Politique Internationale - La Revue n°139 - PRINTEMPS -

sommaire du n° 139
LES RACINES DU MAL
Entretien avec Jean-François BAYART
Directeur de recherche au CNRS, spécialiste de politique comparée.
conduit par
Thomas HOFNUNG
Chef de rubrique au site The Conversation.
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Thomas Hofnung - Comment expliquer la crise sans précédent que traverse actuellement le Mali ? N'est-elle pas liée, au moins pour partie, à la fragilité intrinsèque de l'État malien ?

Jean-François Bayart - Il faut distinguer plusieurs « durées » pour analyser cette fragilité. Nous sommes souvent focalisés sur la « durée courte » : celle de l'expérience démocratique qui commence en 1991. Cette période est, bien sûr, déterminante, mais il convient aussi de bien saisir ce qui s'est passé auparavant : l'impact de la colonisation puis des années d'indépendance se fait encore largement sentir, de même que le poids d'une histoire pluriséculaire, encore très présente dans certains rapports sociaux ou dans certains mythes politiques comme celui, précisément, de l'ancien empire du Mali...

T. H. - Commençons, si vous le voulez bien, par ce que vous appelez la « durée courte »... Comment le Mali a-t-il évolué depuis 1991 ?

J.-F. B. - En 1991, le dictateur Moussa Traoré est au pouvoir depuis vingt-trois ans. Dans le contexte de la grande vague de revendications démocratiques qui balaye le continent depuis 1988-1989 - et que la France avait dû finir par reconnaître lors de la conférence de La Baule, en juin 1990 -, un soulèvement populaire exige la tenue d'une conférence nationale. La répression est très dure. Amadou Toumani Touré (ATT) - qui est à l'origine, il faut le rappeler, un officier de gendarmerie - conduit alors un putsch contre Moussa Traoré et prend le pouvoir (1). Avant de le restituer aux civils en organisant, dans la foulée, une élection démocratique à laquelle il ne se présente pas. Il y gagne l'image d'une espèce de Cincinnatus sahélien et devient le parangon d'une nouvelle conception de la coopération militaire franco-africaine, l'anti-Hissène Habré, au Tchad, que François Mitterrand s'était résolu à abandonner à son sort militaire en décembre 1989. Le scrutin voit la victoire d'Alpha Oumar Konaré (un opposant de longue date à Traoré) et l'ouverture d'un dialogue avec la rébellion touarègue qui avait éclaté en 1990 dans l'extrême nord du Mali (et qui était, en grande partie, la résurgence d'une précédente rébellion datant des années 1963-1964).
L'épisode démocratique va durer de 1991 à 2012. Dans cette séquence, ATT revient au pouvoir par le jeu des urnes de façon parfaitement démocratique, quelque dix ans plus tard. Il est, en effet, élu président en 2002, poste qu'il conserve jusqu'en 2012. Hélas, cette expérience se révèle décevante. Aujourd'hui, la classe politique au Mali est frappée de débilité. En mars 2012, le pouvoir a été renversé par un putsch d'officiers et de sous-officiers sans envergure, conduits par le capitaine Amadou Sanogo - et cela, à quelques semaines de l'élection présidentielle puisque le mandat d'ATT s'achevait et qu'il ne pouvait constitutionnellement se représenter ! Un coup d'État « pour rien » en quelque sorte, sinon qu'il porte la colère des « cadets sociaux » - c'est-à-dire des subalternes, des cocus de la démocratie et de l'ajustement structurel néolibéral - à l'encontre d'une classe dominante oublieuse de ses devoirs en matière de redistribution et de justice sociale... Sanogo est sans doute un triste sire, mais ne sous-estimons pas le fait qu'il représente, d'une manière ou d'une autre, une base sociale, celle des exclus d'un système économiquement prédateur et politiquement inepte. Une chose est sûre : le tissu démocratique malien est complètement anémique à l'issue de cette séquence.

T. H. - Comment en est-on arrivé là ?

J.-F. B. - Il convient d'évoquer ici la responsabilité particulière du premier président du Mali démocratique, Alpha Oumar Konaré, qui a tout fait pour « évider » les différents partis, notamment l'Adema (Alliance pour la démocratie au Mali), un parti conservateur qui s'inscrivait peu ou prou dans la continuité du régime Moussa Traoré, dans le cadre de la démocratie, et dont il était lui-même l'un des leaders (2). Konaré a fait le vide autour de lui dans le souci d'assurer sa réélection pour un second mandat (3).

T. H. - C'est ce qu'on appelait le « consensus à la malienne »...

J.- F. B. - Oui. En l'occurrence, le « consensus » repose sur la cooptation. On retrouve également cette logique dans la quasi-totalité des régimes postcoloniaux : « La bouche qui mange ne parle pas », disait l'Ivoirien Houphouët-Boigny, ce grand maître de la cooptation. Le philosophe marxiste Gramsci parlait de « révolution passive », de « transformisme » à propos de l'Unité italienne et du régime qui s'est ensuivi : les modérés de Cavour et leurs successeurs ont instrumentalisé les radicaux de Garibaldi et neutralisé ses héritiers en les intégrant au système. C'est exactement ce qui s'est passé dans la plupart des États africains au lendemain des indépendances, notamment au Gabon, au Cameroun ou encore au Sénégal. L'analogie me semble d'autant plus fondée que, dans bien des cas, l'indépendance a consacré une formation asymétrique de l'État : une région en prenait la tête, à l'instar du Piémont en Italie, au risque de produire son propre Mezzogiorno. Ce que l'on appelle le « tribalisme » à propos de l'Afrique est, en réalité, un mode classique de constitution de l'État. Les détenteurs du pouvoir en Afrique subsaharienne ont effectivement « donné à manger » à leurs adversaires afin de désamorcer toute opposition radicale. Le régime de Konaré a fonctionné ainsi, au grand contentement des observateurs étrangers qui ont voulu y voir la perpétuation du « génie politique africain » fondé sur la « palabre ». Cette pratique a provoqué un profond épuisement de la classe politique sans pouvoir remédier à la marginalisation du nord du pays, acculé à la dissidence.

