Politique Internationale - La Revue n°135 - PRINTEMPS - 2012

sommaire du n° 135
L'ARGENTINE DES KIRCHNER
Entretien avec Beatriz SARLO
conduit par
Pauline DAMOUR
Correspondante du magazine Challenges pour l'Amérique latine
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Essayist Beatriz Sarlo is a leading figure in literature and culture in Argentina, where she has carved out her niche as one of the country's sharpest political observers. In Pauline Damour's interview for Politique Internationale, Sarlo delves into the inner workings of the "Kirchner system", referring to the husband and wife that have governed the country since 2003. She recognizes their genuine ability to pick up on current concerns and meet societal demands. However, she quickly points out other disturbing realities: ongoing inequality despite ten years of growth, environmental damage from strip mining, and corruption in public office. Sarlo summarizes their reign as the best of times and the worst of times. They have turned a blind eye to corruption yet distributed social aid. They have restored the prestige of the Supreme Court yet insulted Republican institutions such as the Parliament. They have encouraged economic growth while letting many friends and relatives amass illegal wealth. Perhaps this is a key to their success.
Notes :
(1) Entre mai et octobre éclate un violent conflit, appelé crise du « campo », entre les agriculteurs et le gouvernement. Ce dernier voulait surtaxer les exportations de céréales, notamment celles de soja, principales rentrées de devises. Face à la mobilisation des petits exploitants qui, pour la première fois, rejoignent les grands propriétaires terriens, celle de l'opposition et d'une large partie de l'opinion publique, le gouvernement des Kirchner est obligé de reculer. Le vice-président radical, Julio Cobos, fera capoter le projet de loi au Sénat en imposant son veto, signant sa rupture avec la présidente Cristina Kirchner dont la cote de popularité baisse sérieusement dans les sondages. Cette crise laissera des séquelles : en juin 2009, le parti péroniste perdra sa majorité au Parlement, également affaibli par la crise mondiale.
(2) Beatriz Sarlo n'a pas été arrêtée pendant la dictature militaire. Elle a fondé la revue de critique littéraire Punto de Vista en 1978. Elle l'a dirigée jusqu'en 2008.
(3) Le Parti justicialiste a été fondé en 1945 par le général Juan Domingo Peron. Considéré comme le parti officiel du péronisme, il regroupe plusieurs mouvements de droite et de gauche. C'est le parti de l'actuelle présidente de la République argentine, Cristina Fernandez de Kirchner. Le PJ a regagné la majorité relative des sièges au Parlement en octobre 2011 (97 sièges sur 257 à la Chambre des députés ; 36 sièges sur 72 au Sénat).
(4) L'Argentine connaît une hausse constante des prix depuis 2007 (+137 % cumulés selon les instituts privés) que refuse cependant de reconnaître le gouvernement. La fiabilité des chiffres publiés par l'Indec (Instituto Nacional de Estadística y Censos) est mise en doute par la plupart des instituts privés et des instituts provinciaux. Ces derniers estiment la hausse des prix à plus de 25 % en 2011 contre seulement + 9,5 % selon le gouvernement.
(5) La Campora est une organisation de jeunesse péroniste qui a été fondée en 2004 par le président Nestor Kirchner (2003-2007) en marge de l'appareil justicialiste. Elle tire son nom d'Hector Campora, qui représentait l'aile gauche du mouvement péroniste dans les années 1970. Présente dans de nombreuses villes du pays, elle est la plus importante des organisations péronistes de jeunesse dans la ville autonome de Buenos Aires. La Campora est dirigée par le fils aîné de la présidente, Maximo Kirchner. Depuis la réélection de Cristina Kirchner, ce mouvement n'a cessé de prendre de l'importance dans les rouages du pouvoir, notamment à travers la figure de l'actuel vice-ministre de l'Économie Axel Kicillof, 40 ans. Ces jeunes K (kirchnéristes) font parfois grincer des dents parmi les barons traditionnels du péronisme qui cherchent à limiter leur emprise politique.
(6) La nomination de Mariano Recalde, 39 ans, militant de la Campora, à la présidence d'Aerolinas Argentinas, la compagnie aérienne nationale argentine, le 8 juillet 2009, a suscité de vives critiques dans les médias et l'opposition. Cet avocat spécialisé dans le droit du travail, proche de Maximo Kirchner, qui n'a aucune expérience dans le domaine aéronautique ni d'ailleurs en matière de gestion d'entreprise, dirige un groupe de plus de 10 000 employés, affichant un déficit de 700 millions de dollars.
