Politique Internationale - La Revue n°139 - PRINTEMPS -

sommaire du n° 139
DROGUES, MAFIAS ET TRAFICS
Article de Christophe CHAMPIN
Journaliste
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C'était au mois de décembre 2012. Le nord du Mali était depuis déjà de longs mois sous l'emprise de groupes armés affiliés à Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), branche sahélienne de l'organisation d'Oussama Ben Laden. Les images montrant la violence et la cruauté de ceux qui étaient devenus les nouveaux maîtres d'un espace grand comme deux fois la France commençaient à faire le tour du monde. L'un de ces reportages, diffusé par la chaîne française France 2, présenta le témoignage d'un jeune homme, accusé de vol, amputé d'une main en vertu de la charia, rigoureusement appliquée par les hommes du Mouvement pour l'unicité du jihad en Afrique de l'Ouest (MUJAO), l'un des groupes de combattants se réclamant d'Aqmi. Exhibant son moignon, le supplicié livra un détail bien surprenant. Il raconta que ses bourreaux l'avaient préalablement anesthésié avec de la cocaïne. Pour ceux qui n'étaient pas au fait des dernières évolutions du trafic de stupéfiants à travers le monde, la présence de cette drogue dans une région aussi reculée du Sahel avait de quoi étonner.
Pour les experts de la lutte antidrogue, en revanche, l'information n'était pas un scoop. Depuis longtemps, la région du Sahel était réputée pour être une importante zone de transit de la cocaïne sud-américaine. Aussi incongrue que l'idée puisse paraître, les organisations criminelles latino-américaines ont vu dans cette immense zone désertique, charnière entre l'Afrique subsaharienne et l'Afrique du Nord, une plateforme idéale permettant de stocker et de réacheminer leur marchandise vers l'Europe, destination finale de la drogue.
Mali connection
Dès 2008, différentes affaires ont révélé que le Mali devenait l'une des plaques tournantes africaines de la cocaïne. Cette année-là, les limiers de l'Office central contre le trafic illicite de stupéfiants (Octris) ont démantelé la « filière Bamako », un réseau bien huilé, basé en banlieue parisienne, animé par des caïds des « quartiers » qui recrutaient des jeunes au casier judiciaire vierge pour rapatrier la cocaïne vers la France (1). En mars de l'année suivante, un trafiquant de drogue grec, Andreas Tsakiris, était arrêté chez un complice malien dans la banlieue de Bamako pour son implication dans l'affaire du Junior, un cargo lesté de 3,2 tonnes de poudre blanche, intercepté un an plus tôt au large de la Guinée-Conakry.
À ce moment-là, beaucoup croyaient encore que la cocaïne repartait dans des valises ou dans l'estomac des « mules » - ces passeurs qui transportent la drogue à bord d'avions de ligne vers les lieux de consommation. Les nombreuses arrestations de ces fourmis du trafic à l'aéroport de Bamako semblaient confirmer l'hypothèse. En réalité, des chargements importants de cocaïne avaient déjà commencé à emprunter un itinéraire a priori improbable : celui du nord du Mali.
Le développement du trafic de drogue dans la zone sahélienne - d'abord le haschich marocain puis la cocaïne colombienne - a été facilité par l'essor préalable du trafic de cigarettes et de migrants. Comme ce fut le cas dans les années 1970 et 1980 en Colombie, les trafiquants de cocaïne et de haschich ont utilisé des routes éprouvées depuis des années par les contrebandiers. Là aussi, les sommes considérables en jeu ont tôt fait d'éroder l'ensemble du système sécuritaire (douane, armée), transformant peu à peu cet immense bande désertique en route de la drogue.
Longtemps, les services antistupéfiants occidentaux ont soupçonné l'existence d'une filière de la cocaïne dans la zone sahélo-saharienne, mais sans disposer d'indices suffisants pour étayer leur hypothèse. À ce jour, d'ailleurs, aucune saisie significative n'y a été effectuée. Mais en novembre 2009, une curieuse histoire a soudainement attiré l'attention sur le Mali. C'est le représentant régional de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) qui a donné l'alerte en annonçant qu'un Boeing 727-200 immatriculé en Guinée-Bissau, ayant vraisemblablement transporté d'énormes quantités de poudre blanche, se serait écrasé après son décollage d'une piste de fortune dans les environs de Sinkrébaka, à 200 kilomètres de Gao au nord du pays. En réalité, l'avion, arrivé quelques jours plus tôt de Maracaibo au Venezuela après s'être envolé de l'aéroport international de Tocumen (Panama), n'a même pas tenté de redécoller (2). Il a été incendié sur place afin de faire disparaître les indices. Auparavant, la cargaison de cocaïne - qui n'a jamais été retrouvée - aurait été déchargée puis placée sur des véhicules 4x4, pour traverser le désert vers un pays du Maghreb, avant de rejoindre l'Europe.