T. H. - Venons-en maintenant à la « longue durée ». Dans quelle mesure les stigmates du passé lointain se font-ils encore sentir ?

J.-F. B. - Au Mali, il est effectivement nécessaire d'évoquer la très longue durée et, spécialement, un fait majeur que l'on a tendance à occulter : la question de l'esclavage. Il y a eu, bien sûr, l'esclavage transatlantique - la traite négrière qu'il ne s'agit absolument pas de nier. Mais ce phénomène s'est considérablement estompé dans la première moitié du XIXe siècle, à l'instigation de la Grande-Bretagne, rejointe par la France. Or l'arbre que constitue cette traite - laquelle a été érigée en grand mythe nationaliste pendant le combat anti-colonialiste, ce qui est politiquement compréhensible - a, en réalité, caché une forêt autrement plus dense : le boom de l'esclavagisme interne aux sociétés sahéliennes pendant le XIXe siècle. Au début du XXe siècle, de 20 à 50 % de la population sahélienne, suivant les régions, était de condition captive. Ces gens étaient généralement intégrés aux maisonnées de leurs maîtres. Les captifs, au fil des générations, pouvaient d'ailleurs entamer une sorte d'ascension sociale en devenant des parents de seconde zone et en acquérant un statut somme toute assez comparable à celui des affranchis ou des clients de l'aristocratie romaine de l'Antiquité. Rien, donc, de vraiment comparable à l'esclavage de plantation au Brésil, dans les Caraïbes ou dans le Sud américain, même si celui-ci connaissait aussi des formes d'émancipation relative des esclaves. Au Sénégal, on était dans la fourchette basse : vraisemblablement de 18 à 20 % de la population était de statut servile ou casté. En revanche, dans certaines parties du Mali - à cette époque, le Soudan français -, ce taux a pu atteindre 50 % !
Et, entre 1905 et 1909, dans un mouvement spontané, malgré la résistance de leurs maîtres et, il faut le dire, la réticence de l'administration coloniale, les esclaves du Soudan français sont partis afin de rentrer, pour la plupart d'entre eux, dans leurs villages d'origine, souvent en Guinée, dont ils avaient gardé la mémoire. D'autres sont restés sur place, avec le statut de clients. En outre, l'armée coloniale fut l'un des grands moyens d'émancipation et d'affirmation sociale des esclaves. Les tirailleurs que l'on qualifie de « sénégalais » étaient assez largement recrutés parmi les « captifs » au Mali et au Burkina Faso. Leur enrôlement leur a permis de s'émanciper et de faire la preuve de leur bravoure dans des sociétés où la couardise était supposée être le propre de l'esclave. L'entrée dans l'armée leur a conféré une dignité, un savoir-faire (celui des armes à feu), la maîtrise de l'écriture, ainsi que des prébendes (comme, par exemple, un petit poste dans l'administration coloniale). Il s'agissait, en quelque sorte, d'un processus de cooptation dans la machinerie coloniale.
À la faveur de ce grand mouvement d'émancipation, d'autres esclaves issus de toute la région tentèrent l'aventure sur les plantations en Côte d'Ivoire, alors en plein essor, ou dans les villes. Certains purent aller à l'école et acquirent un savoir. Au moment de l'indépendance, on les retrouvera en partie au sein des mouvements nationalistes, mais ces derniers occulteront toujours leur ancien statut de captif. L'indépendance va donc reposer sur ce mensonge par omission. Ce en quoi les nations en Afrique de l'Ouest sont de vraies nations qui, nous disait Renan, reposent sur l'oubli, voire le mensonge ! Néanmoins, si la question de l'esclavage y est politiquement occultée, elle est socialement omniprésente : chacun sait qui est qui, d'origine servile ou noble. En réalité, cette question est omniprésente au Mali, au Niger, voire au Sénégal. Dans les mots des nationalistes des années 1950, la lutte pour l'indépendance est une lutte pour recouvrer la dignité. Mais il y a là une très grande ambiguïté : on parle de la dignité vis-à-vis du colonisateur, de l'indignité de la traite atlantique, mais jamais de la dignité de l'ancien esclave vis-à-vis de son ancien maître du cru. Il n'y a pas eu de mouvement politique radical qui aurait évoqué ce problème. Cette question a été littéralement refoulée sauf, d'une certaine manière, par Sékou Touré en Guinée, quand il parlait d'abolir le « féodalisme », par Modibo Keita, quand il voulait promouvoir le « socialisme » au Mali, ou par le parti populiste d'Aminu Kano dans le nord du Nigeria.

