Politique Internationale - La Revue n°139 - PRINTEMPS -

sommaire du n° 139
CONFIDENCES DE L'HOMME LE PLUS RICHE DU MONDE
Entretien avec Carlos SLIM
Homme d'affaires mexicain.
conduit par
David SCHNER
Directeur de la rédaction du magazine Leaders.
en français
in english
en español
en français
David Schner - Monsieur Slim, voyez-vous dans le contexte économique actuel une ère d'occasions à saisir, ou votre diagnostic est-il plus réservé ?

Carlos Slim - Nous avons une vision à long terme, des ressources et un groupe sain. Nous sommes donc à l'affût de bonnes occasions, même en ces temps difficiles. Or vu les problèmes que rencontrent les pays développés à l'heure actuelle, les déficits publics gigantesques qu'on observe aux États-Unis et en Europe, conjugués à un chômage élevé et à une régression de l'activité économique, les gouvernements doivent s'en remettre aux investisseurs privés pour créer des emplois.
Pour les milieux d'affaires, l'activité économique reste à un niveau élevé - d'autant que les taux d'intérêt sont bas et permettent d'améliorer la rentabilité des projets. Ces coûts de financement très bas - qui coïncident, par surcroît, avec des disponibilités substantielles au sein du système bancaire - appellent, je vous l'ai dit, une approche à long terme de l'activité économique.

D. S. - Estimez-vous que les investisseurs étrangers sont bien informés des possibilités qui s'offrent à eux dans votre pays, le Mexique ?

C. S. - Le discours dominant insiste beaucoup sur les BRICS (1), sans prendre en compte le contexte général. Or un pays comme le Mexique dispose, lui aussi, d'un fort potentiel, d'autant que nous avons beaucoup investi. Le système bancaire mexicain est sain, les indicateurs macro-économiques sont au vert, la main-d'oeuvre est bien formée - les Mexicains ont déjà montré qu'ils avaient une grosse capacité de travail et qu'ils étaient efficaces dans tous les secteurs d'activité. Nous disposons donc de tous les atouts nécessaires pour être une destination de choix des investissements, à la fois nationaux et internationaux.
Les pays qui s'engagent sur le chemin d'une forte croissance doivent connaître un taux d'investissement égal à 25-30 % de leur produit intérieur brut. Je reconnais que, la plupart du temps, les investissements étrangers ne dépassent pas 10 à 15 % du PIB. Mais ces dernières années, en tout cas au Mexique, les investisseurs étrangers ont été très actifs. Il est donc fort probable que ce taux augmentera dans un futur proche.

D. S. - Le développement de vos activités s'appuie-t-il essentiellement sur le marché intérieur mexicain ou sur les marchés internationaux ?

C. S. - La croissance de l'économie du Mexique est vigoureuse. De nombreuses sociétés canadiennes et mexicaines opèrent, par exemple, dans le secteur minier. Et nous devons investir entre 70 et 80 milliards de dollars chaque année dans les infrastructures. Tout cela génère de nombreuses opportunités. Il existe également un gisement de croissance dans le logement et l'immobilier. Pour faire court, disons que le Mexique est un pays fortement peuplé, qui couvre de nombreux secteurs d'activité à fort potentiel de croissance et de développement.

D. S. - Le gouvernement associe-t-il le secteur privé à ses travaux pour encourager le développement d'activités économiques à fort potentiel ?

C. S. - Oui. Le Mexique a adopté une nouvelle loi sur les partenariats public-privé qui a rencontré un grand succès. Au cours des dix dernières années, des projets de plus en plus nombreux ont suivi cette orientation et, chaque fois, avec plus d'intensité. Ce type d'investissements est appelé à croître dans l'avenir. Quel que soit le domaine d'activité concerné, les partenariats public-privé sont sans aucun doute la meilleure façon d'utiliser la capacité d'investissement du privé pour développer les services publics.

D. S. - Dans un tel cadre, quel est, à vos yeux, le rôle du secteur public ?

C. S. - Comme chacun le sait bien, le gouvernement ne dispose que de deux leviers pour corriger un déficit budgétaire : augmenter les recettes ou réduire les dépenses. Pour accroître les rentrées, vous pouvez augmenter les impôts, ce qui pèse sur la population - car la fiscalité est déjà lourde - et risque d'accentuer les effets de la crise sur la société. Une autre solution peut consister à vendre des actifs publics et à inviter le secteur privé à effectuer les investissements nécessaires à la croissance économique du pays. Dans la société technologique que nous connaissons, avec sa liberté, sa diversité et sa morale, la dimension sociale est cruciale. Il y a beaucoup de choses à faire. Non seulement par des entrepreneurs, mais aussi par des investisseurs. Et ils le feront mieux et plus efficacement que les gouvernements qui dépensent souvent sans compter et ne sont de toute manière pas solvables.

