Politique Internationale - La Revue n°123 - PRINTEMPS - 2009

sommaire du n° 123
UN DESASTRE PREVISIBLE
Entretien avec Niall FERGUSON
conduit par
Olivier Guez
Journaliste à La Tribune
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Olivier Guez - Professeur Ferguson, en quoi la crise actuelle est-elle différente de celles qui l'ont précédée ?
 
Niall Ferguson - Cette crise est différente des autres dans la mesure où l'excès de dettes dont elle résulte n'a pas la même origine. Dans le passé, il s'agissait d'excès de dettes publiques. Aujourd'hui, nous sommes en présence d'une crise de la dette privée, notamment des ménages et des banques. Cela signifie que les politiques économiques de relance - baisse des taux d'intérêt, augmentation du déficit via une augmentation des dépenses publiques - que les gouvernements ont l'habitude d'adopter pour juguler des crises de grande ampleur ne marcheront pas nécessairement cette fois-ci. Une très large proportion de ménages et d'institutions financières est insolvable. Leur passif est supérieur à leur actif, leurs dettes supérieures à leurs avoirs ! Il ne sera pas possible de s'en sortir en réduisant les impôts, par exemple...
 
O. G. - Est-ce parce qu'elle a pris naissance aux États-Unis qu'elle s'est aussi vite étendue à l'ensemble de la planète ?
 
N. F. - À la base, il est incontestable qu'il s'agit d'une crise du monde occidental. Mais les dominos tombent les uns après les autres : le Japon est désormais atteint ; c'est même là que la crise pourrait faire le plus de ravages. D'autant que l'archipel a déjà connu un phénomène similaire dans les années 1990 et qu'il a mis dix ans à s'en remettre. Les phases par lesquelles est passée l'économie japonaise donnent un aperçu de ce qui attend l'Occident au cours des prochaines années. Tout a commencé par une crise de la dette que marquait une forte spéculation immobilière. Les entreprises n'avaient plus comme unique objectif que de rembourser leurs dettes, bien souvent au détriment de leur rentabilité. Puis les emprunts et les investissements se sont figés malgré l'abondance de l'épargne, entraînant toute l'économie dans une spirale déflationniste.
 
O. G. - Certains commentateurs comparent la crise actuelle à celle des années 1930. Partagez-vous cette opinion ?
 
N. F. - Il est vrai qu'il existe des points communs : dans les deux cas, la crise a été déclenchée par l'explosion d'une gigantesque bulle spéculative. Et, dans les deux cas, le ratio dettes (publiques et privées)/PIB dépasse les 350 %. Mais les ressemblances s'arrêtent là, ne serait-ce que parce que les politiques monétaire, fiscale et commerciale sont aujourd'hui totalement à l'opposé de ce qu'elles étaient au début des années 1930. Les mesures prises à l'époque par les gouvernements ont contribué à accentuer la crise : le resserrement de la politique monétaire a entraîné la disparition de dizaines de milliers de banques ; les déficits sont demeurés de faible ampleur ; et de nombreux pays ont adopté des mesures protectionnistes qui n'ont fait qu'aggraver la récession. Par ailleurs, le monde vivait alors sous un régime de changes fixes, fondés sur l'étalon-or. Or, en 2009, les conditions sont très différentes. C'est pourquoi il est probable qu'aux États-Unis le choc ne sera pas aussi violent que lors de la Grande Dépression : le taux de chômage n'atteindra pas 25 % ; les revenus des ménages ne déclineront pas autant ; les prix ne baisseront pas de 8 % ; et la production ne chutera pas d'un tiers comme au plus fort de la crise des années 1930. 
La crise que nous traversons n'est cependant pas une récession classique comme le monde occidental en a connu quelques-unes depuis la fin de la guerre. Je la baptiserai plutôt de « grande répression » : nous sommes en train de « réprimer » une crise financière gravissime par tous les moyens possibles. À défaut de trouver des remèdes efficaces, nous essayons de colmater les brèches et de résister du mieux que nous pouvons. Des sommes considérables sont injectées dans le système financier, mais le problème de l'endettement excessif reste entier. 
 