T. H. - Ce refoulement a-t-il des implications aujourd'hui ?

J.-F. B. - Absolument. De pair avec l'évidement du débat politique par le système de cooptation dont je parlais, c'est d'ailleurs l'une des explications du phénomène de mobilisation religieuse que l'on observe au Mali (4). Et au-delà. L'islam, une religion universaliste qui reconnaît l'égalité des croyants, répond à sa façon à cette question de la condition post-servile, notamment dans le domaine matrimonial, où certains marabouts légitiment religieusement des unions entre jeunes gens de conditions sociales différentes. Les mouvements islamiques millénaristes - qui reprennent, soit dit en passant, une tradition régionale remontant au moins au XIXe siècle, à l'instar de Boko Haram dans le nord du Nigeria, ou de certaines sectes qui l'ont précédé dans les années 1980 - trouvent leurs adeptes dans cette masse des cadets sociaux, plus ou moins d'origine captive. Il en est de même du salafisme quiétiste, par exemple du mouvement Izalah, qui est indifférent à la chose politique mais encadre et élève socialement autant que spirituellement les croyants de condition modeste. Notons en passant que, dans le sud du Nigeria, le pentecôtisme - le pendant chrétien du fondamentalisme musulman - arase lui aussi les inégalités et en tire une part de son succès phénoménal. En revanche, le silence des partis politiques sur cette question sociale est assourdissant, singulièrement au Mali. Ce qui a laissé une fenêtre d'opportunité au capitaine Sanogo qui, je le disais, entend se poser en tribun des cadets sociaux face à une classe dominante fermée sur elle-même et oublieuse de ses devoirs de redistribution. En revanche, la situation est assez différente en Mauritanie et au Niger - où des partis se sont emparés de la question de l'esclavage, de manière plus ou moins explicite, à la faveur de l'introduction du multipartisme dans les années 1990 - et surtout au Sénégal où les confréries musulmanes, notamment celle des mourides, sont devenues parties prenantes de la formation de l'État grâce au pacte qu'elles ont noué avec le colonisateur, au début du XXe siècle, et ont intégré les subalternes à ce que j'ai nommé une « République confrérique », engendrant un véritable « islam républicain ».

T. H. - Distinguez-vous d'autres facteurs dans la crise malienne ?

J.-F. B. - Il faut évoquer le rôle de la politique d'ajustement structurel conduite dans les années 1990. Mais avant d'en parler, il convient de revenir brièvement quelques décennies en arrière. Car les événements survenus entre l'indépendance, en 1960, et l'accession au pouvoir de Konaré en 1992 sont fondamentaux.
Après l'indépendance, la tentative visant à instaurer au Mali un régime socialiste aboutit à un désastre économique. Le mécontentement s'installe partout, du fait des pénuries. En 1968, Moussa Traoré prend le pouvoir à la faveur d'un coup d'État. Ce galonné institue une dictature militaire très féroce, conservatrice et favorable aux commerçants, lesquels sont souvent de sensibilité salafiste. Sur place, on les appelle les « wahhabites ». En réalité, ils n'ont pas grand-chose à voir avec le wahhabisme, mais ils font le pèlerinage à La Mecque, dont ils rapportent beaucoup d'argent, et pratiquent aussi un islam qui est en rupture avec l'islam des confréries, avec l'islam de rite malékite. Le salafisme était apparu dans la région à partir de 1945, mais ne s'est vraiment affirmé qu'avec la libéralisation économique des années 1970-1980.
La prédation de Moussa Traoré s'instaure sur le mode d'une joint-venture entre l'État et les commerçants, à la faveur de cette libéralisation économique. Dans le même temps, le pays connaît plusieurs famines, notamment en 1968-1969, en 1974 et en 1983-1984, famines qui exacerbent les tensions agraires, mais qui sont aussi une formidable occasion d'enrichissement pour les commerçants spéculateurs et les fonctionnaires corrompus. Par ailleurs, la réintégration du Mali dans la zone franc, en 1984, se traduit par une dévaluation du franc malien, au détriment des plus démunis, à un moment où le régime de Moussa Traoré démantèle l'État-Providence que le socialiste Modibo Keita, vaille que vaille, avait tenté de construire. L'inégalité sociale s'accroît, la crise des finances publiques s'aggrave. Le Mali est contraint de passer sous les fourches Caudines du FMI en 1992 et de mettre en oeuvre des programmes d'ajustement structurel d'inspiration néolibérale qui auront un effet dévastateur sur les capacités de l'État, au Mali comme dans le reste de la région. À cet égard, la part de responsabilité de la France est très grande. L'objectif de ces politiques d'ajustement structurel était de réduire la dépense publique. Les premiers secteurs sacrifiés ont été la santé publique et l'éducation nationale. Ce qui a ouvert une voie royale à toutes les institutions islamiques de substitution financées par les pays du Golfe, les ONG musulmanes ou les marchands « wahhabites » qui font acte de bienfaisance, mais une bienfaisance religieusement orientée, comme il se doit, les musulmans n'étant pas différents des chrétiens en la matière ! En un mot, au Mali, l'État a été privatisé, à l'avantage idéologique des salafistes, sans que ceux-ci soient nécessairement des partisans du djihad, il faut le souligner. Le grand risque politique tient d'ailleurs à une éventuelle jonction entre les salafistes djihadistes, très minoritaires, et la masse populeuse des salafistes quiétistes, sous la bannière de la défense de l'islam, de la lutte contre l'impérialisme et de la justice sociale. C'est la raison pour laquelle François Hollande ne veut absolument pas parler d'islam à propos de l'intervention au Mali, quitte à reprendre le discours néo-conservateur américain de la lutte contre le terrorisme.

