Politique Internationale - La Revue n°128 - ÉTÉ - 2010

sommaire du n° 128
ROYAUME-UNI : UNE REVOLUTION CONSERVATRICE ?
Article de Virginie MALINGRE
Correspondante du Monde à Londres
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C'est une révolution très britannique qui a secoué le Royaume-Uni dans la foulée des élections législatives du 6 mai. Une révolution qui a porté David Cameron, le candidat conservateur, au 10 Downing Street, flanqué d'un vice-premier ministre libéral démocrate en la personne de Nick Clegg. Pacifiquement, en glissant leurs bulletins de vote dans l'urne, les électeurs ont fait entrer leur pays dans une nouvelle ère politique. Ces trois chiffres - 307 députés conservateurs, 258 Travaillistes et 57 Libéraux démocrates sur un total de 650 sièges - ont tout changé. En choisissant de ne pas donner de majorité aux Tories, ils ont accouché du premier gouvernement de coalition depuis 1940, quand Winston Churchill, au nom de l'Union nationale en temps de guerre, avait appelé à ses côtés le Travailliste Clement Atlee. 
Plus surprenant encore, dans ce pays allergique à toute forme de cohabitation, les Britanniques ont conduit deux partis qui n'avaient jamais travaillé main dans la main - les Tories et les Libéraux démocrates - à conclure une alliance.
Un premier ministre qui doit encore convaincre, un vice-premier ministre garant du changement
Lassés par treize ans de gouvernements New Labour dirigés par Tony Blair puis Gordon Brown, les électeurs ont néanmoins refusé à M. Cameron leur blanc-seing. À la tête des Conservateurs depuis 2005, ce fils d'un banquier et d'une aristocrate n'a pas réussi à convaincre qu'il n'était pas Margaret Thatcher. Pourtant, malgré ses nobles origines et son pedigree impeccable de jeune homme de bonne famille, il a indéniablement modernisé son parti. Et mis fin à cette image de « nasty party » qui lui collait à la peau depuis l'époque de la Dame de fer (1). Aujourd'hui, on peut être jeune, femme, homosexuel, musulman et tory. 
Mais il n'a pas su donner corps au « conservatisme compatissant » qu'il prône, reprenant là un slogan de campagne de George Bush en 2000. Pas plus qu'il n'a expliqué comment il comptait réduire drastiquement le train de vie de l'État afin de juguler une dette qui a explosé avec la crise, tout en protégeant les services publics et les déshérités. M. Cameron, qui un temps se disait l'« héritier naturel de Blair », n'est pas non plus parvenu à incarner le renouveau. Au contraire : le jeune leader tory présente nombre de similitudes avec le champion du New Labour, à commencer par une maîtrise parfaite de la communication, dont il connaît toutes les ficelles depuis son passage au sein du groupe de médias Carlton entre 1994 et 2001. 
Comme l'intégralité du personnel politique britannique, il a aussi dû payer le prix du mensonge présumé de M. Blair qui a poussé Londres à intervenir en Irak aux côtés des États-Unis. Sans oublier celui du scandale des notes de frais de Westminster, qui a encore un peu plus décrédibilisé les institutions de Sa Majesté...
Dans ce contexte, M. Clegg est, d'une certaine manière, apparu comme une alternative. Non que le programme lib-dem - qui préconisait, entre autres, la régularisation des immigrés illégaux, l'entrée dans la zone euro et le non-remplacement des sous-marins nucléaires - ait été populaire. Loin s'en faut. Mais les Britanniques ont découvert chez l'homme, à l'occasion des premiers débats télévisés de l'histoire du royaume, une fraîcheur que M. Brown comme M. Cameron avaient perdue. Ses tirades contre la « vieille politique » qu'incarnaient « ces deux-là » ont séduit au-delà de son électorat traditionnel. Son désir de justice sociale et, plus encore, d'un système électoral plus représentatif, aussi. En votant comme ils l'ont fait, les Britanniques n'ont pas plébiscité M. Clegg, mais ils l'ont imposé comme le faiseur de roi. 