L'affaire « Air Cocaïne », comme l'a baptisée la presse malienne, est pleine d'enseignements. C'est la première fois qu'un appareil de cette taille, probablement chargé de plusieurs tonnes de drogue, était découvert en Afrique. Si l'avion n'était destiné qu'à effectuer un aller simple, cela signifiait que les narcotrafiquants étaient prêts à débourser entre 400 000 et 700 000 dollars (prix moyen à l'époque d'un 727-200 d'occasion) pour acheminer une cargaison unique de cocaïne dans cette zone et, donc, que la filière était considérée comme fiable. Comme l'indique l'ONUDC dans un récent rapport (3), des enquêtes menées par la suite tendent à confirmer qu'il ne s'agissait pas d'un acte isolé : « En 2010, un commissaire de police malien a été condamné du fait de son implication dans la construction d'une piste d'atterrissage dans le désert pour de futures livraisons aériennes. D'après l'Agence de lutte contre le crime organisé du Royaume-Uni (SOCA), poursuivent les experts onusiens, un avion Beechcraft BE 300 en provenance de la République bolivarienne du Venezuela a atterri au Mali, près de la frontière mauritanienne, en janvier 2010. La cargaison aurait ensuite été déchargée puis transportée par un véhicule 4x4 en direction de Tombouctou avant que les autorités ne perdent la trace du convoi. »
Ce scandale a démontré l'existence de complicités à Bamako, dans l'armée, la douane et jusque dans les cercles du pouvoir. En janvier 2012, Mohamed Ould Awaïnatt, un riche homme d'affaires de Gao soupçonné d'être impliqué dans le trafic et incarcéré dans l'affaire « Air Cocaïne », a ainsi été libéré sans raison apparente. L'ordre venait des services de l'ex-président Amadou Toumani Touré. Celui-ci comptait sur Ould Awaïnatt pour lever des milices chargées de contenir l'avancée des rebelles du MNLA (Mouvement national de libération de l'Azawad) et de leurs alliés qui s'apprêtaient à prendre le contrôle du Nord. L'homme s'est révélé proche du MUJAO. Entre-temps, Miguel Angel Devesa, un ancien policier espagnol présumé avoir joué un rôle central dans la même affaire de l'avion a été, également, libéré, ainsi que la plupart des autres personnes appréhendées. Selon un document confidentiel circulant dans les milieux diplomatiques, d'autres personnalités importantes de la tribu lamahr à laquelle appartient Mohamed Ould Awaïnatt étaient, elles aussi, mêlées au trafic. Un ancien ministre de l'ex-président Amadou Toumani Touré (renversé en mars 2012), un temps réfugié à Dakar, est également soupçonné d'être lié au MUJAO et au blanchiment d'argent du crime organisé. Les « barons » issus de cette mouvance auraient corrompu une bonne partie de la machine sécuritaire grâce à la complicité d'« un commandant des douanes introduit auprès des chancelleries occidentales », précise le document.
Début février, la justice malienne a fini par lancer des mandats d'arrêt pour narcotrafic contre une brochette de personnalités liées de près ou de loin aux mouvements armés islamistes du Nord. Parmi elles, Baba Ould Cheikh, maire de la localité de Tarkint, soupçonné d'avoir trempé dans l'affaire « Air Cocaïne » ; Mohamed Ould Ahmed Deya dit Mohamed « Rouggy », un homme d'affaires de Gao ; Mohamed Ould Sidati, maire de la localité de Ber ; Adinadji Ag Abdallah, maire d'Aghelhock ; et, à nouveau, Mohamed Ould Awaïnatt. Mais un certain nombre d'autres individus qu'on peut classer dans le camp gouvernemental n'apparaissent pas sur cette liste noire. Des trafiquants notoires n'ont toujours pas été inquiétés ou se sont évanouis dans la nature.