T. H. - À l'époque, les Occidentaux ne s'en sont-ils pas rendu compte ?

J.-F. B. - Non. À quelques nuances près, la France a soutenu les recettes édictées par le FMI et la Banque mondiale. En outre, le Mali a connu plusieurs dévaluations : celle du franc CFA, en janvier 1994, a été terriblement appauvrissante mais, je le rappelle, elle avait été précédée par la dépréciation du franc malien par rapport au franc CFA, dans les années 1960, puis par une nouvelle dévaluation lors de la réintégration du pays dans la zone franc, en 1984. La libéralisation de la filière coton a eu, elle aussi, un effet dévastateur : cette privatisation a accéléré l'exode rural qui a lui-même accéléré les migrations. Mais, dans le même temps, Paris a fermé le robinet de l'immigration. On a ainsi mis le Mali dans un « effet de ciseaux » d'autant plus grave que, simultanément, la France réduisait le montant de l'aide publique au développement (APD) bilatérale octroyée à Bamako. Les envois d'argent des migrants - ce que l'on appelle dans le langage technique les remises, les remittances - étaient devenus la première source de financement extérieur (l'APD venant en deuxième position). Couper l'immigration revenait à prendre le Mali à la gorge et à serrer. Sous le mandat de Nicolas Sarkozy, on est même allé encore plus loin en demandant au président ATT de signer un accord de réadmission des migrants en situation irrégulière ayant transité par le Mali ou d'origine malienne. Politiquement, vis-à-vis de son opinion publique, ce dernier ne pouvait pas accepter - et il n'a d'ailleurs pas signé. Mais la pression que nous avons exercée sur lui a largement contribué à aggraver sa faiblesse politique.

T. H. - Pouvez-vous revenir sur les dernières années qu'ATT a passées au pouvoir ? Qu'est-il arrivé à ce moment-là ?

J.-F. B. - À partir de 2010, Nicolas Sarkozy commet une erreur : il érige Al-Qaïda au Maghreb islamique - une bande de pouilleux dans le désert - en adversaire principal de la France et présente cette organisation comme étant un acteur majeur au sein de l'« arc de crise » évoqué dans le Livre blanc de 2008, qui s'étendrait de l'Afghanistan à la Mauritanie. Le président français donne à AQMI un lustre politique extraordinaire et commence à guerroyer sur le territoire malien (5), contre la volonté d'ATT qui était, lui, partisan d'une politique d'accommodement, en étant sans doute conscient du délabrement de son armée et du double jeu de l'Algérie dans la région. Ce faisant, il délégitime politiquement son homologue malien puisqu'il intervient sans le prévenir sur son territoire, comme en juillet 2010, en appui de l'armée mauritanienne, et il déstabilise le nord du Mali en provoquant des flux de déplacés et de réfugiés. L'intervention franco-britannique en Libye, en 2011, a été le coup de grâce. Les Occidentaux ont poussé les Touaregs maliens (et nigériens) employés par Kadhafi à quitter le territoire libyen. Ces derniers sont partis avec plus d'armes que de bagages. Arrivés dans le nord du Mali, ils ont fondé le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA), ont proclamé la sécession... et ont laissé les djihadistes s'engouffrer dans la brèche et prendre le contrôle du Nord (6).

T. H. - Quelle est la responsabilité personnelle d'ATT dans tous ces événements ?

J.-F. B. - Elle est indiscutable. À la façon dont il a lâché le pouvoir, on voit bien qu'il avait perdu toute virtù, voire toute motivation. Mais il a été un bouc émissaire facile. Que l'entourage d'ATT, et peut-être lui-même, ait été compromis dans des trafics, dont celui de narcotiques, c'est tout à fait possible ; mais, encore une fois, on peut dire la même chose de plusieurs pays. C'est le cas de la Guinée-Bissau, l'une des portes d'entrée du trafic de drogue, qui s'est considérablement développé dans cette zone. Le Sénégal est la grande base arrière du blanchiment de l'argent de la drogue. Et on ne parle jamais du Maroc, un gros exportateur de cannabis. La Mauritanie est également l'un des axes de pénétration des trafiquants. Ces trafics concernent aussi les êtres humains et les cigarettes. Dans tous ces pays, des pans entiers de l'appareil d'État sont compromis. Vous le voyez, la corruption et la faiblesse de l'État ne sont pas l'apanage du seul Mali ! Mais, comme on dit en Franche-Comté, patrie de Pasteur, et qui s'y connaît donc en la matière, « quand on veut noyer son chien, on dit qu'il a la rage » !
De même, à aucun moment on n'a posé la question de la responsabilité de l'Algérie. La matrice d'AQMI, il faut le rappeler, ce sont les Groupes islamiques armés (GIA). Or ceux-ci ont été, en partie, créés par une armée algérienne désireuse de discréditer et de réprimer le FIS (Front islamique du salut), dans les années 1990. Mais la machine est devenue folle, et le gouvernement algérien a externalisé le problème en repoussant les terroristes au sud du Sahara.

T. H. - ATT est tout de même resté étrangement passif durant toutes ces années...

J.-F. B. - Il a sans doute estimé que la militarisation de la question déstabiliserait encore davantage la société malienne. De toute façon, ATT n'avait pas réellement les moyens de résoudre le problème puisque les terroristes pouvaient à tout moment se réfugier dans les pays voisins, à commencer par l'Algérie ou le Sud libyen, ou encore la Mauritanie. Et n'oubliez pas que lorsqu'il a brièvement pris le pouvoir au début des années 1990, il avait hérité d'une rébellion touarègue et était parvenu à régler le conflit par le dialogue. Ce qui peut également expliquer son manque d'entrain à l'égard d'un conflit militaire avec les mouvements du Nord, depuis 2009...

