Politique Internationale - La Revue n°139 - PRINTEMPS -

sommaire du n° 139
ISLAMISTES : LA DEROUTE
Article de Éric Denécé
Directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R)
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La situation au Mali est loin d'être résolue et le pays d'être stabilisé, malgré le bilan très positif de l'intervention Serval. Toutefois, les événements récents permettent de mettre en lumière un fait majeur : leur excès de confiance et leurs erreurs d'évaluation ont eu des conséquences funestes pour les groupes terroristes. La récente déroute qu'ont connue les divers mouvements armés islamistes opérant au Sahel face à l'armée française en est l'illustration. Au demeurant, la victoire contre un adversaire asymétrique est suffisamment rare pour que l'on s'attarde à en comprendre les ressorts.
L'origine de la crise malienne
Le nord du Mali a été le théâtre de nombreuses rébellions touarègues depuis le début des années 1960 (1962-1964, 1990, 1994-1995 et 2006). Pourtant, cette région est loin de n'être peuplée que de Touaregs : Songhaïs (1), Peuls (2) et Arabes y sont également présents et sont nettement plus nombreux que les « hommes bleus ». Néanmoins, aujourd'hui encore, bien des observateurs continuent d'assimiler à tort la « question du Nord » et la « question touarègue ».
Le problème du sous-développement du Nord-Mali est, en effet, une réalité ancienne ; et les revendications des populations locales, qui s'estiment abandonnées par le pouvoir central, y sont fondées et légitimes. Toutefois, la question touarègue est également le fait de réactions identitaires sporadiques, sous la houlette de chefs de clan passant leur temps à se révolter, puis à se rallier aux autorités de Bamako dans le but de percevoir des fonds pour ce ralliement. Ils sont, au demeurant, très loin de regrouper la majorité des Touaregs derrière leur bannière.
À partir des années 1990, l'insécurité de la région s'est accrue en raison du repli vers le Sahara des groupes terroristes islamistes algériens, sous la pression de l'armée. Ces groupes ont épousé, en 2007, la cause du djihad mondialisé prôné par Ben Laden. Conséquence : on assiste, depuis quelques années, à une montée de l'islamisme dans le pays.
Face à ces défis, l'État malien s'est révélé incapable d'assurer le développement et la sécurité de son territoire, comme de résoudre la question touarègue. Mais le facteur principal qui allait conduire à une nouvelle explosion de violence a été l'intervention de l'Otan en Libye.
L'intervention franco-anglo-américaine en Libye a eu des retombées désastreuses pour tout le Sahel et l'Afrique du Nord. L'insistance des Occidentaux à se débarrasser de Kadhafi a ouvert une véritable boîte de Pandore. Le renversement du régime libyen est venu accélérer le processus de déstabilisation de la région : les groupes islamistes et criminels ont mis la main sur les stocks d'armes et ont bénéficié d'une liberté de circulation et d'action nouvelle.
Rapidement, le Mali, l'un des États les plus fragiles de la zone, s'est trouvé confronté au retour de plusieurs centaines d'anciens soldats touaregs de l'armée de Kadhafi, lesquels disposaient en abondance de matériels de guerre mais, aussi, de fonds leur permettant de recruter, dans la région, de nouveaux combattants qui rejoignirent leur mouvement pour des raisons idéologiques ou économiques.
En janvier 2012, ces éléments déclenchent une insurrection sous la houlette du Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA), mouvement séparatiste touareg laïque. Ils sont rapidement rejoints par les unités d'élite touarègues de l'armée malienne, formées par les Américains, qui désertent les rangs de l'armée nationale pour rejoindre la rébellion.
Pour chasser les militaires maliens, le MNLA s'allie à son rival local, Ansar ed-Dine, groupe islamiste majoritairement touareg, lui-même allié à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Grâce à l'appui des djihadistes algériens, le MNLA parvient à s'emparer rapidement du nord du pays. Le 6 avril 2012, il proclame unilatéralement l'indépendance de l'Azawad, territoire qui recouvre les deux tiers nord du Mali.
Mais au cours de leur action, les hommes du MNLA ont commis de multiples exactions dans les territoires dont ils ont pris le contrôle. Par exemple, à Aguelhok, ville proche de la frontière algérienne, plusieurs dizaines de soldats maliens faits prisonniers ont été froidement abattus d'une balle dans la nuque ou égorgés à l'arme blanche. Ces actes barbares ont conduit de nombreux combattants à quitter ce groupe - et donc à l'affaiblir - pour aller rejoindre un autre groupe terroriste, le Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (MUJAO).