O. G. - Les pouvoirs publics pourront-ils aller plus loin et consacrer des moyens encore plus importants à la « grande répression » ?
 
N. F. - Nous sommes prisonniers de l'« économiste défunt ». Je m'explique : John Maynard Keynes, le père de cette expression, estimait que les dirigeants économiques et, plus encore, leurs exécutants qui se croyaient exempts de toute influence intellectuelle étaient en réalité esclaves des « économistes défunts ». Ils faisaient machinalement ce qu'ils avaient toujours fait, ce qu'on leur avait appris. Eh bien, aujourd'hui, l'économiste défunt, c'est Keynes lui-même ! Il a sauvé le monde par le passé ; il nous sauvera à nouveau du terrible marasme financier : telle est la croyance qui prévaut chez les économistes et les décideurs politiques. De fait, on revisite les formules et la théorie keynésiennes : une dette publique de plus en plus forte pour financer le « bailout » - le renflouement - et des mesures de relance. Mais je doute de l'efficacité de telles recettes.
 
O. G. - Vous ne considérez pas Keynes comme le superman de la crise actuelle ? Vous êtes à rebours de la plupart des économistes !
 
N. F. - Il faut dire que la crédibilité des économistes a été rudement mise à mal ! Ils ont totalement échoué ; ils se sont montrés incapables de prévoir la crise. Leur faute est peut-être plus lourde encore que celle des banquiers. Ils font à présent machine arrière et se raccrochent à Keynes. Mais j'ai bien peur que Keynes ne puisse pas grand-chose pour nous. Comment voulez-vous résoudre un problème d'endettement excessif par de nouvelles dettes ? C'est pourtant ce que font les Américains. Une bonne politique consisterait plutôt à réduire la dette en restructurant les institutions insolvables et les entreprises en situation de banqueroute. Mais, au lieu de cela, nous continuons d'emprunter toujours plus d'argent sur le dos des générations futures pour essayer de maintenir à flot des institutions qui ont failli. La mise en oeuvre des théories keynésiennes - notamment le creusement du déficit public - va surtout renforcer la volatilité du marché des bons du Trésor et du marché des changes. 
 
O. G. - Vous et quelques autres - je pense en particulier à Nouriel Rubini de l'université de New York - aviez pourtant mis en garde contre un risque de catastrophe. Pourquoi n'avez-vous pas été écoutés ? Pourquoi les professionnels de la finance donnent-ils le sentiment d'être totalement pris au dépourvu ?
 
N. F. - Les économistes connaissaient, bien sûr, le niveau d'endettement aux États-Unis. Ceux qui s'en inquiétaient - une minorité - estimaient que ce déficit provoquerait une crise du dollar, c'est-à-dire une crise classique de la balance des paiements. Ils n'ont pas suffisamment prêté attention aux déséquilibres internes de l'économie américaine. Le problème principal, ce n'était pas seulement les banques, mais aussi le marché bancaire parallèle - le « shadow banking system » -, à savoir les institutions financières non bancaires émettrices de crédits et de produits dérivés, comme les sociétés d'investissement, les rehausseurs de crédit (monolines) ou les hedge funds : leur statut leur a permis d'échapper aux régulations du système bancaire et, notamment, au ratio obligatoire de réserves. Très peu d'experts se sont penchés sur ce déséquilibre fondamental. 
 
O. G. - Et les professionnels du secteur, les banquiers, les gérants de fonds, pourquoi n'ont-ils pas tiré la sonnette d'alarme ?
 
