Politique Internationale - La Revue n°139 - PRINTEMPS -

sommaire du n° 139
LE HAMAS DANS LA BATAILLE
Entretien avec Mahmoud ZAHAR
Membre du bureau politique du Hamas à Gaza.
conduit par
Aude MARCOVITCH
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Aude Marcovitch - À quand le début de votre engagement politique remonte-t-il ?

Mahmoud Zahar - Tout est parti d'un engagement professionnel. Il s'agissait alors de défendre le salaire des médecins à Gaza. J'ai fait mes études de médecine au Caire. À mon retour à Gaza, je suis devenu le président de l'Association médicale arabe, une sorte de syndicat qui rassemble les médecins, les dentistes, les pharmaciens et les vétérinaires. Je me suis forgé un nom ici en luttant contre l'occupation israélienne qui nous imposait un régime très dur. Israël cherchait à inciter les représentants des classes éduquées comme les ingénieurs, les enseignants ou les médecins à aller travailler hors de Palestine. J'ai été l'un des instigateurs d'une des plus longues grèves palestiniennes, qui a duré trois semaines. Ce fut le premier exemple d'intifada, connue sous le nom d'« Intifada des docteurs ». L'administration civile du gouvernement israélien m'a licencié en 1982. J'ai alors créé une école d'infirmiers et je suis devenu doyen de l'Université islamique.

A. M. - Votre attachement à l'islam date-t-il de ces années-là ?

M. Z. - De bien avant ! En fait, j'ai toujours baigné dans un climat religieux, dans ma famille et dans mon environnement social. Je n'ai jamais été laïque : je prie, je jeûne, et je n'ai jamais été libéral sur les sujets religieux et nationaux. À Ismaïlia en Égypte où nous étions partis vivre avec ma famille, je fréquentais la mosquée. D'ailleurs, cette mosquée portait le même nom que celle qui se trouve près de chez moi, ici, à Gaza : Rahma, qui veut dire miséricorde.
La plupart de mes collègues médecins à Gaza appartenaient à ce qu'on appelait à l'époque le « bloc islamique », qui a pris par la suite le nom de Hamas. Les gens adhéraient à des associations professionnelles pour la bonne raison que les partis politiques n'étaient pas autorisés. J'ai été le premier à inciter ces associations à se regrouper et à travailler ensemble pendant la première Intifada. J'ai même réussi, au moment des grèves, à rassembler des islamistes radicaux comme cheikh Ahmed Yacine et des laïcs radicaux. Nous avons mené des négociations très tendues avec les gouverneurs militaires israéliens. De fil en aiguille, nous sommes devenus les représentants du peuple palestinien. Les Israéliens nous ont alors encouragés à parler également de politique. Ils cherchaient à faire émerger de nouveaux dirigeants pour faire contrepoids à l'OLP.

A. M. - Comment ce processus était-il encouragé par les Israéliens ?

M. Z. - Ils venaient nous voir, nous invitaient. C'étaient eux qui choisissaient de se mettre en contact avec telle ou telle personne, mais ils ne nous disaient pas qui nous allions rencontrer. Une fois, ils ont organisé une entrevue entre quinze dirigeants locaux et Itzhak Rabin. Moi-même, je l'ai rencontré à deux reprises ; je me suis aussi personnellement entretenu avec Shimon Peres qui était à l'époque ministre des Affaires étrangères. Au début de la première Intifada (1987-1993), le secrétaire d'État américain George Shultz m'a même invité à discuter, à Jérusalem, avec d'autres dirigeants palestiniens. Mais j'ai refusé, car j'ai bien compris qu'il cherchait à nous instrumentaliser dans la perspective de ce qui allait devenir la conférence de Madrid en 1991.

A. M. - Que vous disiez-vous lors de ces rencontres avec les dirigeants israéliens ?

M. Z. - Lorsque j'ai vu Shimon Peres, en mars 1988, l'Intifada avait démarré depuis trois mois. Il voulait savoir comment résoudre le problème. Il m'a affirmé qu'il était prêt à évacuer Gaza et à détruire les colonies, y compris celles de Cisjordanie, dans les six mois à venir. Je lui ai demandé ce qu'il comptait faire de Jérusalem. Je lui ai dit que personne n'accepterait de ne pas parler de Jérusalem d'abord ; que Jérusalem devait être le premier sujet de discussion. Je lui ai ensuite proposé de placer Gaza et la Cisjordanie sous le contrôle d'une tierce partie - la Ligue arabe ou un pays occidental - jusqu'au retrait israélien. Ensuite, je lui ai dit qu'il fallait nous autoriser à choisir nos propres dirigeants, ceux du Hamas ou du Fatah, par le biais d'élections ou de toute autre manière. J'ai souligné qu'il était important qu'Israël n'intervienne pas dans ce débat interne. Autour de Shimon Peres étaient réunis une quinzaine de responsables israéliens, dont Yossi Beilin et Dan Shomron, qui était à l'époque le chef de l'armée. À la fin, ils n'ont pas réussi à convaincre les vrais représentants palestiniens de participer à la conférence de Madrid, mais seulement un petit nombre de personnes, comme Saeb Erekat.

