Politique Internationale - La Revue n°139 - PRINTEMPS -

sommaire du n° 139
FORCES SPECIALES : L'EXCELLENCE FRANCAISE
Entretien avec Christophe GOMART
Chef du Commandement des opérations spéciales (COS) de l'armée française depuis 2011.
conduit par
Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro
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Isabelle Lasserre - Après avoir fêté son vingtième anniversaire en 2012, le Commandement des opérations spéciales, que vous dirigez, a entamé l'année 2013 sur le terrain, au Mali. L'opération aurait-elle pu se faire sans le COS ? Quelle valeur ajoutée avez-vous apportée ?

Christophe Gomart - Les forces spéciales ont toute leur place dans cette opération. Elles y démontrent quotidiennement leurs qualités. Le COS a apporté son savoir-faire en matière de réactivité, de discrétion et de « fulgurance » d'action. Il fallait, en effet, agir très vite ! Nous devions surprendre l'adversaire pour obtenir immédiatement la supériorité sur lui et l'arrêter net. L'organisation du COS permet d'agir dans les plus brefs délais grâce à une chaîne de commandement réactive. C'est la raison pour laquelle le chef d'état-major des armées a décidé d'y avoir recours. Grâce à tous ses moyens interarmées (avions, hélicoptères, commandos) - dont certains immédiatement mobilisables du fait de leur pré-positionnement dans la zone sahélienne -, le COS a été, depuis le 11 janvier dernier, de tous les combats visant à stopper la progression des groupes terroristes, puis à les repousser au-delà du fleuve Niger. Agissant en amont des bataillons français, les forces spéciales ont tour à tour ouvert les portes de Sévaré, Konna, Douentza, Mopti, Gao, Kidal et Tessalit afin de préparer l'arrivée de nos camarades français et africains. Nos détachements, extrêmement mobiles, polyvalents et particulièrement aguerris ont eu un effet démultiplicateur. Ils ont été remarquablement appuyés par l'aviation de combat - qui est, je vous le rappelle, un partenaire incontournable pour les forces spéciales. En effet, à sa capacité de frappe, notre aviation ajoute, elle aussi, cette réactivité dont je vous parlais il y a un instant.

L'opération au Mali apporte une nouvelle fois la démonstration concrète de la pertinence et de l'efficacité du COS qui, vingt ans après sa création, demeure un véritable outil de liberté d'action dans la main du chef militaire et du décideur politique. Mais elle met également en lumière la qualité des hommes et des femmes servant dans les opérations spéciales, leur extrême rigueur et leur abnégation - car ce sont des « soldats de l'ombre ». Et je tiens à rendre ici hommage à la mémoire du chef de bataillon Damien Boiteux, décédé le 11 janvier après avoir été mortellement blessé aux commandes de son hélicoptère aux premières heures des combats.
I. L. - Quelles sont les leçons tirées des conflits précédents qui vous ont été utiles au Mali ?

C. G. - Chaque opération est source d'expérience et de progrès. Mais, pour être bref, je citerai surtout notre engagement en Afghanistan à partir de 2003. Il nous a permis de donner notre pleine dimension dans divers domaines. C'est là-bas que les forces spéciales issues des trois armées ont véritablement appris à travailler ensemble au sein d'un même détachement. L'opération ARES (1) fut, à ce titre, le creuset dans lequel le mélange entre culture « forces spéciales » et culture d'armée s'est réalisé. Nous fonctionnons toujours selon ce schéma.

Un autre acquis d'importance a été enregistré dans le domaine du renseignement. Un effort significatif a été réalisé en matière de partage et de fusion du renseignement - à la fois entre services français, et avec les cellules alliées de la coalition ainsi qu'avec les services afghans. Or les forces spéciales ont besoin du renseignement le plus juste et le plus abouti possible. Ce système d'« intégration » des chaînes de renseignement est absolument indispensable pour le succès d'un engagement. Les opérations que nous conduisons au Sahel n'échappent pas à cette règle.
Enfin, je retiens de notre passage en Afghanistan tout l'apport, désormais incontournable, que constitue la « troisième dimension » (3D). Nous avons appris à intégrer dans nos planifications l'usage des drones et des caméras embarquées sur avions. Ces appareils fournissent des renseignements et désignent les cibles potentielles ; ils contribuent ainsi à nous apporter un ascendant permanent sur l'adversaire. De même, l'Afghanistan nous a démontré toute la plus-value apportée par les échanges de données satellitaires. Grâce à cet atout, nous disposons rapidement de photos réactualisées, géo-référencées et renseignées, qui offrent une meilleure compréhension commune de l'environnement. Ces outils de haute technologie sont aujourd'hui complètement intégrés à nos opérations.
I. L. - Le COS a donc fêté ses vingt ans en 2012. N'y avait-il pas de forces spéciales françaises avant 1992 ?