Une coalition qui pourrait durer
Une fois le gouvernement de coalition constitué, nombre de commentateurs politiques ont exprimé leur scepticisme. Il est vrai que les rares précédents n'ont guère été convaincants. La presse, elle, a commencé, dès le premier jour, à conter les dissensions qui, ici ou là, traversent cet exécutif d'un genre nouveau. Au sein des deux partis concernés, les députés de base n'ont pas manqué d'exprimer leurs doutes même s'ils ont soutenu la démarche de leurs leaders. Après treize ans dans l'opposition, les Tories n'allaient pas laisser échapper cette chance de revenir au pouvoir. Quant aux Lib-dem, condamnés depuis des décennies à rester dans l'ombre, ils ne pouvaient non plus refuser l'expérience. Mais, au fil des semaines, certains commencent à y croire. Et si cette coalition était faite pour durer ?
À voir MM. Clegg et Cameron, le 12 mai, donner leur première conférence de presse commune dans les jardins fleuris de Downing Street, on ne pouvait que constater leur ressemblance. Même taille, même âge (43 ans), même costume bleu marine, les deux hommes, parfaitement à l'aise en public, ont joué la partition de l'entente à merveille. Une accolade ici, une plaisanterie là. Tous deux fils de banquier, ils ont été élevés dans de prestigieuses écoles privées, Eton pour M. Cameron, Westminster pour M. Clegg, avant d'aller étudier à Oxford. Ils ont même des amis communs. Et ils partagent manifestement la même ambition.
« Bien sûr, il y aura des secousses et des égratignures », a commenté le leader des Lib-dem, mais « nous sommes unis autour d'un même objectif », celui de « donner au pays un gouvernement fort et stable ». « Nous avons envisagé de former un gouvernement de minorité conservateur, avec le soutien des Libéraux démocrates sur certains sujets », a ajouté son homologue tory, mais « ça manquait de souffle ». Dès lors, les anciens « rivaux » devenus « collègues », pour reprendre l'expression de M. Clegg, ont dessiné un projet d'envergure destiné à assurer la viabilité de leur attelage.
Premier point : offrir une perspective à long terme. Pas question de laisser planer la menace d'une dissolution du Parlement sur le travail de la nouvelle équipe. Il y aura donc un projet de loi pour porter à cinq ans la durée d'une législature dans un pays où, pour l'heure, le premier ministre est libre de choisir son calendrier électoral. Bien sûr, les députés conserveront la possibilité de destituer un gouvernement en votant, à la majorité, une motion de censure. Une autre porte de sortie serait prévue : le chef de l'exécutif pourrait dissoudre la Chambre des communes si plus de 55 % des députés y consentaient.
Il fallait aussi que les Lib-dem fussent intégralement partie prenante du nouveau gouvernement pour que celui-ci fasse sens. Au total, une vingtaine de députés du troisième parti - soit plus du tiers du total - se sont vu proposer un poste. Outre Nick Clegg, vice-premier ministre en charge des réformes institutionnelles auxquelles il tient tant, quatre de ses amis politiques participent finalement au cabinet de M. Cameron (qui compte 23 ministres et secrétaires d'État). Vince Cable, le ministre du Commerce, devra également travailler sur la réforme du système bancaire britannique. Danny Alexander, secrétaire au Trésor, mettra en musique les coupes dans les dépenses publiques nécessaires à la réduction du déficit. Chris Huhne, ministre de l'Environnement, aura comme première mission d'annuler la décision du précédent gouvernement d'ouvrir une troisième piste sur l'aéroport de Heathrow. Enfin, Michael Moore, secrétaire d'État chargé de l'Écosse, a été jugé mieux à même qu'un conservateur de s'occuper de cette partie du royaume, qui compte 11 élus lib-dem sur 59 et un seul Tory. 
