Politique Internationale - La Revue n°123 - PRINTEMPS - 2009

sommaire du n° 123
LE HEZBOLLAH PLUS FORT QUE JAMAIS
Entretien avec Naïm KASSEM
conduit par
Sibylle RIZK
Correspondante du Figaro au Liban et responsable de la page économique du quotidien libanais francop
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Sibylle Rizk - Depuis l'été 2006, le Hezbollah n'a pas tiré une seule roquette sur le territoire israélien. Observez-vous une trêve ? 
 
Naïm Kassem - Il n'y a ni trêve ni accord. Nous ne tirons pas de roquettes tout simplement parce que nous respectons la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l'ONU (1). Nous considérons que, pour le moment, la réalité sur le terrain n'est pas propice à de tels tirs. J'affirme même qu'ils seraient contreproductifs, car Israël en profiterait pour se poser en victime.
 
S. R. - Pourtant, en dépit de cette résolution 1701, vous considérez qu'Israël occupe toujours une partie du territoire libanais. Je fais allusion ici aux fermes de Chebaa (2)... Le fait de ne plus les revendiquer au moyen des Katioucha ne signifie-t-il pas qu'Israël a, au moins en partie, atteint ses buts de guerre en obtenant un cessez-le-feu de facto ?
 
N. K. - Après la libération du Sud, en mai 2000 (3), nous avons procédé à des opérations ponctuelles pour signaler que nous continuions de revendiquer la libération des fermes de Chebaa. Je les qualifie d'« opérations de rappel », dans la mesure où ces opérations étaient espacées dans le temps, souvent de plusieurs mois. Leur but était uniquement de réaffirmer la poursuite de la résistance à l'occupation de ces fermes par l'armée israélienne. L'arrêt de telles « opérations de rappel » ne préjuge en rien de ce qui peut se passer à l'avenir et ne signifie nullement que la réalité de l'occupation israélienne a disparu. 
La défaite de l'armée israélienne en juillet 2006 ainsi que la défaite psychologique et morale de la société israélienne sont patentes. Israël voulait éliminer le Hezbollah et le désarmer. Nous l'avons empêché d'atteindre son objectif. Cette guerre a prouvé une fois encore que la résistance était une nécessité et qu'elle doit se poursuivre. 
Ces acquis ne se mesurent pas à l'aune de quelques roquettes que l'on tire ou que l'on ne tire pas sur les fermes de Chebaa. Le Hezbollah n'a tiré aucune roquette depuis plus de deux ans. Alors pourquoi ces violations incessantes de l'espace aérien libanais (4) et ce climat de tension politique (5) ? En réalité, c'est l'existence même de la résistance qui inquiète les Israéliens.
 
S. R. - Israël vous soupçonne de vous être dotés de batteries antiaériennes (6). Qu'en est-il exactement ?
 
N. K. - Je ne peux ni confirmer ni infirmer l'information. Ces données relèvent des secrets de la résistance.
 
S. R. - Vous avez démenti toute implication dans les incidents survenus ces derniers mois (7). Qui est responsable des récents tirs de Katioucha contre Israël  ?
 
N. K. - Nous ne savons pas qui tire ces roquettes. Elles sont d'ailleurs très basiques et le mode opératoire ne témoigne pas d'une réelle maîtrise technique. 
Le Hezbollah n'est pas responsable de la sécurité dans le Sud. Nous sommes un mouvement de résistance et nous respectons les institutions de l'État libanais dont nous sommes l'un des éléments constitutifs. Même lorsque les temps étaient très difficiles, nous n'avons pas eu de velléités d'indépendance administrative ou sécuritaire, car nous pensons qu'il faut éviter de tomber dans les méandres d'un pouvoir autonome. 
Le sud du Liban est placé sous la surveillance des 15 000 Casques bleus de la Finul, ainsi que d'un nombre équivalent de soldats de l'armée libanaise (8). Il leur appartient de mener l'enquête. Il semble qu'ils disposent d'éléments indiquant que ces opérations sont le fait de certains groupes dont l'objectif est de manifester leur présence... 
 