N. F. - Vous savez, quand vous encaissez plusieurs années d'affilée des bonus considérables de dizaines de millions de dollars, vous cessez de vous poser des questions et vous vous contentez de toucher votre chèque ! Les financiers de Wall Street et de la City de Londres se sont vus comme des magiciens, de véritables génies des temps modernes. Ils ont vraiment cru qu'ils étaient invincibles. Ils avaient perdu pied avec la réalité : il y a peu encore, des gérants de hedge funds américains me confiaient qu'il n'y aurait plus jamais de récession aux États-Unis ! Ceux qui ont le plus profité du système sont ceux qui se sont laissé le plus aveugler. Ils ont tout simplement arrêté de croire que les lois de la finance et de l'économie s'appliquaient à eux, persuadés qu'ils étaient arrivés à la fin de l'histoire financière ! Mais, dès 2006, j'ai régulièrement mis en garde contre les risques liés aux produits dérivés, à la volatilité du système financier dans son ensemble, à ses déséquilibres de plus en plus préoccupants, à la fragilité de la flambée des cours. En vain.
 
O. G. - Vous exprimiez-vous en tant qu'historien ?
 
N. F. - Absolument. Nous avons déjà connu une première mondialisation à la fin du XIXe siècle, à la faveur de laquelle les actifs ont considérablement augmenté ; et nous avons déjà connu des périodes de grandes innovations financières. Elles se sont toujours soldées par des faillites retentissantes à cause de la tendance intrinsèque des marchés à dépasser leurs limites ! Je travaille beaucoup par analogie. La crise actuelle me rappelle, dans une certaine mesure, la crise de liquidités de 1914. Il ne faut pas grand-chose pour faire disparaître la liquidité des marchés : on prend souvent à tort une forte liquidité pour un faible risque. Or le risque est toujours là ; il n'a pas disparu, au contraire. Simplement, il est masqué par les liquidités, qu'il s'agisse comme aujourd'hui de l'épargne asiatique ou des pétrodollars. Tout peut s'écrouler très vite. Et, dans ce cas, les institutions fortement endettées - la plupart des ménages américains et des banques occidentales - courent un très grand danger. Je ne suis pas le seul à m'être inquiété. Rubini, par exemple, avait prévu le désastre actuel depuis des années parce que, selon lui, l'économie américaine était comparable à celle de nombreux pays latino-américains. D'autres analystes se méfiaient des modèles modernes de management des risques quantitatifs. Chacun se fondait sur une méthode d'analyse différente, mais leurs conclusions convergeaient. Il est vrai que nous n'étions qu'une minorité à penser de la sorte. Les économistes, dans leur immense majorité, étaient intoxiqués par leur propre modélisation. Quant aux banquiers et aux financiers, ils étaient bercés par la perspective de leurs bonus de fin d'année : ils se croyaient les nouveaux maîtres du monde.
 
O. G. - Parlons justement de ces primes dont certaines ont encore été distribuées à la fin de l'année 2008. Comment rééquilibrer le système ? Doit-on l'encadrer, limiter le montant des bonus comme l'ont décidé certains États, dont la France, pour les managers des banques secourues ces derniers mois par les pouvoirs publics ?
 
N. F. - C'est fait, la régulation est en cours ! L'intervention de l'État n'est pas utile. La crise fait le ménage d'elle-même. Chacun sait bien que des banques ont encore versé à certains de leurs employés des bonus à la fin de l'année passée. Il ne faut cependant pas confondre les symptômes et les conséquences de la crise. C'est un fait qu'il faut repenser le mode de rémunération des financiers. Mais ce serait une erreur de confier cette refonte au législateur et à l'administration : l'État n'a pas à fixer le salaire d'un trader, sauf si la société est sous son contrôle direct. En revanche, il faut espérer qu'une nouvelle génération de banques et d'institutions financières verra prochainement le jour. Les grandes crises ont toujours eu cette vertu : elles font naître des occasions, que certains savent saisir. Des dinosaures comme City Group ou Bank of America ne doivent leur survie qu'à l'intervention de l'État. Il ne faudrait pas que ce soutien de la puissance publique confère aux banques moribondes un avantage déloyal par rapport aux autres et empêche de jeunes concurrentes de prendre la relève. Il faut, au contraire, aider ces nouvelles entreprises car elles n'auront pas les moyens d'offrir à leurs employés et à leurs managers des rémunérations aussi élevées que leurs aînées. Il faudra sans doute cinq à dix ans pour « purger » le secteur. 
 