T. H. - Il serait donc injuste de tout mettre sur le dos d'ATT...

J.-F. B. - Ce qui est certain, à mon sens, c'est que nos politiques publiques en matière d'immigration et de répression de l'usage des drogues nourrissent elles-mêmes le trafic - un trafic qui affaiblit les États africains et crée un terreau favorable pour les extrémistes et les criminels, en leur fournissant diverses rentes très lucratives. C'est le théorème d'Al Capone : toute prohibition crée une rente artificielle, apprécie le produit incriminé et engendre une lutte armée pour le contrôle du marché. Cette politique a déjà mis l'Amérique du Sud et l'Amérique centrale à feu et à sang. Des mouvements armés s'y financent par l'argent de la drogue ; et les réseaux narcotiques y sont si puissants qu'ils ont gangrené la plupart des États de la région, comme le Mexique. Ces réseaux ont ensuite pris en main les trafics d'êtres humains. On le voit : la politique déployée par les États occidentaux à cet égard a complètement échoué. Une Commission des Nations unies présidée par l'ancien président brésilien Fernando Henrique Cardoso l'a d'ailleurs reconnu : la guerre internationale contre la drogue a été perdue. Cette Commission prône donc une autre approche du problème. On pourrait envisager une politique de prévention en matière de santé publique, et une politique de répression de la conduite en état d'ébriété narcotique, sans pénaliser la consommation et même en légalisant la commercialisation. Après tout, la France avait créé une Régie de l'opium en Indochine. Et nous avons fait reculer la consommation d'alcool en France sans la prohiber. En réalité, on externalise un problème propre aux sociétés occidentales : s'il y a des narcotrafiquants, c'est bel et bien parce qu'il y a un marché en Amérique du Nord et en Europe. C'est nous qui nous droguons au premier chef, mais ce sont les États latino-américains ou sahéliens qui absorbent les effets de notre politique de prohibition. Au risque de déboucher sur une « mexicanisation » ou une « colombianisation » du Sahel ! On en voit les indices : la Guinée-Bissau, j'en ai déjà parlé, est complètement gangrenée par le trafic de drogue, et les autres États de la région, Algérie comprise, ne sont pas à l'abri.

T. H. - AQMI est-il financé par l'argent de la drogue ?

J.-F. B. - Pas directement, mais ses activistes ont cohabité avec les trafiquants. Il y a eu, sans doute, un échange de services. Il reste que, d'après des sources bien informées, AQMI ne semble pas avoir été impliqué dans ce trafic, contrairement au Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (MUJAO) (7). En revanche, AQMI a obtenu des sommes considérables grâce à ses prises d'otages. La rançon d'un seul otage correspondrait grosso modo au prix d'une campagne présidentielle dans un pays de la région !

T. H. - ATT a tenté de pratiquer à l'égard des Touaregs une politique de discrimination positive. Celle-ci a échoué. Que faire, aujourd'hui, pour résoudre l'équation touarègue ?

J.-F. B. - La politique d'ATT et de Konaré a eu des effets pervers : sous leur mandat, on a recruté des officiers touaregs alors qu'ils n'avaient pas la compétence pour le poste. Ils ont eu sous leurs ordres des gens mieux formés qu'eux. Plus globalement, la politique d'intégration des élites touarègues a été beaucoup moins efficace qu'au Niger voisin, qui a consenti un vrai effort dans ce domaine et payé un vrai prix politique.
Mais en vérité, il faut cesser de parler des « Touaregs » comme d'un ensemble uniforme. Il s'agit d'un ethnonyme d'origine exogène. Il y a en réalité plusieurs groupes touaregs au Mali, et au sein de chacun d'eux des grands et des petits lignages, des anciens esclaves, des femmes, des émigrés qui au demeurant n'avaient pas les mêmes activités en Libye... Le groupe qui pose le principal problème, c'est celui des Touaregs Kel Adagh, qu'a étudié l'historien Pierre Boilley et dont l'épicentre se situe dans le massif des Ifoghas, là où Serval traque les combattants d'AQMI. Dans cette grande nébuleuse touarègue, c'était un groupe assez subalterne historiquement, doté d'un certain prestige sur le plan religieux, mais pas sur le plan militaire. Il était pris en étau entre les groupes du Nord et du Sud. En son temps, ce groupe a joué la carte du colonisateur et s'est soumis de lui-même aux Français, dont il est devenu le supplétif, notamment pour combattre les rezzous des tribus du sud du Maroc et de Mauritanie, jusqu'au lendemain de la Première Guerre mondiale. Mais cette collaboration militaire entre les Touaregs Kel Adagh et la France a progressivement délégitimé la chefferie et a fini par plonger cette société dans une crise profonde, déjà patente dans les années 1950. En outre, à la fin des années 1950, certains milieux français ont caressé le projet d'un État saharien indépendant pour préserver leurs intérêts pétroliers et conserver la base nucléaire de Reggane. N'oubliez pas que le Sahara algérien n'a pas été immédiatement absorbé par l'Algérie indépendante et avait été placé sous un régime transitoire pour permettre à la France d'y poursuivre ses essais nucléaires. Début 1962, Alain Peyrefitte évoquait encore la possibilité de trois États algériens : un État arabe, un État touareg et un État français... Les Touaregs des Ifoghas ont cru, un temps, qu'ils allaient échapper à l'indépendance du Mali et devenir indépendants eux-mêmes. C'est un épisode décisif : les élites du sud du Mali, en particulier le président Modibo Keita, très nationaliste et soutien du FLN, y ont vu une manoeuvre colonialiste particulièrement scandaleuse et se sont mis à soupçonner ces Touaregs qu'ils ne connaissaient pas vraiment de caresser les pires desseins sécessionnistes et d'être à la solde des Français ! On a totalement oublié que le FLN a obtenu, en 1961, l'autorisation d'installer des bases dans la région de Kidal pour contourner les installations militaires françaises au Sahara et ouvrir un nouveau front dans le Sud algérien ! L'homme qui a exploré cette piste fut Frantz Fanon, l'auteur des Damnés de la terre, grand intellectuel antillais et cadre dirigeant du FLN. Ce fut, d'ailleurs, son dernier voyage. Une poignée de militants du FLN ont ensuite été envoyés à Kidal, parmi lesquels un certain Bouteflika, qui en a rapporté un surnom : « le Malien » ! Mais, dans le même temps, les Kel Adagh, qui avaient bénéficié d'une administration pour ainsi dire indirecte bien que leur région eût été sous administration militaire jusqu'en 1950, ont vécu l'indépendance comme une seconde colonisation, plus intrusive que la précédente. Ce sont eux qui fourniront les gros bataillons des révoltes de 1963-1964 et de 1990. La question dite touarègue, au Mali, renvoie donc à un passé et à un imaginaire complexes et passionnels.

