Politique Internationale - La Revue n°139 - PRINTEMPS -

sommaire du n° 139
CAMBODGE : EN FINIR AVEC LA DICTATURE
Entretien avec Sam RAINSY
Chef du Parti du sauvetage national du Cambodge, devenu après sa dissolution en 2017 le Mouvement du
conduit par
Mathieu BOUQUET
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Mathieu Bouquet - Des élections législatives sont prévues au Cambodge pour juillet 2013. Or vous êtes la principale figure de l'opposition cambodgienne. Comptez-vous retourner dans votre pays avant l'été prochain, malgré la condamnation à douze ans de prison qui pèse sur vous ?

Sam Rainsy - Je compte bien rentrer au Cambodge, même si le risque que je sois emprisonné est très réel. Mais, de toute manière, je ne purgerai pas la totalité de cette peine, loin de là. Pour une raison très simple : Hun Sen tombera bien avant cette échéance ! Les dictateurs ont beau systématiquement truquer les élections, ils peuvent finir par perdre le pouvoir. On l'a vu récemment en Afrique du Nord avec les chutes de Moubarak, Kadhafi et Ben Ali. Plus près de nous, en Asie, le sort qu'ont connu dans les années 1980-1990 Marcos ou Suharto constitue également un motif d'espoir...

M. B. - Le régime de Hun Sen est-il du même type ?

S. R. - Tout à fait. C'est un régime qui refuse toute contestation, même pacifique. La moindre manifestation est réprimée sur-le-champ tout simplement parce que le pouvoir redoute un effet boule de neige. Les ouvriers qui demandent une augmentation de salaire ou la réintégration de syndicalistes dans les usines ne peuvent pas défiler : leurs rassemblements sont systématiquement dispersés par la force. Il en va de même pour les fonctionnaires mécontents de leur rémunération, pour les victimes des expropriations foncières, ou encore pour les simples citoyens qui protestent contre la vie chère. Hun Sen et ses séides exercent une véritable mainmise sur l'ensemble de la société et persécutent inlassablement tous ceux qui osent protester. N'allez pas croire que je noircis le tableau : je ne fais que répéter ce que disent d'autres personnes et d'autres organisations. Tous les observateurs indépendants partagent ce constat. Le rapporteur des Nations unies sur la situation des droits de l'homme au Cambodge, mais aussi Amnesty International, Human Rights Watch et de nombreuses autres ONG dénoncent unanimement la dérive totalitaire du régime et le rétrécissement constant des espaces de liberté. Naturellement, en tant que parti d'opposition, nous subissons nous aussi cette pression généralisée de la part du pouvoir en place.

M. B. - Concrètement, de quels leviers le pouvoir dispose-t-il pour assurer son contrôle ?

S. R. - Le régime de Hun Sen s'appuie essentiellement sur deux piliers : la police et les tribunaux. Le système judiciaire est l'arme de prédilection ; elle permet à Hun Sen de réprimer les dissidents, même potentiels, sous les apparences de la légalité et de donner le change en s'abritant derrière une façade démocratique : on n'arrête pas les gens parce qu'ils critiquent le gouvernement, mais plutôt sous prétexte de fraude fiscale ou pour d'autres infractions bénignes. Les tribunaux trouveront toujours une faille pour museler les opposants. C'est une justice sélective qui cherche avant tout à intimider les éventuels critiques. Quant à l'appareil policier, il est le bras armé de ce système.

M. B. - Hormis l'intimidation et la menace, le régime n'a-t-il pas également recours au népotisme ?

S. R. - Bien sûr que si. Pour tenir le pays, Hun Sen instille la peur dans la population, mais il s'efforce, dans le même temps, de rendre le système incontournable. Un petit chef d'entreprise ne pourra pas maintenir son activité s'il est perçu comme opposant au régime : il perdra ses clients. Non seulement ses clients d'État, mais également ses clients privés, ses fournisseurs et ses partenaires. Tous seront intimidés et préféreront rompre leurs liens avec lui. Vous comprendrez que, dans ces circonstances, on garde son avis pour soi... Ces méthodes expliquent également l'autocensure que pratiquent les journalistes. Ceux qui osent élever la voix, même timidement, sont poursuivis, emprisonnés, parfois même assassinés. Conséquence : rares sont ceux qui envisagent de publier des articles susceptibles d'irriter les autorités. Je viens de vous dire à quel point la justice était aux ordres. Un événement récent illustre bien mon propos : le barreau de Phnom Penh vient de décider que, dorénavant, tout avocat ne pourra s'exprimer publiquement qu'avec l'autorisation de son barreau de rattachement... lequel est nécessairement contrôlé par le parti au pouvoir.

M. B. - Ces mesures visent essentiellement les élites susceptibles de s'opposer au régime en place. Qu'en est-il de la situation dans les campagnes ?

S. R. - Il en va de même ! Dans les villages, les personnes qui persistent à soutenir l'opposition peuvent voir leur vie basculer : elles sont victimes de vols, elles sont agressées, parfois même de manière très violente. D'une certaine manière, cependant, il y a eu un progrès. Avant, on nous éliminait physiquement. Je pense détenir un triste record mondial : celui de la participation au plus grand nombre de funérailles ! Quatre-vingts des militants de mon parti, y compris plusieurs membres fondateurs, ont été assassinés. Ces assassinats n'ont pas pris fin, mais ils sont devenus nettement plus rares. Il n'en reste pas moins que l'objectif du pouvoir n'a pas varié : museler l'opposition. Désormais, les détracteurs du gouvernement sont condamnés en justice ou bien, comme je viens de le dire, attaqués par des individus qui ne sont jamais inquiétés... Ces dernières années, un nombre considérable de nos militants ont été emprisonnés, battus, terrorisés, harcelés, expulsés de chez eux, exilés...