Aqmi et la drogue
La question des liens entre les combattants d'Aqmi et le trafic de drogue suscite de nombreuses interrogations. Le même document confidentiel évoque des contacts étroits entre la katiba d'Abou Zeid, à l'époque principal chef d'Aqmi au nord, et un groupe de narcotrafiquants de la zone de Tombouctou. Un groupe communément appelé localement « les Colombiens ». Chacun de ces « barons » aurait constitué une équipe d'hommes armés chargés de sécuriser l'acheminement de cargaisons de drogue.
Une autre katiba aurait frayé avec les trafiquants de drogue : celle d'Amhada Ag Mama, alias Abdou Karim Targui. Celui-ci a rejoint un temps Iyad Ag Ghali, leader du mouvement Ansar Eddine, qui aurait été en partie financé par des organisations criminelles. La plupart des barons de la drogue de Kidal, à l'extrême nord du Mali, résidaient en Algérie, où ils ont bénéficié de l'amnistie accordée aux repentis des groupes jihadistes. Ces groupes étaient renforcés par des bandits d'une tribu locale qui assuraient l'escorte des convois de drogue ou d'armes et imposaient des droits de péage partagés avec Aqmi et Ansar Eddine.
Au mois de septembre 2012, plusieurs sources ont signalé l'interception par des combattants du MNLA d'un convoi de voitures tout-terrain du MUJAO transportant de la cocaïne. Difficile à vérifier. Difficile, aussi, de savoir ce qu'est devenue cette cargaison. A-t-elle été détruite, comme l'a affirmé une source au sein du MNLA ? Ou bien a-t-elle été remise sur le marché par ce mouvement rebelle touareg ? Mystère. 
Jusqu'à l'intervention française - qui a perturbé les réseaux opérant dans la zone -, le Mali, mais aussi la plupart des pays bordant le Sahel, étaient donc devenus un vaste champ d'opérations pour les organisations criminelles. « Deux flux se sont développés rapidement. Depuis 2005, environ, celui de la cocaïne sud-américaine vers l'Europe, notamment à travers la Libye et l'Égypte ; celui de la résine de cannabis marocaine vers la Libye, l'Égypte et la péninsule arabique », précise Wolfram Lacher, auteur d'une étude récente sur le sujet (4). Selon lui, le commerce du cannabis était alors dominé dans la région par des Marocains, des Sahraouis, des Mauritaniens et des officiers de l'armée algérienne. À travers le Mali et le Niger, poursuit-il, le haschich était transporté essentiellement par des réseaux arabes maliens ayant des liens tribaux ou familiaux en Mauritanie et au Niger. Selon cet expert, le haschich et la cocaïne étaient ensuite réexportés du Mali, via la Libye et l'Algérie, vers l'Europe à travers les Balkans ; ou vers l'Égypte et Israël. Une autre route passait par le Tchad et le Soudan en direction de la péninsule arabique.
Ce trafic n'aurait évidemment pas été possible sans des complicités haut placées. On l'a dit, ces complicités existaient - et existent sans doute encore en partie - au Mali, mais pas seulement. En Mauritanie, par exemple, les dernières années du régime du président Maaouya Ould Sid'Ahmed Taya (1984-2005) ont vu l'implication de hauts responsables de l'appareil sécuritaire, d'hommes d'affaires, voire de proches du pouvoir. Implication qui n'a visiblement pas cessé. En octobre 2008, Sidi Mohamed Ould Haïdallah, fils de l'ancien président Ould Haïdallah (1980-1984), qui était jugé au Maroc pour trafic de cocaïne, a écopé de sept ans de prison. Une série d'événements récents jette un doute sur la volonté du régime actuel de prendre le problème à bras-le-corps. En février 2011, l'actuel président Mohamed Ould Abdel Aziz, usant de son droit de grâce, à réduit les peines de prison de cinq personnes condamnées suite à une saisie de 760 kg de cocaïne, un an plus tôt. Et, en juillet 2011, dans la même affaire, la Cour d'appel de Nouakchott a décidé, de manière inexplicable, de libérer 30 trafiquants. Parmi eux, Sid'Ahmed Ould Taya, cousin de l'ancien président Maaouya Ould Sid'Ahmed Taya et ancien représentant d'Interpol à Nouakchott, ainsi qu'Eric Walter Amegan, un ressortissant français depuis en cavale au Sénégal, défendu par des ténors du barreau parisien. La Cour suprême a finalement annulé cette décision, en septembre 2011, et radié le président de la Cour d'appel. Ce qui n'a pas suffi à dissiper les zones d'ombre.