S. R. - Lors de l'offensive israélienne contre Gaza, déclenchée fin décembre 2008, pourquoi le Hezbollah n'est-il pas intervenu militairement, à la frontière nord d'Israël, pour porter secours à son allié, le Hamas (9) ?
 
N. K. - Certains analystes se font une image fausse de la résistance ; ils nous voient comme une armée conventionnelle qui peut se déplacer où elle veut et comme elle veut. Le Hezbollah est avant tout un mouvement de résistance. Nous sommes arrivés à la conclusion que Gaza devait assurer elle-même sa défense et que toute participation du Liban aboutirait à détourner l'attention.L'agresseur israélien serait passé pour la victime et les gens auraient oublié Gaza. Notre intervention n'aurait été d'aucune utilité sur le plan militaire ou politique. 
 
S. R. - De quel poids les considérations de politique intérieure libanaise ont-elles pesé dans cette décision ?
 
N. K. - Avant de prendre une décision, quelle qu'elle soit, nous mesurons tous les paramètres : nous tenons compte de la situation particulière du Liban, ainsi que du contexte régional et international. Pour intervenir, il aurait fallu que nous disposions de preuves d'une agression israélienne directe à l'encontre du Liban, ou bien d'éléments suffisants pour justifier la nécessité d'une telle opération. Ce n'était pas le cas lors de l'offensive israélienne contre Gaza.
 
S. R. - Votre allié iranien vous a-t-il influencé ?
 
N. K. - Notre alliance avec l'Iran repose sur une vision commune d'Israël : ce pays n'a pas le droit d'imposer son existence par la force au mépris des droits de la population de la région. Tous ceux qui partagent ces positions, que ce soit la Syrie, le Hamas ou l'Iran, qu'il s'agisse d'un État, d'un parti ou d'un mouvement, se retrouvent sur cette ligne politique. Il n'y a pas à proprement parler d'« axe du refus » organisé avec une répartition des rôles et des fonctions. En revanche, nous nous entraidons. L'« axe » opposé n'en fait-il pas de même ? Je ne mentionnerai que l'aide officielle annuelle de trois milliards de dollars accordée par les États-Unis à Israël au titre de la coopération militaire...
 
S. R. - Quelle est la nature de vos relations avec le Hamas ? On dit que les méthodes de combat de leurs combattants sont inspirées des vôtres ? Les avez-vous formés ? 
 
N. K. - Le Hamas est un mouvement de résistance qui a ses spécificités propres. Au même titre que le Hezbollah. Toutefois, compte tenu de l'expérience que nous avons acquise, il est naturel que nous partagions notre savoir-faire avec nos frères. D'autant que les spécialistes militaires et politiques reconnaissent que la résistance islamique au Liban a instauré un modèle nouveau en la matière. Nous avons expliqué au Hamas nos méthodes : nous avons communiqué sur nos points forts et sur nos lacunes. Pour être tout à fait clair, je vous confirme ici que le transfert de savoir-faire a bien eu lieu, mais permettez-moi de rester discret sur la manière dont il s'est opéré !
 
S. R. - Les États-Unis et les Européens ne font pas mystère de leur volonté d'affaiblir l'« axe du refus » en cherchant à éloigner la Syrie de l'Iran. Croyez-vous à leurs chances de succès ? 
 
N. K. - À mon avis, cette manoeuvre qui vise à dissocier l'Iran de la Syrie afin que cette dernière cesse de soutenir le Hamas ou le Hezbollah relève de l'illusion. Les Syriens ont des convictions tout à fait semblables à celles des autres membres de l'axe du refus. 
 
S. R. - Les négociations de paix entre Israël et la Syrie semblent pourtant être allées très loin...
 
N. K. - Attendons. Je ne crois pas à une paix entre la Syrie et Israël. Les Israéliens veulent dicter leurs conditions et prendre sans rien donner en échange. De plus, les circonstances ne sont pas propices à un compromis qui se ferait sur le dos des Palestiniens ou des peuples de la région.
 
