Politique Internationale - La Revue n°123 - PRINTEMPS - 2009

sommaire du n° 123
CELUI PAR QUI LA CRISE EST ARRIVEE
Entretien avec Geir HAARDE
conduit par
Antoine JACOB
Journaliste
en français
in english
en español
en français
Antoine Jacob - Pour mieux comprendre l'ampleur de la crise et des changements en cours, remontons au milieu des années 1990. Pourriez-vous planter le décor qui prévalait à cette époque ?
 
Geir Haarde - L'entrée de l'Islande dans l'Espace économique européen (EEE), le 1er janvier 1994, a coïncidé avec le début d'une période de croissance continue. Le niveau de vie s'est amélioré de manière très significative : entre 1995 et 2008, le pouvoir d'achat par habitant, après impôts, a augmenté de plus de 60 %. En arrivant au pouvoir en 1991, le gouvernement, emmené par le Parti de l'indépendance, avait pour objectif de réduire les impôts, de déréguler et de privatiser les secteurs qui, par tradition, étaient restés aux mains de l'État. Le pays avait alors trois banques publiques. L'une d'elles fut privatisée dès le début des années 1990. Les deux autres l'ont été dans les années 2002-2003. Le secteur bancaire islandais décida alors de se servir des régulations européennes, peu regardantes, et de l'abondance des liquidités financières disponibles sur les marchés pour se développer à très vive allure. 
 
A. J. - Au cours des années 1990, l'Islande a énormément changé. D'une société encore assez traditionnelle, notamment dans son approche de l'économie, et relativement peu matérialiste, elle est passée à une société orientée vers les nouvelles technologies, mue par l'ambition de devenir un important centre de services financiers. Cet objectif était-il irréaliste ? 
 
G. H. - Cela ne faisait pas partie de la politique gouvernementale. Ce sont les banques elles-mêmes qui avaient de telles ambitions et qui se sont résolument engagées dans cette voie. 
 
A. J. - Mais le gouvernement islandais, dont vous étiez alors le ministre des Finances puis le chef, n'était pas contre, bien au contraire, n'est-ce pas ?
 
G. H. - C'est exact, le gouvernement a encouragé cette évolution. 
 
A. J. - Le gouvernement s'était chargé de sélectionner les sociétés qui reprendraient les banques publiques. Or aucune banque étrangère n'a été invitée...
 
G. H. - Nous avons publié un appel d'offres, mais personne ne s'est manifesté. Nous avons, bien sûr, sollicité des consultants étrangers pour nous assister dans cette démarche. Plus tard, après la vente des banques, la Cour des comptes islandaise a vérifié si le processus de privatisation avait été faussé, mais elle n'a rien trouvé. Les banques avaient été vendues au plus offrant. Ce n'est que plus tard que certains ont affirmé le contraire. Mais je vous assure que personne n'avait proposé un prix plus élevé. La Cour des comptes a publié un rapport à ce sujet. Mais la question n'est plus vraiment d'actualité. Le fait est que l'Islande s'est développée à un rythme très soutenu dans les années 1990, comme vous l'avez souligné. Nous étions très actifs dans le domaine des nouvelles technologies de communication, les fameuses « dotcom », mais aussi dans le secteur des biotechnologies. Les Islandais sont en général très ouverts et intéressés par les innovations. De nombreuses entreprises se sont lancées sur ce créneau. Certaines ont survécu, d'autres non ; la règle du jeu est ici la même que partout ailleurs. Pendant ce temps-là, les banques ont acheté des entreprises à l'étranger et ont grandi très rapidement. Après coup, on peut dire que ce n'était vraiment pas une bonne idée... Parce qu'elles n'étaient pas prêtes à faire face à la tempête financière qui allait déferler. 
 