M. B. - L'armée ne peut-elle pas jouer un rôle de contre-pouvoir, comme on a pu le voir dans d'autres pays (4) ?

S. R. - L'armée est aujourd'hui entièrement acquise à la cause de Hun Sen. Elle peut même être utilisée, en dernier ressort, s'il y a des manifestations de masse. Tout récemment, et alors que le budget de l'État est déficitaire, Hun Sen a fait importer plus de cent automitrailleuses. Pour quelle raison ? Certainement pas pour protéger les frontières : ces véhicules ne sont pas conçus pour aller sur les champs de bataille. En revanche, ils sont tout à fait adaptés s'il s'agit de mitrailler une foule. Même si l'armée n'est pas encore intervenue de manière voyante et directe, elle s'en donne les moyens - et on le fait savoir. Le lien entre les élections à venir et l'acquisition de ces matériels n'est pas, vous vous en doutez, établi publiquement. Mais il saute aux yeux : le régime sait que si la population perçoit que ces élections sont truquées, des manifestations de mécontentement risquent de se produire ; or si les gens savent que l'armée vient de se doter de nombreuses automitrailleuses, la peur les incitera peut-être à rester chez eux... C'est en tout cas le calcul que fait le pouvoir.

M. B. - Le tableau que vous dressez ne laisse pas beaucoup d'espoir. Dans ces circonstances, les élections de juillet 2013 ne s'annoncent-elles pas comme une mascarade qui servira à redonner une légitimité au pouvoir ?

S. R. - La pierre angulaire de tout processus électoral est la Commission électorale, et celle du Cambodge doit être réformée. Si les élections étaient vraiment honnêtes, le peuple cambodgien s'exprimerait. Il n'attend d'ailleurs que cela : qu'on lui donne la parole. La clé est donc l'organisation d'élections libres et équitables. C'est tout ce que je réclame : des élections honnêtes dont les résultats refléteront la volonté populaire au lieu de la déformer. Si l'honnêteté du processus électoral est assurée, le changement est à notre portée.

M. B. - Peut-on réellement envisager que Hun Sen organise des élections honnêtes ?

S. R. - Il se trouve à la croisée des chemins. Il doit faire un choix. S'il organise des élections honnêtes, il les perdra. Si elles ne sont pas honnêtes, personne ne reconnaîtra sa légitimité.
Savez-vous que Hun Sen est le leader politique en poste qui détient la plus grande longévité en Asie ? À bien y réfléchir, même dans le reste du monde, je ne vois pas beaucoup de premiers ministres ou de présidents qui soient restés au pouvoir aussi longtemps. Songez qu'il est arrivé sur le devant de la scène en 1979. Et il a entamé son règne absolu, au poste de premier ministre, en 1985. Ses homologues - les Kadhafi, Saleh ou Assad - ont chuté ou sont sur le point de disparaître. Hun Sen bat tous les records ! Évidemment, il est peu probable qu'il accepte de laisser la place sans se battre. Mais quelle stratégie choisir ? Il aimerait pouvoir truquer les élections comme il l'a toujours fait jusqu'ici. Le problème - si l'on se place de son point de vue, bien sûr -, c'est que la situation a changé. À présent, les grandes puissances s'accommodent beaucoup moins facilement d'élections truquées, y compris au Cambodge. De telles élections, aujourd'hui, ne seraient pas reconnues : la communauté internationale le lui a fait savoir. Tout récemment, Jean-Marc Ayrault a déclaré lors de son voyage au Cambodge que le processus électoral devait être honnête. Et il a insisté sur le fait que le chef de l'opposition - il m'a cité nommément - devait participer à ce processus. Côté américain, Michael Posner, le secrétaire d'État adjoint à la démocratie et aux droits de l'homme, a dit explicitement que ces élections ne seraient légitimes qu'à la condition que Sam Rainsy y prenne part. Et je ne parle là que de la partie visible du ballet diplomatique. Je suis certain qu'en coulisse une diplomatie plus discrète est tout aussi active. Tous les messages adressés à Hun Sen indiquent qu'il ne peut pas continuer ainsi.

M. B. - Ne pourrait-il pas, malgré tout, choisir de passer outre les recommandations de la communauté internationale ?

S. R. - Si les élections ne sont pas reconnues, un gouvernement issu de ces élections ne sera pas reconnu non plus. Or le Cambodge dépend largement de l'aide internationale : celle-ci finance la moitié du budget de l'État. Si le gouvernement n'est pas considéré comme étant légal, qui paiera ? Par surcroît, le déficit de la balance commerciale est tel que l'État doit emprunter sans cesse des sommes de plus en plus importantes. Là encore, qui va prêter à un gouvernement qui n'est pas légal ? Circonstance aggravante : le Cambodge a besoin d'investisseurs étrangers prêts à s'engager sérieusement dans le pays. Mais qui irait nouer des contacts avec un gouvernement qui n'est pas reconnu ? Jusqu'à présent, Hun Sen a été suffisamment habile pour louvoyer même s'il est très contesté. Désormais, la donne n'est plus la même. On perçoit distinctement une atmosphère de fin de règne. Il pourrait donc lâcher du lest et chercher un compromis avec l'opposition.