S. R. - Croyez-vous qu'un dialogue puisse aboutir entre les États-Unis et l'Iran ?
 
N. K. - La nouvelle administration américaine avance à pas comptés en attendant le résultat des élections iraniennes (10). Elle parle d'ouvrir un dialogue mais, au-delà des déclarations d'intention, on ne sait pas grand-chose. Il est trop tôt pour se prononcer : rien n'a encore commencé et l'ordre du jour n'est pas clair. 
Ce que je peux dire, en revanche, c'est que la politique suivie jusqu'à présent par les États-Unis dans la région a échoué. Ils ont tout essayé : l'offensive militaire ; l'occupation de l'Afghanistan et de l'Irak ; des sanctions politiques et économiques détestables contre l'Iran. Ils ont permis à Israël de lancer ses offensives contre le Liban et Gaza. Ils n'ont ménagé aucun effort économique, politique, militaire ou médiatique pour imposer leur projet... en vain.
Aujourd'hui, ils sont bien obligés de revoir cette politique, et ils cherchent au minimum à atténuer la haine qu'elle leur a value.
 
S. R. - Qu'attendez-vous de Barack Obama ?
 
N. K. - Je n'ai pas grand espoir. Ses premières déclarations sur le Proche-Orient étaient très proches des dernières prises de position de l'administration Bush. Elles traduisent un soutien inconditionnel à Israël et le non-respect des choix démocratiques du peuple palestinien. 
 
S. R. - Et de Benjamin Netanyahou ?
 
N. K. - Nous ne faisons pas de différence entre Tzipi Livni, Ehoud Barak ou Benjamin Netanyahou. Ils se distinguent seulement dans la forme : en général, le Parti travailliste cherche à préserver les apparences aux yeux de la communauté internationale alors que le Likoud ne s'embarrasse pas de ces subtilités. En réalité, ils suivent tous une même trajectoire. N'oublions pas que c'est le Parti travailliste, prétendument modéré, qui a déclenché le plus grand nombre de guerres. Je ne vois pas de changement véritable en Israël, ni de solution. 
 
S. R. - Quels seraient, selon vous, les éléments d'une paix dans la région ?
 
N. K. - La paix survient lorsque disparaissent les causes de la guerre. Tant que les Israéliens occuperont une terre qui ne leur appartient pas, ils resteront dans la position de l'agresseur. Ils vont même jusqu'à demander à ceux qu'ils ont attaqués de reconnaître qu'ils en avaient le droit. Comment voulez-vous que la paix s'installe dans ces conditions ? 
 
S. R. - Vous allez plus loin que les Palestiniens en remettant en cause le droit à l'existence d'Israël...
 
N. K. - C'est notre point de vue. Nous refusons toute occupation, même d'un pouce de territoire. Mais il n'est pas question que nous agissions à la place des Palestiniens. Nous nous contentons de les soutenir, car nous combattons pour des causes similaires contre un ennemi commun.
 
S. R. - Une nouvelle guerre avec Israël est-elle possible ?
 
N. K. - L'histoire israélienne est jalonnée de guerres, avec les Palestiniens, les Syriens, les Égyptiens, les Libanais... La guerre est le mode de comportement « normal » d'Israël. Depuis sa création en 1948, ce pays se conduit en agresseur et est incapable de convaincre son environnement arabe qu'il a le droit d'exister. Pour nous, Israël est un ennemi dont la présence est contre nature. Les peuples de cette région ne l'acceptent pas. C'est la raison pour laquelle Israël a recours à la force pour les terroriser. Ses responsables militaires ont une formule pour cela : la « force de dissuasion ». Israël n'existe pas par la force du  droit ou en vertu de faits logiques et historiques, mais par la « force de dissuasion ». 
À tout moment Israël peut nous attaquer s'il estime que c'est dans son intérêt. Il n'a besoin d'aucun prétexte. J'ai dit une fois sur le ton de la boutade qu'un poulet franchissant la frontière israélienne pourrait faire l'affaire : les Israéliens prétendraient qu'il est piégé pour déclencher une guerre au moment qu'ils jugeraient politiquement opportun !
 
