreur que nous avons commise en 1973 vient justement de cela. Nous avions bien vu qu'ils faisaient des préparatifs militaires, mais nous avons pensé qu'il ne s'agissait que d'exercices. Or ils sont effectivement entrés en guerre. Contrairement à ce que beaucoup ont écrit, il n'y a eu aucune surprise en 1973 ; il y a seulement eu une erreur de jugement de notre part. De même, en 1982, Hafez el-Assad avait prévenu que si nous entrions au Liban pour nous débarrasser des Palestiniens qui nous attaquaient sans arrêt depuis le « Fatahland » (au sud du Liban), il remplirait la vallée de la Bekaa des carcasses de nos avions. Il n'a pas réussi à nous défaire, mais nos forces ont dû livrer une guerre très dure aux forces syriennes...
Là encore, nous avions fait une erreur en voulant placer à la tête du Liban Bachir Gemayel. Menahem Begin, alors premier ministre, n'a pas pris en compte l'élément syrien. Il n'a pas vu que les Syriens n'accepteraient jamais qu'on arrache le Liban à leur influence. Après avoir signé la paix avec l'Égypte, Begin pensait que le Liban serait le pays arabe suivant sur la liste. Il s'est trompé, parce qu'il n'y avait plus personne à Beyrouth avec qui signer la paix. On ne peut pas prendre un raccourci dans l'Histoire. L'Histoire est un processus long...
 
A. M. - Selon vous, pourquoi les Syriens n'ont-ils pas bougé lors de la dernière guerre qu'Israël a livrée au Hamas, à Gaza ?
 
H. B. - Parce que, pour eux aussi, le Hamas représente un problème ! Il en va de même avec le Hezbollah. La Syrie adopte une attitude ambiguë face au Parti de Dieu. D'un côté, les Syriens ferment les yeux en laissant passer l'aide que l'Iran apporte au Hezbollah ; mais, dans le même temps, le pouvoir alaouite en Syrie n'est pas un pouvoir religieux, et le Hezbollah comme le Hamas gênent considérablement ce régime. Le Hamas, le Hezbollah et les Frères musulmans sont des mouvements que redoutent aussi bien les Syriens que les Égyptiens ou l'Arabie saoudite.
L'hiver dernier, l'Égypte non plus n'a pas bougé. Pourquoi ? Parce que nous avons signé un accord de paix avec elle en mars 1979. Ces accords que nous avons passés avec l'Égypte et la Jordanie (en octobre 1994) représentent une vraie amélioration de notre position par rapport à la situation qui prévalait il y a une trentaine d'années. Les choses s'améliorent, mais lentement. Nous devons nous armer de patience.
Entre la Syrie et nous, la tension est vive. La situation peut évoluer dans deux sens opposés. Il se peut qu'il y ait une guerre si le pouvoir de Damas en décide ainsi ; mais si on arrive à conclure un accord de paix, je mets ma main au feu que les Syriens le respecteront.
Il faut souligner que, depuis 1967, la Syrie n'a pas commis un seul acte de terrorisme sur notre territoire. Lorsqu'on conclut un accord avec la Syrie, ne serait-ce qu'un accord de cessez-le-feu, cet accord tient, on peut leur faire confiance là-dessus ! Ce n'est pas toujours le cas de nos autres voisins. J'ai l'impression que la parole donnée par les dirigeants syriens est beaucoup plus solide. Ce sont des gens très durs en dehors comme à l'intérieur, mais ils s'en tiennent aux décisions prises. 
Évidemment, si le pouvoir à Damas change, s'il est détenu par d'autres acteurs, alors on ne peut plus rien prévoir ; c'est, d'ailleurs, l'une des craintes d'Israël. Nous sommes très heureux du fait que l'Égypte soit dirigée par Hosni Moubarak, que la Jordanie soit conduite par le roi Abdallah II et que Bachar el-Assad se trouve aux manettes en Syrie : ces hommes tiennent leurs pays respectifs. D'une main de fer, c'est vrai ; mais ils les tiennent. Le risque, c'est que les éléments de leurs sociétés qui sont mécontents de leur façon de diriger finissent par les renverser.  
 