C. G. - Il y a toujours eu, dans l'histoire de France, des forces un peu particulières qui, déjà, mettaient en pratique notre slogan - « Agir autrement » - en évoluant différemment des autres. Au XIVe siècle, les techniques de guerre de Du Guesclin (2) ressemblaient davantage à celles des forces spéciales d'aujourd'hui qu'aux pratiques des forces conventionnelles de l'époque. Du Guesclin a utilisé l'effet de surprise et la ruse pour faire tomber les citadelles à une époque où la ruse ne faisait guère partie de l'art de la guerre. Cet art était alors très codifié. On se battait rarement de nuit, par exemple. Avec ses petits groupes de combattants, du Guesclin, je le répète, a changé la façon de livrer bataille. Quant à l'arbalète, elle a révolutionné la guerre car elle a permis pour la première fois au manant d'atteindre le chevalier hissé sur son destrier en transperçant son armure. Pendant la Première Guerre mondiale, les Corps francs du capitaine Conan, qui envoyait une poignée d'hommes s'emparer de renseignements auprès des Allemands dans les tranchées, ont joué un rôle de forces spéciales. À l'époque, Conan avait lancé cette phrase aux armées traditionnelles : « Vous avez fait la guerre, mais nous l'avons gagnée... » Mais c'est pendant la Seconde Guerre mondiale que naissent réellement ce que nous pouvons considérer comme les ancêtres des forces spéciales contemporaines.

I. L. - Qu'est-ce qui a provoqué leur apparition ?

C. G. - Face à un ennemi allemand surpuissant, les Français étaient incapables de livrer une guerre classique. Le seul moyen de combattre fut d'envoyer de petites équipes à l'assaut de l'ennemi pour lui faire aussi mal que possible avec peu d'hommes. Certains commandos français ont participé à l'aventure, à côté des SAS (Special Air Service) britanniques (3). Obtenir, à moindre coût, un impact stratégique à partir d'un effet tactique sur le terrain : tel est le grand principe des forces spéciales.

Puis il y a eu l'Indochine et l'Algérie : des commandos, soutenus par des hélicoptères, agissaient derrière les lignes ennemies. Il a fallu adopter les tactiques de l'ennemi pour le surprendre sur son terrain. Dans les années 1970 et 1980, les forces spéciales se sont multipliées. Des commandos ont été créés dans la marine - Hubert, Jaubert -, dans l'armée de l'air et dans l'armée de terre, avec le 13e RDP (Régiment de dragons parachutistes), spécialisé dans la recherche du renseignement derrière les lignes adverses. En 1991, pendant la guerre du Golfe, des unités spéciales françaises ont été envoyées dans la région, mais elles ont agi sans coordination, sans mission claire. Ce sont les leçons de cette guerre qui ont conduit à la création du COS. Les différents commandos français ont alors été réunis au sein d'un commandement. Des hélicoptères - l'arme indispensable des forces spéciales, le vecteur par essence du commando, parce qu'il est souple et qu'il va partout - ont été affectés à la nouvelle structure. La Direction des renseignements militaires (DRM) a été créée au même moment. Je signale que les États-Unis avaient connu une expérience similaire en Iran, après la chute du Chah en 1979 : Eagle Claw, l'opération lancée par Jimmy Carter en 1980 pour libérer les otages américains retenus à Téhéran (4), fut un échec retentissant. C'est à ce moment-là que les Américains ont créé leur commandement des opérations spéciales.
I. L. - Comment ces forces spéciales ont-elles évolué depuis ?