T. H. - Aujourd'hui encore, les Maliens du Sud soupçonnent la France de vouloir s'appuyer, au Nord, sur les Touaregs...

J. F. B. - Le nationalisme malien est très fort. Un peu comme au Cameroun ou en Algérie, les gens ne sont pas anti-Français en soi, mais ils sont radicalement anti-impérialistes. La manière dont on a renvoyé les Maliens en situation irrégulière en charter, dans les années 1980-1990, fut vécue comme une indignité, une de plus. Des policiers français qui accompagnaient les expulsés se sont même fait tabasser à l'aéroport de Bamako ! Un avion d'Air France a été mis à sac sous le regard passif des policiers locaux... Sous ATT, ce facteur a joué un rôle important dans la convergence de vues entre Bamako et Alger. C'est pourquoi, même si l'accueil réservé aux troupes françaises au Mali a jusqu'ici été chaleureux, il convient de rester très prudent. À la première bavure, la population pourrait se retourner contre elles.
Quant à la paranoïa anti-touarègue, elle est réelle. Mais, comme je vous l'ai dit, les Touaregs connaissent d'importantes divisions internes. Certaines grandes familles ont été tentées de jouer la carte du MNLA ou d'Ansar ed-Dine (Défense de l'islam, un groupe touareg salafiste dirigé par Iyad Ag-Ghaly) pour réaffirmer leur autorité sur la société, face à la montée en puissance des cadets sociaux. Il faut bien voir que, dans cette société, aucun alignement n'est irréversible. Cela représente à la fois une immense difficulté en termes de contrôle politique... et une très grande chance. Pour une raison simple : il suffirait sans doute de mettre en oeuvre une politique de cooptation et de développement pour changer sensiblement les configurations - par exemple en construisant un réseau routier, en ouvrant des écoles et des hôpitaux, et surtout en accordant de vraies délégations de pouvoir au profit d'une ou de plusieurs régions du Nord dotées d'une réelle autonomie. Car il est clair que le Mali ne pourra retrouver la paix s'il ne réinvente pas son État. Et à ce propos, on peut être pessimiste compte tenu de la débilité politique de la classe dominante et de la haine anti-touarègue que la crise actuelle a suscitée.

T. H. - Les frontières du Mali sont-elles artificielles ?

J.-F. B. - Peut-être, mais les frontières européennes le sont tout autant. Pour ne citer qu'un exemple parmi des dizaines, en quoi la frontière de la France avec la Belgique est-elle naturelle ? Toutes les frontières sont, par définition, artificielles. En Afrique subsaharienne, certaines frontières sont plus anciennes qu'en Europe, en particulier de l'Est. Par ailleurs, aucun État africain ne remet en question les tracés coloniaux. En 1963, l'Organisation de l'Union africaine (OUA) les a reconnus. Depuis les indépendances, il n'y a eu pendant longtemps que deux tentatives de sécession, qui ont d'ailleurs échoué : le Biafra (Nigeria) et le Katanga (Congo-Léopoldville). La partition du Soudan constitue jusqu'à présent un cas unique, sans que l'on sache, au demeurant, si la partie est définitivement jouée. On a même assisté à des luttes visant à reconstituer les frontières coloniales, comme en Érythrée ou au Somaliland !