Ces nominations « témoignent de la force et de la profondeur de notre coalition et de notre sincère détermination à travailler ensemble de manière constructive », juge M. Cameron, qui a cependant pris soin de nommer ses lieutenants aux postes clés : George Osborne à l'économie, William Hague au Foreign Office, Ken Clarke à la justice, Liam Fox à la défense, Theresa May à l'intérieur, Andrew Lansley à la santé ou encore Michael Gove à l'éducation.
Enfin, une coalition ne pouvait avoir d'avenir sans programme. MM. Clegg et Cameron ont donc rédigé un « accord de coalition » sur 36 pages qui énumère, sujet par sujet, les objectifs du gouvernement d'ici à mai 2015. En matière d'éducation, par exemple, ou de libertés civiles, les deux partis avaient des points de vue relativement proches et la synthèse s'est effectuée sans à-coup. « Nous avons en commun le libéralisme », explique M. Clegg. En l'occurrence le désir de revenir sur des lois antiterroristes qui ont largement empiété sur les libertés individuelles et de réduire l'emprise de l'État sur les citoyens.
Dans d'autres domaines moins consensuels, comme l'Europe, la fiscalité ou la réforme du système politique, ils ont chacun consenti des sacrifices de taille. Il reste encore des dossiers sur lesquels ils n'ont pas trouvé d'accord, comme l'avenir des retraites du secteur public ou le traitement fiscal des « non-dom », ces résidents britanniques qui échappent à l'impôt sur les revenus perçus en dehors de la Grande-Bretagne. Mais, pour l'essentiel, la feuille de route est écrite. Reste désormais à la mettre en oeuvre. 
Ce ne sera pas toujours chose aisée. Les mésaventures de David Laws, initialement nommé secrétaire au Trésor, c'est-à-dire numéro deux du ministère des Finances, en témoignent. Cet ancien banquier d'affaires, qui a fait fortune à 28 ans avant de s'enrôler chez les Lib-dem, a dû démissionner après seulement 17 jours en poste, quand le Daily Telegraph, franchement conservateur et pas toujours bienveillant à l'égard de la coalition, eut révélé qu'il avait abusé du système des notes de frais des parlementaires.  
MM. Cameron et Clegg qui, dans la foulée du scandale des dépenses de Westminster, avaient fait de la déontologie et de la transparence une priorité ont été rattrapés par le passé. Ils n'ont eu d'autre choix que de sacrifier l'un de ceux sur lesquels ils comptaient le plus pour conforter leur alliance. À la droite du troisième parti, M. Laws avait, en effet, joué un rôle crucial dans les négociations qui ont précédé l'accord de coalition entre les deux partis. 
Une priorité : la réduction de la dette
Pendant les semaines qui ont précédé les élections, les Conservateurs ont souvent évoqué un scénario catastrophe, qui verrait Londres rejoindre Athènes sur la liste des pays plombés par leur dette. Si rien n'était fait, expliquaient-ils, la Grande-Bretagne perdrait son « AAA », ce sésame que lui accordent les agences de notation parce qu'elles jugent qu'il n'y a aucun risque que le pays fasse défaut et qui lui permet d'emprunter à des conditions raisonnables. Dans la foulée, la livre plongerait ; il faudrait alors faire appel au Fonds monétaire international (FMI), comme ce fut le cas en 1976. Dans cette hypothèse, affirmait M. Cameron, un gouvernement de coalition - et « les chamailleries, les marchandages et les controverses » qui vont avec - ne serait pas capable de prendre les décisions qui s'imposent.
Jusqu'ici, les événements lui ont donné tort. Les Libéraux démocrates et les Tories se sont entendus pour faire de la réduction de la dette leur priorité numéro un. Nick Clegg, qui souhaitait initialement attendre que la reprise se confirme avant de s'attaquer au sujet, a accepté de ne pas différer les décisions difficiles. Alors que la crise financière et la récession de 18 mois qui s'est ensuivie à compter de l'été 2008 - la pire qu'ait connue le pays depuis la Seconde Guerre mondiale - ont durablement plombé les finances publiques de Sa Majesté, le premier ministre ne voulait pas perdre de temps. C'est tout de suite qu'il fallait commencer à faire des économies et réduire le déficit, qui devrait diminuer de plus de 50 % d'ici à 2014.