A. M. - L'OLP a ensuite pris votre place dans les discussions avec les Israéliens et vous avez été mis de côté...

M. Z. - Pas du tout. C'est nous qui avons choisi de rester en marge. Nous avons refusé que les Israéliens fassent de nous leurs « représentants des Palestiniens ». Nous avons refusé de nous auto-proclamer « représentants des Palestiniens » sans demander la permission au peuple. À la fin de 1992, Israël a décidé le bannissement de plusieurs centaines de dirigeants islamistes, du Djihad islamique et du Hamas, qui ont été expulsés au Liban. J'en faisais partie. Neuf mois plus tard, les accords d'Oslo étaient signés. Lorsque nous sommes revenus en décembre 1993, nous avons retrouvé le champ vide : la plupart des responsables du mouvement avaient été emprisonnés. Puis, trois ou quatre mois plus tard, l'Autorité palestinienne est arrivée, avec des armes. Elle a enfermé nos représentants, confisqué nos armes, notre argent, et a sévi contre nous durant les six années qui ont suivi.

A. M. - Vous-même avez été arrêté à la fin des années 1980...

M. Z. - J'ai été arrêté une première fois en 1989, avec plus de 2 500 personnes. Ils ont essayé de me faire porter le chapeau des problèmes liés à l'occupation de Gaza. Mais ils n'ont trouvé aucun lien entre moi et le Hamas. Avec Abdel Aziz Al-Rantissi (1), nous voulions rester indépendants afin de pouvoir représenter l'ensemble du peuple palestinien. S'agissant d'Abdel Aziz, ils ont fabriqué des preuves pour le confondre. C'était une occupation sans foi ni loi.

A. M. - Accepteriez-vous de nouveau de rencontrer des officiels israéliens aujourd'hui ? Et, si oui, à quelles conditions ?

M. Z. - Nous n'en sommes plus au stade des conditions. Nous avons pour politique de refuser toute rencontre avec des Israéliens. À quel propos nous rencontrerions-nous ? Pour donner l'impression que nous normalisons nos relations avec Israël ? Nous n'acceptons pas Israël, nous ne croyons pas qu'Israël ait une existence légale. Lorsque nous avons rencontré les dirigeants israéliens à l'époque, c'est parce qu'ils nous l'avaient imposé. Aujourd'hui, ce n'est pas notre politique.

A. M. - Alors, quelle est votre politique ? Dans l'immédiat et pour les cinq années à venir ?

M. Z. - C'est à travers la résistance que nous avons tracé des lignes pour l'avenir. Nous avons souvent entendu Ariel Sharon dire que Netzarim - une colonie implantée à Gaza -, c'était comme Tel-Aviv. Pourtant, Sharon a quitté Gaza et évacué Netzarim. C'est grâce à la résistance que nous avons réussi à libérer Gaza de l'occupation. À l'inverse, quels ont été les résultats des négociations, depuis la conférence de Madrid en 1991 jusqu'à aujourd'hui ? Après mon retour du Liban, j'ai dit que « Gaza-Jéricho d'abord » (2) allait finir par donner « Gaza-Jéricho en dernier » et que personne n'obtiendrait rien. Je n'avais pas tort : ceux qui ont accepté de négocier sont devenus des collaborateurs d'Israël dans le domaine de la sécurité. Ils ont perdu leur dignité politique, ils ont compromis leur carrière politique. Lorsque des élections ont été organisées à Gaza, c'est nous qui avons recueilli la majorité. Les autres sont en place grâce à la force d'Israël, au soutien de l'Union européenne et à celui de l'argent américain. Nous ne croyons pas aux négociations parce que c'est un système qui a échoué. Lors de la dernière guerre, en novembre 2012, nous avons négocié, c'est vrai. Mais nous l'avons fait par l'intermédiaire des Égyptiens et nous avons obtenu ce que nous désirions (3).

A. M. - À vos yeux, le Fatah a eu tort de s'engager dans une logique de négociations qui ne lui a rien rapporté. Mais qu'est-ce que le Hamas a gagné en s'enfermant dans cette politique du refus ?