Au Niger, l'actuel chef de l'État Mahamadou Issoufou a réaffirmé, en février dernier, sa détermination à lutter contre le trafic de drogue dans son pays. Mais « le fait que les saisies de cargaisons d'armes et de drogue soient rares dans le nord du Niger, qui est pourtant un point majeur de transit, ne s'explique pas seulement par le manque de moyens des forces de sécurité nigériennes. Dans certains cas, le gouvernement a fermé les yeux pour préserver la stabilité dans le Nord », estime Wolfram Lacher.
Et ce ne sont là que des exemples, à en croire Amhedou Ould Abdallah, expert hautement respecté de la zone et ancien représentant du secrétaire général de l'ONU en Afrique de l'Ouest. « Je pense que beaucoup de dirigeants, à travers des relations de famille, ou à travers leurs propres relais, sont connectés au trafic de drogue de la région », nous confiait-il en février 2012 (5). Comme d'autres spécialistes, ce dernier se demande comment tant de gros bonnets de la drogue ont réussi à échapper à la justice.
Fin de partie ou attentisme ?
Répétons-le : l'intervention franco-africaine au nord du Mali a bouleversé le système qui s'était mis en place. Pour autant, il convient d'accueillir avec prudence les déclarations triomphalistes sur l'éradication de ces réseaux. Vu l'immensité de la zone sahélo-saharienne, il n'est pas exclu que de nouvelles filières s'y reconstituent. Les organisations criminelles spécialisées dans le trafic de stupéfiants, fortes de plusieurs décennies de confrontation avec les acteurs de la « guerre contre la drogue », ont jusque-là fait preuve d'une extraordinaire capacité d'adaptation. La montée en puissance de la zone sahélienne comme lieu de transit pour la cocaïne en est, d'ailleurs, une excellente illustration : cette région s'est, en effet, substituée à d'autres filières africaines devenues trop risquées du fait du renforcement des contrôles.
Pour comprendre comment s'est opéré ce basculement vers le Sahel, il faut revenir dix ans en arrière. En 2003 précisément. Avant cette date, les saisies de cocaïne dans la zone sont marginales : en moyenne 600 kg par an pour l'ensemble de l'Afrique depuis 1998. Mais, cette année-là, la marine espagnole réalise une prise spectaculaire de 7,5 tonnes sur un cargo, le South Sea. L'ONUDC pense que la drogue a été transbordée à partir d'un autre navire dans les eaux de l'archipel du Cap-Vert (6). C'est le début d'une longue série de prises records. La liste est non exhaustive. En janvier 2006, la marine française intercepte le Master Endeavour, un cargo chargé de 1,8 tonne de cocaïne, dans les eaux internationales au large des côtes ouest-africaines. En avril de la même année, un navire transportant 2,3 tonnes de poudre blanche - dont la majorité a, soit dit en passant, disparu avec la complicité de membres des forces de l'ordre locales - accoste au port de Tema, au Ghana. En octobre 2007, la marine espagnole découvre 3,7 tonnes de coke sur l'Opnor, un bateau faisant route vers le Sénégal. En janvier 2008, une unité de la marine française prend en chasse le Blue Atlantic au large du Liberia : on y découvre près de 2,5 tonnes de cocaïne. Le même scénario se répète le 7 février suivant, près des côtes de la Guinée-Conakry, avec le navire le Junior et ses 3 tonnes de cocaïne.
À cette époque, les cartels colombiens privilégient la voie maritime pour acheminer leur marchandise vers l'Afrique, en vue de la stocker puis de la renvoyer en plus petite quantité vers l'Europe (7). Les années 2000 correspondent, en effet, à un boom de la consommation de cocaïne, dont le prix a été divisé par deux dans certaines villes du Vieux Continent.