Le leader libéral démocrate a accepté de réduire de 6,2 milliards de livres les dépenses publiques dès cette année (sur un total supérieur à 620 milliards de livres). En contrepartie, il a obtenu gain de cause sur l'une de ses propositions de campagne - la hausse à 10 000 livres du seuil d'imposition sur le revenu - qui coûtera 17 milliards. Les Conservateurs, eux, ont reporté deux de leurs mesures phares : la baisse de l'impôt sur les successions et la mise en place d'un avantage fiscal pour les couples mariés. Par ailleurs, l'impôt sur les plus-values, de 18 % actuellement, devrait être considérablement alourdi. 
À terme, les salaires des fonctionnaires seront gelés et le généreux système de retraites dont ils bénéficient sera revu à la baisse. L'âge du départ à la retraite pour tous devrait être repoussé, et les prestations de l'État-providence réformées. Hormis le National Health Service (NHS), dont le budget devrait continuer à augmenter en termes réels, et l'aide au développement à laquelle M. Cameron a promis de ne pas toucher, les autres administrations - transports, logement social, environnement, culture, autorités locales et même les pompiers - devraient connaître des coupes drastiques, dont on ne connaît pas encore le détail. D'autres hausses d'impôt - au premier rang desquelles la TVA - seront peut-être nécessaires.
Ces mesures suffiront-elles à rassurer les agences de notation et les marchés ? Et à éloigner le risque de voir le Royaume-Uni suivre la voie de la Grèce ? En réalité, rares sont ceux qui jugent crédible un tel scénario. Certes, le déficit budgétaire britannique a atteint des sommets jamais égalés en temps de paix. Rapporté au produit intérieur brut (PIB), il est aujourd'hui comparable à celui de la Grèce (11,5 % fin 2009, contre 13,6 % pour Athènes et 7,5 % pour la France). Mais le niveau d'endettement des deux pays n'a rien à voir. Selon les calculs d'Eurostat, fin 2009, la dette rapportée au PIB atteignait 115,1 % en Grèce, 77,6 % en France et 68,1 % au Royaume-Uni. Londres prévoit qu'elle devrait flirter avec les 90 % du PIB en 2014, avant de commencer à se résorber. C'est deux fois plus qu'en 2007 (44,7 %), avant la crise, mais moins qu'Athènes à la même période (95,7 %). 
Surtout, les dépenses publiques de Sa Majesté sont nettement moins rigides que dans de nombreux pays, dont la France. L'important, explique Arnaud Marès, analyste Royaume-Uni chez Moody's, « c'est le pacte social auquel les Britanniques sont prêts à adhérer ». De ce côté de la Manche, on peut réduire le nombre de fonctionnaires, baisser leurs salaires, alléger les prestations sociales sans jeter le pays dans la rue. Sous le Labour, les dépenses publiques ont bondi - elles représentent aujourd'hui, toujours selon Moody's, 48 % du PIB contre moins de 38 % au début des années 2000 -, mais les Britanniques ont déjà montré, dans leur histoire récente, leur capacité à se serrer la ceinture.
Sans compter, ajoute Ben Broadbent, économiste chez Goldman Sachs, que « le Royaume-Uni n'est pas dans la zone euro. Il peut donc laisser baisser sa monnaie sans être soumis à la pression de ses partenaires européens ». Ce qu'il ne s'est d'ailleurs pas privé de faire : la livre sterling a déjà perdu plus de 25 % de sa valeur depuis 2007, ce qui devrait soutenir les exportations dès lors que la reprise sera au rendez-vous dans la zone euro, premier marché d'exportation du Royaume-Uni.