A. M. - Comment percevez-vous la menace que le Hezbollah fait planer sur Israël ?
 
H. B. - Le Hezbollah ne peut rien faire à lui seul. Ce n'est pas une grosse organisation : elle compte moins de 15 000 personnes. Ce sont des terroristes qui reçoivent de l'argent pour faire ce qu'ils font. Le terrorisme est, en réalité, leur job ! Un jour, un Libanais proche du pouvoir m'a dit : « Vous croyez que c'est le fanatisme religieux qui fait exister le Hezbollah ? Détrompez-vous, ce qui le fait exister, c'est l'argent. Si quelqu'un payait ses militants plus cher pour qu'ils se baladent en mini-jupes, alors ils mettraient des mini-jupes ! » C'est peut-être exagéré mais, dans les grandes lignes, je suis d'accord avec cette opinion. Un commandant du Hezbollah reçoit une somme non négligeable pour se battre. Cet argent lui permet de faire vivre sa famille. L'argent qu'il reçoit est le moteur qui fait fonctionner le Hezbollah. Ce qui n'est pas forcément le cas pour les militants palestiniens.
 
A. M. - La plupart des observateurs estiment que les actes de terrorisme, la guerre de basse intensité et la guerre asymétrique ont pris le pas sur les guerres mettant aux prises des armées entières. Qu'est-ce qui vous fait penser le contraire ?
 
H. B. - Je veux d'abord vous rappeler que le terrorisme n'est pas un phénomène récent. Entre 1948 et 1982, il y a eu plusieurs guerres entre l'armée israélienne et d'autres armées. Mais, parallèlement, il y avait aussi de nombreux actes de terrorisme. Entre 1951 et 1956, il y a eu un millier de morts dus à des actes de terrorisme, principalement des civils. Et, à l'époque, nous n'occupions pas les territoires qu'on nous reproche d'occuper aujourd'hui ! Les guerres de basse intensité ne sont pas une nouveauté non plus : la « guerre d'usure » que nous ont livrée l'Égypte et l'OLP pendant mille jours (entre août 1968 et 1971) était précisément une guerre de basse intensité, émaillée d'innombrables incidents à la frontière. 
Entre 2000 et 2003, nous avons subi une vague de terrorisme très violente. Il ne se passait pas une semaine sans qu'explose un autobus ! Les restaurants étaient également ciblés. Personne ne se sentait en sécurité. L'impression qui dominait était qu'il n'était pas possible d'arrêter ce fléau : si un individu est prêt à donner sa vie pour commettre un attentat, comment l'en empêcher ? Et pourtant, grâce à de meilleurs services de renseignement, à de meilleures informations venant du terrain, et grâce à la barrière de sécurité, nous avons réussi à enrayer ce phénomène. À l'époque, l'un des dirigeants palestiniens avait eu cette phrase : « Nous vous vaincrons parce que nous aimons la mort plus que vous n'aimez la vie. » Je pense qu'il faut écouter ce que disent les leaders arabes. Je me souviens que, en son temps, Sadate avait déclaré : « Je suis prêt à sacrifier un million de soldats pour récupérer le Sinaï. » Il n'avait pas un million de soldats ; mais il était important de prêter attention à ce qu'il disait. De même, Saddam Hussein avait prévenu, avant la première guerre du Golfe : « Je vais raser Haïfa et Tel-Aviv. » Dans les faits, il ne pouvait pas raser Haïfa et Tel-Aviv ; mais il annonçait qu'il allait nous viser et c'est en effet ce qu'il a fait en envoyant des missiles sur nos villes. C'est pourquoi j'insiste sur le fait qu'il faut écouter attentivement ce que les dirigeants de cette région disent. Aujourd'hui, quand Mahmoud Ahmadinejad menace de faire disparaître Israël, il faut le prendre au sérieux. Même s'il ne parvient pas à ses fins, il peut nous rendre la vie très dure.
 
A. M. - Ce que vous dites, c'est que les choses n'ont pas changé, de Sadate qui voulait lancer un million de soldats pour récupérer le Sinaï à Ahmadinejad qui veut détruire Israël ?
 