M. B. - Quelle serait alors votre réponse ?

S. R. - Nous ne dirons pas « tout ou rien ». S'il fait des concessions qui permettent à ce scrutin d'être plus honnête, nous les accepterons peut-être. Nous posons deux conditions, qui correspondent à deux des dix-sept recommandations des Nations unies (5). La première est un élargissement de la composition de la Commission électorale, de façon à y inclure l'opposition. La deuxième est l'autorisation de mon retour dans le pays (ce qui implique l'abandon des charges pesant contre moi et la levée de ma condamnation). Si ces deux conditions sont remplies, nous estimerons que les élections sont acceptables. Nous ne signerons pas un blanc-seing à Hun Sen pour autant, mais nous ferons un pas dans sa direction - et cela, pour ne pas bloquer la situation. J'évoquais le risque de voir s'installer un gouvernement illégal et illégitime. Inévitablement, il y a derrière cette éventualité un risque d'instabilité politique et, donc, de violences qui nuiraient au développement à long terme du pays. L'intérêt supérieur de la nation nous pousse à rechercher un compromis. Et si la pression internationale ne se relâche pas, je pense que Hun Sen fera ces concessions.

M. B. - Vous êtes-vous fixé une date butoir pour prendre une décision définitive au sujet de votre participation au processus électoral ?

S. R. - Il faut savoir que Hun Sen peut employer une ruse. Je m'explique : les élections sont fixées au 28 juillet 2013. Le premier ministre va probablement attendre jusqu'à la dernière minute pour... accepter nos conditions. Mais il dira que les délais sont trop courts pour mettre en place les changements demandés et que, par conséquent, le processus électoral doit se poursuivre normalement ! Il est vrai que la réforme que nous demandons ne se fera pas en un jour. Hun Sen pourrait donc donner un accord de principe qui ne serait pas applicable aux élections de juillet. Conséquence : il les remporterait et gagnerait encore plusieurs années ! Je veux être très clair : s'il optait pour une telle manoeuvre, nous demanderions un report des élections. Nous ne sommes pas à trois ou six mois près. Si la Commission électorale a besoin de six mois pour mettre en place de nouveaux mécanismes, acceptables par tous, alors nous sommes prêts à attendre le temps nécessaire.

M. B. - Si le régime répond favorablement à vos attentes, qu'espérez-vous de ces élections ? Pensez-vous pouvoir les remporter ?

S. R. - Il ne fait pas de doute que notre représentation parlementaire s'améliorerait fortement. Et la victoire est tout à fait envisageable. D'autant que, par rapport aux dernières législatives, la donne a changé : l'opposition est à présent unie, et le parti au pouvoir ne peut plus s'appuyer sur des partis croupions (6). Mon parti, le Parti Sam Rainsy, s'est désormais allié à l'autre force d'opposition, le Parti des droits de l'homme. Par surcroît, mon retour au Cambodge nous donnera à coup sûr un élan. Aux municipales de 2012, en mon absence, nous avons obtenu des scores très encourageants - en dépit du fait que l'opposition était encore représentée par deux partis distincts. Si nous transposions ces résultats en sièges parlementaires, nous disposerions de 37 députés, soit assez pour déposer une motion de censure ; et nous serions à portée des 42 sièges nécessaires pour constituer une minorité de blocage, fixée à un tiers des sièges. J'ajoute qu'aux législatives de juillet prochain, entre le retour du chef de l'opposition et la présentation de candidats communs face au parti au pouvoir, nos forces seront décuplées !

M. B. - Si vous ne faites que progresser en termes de sièges sans remporter la majorité, qu'est-ce qui changera par rapport à la situation actuelle ?

S. R. - Aux municipales de 2012 que je viens d'évoquer, le cumul des voix des partis d'opposition a atteint 31 % des suffrages, malgré les obstacles posés par le parti au pouvoir. Ce fut un progrès de quatre points par rapport aux législatives de 2008. Nous augmentons nos scores d'élection en élection et, comme je viens de le dire, nous sommes désormais unis, pour la première fois depuis des années. Et je suis convaincu que nous progresserons encore plus vite une fois que les élections seront devenues honnêtes ! La situation politique sera alors radicalement différente. Aujourd'hui, même avec nos scores actuels, minoritaires mais non négligeables, l'opposition est complètement ignorée. Si nous atteignons la minorité de blocage, le parti au pouvoir ne pourra plus modifier la Constitution à volonté et il ne pourra plus lever l'immunité parlementaire des députés de l'opposition comme il l'a fait pour moi (7). Nous aurons également suffisamment de sièges pour poser la question de confiance au gouvernement.

M. B. - Vous dites que vos compatriotes sont largement hostiles au pouvoir. Mais les indicateurs montrent une forte croissance économique (8). Les conditions de vie des Cambodgiens ne s'améliorent-elles pas ? Cette situation ne bénéficie-t-elle pas au pouvoir en place ?

S. R. - Il faut être très prudent lorsqu'on examine les statistiques cambodgiennes ! Les chiffres peuvent être impressionnants, mais il faut les mettre en perspective. On parle de développement ; or ce développement n'est ni durable ni équitable. Bien sûr, vous pouvez vous enrichir en coupant la forêt et en vendant le bois et les terres ainsi défrichées, ou encore en encourageant des activités destructrices comme la prostitution et le tourisme sexuel. Ces activités créent du chiffre d'affaires, c'est certain... Peut-on, pour autant, parler de progrès ? La déforestation détruit les ressources naturelles. La prostitution détruit le tissu social.