Plus fondamentalement, le Royaume-Uni n'est pas la Grèce, pays à l'économie peu diversifiée, protectionniste, au marché du travail rigide, doté d'un faible secteur financier et où l'économie grise représente un quart de la richesse nationale. Pour Iain Begg, professeur d'économie européenne à la London School of Economics, c'est plus vers la Suède qu'il faudrait chercher des ressemblances : une économie ouverte qui a conservé sa monnaie ; un système de santé étatique, universel et gratuit ; un marché du travail flexible ; de grands groupes industriels exportateurs ; des PME innovantes ; des liens université-industrie...
La réforme des institutions
On ne sait pas encore très bien quel sera le rôle du vice-premier ministre. Certes, il remplacera M. Cameron lors de la séance de questions au premier ministre qui se tient chaque semaine au Parlement lorsque celui-ci sera en déplacement. Mais c'est à l'usage qu'on pourra évaluer sa véritable influence sur la marche des affaires. Il est un domaine, en tout cas, où il sera directement aux manettes : celui de la réforme des institutions et, plus particulièrement, du système électoral. 
Pour Nick Clegg, c'était une condition sine qua non de sa participation à la coalition : le nouveau gouvernement devait se pencher sur le mode de scrutin actuel, très défavorable à sa formation, et de manière plus générale à tous les petits partis. 
David Cameron a donc dû consentir à une concession inenvisageable il y a encore seulement quelques semaines. Alors que les Tories ont de tout temps défendu le statu quo, leur leader a accepté de consulter ses concitoyens sur la question, par voie référendaire. Quitte à mécontenter ses troupes. Il fera sans doute campagne contre le changement, mais il écoutera la volonté des Britanniques. Et, si ceux-ci le souhaitent, le vote alternatif prendra la succession du scrutin uninominal à un tour : dans ce système, les électeurs classent les candidats par ordre de préférence et, si leur premier choix n'obtient pas la majorité absolue, on descend d'un cran sur la liste jusqu'à trouver un candidat recueillant plus de 50 % des préférences sur son nom. 
Pour les Libéraux démocrates, c'est un vieux cheval de bataille. Le grand public, lui, n'a pris conscience des bizarreries du mode de scrutin en vigueur que cette année, lorsque, pendant un temps, l'impensable a paru possible : à savoir que le Parti travailliste obtienne le plus grand nombre de sièges alors qu'il serait arrivé en troisième position, derrière les Conservateurs et les Libéraux démocrates. 
En 1951 et en 1974, bien que deuxièmes en nombre de voix, les Travaillistes avaient obtenu le groupe parlementaire le plus important. Mais jamais le pays n'avait imaginé qu'une troisième place leur permettrait d'entrer à Downing Street. Ce n'est pas ce qui s'est passé, in fine, mais le simple fait qu'un tel scénario ait pu être envisageable a propulsé le sujet sur le devant de la scène.
Il est vrai que la répartition géographique des électeurs handicape les Conservateurs par rapport aux Travaillistes. De fait, la circonscription tory moyenne se gagne avec un pourcentage de voix plus élevé que le siège labour typique. Par surcroît, elle est plus peuplée que son homologue travailliste. C'est le résultat de l'évolution démographique : depuis les années 1950, la population du Sud, largement bleue, s'est accrue aux dépens du Nord, plus souvent rouge.
Résultat, explique Peter Kellner, le directeur de l'institut de sondages YouGov : « Pour obtenir la majorité absolue au Parlement, le Parti conservateur doit avoir quelque dix points d'avance sur son concurrent travailliste. À l'inverse, le Labour, pour être en position de former un gouvernement, n'a besoin que d'une avance d'un point sur les Tories. »
Ce système électoral, adapté au bipartisme qui a longtemps régné au Royaume-Uni - après guerre, Labour et Tories totalisaient plus de 90 % des voix -, est particulièrement cruel pour les petites formations politiques. Les Libéraux démocrates, dont les électeurs sont répartis de manière relativement uniforme sur le territoire, en savent quelque chose. Le 6 mai, ces partis « marginaux » ont obtenu plus du tiers des suffrages et seulement 13 % des sièges...