Jusque-là, les États-Unis étaient le marché numéro 1. Mais, avec la chute de la consommation au pays de l'Oncle Sam, les organisations colombiennes et mexicaines décident d'explorer de nouveaux débouchés, notamment l'Europe, qui talonne désormais l'Amérique du Nord. Pour arriver à destination, la drogue traverse l'Atlantique par cargos, bateaux de plaisance ou porte-conteneurs afin d'accéder aux grands ports d'Europe du Nord (Rotterdam, Anvers) et d'Europe du Sud (Barcelone, Marseille, Gênes). Mais, face au renforcement du dispositif européen de lutte contre les stupéfiants (8), l'Afrique ne manque pas d'atouts. Ce continent fragmenté, proche du marché européen, rongé dans la plupart des États par une corruption endémique, apparaît comme une véritable aubaine pour les grands groupes criminels latino-américains. Ils commencent par lancer des navires à l'assaut de l'Atlantique qui font la traversée, souvent à partir du Venezuela, pour décharger leur cargaison en mer au large de l'Afrique sur d'autres cargos ou sur des embarcations plus légères qui déposent la drogue sur le rivage (9).
Toutefois, la multiplication des saisies par les marines européennes (10) va conduire les trafiquants à se rabattre sur la voie aérienne. Dès 2005, des petits avions privés avaient commencé à faire la navette entre les deux rives de l'Atlantique, mais leur utilisation devient beaucoup plus systématique. En mai 2007, un Cessna 441 est ainsi intercepté à l'aéroport de Nouadhibou, en Mauritanie, avec plus de 630 kg dans ses soutes. En juillet 2008, c'est encore un Cessna 441, maquillé en avion humanitaire, qui est découvert sur l'aéroport de Freetown en Sierra Leone, transportant plus de 660 kg. En septembre de la même année, un autre appareil bourré de coke se pose à Boké en Guinée-Conakry, grâce à la complicité de membres de la famille de l'ancien président Lansana Conté. La cargaison n'a jamais été retrouvée. Plusieurs autres atterrissages ont eu lieu sur l'aéroport international de la capitale ou sur des pistes de fortune. En août 2012, un Bombardier BD-700 a été saisi aux îles Canaries, avec 1,6 tonne de cocaïne, après s'être vu refuser d'atterrir au Bénin.
Initialement, les experts estimaient que, une fois stockée, la cocaïne repartait via des passeurs au départ d'aéroports ouest-africains ou par la route, à travers la Mauritanie, puis le Maroc. Ce qui était effectivement le cas. Mais, à partir de 2009, les soupçons quant à l'utilisation alternative de la route sahélienne ont été peu à peu confirmés.
À supposer que la voie sahélienne soit abandonnée, ce qui reste à confirmer sur la durée, il faut savoir que les organisations criminelles utilisent depuis déjà plusieurs années d'autres filières. D'après un rapport de l'Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice, certains avions privés en provenance d'Amérique du Sud (Venezuela, Brésil, Guyane) se contentent de faire escale en Afrique pour finalement atterrir sur le sol européen (11). Car, pour ce type d'avion, « les services de la navigation aérienne se limitent à contrôler le dernier plan de vol et non l'historique ». Autrement dit, la vérification de l'itinéraire de l'appareil ne remonte souvent pas plus loin que jusqu'à la dernière escale. Toujours selon ce rapport, depuis 2005 « les rotations d'avions privés entre l'Andalousie et le Maroc, transportant principalement du cannabis, sont en forte augmentation ». Mais des cargaisons de cocaïne « accompagnent désormais la résine de cannabis, confirmant ainsi le renforcement des cartels latino-américains au Maroc ».
La drogue est, en outre, fréquemment transportée par conteneurs. Selon le dernier rapport de l'Organe international de contrôle des stupéfiants, « 9 des 14 grosses saisies réalisées en 2011 ont eu lieu au Bénin, au Cameroun, au Ghana, au Nigeria, en Sierra Leone et au Togo ». D'après l'UNODC, au total 1 tonne de cocaïne a été saisie dans des conteneurs, entre 2009 et janvier 2011, au Nigeria et au Ghana.
La liste des destinations des cargaisons montre que les organisations criminelles ciblent simultanément plusieurs pays différents, ce qui rend la neutralisation des réseaux plus difficile. Certains de ces États sont en première ligne depuis de longues années. C'est le cas du Nigeria qui est montré du doigt dès les années 1980. En 2011, l'aéroport de Lagos constituait la principale plaque tournante de la cocaïne introduite clandestinement en Europe par des passeurs utilisant la voie aérienne, indique l'OICS. Et des saisies sont régulièrement signalées dans des conteneurs au port de la capitale économique nigériane. C'est le cas également du Bénin, du Togo et du Ghana, où de nombreuses affaires de cocaïne et d'héroïne ont été signalées ces dix dernières années. Sur cette longue liste de pays servant de plaques tournantes, on trouve aussi la Guinée-Bissau, la Guinée-Conakry, la Sierra Leone, le Liberia, la Mauritanie, le Sénégal et le Cap-Vert, où s'est ouvert à la mi-mars 2013 un procès retentissant impliquant un grand nombre de personnalités influentes, dont le président du Conseil d'administration de la Bourse locale.