S. R. - Une telle guerre est-elle envisageable à court terme ?
 
N. K. - Je ne pense pas qu'à court terme Israël ait intérêt à relancer les hostilités avec le Liban. Sa situation politique et militaire ne le permet pas. Sur le plan politique, la mise en place d'un nouveau gouvernement complique les choses. Sur le plan militaire, l'offensive de Gaza a montré que l'armée israélienne n'a pas tiré les leçons de la guerre de 2006. Elle est incapable de faire fructifier ses gains militaires sur le terrain politique. Parallèlement, la résistance a tiré profit de la guerre de 2006 pour se renforcer. Elle est prête à relever de nouveaux défis, quelle que soit leur ampleur. Aujourd'hui, Israël est plus faible qu'avant et le Hezbollah plus fort que jamais.
 
S. R. - Pourtant, le Hezbollah a perdu le soutien national dont il bénéficiait avant 2006. N'est-ce pas un handicap majeur ?
 
N. K. - Je peux vous assurer, au contraire, que la majorité de la population libanaise soutient la lutte de la résistance contre le projet israélien. Le niveau d'adhésion est même supérieur à ce qu'il était avant la guerre. Cela dit, si nous étions agressés à nouveau par Israël, personne, au Liban ou ailleurs, n'aurait le droit de nous interdire de riposter. Croit-on vraiment que nous allons rester les bras croisés et accepter que l'on porte atteinte à nos maisons, à nos villages, à nos villes pendant que d'autres vivent dans des endroits tranquilles où ils savent qu'Israël ne leur fera pas de mal (11) ? 
 
S. R. - Vos adversaires ne vous reprochent pas tant d'avoir riposté à une agression que d'avoir violé le droit international (12), rendant ainsi possible l'offensive israélienne de juillet 2006...
 
N. K. - La capture des deux soldats israéliens s'inscrivait dans un contexte particulier. La réponse des Israéliens aurait très bien pu rester limitée. S'ils ont choisi de déclencher une vaste offensive, c'est qu'en réalité la décision avait déjà été prise. L'opération du Hezbollah a simplement permis d'avancer sa mise en oeuvre de deux mois. 
 
S. R. - Comprenez-vous, malgré tout, qu'une grande partie des Libanais réclame votre désarmement ?
 
N. K. - Nous sommes prêts à discuter, entre Libanais, de l'utilité de la résistance. C'est pourquoi nous avons accepté de participer à un dialogue national (13) afin d'examiner le rôle de la résistance et de ses armes face aux agressions israéliennes. Nous nous sommes engagés à adopter sans condition la stratégie de défense nationale qui résultera de ces discussions. 
 
S. R. - Quelle est la vision du Hezbollah ?
 
N. K. - Le point de vue du Hezbollah répond à une équation simple, logique et patriotique : le Liban est exposé à un risque d'agression israélienne et il est soumis à une occupation partielle de son territoire. La résistance a prouvé, par le passé, qu'elle était capable de libérer le territoire et d'empêcher l'ennemi de réaliser ses objectifs. Ceux qui veulent éliminer la résistance doivent proposer une autre solution pour lutter contre l'agression et l'occupation. Et s'ils n'ont pas de solution, ils doivent en tirer les conséquences. Pourquoi faudrait-il que le Liban renonce à la force dont il dispose pour assurer sa défense ? 
Le problème n'est pas celui des armes du Hezbollah, mais celui de la sécurité du Liban. Que celui qui nous demande des comptes commence par répondre à cette question de fond : comment protéger le Liban ?
Certains suggèrent d'abandonner la résistance et les armes, de les troquer contre la diplomatie et les pressions de la communauté internationale, et de s'en remettre à une armée libanaise dotée de moyens accrus. Soit, mais que fait-on en attendant ? Sans compter qu'on ignore si les puissances occidentales sont réellement convaincues de la nécessité de renforcer l'armée libanaise et si Israël leur permettra d'y contribuer. Les Israéliens accepteraient-ils que l'armée libanaise soit en mesure de les empêcher de violer l'espace aérien du Liban et de pénétrer sur son territoire ? 
Tous ces points doivent être étayés de preuves et de chiffres. Nous voulons mettre en place une stratégie défensive opérationnelle ; pas de simples projets destinés à alimenter des débats théoriques !
 