T. H. - Au-delà des aspects militaires actuels, quels sont les problèmes qui minent le Mali ?

J.-F. B. - Des questions d'ordre économique demeurent. À commencer par celle du droit d'usage de la terre et de l'eau du fleuve Niger et des zones inondables. Ces problèmes ont été exacerbés par des sécheresses à répétition, par l'augmentation de la population, par la montée en puissance des marchands et des spéculateurs. Du coup, les droits d'usage des pâturages ou de pêche deviennent structurels et se sont envenimés, les droits coutumiers et les négociations d'antan ne pouvant plus réguler les conflits ni endiguer les stratégies d'appropriation privée ou même d'accaparement de la terre ou de l'eau, les mouvements de population, la pression démographique. Ce que l'on qualifie de conflits ethniques, notamment entre Touaregs, Arabes et Songhaïs, sont d'abord des conflits socio-économiques, opposant souvent des paysans à des pasteurs, mais aussi des paysans et des pasteurs à des commerçants, qui ont été les grands bénéficiaires des sécheresses, des politiques de libéralisation économique et du pillage de l'État. Comment désamorcer ces conflits, comment les réguler à nouveau ? Une intervention étrangère dans ce domaine s'apparente à l'arrivée d'un éléphant dans un magasin de porcelaine. L'État malien s'est souvent comporté lui-même de cette manière-là...
Autre question de fond : quel statut faut-il garantir aux « professionnels » du désert, les Touaregs ? Il s'agit de gens qui circulent dans l'espace saharien. Le travail de ces opérateurs du désert est de convoyer. Pendant des siècles, ils ont convoyé du sel, des esclaves, de l'or, diverses marchandises. De nos jours, ce sont des cigarettes, de la drogue, des armes, des migrants... Quoi qu'il en soit, il faut bien leur donner un statut juridique, encadrer ces mouvements. En définitive, c'est moins le tracé des frontières qui pose problème que la conception territorialisée de l'État. Il convient de faire preuve d'imagination dans ce domaine.

T. H. - Faut-il prendre au sérieux la revendication d'une indépendance de l'Azawad ? C'est ce que le MNLA exige jusque dans sa dénomination...

J.-F. B. - C'est un mode de négociation classique. On fait dissidence pour négocier ensuite avec le pouvoir central sa cooptation. C'est une logique que l'on retrouve dans l'Empire éthiopien ou ottoman, mais aussi en Italie du Sud à la fin du XIXe siècle. Et tous les Touaregs ne se reconnaissent pas dans le MNLA. Les Maliens du Sud commettent une grave erreur quand ils posent l'équation « Touaregs=MNLA ». Les Touaregs appartiennent au Mali, ils ont une conscience nationale. Ils savent que l'État qui peut leur donner à manger, c'est le Mali. Si les Bambaras et les autres groupes du Sud leur dénient cette appartenance, qu'ils aillent jusqu'au bout de leur logique et qu'ils créent une sorte de bantoustan dans les Ifoghas ! À moins qu'ils ne les exterminent ? Les Maliens doivent revenir au principe de réalité. Il n'y a pas d'autre solution que la reconnaissance du fait politique du Nord, un ensemble complexe auquel les Touaregs appartiennent, avec d'autres, sans que cela les rende moins maliens pour autant. L'affaire a été tranchée au début du XXe siècle lorsque le colonisateur français a décidé de rattacher Tombouctou et Gao à Bamako, plutôt qu'à Alger, non sans déchirements au sein de l'armée française qui a failli s'entretuer lorsqu'elle a réalisé sa jonction sur les rives du Niger !
Par ailleurs, il faut relativiser le clivage Nord-Sud. Ni le Nord ni le Sud ne sont homogènes politiquement, ethniquement, socialement. Le « Nord », les « Touaregs » ne doivent pas servir de boucs émissaires. Leur mise en exergue ne fait que dissimuler d'autres problèmes, comme la place des cadets sociaux ou celle de l'islam (et de quel islam ?) au sein de la cité, l'acuité de la question agraire, etc.
La vraie question, selon moi, c'est la viabilité du Mali en tant qu'État. Ce problème se pose également au Sénégal, au Burkina Faso et plus encore, peut-être, au Niger. À l'époque de la colonisation, les Maliens, les Burkinabés, les Nigériens pouvaient aller travailler sur les plantations du littoral, au Ghana ou en Côte d'Ivoire. Aujourd'hui, ils se heurtent à des politiques anti-migratoires mises en place par les pays voisins. C'est un point très sensible, qu'a révélé la revendication d'ivoirité dans les années 1990-2000. Sur le plan économique, ces États qui manquent de ressources propres et, de ce fait, ne sont pas viables, ne trouvent pas de réponse en termes d'intégration à l'échelle de l'Afrique de l'Ouest. Le marché unique n'existe pas. Imaginez quel eût été le destin de la Lozère ou de l'Ardèche si la population surnuméraire n'avait pas pu aller travailler à Lyon ou à Paris, et si ces départements n'avaient pas bénéficié de toute une série de péréquations, de redistributions, d'investissements nationaux ? Au Sahel, l'aide publique au développement et les remises des émigrés en ont été pendant un temps des substituts. Mais, nous l'avons vu, cette époque est révolue. Restent les trafics et la guerre...

T. H. - Que faire ?

J.-F. B. - Idéalement, du point de vue de la paix, il aurait fallu édifier une sorte d'alliance de l'Atlantique Sud visant à mutualiser la souveraineté militaire dans une organisation de sécurité collective. Un peu sur le modèle de l'Otan qui a permis de préserver la paix en Europe de l'Ouest depuis 1945, en désamorçant les rivalités entre États, ou plutôt leur capacité à les mettre en musique militaire. Le Pacte de Varsovie a d'ailleurs joué le même rôle à l'Est et a refoulé toutes les rivalités territoriales que nous voyons maintenant resurgir, par exemple entre la Hongrie et ses voisins, et qui ont conduit à la partition, certes de velours, entre Tchèques et Slovaques. En Afrique, le grand frère, l'hégémon, dans le cadre d'une telle alliance, aurait pu être la France ou l'Europe, avec, pourquoi pas, la participation des États-Unis, du Canada, du Brésil. Hélas, cela était sans doute impossible politiquement, dans le contexte de l'époque. Mais peut-être faut-il y réfléchir à nouveau ?
Seconde perspective, plus importante encore à mes yeux : imaginer une forme d'intégration régionale qui permettrait d'apporter un minimum de péréquation entre les États et de maintenir une agriculture du Sahel, socialement et environnementalement utile, un peu comme nous avons en France une agriculture de montagne. Mais, bien sûr, c'est se placer aux antipodes du raisonnement néolibéral qui ne jure que par les avantages comparatifs et la rentabilité financière.