A. J. - Le gouvernement les avait-il encouragées ? 
 
G. H. - Oui... Nous avons créé de bonnes conditions pour le développement de l'activité économique. Nous avons, en particulier, réduit l'impôt sur les sociétés, qui est passé de 30 à 18 % puis, l'an dernier, à 15 %. C'était le moyen à la fois d'attirer les investissements étrangers et de retenir sur l'île les entreprises islandaises. Si les banques ont continué à grossir, c'est parce qu'elles l'avaient décidé. Le gouvernement n'y pouvait pas grand-chose. Elles agissaient dans le cadre des réglementations européennes. Et, selon les tests réalisés régulièrement par nos autorités de supervision financière, leur évolution paraissait normale. 
 
A. J. - Le fait que des hommes d'affaires d'un pays de petite taille, indépendant depuis 1944 seulement, se lancent dans une politique hardie d'acquisitions d'entreprises étrangères, en Grande-Bretagne ou au Danemark (l'ancienne puissance tutélaire) suscitait sans doute une certaine fierté chez la plupart des Islandais...
 
G. H. - Disons que les gens n'étaient pas mécontents... 
 
A. J. - Certains experts, étrangers mais aussi islandais, ont pourtant mis en doute la viabilité du secteur bancaire dès 2006. Comment le gouvernement a-t-il réagi à l'époque ? 
 
G. H. - Ce que vous dites est exact, les premières alertes datent de 2006. Les banques ont corrigé le tir. Et leurs classements auprès des agences internationales de notation financière se sont améliorés. Il est vrai que, dans le même temps, d'autres experts affirmaient que tout allait bien...
 
A. J. - La Banque centrale islandaise et l'Autorité de supervision financière ont-elles rempli leur rôle correctement ? C'est un peu facile de dire aujourd'hui que les réglementations européennes ont failli. Après tout, ces réglementations sont aussi appliquées dans les autres pays européens et la situation n'est pas aussi grave qu'en Islande...
 
G. H. - Pas encore... Tout le problème, en Islande, réside dans le fait que les banques étaient devenues trop grosses par rapport à l'économie nationale. L'an dernier, le gouvernement les a encouragées à réduire leur taille. Elles ont commencé à le faire. Et je suis sûr qu'elles auraient été en mesure de survivre si les marchés financiers n'avaient pas été pris dans la tempête que l'on connaît. Après la chute de Lehman Brothers, le marché interbancaire s'est arrêté et les banques islandaises n'ont plus eu accès aux financements nécessaires. Aujourd'hui, on peut toujours dire qu'il aurait fallu agir autrement en 2006 ou en 2007. Mais la triste réalité est bien là : nos banques n'ont pas pu se refinancer, alors même que leurs ratios de capital étaient satisfaisants et qu'elles disposaient de nombreux actifs. Le gouvernement aurait-il pu inverser le cours des choses ? J'en doute. 
 
A. J. - Et la Banque centrale d'Islande ?
 
G. H. - La Banque centrale n'était pas de taille ; elle n'était pas capable de renflouer des banques aussi énormes. En revanche, des créditeurs étrangers ont pris le risque de prêter des fonds aux banques islandaises, alors qu'ils disposaient des mêmes informations que tout le monde. C'est pour cela qu'ils sont maintenant dans une situation très regrettable. Comme vous le savez, les banques ont fait faillite. Mais le gouvernement a réussi à sauver le secteur bancaire domestique, grâce à la législation d'urgence mise en place le 6 octobre. 
 
A. J. - Ces hommes d'affaires islandais auxquels le gouvernement avait vendu les banques du pays étaient-ils suffisamment qualifiés pour diriger de tels établissements ? 
 
G. H. - C'étaient des hommes d'affaires ; la plupart d'entre eux avaient été bien formés au métier de la banque. Peut-être ont-ils été trop agressifs, trop ambitieux ou pas assez prudents ; mais une fois qu'une banque est privatisée, c'est aux nouveaux propriétaires de nommer la direction. Le gouvernement n'a pas son mot à dire. Un autre point a été très critiqué : les salaires octroyés aux cadres. Des salaires incroyables, complètement exagérés, comme ailleurs. Notre ministre des Finances était payé environ un vingtième de ce que gagnaient les banquiers les mieux rémunérés. Ces mauvaises habitudes ont été importées de l'étranger et l'Islandais moyen ne pouvait tout simplement pas comprendre comment de telles extravagances étaient possibles. 
 