S. R. - Une autre guerre - non conventionnelle - vous oppose à Israël, celle du renseignement. Confirmez-vous les informations parues dans la presse libanaise selon lesquelles le Hezbollah a récemment été obligé de réviser son système de sécurité à la suite de la découverte d'un réseau d'espions israéliens au Liban ?
 
N. K. - Israël n'a jamais cessé d'envoyer des agents au Liban. Certains viennent d'être démasqués, comme Ali Jarrah (14) ou Marwan Faqih (15). D'autres le seront certainement plus tard.
D'après nos sources, ces espions agissent en général de façon individuelle, en lien direct avec le Mossad. Les uns récoltent des informations ; d'autres sont chargés de l'exécution d'une opération ; d'autres encore de la logistique - la fourniture de matériels pour une voiture piégée, par exemple.
L'arrestation de Jarrah et de Faqih est importante parce que ces deux hommes étaient en place depuis plus de dix ans. Mais il ne faut pas croire tout ce que raconte la presse : Marwan Faqih n'a jamais infiltré le Hezbollah ; il n'était pas notre pourvoyeur de voitures. Quant aux renseignements qu'il a fournis sur certains cadres et certains centres du parti, ils relèvent du domaine public. Nous n'avons certainement pas été contraints de revoir toute notre organisation à la suite de ces arrestations. 
Si le Hezbollah n'était pas un parti très discipliné et organisé, vous auriez entendu parler de beaucoup plus d'affaires de ce genre. En fait, la guerre de juillet a montré à quel point les capacités de renseignement des Israéliens par rapport au Hezbollah étaient faibles. La plupart des données sur lesquelles ils se sont appuyés étaient insuffisantes ou fausses. 
 
S. R. - Quel rôle le Hezbollah joue-t-il dans les opérations de contre-espionnage ? Il semble que vous déteniez des suspects plusieurs jours, voire des semaines, avant de les remettre aux forces de sécurité...
 
N. K. - Nous transmettons aux autorités les informations dont nous disposons, mais les arrestations et les enquêtes sont de leur ressort. 
 
S. R. - Le Hezbollah a toujours prétendu que Rafic Hariri avait été tué par des agents israéliens. Croyez-vous que le Tribunal international dont les travaux ont débuté le 1er mars le démontrera ?
 
N. K. - Israël est le principal bénéficiaire de cet assassinat. Mais nous ne savons pas comment le Tribunal gérera les dossiers et dans quelle direction s'orientera l'accusation. 
 
S. R. - L'élimination d'Imad Moghniyé (16) par les services de renseignement israéliens - si tant est que leur implication soit prouvée - a porté un coup très dur au Hezbollah. Vous avez promis de venger cette mort. Ne craignez-vous pas de susciter un nouveau conflit ?
 
N. K. - Il ne fait aucun doute pour nous qu'Imad Moghniyé a été assassiné par les Israéliens. Le Hezbollah a promis une riposte et c'est son droit. N'espérez pas que je vous dise comment, où et quand elle aura lieu ! 
Si Israël décide, pour des raisons politiques, de prendre cette riposte comme prétexte pour une nouvelle guerre, nous sommes prêts. En revanche, s'il considère ne pas avoir intérêt à un tel conflit, il encaissera le coup et se taira.
 
S. R. - Ne craignez-vous pas d'alimenter les critiques de ceux qui accusent le Hezbollah de constituer un État dans l'État... 
 
N. K. - Je récuse cette accusation. L'État dispose d'une armée, il collecte l'impôt, il est doté d'institutions, d'une administration, etc. Le Hezbollah et ses membres sont des citoyens à part entière, soumis aux règles et aux lois de l'État libanais.
Il est vrai que nous sommes un parti cohérent, doté d'une grande capacité d'organisation et que nous sommes très actifs dans le champ social. Mais nous ne sommes pas un substitut de l'État. Si, par exemple, nous avons installé des citernes dans la banlieue sud de Beyrouth, c'est parce que l'approvisionnement en eau était défaillant et que, moralement, nous devions porter secours à la population.  
Si le pays est gangrené par la corruption et la mauvaise gestion, nous n'y sommes pour rien. La faiblesse de l'État n'est pas due à notre force, mais notre force vient de sa faiblesse. Tous ces griefs sont une façon de justifier les erreurs des gouvernements successifs. Quant à nos armes, elles comblent les lacunes de l'armée libanaise. 
 