O. G. - À quoi tient la complexité de cette crise ?
 
N. F. - Essentiellement à la difficulté de restructurer des dettes privées. Lorsque l'Argentine fait défaut sur sa dette, le gouvernement de Buenos Aires négocie avec ses créditeurs qui, on le sait, sont au nombre de 10, voire de 20 au maximum. Mais, si 8 millions de ménages américains font défaut sur leur dette, si 300 banques américaines sont en situation de banqueroute, c'est infiniment plus compliqué : chacune de ces banques, chacun de ces ménages a probablement des actifs, toute une quantité de titres et je ne sais combien de contreparties ! Nous entrons dans une décennie perdue pour le monde de la finance. L'âge d'or des golden boys est bel et bien terminé. Et c'est une bonne chose : les meilleurs étudiants vont enfin cesser de tous se ruer sur les métiers de la finance. Peut-être vont-ils se reconvertir dans les sciences sociales !
 
O. G. - Revenons à ce qui semble l'origine fondamentale de cette crise : la frénésie de consommation et le surendettement des ménages américains. Une nouvelle façon de vivre peut-elle émerger de cette catastrophe ?
 
N. F. - Le taux d'épargne des Américains a déjà augmenté, mais il est encore très loin de celui des Asiatiques ! Psychologiquement, la crise commence à produire ses effets. Mais cela prendra du temps : rappelons que le taux d'épargne des Américains au plus fort du boom était négatif. D'une manière générale, la tendance des derniers mois est plutôt encourageante. Va-t-elle se poursuivre longtemps ? Assiste-t-on à un véritable changement des mentalités et des comportements aux États-Unis ? Les Américains vont-ils faire preuve à l'avenir de plus de prudence ? Vont-ils revenir à l'éthique du travail et de l'épargne, à un certain puritanisme ? Je n'en sais rien, il est beaucoup trop tôt pour le dire. 
Après la Seconde Guerre mondiale, les Américains ont abandonné l'éthique du protestantisme chère à Max Weber pour un capitalisme basé sur l'« éthique de la consommation ». Depuis, cette dernière n'a jamais cessé d'augmenter, jusqu'à représenter 70 % du PIB ! Le problème, c'est que les salaires n'ont pas suivi, que les ménages ont peu à peu accumulé des montagnes de dettes pour s'acheter une maison et consommer toujours plus, et que des financiers se sont mis à vendre leurs dettes en créant des produits de toutes sortes. En fait, depuis le début du XXIe siècle, l'essentiel de la croissance américaine a été généré par l'industrie financière, par ces produits qu'elle croyait miraculeux et qui se sont révélés terriblement toxiques. Si vous ne tenez pas compte de l'effet de levier des refinancements des prêts immobiliers qui ont servi à soutenir la consommation, la croissance sous le double mandat de George Bush n'a été que de 1 %. Une chose est sûre : la partie est terminée. Quand vous ne pouvez plus rien acheter au centre commercial parce que votre carte de crédit est refusée ; quand vous ne pouvez plus retirer d'argent au distributeur, vous n'avez plus le choix : vous devez changer de comportement. 
 
O. G. - Est-ce la fin de l'American way of life, de la vie dans des pavillons de banlieues résidentielles, éloignées des centres urbains et des lieux de travail ?
 
N. F. - C'est l'un des points que je développe dans mon dernier livre (1) : les banlieues, les gros 4x4 garés devant les pelouses, le crédit à tout-va, tout cela va progressivement évoluer. Pas du jour au lendemain, bien sûr, mais ça va évoluer, tout simplement parce que les bases financières de ce modèle se sont effondrées. N'en tirez pas la conclusion que tous les Américains s'apprêtent à revenir dans les centres-villes et qu'ils se rendront à leur travail à bicyclette. Mais leur niveau de vie va baisser, ils prendront moins de vacances et ils partiront à la retraite plus tard. Ils seront obligés de s'adapter à une nouvelle donne économique et à de nouvelles contraintes.
 