Une fois le Nord-Mali conquis, les groupes islamistes évincent rapidement les Touaregs « laïques » du MNLA, jugés insuffisamment « islamistes ». Rapidement, ceux-ci sont chassés des villes de Kidal, Tombouctou et Gao par leurs « alliés » Ansar ed-Dine, AQMI et le MUJAO.
À la fin du printemps 2012, le MNLA ne représente plus une force combattante cohérente. Sa direction politique est contrainte de s'installer en Mauritanie et un millier de ses hommes se replient dans la région de Tinzaouatine, près de la frontière algérienne. D'autres choisissent de poursuivre le combat aux côtés des islamistes, en particulier en allant grossir les rangs d'Ansar ed-Dine.
Dès lors, les groupes islamistes vont imposer leur loi arbitraire au Nord-Mali, appliquant la charia et terrorisant les populations locales. Il importe de mieux les cerner afin d'évaluer la menace militaire qu'ils représentent.
- Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), nouvelle appellation depuis 2007 du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC). Ce mouvement, toujours actif en Algérie, n'est pas parvenu à internationaliser son action et à attirer de nombreux djihadistes étrangers. Il conserve néanmoins un fort pouvoir de nuisance et s'est renforcé suite à l'intervention de l'Otan en Libye. AQMI est particulièrement bien implanté dans la région sahélienne, même s'il a dû récemment faire face à la défection de l'un de ses chefs régionaux, Mokhtar Belmokhtar, qui a décidé de poursuivre la lutte de manière autonome (3).
Le groupe le plus important d'AQMI évoluant au Sahel est la katiba Al Fatihin, placée sous les ordres d'Abou Zeid (4). Cette katiba détient quatre otages français : Daniel Larribe, Thierry Dol, Pierre Legrand et Marc Ferret. La seriyat (section) d'Amada Ag Hama - alias Abdelkrim Taleb - ne séquestre plus, pour sa part, qu'un seul otage, Serge Lazarevic, après la mort de Philippe Verdon. Son chef, Abdelkrim Taleb, a revendiqué dans le passé l'assassinat de Michel Germaneau.
Avant l'intervention française, les groupes d'AQMI tenaient la région de Tombouctou.
- Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (MUJAO). Souvent présenté comme une dissidence d'AQMI - à qui certains reprochaient d'être totalement aux mains d'Algériens -, il a été créé, mi-2011, par des Mauritaniens. Il est aujourd'hui dirigé par des Arabes maliens. Si sa base est islamiste, ce groupe recrute également parmi les jeunes Songhaïs et Peuls excédés aussi bien par les exactions du MNLA que par les revendications indépendantistes touarègues.
Le MUJAO se caractérise également par son caractère de plus en plus criminel. Il est largement impliqué dans le narco-trafic et les enlèvements au Sahel - des activités qui lui rapportent d'importants revenus et lui permettent d'attirer de nouvelles recrues.
Jusqu'en janvier 2013, ce mouvement contrôlait Gao et la zone fluviale.
- Ansar ed-Dine est dirigé par Iyad Ag Ghaly, un Touareg malien converti à l'islam radical. Ce mouvement, dont la base est composée de Touaregs des Iforas, recrute aussi chez les Arabes kunta (5). Sa croissance rapide après le déclenchement des hostilités de début 2012 est due à l'arrivée de combattants en provenance du MNLA et au recrutement de nombreux jeunes chômeurs. Ce mouvement est très fortement soutenu par de riches Qataris.
Bien que leur nombre soit difficile à évaluer avec précision, ces mouvements islamistes compteraient au total, selon les sources, entre 2 000 et 5 000 hommes. Les services algériens, qui connaissent particulièrement la zone, estiment qu'il n'y a pas plus de 1 500 ou 2 000 combattants islamistes aguerris. Ils sont appuyés par divers groupes criminels et des mercenaires à leur solde, dont on peut douter qu'ils soient prêts à risquer leur vie dans les affrontements en cours. En effet, c'est essentiellement pour des raisons financières que les combattants locaux s'enrôlent dans les rangs des groupes narco-islamistes, quand ils ne sont pas recrutés de force.