S. R. - Vous avez pourtant tourné vos armes contre d'autres Libanais le 7 mai 2008 (17)...
 
N. K. - Notre force militaire est dirigée contre Israël. Toute notre histoire, depuis 1982, le prouve. Pendant vingt-six ans, nous nous sommes exprimés sur la scène intérieure libanaise par des manifestations politiques et par la voie des urnes... Et puis est arrivé le 7 mai 2008. C'est le seul incident qui peut être retenu contre nous en vingt-six ans. Nous avons réagi à une décision du gouvernement qui portait atteinte à notre réseau de télécommunications qui, comme vous le savez, constitue un élément fondamental de la résistance. Nous nous sommes défendus dans des circonstances très particulières. En trois à quatre heures l'opération était terminée et l'armée avait repris les commandes.
 
S. R. - Cette force militaire vous a, en définitive, permis d'obtenir gain de cause sur le plan politique...
 
N. K. - Bien que nous soyons en position de force, nos revendications n'ont pas bougé d'un iota. Demandez donc à nos adversaires pourquoi ils ne les ont pas acceptées un an et demi plus tôt, et pourquoi ils ont continué de violer la Constitution en se maintenant au gouvernement contre l'avis de toute une communauté libanaise (18) !
 
S. R. - Le coup de force du 7 mai a considérablement dégradé les relations entre les communautés chiite et sunnite. N'était-ce pas une erreur ? 
 
N. K. - Le clivage était antérieur. Il est même l'une des raisons du 7 mai. Aujourd'hui, on peut dire que le fossé tend à se résorber et que le climat est à l'apaisement. Je ne pense pas que les divergences soient de nature confessionnelle, mais politique. On trouve des représentants de toutes les communautés dans les deux camps.
 
S. R. - La majorité actuelle, emmenée par le chef du Courant du Futur Saad Hariri, affirme ne plus vouloir rééditer l'expérience d'un gouvernement d'union nationale. Risque-t-on, dans ces conditions, de revivre la crise politique qui prévalait avant l'accord de Doha ?
 
N. K. - Je ne veux pas anticiper sur les événements, mais notre conviction est que le Liban ne peut être gouverné que par l'entente de tous les Libanais. Notre position à propos du « tiers de garantie » reste inchangée (19). 
 
S. R. - Le rapprochement en cours entre l'Arabie saoudite et la Syrie permettra-t-il d'éviter une nouvelle crise ? 
 
N. K. - Le rapprochement syro-saoudien contribue certainement à calmer les esprits. Mais je ne crois pas qu'il aura des conséquences sur les législatives. Pour la première fois depuis longtemps, ces élections seront une compétition libano-libanaise. En ce sens que les forces en présence vont mesurer leurs poids respectifs avec leurs propres moyens. Il y aura certes des aides financières externes, mais pas de pressions politiques pour répartir les sièges de manière préétablie. Nous allons assister à une vraie bataille électorale entre l'opposition et la majorité.
 