A. J. - Le fait que les banques islandaises aient pu croître de manière incontrôlée serait-il la preuve que l'idéologie ultralibérale, qui a favorisé une telle évolution sans possibilité d'intervention gouvernementale, est un échec ? 
 
G. H. - Ce n'était pas un système ultralibéral. Encore une fois, il s'agissait juste d'une réplique du modèle réglementaire en vigueur en Europe, appliqué par tous les gouvernements, y compris les socialistes. Aujourd'hui, les dirigeants européens parlent de réformer ce système. Je leur souhaite bonne chance ! Un autre élément a clairement failli : les dispositifs d'assurance des dépôts (deposit insurance schemes). On a autorisé les banques à ouvrir des succursales dans d'autres pays, avec une grande liberté de mouvement des capitaux. La Landsbanki a utilisé cette faculté au Royaume-Uni et aux Pays-Bas. Le gouvernement islandais était censé apporter sa garantie. Or comment voulez-vous qu'un pays aussi minuscule que l'Islande garantisse des dépôts illimités dans des pays aussi grands ! Mais les règles le permettaient. Ce qui prouve bien que le système n'a pas été bien conçu. D'ailleurs, la Banque centrale européenne (BCE) était en train d'en prendre conscience l'an dernier. Ce n'est là qu'un exemple, le plus lourd de conséquences pour nous. Peut-être devrait-on interdire à de petites banques d'en acquérir de grandes. Voyez ce qui se passe avec la Royal Bank of Scotland ou avec Fortis en Belgique (1). C'est le chaos un peu partout. Il se trouve que l'Islande a été la première à être touchée. D'une certaine façon, c'est peut-être une chance, parce que nous bénéficions aujourd'hui de la protection du Fonds monétaire international (FMI). 
 
A. J. - Revenons aux causes de la crise en Islande. Dans ce pays d'à peine 320 000 habitants, l'économie, la politique et les médias sont aux mains d'une petite élite soudée. Pensez-vous que ces liens de proximité entre dirigeants, tant au niveau professionnel que familial ou personnel, ont empêché certains garde-fous de fonctionner, certains signaux d'alarme d'être entendus ? 
 
G. H. - Tout le monde se connaît, c'est inévitable. Moi-même, partout sur l'île, je connais des fermiers, des personnes travaillant dans l'industrie de la pêche, des professeurs, etc. Mais je crois que vous faites erreur. Il faut réaliser ce qu'est une société comme l'Islande. Les gens sont allés à l'école ensemble, se fréquentent de longue date. Puis chacun part dans une direction professionnelle différente.  L'Islande n'est pas une société dénuée de mobilité sociale. Chacun peut grimper les échelons jusqu'au sommet. Ici, il n'y a ni famille royale ni noblesse ni privilèges. Contrairement à ce que vous semblez croire, il n'y a pas de clans, il n'y a pas de réseaux de pouvoir. Et il n'y a pas, non plus, l'équivalent de l'ENA, d'où sortent tous les bureaucrates français... 
 
A. J. - N'existe-t-il pas, à Reykjavik, un lycée où se retrouvent les enfants des familles les plus favorisées ?
 
G. H. - Le lycée dont vous parlez a longtemps été le seul de Reykjavik. C'est pour cette raison que beaucoup de gens y sont allés. Parmi ses anciens élèves, il compte David Oddsson et moi-même. Il se trouve que nous habitions à côté (2). Mais des personnes très respectables ont étudié dans d'autres établissements de Reykjavik ou dans un lycée à Akureyri, la principale ville du Nord. Dans ce pays, votre bagage familial ne vous aide pas. Ce qui compte vraiment, ce sont vos mérites. Je vous rappelle que David Oddsson est un homme issu d'un milieu modeste, il a grandi avec sa seule mère, et moi aussi d'ailleurs. Ni l'un ni l'autre nous ne venons de familles privilégiées. David Oddsson est un self-made man en politique, et je crois l'être aussi. Il y a bien sûr quelques familles qui possèdent des fortunes, comme partout. Je ne vois pas où est le mal... 
 