De l'euroscepticisme au pragmatisme
David Cameron finira-t-il européen malgré lui ? Le nouveau premier ministre, en dépit d'une allergie revendiquée aux institutions bruxelloises, a décidé de donner des gages de bonne volonté à ses partenaires du Vieux Continent. C'est dans cet état d'esprit qu'il a rendu visite quelques jours après son élection, le 20 mai, au président Sarkozy avant de rencontrer, le lendemain, la chancelière allemande Angela Merkel.
Il ne faut pas s'y tromper : M. Cameron n'est pas devenu un europhile convaincu à peine entré à Downing Street. Comme nombre de Tories de sa génération, qui ont grandi avec Margaret Thatcher, il nourrit une méfiance profonde à l'égard des institutions européennes. Et son passage au ministère des Finances en 1992 n'a rien dû arranger : en tant que conseiller spécial au Trésor du chancelier de l'échiquier Norman Lamont, il a vécu de près le « mercredi noir » qui a vu la livre sortir du système monétaire européen et qui a décrédibilisé pour longtemps la compétence des Conservateurs en matière de politique économique. 
Londres, donc, plus que jamais, continuera à se battre à Bruxelles, notamment sur le terrain de la régulation financière qui peut s'avérer extrêmement néfaste pour la City. Mais le gouvernement britannique évitera, tant que faire se peut, le clash. Ce qui, il y a un an, était loin d'être acquis.
Après les élections européennes de juin 2009, le Parti conservateur de David Cameron a quitté le Parti populaire européen, fédéraliste et de centre droit, pour s'allier, au Parlement de Strasbourg, à des nationalistes d'Europe de l'Est dont certains sont accusés d'homophobie et d'antisémitisme. Ce faisant, le futur premier ministre a certes tenu la promesse qu'il avait faite à l'aile droite de ses troupes lorsqu'il avait pris la tête des Tories en 2005. Mais il a aussi suscité nombre d'inquiétudes et de critiques dans les pays européens, destinataires de plus de la moitié des exportations du Royaume-Uni.
Depuis, M. Cameron a assuré qu'il ne chercherait pas la confrontation avec l'Europe, arguant du fait qu'il avait des problèmes plus urgents à régler, au premier rang desquels la réduction de la dette. Il a enterré sa promesse d'organiser un référendum sur le traité de Lisbonne, d'autant que la nouvelle architecture européenne avait été ratifiée par l'ensemble des pays membres de l'Union avant qu'il n'accède à Downing Street.
Les élections législatives du 6 mai ont marqué une nouvelle étape dans l'apaisement des relations entre le Royaume-Uni et Bruxelles. En s'alliant avec les Libéraux démocrates de Nick Clegg, David Cameron a aussi abandonné les plus europhobes de ses propositions de campagne. Alors que son programme prévoyait de rapatrier des pouvoirs de Bruxelles à Londres, notamment en matière de droit du travail, il n'en est aujourd'hui plus question. En lieu et place, l'accord de coalition prévoit de faire le point sur les compétences dévolues à la Commission et affirme qu'il n'y aura pas de nouveau transfert sans référendum.
C'est l'une des concessions que M. Clegg - un Européen assumé qui a travaillé pour le commissaire Leon Brittan avant d'être élu à Strasbourg en 1999 - a obtenues de son partenaire. Ce n'est pas la seule. Mark Francois, le secrétaire d'État à l'Europe dans le cabinet fantôme de M. Cameron, a également été sacrifié sur l'autel de la coalition. Cet eurosceptique assumé a dû céder la place à un homme connu pour son pragmatisme en la matière, David Lidington, qui aura à coeur de modérer les ardeurs anti-bruxelloises du nouveau ministre des Affaires étrangères, le conservateur William Hague.