S. R. - Êtes-vous favorable à la création d'un bloc centriste autour du président Michel Sleimane ?
 
N. K. - L'élection d'un président de compromis (20) est un succès. Mais cette idée de bloc centriste me semble dénuée de sens. En réalité, tout le monde a une orientation politique. Ce n'est pas parce qu'on ne se reconnaît ni dans l'opposition ni dans la majorité qu'on est à équidistance des deux ; on peut tout simplement opter pour une troisième voie. La majorité actuelle soutient ce projet parce qu'elle pense affaiblir ainsi l'influence de l'opposition. Le président Sleimane doit rester à l'écart de ces manoeuvres et continuer de diriger le pays de façon équilibrée. Jusque-là, l'expérience a été probante. Dans les circonstances actuelles, le Liban a besoin d'un président consensuel.
Notes :
(1) Adoptée à l'unanimité le 11 août 2006, la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l'ONU a mis fin à trente-trois jours de conflit entre Israël et le Liban. Le texte appelle le Hezbollah à cesser immédiatement toutes ses attaques et Israël à retirer ses forces du Liban et à cesser immédiatement toutes ses opérations militaires offensives. La résolution prévoit parallèlement le déploiement de l'armée libanaise et de la Finul (Force intérimaire des Nations unies au Liban) dans la zone frontalière d'Israël, au sud du fleuve Litani, dans laquelle ne doit se trouver aucune force paramilitaire, y compris le Hezbollah.
(2) Les fermes de Chebaa ont été prises par Israël à la Syrie en 1967. Depuis le retrait israélien du sud du Liban en mai 2000, cette portion de territoire est revendiquée par Beyrouth. 
(3) Le Hezbollah revendique le retrait unilatéral de l'armée israélienne, après vingt-deux ans d'occupation du sud du Liban. Il se présente comme le seul acteur arabe qui ait réussi à faire reculer Israël sans la moindre concession et justifie ainsi son modèle de résistance armée.
(4) Malgré de nombreuses injonctions de l'ONU et plaintes du gouvernement libanais, l'aviation israélienne viole régulièrement l'espace aérien libanais.
(5) Le numéro deux du Hezbollah fait référence aux déclarations de dirigeants israéliens mettant en garde le Liban et le parti chiite contre d'éventuelles attaques frontalières.
(6) Le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a revendiqué, le 16 février, le « droit à une défense antiaérienne », sans confirmer ni infirmer que son parti en soit réellement doté, comme le craignent de hauts responsables militaires israéliens. Début février, le ministre israélien de la Défense, Ehoud Barak, avait déclaré que si ces missiles sol-air de dernière génération parvenaient au parti de Dieu, ils « modifieraient l'équilibre stratégique et forceraient donc Israël à agir ». 
(7) Après le déclenchement de l'offensive israélienne contre Gaza, le 27 décembre 2008, plusieurs roquettes Katioucha ont été tirées du Liban vers Israël. Le Hezbollah a démenti toute implication. Les analystes estiment que ces tirs sont l'oeuvre de groupuscules palestiniens qui pourraient avoir agi avec l'accord tacite du Hezbollah. Israël a averti le gouvernement libanais qu'il le tiendrait pour responsable de toute attaque visant son territoire, le Hezbollah étant représenté au sein de l'exécutif.
(8) En vertu de la résolution 1701 de l'ONU, l'armée libanaise a déployé une quinzaine de milliers d'hommes dans l'ancienne zone occupée par Israël avant 2000.
(9) Bien que sunnite, le Hamas est considéré comme la principale carte de l'Iran sur la scène palestinienne, à l'instar du Hezbollah chiite au Liban.  
(10) Le scrutin présidentiel est prévu pour juin 2009. Le précédent, en 2005, avait porté au pouvoir l'ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad.
(11) Les bombardements israéliens massifs de l'été 2006 se sont concentrés, à quelques exceptions près, sur des zones considérées comme des bastions du Hezbollah : le sud du Liban, la Békaa et la banlieue sud de Beyrouth. 
(12) C'est la capture de deux soldats israéliens, Eldad Reguev et Ehud Goldwasser, par le Hezbollah à la frontière avec Israël qui a déclenché la guerre de l'été 2006. Le parti de Dieu a toujours déclaré que l'objectif de son opération du 11 juillet 2006 était d'obtenir la libération du Libanais Samir Kantar, condamné pour une opération commando meurtrière en 1979. Ce dernier a finalement été restitué par Israël en octobre 2007, ainsi que quatre autres Libanais, à la faveur d'un accord d'échange avec le Hezbollah. Les corps des deux soldats israéliens enlevés en 2006 ont alors été rendus. Au total, l'échange a porté sur les restes de 200 combattants libanais et palestiniens.