A. J. - Le fait que M. Oddsson ait choisi de lui-même de devenir le gouverneur de la Banque centrale, bien qu'il ne soit pas un économiste de formation, n'a-t-il pas empêché l'émergence d'un environnement favorable à la sortie de crise ?
 
G. H. - On peut effectivement s'interroger sur l'opportunité de la décision de David Oddsson. Mais je pense qu'un homme qui a été premier ministre pendant treize ans a les connaissances nécessaires pour comprendre l'économie islandaise. En outre, à la Banque centrale, il était entouré d'experts. On n'a pas besoin d'être un économiste pour occuper le poste de gouverneur. Même le FMI le reconnaît. Je ne vois pas où est le problème.
 
A. J. - Ce choix de M. Oddsson a néanmoins été critiqué lorsqu'il l'a annoncé...
 
G. H. - C'est exact. Mais beaucoup d'autres choses ont été critiquées. Un ancien chef du Parti social-démocrate a été nommé ambassadeur par mon gouvernement. Ce choix peut paraître étonnant. Il n'empêche que c'est un homme très capable (3). Le problème, en Islande, c'est la taille réduite de la classe politique. Bien sûr, j'ai beaucoup d'amis dans tous les autres partis, avec lesquels je discute de sujets personnels. J'ai travaillé de longues années avec Johanna Sigurdardottir (4), une sociale-démocrate qui a dirigé le gouvernement intérimaire lorsque j'ai dû quitter mon poste en janvier 2009. C'est peut-être difficile à comprendre pour vous qui venez d'un grand pays. Mais c'est la nature des choses dans notre société. Contrairement à ce que vous croyez, l'Islande n'était pas dirigée par un petit gang d'hommes d'affaires et de politiciens. 
 
A. J. - Encore une fois, pourquoi les avertissements sur l'état de l'économie islandaise n'ont-ils pas été mieux pris en compte ? Y a-t-il eu un problème de communication ? 
 
G. H. - Les signaux n'étaient pas évidents. Et même s'ils l'avaient été, nous n'aurions pas pu agir car - je le répète - les banques étaient des entreprises privées. Elles opéraient dans le même cadre réglementaire que partout ailleurs en Europe. Ce que nous avons tenté de faire, c'est de les convaincre de réduire la voilure. 
 
A. J. - M. Oddsson affirme que la Banque centrale avait alerté le gouvernement dans le cadre de discussions privées...
 
G. H. - Je n'ai pas l'intention de commenter des discussions privées qui, comme leur nom l'indique, doivent rester privées. La Banque centrale publie des estimations et des rapports officiels, accessibles à tous. Je ne compte pas vous révéler ce dont David Oddsson et moi-même avons parlé au fil des années. Je parle aussi à des membres d'autres partis politiques. C'est la manière dont nous fonctionnons ici. En tout cas, je peux vous dire que si la Banque centrale avait senti que quelque chose ne tournait pas rond, elle aurait agi en conséquence. 
 
A. J. - Avez-vous été surpris par l'ampleur et la durée des manifestations qui ont réclamé - et finalement obtenu - la démission de votre gouvernement ?
 
G. H. - Le pays a déjà été le théâtre de manifestations par le passé. Cela fait partie du système démocratique. Mais des manifestations violentes, telles que celles qui ont eu lieu en janvier, sont très inhabituelles en Islande. Jeter des oeufs sur le bâtiment du Parlement ou sur le siège du gouvernement constitue, également, un acte « atypique ». Tout comme les agressions contre des policiers. Bref, il y a eu des dérapages. Ceux qui étaient derrière ces mouvements de protestation n'ont pas su tenir leurs troupes. 
 
A. J. - Avez-vous compris la colère de la population ? 
 
G. H. - Parmi les manifestants, il y avait des victimes directes de la crise financière, des gens qui avaient perdu leur argent ou leur emploi. Mais il y avait aussi des éléments provenant de l'opposition et, en particulier, de l'extrême gauche. J'observe que le calme est revenu aussitôt que ces « gauches-verts » (5) sont entrés au gouvernement. Je respecte le droit de manifester ; pas celui de s'en prendre physiquement aux responsables politiques ou à la police. C'est allé trop loin. 
 