Les djihadistes disposent, pour l'essentiel, d'armes provenant des arsenaux libyens ou achetées à des trafiquants grâce aux revenus tirés de trafics divers (drogue, êtres humains, etc.) et des rançons d'otages : fusils d'assaut Kalachnikov, fusils de précision Dragunov, mitrailleuses légères de 7,62 mm, mitrailleuses lourdes de 12,7 et de 14,5 mm, lance-roquettes RPG-7, etc. Les armes les plus lourdes de leur arsenal sont des bitubes de 14,5 mm ou de 23 mm, des canons sans recul de 105 mm et des lance-roquettes multiples de 107 mm, montés sur des pick-up. Ils possèdent sans doute également quelques missiles antichars Milan (vendus par la France à Kadhafi) et plusieurs missiles sol-air SAM-7. Contrairement à ce que décrit la presse, il ne s'agit donc pas d'« armes lourdes ». Si quelques obusiers ont été découverts dans des caches du massif des Iforas, ceux-ci n'ont jamais été utilisés au cours des combats, probablement par défaut de connaissance de l'emploi de l'artillerie par les djihadistes.
L'immobilisme de la communauté internationale
Pendant près de quinze mois, d'octobre 2011 à janvier 2013, les divers groupes armés ont pu agir en toute impunité en raison de l'immobilisme et de l'indécision de la communauté internationale. En effet, plusieurs positions divergentes ont rendu impossible toute intervention pour reconquérir le Nord-Mali
L'Algérie, principal acteur régional, confrontée au terrorisme depuis la fin des années 1980, ne souhaitait pas une intervention occidentale, craignant que celle-ci ne transforme le Sahel en un « nouvel Afghanistan » et finisse par renforcer la cohésion de ces groupes aux objectifs différents. Selon les Algériens, AQMI, Ansar ed-Dine et le MUJAO n'attendaient que cela pour créer un nouveau front du djihad. Au demeurant, les conséquences désastreuses de l'intervention en Libye ne les conduisaient pas à faire confiance aux pays occidentaux.
L'Algérie - qui a une frontière de près de 1 500 km avec le Mali et qui abrite sur son sol une importante fraction du peuple touareg - privilégiait la recherche d'une solution politique. À partir du printemps 2012, elle a entrepris de dialoguer avec les groupes touaregs (Ansar ed-Dine, MNLA) afin de couper ces derniers des islamo-terroristes (AQMI) et des groupes criminels (MUJAO).
Pour sa part, Washington n'était pas favorable non plus à une intervention militaire, ne souhaitant pas engager ses forces sur un nouveau théâtre d'opérations. Enfin, si les pays de la région, réunis au sein de la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), plaidaient pour une reconquête rapide du Nord-Mali, la faiblesse de leurs moyens militaires ne leur permettait pas d'agir sans une forte participation occidentale, seule à même de piloter les opérations et d'assurer leur logistique.
Face à cet immobilisme de la communauté internationale, les djihadistes ont pris progressivement confiance et ont fini par se persuader que les Occidentaux craignaient leur « puissance » militaire. Ils ont donc décidé de tirer avantage de la situation. Cette analyse erronée les a conduits à prendre de mauvaises décisions.
- Ansar ed-Dine a d'abord rompu les discussions avec Alger et Ouagadougou et repris les armes ;
- AQMI et Mokhtar Belmokhtar ont repris l'offensive contre Alger, notamment en planifiant des offensives et des prises d'otages massives, comme celle d'In Amenas ;
- ces groupes, avec le MUJAO, se sont lancés à la conquête du Sud-Mali afin de rendre impossible toute opération de reconquête du nord du pays. Leur offensive, qui impliquait plus de 200 véhicules et plus de 1 200 combattants, s'est effectuée sur deux axes : l'un au nord du fleuve Niger, confié à AQMI ; l'autre au sud, à la charge d'Ansar ed-Dine.
Mais cette stratégie a été le reflet des multiples erreurs d'appréciation des djihadistes :
- leur attaque est intervenue à un mauvais moment : les forces françaises rentraient d'Afghanistan et étaient disponibles pour un nouveau déploiement ;
- ils ont sous-estimé la réaction et la détermination françaises : Paris ne pouvait pas, pour des raisons humanitaires, politiques et stratégiques, accepter de voir les djihadistes s'emparer de Bamako et du Mali ;
- les groupes islamistes ont également sous-estimé la colère de l'Algérie qui, suite à la rupture des négociations, voyait la stratégie de dialogue pour laquelle elle s'était battue réduite à néant, ce qui mettait le gouvernement dans une situation très inconfortable vis-à-vis de ses partenaires internationaux.