O. G. - Comment jugez-vous les mesures prises jusqu'à présent par les gouvernements pour endiguer la crise ? Vous ne semblez pas apprécier outre mesure l'action de Hank Paulson, l'ancien secrétaire au Trésor de George Bush. Pour quelles raisons ?
 
N. F. - Paulson n'avait aucun plan, aucune stratégie globale. Il a pris des décisions au coup par coup sans mesurer l'immensité du problème : aide budgétaire à Fannie Mae et Freddie Mac (2) ; mais refus d'épauler Lehman qui a fait faillite dans la foulée ; puis soutien à l'assureur AIG, brusquement nationalisé... Cette valse hésitation n'a fait que renforcer les incertitudes sur les marchés. Pendant ces folles semaines de septembre et d'octobre 2008, l'un des points les plus préoccupants fut sans doute le manque de constance du Trésor américain. 
En revanche, l'attitude de la Fed a été positive : elle a maintenu un cap clair. Son président Bernanke a dit et constamment répété qu'il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour éviter la déflation : il a baissé les taux d'intérêt en laissant même entendre qu'ils pourraient tomber à zéro si nécessaire ; il a racheté les « mauvaises » créances détenues par les banques... Mais aucun schéma théorique n'était en mesure d'endiguer une telle crise. Une grande banque devait s'écrouler. Si ce n'avait pas été Lehman, cela aurait pu être Merrill... 
 
O. G. - Timothy Geithner, le secrétaire au Trésor de Barack Obama, fera-t-il mieux que Paulson ? 
 
N. F. - Ce n'est pas sûr. Le Trésor ne semble toujours pas s'être forgé une religion sur la conduite à tenir. Le revival de Keynes avait déjà commencé sous Paulson, même si personne dans l'administration Bush n'osait mettre un nom sur cette politique. Dès avant l'arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche, l'idée d'endiguer la crise en creusant les déficits s'était imposée : 7 800 milliards de dollars de garanties, de prêts et d'investissements avaient déjà été engagés ! Le changement d'administration n'a pas véritablement marqué de rupture dans le traitement de la crise. 
 
O. G. - Que préconisez-vous ?
 
N. F. - Les banques insolvables doivent être restructurées. Je préfère le terme de « restructuration » à celui de « nationalisation ». Le gouvernement devrait prendre le contrôle des banques en échange d'une recapitalisation substantielle, mais seulement après la consignation des pertes. Car il est essentiel que les actionnaires des banques acceptent l'idée qu'ils ont perdu de l'argent. Ceux qui ont commis des erreurs doivent être mis en face de leurs responsabilités. Ce n'est pas aux contribuables de régler l'addition. Quant aux créanciers, ils doivent accepter une baisse de la valeur de leurs bons de l'ordre de 20 % ou la transformation de leur créance en parts du capital : la pilule est amère, mais elle n'est rien en comparaison des pertes qu'ont enregistrées les actionnaires de Lehman après sa chute. C'est la première étape. 
Dans un second temps, il faut s'attaquer aux racines du mal, c'est-à-dire à l'endettement. Les prêts immobiliers doivent être renégociés, en baissant les taux d'intérêt et en allongeant la durée. Actuellement, 2,3 millions de foyers américains sont menacés de saisie. Ce chiffre pourrait atteindre 8 millions d'ici quelques mois en raison de la hausse des prêts à taux variables. Et, pendant ce temps, les prix de l'immobilier ne cessent de chuter. Très peu de ménages présentent les garanties suffisantes pour obtenir de leur banquier un refinancement à des taux abordables. C'est là que l'État doit intervenir. Une solution consisterait à utiliser Fannie Mae et Freddie Mac afin qu'ils offrent à tous les emprunteurs de nouvelles conditions, même à ceux qui ont emprunté à taux fixes. En permettant à une majorité de ménages américains de rééchelonner leur dette et de baisser le montant de leurs mensualités, on relancerait du même coup la consommation. Cette stimulation de la demande serait plus efficace qu'une baisse des impôts. Surtout, elle aurait le mérite de réduire la dette globale et non de l'augmenter, comme le font les mesures d'inspiration keynésienne. 
J'évoquais l'Argentine tout à l'heure. Quand l'Argentine s'est trouvée trop endettée, on a restructuré sa dette. Aujourd'hui, l'Argentine, c'est nous ; ce sont les banques et les ménages. L'endettement doit être réduit si l'on veut retourner à une certaine normalité économique. Il faudra également mettre en place de nouvelles régulations pour les banques : les ratios de fonds propres que les conventions de Bâle I et II imposaient aux organismes prêteurs n'étaient pas suffisants. Mais ces réformes doivent être réalisées avec doigté car il ne faudrait pas tomber, non plus, dans l'excès inverse. En Europe, la réglementation très tatillonne qui était en vigueur dans les années 1970 n'a pas empêché le système de connaître de sérieux trous d'air. 
Dernier point : les acteurs du marché bancaire parallèle, notamment les organismes de crédit à la consommation, prêtent des sommes d'argent considérables - deux tiers des crédits émis ces dernières années - à des taux souvent très élevés. Ils doivent être régulés, à l'instar des banques : sinon, il se créera sur le marché une énorme asymétrie qui, à son tour, sera génératrice de nouvelles crises.
 
