Politique Internationale - La Revue n°139 - PRINTEMPS -

sommaire du n° 139
UN SECOND MANDAT POUR CHANGER L'AMERIQUE ?
Article de Thomas SNEGAROFF
Directeur de recherche à l'IRIS.
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La scène se passe lors du sommet sur la sécurité nucléaire tenu à Séoul en mars 2012. Barack Obama s'entretient avec Dmitri Medvedev qui est encore, pour quelques semaines, le président de la Fédération de Russie. Les deux dirigeants abordent l'épineuse question du projet de bouclier antimissile en Europe (1). Croyant dialoguer en toute discrétion, alors que les micros sont en réalité encore ouverts, le numéro un américain confie à son homologue russe que celui-ci doit lui laisser un peu de temps, jusqu'à l'élection présidentielle de novembre : « C'est ma dernière élection. Une fois réélu, j'aurai plus de flexibilité », susurre-t-il. Et Medvedev de répondre qu'il a bien compris le message, un message qu'il répétera à « Vladimir ».
Huit mois plus tard, Barack Obama est effectivement réélu. Lors de sa première conférence de presse, le président se laisse aller à une confidence : « Je suis plus que familier avec la littérature qui évoque les attentes démesurées que suscite un deuxième mandat. Nous n'entretiendrons pas à la légère de folles espérances » (2). Début mars 2013, suite au blocage politique qui oppose les républicains et les démocrates au Congrès autour de la question du « mur budgétaire », Obama déclare en conférence de presse : « La réduction du déficit est une partie importante de mon programme, mais pas la seule. Et je ne veux pas être paralysé sur tous les dossiers uniquement parce que nous sommes en désaccord sur une question donnée. »
Entre la liberté que laissait augurer la réélection et la malédiction redoutée - les Américains parlent de second term curse à propos des seconds mandats, souvent moins réussis que les premiers -, le chemin de Barack Obama est étroit. Une chose est certaine : l'Histoire a montré que, contrairement aux idées reçues, loin d'être un long fleuve tranquille éloigné des contraintes électoralistes, le second mandat est parsemé de défis inédits pour le président.
Une malédiction ?
La liste des malheurs survenus lors d'un second mandat a de quoi donner le tournis à tout président qui s'apprête à passer quatre nouvelles années au 1600 Pennsylvania Avenue à Washington D.C. Certains voient même dans l'échec du second mandat une loi inscrite dans le marbre (3) !
Une victoire dans un fauteuil - a landslide victory, ce que n'a pas obtenu Barack Obama - n'offre pas la garantie d'un deuxième mandat réussi. Ainsi Richard Nixon, confortablement réélu en 1972 face à Barry Goldwater, a-t-il achevé piteusement sa présidence par une démission qui lui permit d'éviter d'être destitué suite à l'affaire du Watergate.
Ronald Reagan, vainqueur aisé de Walter Mondale en 1984, a connu un second mandat difficile marqué par le scandale de l'Iran/Contra-Gate - une sombre affaire de ventes d'armes illégales à l'Iran sur fond de libération d'otages américains et de recherche de financements pour soutenir la contre-révolution des Contras au Nicaragua face aux sandinistes de Daniel Ortega.
Bill Clinton, reconduit dans ses fonctions sans trembler en 1996 face à Bob Dole et à Ross Perrot, a dû affronter en 1998 une procédure d'impeachment pour avoir menti sous serment et suborné des témoins en marge de l'affaire Lewinsky.
Ces infortunes ont enraciné la croyance quasi magique en la « malédiction du second mandat ». Mais ce ne sont que des exemples extraordinaires. Ils ne définissent en rien une règle qui s'appliquerait nécessairement à Barack Obama - lequel devra seulement éviter d'espionner le parti républicain, de vendre des armes à l'Iran et de mentir sous serment... L'enseignement est bien maigre, et évident !
Ces trois affaires n'auraient-elles pas entaché de la même façon un premier mandat ? Bien sûr que si. Mais auraient-elles pu avoir lieu lors d'un premier mandat ? La réélection ne donne-t-elle pas au président, qui n'a plus à se préoccuper du prochain scrutin, l'illusion de l'omnipotence ? La prudence d'un premier mandat - où le seul horizon reste, en fin de compte, la réélection - ne cède-t-elle pas la place à une sur-confiance en soi ? Nixon, Reagan et Clinton auraient-ils agi de la même manière lors de leur premier mandat ? La question demeure posée...