A. J. - Si vous considérez toute la période durant laquelle vous avez siégé au gouvernement, y a-t-il des décisions que vous n'auriez pas dû prendre ou d'autres que vous regrettez de ne pas avoir prises ? 
 
G. H. - J'ai été ministre des Finances jusqu'en 2005. Mon principal objectif était de réduire la dette, et je l'ai atteint. Puis la tempête a surgi sans crier gare. Tout d'un coup, nous avons été emportés dans une crise sans précédent. Il est évident - c'est presque naturel - que nous avons commis des erreurs durant cette période. Nous sommes tous des êtres humains. Je ne suis pas remonté dans le temps pour analyser ce qui s'est passé jour après jour. Il est trop tôt pour cela. Mais je suis sûr que nous aurions pu mieux faire, tant dans la gestion de la crise que dans la prise de décisions, y compris au niveau politique. Nous aurions pu, par exemple, former un gouvernement d'union nationale, dès octobre 2008. Le problème, c'est que nos partenaires au sein de la coalition, les sociaux-démocrates, n'étaient pas intéressés par une formule de ce genre. 
 
A. J. - Deux enquêtes sont en cours pour déterminer ce qui s'est réellement passé durant les mois de crise et définir les responsabilités des uns et des autres. Qu'attendez-vous de ce travail ? 
 
G. H. - À l'initiative de mon gouvernement, le Parlement a créé une commission d'enquête indépendante dirigée par un juge de la Cour suprême. Cette commission a  fait appel à un groupe d'experts pour répondre à une série de questions : que s'est-il passé ? Pourquoi ? Aurait-il été possible de faire autrement ? Qui est responsable ? Elle rendra ses conclusions sous la forme d'un Livre blanc d'ici au 1er novembre 2009. Un rapport intermédiaire devrait être publié entre-temps. À un autre niveau, nous avons chargé un procureur de déterminer si la loi a été violée. Il est très possible que, durant les événements ayant mené à la crise, les banques aient contrevenu à la loi. 
 
A. J. - Les banques sont-elles les seules visées par cette enquête ? 
 
G. H. - Si ce procureur trouve des éléments suspects ailleurs, il est probable qu'il étendra ses investigations. Il a toute latitude pour mener son travail, sans limitation de temps. Tous ceux qui ont agi illégalement seront poursuivis et jugés. Ils devront payer pour leurs erreurs. 
 
A. J. - Selon les informations dont vous disposez en ce printemps 2009, quelle est la gravité de la situation en Islande sur les plans économique et financier ?
 
G. H. - Le pays se trouve projeté trois ou quatre années en arrière en termes de PIB. Ce dernier reculera de 10 % cette année à cause de la faillite des banques. C'est considérable. Mais, à partir de l'an prochain, la croissance devrait commencer à progresser de nouveau. Le rattrapage pourrait avoir lieu de manière assez rapide. En l'espace de quelques années, nous devrions retrouver un taux de croissance annuelle de 2 % à 3 %. Le FMI le souligne dans son rapport : nous devrions pouvoir nous en sortir sans trop de dégâts. Tout dépendra évidemment de la situation économique mondiale, qui est actuellement chaotique. On ne peut pas exclure un effondrement généralisé...
 