H. B. - Pour le moment, rien n'a changé. Si l'on écoute les Arabes - et, plus largement, le monde musulman -, on s'aperçoit qu'ils continuent de penser qu'Israël est un événement temporaire. Ils pensent que même si cela doit prendre 200 ans, nous allons finir par disparaître. Soixante années seulement ont passé depuis la création d'Israël - ce n'est rien, ils ont le temps d'attendre ! C'est une vision basée sur le temps, une vision graduelle : chaque fois que nous cédons un territoire - le Golan, Gaza, la Judée-Samarie - les Arabes sont renforcés dans la certitude qu'ils finiront par obtenir toute notre terre. J'ai entendu Arafat le dire ; mais il n'était pas le seul dirigeant à penser que l'intégralité du territoire d'Israël revient aux Palestiniens. Ces hommes se souviennent d'avoir habité à Jaffa ou à Haïfa, ils se souviennent exactement où leurs familles vivaient... Ces gens-là ne seront plus de ce monde d'ici un certain temps, ce qui offre l'espoir d'un règlement de la question. Mais tout le processus de paix reste extrêmement instable. 
J'aimerais souligner un point important. Nous ne savons pas exactement ce que les Palestiniens veulent. Chaque fois qu'ils étaient sur le point d'obtenir un territoire et un État, ils ont déclenché une nouvelle guerre. C'est ce qui s'est produit en 1937 avec la Commission Peel (1), qui avait partagé le territoire et ne nous avait laissé que des miettes. Nous avions accepté ce petit bout de terre, mais les Arabes nous ont fait la guerre. C'est ce qui s'est produit en 1947, lorsque l'ONU a décidé de créer deux États. C'est ce qui s'est produit avec les accords d'Oslo, puis avec le retrait de Gaza. Dès qu'on avait l'impression d'être près du but, une nouvelle guerre ou, du moins, une nouvelle vague de violence, démarrait !
 
A. M. - Insinuez-vous que les Palestiniens ne veulent pas la paix ?
 
H. B. - Une partie des Palestiniens - mais pas la majorité - ne veulent pas résoudre la situation et n'acceptent jamais ce que nous mettons sur la table. Yasser Arafat en était un parfait exemple. Ismaël Haniyeh (2) en est un autre. Souvent, il s'agit de dirigeants qui sont venus de l'extérieur : j'entends par là qu'ils ont longtemps vécu en exil à l'étranger avant de rentrer après la signature des Accords d'Oslo. C'est, par exemple, le cas de Yasser Arafat, qui avait passé de longues années au Liban puis en Tunisie. Avec des gens comme Hanan Ashrawi ou Sari Nusseibeh (3), les choses avaient avancé. Mais les autres leaders n'ont jamais révélé toutes leurs cartes. Le symbole le plus fort, c'est qu'Arafat n'a jamais retiré son uniforme militaire.
Vous connaissez la fameuse phrase prononcée par des dirigeants arabes qui ont dit vouloir « rejeter tous les Juifs à la mer » ? En s'y référant lors de la Conférence de Madrid, en 1991, l'ancien premier ministre Itzhak Shamir avait fait remarquer : « Il y a ici un problème : les choses n'ont pas changé. Les Arabes sont toujours les mêmes Arabes et la mer est toujours la même mer... » Et il est vrai que les choses n'ont pas changé profondément. Nous, nous avons accepté de revenir plus ou moins aux frontières de 1967 ; et eux ne le veulent pas. 
 
A. M. - À votre avis, la mort d'Itzhak Rabin a-t-elle signifié la fin du processus de paix avec les Palestiniens?
 
H. B. - Ce qui a tué le processus de paix, c'est l'action de Yasser Arafat. En arrivant ici en 1994 après avoir signé les Accords d'Oslo, Arafat a chamboulé la dynamique des dirigeants palestiniens qui se trouvaient déjà sur place et qui étaient, eux, proches des gens. 
Si je devais désigner un coupable de la situation des Palestiniens, je pointerais du doigt Arafat. J'admets qu'il a été un dirigeant important. Il a, en quelque sorte, créé le peuple palestinien ; il lui a donné un drapeau, un hymne, une reconnaissance internationale. Il a été invité dans le monde entier, il a reçu le prix Nobel... mais à quelle paix est-il parvenu ? S'il y a bien un homme à qui on devrait retirer le prix Nobel, c'est lui. Chacun connaît la photo où il pose aux côtés d'Itzhak Rabin et de Shimon Pérès lorsque tous trois ont obtenu le prix Nobel de la paix. C'est une photo très triste. Itzhak Rabin et Shimon Pérès, eux, étaient vraiment des hommes de paix. Itzhak Rabin a été assassiné parce qu'il a voulu faire la paix. Cet événement est d'ailleurs une tache très sombre de l'histoire d'Israël. Yigal Amir, l'assassin d'Itzhak Rabin, n'est qu'un petit homme, a priori pas du tout menaçant. Le jour où il a assassiné le premier ministre, il a sagement patienté durant toute la manifestation, il a écouté le discours de Rabin ; puis il a attendu le moment où il a pu s'approcher de sa cible. Il a laissé passer devant lui Shimon Pérès, parce qu'il en voulait avant tout à Rabin en personne. Aujourd'hui encore, depuis sa prison, il explique qu'il ne regrette pas son geste et qu'il n'éprouve aucun remords...
 