Une condition de la réussite : travailler avec l'opposition
Barack Obama n'est pas seul aux commandes. Comme tous les présidents réélus depuis Dwight Eisenhower, il doit composer avec un Congrès qui compte au moins une Chambre tenue par l'opposition.
Cette cohabitation forcée peut être le tombeau des ambitions pour un second mandat. Ce n'est en général pas le cas parce que le président le sait et cherche à s'entendre avec l'opposition. Dans les années 1950, Eisenhower organise des soirées de travail bipartisan avec le leader de la majorité démocrate au Sénat, Lyndon B. Johnson, et le président de la Chambre des représentants, Sam Rayburn. C'est là, notamment, qu'« Ike » se convertit à la cause des droits civiques. Trente ans plus tard, Ronald Reagan n'hésite pas à trinquer régulièrement avec Tip O'Neill, le président démocrate de la Chambre des représentants (4). Plus récemment, la crispation de la vie politique n'a pas, il est vrai, permis à Bill Clinton puis à George Bush Jr de travailler durablement et profondément avec l'opposition.
Obama, lui aussi, devra descendre de sa tour de verre et tisser des liens avec les républicains modérés. On évoque souvent le refus des leaders du Grand Old Party de travailler avec le président démocrate, mais l'inverse n'est pas totalement faux non plus. Élu parce que outsider par rapport au système de Washington - il n'a effectué qu'un seul mandat de sénateur avant d'accéder à la Maison-Blanche -, Obama n'a pas tissé de liens profonds avec le Congrès, comme avait pu le faire Lyndon Johnson en son temps, et s'est entouré d'une garde rapprochée constituée de proches connus à Chicago. Souvent accusé de cultiver un complexe de supériorité, le président ne s'est pas suffisamment investi personnellement dans le développement de relations de confiance avec les parlementaires (5). C'est l'un des défis de son second mandat. Et au vu du dialogue de sourds qui a marqué le débat entre la Maison-Blanche et les républicains sur le dossier de la « falaise fiscale », on peut douter de la volonté, de part et d'autre, de sortir de la défiance réciproque.
L'illusion du feu vert
Sur les 44 hommes qui se sont assis derrière le Bureau ovale depuis 1789, 17 y sont restés pour un second mandat. Tous ont eu l'illusion de pouvoir accomplir la totalité de leur tâche, d'avoir les moyens de réaliser leur ambition pour l'Amérique.
Un échange entre le journaliste George Will et le président Reagan, deux jours après son élection en novembre 1980, est à cet égard très révélateur. Compte tenu de l'âge de Reagan, Will demande au nouveau président s'il n'est à la Maison-Blanche que pour un seul mandat. L'ancien gouverneur de Californie s'esclaffe avant de répondre : « Eh bien, ce que je peux vous dire, c'est que je n'aurais jamais pu mener à bien ma réforme de l'aide sociale en Californie sans un second mandat... » (6). On le voit : la réélection est interprétée comme un feu vert, sinon un blanc-seing conféré par le suffrage universel pour « finir le travail ». Dans son discours de victoire en 1996, Bill Clinton caressait de grandes ambitions : « Des standards plus élevés en matière d'éducation ; la possibilité pour chacun d'accéder à l'université ; un budget équilibré garantissant l'accès aux soins, à l'éducation et à un meilleur environnement ; des baisses d'impôts ciblées pour soutenir l'accession à la propriété... » Un programme que Clinton ne parviendra pas à totalement mettre en oeuvre du fait de l'affaire Lewinsky qui le poussera à l'inaction durant toute la deuxième moitié de son second mandat.
Plus récemment, et malgré une victoire étriquée face à John Kerry en 2004, George W. Bush s'enthousiasme et, nous le verrons, s'illusionne : « J'ai gagné du capital politique durant cette campagne et, à présent, je compte le dépenser. » Bush pensait qu'il pouvait réformer la sécurité sociale en y introduisant la création de comptes de retraite personnels (7). Ce projet sera finalement abandonné à cause de l'opposition d'un Congrès majoritairement démocrate à partir de 2006.
L'illusion repose sur la croyance que le suffrage universel permettra au président de contrôler les événements, d'être celui qui, enfin libéré des querelles partisanes inhérentes à l'élection, pourra guider son pays dans la (bonne) direction qu'il a choisie.