O. G. - S'agit-il d'une crise du capitalisme dans son ensemble ?
 
N. F. - Non, je ne le crois pas. C'est une crise grave, infiniment plus complexe que ne le laissent entendre les gros titres de la presse, mais c'est une crise technique. Et à une crise technique, il faut remédier par des mesures techniques, précises et ciblées. En tout cas, le socialisme n'est pas la réponse à la crise actuelle. Il n'y a pas de modèle alternatif à l'économie de marché. Pour plagier Churchill, je dirais que le capitalisme est le pire des systèmes à l'exception de tous les autres, car il permet toujours la meilleure allocation du capital. 
 
O. G. - Quid de la réponse des Européens à la crise ? Nicolas Sarkozy, le président français, s'est montré très réactif, ainsi que Gordon Brown en Grande-Bretagne. Comment jugez-vous leurs actions ?
 
N. F. - Les Européens ne disposent pas des institutions adéquates pour répondre à une crise de cette ampleur. Il n'existe pas de ministère européen de l'Économie et des Finances. Chaque État a conservé ses propres instruments. Quant à la BCE, elle n'est responsable de la politique monétaire que d'une partie seulement des États membres de l'Union. Il n'y a pas, non plus, de politique fiscale coordonnée à l'échelle du continent ; chacun « bricole » dans son coin. Un « bailout » européen est impossible à mettre en place dans ces conditions. La zone euro vit un moment de vérité : la crise est un test grandeur nature pour sa viabilité. À en juger par les tensions qui se manifestent depuis quelques semaines, il faut s'attendre à des troubles sérieux. Chaque État privilégie ses propres intérêts : on a bien vu, ces derniers mois, que l'Allemagne et la France n'étaient pas du tout sur la même ligne. 
Pour en revenir à Nicolas Sarkozy et à Gordon Brown, ils se sont trop exposés au début de la crise. Ils ont beaucoup promis à leurs concitoyens mais, à leur échelle nationale, ils ne peuvent rien faire ou presque. Le premier s'est présenté comme un sauveur lors du G20 de décembre dernier ; le second, qui est aux manettes de l'économie britannique depuis bientôt douze ans, apparaît très usé. Leurs marges de manoeuvre se réduisent tandis que leurs opinions publiques sont de plus en plus impatientes. Ils seront prochainement confrontés à de grandes difficultés à mesure que la récession s'amplifiera et que le mécontentement, la détresse sociale et le chômage augmenteront. 
 