C. G. - Le COS a été redimensionné. Un escadron de huit avions lui a été dédié. Le 13e RDP l'a rejoint ; dans la marine, le commando Kieffer (5) a été recréé. En vingt ans d'existence, de nombreuses leçons ont été tirées.

Le COS a, d'abord, prouvé son utilité. Depuis sa création en 1992, il n'a cessé d'intervenir sur tous les théâtres d'opérations, même si sa participation n'a pas toujours été publique. Mais de la Somalie au Rwanda en passant par la Bosnie, le Tchad, la République démocratique du Congo ou l'Afghanistan, pas une année ne s'est écoulée sans que les forces spéciales n'aient été utilisées. Le COS a donc prouvé l'intérêt qu'il y avait, pour les armées françaises et pour les chefs politiques, à disposer d'un tel outil.
Deuxième leçon : l'importance du caractère interarmes des forces spéciales a été démontré. Le COS puise dans les trois armées. Sa force est de pouvoir travailler avec des terriens, des marins, des hommes de l'armée de l'air, qui tous possèdent leur propre culture militaire. C'est pourquoi j'estime que ce serait une erreur de faire du COS une quatrième ou une cinquième armée.
Par ailleurs, le fait de disposer directement d'un réservoir d'unités estampillées « forces spéciales », dont certaines mettent en oeuvre des moyens aériens (avions de transport et d'assaut) et aéromobiles (hélicoptères de combat et de transport), constitue un réel gage d'efficacité et de rapidité pour mon état-major. C'est une chance. Mais cela démontre aussi que les chaînes de commandement mises en place il y a vingt ans ont été particulièrement bien pensées et sont toujours pérennes.
Dernière leçon : l'expérience de ces dernières années montre que nous n'agissons plus jamais en « franco-français » mais en « inter-alliés ». Nous collaborons avec les Américains, les Britanniques, les Canadiens et nos autres alliés de l'Otan. Mais pas uniquement : nous travaillons de plus en plus fréquemment avec des forces spéciales qui ne font pas partie de l'Alliance atlantique, comme celles des Émirats arabes unis ou de la Jordanie, qui n'ont ni la même culture ni la même histoire que nous. À l'automne, nous avons ainsi effectué en Corse un exercice baptisé « Tigre 2 » avec 300 hommes des forces spéciales saoudiennes.
I. L. - Pourquoi les forces spéciales françaises travaillent-elles avec ces pays ?

C. G. - Parce que leur action est liée à la politique extérieure de la France et que la diplomatie française est très active dans cette région. Mais aussi parce que la France ne veut plus apparaître en première ligne dans les conflits. Nous sommes donc obligés de nous entraîner avec les forces spéciales des pays dans lesquels nous intervenons. Enfin, nous sommes souvent sollicités pour former les forces spéciales de pays étrangers, qui sont très demandeurs de savoir-faire français.

I. L. - En quoi les forces spéciales sont-elles particulièrement adaptées aux conflits contemporains ?

C. G. - Leurs qualités - souplesse, réactivité, légèreté et réversibilité (6) - répondent parfaitement aux nouvelles menaces. Les trois missions essentielles des forces spéciales - la recherche du renseignement, l'assistance militaire opérationnelle et l'action directe, qui est le métier par essence du commando - offrent une réponse parfaite aux défis que posent les conflits contemporains. Ce n'est pas pour rien que le patron des forces spéciales américaines, l'amiral McRaven, veut créer un réseau mondial des forces spéciales. Il pense que la menace étant devenue globale, il faut y répondre globalement. De tout temps, l'homme a cherché à se renseigner sur son adversaire. Mais il est évident qu'aujourd'hui il faut davantage de coordination. Nous n'avons pas d'ennemis désignés, mais les menaces se multiplient. Elles sont transverses. Elles ne visent pas seulement les frontières françaises. Or les forces spéciales, surtout si elles sont pré-positionnées, sont capables de mener des actions rapides afin de répondre à une menace soudaine. L'objectif est d'empêcher ce type de menace de se développer et d'atteindre les intérêts ou le sol français.

I. L. - Avec le retrait d'Irak et d'Afghanistan, certains annoncent que les guerres longues, avec déploiement de troupes terrestres sur le terrain, sont terminées pour les armées occidentales. Les forces spéciales seraient devenues un modèle d'intervention pour l'avenir. Est-ce aussi votre avis ?