M. B. - Les progrès économiques accomplis actuellement se font donc sur des bases friables ?

S. R. - Ces chiffres ne reposent pas sur rien. Mais j'affirme qu'ils sont gonflés. Je le répète : ce développement n'est pas plus équitable qu'il n'est durable. Si 10 % de la population, 10 % de privilégiés, voient leurs revenus doubler et s'enrichissent follement d'une année sur l'autre, alors que les 90 % restants continuent de vivre dans les mêmes conditions, sans aucun progrès, sans aucune augmentation de revenu, on aboutit effectivement à une croissance élevée. C'est grosso modo le cas au Cambodge, qui connaît une croissance annuelle de 7 % : une petite minorité y devient ultra-riche, alors que l'immense majorité de la population demeure toujours aussi pauvre. Pis : certains, en bas de l'échelle, s'appauvrissent. Ils perdent leurs terres quand on confisque leurs champs, ils perdent leur travail. En consultant les indicateurs macro-économiques, il faut bien avoir conscience des réalités qu'ils recouvrent. Au Cambodge, ils recouvrent, d'une part, la destruction des richesses naturelles, du tissu social et humain ; et, d'autre part, les inégalités sociales, le fossé qui se creuse entre une petite minorité de riches et l'immense majorité des pauvres. Si vous n'analysez pas les composantes de cette croissance, vous ne saisissez pas ce qui se passe réellement au Cambodge.

M. B. - La majorité de pauvres dont vous parlez a-t-elle conscience de cet accaparement des richesses ?

S. R. - Méfiez-vous également des sondages d'opinion ! Les réponses qu'on obtient dépendent bien souvent de la manière dont sont posées les questions. Deux sondages assez similaires ont été récemment publiés, avec des libellés légèrement différents. Et ils donnent des résultats opposés. Dans le premier, la question posée à la population était de savoir si le pays évolue dans la bonne direction. 90 % des sondés ont répondu par l'affirmative. Hun Sen peut donc se frotter les mains : sa politique semble contenter les Cambodgiens. Mais quand on demande aux mêmes personnes si leurs conditions de vie se sont améliorées ou si elles ont bénéficié des retombées du développement, 80 % répondent que ce n'est pas le cas. Les sondés ont répondu « oui » à la première question parce qu'ils ont vu de nouvelles routes, des touristes, de belles maisons ou de belles voitures. Même s'ils ne sont pas directement concernés, ils espèrent pouvoir un jour bénéficier de ces retombées. Il est indéniable qu'une richesse se répand dans le pays. Mais cette richesse leur profite-t-elle à eux ? Assurément non, comme l'atteste le second sondage !

M. B. - Qu'est-ce que les mécontents reprochent principalement au pouvoir ? La corruption, l'absence de liberté ?

S. R. - Les motifs de mécontentement ne manquent pas. J'en identifie principalement deux, auxquels j'ai déjà fait allusion au fil de notre conversation : la confiscation des terres d'une part, et les difficultés du marché du travail d'autre part - qu'il s'agisse du chômage des jeunes ou de l'absence d'un salaire minimum. Depuis quelques années, Hun Sen s'est engagé dans un programme de concessions foncières, très éloigné de la mentalité cambodgienne. Traditionnellement, le Cambodge a développé une petite agriculture : les paysans cultivent leur lopin de terre. Dans d'autres pays, on aurait aidé cette agriculture familiale par des mesures de soutien technique, financier, commercial, en organisant le marché et en soutenant les prix. Au lieu de cela, Hun Sen a donné d'immenses étendues en concession à des grandes sociétés étrangères venues de Chine, de Malaisie, du Vietnam et d'autres pays alentour. Cette politique chasse les paysans de leurs terres et les transforme en prolétaires ruraux, taillables et corvéables à merci. Ils en conçoivent un profond sentiment d'injustice car ils subissent, en plus, les abus de pouvoir des policiers, des petits juges ou des militaires qui mettent en application ces mesures. Par ailleurs, le chômage est tellement élevé qu'on n'ose même pas en publier les chiffres. Les députés de mon parti ont posé la question au gouvernement, qui a donné un chiffre ridiculement bas : 4 %. Nous ferions donc mieux que les grands pays développés ? C'est faux ! J'affirme que nous sommes au moins à 50 % de chômage, voire à 70 % chez les jeunes. Mais la précarité touche même ceux qui ont la chance d'avoir un emploi stable dans la mesure où - je viens de le dire - il n'existe pas de salaire minimum. L'établissement d'un tel salaire minimum fait partie des premières mesures que nous prendrions en arrivant au pouvoir, pour faire cesser cet esclavage des temps modernes.

M. B. - Cette jeunesse durement touchée par la situation économique peut-elle, selon vous, jouer un rôle dans le processus politique ?

S. R. - La structure démographique est effectivement une dimension essentielle de notre avenir politique. Hun Sen et son parti se présentent encore aujourd'hui comme ceux qui ont libéré le Cambodge des Khmers rouges. Il est vrai que le clan Hun Sen a succédé au régime de Pol Pot. Même s'il y est parvenu avec l'aide des Vietnamiens, il est indéniable que sans son arrivée au pouvoir, les Khmers rouges auraient poursuivi leur oeuvre destructrice. Mais ils sont tombés en 1979, il y a plus de 30 ans. Or, aujourd'hui, les deux tiers de la population ont moins de 30 ans ! Cette propagande ne peut donc plus prendre. Ces jeunes en âge de voter représentent la moitié du corps électoral et leur proportion ne va cesser de croître dans les années à venir. La propagande du régime prétend aussi que les conditions de vie se sont améliorées. Mais, encore une fois, cette tranche de la population ne compare pas son existence actuelle avec celle qui prévalait au temps des Khmers rouges ! Elle regarde plutôt les pays voisins qu'elle connaît grâce aux échanges, aux communications : radio, télé, Internet, téléphones portables - le Cambodge compte 15 millions de téléphones portables pour 15 millions d'habitants ! L'information circule grâce aux travailleurs migrants dans la région. Les jeunes Cambodgiens voient bien que les conditions de vie sont meilleures dans les autres pays de la région. Le clientélisme de Hun Sen ne peut plus « mordre » : les Cambodgiens constatent qu'ailleurs l'État fonctionne et développe des infrastructures qui restent désespérément absentes du Cambodge.