O. G. - La position d'Obama est-elle plus confortable que celle de ses homologues français et britannique ?
 
N. F. - C'est un homme neuf, doté d'une très forte légitimité. On lui accorde encore le bénéfice du doute. Mais les premières mesures qu'il a prises pour remettre l'économie américaine sur les rails ne sont pas convaincantes : son plan de relance aura avant tout pour conséquence de provoquer une plus grande volatilité du marché des bons du Trésor. Face à l'explosion de la dette publique, la Fed risque de perdre le contrôle de la situation. Obama et ses conseillers tentent un coup de poker. Ils font le pari que l'Inde et la Chine continueront à les aider, mais la valeur des bons risque de chuter d'ici à la fin de l'année 2009 ainsi que les prix de l'immobilier. Quant à l'idée de créer une structure de défaisance financée par les contribuables où seraient stockés les actifs douteux, elle ne me paraît pas judicieuse. Encore une fois, c'est aux actionnaires des banques mal gérées qu'il appartient d'assumer ce type de responsabilités.
 
O. G. - Abordons les conséquences géopolitiques de la crise. Malgré l'ampleur du marasme qui affecte les États-Unis et les critiques dont ceux-ci font l'objet, vous avez relativement confiance en leur capacité de rebond. N'est-ce pas paradoxal  ?
 
N. F. - À l'origine, la crise est américaine ; mais les États-Unis ne seront pas les plus touchés. D'autres pays, comme le Japon ou l'Union européenne, vont payer un lourd tribut. Quant aux pays exportateurs de pétrole, ils ont vu leurs revenus s'effondrer avec la chute des cours. Or c'est parmi eux que figurent les régimes les plus hostiles à Washington : l'Iran, la Russie, le Venezuela. En fait, tous les rivaux des États-Unis sont frappés de plein fouet par la crise, à l'exception de la Chine. C'est d'ailleurs la seule véritable inconnue. Les Chinois prétendent qu'ils sont en mesure de maintenir un taux de croissance de l'ordre de 6 %. C'est possible et, dans ce cas, la Chine finira par dépasser les États-Unis en termes de PIB. Reste à savoir si, sur le plan interne, cette croissance sera suffisante pour permettre au marché du travail d'absorber la gigantesque main-d'oeuvre rurale et pour éviter des troubles sociaux. Les jeux sont loin d'être faits. L'Histoire montre que plus le développement d'un pays est rapide, plus les coûts sociaux sont importants. Le basculement dans la modernité d'une nation, surtout de la taille de la Chine, est un processus extrêmement complexe et douloureux. Elle tente de réussir aujourd'hui exactement ce que la Russie tsariste a raté  il y a un siècle : passer à toute vitesse d'une économie agricole à une économie industrialisée. Cette stratégie donne des résultats jusqu'au moment où elle achoppe sur un problème technique et où la machine se grippe. 
Surtout, il faut souligner que la Chine et les États-Unis sont plus des partenaires que des rivaux. Ils sont financièrement interdépendants : c'est ce que j'appelle la « Chimérique », une union quelque peu dysfonctionnelle mais dont les membres sont complémentaires. Quand les Américains accusent les Chinois de manipuler le yuan, les Chinois reprochent aux Américains de trop dépenser. Jusqu'à présent, la Chimérique tient bon. Je ne crois pas qu'il faille enterrer trop vite les États-Unis. Avec Obama à leur tête, ils ont de belles cartes en main. S'ils les jouent bien, ils peuvent même réaffirmer le leadership américain.
 