C. G. - Je ne suis pas certain que l'engagement dans les guerres traditionnelles soit terminé. Comme l'a souligné le chef d'état-major des armées, l'amiral Guillaud, « la guerre réelle n'est jamais la guerre rêvée ». Personne ne sait à quel type d'opérations militaires nous serons confrontés demain. Mais on sent bien que les pays occidentaux se posent des questions sur la forme des guerres qu'ils livreront dans le futur. À cet égard, les forces spéciales sont un outil indispensable qui offre une grande liberté d'action au chef d'état-major des armées. En avance de phase, elles permettent d'agir rapidement, avec une faible empreinte au sol, n'importe où dans le monde - et cela, qu'il y ait ou non, par la suite, une intervention à terre. Aujourd'hui, certains pays ne souhaitent pas nécessairement avoir sur leur sol une présence de soldats occidentaux qui soit très visible. Les forces spéciales répondent à cet impératif. Elles sont discrètes et fonctionnent en petits groupes. Elles demeurent un facteur de puissance militaire d'un pays et constituent le signal fort d'une volonté politique.

I. L. - L'opération militaire en Libye, qui a mis fin au régime de Kadhafi en quelques mois sans invasion terrestre du pays, est considérée dans certains cercles militaires comme un modèle d'intervention qui pourrait servir pour les guerres à venir. Partagez-vous cette opinion ?

C. G. - Oui, dans le sens où l'objectif a été atteint avec des avions, des bateaux, des hélicoptères, des drones et quelques forces spéciales. Le cas libyen est intéressant. Le CNT (Conseil national de transition) refusait que des soldats occidentaux débarquent sur le sol libyen. Mais il voulait qu'on appuie son action et qu'on lui fournisse une aide en matière de renseignements. Comment faire tout cela sans mettre des hommes au sol ? L'équation était compliquée. D'autant qu'en matière de frappe aérienne, un appui guidage au sol apporte une plus-value significative ; il peut même s'avérer incontournable dans certains cas. On ne gagne pas une guerre sans troupes au sol. Ce qui implique de positionner sur le terrain des opérateurs capables de réaliser ce guidage. Dans ce cas précis, les forces libyennes qui se battaient contre les troupes de Kadhafi, ont été épaulées par des conseillers français qui ont notamment assuré le contact avec les avions de l'Otan ou les bateaux. Les forces spéciales répondent bien à ce type de situations nouvelles. Mais attention ! La guerre menée n'est jamais la guerre d'après. Il faut toujours se méfier et anticiper. Le but du chef militaire est de pouvoir disposer d'une armée qui lui permette de réagir à tout type de situation nouvelle.

I. L. - Les forces spéciales ne sont donc pas un outil suffisant ?

C. G. - Non. Il ne faut jamais s'engager sur l'avenir car celui-ci est fait de surprises stratégiques. Jamais je n'aurais pensé que les forces spéciales françaises seraient un jour envoyées en Afghanistan... Jamais je n'aurais imaginé, lorsque nous faisions face au Pacte de Varsovie à la fin des années 1970, que le Mur de Berlin tomberait dix ans plus tard... Les forces spéciales sont un outil permettant de répondre à une surprise, quelle qu'elle soit. Leur avenir, dans ce monde, est assuré. Mais elles s'appuient sur des armées. Sans elles, je ne pourrais pas monter d'opérations autonomes. J'ai besoin des moyens de projection, des réseaux de communication, des avions, des drones des autres armées comme de l'appui des forces conventionnelles. J'ai besoin de tout le monde. Par exemple, si notre action en Côte d'Ivoire, en particulier l'extraction de l'ambassadeur du Japon (7), a pu être menée avec succès, c'est grâce à la présence et au soutien de Licorne (8), la force d'intervention française déployée en 2002. À mon sens, les forces spéciales n'existent pas ex nihilo.

I. L. - Puisque les contraintes budgétaires pèsent de plus en plus lourd sur les armées et que le Livre Blanc s'apprête à imposer à celles-ci de nouvelles coupes, ne faut-il pas faire davantage appel aux forces spéciales qui, finalement, ne coûtent pas très cher ?