(7) Il a été créé en 1929 par le révolutionnaire mexicain Plutarco Elias Calles, sous le nom de Parti national révolutionnaire. En 1938, il devient Parti de la révolution mexicaine, puis, en 1946, Parti révolutionnaire institutionnel. Gouvernant sans partage, il domine la vie politique du Mexique jusqu'en 1997 lorsque le PRI subit un sérieux revers électoral, perdant pour la première fois la majorité absolue à la Chambre des députés. En juillet 2000, il essuie une lourde défaite face au PAN (Parti action nationale) dont le candidat, Vicente Fox, remporte l'élection présidentielle, mettant fin à soixante et onze ans de pouvoir absolu. Présidé par Beatriz Paredes Rangel depuis 2007, le parti conserve toutefois d'importants appuis (dans certains des syndicats les plus puissants du pays notamment) et contrôle 18 États sur 32.
(8) La dictature catholique-nationaliste du général Aramburu qui suit le coup d'État de 1955, dit de la Révolution libératrice, dissout le Parti justicialiste puis, en mars 1956, interdit toute « affirmation idéologique ou propagande péroniste », prohibant jusqu'au nom même de Peron. Cette « prescription », qui va durer une vingtaine d'années, ne suffira toutefois pas à éradiquer le mouvement alimenté par la « résistance péroniste ». Juan Peron, devenu, avec Eva, un véritable mythe, se fera réélire triomphalement à la présidence en septembre 1973.
(9) Les poursuites judiciaires contre les crimes commis sous la dictature militaire ont connu deux phases principales : sous la présidence de Raul Alfonsin (1983-89) avec l'ouverture des procès contre la junte et la condamnation de hauts dignitaires militaires ainsi que de plusieurs guérilleros montoneros. Les lois du Point final (1986) et de l'Obéissance due (1987) protégèrent le reste des militaires de toute poursuite. En 1989 et 1990, le président Carlos Menem amnistia l'ensemble des personnes condamnées lors du procès de la junte.
En 2005, sous la présidence de Nestor Kirchner, la Cour constitutionnelle déclara les deux lois d'amnistie de 1986 et 1987 anticonstitutionnelles, ouvrant ainsi la voie à de nouveaux procès. À ce jour, 273 personnes ont été condamnées pour crime contre l'humanité sur un millier en cours de jugement. Parmi elles : l'ancien dictateur, le général Jorge Videla, 85 ans, qui dirigea la junte de 1976 à 1981 ; le général Reynaldo Bignone qui lui succèda de 1982 à 1983 ; et l'officier de marine Alfredo Astiz, surnommé l'« ange blond de la mort », impliqué notamment dans la disparition des deux religieuses françaises Alice Domon et Léonie Duquet.
(10) Élu en 2003 grâce au désistement de Carlos Menem, Nestor Kirchner manque de légitimité politique. Il va s'appuyer sur un jeu d'alliances transversales, auprès des organisations des droits de l'homme, des acteurs de la société civile, des syndicats et même, pendant un temps, des mouvements de piqueteros, ces chômeurs qui bloquent les routes pour réclamer du travail.
(11) Au cours de sa première année de mandat, Dilma Rousseff, élue à la présidence du Brésil en janvier 2011, s'est séparée de sept de ses ministres dont six pour soupçons de fraude ou de corruption. Elle a promis d'imposer une « tolérance zéro » en la matière - bataille que son prédécesseur, Luiz Inacio Lula, n'avait pas eu le courage de mener. Selon une étude de la Fondation des industries de l'État de São Paulo, la corruption coûte chaque année entre 17 et 30 milliards d'euros, plombant la croissance, la compétitivité et l'efficacité des aides publiques à la population.
(12) L'annonce de l'envoi d'un destroyer britannique et la venue du prince William aux îles Malouines en février ont ravivé les tensions entre le Royaume-Uni et l'Argentine. Trente ans après la guerre britannico-argentine, Buenos Aires revendique sa souveraineté sur l'archipel de l'Atlantique Sud, sous contrôle de la Couronne depuis 1833. Le gouvernement de Cristina Kirchner a déposé une plainte au Conseil de sécurité des Nations unies sur la question, dénonçant « un grave danger pour la sécurité internationale ». La guerre de 74 jours contre le Royaume-Uni, menée par la junte militaire, s'était soldée par le décès de 649 soldats argentins et 255 britanniques.
(13) La Conquête du Désert a été menée par l'armée argentine entre 1879 et 1881 sous les ordres du général et futur président Julio Argentino Roca. Ce dernier désirait obtenir une domination totale sur les régions du sud de la Pampa et sur la Patagonie orientale, alors habitées par les Indiens mapuche.
(14) L'Union des nations sud-américaines créée le 23 mai 2008 est une organisation intergouvernementale intégrant deux unions douanières présentes dans la région : le Marché commun du Sud (Mercosur) et la Communauté andine (CAN), dans le cadre d'une intégration continue de l'Amérique du Sud. Le président argentin Nestor Kirchner fut son premier secrétaire général, élu le 4 mai 2010. Après le décès de ce dernier en octobre de la même année, c'est l'ancienne ministre des Affaires étrangères de Colombie, Maria-Emma Meija Velez, qui l'a remplacé pour un mandat de deux ans.