O. G. - Dans ce contexte de marasme économique, le dégel avec Téhéran est-il envisageable  ?
 
N. F. - La crise financière exerce une pression très forte sur le régime iranien. La situation économique n'était déjà pas florissante lorsque les cours du pétrole étaient au plus haut ; depuis quelques mois, elle est catastrophique. À l'exception d'Ahmadinejad et de son entourage que je qualifierais de « néo-conservateurs islamiques », de nombreux dignitaires iraniens - plus pragmatiques - sont prêts à un certain rapprochement avec les États-Unis. Obama devrait saisir cette occasion et se rendre à Téhéran comme Nixon s'était rendu en Chine en 1972. Il sera cependant très difficile d'entamer des négociations avant l'élection présidentielle iranienne de juin. Dans les années 2006-2007, Dick Cheney, le vice-président de George Bush, et ses conseillers semblaient prêts à croiser le fer avec Téhéran ; j'étais moi-même persuadé qu'une guerre pouvait éclater à tout moment. Aujourd'hui, je suis un peu plus optimiste pour le Moyen-Orient, notamment en raison de la stabilisation de l'Irak. 
 
O. G. - Revenons sur les cas de la Russie et du Venezuela. Quel peut être l'impact de la crise sur les orientations diplomatiques de ces deux pays ?
 
N. F. - Ces dernières années, leurs revenus pétroliers et gaziers leur ont permis de jouer les fauteurs de troubles. Les régimes de Chavez et de Poutine reposent sur un capitalisme d'État monopolistique, lui-même fondé sur des entreprises publiques qui exploitent d'immenses ressources naturelles mais qui sont globalement mal gérées. Les jours de ce modèle sont désormais comptés. C'est l'un des effets positifs de la crise : grâce à la chute du prix des matières premières fossiles, une évolution géopolitique favorable à l'Occident se profile. Le risque, c'est que nous soyons moins incités à réduire notre dépendance par rapport au pétrole et au gaz. Barack Obama en est conscient : il est très sensible au thème des énergies de substitution, comme il l'a indiqué dans son discours d'investiture. Il est sincèrement déterminé à faire basculer les États-Unis et la planète dans un nouveau cycle économique, un nouveau paradigme de croissance plus respectueux de l'environnement. Malgré les contraintes budgétaires, malgré la crise, cette préoccupation ne va pas disparaître. En témoigne la nomination de John Holden, un expert des questions énergétiques et du climat, professeur de sciences de l'environnement à Harvard, au poste de conseiller scientifique au sein de la nouvelle administration. Avec Holden à ses côtés, Obama reprend à son compte l'héritage d'Al Gore.
 
O. G. - Au lendemain du 11 septembre 2001, tous les experts prédisaient une redistribution des cartes à l'échelle planétaire. Cette fois-ci, à nouveau, ils nous assurent que le monde ne sera plus jamais le même après cette crise, que l'architecture financière et économique globale en sortira profondément bouleversée. Chacun y va de ses propositions et les analystes anglo-saxons s'opposent comme toujours à leurs confrères continentaux. Jacques Attali suggère, par exemple, un nouveau système réglementaire global, de grands travaux planétaires, une gouvernance internationale afin de rétablir l'équilibre du marché et de la démocratie. Quelles sont vos propositions en la matière ?
 
N. F. - La grande question est de savoir si nous avons besoin d'une organisation mondiale de la finance, une sorte d'OMF chargée de réguler les flux de capitaux comme l'OMC régule le commerce international. Je le pense : les déséquilibres sont trop nombreux, les manipulations de devises trop dangereuses, les banques et les institutions de crédit trop mal encadrées pour que nous puissions nous passer d'une telle structure. 
L'OMC est un exemple intéressant : c'est une institution indépendante, qui n'hésite pas à sanctionner des pays aussi puissants que les États-Unis ou la Chine, et dont les jugements sont respectés. Dans la sphère financière, on n'a rien de tel aujourd'hui. Mais soyons réalistes : la création de nouvelles institutions ne pourra se faire qu'une fois la crise derrière nous. Il ne faut surtout pas se précipiter et construire à la va-vite un nouveau super-régulateur dont on pourrait par la suite regretter la mise en place...
Notes :
(1) The Ascent of Money : A Financial History of the World, Penguin Press, 2008.
(2) Fannie Mae et Freddie Mac sont les deux organismes publics de crédit au logement américain.