M. B. - Comment expliquez-vous les difficultés que connaît depuis plusieurs années le tribunal international pour le Cambodge, chargé de juger les principaux dirigeants de l'ancien Kampuchéa démocratique ?

S. R. - C'est un fait : Hun Sen ne veut pas qu'on juge ces anciens dirigeants. Car si l'on commence à juger des responsables, ils risquent de se tourner vers leurs collègues d'alors, de faire valoir qu'ils n'étaient pas seuls et qu'à d'autres échelons, inférieurs ou supérieurs, on a donné des ordres et obéi, on a assassiné. C'est toute l'impunité des dirigeants passés et présents du Cambodge qui serait alors remise en cause. C'est aussi la raison pour laquelle Hun Sen s'accroche au pouvoir : s'il le perdait, l'impunité pourrait être rompue, et il devrait répondre de ses crimes. Bref, si le procès des Khmers rouges est un simulacre, c'est parce que des dignitaires d'alors sont encore au pouvoir. Les chefs de village, par exemple, qui avaient 25 ans à l'époque des Khmers rouges, ont 50 ou 60 ans aujourd'hui. Mais la mentalité d'alors est toujours d'actualité.

M. B. - Avez-vous une vision pour dépasser ces blocages ?

S. R. - Seul le changement démocratique peut résoudre cette équation. Le Cambodge d'aujourd'hui souffre des mêmes maux que le Kampuchéa démocratique. Son aspect extérieur a changé, mais son essence non. L'héritage des Khmers rouges, c'est l'impunité. Parmi ceux qui ont tué ou fait tuer presque deux millions de personnes, aucun n'a été jugé : les principaux dirigeants khmers rouges encore en vie ont échappé à leur procès à cause des lenteurs du processus judiciaire, lenteurs liées en grande partie aux réticences de Hun Sen. Et ce n'est pas le cas du seul Douch (9) qui me donnera tort, car il s'agit d'un bouc émissaire, d'un simple chaînon dans toute la machine de mort khmère rouge.

M. B. - Au sein du pouvoir actuel, dans l'entourage de Hun Sen, y a-t-il des personnalités qui vous paraissent acceptables ?

S. R. - Nous vivons la dictature d'un parti. Mais à l'intérieur de ce parti unique règne la dictature d'un homme et de son clan. Et cette situation engendre des mécontentements internes vis-à-vis de cette famille, de ce clan. Certains membres du parti ne bénéficient pas des mêmes privilèges que les proches de Hun Sen. Parmi les 90 députés que compte son parti au Parlement, tous ne sont pas pro-Hun Sen, loin de là. Plus de la moitié suivent plutôt le président du parti, Chea Sim. Mais Hun Sen est plus déterminé et détient les vrais leviers du pouvoir grâce à son autorité sur l'armée. Pour s'assurer la loyauté des députés de son parti, il a imposé le vote à main levée au Parlement, bafouant ainsi le règlement intérieur de l'Assemblée. Néanmoins, certains d'entre eux nous encouragent lorsque nous nous retrouvons en tête à tête, à l'écart de la surveillance policière. Le régime ne fait donc pas bloc. C'est une bonne chose : quand nous montrerons qu'il existe une dynamique, que les choses peuvent changer, nous pourrons compter sur ceux qui sont prêts à rejoindre le train en marche.

M. B. - Si vous remportez les élections, quelles seront les premières mesures que vous prendrez ?

S. R. - Nous rendrons leurs terres aux paysans, en annulant les concessions qui se sont faites par expropriation ou par expulsion. Ce n'est pas le cas de toutes les concessions. Certains accords ont été signés et mis en oeuvre en douceur, sans porter atteinte aux intérêts des paysans. Dans ces cas-là, nous renégocierons éventuellement au cas par cas.

M. B. - Les annulations de certaines concessions ne constitueront-elles pas un point de friction avec les pays qui en bénéficient aujourd'hui, directement ou indirectement ?

S. R. - Les dirigeants des pays concernés sont responsables. Ils ont certes noué des liens avec Hun Sen, mais si le prix à payer est de devenir l'ennemi du peuple cambodgien, je suis certain qu'ils sauront changer d'attitude.

M. B. - Au-delà de l'emblématique question foncière, quelles seront vos autres mesures ?

S. R. - J'ai déjà évoqué l'instauration d'un salaire minimum et je précise que cette mesure concerne également le secteur public. Nous devrons réformer la fonction publique : il y a trop de fonctionnaires fantômes, dans tous les domaines et à tous les niveaux. Les effectifs sont gonflés par les chefs qui captent les salaires de ces postes fictifs. Il faut donc effectuer un audit et supprimer les postes superflus, comme je l'avais déjà fait lorsque j'étais ministre des Finances dans les années 1990. Grâce aux économies ainsi réalisées, nous pourrons augmenter fortement les salaires des fonctionnaires qui font leur travail, ce qui nous permettra indirectement de réduire la corruption : ces salaires élevés permettront à ceux qui les touchent de vivre décemment. Cette redistribution réduira ce que j'appelle la corruption de survie, qui est aujourd'hui indispensable à de nombreux fonctionnaires car ils ne parviennent pas à joindre les deux bouts avec leurs revenus officiels. Notre programme comporte trois autres points majeurs : l'instauration d'un système de sécurité sociale ; l'organisation des marchés agricoles ; et la lutte contre le chômage des jeunes.

M. B. - Comment comptez-vous instaurer un système de protection sociale dans un pays comme le Cambodge ?

S. R. - Thaksin Shinawatra, l'ancien premier ministre thaïlandais, a pris ce problème à bras-le-corps. Il a fait en sorte que le système de santé prenne en charge toute personne pour 30 bahts, soit l'équivalent d'un dollar. Cette mesure lui a valu un fort soutien populaire. Si la Thaïlande peut le faire, pourquoi le Cambodge en serait-il incapable ? Les statistiques de santé publique du Cambodge sont aujourd'hui au même niveau que celles de l'Afghanistan. La moindre maladie, dans notre pays, représente un risque mortel. C'est un coût gigantesque pour notre société et notre économie, et nous devons nous y attaquer d'urgence.