(13) La poursuite du dialogue national est l'une des clauses de l'accord interlibanais conclu à Doha en mai 2008. Cette table ronde, qui réunissait les quatorze représentants des principales forces politiques et communautaires du Liban, avait commencé en 2006 avant d'être interrompue par la guerre de l'été de la même année. Les débats, espacés de plusieurs semaines, ont repris en septembre 2008 sous l'égide du président Michel Sleimane. L'ordre du jour porte, notamment, sur l'élaboration d'une stratégie de défense nationale susceptible de régler la question des armes du Hezbollah.
(14) Les autorités libanaises ont publié, en novembre 2008, la photo d'un espion, Ali Jarrah, qui aurait été démasqué ainsi que son frère Youssef. Ils opéraient depuis 1983 dans un fief du Hezbollah, la Békaa. En mars, un procureur militaire a déclaré qu'il requerrait la peine de mort contre les deux frères sans préciser la date de leur procès. Selon l'acte d'accusation, les frères Jarrah ont été recrutés en 1983 par le Mossad. Ils étaient chargés de collecter des informations sur le mouvement chiite libanais Hezbollah, les positions de l'armée libanaise et les groupes palestiniens au Liban.
(15) Propriétaire d'une station-service à Nabatiyé, dans le sud du Liban, il aurait été recruté en France par les services israéliens dès les années 1990.  L'arrestation de Marwan Faqih a été annoncée en février 2009. En l'absence d'informations officielles, les journaux libanais regorgent de révélations à son propos. Selon le quotidien Al Balad, il fournissait le Hezbollah en véhicules et les équipait de transmetteurs satellites. 
(16) Imad Moghniyé a été tué le 12 février 2008 à Damas dans une mystérieuse explosion. Il était l'un des chefs du Hezbollah. Il vivait dans la plus grande clandestinité, car les services de renseignement israéliens et américains l'avaient classé depuis des années sur la liste des « terroristes » les plus recherchés pour sa responsabilité présumée dans plusieurs attentats et enlèvements dans les années 1980.  
(17) Le 7 mai, le Hezbollah et ses alliés se sont déployés militairement dans l'ouest de Beyrouth pour un coup de force destiné à contester des décisions gouvernementales perçues par le parti de Dieu comme des atteintes à la résistance. Le gouvernement de Fouad Siniora, dont la légitimité était contestée depuis des mois par l'opposition, avait décidé de révoquer le chef de la sécurité de l'aéroport de Beyrouth, présenté comme un proche du Hezbollah, mais, surtout, d'enquêter sur le réseau de télécommunications du parti. En quelques heures, les combattants du Hezbollah et leurs alliés ont montré leur suprématie sur le terrain, dans la capitale.
(18) En novembre 2006, tous les ministres chiites ont démissionné et réclamé la démission du gouvernement au motif qu'il n'était plus représentatif de la diversité communautaire garantie par la Constitution. Une crise institutionnelle s'est alors ouverte, le Parlement, dirigé par le chiite Nabih Berri, refusant de reconnaître le gouvernement, tandis que le premier ministre, le sunnite Fouad Siniora, insistait sur sa légitimité. La crise a culminé avec la vacance de la présidence de la République, réservée à un maronite, à l'échéance du mandat d'Émile Lahoud, en novembre 2007.  
(19) La principale revendication de l'opposition, pendant la crise qui a duré de novembre 2006 à mai 2008, portait sur la constitution d'un gouvernement d'union nationale dans lequel elle disposerait d'un tiers des sièges, afin de garantir qu'aucune décision contraire à ses intérêts ne soit prise à la majorité des deux tiers. La majorité parlementaire parle de « tiers de blocage », l'opposition de « tiers de garantie ». 
(20) L'élection de l'ancien commandant en chef de l'armée, le général Michel Sleimane, a été soutenue par la majorité et l'opposition, aucun des deux camps n'ayant convaincu l'autre d'accepter son propre candidat. La modération de ses positions a joué en faveur du nouveau chef de l'État, élu à la suite de l'accord interlibanais de Doha.