Ce sentiment de toute-puissance se retrouve pleinement chez Franklin D. Roosevelt. Réélu en 1936, il entrevoit la possibilité d'achever le « New Deal » entravé lors de son premier mandat par la Cour suprême qui, en 1935, avait conclu à l'inconstitutionnalité de certains programmes comme l'Agricultural Adjustment Act et le National Industrial Recovery Act. Frustré, FDR cherche à affaiblir la Cour suprême, composée alors de neuf juges nommés à vie. Il propose d'en nommer un nouveau pour tout juge atteignant les 70 ans, espérant ainsi changer la couleur politique d'une Cour trop conservatrice à ses yeux. Malgré une énorme majorité au Congrès, Roosevelt ne parvient finalement pas à imposer cette évolution.
Comme l'avait fort justement admis Abraham Lincoln au lendemain de sa réélection en 1864 : « Je ne prétends pas avoir contrôlé les événements ; je dois reconnaître que ce sont les événements qui m'ont contrôlé. »
On a beaucoup reproché à Barack Obama l'attentisme affiché lors de son premier mandat. Cet attentisme a certainement à voir avec son attachement viscéral à l'empathie - un sentiment qui, au bout du compte, peut empêcher d'agir. Mais, à l'approche de l'élection, Obama s'est radicalisé, notamment lors du débat sur le relèvement du plafond de la dette. Reste à savoir si ce raidissement relevait d'une posture politique conjoncturelle ou si le président est décidé à affronter frontalement le parti républicain - qui, lui, n'a pas eu les mêmes remords depuis 2009. Si tel est le cas, le second mandat peut être marqué par une ambition forte dont l'issue est imprévisible à l'heure actuelle. Une ambition qui pourrait cependant se heurter à la radicalisation du Grand Old Party, sous l'effet de son aile droite. D'où un vrai paradoxe : plus Obama se montrera ambitieux, plus il suscitera l'hostilité des républicains, et plus sa capacité à agir sera entravée ! N'est-ce pas là la véritable malédiction du second mandat d'Obama ? D'ailleurs, après son discours sur l'état de l'Union, plutôt volontariste (en particulier sur une question aussi sensible que le contrôle des armes à feu), Mitch McConnell, le très puissant chef de la minorité républicaine au Sénat - et grand tenant de l'intransigeance face à Obama - a eu ces mots : « Le président a besoin de se déplacer politiquement vers le centre s'il veut accomplir des choses lors de son second mandat. » Un conseil qui sonne comme une menace.
Alors, Obama peut-il (enfin) changer l'Amérique ?
Présidences reconstructrices, disjonctives et préemptives
Dans l'une des contributions les plus stimulantes à l'histoire des idées politiques américaines depuis la Seconde Guerre mondiale, Stephen Skowronek, professeur à Yale, s'est interrogé sur ce qui détermine la réussite ou l'échec d'un mandat (8).
Selon lui, le succès tient à la capacité du président à construire sa politique en adéquation avec les circonstances du moment. Pour Skowronek, quand un nouveau venu arrive à la Maison-Blanche, il hérite des problèmes nationaux et internationaux mais, aussi, d'un courant idéologiquement dominant dans le pays. Un courant si fort qu'il en est transpartisan. Ainsi, depuis les années 1930, deux courants se démarquent aisément. D'un côté, celui du « New Deal », prolongé par la défense des droits civiques. Cette période, qui s'est étendue sur environ un demi-siècle, a promu un État très présent dans la sphère économique et sociale. Les présidents démocrates - Roosevelt, qui a « lancé le mouvement », puis Truman, Kennedy, Johnson et Carter - mais aussi républicains - Eisenhower et Nixon - ont tous oeuvré dans ce contexte idéologique sans le remettre en cause. C'est certainement ce qui leur a permis de se maintenir à la Maison-Blanche pendant plus d'un mandat - à l'exception, évidemment, de JFK. À l'inverse, Herbert Hoover a été balayé en 1932 pour ne pas avoir saisi la « demande d'État » qui se faisait jour au sein de la population et avoir, pour ainsi dire, nagé à contre-courant, en faisant essentiellement confiance aux entreprises et aux initiatives individuelles pour relancer l'Amérique. Skowronek qualifie ce type de présidence de « disjonctive ». Celles qui se fondent dans le courant dominant, le subissant ou l'accompagnant, sont qualifiées par le politologue américain de présidences « préemptives ».