Mais l'Afrique de l'Ouest n'est pas la seule région du continent concernée par le trafic. Selon l'OICS, « de grandes quantités de cocaïne sont acheminées directement à partir de l'Amérique du Sud vers les marchés illicites d'Afrique du Sud ». Le pays de Nelson Mandela est, depuis quelque temps déjà, un lieu de consommation et de redistribution de toutes sortes de drogues, dont la cocaïne. Fin janvier 2009, la police sud-africaine en a saisi 200 kg au port de Durban sur un navire battant pavillon libérien en provenance d'Argentine. La poudre blanche arrive aussi par l'Angola ou la Namibie, souvent après être sortie d'Amérique latine par le Brésil. Elle repart par diverses voies, notamment aérienne. Début 2009, des membres du personnel de bord de la prestigieuse compagnie South African Airways (SAA) ont été arrêtés à l'aéroport britannique d'Heathrow. Le Mozambique est également un pays de transit. En mai 2011, par exemple, 875 kg de poudre blanche ont été découverts dans un conteneur à destination de ce pays, au Paraguay. L'Afrique de l'Est n'est pas épargnée non plus par le phénomène. « Des envois de cocaïne sont régulièrement interceptés en Éthiopie, au Kenya, en Ouganda et en République unie de Tanzanie (86 kg venus du Brésil y ont été saisis en 2011) », indique l'OICS.
Criminalité Sud-Sud
Pour inonder l'Afrique les organisations criminelles colombiennes et mexicaines ont multiplié leurs points d'appui. Au milieu des années 2000, plusieurs scandales ont révélé l'ampleur de cette présence, notamment au Sénégal, en Guinée-Bissau, en Guinée-Conakry, au Nigeria et au Togo (12). Dans leur stratégie de conquête du continent, les cartels se sont appuyés sur les plus efficaces des sous-traitants : les trafiquants nigérians. Après avoir débuté comme passeurs d'héroïne d'Asie du Sud vers les marchés européens et américains, ces derniers sont devenus, au fil des années, des acteurs incontournables du commerce mondial des stupéfiants. De l'Afghanistan à l'Inde, jusqu'aux États-Unis, l'Europe et l'ensemble de l'Afrique, les organisations nigérianes rayonnent dans tous les coins de la planète. Des communautés se sont implantées en Colombie et au Venezuela, mais surtout au Brésil, en particulier à São Paulo. Certains y sont devenus de véritables caïds, recrutant eux-mêmes des passeurs pour acheminer de la cocaïne vers l'Afrique ou l'Europe.
Le 28 juillet 2011, un baron de la drogue nigérian, Chigbo Peter Umeh, a été condamné à trente ans de prison aux États-Unis dans le cadre du démantèlement, en mai 2010, d'un vaste réseau de trafic international de cocaïne qui devait prendre pied au Liberia. L'enquête judiciaire a montré que, pendant plusieurs mois, Umeh a travaillé étroitement avec un trafiquant colombien, Jorge Ivan Salazar Castano, membre d'un réseau opérant en Colombie et au Venezuela. Les deux hommes avaient été chargés d'approcher le directeur de l'Agence de sécurité nationale du Liberia (RLNSA), fils de la présidente Elen Johnson Sirleaf. Or ce dernier était en contact avec la DEA (Drug Enforcement Agency), l'agence antidrogue américaine, ce qui a permis d'arrêter les deux hommes et plusieurs autres membres du réseau (13). D'autres Africains, notamment Ghanéens, Gambiens, Sénégalais, Guinéens ou Bissau-Guinéens, jouent leur carte sur le juteux marché du commerce des stupéfiants, mais les groupes nigérians restent les plus puissants. Des réseaux libanais, implantés au Proche-Orient, en Amérique du Nord et en Afrique de l'Ouest, ont également été mis au jour à l'occasion d'une vaste enquête menée par la justice américaine (14).