Par ailleurs, sur le plan tactique, les groupes terroristes ont commis une autre erreur : sortir de leurs sanctuaires pour agir dans une zone dont la configuration géographique leur était moins favorable. Tous les experts militaires le savent : lorsque des combattants irréguliers abandonnent la guérilla pour se lancer dans des actions militaires offensives classiques, ils sont plus faciles à détruire, car ils perdent l'avantage que leur confère leur tactique asymétrique. Face à une armée moderne, leurs moyens sont dérisoires et c'est logiquement qu'ils se sont fait étriller par les forces françaises.
On doit donc parler d'une double erreur des djihadistes dans leur évaluation de la situation : ils ont attaqué au mauvais moment et d'une mauvaise façon. Enfin, la prise d'otages d'In Amenas, que nous ne développerons pas ici, a été la troisième erreur des terroristes, et ils l'ont payée cher.
Serval et l'intervention de l'armée française
Lancée le 11 janvier, l'opération française répond à l'offensive des djihadistes contre l'État malien. Directement menacé dans sa survie, celui-ci a fait appel à Paris pour assurer sa sauvegarde et assister son armée.
Si l'entrée en action des forces françaises a été décidée en urgence, elle a toutefois bénéficié du travail de renseignement et de planification effectué depuis plus d'un an par la France et les pays de la région favorables à une reconquête militaire du Nord-Mali.
Grâce à ses différents services (DSGE, DRM) et moyens (interceptions, imagerie satellite, reconnaissance aérienne, recherche humaine), l'état-major français disposait d'une bonne connaissance de cet immense théâtre d'opérations et des acteurs qui y évoluent. Les Français assuraient déjà depuis plusieurs années la surveillance régulière des zones tenues par AQMI et par les autres groupes salafistes présents en Mauritanie, au Mali et au Niger. Début novembre 2012, pressentant l'évolution de la situation, le ministère de la Défense avait demandé à ses services de renseignement d'établir des « dossiers d'objectifs ». Les satellites d'imagerie Hélios et Pléiades et les unités du Commandement des opérations spéciales (COS) - présentes dans la région depuis plus de deux ans - ont alors localisé les centres de commandement, ainsi que les dépôts de carburant et de munitions des groupes terroristes. Américains et Britanniques ont également fourni leur aide en la matière, ce qui a permis de compléter ou de corroborer les observations françaises. À la différence des groupes terroristes, cette lecture de la situation a ouvert à Paris la voie d'une intervention efficace et adaptée.
Dès le début de cette intervention, les moyens de surveillance aérienne ont été renforcés. L'Armée de l'air a déployé deux de ses drones MALE (Moyenne altitude longue endurance) Harfang, de retour d'Afghanistan, depuis la base de Niamey, au Niger, située à environ 700 km de la zone des combats. Parallèlement, des aéronefs ont été largement utilisés pour le recueil du renseignement (optique et électronique). La France a déployé cinq Atlantique 2 de la marine, basés à Dakar. Deux Mirage F1 CR et les Rafale ont été également utilisés pour quelques missions de reconnaissance.
Frappes aériennes de précision ; raids héliportés dans la profondeur ; engagements des forces spéciales ; opérations aéroportées sur Gao et Tombouctou ; coordination d'unités militaires alliées... La palette des actions de l'armée française au Mali restera dans les annales militaires. En quelques jours, la boucle du Niger a été reprise au terme d'une impressionnante manoeuvre dont peu d'armées au monde sont aujourd'hui capables. Rappelons que les distances sont considérables sur ce théâtre d'opérations : Bamako se trouve à 700 km de Tombouctou et à 1 200 km de Kidal.
L'essentiel des opérations d'élimination des groupes armés ont eu lieu à travers des opérations aériennes et aéromobiles. Les frappes françaises ont ciblé l'encadrement d'AQMI, du MUJAO et d'Ansar ed-Dine, ainsi que leurs dépôts logistiques. Les forces terrestres n'ont que très peu livré combat, à l'exception des forces spéciales qui ont affronté directement certains groupes djihadistes, notamment lors de la reprise de Gao. Une quarantaine de jeunes combattants se sont alors opposés avec une grande vigueur aux éléments du COS. Mais aucune perte française n'a été à déplorer dans cet engagement qui a vu l'élimination totale des éléments terroristes.
Les djihadistes, quant à eux, ont subi de lourdes pertes au cours de cette première phase de l'intervention française. Plusieurs centaines d'entre eux - entre 300 et 400 selon les estimations - auraient été tués. À l'exception peut-être de la période fin 2001/début 2002 en Afghanistan, jamais les combattants islamistes n'avaient connu de pertes aussi importantes en si peu de temps. C'est, pour eux, un échec majeur.