D. S. - Vous faites partie des philanthropes les plus en vue à l'échelle de la planète. Comment expliquez-vous l'attention qu'on vous porte ?

C. S. - Ma démarche doit beaucoup à une réflexion de mon père qui répétait que, dans la tombe, on n'emporte rien avec soi. Il estimait que nous n'étions que les gestionnaires transitoires de nos affaires. Que si l'on travaille c'est, d'abord, dans le but de réinvestir car l'expérience acquise par un entrepreneur est extrêmement utile pour résoudre les problèmes sociaux.
En 1986, nous avons créé une fondation afin de gérer l'ensemble de nos activités philanthropiques. Nous sommes convaincus que nous pouvons et devons agir en la matière. Je ne perçois pas cette orientation comme une simple option ; j'y vois, au contraire, une responsabilité envers la société.

D. S. - Vous évoquiez votre père : quel rôle a-t-il joué dans votre parcours ?

C. S. - Mon père avait une personnalité peu commune. Il est arrivé au Mexique en 1902, à l'âge de 14 ans. Il a travaillé très dur et a remarquablement réussi. Il nous a donné des postes, à mes deux frères et à moi, pour nous transmettre son savoir. Il avait ouvert un magasin avec pour principal objectif de nous former à des méthodes de travail.

D. S. - Les belles causes ne manquent pas. Comment choisissez-vous les domaines où vous agissez ?

C. S. - Nous privilégions avant tout la santé et l'éducation. Il y a des années, lorsque nous nous sommes penchés sur les orientations à donner à notre action, nous avons décidé de commencer par la nutrition et la santé de la femme enceinte. Nous avons d'abord cherché à réduire la mortalité de la mère et de l'enfant en faisant en sorte que le bébé naisse dans les meilleures conditions possibles. De très nombreuses affections de longue durée peuvent être évitées si la naissance se déroule dans des conditions adéquates.
Nous portons également notre attention sur la nutrition du nourrisson, au cours des deux premières années de la vie, qui sont cruciales pour le développement de l'enfant. J'ai discuté avec le président mexicain de l'époque, Ernesto Zedillo, et je l'ai informé que nous avions déjà mis en place une coopération avec un hôpital public pour enfants afin de créer des programmes de nutrition dans deux villes.
Ces actions ont permis d'accroître le poids des bébés à la naissance de 15 %. Le président Zedillo a soutenu ce programme en 1996, et le gouvernement a même fini par le reprendre à son compte et à l'intégrer à l'action publique.
Dans le domaine de l'éducation, nous devons faire évoluer les méthodes d'enseignement, en partant des pratiques traditionnelles pour évoluer vers l'éducation du XXIe siècle - une éducation qui s'appuie sur les technologies disponibles aujourd'hui. Nous collaborons actuellement avec la Khan Academy pour voir comment nous pourrions offrir une éducation gratuite à tous les enfants du Mexique, où qu'ils vivent. La Khan Academy propose plusieurs programmes que nous allons traduire en espagnol. Nous travaillons aussi à la création de nouveaux cursus, non seulement de formation académique mais de recyclage professionnel.
Nous mettons l'accent sur les métiers qui seront recherchés dans les dix prochaines années, et nous souhaitons transmettre aux publics concernés les compétences qui seront exigées dans des domaines tels que les technologies de l'information, le tourisme, la santé et l'éducation. Plusieurs de ces programmes peuvent être transposés dans d'autres pays, en Amérique latine et ailleurs.