Au courant « étatiste » a succédé, à partir du début des années 1980, le temps du libéralisme économique, le temps de la méfiance et même de la défiance à l'égard de l'État et, par extension, le temps du culte des baisses d'impôts. Tous les présidents, depuis Reagan qui l'a lancé en renversant le courant « étatiste » qui dominait jusqu'alors, ont embrassé ce contexte. Bill Clinton n'a pas échappé à la règle, lui qui a lancé un fameux : « L'ère du Big Government est terminée » et fait de l'équilibre budgétaire l'une de ses priorités. C'est à ce prix que Clinton a été réélu en 1996 après l'échec, en 1994, d'une réforme de la santé qui aurait pu le condamner s'il n'avait pas rectifié le tir en se conformant ispo facto à l'idéologie dominante (9). Et c'est pour ne pas avoir saisi le nouveau contexte idéologique dominant que Jimmy Carter - autre président « disjonctif » - a été balayé en 1980 par Ronald Reagan qui lui, à l'inverse, est parvenu à l'incarner pleinement.
Dans le modèle de Skowronek, les plus grands présidents sont les « reconstructeurs » : ceux qui ont bâti leur quête du pouvoir en s'opposant au modèle idéologique dominant, mais en déclin. C'est ce qu'ont accompli Franklin D. Roosevelt ou Ronald Reagan, et en des temps plus anciens Thomas Jefferson, Andrew Jackson ou Abraham Lincoln (10).
Barack Obama a épousé cette vision lorsque, pendant la campagne de 2008, il a affirmé, créant la polémique, que Bill Clinton n'avait pas autant transformé le pays que Ronald Reagan : « Je pense que Ronald Reagan a changé la trajectoire de l'Amérique, ce que n'ont fait ni Richard Nixon ni, d'une certaine manière, Bill Clinton. Reagan nous a engagés dans une voie fondamentalement différente parce que le pays était prêt pour cela » (11).
D'une présidence préemptive à une présidence reconstructive ?
Mais comment définir Barack Obama ?
Rétrospectivement, son premier mandat le classe dans la catégorie de Bill Clinton (12). Il apparaît initialement, en effet, comme un opposant politique au courant dominant (en l'occurrence, le libéralisme économique qui s'est imposé avec l'avènement de Ronald Reagan en 1980) -, mais se retrouve contraint, pour être réélu, de donner à ce courant des gages politiques forts : pas d'option publique « à l'européenne » dans la grande réforme de la santé (13) ; pas d'attaque frontale contre Wall Street ; pas de remise en cause globale des baisses d'impôts décidées sous George W. Bush. Si Obama a été élu en critiquant les errements de l'« ancien régime », il ne l'a pourtant pas vraiment renversé (au grand dam des démocrates les plus à gauche), ce qui lui a permis d'être réélu en novembre 2012. Il a su, en revanche, faire avancer quelques dossiers importants pour lui - réforme de la santé, encadrement renforcé de Wall Street par la loi Dodd/Franck, loi sur l'égalité salariale homme-femme... C'est ainsi qu'il faut classer le premier mandat Obama parmi les présidences que Skowronek qualifie de « préemptives » - une catégorie dans laquelle il inclut celle de Clinton. Les présidents « préemptifs » sont des leaders pragmatiques qui rejettent l'idéologie et recherchent le compromis, quitte à apparaître comme des temporisateurs. Voire comme des traîtres aux yeux de leurs partisans les plus idéologisés. Trop timoré sur les questions environnementales ou sur le soutien à la cause palestinienne, trop ferme sur les questions migratoires, Barack Obama n'a pas été épargné par son propre camp. S'il est tout de même parvenu à l'emporter de nouveau en 2012, c'est parce qu'il a su élargir sa base électorale vers le centre et profiter des errements de son adversaire républicain Mitt Romney, « droitisé » par le Tea Party. Comme l'écrit Machiavel dans Le Prince : « En politique, on choisit rarement entre le bien et le mal, mais entre le pire et le moindre mal. » Face à un Romney contraint de radicaliser son discours, Obama a donc été considéré, par une majorité d'électeurs, comme un « moindre mal ». Les présidents « reconstructeurs », eux, sont réélus avec un véritable enthousiasme, ce qui leur donne la possibilité de poursuivre leur tâche de reconstruction. Ce n'est pas le cas en ce qui concerne Obama.