M. B. - Vous évoquiez précédemment un taux de 70 % de chômeurs chez les jeunes. Comment venir à bout de cette montagne ?

S. R. - Ce problème, comme celui de l'organisation des marchés agricoles, est lié à la question des concessions foncières. Notre vision n'est pas de vendre nos terres à des acteurs étrangers. Nous leur demandons plutôt d'investir pour transformer les productions agricoles qui résultent du travail des paysans cambodgiens. La Thaïlande et le Vietnam ne vendent pas leurs terres. Mais, exactement comme ce que je souhaite mettre en place, ils encouragent les groupes étrangers à s'installer pour transformer leur production agricole. Et ils font d'une pierre deux coups : ils offrent un débouché à leurs paysans, ils réforment les marchés agricoles et ils donnent du travail à la main-d'oeuvre locale, souvent les enfants de ces mêmes paysans.

M. B. - Le Cambodge peut-il suivre les autres pays de la région sur le plan économique ?

S. R. - C'est la voie de la raison, celle d'une économie compétitive. Je répondrai à votre question en faisant une autre remarque. Quel type de régime est le plus favorable au développement : la démocratie ou l'autoritarisme ? La Chine, le Vietnam, Singapour, qui sont des régimes autoritaires, connaissent des taux de croissance remarquables. Mais l'Inde, la plus grande démocratie du monde, connaît également un rythme de développement comparable ! Le développement n'est donc pas fonction de la nature du régime. Il dépend essentiellement de la personnalité des dirigeants. Entre Lee Kwan Yew et Hun Sen, il y a un monde. Certains dictateurs sont éclairés, patriotes : ils possèdent un sens de l'intérêt national et veulent développer leur pays. C'est le cas des dirigeants chinois et vietnamiens. Mais Hun Sen, comme certains dictateurs africains, ne fonctionne pas ainsi. Il est avant tout obnubilé par sa survie politique, pour laquelle il déploie une énergie impressionnante. Il navigue à vue sur les autres questions, accaparé qu'il est par sa propre préservation. Lorsqu'on n'a aucune autre ambition que de survivre, il n'est pas possible d'élaborer une vision globale - ce qui est pourtant indispensable pour développer un pays. Hun Sen n'a pas ce sens de l'intérêt national. Il n'a que le sens du clan, de la famille.

M. B. - Hun Sen a donc placé ses proches aux postes clés de l'État ?

S. R. - L'économie cambodgienne est tenue par une vingtaine de familles qui gravitent dans l'entourage de Hun Sen. Sa fille, Hun Manna, est probablement la femme d'affaires la plus en vue du pays. Elle contrôle les chaînes de télévision les plus importantes, des banques, des sociétés immobilières. Hun Sen a aussi distribué des monopoles à des hommes d'affaires. À l'échelle du Cambodge, on pourrait comparer ce système à celui des oligarques russes qui tournent autour de Vladimir Poutine. Citons par exemple Mong Rithy, un trafiquant de drogue notoire qui a développé d'autres activités, plus respectables, et qui est également sénateur. Le mélange des genres n'est pas rare : le ministre qui détient actuellement la présidence du Conseil, Sok An, est sans doute l'homme le plus riche du pays, avant Hun Sen lui-même. Il est ouvert sur l'international, car il parle français et anglais, à la différence de Hun Sen. Il constitue en quelque sorte un point de passage obligé pour les investisseurs étrangers et profite largement de sa position. Mais il pourrait un jour connaître les mêmes problèmes que Fouquet sous Louis XIV... Tout ce système s'entretient aussi par des mariages entre les enfants des individus au pouvoir. Exemple : une fille de Hun Sen est mariée avec un fils de Sok An...

M. B. - La politique actuelle du gouvernement à l'égard des pays voisins prête-t-elle également le flanc à la critique ?

S. R. - Le Cambodge est un tout petit pays, qu'on pourrait comparer dans une certaine mesure au Liban. C'est une nation dans la tourmente du fait de la configuration régionale : le Liban dépend de la Syrie, d'Israël, du Hezbollah. De la même manière, le Cambodge est sous l'influence du Vietnam et de la Chine. Or notre région est de plus en plus tourmentée, comme on le voit au travers des conflits territoriaux ou des accrochages en mer de Chine méridionale, notamment entre ces deux pays. Nous devons mener une politique d'équilibre, de véritable neutralité. Le roi Norodom Sihanouk, pendant une grande partie de son règne, a réussi à maintenir cet équilibre. Et c'est lorsque qu'il a pris parti pour un camp donné dans la guerre du Vietnam que le Cambodge s'est englué dans le conflit, pour finalement déboucher sur la tragédie khmère rouge (10). D'autres conflits régionaux se profilent aujourd'hui, et nous devons être extrêmement prudents. Mais Hun Sen joue un jeu dangereux : au lieu d'adopter une position neutre, il veut servir deux maîtres en même temps. Son ancien maître vietnamien reste très présent au Cambodge - politiquement, militairement et économiquement. La Chine, elle, est présente essentiellement du fait de ses activités économiques.