A. J. - Certains experts considèrent que l'Islande est tellement endettée qu'elle ne s'en remettra jamais... 
 
G. H. - Il ne faut pas confondre dette intérieure et dette extérieure. Pour la première, il faudra refinancer la Banque centrale. C'est le gouvernement islandais qui s'en occupera. Il nous faudra aussi refinancer les banques commerciales. Là, le gouvernement dispose des actifs de ces banques pour couvrir les emprunts nécessaires. Plus tard, l'État vendra ces actifs bancaires pour récupérer sa mise avec, espérons-le, une bonne marge. En ce qui concerne la dette extérieure, le gouvernement empruntera auprès du FMI et des pays nordiques. Mais nous n'allons pas utiliser cet argent ; il nous servira de réserves. Nous paierons des intérêts sur ces sommes, mais nous ne les dépenserons pas. 
Enfin, il y a la dette liée au système d'assurance des dépôts effectués au Royaume-Uni et dans les Pays-Bas, que le gouvernement islandais doit prendre à sa charge à la suite de la faillite de Landsbanki. Combien l'État islandais devra-t-il payer ? Il semble, d'après les dernières estimations, que l'addition sera moins lourde que prévu. Si l'on regarde la situation dans son ensemble, cette nouvelle dette équivaut à environ 40 % du PIB, ce qui est très supportable. Le problème n'est donc pas aussi sérieux que ce que nous redoutions au début. 
D'autant que le pays conserve de nombreux atouts. Ses secteurs d'activité traditionnels, comme la pêche et le tourisme, restent solides. Des entreprises islandaises se distinguent aussi dans certaines technologies de pointe, comme Marel (équipements pour l'industrie agroalimentaire) ou Ossur (prothèses). Je mentionnerai également le secteur des équipements pour la pêche. Toutes ces entreprises s'en sortent bien actuellement, grâce au faible taux de change de la couronne islandaise. Les perspectives ne sont donc pas aussi sombres qu'on pourrait le croire. Mais, avant toute chose, il faut absolument remettre le secteur bancaire à flot. 
 
A. J. - Et, moralement, comment les Islandais supportent-ils la crise ? Tout le monde ne partage pas, loin de là, votre optimisme quant à l'avenir du pays...
 
G. H. - L'Islande est une petite nation. Comme vous l'avez souligné tout à l'heure, nous sommes proches les uns des autres. Nous avons l'habitude de surmonter les épreuves ensemble. Et Dieu sait qu'elles se sont succédé tout au long de notre histoire. Tremblements de terre, éruptions volcaniques, difficultés économiques... Nous avons même perdu notre souveraineté pendant plusieurs siècles. Notre économie a toujours été dépendante de un ou deux secteurs, et en particulier du poisson. La pêche n'a cessé de connaître des hauts et des bas, au gré de l'apparition et de la disparition de la ressource, de l'évolution des prix du marché mondial, etc. C'est pour cette raison que nous avons tenté de diversifier notre économie. Là où je veux en venir, c'est que nous nous en sortirons, une fois de plus. Notre mentalité est faite ainsi. En cas de problème, ici, les gens ne se murent pas dans le désespoir. Ils retroussent leurs manches, et en avant ! 
 
A. J. - Est-ce aussi simple que cela ? Notamment pour les jeunes générations, habituées au confort matériel de la récente période dorée ? 
 
G. H. - Il faudra bien que les jeunes s'adaptent aussi. Mais l'un de nos problèmes - vous avez raison - a été de maintenir les Islandais, et en particulier les nouveaux arrivants sur le marché du travail, dans des métiers difficiles ou peu agréables. Ce qui explique pourquoi nous avons dû importer autant de main-d'oeuvre de l'étranger, que ce soit dans le bâtiment ou les services. Si vous vous rendez dans les villages qui longent le littoral, vous trouverez beaucoup d'étrangers employés dans les usines de poisson : des Polonais, des Russes, des Africains, des Asiatiques...
 
A. J. - Quel peut être le rôle de l'industrie de la pêche dans l'Islande de l'après-crise ? 
 
G. H. - C'est un pilier fondamental de notre économie, mais ce n'est pas le seul, heureusement. Son importance a diminué lorsque le secteur bancaire et celui des services financiers ont pris de l'ampleur. Maintenant que ce secteur a subi un sérieux revers, la pêche a proportionnellement retrouvé son lustre d'antan. L'essentiel est de gérer les ressources en poisson de manière adaptée, en particulier pour la morue et le hareng. Or il faut bien dire que le système islandais est nettement meilleur que celui qui a été mis en place au sein de l'Union européenne. Il n'en reste pas moins que l'économie islandaise ne pourra plus jamais reposer uniquement sur le poisson. Nous devons chercher tous azimuts les moyens de nous diversifier, dans le tourisme, le transport aérien, l'énergie. Vous savez, notre niveau de vie en Islande, même s'il risque de redevenir celui qui était le nôtre il y a trois ou quatre ans, reste très honorable. Ce n'est qu'un recul temporaire. 
 