Toutefois, cette première partie de la guerre n'a pas été marquée par des batailles rangées. Après avoir essayé de poursuivre quelques jours leur offensive, tirant les leçons de leur échec, les djihadistes ont choisi de rompre le combat. Une partie d'entre eux s'est repliée dans l'Adrar des Iforas ; une autre serait passée au Sud-Soudan ; d'autres encore auraient fui vers le sud, en Guinée. Enfin, selon certaines sources, le Qatar, qui est l'un des principaux soutiens des groupes salafistes dans le monde, aurait procédé à l'exfiltration par avion de certains chef djihadistes vers la Libye afin qu'ils ne soient pas capturés ou éliminés par les forces françaises.
La déroute des groupes armés a revêtu un second aspect : celui de leur division interne.
Battu et écarté du contrôle du Nord-Mali par les autres groupes islamistes, alors même qu'il était à l'origine de l'offensive du printemps 2012, le MNLA a décidé de prendre sa revanche sur ses ex-alliés en participant à l'offensive contre eux aux côtés de l'armée française. Ce ralliement, même s'il pose un problème politique vis-à-vis de Bamako, est utile afin de poursuivre la traque des djihadistes dans l'Adrar des Iforas, car ces Touaregs connaissent mieux que quiconque les moindres recoins de ce massif.
Première preuve de sa bonne volonté, le MNLA a fait prisonniers deux hauts responsables terroristes - Mohamed Moussa Ag Mohamed, d'Ansar ed-Dine, et Oumeïni Ould Baba Akhmed, du MUJAO - suite à un accrochage à la frontière algérienne alors que leurs groupes tentaient de fuir le Mali.
Par ailleurs, Ansar ed-Dine, miné par les divergences qui opposent ses chefs, a connu une scission. Une partie de sa direction a créé un nouveau groupe, baptisé Mouvement islamique de l'Azawad (MIA), et a aussitôt appelé à une « solution pacifique » pour régler le conflit. Ce nouveau mouvement s'engage même à combattre Iyad Ag Ghaly, lequel ne bénéficie plus désormais du soutien politique des chefs traditionnels touaregs, ce qui pourrait permettre une évolution de la situation.
Courant mars, les unités françaises et tchadiennes, aidées des Touaregs du MNLA, ont donné l'assaut au massif des Iforas, dans lequel s'étaient retranchés de nombreux terroristes. Les combats ont été alors d'une haute intensité, loin des caméras de la presse internationale tenue à distance. Une nouvelle fois, ils se sont soldés par une lourde défaite des islamistes : ils ont perdu beaucoup d'hommes et l'essentiel de leurs stocks d'armements, de munitions, de vivres et de carburant ont été détruits.
Bilan et raisons du succès
Tous ceux qui prédisaient que la reconquête du Nord-Mali serait un « nouvel Afghanistan » ont commis une erreur grossière d'appréciation dans la mesure où ils ont omis de prendre en compte les différences de conditions entre les deux « théâtres ».
- L'intervention française était soutenue par tous les États frontaliers (Mauritanie, Algérie, Niger, Burkina Faso), comme par les États d'Afrique de l'Ouest (Sénégal, Nigeria, Tchad, etc.) et par la communauté internationale dans son ensemble.
- Si les frontières du Mali sont poreuses et les forces armées des pays voisins très limitées - à l'exception notable de l'Algérie -, les terroristes ne sont pas pour autant les bienvenus dans ces États frontaliers. Il s'agit d'une différence significative avec l'Afghanistan : le Pakistan et l'Iran sont, on le sait, des zones refuges sûres pour les Talibans. Or dès le début de l'opération Serval, l'Algérie, elle, a fermé ses frontières afin d'empêcher toute fuite des terroristes.
- Les opérations ont lieu dans un milieu humain favorable, car les populations locales étaient - pour l'essentiel - farouchement hostiles aux djihadistes et attendaient d'être libérées. Au demeurant, elles parlent toutes notre langue, ce qui a grandement facilité la communication et le recueil du renseignement. C'est une différence majeure par rapport à l'Afghanistan.
- De plus, même dans le reste du Sahara où ils se sont implantés depuis une dizaine d'années - notamment en multipliant les liens économiques et matrimoniaux -, les terroristes ne disposent pas d'une assise locale aussi solide que les Talibans en Afghanistan.