Les activités des trafiquants nigérians ne se limitent pas à la poudre blanche. Après avoir débuté par le transport d'héroïne, puis de cocaïne, ils ont depuis déjà plusieurs années investi le marché de la méthamphétamine. Des quantités importantes de cette drogue synthétique transitent désormais par l'Afrique en direction du marché asiatique (Japon, Corée du Sud, Singapour, Malaisie, Thaïlande). Une partie est même consommée sur place, notamment en Afrique du Sud, où elle est l'une des drogues les plus prisées dans la région du Cap. Contrairement à la cocaïne ou à l'héroïne, la méthamphétamine est même produite sur le sol africain. Des petits laboratoires ont été détruits dans la banlieue de Lagos, au Nigeria, en 2011 et 2012 (15).
D'une manière générale, le trafic des substances psychotropes se renforce sur le continent africain (16). Le commerce de l'héroïne, qui fut la première drogue dure à transiter par cette région du monde dans les années 1980, connaît un nouvel essor. « La quantité totale d'héroïne saisie en Afrique a augmenté, passant de 311 kg en 2008 à 695 kg (soit 7 % des saisies mondiales) en 2010. Les prises les plus importantes ont eu lieu en Afrique de l'Est (245 kg), en Afrique du Nord (239 kg) et en Afrique de l'Ouest et du centre (201 kg) », indique l'OICS. Les gros chargements sont plus fréquents que par le passé. Ainsi, 200 kg, acheminés depuis le Pakistan, ont été trouvés dans un conteneur au Bénin en avril 2011, tandis que 113 kg ont été découverts au port de Lagos, au Nigeria, en juin 2012. Des saisies ont également été réalisées l'année dernière à l'aéroport d'Abidjan, en Côte d'Ivoire.
Plusieurs plans de lutte régionaux et continentaux ont été lancés au cours des dernières années, ainsi que des actions de coopération internationale (17), sans grands résultats jusqu'à présent.
L'une des conséquences rarement évoquées de ce commerce florissant est l'augmentation de la consommation de drogues dures dans de nombreux pays. D'après l'OICS, « l'Afrique de l'Ouest et du centre pourrait compter quelque 1,5 million de cocaïnomanes ». L'estimation est très approximative, faute de moyens de mesure fiables, mais elle traduit une tendance. De même, l'usage de l'héroïne progresse, principalement en Afrique de l'Est, point d'entrée, et en Afrique de l'Ouest, important point de sortie. Selon nos sources, l'héroïne compte un nombre croissant d'adeptes à Dakar, capitale du Sénégal. Parmi les pays les plus touchés, on trouve, dans l'ordre, l'île Maurice, le Kenya (200 000 héroïnomanes selon les autorités), la Tanzanie, le Nigeria et l'Afrique du Sud. Il existe peu de chiffres précis sur l'abus de stimulants de type amphétamine, sauf pour l'Afrique du Sud (35 % des demandes de traitement concernaient la méthamphétamine dans la région du Cap occidental en 2011), mais de plus en plus de pays d'Afrique de l'Ouest signalent une hausse de la consommation. Or, dans la plupart de ces États, hormis en Afrique du Sud (18), le système de santé est incapable de répondre aux besoins de traitement des toxicomanes.
La montée en puissance de l'Afrique comme zone de transit pour la cocaïne, l'héroïne et la méthamphétamine suscite une mobilisation internationale depuis la fin des années 2000. Mobilisation d'autant plus forte que les liens entre drogue et terrorisme islamiste dans la zone sont avérés. Depuis six ans, l'Union européenne et les États-Unis ont renforcé leur coopération, notamment en matière de renseignement. L'Office des Nations unies contre la drogue et le crime, l'Organisation mondiale des douanes et plusieurs pays comme la France et l'Angleterre mènent des programmes de coopération et de formation dans un certain nombre d'États africains. Et, depuis 2009, des personnalités influentes en Guinée-Conakry, en Guinée-Bissau, au Mozambique et au Kenya ont été placées sur liste noire par Washington.