A. M. - Yigal Amir n'est-il pas représentatif d'une partie de la population israélienne - ces personnes qui, en fin de compte, ne veulent pas aboutir à un accord parce qu'elles refusent catégoriquement de renoncer à la Cisjordanie ?
 
H. B. - Oui, bien sûr. Mais nous sommes une démocratie. Il y a un pouvoir politique qui peut prendre des décisions, même si des gens y sont opposés - comme ce fut le cas quand nous nous sommes retirés du Sinaï, de Gaza et peut-être, demain, du Golan.
 
A. M. - Le nouveau premier ministre, Benjamin Netanyahou, peut-il faire la paix avec les Palestiniens et avec les pays de la région ?
 
H. B. - J'en suis persuadé. À l'époque de son premier mandat, il avait été impliqué dans les discussions avec la Syrie. Aujourd'hui, il dit qu'il ne veut pas abandonner tel ou tel territoire... mais nous savons qu'il a d'ores et déjà renoncé à certaines idées.
 
A. M. - Serait-il prêt à accepter un État palestinien ?
 
H. B. - Je pense que oui. Comme l'avait dit Ariel Sharon, « il y a des choses que l'on voit d'ici et que l'on ne voit pas de là-bas » : il évoquait sa place au pouvoir. Moi-même, avant de devenir commandant en chef des forces aériennes, j'avais longtemps servi dans l'aviation et j'avais, en particulier, occupé le poste de commandant adjoint des forces aériennes. Mais au moment où je suis passé au commandement suprême, j'ai perçu les choses différemment, à cause des responsabilités qui m'incombaient. J'étais soudain responsable de la sécurité d'Israël ! Quand vous êtes à la tête du pays, vous devenez une autre personne. La fonction confère des devoirs, la fonction oblige. Anouar el-Sadate en est un excellent exemple. Comment a-t-il pu venir jusqu'ici, venir jusqu'à Jérusalem et parler devant la Knesset ? Qui l'a envoyé ? Personne. Lui seul avait décidé de venir jusqu'ici.
 
A. M. - Si vous deviez former votre gouvernement idéal en Israël, qui y placeriez-vous ?
 
H. B. - En vérité, je l'ignore. Et cette incertitude, une bonne partie de mes concitoyens l'éprouvent aussi, comme l'ont montré les dernières élections législatives. Les gens étaient déçus des grands partis, ils ne savaient pas pour qui voter. De nombreux électeurs ont donc choisi des petits partis qui n'avaient aucun sens. Les gens avaient été déçus des résultats de la guerre à Gaza et, surtout, des conséquences du retrait de la bande de Gaza décidé par Ariel Sharon en 2005. Ce retrait avait fait naître un espoir : par un acte aussi spectaculaire, pensaient les optimistes, on allait changer radicalement la situation ! Mais ça n'a pas été le cas. Ehud Olmert, qui a succédé à Ariel Sharon après l'attaque cérébrale de celui-ci, a mené le retrait de Gaza jusqu'au bout. Olmert croyait alors que la prochaine étape du processus serait le retrait de Judée-Samarie. Mais son projet a échoué. Peu après le retrait de Gaza, les tirs contre Israël depuis ce territoire se sont multipliés. Ce déchaînement de violence a été une véritable gifle pour beaucoup de dirigeants, y compris pour l'actuel président Shimon Pérès. D'ailleurs, Pérès dit aujourd'hui qu'il regrette d'avoir soutenu le retrait de Gaza. Puis, en 2006, il y a eu la guerre au Liban. Nos citoyens ont été déboussolés et ils se sont massivement dirigés vers des petits partis. 37 partis se sont présentés aux élections. Les deux tiers d'entre eux n'ont pas obtenu de mandats. C'est absurde. Les questions relatives à la sécurité ont dominé toute la campagne électorale. Personne n'a mentionné la situation économique. On n'a parlé que de la guerre à Gaza et de l'Iran.
 
A. M. - Quelle est la solution pour faire cesser les tirs depuis Gaza ?
 
H. B. - Il faut savoir que le Hamas ne cherche pas à signer un cessez-le-feu mais seulement à conclure une trêve, une taadiyeh. Connaissez-vous la définition de la taadiyeh ? Il s'agit d'un cessez-le-feu qui permet de préparer la guerre suivante. Pour le moment, il est très difficile de conclure un accord puisque les deux parties palestiniennes se sont scindées en deux - Fatah d'un côté, Hamas de l'autre - et n'arrivent pas à s'entendre. Certains pensent que, en fin de compte, les Palestiniens de Cisjordanie retourneront sous autorité jordanienne et ceux de Gaza sous autorité égyptienne, que ces territoires seront « avalés » par, respectivement, la Jordanie et l'Égypte. 
 