La question demeure de savoir si, réélu, cet Obama dont nous avons souligné le pragmatisme et la recherche constante du compromis est susceptible de se transformer en président reconstructeur posant les bases d'une nouvelle ère idéologique. S'il le fait, il changera l'Amérique en profondeur, et pas uniquement par la seule dimension symbolique de son élection de 2008. Il réalisera alors son ambition première, qui est de devenir un nouveau Lincoln ou un nouveau FDR - ses deux modèles présidentiels.
Ce qui est sûr, c'est qu'Obama a véritablement l'ambition de « reconstruire » l'Amérique sur des piliers nouveaux. De ce point de vue, le contexte politique lui semble plus favorable qu'en 2008. Lors du premier mandat, l'opposition systématique des républicains mais, aussi, l'instinct de survie d'un président « préemptif » avaient rapidement érodé ses ambitions. Libéré de cette exigence liée à l'horizon de la réélection, Obama pourrait, théoriquement, avancer davantage lors de son second mandat. Mais ne nous mentons pas : la puissance de l'aile droite du parti républicain et la perspective des élections de mi-mandat - qui s'annoncent très difficiles pour les démocrates (14) - nous laissent pour le moins sceptiques quant à la capacité d'Obama de bâtir l'Amérique sur des bases nouvelles.
La fin de l'ère reaganienne ?
Mais dans quelle direction le président entend-il avancer ? Fin décembre 2012, à l'issue d'un suspense hollywoodien, Barack Obama a engrangé un apparent succès en arrachant aux républicains une hausse des impôts sur les très hauts revenus (plus de 450 000 dollars par an, et non 250 000 comme souhaité au départ par la Maison-Blanche). Ainsi était évitée la fameuse falaise fiscale qui aurait déclenché, automatiquement et conjointement, des coupes dans les dépenses et des hausses d'impôts pour tous les ménages américains.
Aussi modeste soit-il, cet accord a été analysé comme un renoncement idéologique majeur de la part des sénateurs et représentants républicains qui avaient quasiment tous promis par écrit de ne jamais augmenter les impôts. Cet engagement est l'oeuvre d'un lobbyiste, Grover Norquist, qui a fait circuler dans les rangs républicains le Taxpayer Protection Pledge, un serment par lequel les signataires s'engagent à ne jamais approuver une hausse d'impôts et à ne jamais supprimer des niches fiscales. 238 des 242 républicains que compte la Chambre des représentants l'ont signé, de même que 41 des 47 républicains siégeant au Sénat. Mais le front se fissure doucement. Une petite dizaine d'élus sont revenus sur la promesse et le mouvement devrait s'amplifier. Pour une raison évidente : dans un contexte de crise budgétaire et de crise de la dette, il est de plus en plus difficile de justifier les baisses d'impôts. Ce contexte politique est porteur pour Obama. Reste que cette « victoire » apparaît de plus en plus comme un piège qui se referme sur le président démocrate. Pour les républicains, la hausse d'impôts qu'ils ont acceptée en décembre constitue une concession gigantesque - et, donc, la dernière qu'ils feront. Désormais, estiment-ils, il incombe à la Maison-Blanche de réduire les dépenses, notamment sociales. Obama n'acceptant pas de les réduire sans contrepartie concernant les impôts - en particulier les niches fiscales -, on a assisté, début mars, à un blocage politique et, comme prévu par l'accord sur le relèvement du plafond de la dette de l'été 2011, à la mise sous séquestre de 85 milliards de dépenses budgétaires d'ici à septembre 2013 (15).
Au-delà de cette querelle, la tâche qui consiste à réinventer l'Amérique et à sortir définitivement de l'époque reaganienne ne se limite pas à une série d'arbitrages budgétaires. Et Barack Obama l'a compris.
Ce que le locataire actuel de la Maison-Blanche peut reconstruire, c'est le rapport de l'Amérique à son territoire. Il s'agit de clore la période de la « déterritorialisation » induite par les réformes reaganiennes et jamais remise en cause depuis, bien au contraire. En 1999, Richard Rosecrance (16) note très justement que l'Amérique est devenue un « État virtuel » : elle n'est plus un « corps », mais uniquement une « tête » qui fait reposer sur les autres nations le fardeau de la production. Or, ce modèle, celui d'une économie impériale génératrice de capitaux dans un contexte de globalisation financière, montre aujourd'hui clairement ses limites. Le déficit commercial et l'endettement des ménages et de l'État traduisent, pour Obama, la fin d'un modèle qui a placé l'Amérique dans la dépendance, en premier lieu vis-à-vis de ceux qui rachètent la dette américaine. Le président veut donc redonner à son pays la base industrielle qui lui manque aujourd'hui et qui se trouve au coeur de la dynamique des pays émergents. Des politiques protectionnistes et une lutte plus ferme contre des politiques monétaires qualifiées de déloyales constituent ses principales armes. À l'heure des bilans, on pourra juger, à l'aune de son succès dans ce domaine, du degré de changement qu'il aura réussi à imposer.