M. B. - Quelles sont les manifestations concrètes de la présence vietnamienne ?

S. R. - Il y a d'abord une présence physique du Vietnam : Hun Sen vit entouré de conseillers vietnamiens qui assurent sa sécurité. Son nid d'aigle est situé entre Phnom Penh et la frontière orientale. C'est un ensemble fortifié. En cas de besoin, il peut filer au Vietnam par hélicoptère, par la route ou par voie fluviale. Il a mis toutes les chances de son côté. Ces conseillers ont été « khmérisés » : ils ont reçu des noms et des titres cambodgiens, mais leur présence date de l'intervention de Hanoï à la fin des années 1970 et de l'occupation vietnamienne au cours des années 1980. Ils ont été naturalisés et se font discrets. Ce qui permet à Hun Sen de les nommer à des postes qui sont de véritables leviers de commande : dans l'armée, dans la police militaire, dans la police tout court et à des postes administratifs élevés. L'appareil d'État est infiltré par les communistes vietnamiens. Ils veillent à maintenir l'emprise de Hanoï sur le Cambodge, à faire en sorte que nous ne puissions pas sortir du giron vietnamien.

M. B. - Vous évoquiez la lutte d'influence entre la Chine et le Vietnam au Cambodge. Quels leviers ces deux pays utilisent-ils pour s'affirmer dans votre pays ?

S. R. - La mauvaise gestion économique de Hun Sen génère un fort déficit de la balance commerciale. Le Vietnam, qui maintient historiquement une importante présence au Cambodge, n'a pas les moyens de financer les conséquences de ce déséquilibre. Pour survivre économiquement, le Cambodge fait donc appel à la Chine, qui demande des compensations politiques. Hun Sen a parfaitement conscience qu'il va à l'encontre des désirs de ses parrains de Hanoï, mais il cherche tout de même à les ménager. Car il sait que le voisin vietnamien a les moyens de provoquer un changement politique au Cambodge. Hanoï a essayé de lui faire comprendre plusieurs choses : au Vietnam, les leaders du parti changent, ce qui n'est pas le cas au Cambodge. Au Vietnam, on sévit contre la corruption, alors que Hun Sen laisse faire. Pour assurer sa survie, Hun Sen ne peut pas se détacher des Vietnamiens. Mais il a également besoin du soutien de la Chine. Or, comme je l'ai dit, on ne peut pas servir simultanément et durablement deux maîtres dont les intérêts s'opposent.

M. B. - Quelle devrait être l'attitude du pouvoir cambodgien pour trouver l'équilibre entre ces deux pays ?

S. R. - L'opposition entre la Chine et le Vietnam s'illustre sur la scène régionale par leurs différends territoriaux et leurs désirs d'influence. Le Vietnam redoute la puissance de son géant de voisin, et la Chine a toujours craint que le Vietnam participe à une opération d'encerclement en s'alliant avec des puissances plus lointaines (l'Union soviétique hier, les États-Unis aujourd'hui). Par ailleurs, le Vietnam poursuit sa politique hégémonique sur l'ancienne Indochine française : Hanoï contrôle déjà étroitement le Laos et veut, comme je viens de le rappeler, accroître sa mainmise sur le Cambodge. Quant à la Chine, l'aide qu'elle fournit au Cambodge n'est pas dénuée d'arrière-pensées : les dirigeants chinois veulent simplement que notre pays ne tombe pas dans le giron vietnamien. Nous devons faire comprendre aux dirigeants de ces deux pays que leur intérêt consiste à laisser le Cambodge tranquille. La politique étrangère du Cambodge après les élections sera celle d'un pays indépendant avec tout ce que cela signifie et implique. La diplomatie cambodgienne repose sur ce principe : avoir deux amis, sur un pied d'égalité. Nous ne voulons pas de maître.

M. B. - Le Cambodge connaît un différend territorial avec la Thaïlande qui a déjà provoqué des affrontements armés localisés et plusieurs morts. L'attitude du régime de Hun Sen est-elle adéquate dans ce conflit ?

S. R. - Deux pays démocratiques ne se font pas la guerre. La Thaïlande est déjà plus démocratique que le Cambodge. Et je pense que si notre pays était démocratique, ces affrontements n'auraient pas lieu. À l'époque coloniale, la France et la Thaïlande ont signé des traités frontaliers. Le droit international devrait prévaloir. Il existe des mécanismes de résolution de ces conflits, vers lesquels nous devrions nous tourner. Avec une Thaïlande démocratique et qui n'a pas cette prétention hégémonique qu'a le Vietnam, le différend sera plus facile à résoudre.

M. B. - D'autres grandes puissances peuvent-elles jouer un rôle de premier plan au Cambodge ?

S. R. - Bien sûr. Pour promouvoir et défendre les valeurs universelles, nous ne pouvons pas compter sur le Vietnam et la Chine ! L'Occident, en revanche, est le défenseur reconnu de ces valeurs. Nous voulons développer notre démocratie grâce à des appuis occidentaux. L'Union européenne comme les États-Unis ne doivent pas s'intéresser à nous pour des raisons exclusivement stratégiques, économiques ou commerciales. Il y a aussi la démocratie et les droits de l'homme.

M. B. - Ces puissances occidentales font-elles assez en la matière ?

S. R. - Non, assurément. Elles ne pensent qu'à la realpolitik, alors qu'il faut revenir aux principes. Un Cambodge démocratique servira mieux les intérêts et répondra mieux aux préoccupations de l'Occident que si celui-ci essaie de s'accommoder du régime de Hun Sen.

M. B. - Vous estimez donc que l'Occident s'accommode du maintien au pouvoir de Hun Sen ? Vous parliez pourtant de soutiens que vous aviez reçus à l'étranger...

S. R. - Ces soutiens sont très récents et liés à l'approche des élections législatives de juillet prochain. Les dirigeants occidentaux se réveillent, mais ils sont encore loin d'avoir adopté une attitude suffisamment dure envers le régime de Hun Sen. Durant sa visite au Cambodge, Obama s'est contenté de sermonner Hun Sen. Il a cru qu'en lui parlant un peu sévèrement il pourrait le faire évoluer. Les dirigeants occidentaux se font des illusions...