D. S. - Concrètement, quels types de projets menez-vous à bien ?

C. S. - Il y a quelques années, nous avons commencé à développer des bibliothèques digitales. Au lieu de prêter des livres, nous prêtons des ordinateurs portables ; les gens n'ont plus besoin de se rendre à la bibliothèque pour lire, ils le font en naviguant sur le web. Nous mettons à disposition des points de connexion à Internet à haut débit, et les emprunteurs peuvent conserver les ordinateurs chez eux pendant 15 jours consécutifs s'ils le souhaitent.
Nous avons également développé des salles de classe virtuelles qui nous permettent de proposer un accès universel à l'enseignement, au travers d'Internet.
Pour ce qui est de la santé, nous essayons d'innover. 80 % des dépenses de santé d'un individu sont concentrés sur les cinq dernières années de son existence. Nous devons trouver de nouvelles solutions, que nous pensons pouvoir explorer grâce à la génomique. C'est pourquoi nous soutenons la recherche fondamentale dans ce domaine. Autre question de santé publique : de nombreux enfants souffrent de problèmes de vue et ne peuvent pas lire ce qui est écrit au tableau de la classe - problème qui est rarement pris en compte. Nous avons lancé un programme qui offre des lunettes : « Ver para aprender », c'est-à-dire « voir pour apprendre ».
Nous nous penchons également sur la situation sanitaire dans les zones rurales. Dans de nombreux foyers ruraux, la préparation des repas se fait au feu de bois, avec un fourneau ouvert, dans la pièce qui sert également de chambre à coucher. L'espace de vie est donc envahi par des gaz dangereux et d'autres substances toxiques. Nous apportons de l'aide au programme « Maison saine » qui vise à apprendre à la population comment construire des poêles qui évacuent les gaz hors de la maison. Nous pilotons également « Chirurgie de plein air », une structure qui permet de proposer des interventions chirurgicales dans les zones rurales dépourvues d'hôpitaux classiques. Nous travaillons dans ce cadre avec l'Académie mexicaine de chirurgie. Ils nous donnent gratuitement de leur temps pour former les médecins dans les zones rurales. Ce programme permet aujourd'hui de réaliser plus de 150 000 opérations par an au Mexique.
Autre activité : le programme « Aidez-moi à arriver », destiné à faciliter la vie des écoliers des zones rurales. Certains d'entre eux mettent jusqu'à deux heures pour se rendre à l'école. En leur fournissant des vélos, nous réduisons leur temps de trajet à 20 minutes.

D. S. - Développez-vous ces activités en dehors du Mexique ?

C. S. - Oui. Nous soutenons au Pérou un programme similaire à « Chirurgie de plein air », conjointement avec la Clinton Global Initiative. Nous nous sommes fixé, là-bas, un objectif de 50 000 opérations en trois ans. Sur les deux premières années, nous en sommes déjà à 40 000.
Nous privilégions des initiatives qui ont un impact à l'échelle nationale et qui ne viennent pas « doublonner » avec des activités existantes que d'autres peuvent déjà mener à bien. Pour revenir au Mexique, nous avons par exemple ouvert un musée d'art, accessible gratuitement pour les jeunes et les familles, sans conditions de revenu. Il a déjà accueilli 1,2 million de visiteurs. Nous ne fixons aucune limite aux actions que nous soutenons. Tout ce que nous pouvons faire, nous le ferons.

D. S. - Bien que toutes ces actions caritatives et humanitaires aient un impact considérable, il faut du temps pour qu'elles se traduisent dans les faits. L'attente n'est-elle pas un peu frustrante ?

C. S. - Nous allons vite, mais j'estime que nous n'avons aujourd'hui atteint que 25 % de nos capacités - nous pouvons donc faire plus. Dans les affaires, l'opulence doit aller de pair avec la responsabilité. Nous ne devons pas être responsables que de nous-mêmes et nous satisfaire de notre réussite : il nous incombe de créer des emplois et de payer des impôts. L'éradication de la pauvreté est un impératif autant économique que moral. Nous avons le devoir d'arracher les plus démunis à leur situation, de les former et de les éduquer pour qu'ils puissent accéder au marché du travail et apporter à leur tour leur contribution à l'amélioration de l'économie et de la société. Chacun doit se rendre compte que le bien-être des autres bénéficie à tous. Au cours des 15 dernières années, parallèlement à mes actions philanthropiques, j'ai continué à me consacrer à des activités qui génèrent des créations d'emplois.

D. S. - Comment définiriez-vous la philanthropie ?

C. S. - La philanthropie ne se résume pas à signer des chèques. Elle nécessite une implication, un don en temps et en savoir, un engagement personnel. Mère Teresa a dédié sa vie aux autres : les véritables philanthropes sont des personnes comme elle.
Le milieu des affaires devrait s'impliquer beaucoup plus. Pas seulement par des dons en espèces sonnantes et trébuchantes, mais aussi en apportant des solutions. Et lorsque je parle de « solutions », je ne fais pas seulement allusion à une réflexion collective mais aussi à une action commune. Il faut que, en matière de philanthropie, la communauté des affaires passe à l'acte.