A. J. - L'Islande débat actuellement d'une éventuelle adhésion à l'Union européenne. Si le pays prend ce virage dans les années à venir, comme le souhaite une partie de la population de l'île, jusqu'où devra-t-il aller dans les concessions en matière de pêche ? 
 
G. H. - C'est précisément parce que notre système de gestion des bancs de poisson correspond mieux à la spécificité islandaise que nous ne voulons pas entrer dans l'Europe ! Vous dites qu'il y a un grand débat dans le pays. Ce n'est pas exact. Cette question était loin d'être au centre de la campagne pour les élections législatives du 25 avril. Peut-être que les sociaux-démocrates finiront par mettre le sujet sur la table mais, pour l'instant, ce n'est pas le cas. 
 
A. J. - Une petite nation comme l'Islande peut-elle se permettre de rester à l'écart d'une organisation comme l'Union européenne ?
 
G. H. - Si nous voulions disposer d'un important secteur financier comme c'était le cas avant la crise, un petit pays comme le nôtre devrait abandonner sa propre devise et rejoindre une zone monétaire plus large. Mais cette ambition n'est plus à l'ordre du jour. 
 
A. J. - Pourtant, l'Islande est plutôt bien placée pour entrer dans l'UE. Elle s'est mise au diapason des réglementations européennes depuis son entrée dans l'EEE en 1994... 
 
G. H. - C'est exact. Nous sommes à niveau. Pour le meilleur et pour le pire... Mais j'aimerais revenir sur un point essentiel : la souveraineté. L'Islande a perdu la sienne en 1262, lorsqu'elle est passée sous la tutelle de la Norvège, et ne l'a retrouvée que six siècles plus tard. Beaucoup de gens aujourd'hui tracent un parallèle et redoutent que nous ne perdions à nouveau notre souveraineté si nous disons « oui » à l'Europe. Ce n'est peut-être pas très rationnel mais c'est un sentiment fort répandu parmi la population. D'autres diront qu'ils ne veulent pas de l'UE pour ne pas perdre le contrôle des ressources de la pêche dans les eaux islandaises au profit de chalutiers espagnols ou français. 
 
A. J. - Dans le même temps, les partisans de l'Union prétendent qu'une adhésion de l'Islande lui apportera la stabilité monétaire qui lui a fait cruellement défaut. Le moment n'est-il pas venu de faire des concessions ?
 
G. H. - Il y a un équilibre à trouver entre divers intérêts et principes. Qu'est-ce qui est le plus important pour le pays ? La stabilité monétaire ou le contrôle de la pêche dans ses eaux ? La réponse est d'autant moins évidente qu'on ne peut pas tout quantifier. À un moment donné, un élément subjectif interviendra dans la réflexion. 
De plus, s'il est aisé d'entrer dans l'UE - le processus peut prendre moins de deux ans -, il est plus difficile de remplir les critères indispensables pour bénéficier de l'euro (inflation, taux d'intérêt, dette, etc.). Il faudra au moins trois ans à l'Islande pour y parvenir. Bien sûr, l'Union pourrait nous réserver un traitement de faveur. Mais que répondre aux États membres qui patientent déjà dans le couloir de la zone euro ? C'est ce qu'on nous répète à Bruxelles : « Oui, nous dit-on, nous aimerions vous aider autant que possible, mais l'Union compte vingt-sept membres qui se sont mis d'accord sur des règles identiques. Nous ne pouvons pas laisser un pays extérieur entrer par la porte de derrière, alors que tout le monde attend devant la porte principale. » 
 
A. J. - Si l'Islande ne se tourne pas vers l'Europe et n'adopte pas l'euro, quelle autre solution s'offre à elle ?
 
G. H. - C'est la grande question. D'un point de vue technique, il serait facile d'utiliser le dollar américain. Il n'y a pas de critères à respecter. Vous achetez des dollars et vous les mettez en circulation. Mais il faut être sûr que cela soit la bonne solution. Est-ce le cas ? J'en doute. Je crains même que les inconvénients l'emportent nettement sur les avantages : vous ne pouvez pas dévaluer, vous devez dépenser de l'argent pour constituer des réserves, et vous êtes soumis à des fluctuations différentes de celles qui rythment naturellement votre pays. 
 