C. G. - Ce n'est pas comme cela qu'il faut analyser les choses. S'en tenir à une stricte logique de rapport coût/efficacité telle que vous la décrivez me semble être un raccourci erroné. Or, je vous le répète, sans les armées, je ne peux pas agir. Les forces spéciales n'ont pas été créées pour remplacer les forces conventionnelles. Elles ont été créées à partir des forces conventionnelles pour remplir certaines missions particulières. Elles font partie d'un tout cohérent et agissent de manière parfaitement complémentaire avec les autres unités sur le terrain. Nous en avons actuellement un exemple extrêmement concret au Mali où, dans le cadre de l'opération Serval, les forces spéciales s'insèrent parfaitement dans le dispositif. Appuyées par l'aviation de combat, elles agissent en amont des GTIA (Groupement tactique interarmes), de manière combinée.

I. L. - Afghanistan, Côte d'Ivoire, Libye... Les forces spéciales françaises ont participé à tous ces conflits. Quelles ont été les spécificités de ces trois théâtres d'opérations ?

C. G. - En Afghanistan, nous avons pris part à de vrais combats, difficiles. Nous affrontions un adversaire très léger sur le terrain, qui cherchait à nous imposer un combat asymétrique. Il a fallu nous adapter. En Libye, nous n'avons pas mené d'actions directes mais nous avons été confrontés à une culture et à une langue très différentes des nôtres. En Côte d'Ivoire, les affrontements étaient urbains. Il fallait travailler en ville, affronter des menaces qui venaient de partout. Une grosse préparation a été nécessaire. Ces trois conflits ont une nouvelle fois prouvé que, pour arriver au geste parfait, l'entraînement doit être le plus poussé possible. Mais pour que l'action réussisse il faut, également, que le renseignement soit le plus abouti possible. Il faut donc être en relation permanente avec les différentes agences de renseignement. La Direction du renseignement militaire (DRM) bien sûr, sur laquelle je m'appuie et avec laquelle je partage l'emploi du 13e RDP. Mais aussi la DGSE, la DCRI, voire Tracfin et la DNRED (9). C'est l'ensemble de ces informations qui nous permettent d'être efficaces et de conduire des opérations avec le maximum de chances de succès. Là encore, la Côte d'Ivoire a été un bon modèle : sans renseignements, nous n'aurions pas été capables d'aller chercher l'ambassadeur du Japon.

La Côte d'Ivoire, la Libye, le Sahel montrent à quel point le pré-positionnement est important. D'abord en raison de l'acculturation : si les hommes sont entraînés dans des zones qui correspondent peu ou prou à l'endroit de l'action, à Djibouti ou ailleurs, les forces spéciales peuvent réagir plus rapidement. Ce fut le cas pour le Mali. Le COS disposait au Sahel de forces qui ont pu intervenir très rapidement et ainsi arrêter l'offensive des terroristes. Ce fut aussi le cas pour la libération du Ponant ou du Carré d'As, pour lesquelles c'est un détachement de forces spéciales prépositionnées à Djibouti qui est intervenu. Cette question est l'une des clés de l'avenir pour les opérations spéciales.
I. L. - Pouvez-vous nous donner un exemple d'opération totalement réussie ?

C. G. - L'arrestation du responsable serbe de Bosnie Momcilo Krajisnik, à Pale, en 2000, fut un modèle. Krajisnik, accusé de crimes contre l'humanité, a été arrêté chez lui, sans qu'un seul coup de feu soit tiré et sans dégâts collatéraux. Voilà comment les choses se sont passées : l'un de nos équipiers, qui observait à plusieurs centaines de mètres, a pris une photo de Krajisnik, de profil, derrière la fenêtre de sa salle de bains. Il a assuré : « Je suis sûr que c'est lui. À 100 %. » Il fallait alors un feu vert du Tribunal pénal international (TPI) pour intervenir. L'information a été transmise au chef d'état-major des armées puis au président de la République Jacques Chirac. À l'époque, nous étions en pleine cohabitation, le ministre de la Défense était Alain Richard. Le COS a obtenu l'autorisation de lancer l'opération. Les hélicoptères ont été maintenus loin de la zone. L'infiltration a pu se faire parce que des hommes étaient sur place. Ils sont entrés chez lui. Il dormait. Il a été très facilement arrêté. À trois heures du matin, il était à l'aéroport de Sarajevo et, quelques heures plus tard, au TPI à La Haye. Pourquoi avons-nous réussi à mener à bien cette opération ? Parce que nous avions des hommes pré-positionnés qui disposaient de renseignements très précis et avaient reçu un entraînement très poussé. Voilà un exemple de ce que nous pouvons faire de mieux quand ces trois conditions sont réunies.