M. B. - Que devraient-ils faire concrètement ?

S. R. - Ils devraient être plus fermes et lui signifier clairement que sa légitimité ne sera plus reconnue s'il n'organise pas des élections démocratiques. Avec toutes les conséquences qu'un tel avertissement comporte : s'il n'obtempère pas, il n'y aura plus de « business as usual ». Car Hun Sen espère qu'après des élections truquées tout se passera comme d'habitude. Pour lui montrer la réalité de la menace, les Occidentaux devraient commencer par refuser d'envoyer des observateurs internationaux si les conditions nécessaires à la participation de l'opposition ne sont pas garanties. Si les dirigeants occidentaux cèdent sur ce point, chaque observateur sera présenté par Hun Sen comme une caution de la validité de ce scrutin.

M. B. - Pour conclure cet entretien, pourriez-vous me dire quelle personnalité extérieure, vivante ou disparue, a, à vos yeux, le mieux compris le Cambodge ?

S. R. - De Gaulle, sans hésitation. Relisez le discours de Phnom Penh. Il a réellement compris notre pays, c'est un texte très beau. Mais de Gaulle, c'est plus que cela : c'est la passion de l'indépendance, l'engagement pour son pays. C'est aussi ce bel aphorisme que je pourrais faire mien : « La victoire se donne à ceux qui l'ont rêvée. »
Notes :
(1) Le 10 octobre 2005, Phnom Penh et Hanoï ont signé un traité complétant le traité de délimitation de leur frontière commune. Ce traité datait de 1985, alors que les troupes vietnamiennes occupaient le Cambodge. Le nouveau traité, ratifié par les deux pays en décembre 2005, visait à finaliser le bornage de la frontière pour la fin 2008. L'opposition cambodgienne au régime de Hun Sen, dont Sam Rainsy est la figure de proue, reproche au chef du gouvernement d'avoir fait trop de concessions au Vietnam et a organisé des manifestations pour contester le bornage.
(2) Au Cambodge, le roi joue un rôle symbolique de père de la nation et ne dispose que de prérogatives très limitées dans la gestion des affaires. Le gouvernement du royaume relève quasi exclusivement des compétences du premier ministre, aujourd'hui Hun Sen. Le roi a néanmoins le pouvoir de gracier des condamnés sur proposition du premier ministre. Ce fut notamment le cas en 2006, lorsque le roi actuel Norodom Sihamoni, fils du roi Norodom Sihanouk, a annulé sur proposition de Hun Sen une peine de prison frappant Sam Rainsy.
(3) Depuis les premières élections libres, en 1993, les partis d'opposition cambodgiens font régulièrement l'objet de menaces à peine voilées de la part du pouvoir en place. Les périodes électorales sont l'occasion de troubles dont les ONG attribuent la paternité au régime de Hun Sen et à ses affidés. Point culminant de ces violences, un attentat à la grenade a visé un meeting politique de l'opposition en mars 1997. Sam Rainsy figurait au premier rang des responsables visés.
(4) La passivité initiale de l'armée tunisienne, puis sa prise de position en faveur des révolutionnaires au début de l'année 2011 ont, on s'en souvient, facilité le renversement du régime Ben Ali.
(5) Le Conseil des droits de l'homme des Nations unies a publié le 28 août 2012 un appel à une réforme drastique du système électoral cambodgien. Cet appel émet dix-sept recommandations qui s'appuient sur les conclusions du rapporteur spécial des Nations unies sur les droits de l'homme au Cambodge, rendues publiques le 27 août 2012.
(6) Lors des législatives de 2008, quatre partis avaient remporté des sièges, en plus du Parti du peuple cambodgien (au pouvoir) qui avait obtenu la majorité absolue avec 58,1 % des voix et 90 députés selon les résultats officiels : le Parti Sam Rainsy (21,9 % des voix et 26 députés), le Parti des droits de l'homme (6,6 % des voix et 3 députés) et deux partis royalistes qui avaient obtenu entre 5 et 6 % des voix et deux sièges chacun. Ces deux derniers partis ont aujourd'hui disparu de la scène politique cambodgienne.
(7) Afin de mettre Sam Rainsy sur la touche « légalement », le régime cambodgien a demandé au Parlement - qu'il contrôle - la levée de son immunité parlementaire.
(8) Le Cambodge connaît une forte croissance économique depuis le début des années 1990. D'abord due à un phénomène de rattrapage après plusieurs décennies de conflit, cette croissance repose aujourd'hui sur le secteur du tourisme et sur les investissements étrangers, essentiellement dans le domaine agricole et manufacturier.
(9) Kaing Guek Eav, alias Douch, fut le directeur du centre de torture et d'exécution S-21 à Phnom Penh, sous le régime khmer rouge. Il est à ce jour le seul responsable khmer rouge a avoir été condamné par les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, financées par la communauté internationale pour juger les dirigeants khmers rouges encore en vie. Les autres accusés, tous responsables politiques de premier plan de 1975 à 1979, ont vu leurs procès retardés ou suspendus à plusieurs reprises et pour plusieurs semaines ou mois depuis la mise en place des Chambres extraordinaires obtenue en 2006 après de longues négociations.
(10) Norodom Sihanouk a maintenu une position de neutralité jusqu'au milieu des années 1960. Il s'est ensuite progressivement rapproché du camp communiste représenté par la Chine populaire et le Vietnam du Nord, qu'il autorisa à utiliser le territoire cambodgien dans le cadre de la guerre contre la présence américaine au Sud. Cette décision entraîna le Cambodge dans la guerre du Vietnam.