A. J. - Alors que faire ? 
 
G. H. - Conserver la couronne islandaise, pour le moment. Au moins pour les cinq ans à venir. On verra par la suite quelle est la solution la plus appropriée. 
 
A. J. - Que pensez-vous d'une union monétaire avec la Norvège, évoquée par certains ? 
 
G. H. - C'est une très mauvaise idée et je suis heureux que le premier ministre norvégien l'ait écartée, lui aussi. Les économies norvégienne et islandaise reposent sur des bases totalement différentes. La Norvège est une économie pétrolière, beaucoup plus orientée vers les services que la nôtre. Elle évolue selon des cycles différents des nôtres. Il en va de même d'une hypothétique union entre la couronne islandaise et le franc suisse. Dans une démocratie, les gens ont le droit de s'exprimer librement, mais certaines idées ne sont tout simplement pas réalisables.
 
A. J. - Au beau milieu de la crise financière d'octobre dernier, le nom de la Russie a fait son apparition dans le débat, avec l'éventualité d'un prêt de Moscou à Reykjavik. Était-ce un moyen, pour votre gouvernement, de faire pression sur les alliés traditionnels de l'Islande et de les inciter à débloquer plus rapidement l'aide financière qui tardait à se dessiner ?
 
G. H. - C'est moi qui ai pris l'initiative de consulter la Russie et de lui demander si elle était disposée à nous prêter de l'argent. Nous avions trouvé portes closes chez certains de nos partenaires traditionnels, et il nous a fallu regarder ailleurs. Nous nous sommes donc tournés vers la Russie et la Chine. Les Russes ont dit oui, les Chinois ont dit peut-être... Jusqu'à présent, aucun accord n'a été finalisé. Comprenez-moi bien : il ne s'agissait pas de compromettre nos relations avec des pays occidentaux ou avec l'Otan. Il n'y avait rien de machiavélique dans notre démarche. Nous n'avons pas tenté de jouer la « carte russe », pour reprendre l'expression que j'ai alors entendue. En revanche, je le répète, lorsque vos vieux amis ne veulent pas vous aider, il faut en chercher de nouveaux. Bien sûr, les Russes étaient nos adversaires durant la guerre froide. Nous étions totalement opposés au système soviétique. Mais, dans le fond, nous avons toujours eu de bonnes relations, notamment commerciales, avec eux.
Notes :
(1) Ces deux banques en grande difficulté avaient racheté plus gros qu'elles : la Royal Bank of Scotland s'était emparée de la britannique National Westminster Bank en 2000, tandis que Fortis s'était offert les activités néerlandaises du géant ABN Amro en 2007. 
(2) Depuis, la carte scolaire a été supprimée en Islande et les établissements se livrent à une compétition pour attirer les meilleurs élèves. 
(3) Jon Baldvin Hannibalsson, ministre social-démocrate des Affaires étrangères entre 1988 et 1995, fut ensuite nommé ambassadeur à Washington, puis en Finlande et dans les pays baltes. 
(4) Entre mai 1987 et janvier 2009, Johanna Sigurdardottir a été ministre des Affaires sociales au sein du gouvernement dirigé par Geir Haarde. Tous deux avaient siégé ensemble au sein de la commission parlementaire des affaires étrangères dans les années 1990. 
(5) Le Mouvement de gauche et des verts est un parti formé d'anciens communistes, d'écologistes et de féministes. Il a été créé en 1999 en réaction à la constitution d'une alliance de différents partis de gauche dominée par les sociaux-démocrates.