T. H. - Certains observateurs déplorent que la France soit intervenue seule, sans véritable soutien international...

J.-F. B. - Je ne partage pas ces critiques. L'intervention militaire me semble bien cadrée et a au contraire été remarquablement préparée sur le plan diplomatique par François Hollande dès son arrivée à l'Élysée : au sommet de l'Otan à Chicago, dans l'enceinte de l'ONU, avec les capitales africaines et notamment avec Alger, alors même que l'intervention en Libye avait ulcéré l'Union africaine et laissé des séquelles. Il est remarquable que cette dernière ait cautionné Serval, que la CEDEAO ait accepté d'envoyer des troupes, que l'Algérie ait consenti à la fermeture, évidemment théorique, de sa frontière et au survol de son territoire par les avions de l'opération, à l'exception des Rafale qui sont passés pudiquement par le Maroc. Simplement, l'Élysée a dû faire avec ce qu'il avait : des États-Unis réticents à devenir cobelligérants aux côtés d'un régime non démocratique et alignés sur les positions algériennes, des armées africaines en désarroi - y compris celle du Nigeria, qui n'est plus que l'ombre de ce qu'elle fut dans les années 1990 - et des Européens à la fois échaudés par la manière dont la France les avait instrumentalisés dans des opérations précédentes, notamment au Tchad, et sous-estimant complètement le danger terroriste que représente AQMI. Mais, pour la stabilité à long terme du pays, et la réussite finale de l'intervention française, c'est le vide politique actuel à Bamako qui est le plus préoccupant. Et ce problème, ce n'est pas à la France qu'il appartient de le régler, mais aux Maliens eux-mêmes...
Notes :
(1) Au pouvoir à Bamako entre 1968 et 1991, Moussa Traoré est né dans la région de Kayes (Ouest), dans une famille Malinké. Fils d'un militaire ayant servi sous le drapeau français, il fait sa carrière dans l'armée et participe au coup d'État contre le président Modibo Keita en 1968, avant d'instaurer un régime autoritaire dans les années 1970. En 1990, il doit autoriser le multipartisme, avant de perdre le pouvoir l'année suivante. Condamné à mort en 1993, sa peine est commuée en prison à vie par son successeur, Alpha Oumar Konaré, qui le graciera en 2002.
(2) L'Alliance pour la démocratie au Mali (Adema) a été fondée en 1990. Ce parti a longtemps été dirigé par l'ancien président de la République Alpha Oumar Konaré.
(3) La Constitution malienne n'autorise que deux mandats présidentiels.
(4) Présidé par Mahmoud Dicko, le Haut conseil islamique est la principale organisation musulmane du Mali. Le HCI, qui joue un rôle croissant sur la scène politique locale, a tenté de privilégier le dialogue entre tous les acteurs de la crise malienne, avant de se résoudre à approuver l'opération Serval. 
(5) En juillet 2010, l'armée française mène, aux côtés des forces mauritaniennes, un raid surprise dans le nord du Mali pour tenter de libérer l'otage Michel Germaneau, détenu depuis plusieurs mois par Aqmi. Il reste introuvable. Quelques jours plus tard, AQMI annonce son exécution. Selon certaines sources, Germaneau serait en réalité mort de maladie. Le régime de Bamako, soupçonné d'être infiltré par les islamistes, n'avait pas été informé de la préparation de ce raid sur son territoire.
(6) Le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA) a été fondé à l'automne 2011 par des ex-combattants touaregs au service du colonel Kadhafi ayant fui la Libye à la suite de l'intervention Harmattan, alliés à des groupes touaregs locaux. Ce mouvement, qui prend les armes en janvier 2012, se fixe comme objectif d'arracher l'indépendance de l'Azawad, un territoire situé au Nord-Mali considéré par une partie des Touaregs comme le berceau de leur civilisation. Allié avec les mouvements islamistes, le MNLA conquiert en quelques semaines les deux tiers du territoire malien. Mais il est ensuite débordé par les islamistes et chassé des grandes villes par ses anciens alliés. Depuis l'intervention française, le MNLA est revenu dans le jeu politique malien, tout en ayant renoncé à sa revendication d'indépendance.
(7) Le Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (Mujao) est apparu fin 2011 dans le Nord-Mali. Proche d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), il a été fondé par une branche dissidente de ce groupe qui reprochait à AQMI de ménager l'État algérien. Le Mujao a intégré dans ses rangs de nombreuses recrues locales et des islamistes venus de l'ensemble de la région (Afrique de l'Ouest et Maghreb). Installé à Gao jusqu'à l'opération Serval, ce mouvement est soupçonné d'être proche des trafiquants de drogue. Le Mujao a revendiqué le rapt de sept diplomates algériens au consulat de Gao début 2012. L'un d'entre eux aurait été tué.