J'ai mentionné le Carré d'As, ce bateau piraté au large de la Somalie en 2008. Là aussi, nous avions des renseignements très aboutis : nous savions combien il y avait de pirates à bord, où ils étaient placés, comment ils étaient armés, où étaient les otages... Une fois la décision politique acquise, nous avons agi avec le détachement de forces spéciales pré-positionnées de Djibouti, très bien entraînées pour ce type d'opération. L'équipage et le bateau ont été libérés sans coup férir. Dans ce type d'opération, on n'est jamais loin du geste parfait. Mais aussi de l'échec. C'est là toute la difficulté.
I. L. - Pouvez-vous donner un exemple d'opération qui n'a pas fonctionné ?

C. G. - Les opérations spéciales menées en Afghanistan ont eu des effets importants sur notre adversaire. Mais, pour réussir une opération, il faut en préparer dix. C'est normal, on ne peut pas faire mouche à tout coup. En général, les échecs sont souvent liés à un défaut de renseignement. Il suffit d'un petit détail de renseignement pour faire basculer une opération !

I. L. - Quel jugement portez-vous sur l'opération Geronimo (l'attaque américaine contre la villa de Ben Laden au Pakistan en mai 2011) ?

C. G. - Je qualifierai cette opération de remarquable. Elle a nécessité un travail de préparation immense en amont. L'impact d'une telle action allait être si fort qu'il fallait s'assurer de disposer des renseignements le plus aboutis possible, extrêmement précis, avant d'agir. La partie organisationnelle a également été très poussée. Le patron des opérations spéciales américaines, l'amiral William McRaven, a affecté plusieurs unités à cette seule mission. Dans notre jargon, on appelle cette pratique une « mise au frigo ». Pendant de longs mois, ces forces spéciales ne se sont entraînées que dans l'optique de Geronimo. Pour une telle opération, la mise au frigo est indispensable et forcément longue. Les opérateurs doivent être complètement immergés dans leur mission, ne penser qu'à elle. Ils doivent toujours imaginer le pire afin d'être en mesure de réagir à toute éventualité. Malgré cette intense préparation, il y a eu un imprévu : un hélicoptère est tombé. Vous le voyez, on a beau être le mieux préparé, le plus renseigné possible, le cas non conforme est toujours possible.

I. L. - Les forces spéciales sont parfois utilisées comme un outil diplomatique. Pouvez-vous nous donner des exemples ?

C. G. - Les forces spéciales sont en effet un bon outil de rayonnement de la France. D'abord, parce que de nombreux pays nous demandent des formations. Ensuite, parce que en termes de diplomatie il s'agit d'un véritable outil de relations internationales. En 2003, nous étions un peu « en froid » avec les États-Unis après notre décision de ne pas participer à la guerre en Irak. En acceptant, à la demande de nos alliés américains, d'envoyer 200 forces spéciales à Spin Boldak, en Afghanistan, Jacques Chirac a inversé la tendance et obtenu un véritable effet stratégique. Il a personnellement été remercié par le président américain. À eux seuls, ces 200 hommes ont permis à la relation bilatérale de s'améliorer. Ces 200 hommes envoyés dans le désert, qui prenaient les mêmes risques que les Américains, ont changé la donne. Le simple fait de les déployer a eu un effet diplomatique très notable.

I. L. - Finalement, les forces spéciales sont un outil de guerre asymétrique...

C. G. - En Indochine et en Algérie, nous avions déjà affaire à un adversaire qui se diluait sur le terrain, se mêlait à la population et était assez peu visible. Dans ce type de guerre, on ne sait jamais où l'ennemi, qui veut nous imposer une guerre asymétrique, va frapper. Même chose en Afghanistan avec les talibans qui se mélangent à la population : ce sont à la fois des civils et des combattants. Les forces spéciales sont particulièrement adaptées à ce type de combat du fait de leurs qualités particulières - souplesse, discrétion, réactivité, adaptabilité en particulier dans les changements rapides de posture, faible empreinte au sol -, qu'elles allient à l'utilisation de technologies de pointe comme par exemple les drones, que nous utilisons pour recueillir du renseignement image.