A. M. - Que dites-vous du comportement des soldats israéliens à Gaza ?
 
H. B. - Il y a sans doute eu des erreurs. Je n'exclus pas que des soldats aient pu croire qu'une maison était vide et tirer dessus, alors qu'il y avait encore des civils à l'intérieur. On nous a notamment reproché d'avoir détruit quatre mosquées ; mais ces lieux de culte ont été visés parce qu'il y avait des armes à l'intérieur. Nos soldats peuvent commettre des erreurs. Mais c'est très rare et, quand ces erreurs sont établies, elles sont très sévèrement jugées. Il n'y a aucune tolérance pour des actions de ce genre. L'examen de ces cas est conduit de manière très stricte. D'ailleurs, nous nous montrons plus sensibles à ces questions qu'auparavant. Et n'oubliez pas qu'il existe des organisations côté israélien, comme Machsom Watch, qui viennent même prendre des photos de ce qui se passe aux points de contrôle en Cisjordanie pour vérifier le comportement des soldats !
 
A. M. - Selon vous, quel leader palestinien pourrait devenir un dirigeant respecté des deux parties ? On évoque le nom de Marwan Barghouti (4)...
 
H. B. - Ce qui est sûr, c'est que Barghouti est un homme sérieux et que les Palestiniens lui font confiance. En tout cas, il bénéficie de plus de soutien dans la population palestinienne que Mahmoud Abbas. Apparemment, le Hamas ne lui serait pas opposé. De toute manière, si les gens du Hamas sont contre lui, ils le tueront rapidement !
Il est important pour moi de conclure cet entretien sur une note positive... Environ tous les dix ans, une guerre importante se produit ici. Le reste du temps, nous connaissons généralement une série de conflits moins graves. Cependant, je vois de nombreux signes indiquant qu'il est possible de faire la paix avec les pays voisins. Les seules personnes avec lesquelles nous allons rester en conflit, ce sont ceux des Palestiniens qui refusent la paix. Ils seront alors isolés, sans soutien économique ou militaire. En un mot : rien ne viendra facilement ici ; mais je crois dans les processus qui façonnent l'Histoire.
Notes :
(1) Dirigée par Lord William Peel, cette commission d'enquête britannique créée en 1936 doit réévaluer le mandat sur la Palestine. Elle propose la création d'un État arabe sur les deux tiers du territoire de la Palestine mandataire et d'un État juif sur le tiers restant. Une région autour de Jérusalem avec un couloir menant à la mer resterait sous autorité britannique. Les Arabes ont refusé ce premier plan de partage alors que les responsables du mouvement sioniste l'ont accepté.  
(2) Membre du Hamas, il devient premier ministre de l'Autorité palestinienne en février 2006 après la victoire de son parti aux législatives. En juin 2007, le Hamas prend le pouvoir dans la bande de Gaza en usant de la violence. Le président palestinien Mahmoud Abbas limoge alors Ismaël Haniyeh. Il demeure de fait au pouvoir à Gaza.
(3) Palestinienne chrétienne, Hanan Ashrawi a été la porte-parole de la délégation palestinienne à partir de 1991, au début du processus de paix. Elle est nommée ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche par Arafat en 1996, mais démissionne deux ans plus tard pour protester contre la corruption de la nouvelle Autorité palestinienne. 
Sari Nusseibeh : Universitaire palestinien, président de l'Université Al-Qods depuis 1995. Après avoir participé aux négociations de paix entre 1991 et 1993, il est membre du Conseil national palestinien. 
(4) Membre du Fatah, Marwan Barghouti fut d'abord l'un des chefs politiques de la première Intifada (1987-1991). Il se rallie à l'idée d'une paix avec Israël et est nommé au Conseil législatif de l'Autorité palestinienne en 1996. Chef de la branche armée du Fatah, les Tanzim-Fatah, Barghouti va encourager la création des Brigades des Martyrs d'Al-Aqsa, issues du Fatah, qui vont mener des attentats suicides en Israël lors de la deuxième Intifada à partir de 2000. Incarcéré par les Israéliens en 2002 et condamné à la prison à vie, sa popularité persistante parmi la population palestinienne le désigne comme un successeur possible du président Mahmoud Abbas. Son nom fait partie de la liste des prisonniers palestiniens qu'Israël accepterait de libérer en échange du soldat israélien Gilad Shalit enlevé par le Hamas.