En politique étrangère également, Obama semble avoir pris la mesure des nouveaux défis auxquels son pays est confronté. La nouvelle politique de défense américaine, présentée le 5 janvier 2012, prend acte de la fin de l'augmentation des dépenses et renonce à un dogme ancien : la capacité à mener deux conflits en même temps dans le monde. C'est la fin d'un impératif datant de la guerre froide que George W. Bush avait relancé dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. En achevant les deux guerres dont il avait hérité, en Irak et en Afghanistan, Barack Obama s'est donné la possibilité d'ouvrir une nouvelle phase de l'intervention américaine dans le monde. Le basculement de l'Europe - où sont encore stationnés 80 000 soldats américains - vers l'Asie - où les effectifs américains ne s'élèvent qu'à 55 000 hommes - ne relève pas seulement de la prise en compte des rapports de force dans le monde. Ce redéploiement certain, mais dont on ne connaît pas encore l'ampleur, marquera également la fin de l'ère des grosses bases militaires américaines, très coûteuses. Les États-Unis vont privilégier des bases plus petites et plus souples à l'image de celle de Darwin (Australie), inaugurée fin 2011 et qui compte aujourd'hui 2 500 hommes.
Il serait incomplet de ne voir dans ce gel des dépenses militaires qu'un effet de la crise économique. Si Obama n'a pas abandonné la vision messianique qui caractérise la perception américaine du monde, il souhaite désormais, pour garantir les intérêts de son pays, pouvoir s'appuyer sur des acteurs régionaux comme l'Égypte dans le conflit israélo-palestinien ou la CEDEAO et la France au Mali. L'endiguement de la puissance chinoise dans l'océan Indien procède de la même logique : si des bases américaines y seront maintenues, la Maison-Blanche compte surtout sur des alliés objectifs qui résistent à l'impérialisme de Pékin, à l'image de la Thaïlande, du Vietnam et peut-être demain de la Birmanie.
En guise de conclusion...
Barack Obama n'a pas abandonné l'ambition de bâtir une Amérique sur des bases nouvelles ; mais force est de constater que cette ambition se heurte à des institutions qui favorisent ceux qui souhaitent la bloquer. Début mars 2013, lors d'une conférence de presse où il prenait acte du déclenchement des coupes budgétaires automatiques, Obama a eu ce mot : « Je ne suis pas un dictateur, je suis le président des États-Unis d'Amérique. » La marge de manoeuvre du président est bien plus faible qu'on le croit souvent. Pour changer l'Amérique, Obama devra agir comme un véritable funambule : travailler avec les républicains sans s'aliéner les élus démocrates tout en prenant à témoin l'opinion publique. Un triangle d'incompatibilité politique ? S'il parvient à le résoudre - ce qui tient de la gageure ! -, son second mandat permettra de donner un sens à sa présidence. Sinon, il restera dans l'histoire américaine aux côtés d'un Nixon (17) ou d'un Clinton : des présidents n'ayant pas pu imposer une vision profondément nouvelle de l'Amérique.
Notes :
(1) Le bouclier antimissile est un projet américain dans le cadre de l'Otan qui vise à protéger les pays européens contre une éventuelle attaque iranienne. Il se compose d'un radar déployé en Turquie, de bases de missiles intercepteurs SM-3 en Roumanie et en Pologne, de navires antimissiles de la Marine américaine stationnés dans le port espagnol de Rota et de radars installés sur des navires de guerre néerlandais. Une partie des républicains s'y opposent, préférant un retour à la défense exclusive du territoire américain. De leur côté, les Russes acceptent mal un projet qu'ils considèrent comme étant agressif à leur égard car y ils voient une forme de retour à une logique de guerre froide (ce bouclier, estime-t-on à Moscou, pourrait intercepter des missiles russes, et remet donc en question l'équilibre des forces). Obama a proposé de ne plus déployer ce bouclier antimissile afin de complaire aux Russes et de gagner ainsi leur soutien dans le dossier iranien. Début mars 2013, ceux-ci ont refusé de lier les deux dossiers.