D. S. - Prenez-vous la mesure de tout ce que vous avez accompli ?

C. S. - Le but de mon existence n'est pas seulement de faire croître le bénéfice de mon groupe. Je veux aussi participer au développement de mon pays. Prenons l'exemple d'un problème local auquel nous nous sommes attaqués au travers du programme « Justice sociale », lancé il y a 18 ans. Nous faisons sortir de prison des gens qui y sont avant tout parce qu'ils sont pauvres, et non pas en raison d'un crime qu'ils auraient commis. S'ils reçoivent un peu d'argent, ils peuvent sortir de prison.
Je me souviens d'avoir entendu, il y a des années de cela, un homme politique qui estimait que 20 % des prisonniers étaient innocents. C'est un risque colossal pour notre société. Pendant leur séjour en prison, ces personnes ne font, en fait, que suivre les cours d'une « université du crime ». Au final, ce système est non seulement onéreux pour les finances publiques, mais il est nocif ; car lorsque ces personnes incarcérées sont finalement libérées, elles sont devenues des spécialistes du crime et se font entraîner dans un cercle vicieux. Dans le cadre de notre programme « Justice sociale », nous essayons d'enrayer cette pratique malsaine en payant à l'État les cautions de ces infortunés, qui sont bien souvent issus des populations indigènes, et nous les tirons de là.
Au Mexique, les accusés sont emprisonnés pendant que se déroule le procès. Aux États-Unis, à l'inverse, vous pouvez rester en liberté dans l'attente du jugement et pendant la durée du procès. Énorme différence ! Notre système nous permet de sortir 8 000 personnes de prison chaque année. La caution d'une personne ne nous revient qu'à huit dollars, du fait d'un accord que nous avons signé avec une société spécialisée dans cette activité de paiement des cautions. Pour faire sortir un prisonnier, plusieurs conditions doivent être réunies. Celles-ci, principalement : les faits pour lesquels il a été incarcéré doivent avoir été non violents, et il doit s'agir d'une première condamnation.

D. S. - Vous ne vous arrêtez donc jamais ?

C. S. - J'ai le sentiment que nous ne faisons que le quart de tout ce que nous pourrions faire. Je ralentirai peut-être lorsque nous serons proches du maximum de nos capacités. Mais, au Mexique, il reste énormément de pauvres, et notre classe moyenne n'est pas aussi nombreuse qu'elle devrait l'être. De larges pans de la population n'ont toujours pas accès à l'éducation. La technologie a fait évoluer les choses. Quand le travail était principalement une activité physique, il paraissait normal de partir à la retraite à 65 ans. Mais les progrès techniques permettent aujourd'hui à chacun de continuer à travailler et à utiliser ses connaissances et son expérience sans se trouver entravé par son âge. Pour ce qui me concerne, mon travail, vous l'avez bien compris tout au long de cette conversation, consiste à réfléchir à des problèmes et à des questions pour leur trouver des solutions et des réponses.
D'autant que la société avance désormais à la vitesse d'Internet et que la technologie accentue sans cesse la rapidité avec laquelle le changement peut se produire. Lorsque l'économie connaît un déclin, le gros problème est que les gens perdent à la fois leur emploi et l'espoir. Ils ne parviennent pas à imaginer une issue et sont, par conséquent, incapables de mener à bien les changements nécessaires. Les gouvernements, eux, ont tendance à réduire les dépenses et à augmenter les impôts. Mais cette politique ne fait que ralentir encore plus l'activité économique. Si nous avions tous eu au bon moment une vision à plus long terme, les gouvernements auraient mis à profit les périodes fastes pour générer des excédents budgétaires qu'ils pourraient utiliser aujourd'hui afin de relever les défis posés par la crise. C'est cela, l'approche équilibrée dont nous avons besoin.

Cet entretien est publié dans le magazine américain Leaders et, pour la version francophone, dans Politique Internationale.
© Leaders
Notes :
(1) L'acronyme BRIC désigne les quatre grandes puissances émergentes mondiales : le Brésil, la Russie, l'Inde et la Chine. On y accole parfois l'Afrique du Sud (South Africa), ce groupe étant alors dénommé BRICS.