- Seuls les massifs montagneux du Nord-Est malien (Adrar des Iforas) présentent pour les terroristes un théâtre favorable. Mais les conditions climatiques et hydrologiques locales n'en font pas un sanctuaire comparable aux montagnes afghanes.
Par ailleurs, pour les forces françaises, tchadiennes et maliennes, les conditions de combat sont infiniment plus favorables que celles de l'Afghanistan, pour de nombreuses raisons :
- L'armée française, malgré la réduction constante de ses effectifs, est rompue aux opérations africaines en milieu désertique et semi-désertique. Ses hommes et ses matériels sont adaptés à ce théâtre.
- Nos unités terrestres et aériennes sortent de dix années d'opérations en Afghanistan qui les ont considérablement entraînées et endurcies. Elles sont donc préparées à ce genre de conflit.
- Les opérations ont lieu à une distance raisonnable de la métropole (ravitaillement et frappes aériennes) et à proximité des bases militaires et logistiques françaises d'Afrique de l'Ouest (Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Niger, Tchad), dont le rôle essentiel a été remis en lumière.
- La conduite des opérations, conjointement avec les forces maliennes et tchadiennes, a été facilitée par une langue et des procédures militaires communes.
- Une grande partie des opérations ont eu lieu dans des zones vides de population, ce qui signifie que les djihadistes ont été plus facilement identifiables et que les armées ont eu à redouter peu d'effets collatéraux aux conséquences souvent désastreuses.
Enfin, l'état-major français a fait preuve d'un grand pragmatisme et a su exploiter les situations qui se présentaient à lui. Les objectifs de l'opération Serval étaient très clairs au départ (stopper la progression des djihadistes vers le sud et protéger la capitale malienne, sa population et les nombreux ressortissants français et étrangers ; accessoirement, affaiblir les groupes narco-islamistes dans la perspective de la reconquête du Nord). Ils ont ensuite évolué face à la déroute des terroristes, permettant une reconquête rapide du Nord-Mali, y compris de ses zones les plus difficilement accessibles (Iforas).
Loin de nous l'idée de parler d'une guerre facile. Cela n'existe pas. Mais il faut reconnaître que les conditions de cet engagement présentaient plus de chances de succès que les opérations en Afghanistan, en Irak ou en Somalie.
S'il est vrai que les djihadistes ont connu une sévère déroute, l'état-major français se garde bien de parler de victoire ; pourtant son action a véritablement permis de « casser les reins » des groupes terroristes qui sévissaient au Sahel depuis une décennie. Incidemment, l'opération Serval a très fortement perturbé l'activité des réseaux criminels d'Afrique de l'Ouest (6).
Cependant, si la totalité du territoire malien est presque sous contrôle, les problèmes locaux sont loin d'être réglés : relations Touaregs/Bamako, rivalités internes au sein de l'armée malienne, graves problèmes de développement et de reconstruction pour sécuriser et stabiliser durablement le Nord-Mali (infrastructures, activités économiques, administration, écoles, structures sanitaires, etc.).
L'un des principaux sujets de préoccupation est la grande faiblesse de l'armée malienne. Celle-ci n'a joué aucun rôle concret dans la reconquête du Nord et est incapable, en l'état, d'assurer la sécurité du pays. Or les soldats français n'ont pas vocation à demeurer indéfiniment sur le sol malien. À terme, seul un contingent d'instructeurs devrait rester dans le pays afin de reconstruire l'armée de Bamako. Paris espère donc que les militaires africains de la Mission internationale de soutien au Mali (Misma) (7) pourront prendre le relais rapidement. Mais, faute de moyens logistiques et financiers, cette coalition se déploie pour l'instant au compte-gouttes.
Le futur du Mali dépendra de l'assistance militaire internationale, des aides économiques pour la reconstruction du pays et de la capacité des Maliens à mettre sur pied un gouvernement national stable et durable, déterminé à rouvrir les négociations avec les Touaregs.
Le soutien international à Serval et ses limites
L'un des enseignements de l'opération Serval est que la France a agi seule. Cette intervention a illustré de façon éclatante le fait que l'Europe de la Défense n'existe pas. Malgré la mise sur pied, en 2002, de capacités communes d'intervention rapide - les Battle Groups -, l'Europe a été aux abonnés absents lorsqu'il s'est agi de soutenir Paris et les pays africains qui en avaient fait la demande.