(2) Cité par Edward-Isaac Dovere, « President Obama's 2nd term history lessons », Politico, 22 novembre 2012.
(3) Doyle McManus, « Obama's second Act », Los Angeles Times, 7 novembre 2012.
(4) David Greenberg, « The Myth of Second-Term Failure », The New Republic, 16 novembre 2012.
(5) Voir, par exemple, David Maraniss, Barack Obama. The Story, New York, Simon & Schuster, 2012.
(6) Cité dans Lou Cannon, President Reagan. The Role of a Lifetime, New York, PublicAffairs, 2000, p. 442.
(7) Il s'agissait d'une privatisation partielle, sous la forme de comptes épargne-retraite privés investis en Bourse et alimentés par de l'argent qui jusque-là allait au système de retraite.
(8) Stephen Skowronek, The Politics Presidents Make. Leadership from John Adams to Bill Clinton, Cambridge, Harvard University Press, 1997.
(9) Le projet de réforme de la santé, porté par Hillary Clinton, visait à offrir une assurance maladie universelle aux Américains en instituant notamment des cotisations obligatoires pour les employeurs et en faisant surveiller les prix des assurances par une instance fédérale. Après l'échec de cette réforme enterrée en 1994, Bill Clinton s'attira les bonnes grâces des républicains en mettant en place le « workfare », censé remplacer le « welfare » - une réforme qui, en particulier, durcissait les conditions d'accès aux allocations pour les chômeurs refusant des offres d'emploi.
(10) Thomas Jefferson a renversé les fédéralistes qui prônaient un État fédéral fort et renforcé le pouvoir de chaque État - seul garant, selon lui, de la défense des libertés individuelles.
Andrew Jackson est le premier président à ne pas être un « père fondateur » (il n'a participé ni à la guerre d'Indépendance ni à la rédaction de la Constitution). Il promeut un rapport direct avec le peuple et élargit considérablement la base électorale, apparaissant comme l'un des défenseurs de la démocratie dite directe. Il rompt ainsi avec un gouvernement qualifié parfois d'aristocratique.
Abraham Lincoln a bouleversé l'ordre établi en mettant un terme à l'esclavage tout en cherchant à rétablir les bases d'une Union solide après la guerre de Sécession. Son assassinat ne lui permettra pas de voir les effets de ces deux combats qui ont posé les bases d'une Amérique nouvelle.
(11) Entretien de Barack Obama, The Reno Gazette-Journal, 14 janvier 2008.
(12) Stephen Skowronek, Presidential Leadership in Political Time, Lawrence, University Press of Kansas, 2011 (2de édition mise à jour).
(13) La réforme de la santé de Barack Obama maintient le système des assurances privées comme base du système. L'option publique aurait consisté à créer une institution publique couvrant l'ensemble des citoyens.
(14) Les sénateurs sont réélus par tiers tous les trois ans ; en 2014, ce sont les sièges pourvus en 2008 qui seront mis au suffrage. La faible majorité démocrate au Sénat pourrait ne pas y résister dans la mesure où bon nombre de ses sièges ont précisément été gagnés au moment de la vague bleue qui a accompagné la première victoire d'Obama...
(15) Pour permettre le relèvement du plafond de la dette dans l'urgence, républicains et démocrates s'étaient donné rendez-vous fin 2012 afin de trouver des solutions permettant de réduire la dette durant les dix prochaines années. En cas d'échec, il était prévu de mettre en oeuvre des coupes budgétaires et des hausses d'impôts automatiques. Après l'accord de décembre 2012, seule la mise sous séquestre de dépenses restait à l'ordre du jour, piégeant d'une certaine manière Barack Obama.
(16) Richard Rosecrance, The Rise of the Virtual State : Wealth and Power in the Coming Century, New York, Basic Books, 1999.
(17) En raison de l'opposition du Congrès démocrate, Nixon n'est pas parvenu à imposer son « Nouveau Fédéralisme » qui visait à transférer les ressources de l'État fédéral vers les États pour une meilleure utilisation. Ce devait être le coeur de son second mandat, un mandat rapidement éclipsé par l'affaire du Watergate qui le conduira à la démission.