I. L. - Quelle est la marque de fabrique des forces spéciales françaises ?

C. G. - La capacité à réfléchir différemment. Les Français sont connus dans le monde pour leur liberté d'agir et de penser, ce qui les rend attrayants pour les autres pays. Avec leurs 3 000 hommes, les forces spéciales françaises ne peuvent pas être comparées à leurs homologues américaines, qui sont 66 000 et fonctionnent avec un budget de 10,4 milliards de dollars. Mais elles ont des spécificités qui découlent de cette « touche » typiquement française. C'est la marque de l'imagination et de la création, un savoir-faire particulier, une aptitude à se mélanger à la population. Avec ses méthodes de guérilla, notamment les attaques suicides, l'adversaire nous éloigne peu à peu de la population. Les attaques « green on blue » (10) en Afghanistan en sont un parfait exemple. Psychologiquement, c'est une réussite de l'adversaire. Je me souviens de Spin Boldak en 2006. Les Américains avaient des casques et des gilets pare-balles. Moi j'avais juste un béret et un pistolet. Nous sommes désormais obligés de nous protéger davantage. Je ne peux pas ne pas protéger mes opérateurs. Mais en nous caparaçonnant, nous nous éloignons de la population. C'est une vraie difficulté.

I. L. - La judiciarisation de la société n'épargne pas les armées. Comment la gérez-vous ?

C. G. - L'action militaire n'est pas une scène de crime. Quand un soldat meurt à la guerre, il n'a pas été victime d'un crime : il est mort dans l'accomplissement de sa mission dont il acceptait les risques. Faire entrer l'action militaire dans le droit commun, la faire entrer de force dans un carcan judiciaire n'est pas possible. En revanche, si un soldat a fait une bêtise qui viole la loi, il doit être jugé par une cour normale. La judiciarisation a fini par devenir un élément majeur de l'engagement de nos forces. Elle entraîne une baisse d'efficacité qui affecte nos troupes et nos actions. Or, dans notre métier, la liberté d'action est fondamentale. Si elle disparaît, c'est l'ensemble de l'outil militaire qui est affecté. La prise de risques est indispensable à l'action militaire. Elle apparaît peu compatible avec l'évolution du droit. C'est valable pour toutes les opérations. Mais surtout pour celles qui sont menées par les forces spéciales qui, bien souvent, agissent dans les « zones grises »...
Notes :
(1) Nom de l'opération des forces spéciales en Afghanistan (2003-2007).
(2) Bertrand du Guesclin est l'une des grandes figures de la guerre de Cent Ans. Il incarne le chevalier par excellence.
(3) Une des unités des forces spéciales britanniques, qui s'est d'abord fait connaître pendant la Seconde Guerre mondiale pour ses raids réalisés derrière les lignes allemandes en Afrique du Nord.
(4) L'intervention lancée en avril 1980 par Jimmy Carter pour libérer les 53 otages retenus dans l'ambassade américaine à Téhéran fut un échec cuisant. Huit militaires américains trouvèrent la mort dans l'opération. Les otages furent finalement relâchés le 20 janvier 1981, après 444 jours de captivité, lorsque Ronald Reagan s'installa à la Maison Blanche.
(5) Il s'agit des fusiliers marins commandos, créés par la France Libre et commandés par le capitaine de corvette Philippe Kieffer. Ils se sont notamment illustrés pendant le débarquement de Normandie.
(6) Qui peuvent être rappelées ou détournées de leur objectif très rapidement.
(7) En avril 2011, les militaires français ont évacué l'ambassadeur du Japon à Abidjan, qui était menacé par des tirs.
(8) La force Licorne est déployée en Côte d'Ivoire depuis septembre 2002.
(9) DGSE : Direction générale des services extérieurs.
DCRI : Direction centrale du renseignement intérieur.
Tracfin : Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins.
DNRED : Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières.
(10) Commises par des policiers ou des militaires afghans contre les soldats de la coalition internationale.