De leur côté, les Lib-dem ont renoncé à militer pour l'entrée du Royaume-Uni, à terme, dans la zone euro. Et Nick Clegg a accepté de se montrer plus conciliant à l'égard des États-Unis. Non que le nouveau vice-premier ministre ait été « anti-américain », comme le lui a reproché Gordon Brown, le candidat travailliste. Mais M. Clegg, dont le parti a été le seul à voter contre la guerre en Irak en 2003, affirmait vouloir une relation « moins servile » avec Washington. « Il nous faut dépasser cet atlantisme par défaut qui a été le nôtre depuis [l'expédition de] Suez » en 1956, a-t-il souvent répété, promettant de rompre avec les années Blair. De fait, le programme électoral du troisième parti britannique s'opposait à toute intervention militaire en Iran.
Aujourd'hui, affirme-t-on dans l'entourage de M. Clegg, plus rien n'est exclu. Et le nouveau patron du Foreign Office, à peine avait-il pris ses fonctions, s'est empressé d'aller rassurer la Maison Blanche. Lors d'une visite à la secrétaire d'État américaine Hillary Clinton, le 14 mai, M. Hague a rappelé que les États-Unis étaient « le partenaire le plus important du Royaume-Uni », ajoutant que la relation entre les deux pays se devait d'être « solide mais pas servile ». Il a réaffirmé l'engagement britannique en Afghanistan et promis de soutenir Washington sur le dossier iranien. 
Compte tenu de la cure d'austérité que promet M. Cameron, il y a fort à parier que le budget de la défense sera néanmoins affecté comme les autres. À l'avenir, Londres se montrera sans doute plus réticente à envoyer ses troupes à l'étranger. 
La fin du New Labour, le retour à l'opposition
Les élections du 6 mai ont mis fin à treize ans de pouvoir travailliste et ont consacré la fin du New Labour. Au moins dans le langage. « Le New Labour n'a plus rien de nouveau », admettait récemment David Miliband, l'ancien ministre des Affaires étrangères de Gordon Brown, aujourd'hui candidat à sa succession à la tête du parti. Et d'ajouter : « Il faut définir le prochain Labour. » La machine à gagner les élections qu'avaient inventée Tony Blair, Gordon Brown et d'autres au début des années 1990 appartient désormais à l'Histoire. Mais son influence sur le Parti travailliste se fera sans doute encore sentir pendant longtemps.
L'acceptation du marché et de ses valeurs est désormais profondément ancrée dans cette formation politique dont les statuts, jusqu'en avril 1995, prévoyaient encore la « propriété commune des moyens de production, de distribution et d'énergie ». La maîtrise des finances publiques reste également au coeur de ses préoccupations, même si le mandat de M. Brown a vu les déficits exploser. « Le mouvement anti-New Labour au sein du Parti travailliste n'est pas fort », confirme Florence Faucher-King, directrice de recherche au Centre d'études européennes de Sciences Po. 
D'ailleurs, il n'y a là rien d'étonnant : les prétendants au trône que M. Brown a quittés dans la foulée des élections sont, dans leur très grande majorité, des enfants de ce New Labour. Seule Diane Abbott, la première député noire à avoir été élue à Westminster en 1987, se situe à la gauche du parti. Ses chances de l'emporter sont maigres.  
Les autres, a commenté Mme Abbott, « se ressemblent tous ». David Miliband, son cadet Ed, Ed Balls et Andy Burnham ont la quarantaine. Les trois premiers ont étudié la politique, la philosophie et l'économie à Oxford, le dernier a fait de l'anglais à Cambridge. Tous les quatre ont occupé des postes de conseillers au gouvernement avant d'être élus à Westminster puis de finir au Cabinet de Gordon Brown : Miliband senior était aux commandes du Foreign Office quand junior officiait à l'environnement ; M. Balls, lui, était ministre de l'Éducation et M. Burnham celui de la Santé.