L'Otan a été tout aussi inexistante - et cela, malgré la demande d'assistance formulée début janvier 2013 par le président en exercice de l'Union africaine, le président béninois Thomas Boni Yayi. Le secrétaire général de l'Alliance, le Danois Anders Fogh Rasmussen, lui a répondu que « l'Otan ne s'ingérerait pas dans la crise au Mali » et n'envisageait pas de prendre part à l'opération militaire internationale dans ce pays. La même absence de soutien s'est observée à l'égard de la France, pourtant membre de l'organisation intégrée.
La Belgique, le Canada et le Danemark ont aidé Paris, mais de façon très marginale, ne fournissant que quelques appareils de transport. Seuls les États-Unis et le Royaume-Uni ont apporté un appui un peu plus important à l'opération Serval (aéronefs de ravitaillement en vol et de transport, moyens de renseignement), quoique toujours très modeste. En tout état de cause, ni Londres ni Washington n'envisagent de déployer des troupes au sol afin de prêter main-forte aux soldats français.
Force est de constater que la solidarité transatlantique ou otanienne fonctionne à sens unique : après avoir fait le siège de l'Élysée, sous Nicolas Sarkozy, pour que Paris envoie plus d'hommes en Afghanistan - pays dans lequel la France n'avait aucun intérêt stratégique -, les Américains nous ont initialement refusé leur soutien et celui de l'Otan pour l'intervention au Mali, se déclarant non concernés par la menace des groupes islamistes locaux. Barack Obama et son entourage étaient, en l'occurrence, particulièrement réticents à l'idée d'engager l'armée américaine dans un nouveau conflit alors que s'ouvrait le second mandat présidentiel.
Le 3 février, le vice-président américain Joe Biden est finalement venu réaffirmer le soutien logistique des États-Unis à l'action militaire menée par la France au Mali... alors que toutes les opérations de reconquête étaient achevées. Et, depuis, Washington affirme avoir fourni une aide précieuse aux forces françaises engagées au Mali. En réalité, le rôle américain a été très peu significatif.
Seule l'Algérie, longtemps opposée à toute intervention militaire, a autorisé le survol de son territoire par les aéronefs français engagés dans l'opération. Cet acte de solidarité a une double explication : la rupture unilatérale des négociations par les terroristes ; et la compréhension, par les militaires algériens, qu'une offensive victorieuse des djihadistes au Mali aurait pour leur pays des conséquences désastreuses.
Vers une contre-offensive terroriste ?
Un mois après le déclenchement de l'opération Serval, les terroristes ont essayé de réagir :
- plusieurs attentats-suicides (ou tentatives) ont eu lieu à Gao ;
- des groupes armés se sont introduits dans la ville sous contrôle de l'armée malienne ;
- des civils et des militaires ont été tués par l'explosion de mines au passage de leur véhicule.
Si les islamistes exultent d'avoir pu lancer ces actions, leurs quelques tentatives ont été, jusque-là, de bien piètres réussites. Ils se déclarent néanmoins déterminés à « organiser des attaques de convois et de kamikazes », selon le porte-parole du MUJAO, Abu Walid Sahraoui.
Évidemment, la contre-attaque des djihadistes est quasiment inévitable. Le principal risque est l'infiltration de bandes terroristes au sein du dispositif franco-africain pour se livrer à des actions de guérilla, des attentats, le minage d'itinéraires, etc. L'idée d'une ligne de front, en arrière de laquelle tout serait tranquille, est totalement illusoire : il est impossible de verrouiller un aussi vaste secteur avec si peu de moyens. Toutefois, l'aide de la population civile, qui déteste profondément les islamistes et craint leur retour, devrait permettre d'alerter les militaires de leurs mouvements. Pour l'instant, force est de constater que les terroristes cherchent davantage à échapper à l'étau franco-tchadien, qui se referme sur eux chaque jour davantage, qu'à contre-attaquer.
Il faut également souligner que les djihadistes ne sont pas parvenus, jusque-là, à attirer des volontaires internationaux afin de rejoindre leur combat au Sahel. Malgré les déclarations d'Al-Qaïda au Yémen - qui, le 12 février, a appelé au djihad contre les Français au Mali - et de la branche saoudienne d'Al-Qaïda - qui en a fait de même deux jours plus tard -, les groupes armés n'ont pas reçu de renforts. Pour une raison simple : les éléments radicaux se concentrent aujourd'hui en Syrie.
Cette intervention comporte deux risques pour la France : nos otages pourraient être mis en danger ; et des attentats terroristes pourraient frapper notre territoire.