De leur côté, les chefs d'État ouest-africains affichent régulièrement leur volonté de lutter contre le trafic. Mais les résultats sont maigres : « Nous manquons de moyens et c'est à vous, les pays consommateurs, de nous aider ! », entend-on souvent dans la bouche des responsables africains à l'attention de leurs homologues occidentaux. Il est vrai que la lutte, déjà difficile dans les pays riches, l'est encore davantage dans des États où les forces de sécurité sont bien moins équipées et formées. Cela dit, ces mauvais résultats tiennent aussi et surtout - comme dans d'autres régions de transit ou de production telles l'Asie du Sud, l'Asie centrale, l'Amérique latine ou les Balkans - à la faiblesse de l'État de droit, à la corruption, à l'impunité et, tout simplement, à la pauvreté. Dans ce contexte, nombreux sont ceux qui craignent de voir émerger des narco-États sur le continent africain. La multiplication des affaires impliquant des hommes de pouvoir et les soupçons pesant sur certains dirigeants en place laissent penser que c'est déjà le cas.
Notes :
(1) Christophe Champin, Afrique noire, poudre blanche. L'Afrique sous la coupe des cartels de la drogue, André Versaille éditeur, 2010, pp. 98-99.
(2) Serge Daniel, Aqmi, l'industrie de l'enlèvement, Fayard, 2012.
(3) Criminalité transnationale en Afrique de l'Ouest : une évaluation des menaces, février 2013.
(4) Wolfram Lacher, Organized Crime and Conflict in The Sahel Sahara Region, Carnegie Endowment for International Peace, septembre 2012.
(5) Ahmedou Ould Abdallah, « Beaucoup de dirigeants sont connectés au trafic de drogue en Afrique de l'Ouest », blog Afrique Drogue, 3 février 2012.
(6) Antonio L. Mazzitelli, The New Transatlantic Bonanza : Cocaine on Highway 10, Western Hemisphere Security Analysis Center, 2011.
(7) Transnational criminality in West Africa, UNODC, 2005.
(8) En 2007, l'UNODC estimait à 47 tonnes la quantité de cocaïne ayant transité par l'Afrique de l'Ouest vers l'Europe, contre 3 tonnes en 2004. Le flux a chuté ensuite, jusqu'à 18 tonnes en 2010, soit à peu près 10 % de la quantité de cocaïne parvenue sur le Vieux Continent cette année-là.
(9) Christophe Champin, « L'Afrique de l'Ouest : une zone de rebond de la cocaïne destinée au marché européen », Drogues, enjeux internationaux, Observatoire français des drogues et des toxicomanies, no 4, novembre 2012.
(10) Grâce, notamment, à la création en 2007 du MAOC-N (Maritime Analysis and Operation Center for Narcotics), centre opérationnel de renseignement sur les stupéfiants, fondé sur une coopération étroite entre les pays de l'Union européenne et les États-Unis.
(11) Nacer Lalam et David Wainberger, Le Trafic de stupéfiants à partir d'aérodromes secondaires non surveillés et plateformes de circonstance, INHESJ, décembre 2012.
(12) En octobre 2008, Jorge Solano Cortès, ancien membre du cartel colombien de Cali, a été arrêté puis extradé aux États-Unis, après avoir été arrêté avec six autres Colombiens, un Sud-Africain, un Ghanéen et un Togolais, avec lesquels il préparait l'envoi de 500 kg de cocaïne par avion depuis l'Amérique du Sud vers une piste d'atterrissage dans le nord du Togo.
(13) Christophe Champin, « Comment se prépare (et échoue) une livraison record de cocaïne entre l'Amérique du Sud et l'Afrique », blog Afrique Drogue, 3 août 2011.
(14) Christophe Champin, « Un vaste réseau libanais de trafic de drogue et de blanchiment avec des ramifications en Afrique dans le collimateur des États-Unis », blog Afrique Drogue, 28 janvier 2011.
(15) Christophe Champin, « Nigeria : un nouveau laboratoire clandestin démantelé », blog Afrique Drogue, 27 février 2012.
(16) Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS), rapport 2012, mars 2013.
(17) L'UNODC, l'Organisation mondiale des douanes et Interpol ont, par exemple, lancé le programme Aircop pour susciter des échanges de renseignements dans la lutte contre les stupéfiants entre dix aéroports situés en Afrique de l'Ouest, au Maroc et au Brésil. Les gouvernements français, espagnol, portugais et britannique ont, eux aussi, renforcé leur présence avec des agents de liaison et différents programmes de coopération.
(18) L'Afrique du Sud est l'un des rares pays africains possédant un réseau important de centres d'accueil et de traitement pour les toxicomanes.