Bien sûr, il y a des nuances. David Miliband, le favori des bookmakers, a commencé sa carrière aux côtés de Tony Blair. Son frère, lui, s'était choisi Gordon Brown comme mentor. Mais il a réussi à se tenir à l'écart de la guerre entre blairistes et brownistes qui a rongé le parti pendant plus de quinze ans. Ed Balls, un fidèle de la première heure de Gordon Brown, ne peut pas en dire autant. Quant à Andy Burnham, il est le moins marqué par la guerre des clans. 
Aujourd'hui, ils affirment à l'unisson que le temps des rivalités internes est révolu. Et qu'il faut penser à la suite : renouer avec les électeurs que les Travaillistes ont perdus en gouvernant pendant treize ans et mieux les écouter sur des thèmes aussi variés que l'immigration, l'État-providence, le logement ou encore les frais de scolarité pour l'université. Bref, comprendre pourquoi Gordon Brown a subi le plus sérieux revers électoral qu'ait connu un candidat travailliste depuis 1931.
Celui qui, fin septembre, sera élu à la tête du Labour n'aura pas la tâche facile. Après treize ans de pouvoir, la base électorale du Parti travailliste s'est rétrécie un peu plus à chaque scrutin depuis 1997, avec - à l'exception de celui de 2010 - des taux d'abstention toujours plus élevés dans ses bastions. Aux élections européennes de 2009, il a même été relégué en troisième position derrière les Conservateurs et l'UKIP (United Kingdom Independence Party).
Le Labour compte aujourd'hui moins de 200 000 adhérents directs (ceux qui ne sont pas membres via leur syndicat), contre plus de 400 000 en 1997. Ce qui signifie moins d'argent dans les caisses. « C'est d'autant plus gênant que les militants sont beaucoup moins actifs que par le passé - rappelle Florence Faucher-King - et ils sont moins partants pour coller des affiches, remplir des enveloppes, distribuer des tracts. » Dans le même temps, les donateurs se font rares. L'impopularité de M. Brown, la crise économique et le scandale, en 2007, de l'anoblissement de certains bienfaiteurs du parti expliquent qu'ils se soient retirés du circuit. 
Heureusement, il reste les syndicats, dont Tony Blair voulait être moins dépendant financièrement. Ils ont contribué à hauteur de 8 millions de livres sterling à la campagne de Gordon Brown, alors que 18 millions étaient disponibles pour celle de David Cameron, son concurrent tory.
D'une certaine manière, les choses pourraient être pires. Le Labour n'est pas aussi déliquescent qu'en 1979, au lendemain de la victoire de Margaret Thatcher. Ou que le Parti conservateur après l'élection de Tony Blair de 1997. En vertu d'un système électoral qui lui est favorable, il conserve un groupe parlementaire important : 258 sur 650. À comparer aux 165 députés (sur 659) que les Tories avaient pu sauver en 1997...
Les prochains mois seront décisifs pour l'évolution du paysage britannique politique. Le Labour saura-t-il se renouveler ? Redeviendra-t-il une force crédible à l'horizon de mai 2015 - la date prévue, à ce jour, des prochaines élections législatives britanniques ? 
D'ici là, David Cameron et Nick Clegg réussiront-ils à gouverner ensemble et surtout à convaincre leurs troupes de les suivre, de dépasser leur tribalisme spontané ? Le leader des Tories, s'il échoue, devra mettre un terme à sa carrière qui a si bien commencé. Son homologue lib-dem risque encore plus gros, puisque c'est l'avenir de son parti qui est en jeu. Que son apport à la coalition soit réduit à néant, et c'est la raison d'être de sa formation qui sera annihilée. 
Les Britanniques, le 6 mai, ont exprimé, sans ambiguïté, leur désir d'une nouvelle ère politique. Ce gouvernement ne doit pas l'oublier.
Notes :
(1) Il s'agit du surnom que le journal soviétique L'Étoile rouge avait donné à Margaret Thatcher en janvier 1976 pour stigmatiser son anti-communisme forcené. Dans les années qui ont suivi, il a symbolisé sa fermeté face aux grévistes de la faim de l'IRA provisoire en 1981 ou aux mineurs grévistes en 1984-1985.