Les dangers encourus par les otages français sont importants ; mais ces otages sont, aussi, devenus une assurance-vie pour des terroristes aujourd'hui encerclés, sous pression. C'est dans l'Adrar des Iforas que seraient retenus les Français enlevés en 2011 et 2012. Nos forces, assistées des militaires tchadiens, se sont lancées à l'assaut de ce massif fin février, étrillant sévèrement les terroristes qui s'y étaient retranchés. Toutefois, aucun de nos compatriotes n'a encore été retrouvé. Sentant le vent tourner, le MUJAO s'est déclaré prêt à négocier la liberté de l'otage français qu'il détient. Malheureusement, le 19 février, sept autres Français - dont quatre enfants - étaient enlevés au nord du Cameroun. La secte islamiste nigériane Boko Haram - ou, au moins, sa faction dissidente Ansaru, qui a rejoint les djihadistes du Nord-Mali - était vraisemblablement à l'origine de cette action.
En matière d'attentats, les menaces contre la France sont sérieuses. Mais il convient, toutefois, de les relativiser. Comme chacun sait, notre pays fait face à une très forte pression terroriste depuis 2002. Plusieurs dizaines d'attaques ont été déjouées sur notre territoire. Les menaces des groupes opérant au Sahel ne changent, en réalité, pas fondamentalement la donne. En effet, ils n'ont guère de capacités d'action hors de leur théâtre d'opérations, à la différence de la structure centrale d'Al-Qaïda avant sa destruction quasi complète. La menace est donc indirecte, c'est-à-dire qu'elle pourrait provenir de cellules ou d'individus implantés sur notre sol qui voudraient passer à l'action par solidarité avec les djihadistes du Sahel.
En guise de conclusion...
En moins de trois semaines, les armées françaises sont parvenues à déployer près de 4 000 hommes et leurs équipements et à renverser une situation qui menaçait l'État malien de disparition. Non seulement la descente des colonnes armées islamistes vers Bamako a été stoppée, mais, en deux mois, la contre-offensive lancée a permis de reconquérir la quasi-totalité du Nord-Mali. La menace djihadiste a été considérablement réduite et les actions conduites par les forces françaises et tchadiennes ont porté des coups sévères aux terroristes islamistes.
Nous avons montré qu'une force conventionnelle pouvait faire reculer une guérilla. C'est une opération magistrale de l'armée française, conduite dans un contexte de réduction des effectifs et de contraintes budgétaires fortes. Sans doute le contrôle étroit de la communication ne permet-il pas à nos compatriotes d'en prendre pleinement conscience.
L'ampleur de la défaite qui a été infligée aux djihadistes rendra longue et difficile leur remontée en puissance. Certes, tous n'ont pas été éliminés et il convient de s'attendre à ce que certains tentent de réagir par des actes extrêmement violents (attentats, prises d'otages). Mais cela ne saurait occulter l'essentiel : l'offensive française les a renvoyés dix années en arrière !
Une ombre au tableau demeure : la France est en partie responsable de la situation actuelle au Sahel, en raison du rôle clé que Paris a joué lors de l'intervention de l'Otan en Libye, en 2011. Les positions françaises apparaissent contradictoires. Nous luttons contre les djihadistes au Mali et en Somalie, mais nous les avons aidés à prendre le pouvoir en Libye et continuons de les soutenir en Syrie, en dépit du bon sens. Nous continuons d'être les alliés de l'Arabie saoudite et du Qatar - deux États ouvertement wahhabites qui, après avoir engendré et appuyé Ben Laden, soutiennent les groupes salafistes partout dans le monde, y compris au Sahel et dans nos banlieues. C'est l'évidence : une remise à plat de notre politique étrangère s'impose...
Notes :
(1) Groupe ethnique de la vallée du Niger.
(2) Populations pastorales de l'espace sahélo-saharien.
(3) Il aurait trouvé la mort au cours d'un engagement contre les forces tchadiennes commandées par le fils du président Idriss Deby qui participent à l'opération de reconquête du Nord-Mali.
(4) Il a également été tué lors de l'offensive franco-tchadienne dans le massif des Iforas.
(5) Tribu arabe nomade d'Afrique de l'Ouest.
(6) Toutefois, ceux-ci ne vont pas manquer de se réorganiser et reprendront leurs activités dès la fin des hostilités.
(7) Mission autorisée par la résolution 2085 du Conseil de sécurité des Nations unies qui a pour objet de « reconstituer la capacité des forces armées maliennes » pour permettre aux autorités de reprendre le contrôle des zones du nord du territoire national, tout en préservant la population civile.