M. Z. - Nous avons libéré Gaza. Nous aurions eu aussi la possibilité de prendre le contrôle de la Cisjordanie et de Jérusalem. Mais que s'est-il passé en 2007 ? Vous pouvez le voir vous-même sur ce mur qui porte encore la trace des tirs du Fatah. Sans le « chaos constructif » voulu par Condoleezza Rice (4), et qui a consisté à dresser le Fatah contre nous, c'est nous qui serions aujourd'hui en Cisjordanie. Nous sommes les seuls à avoir été élus au travers d'élections régulières et transparentes. Nous sommes les véritables représentants du peuple palestinien. La résistance nous a permis de l'emporter sur le plan politique comme sur le plan militaire. Nous avons également réussi à faire libérer plus de 1 000 prisonniers palestiniens en échange du soldat Gilad Shalit. Regardez Gaza : ce territoire est libre. Le problème, c'est le siège qui nous est imposé. Cette situation est le fruit de la politique américaine d'endiguement du Hamas, qui vise à faire de nous une minorité et à nous empêcher de participer aux élections.

A. M. - Vous employez très souvent le terme « résistance ». Quelle signification revêt-il pour vous ?

M. Z. - C'est avant tout une posture intellectuelle : je me refuse à accepter l'occupation et à coopérer avec l'occupant. Je suis même prêt au sacrifice pour mettre un terme à cette occupation et aider notre peuple. La première et la deuxième Intifada - dite Al-Aqsa - s'inscrivent dans cette démarche. L'enlèvement de soldats en fait également partie. Nous ne sommes pas parvenus à faire libérer les nôtres par des méthodes pacifiques, mais en kidnappant des soldats.
Quand les Britanniques sont arrivés ici en 1917, il n'y avait pas d'État appelé Israël ; la société qui vivait sur ce territoire était une société palestinienne. C'était une société arabe gérée par un gouverneur musulman, sous le contrôle de l'Empire ottoman. La Grande-Bretagne aurait dû préparer les propriétaires de ce pays à le gérer. Mais, au lieu de cela, elle a aidé les Israéliens à former leur propre État puis s'est retirée en laissant place à la confrontation armée. C'est un comportement immoral. La Palestine n'a jamais été un État juif.

A. M. - Que faites-vous de la résolution des Nations unies de 1947, qui partage la Palestine en un État arabe et un État juif ?

M. Z. - Ici, ce n'est pas le pays de l'ONU, c'est notre pays. Historiquement, cette terre était peuplée en majorité de musulmans. Nous sommes donc bien en présence d'une occupation.

A. M. - Parlons du présent : il y a aujourd'hui plus de 5,5 millions de Juifs qui vivent en Israël. Qu'en faites-vous ?

M. Z. - C'est un faux problème, fabriqué de toutes pièces. Tous ceux qui ont parlé de coexistence ont échoué, y compris Abou Ammar (5) qui dès 1977 avait accepté le principe de deux États. Toutes les négociations fondées sur cette idée fantasmatique ont capoté. Nos droits ont été bafoués et nous n'avons rien obtenu du tout.

A. M. - Que proposez-vous ?

M. Z. - Nous proposons de défendre notre pays contre l'occupation. Israël, dans sa totalité, est un territoire occupé. Or, je le répète, c'est notre pays. Les propriétaires de cette terre vivent encore, certains en Cisjordanie, d'autres dans les territoires de 1948 (6) ou en exil. Comment voulez-vous régler le problème en faisant venir des Juifs de Pologne, de France ou d'Éthiopie et en jetant dehors ceux qui étaient installés là en toute légitimité ? Où est la justice ? Cette situation est inacceptable. Personne ne peut exiger des Palestiniens parqués depuis plus de soixante ans dans les camps de réfugiés qu'ils renoncent à leurs droits sur leurs maisons, que ce soit à Tel-Aviv, à Jaffa, à Haïfa ou à Jérusalem. Personne n'en a le droit, même pas l'ONU. Si l'ONU décidait tout à coup que la France est un pays arabe parce que les Arabes y vivaient il y a mille ans, accepteriez-vous cette décision ?

A. M. - Les réfugiés palestiniens auxquels vous faites allusion, qu'ils vivent ici à Gaza ou dans les pays arabes voisins, seraient peut-être heureux que vous trouviez une solution pour mettre un terme à ce conflit...

M. Z. - Qui vous dit qu'ils seraient contents ? Allez donc leur demander ce qu'ils en pensent ! Moi je les connais, je les ai tous rencontrés, au Liban, en Jordanie. Pouvez-vous m'en citer un seul qui serait d'accord pour renoncer à sa patrie ? La seule solution qui puisse satisfaire le peuple palestinien, c'est le retour dans son pays.

A. M. - Ce qui reviendrait à expulser les Juifs d'Israël...

M. Z. - Toutes les autres solutions proposées par les États-Unis, le Quartette ou l'ONU ont échoué. Aucune n'a pu satisfaire les Palestiniens.

A. M. - Comment mettre fin à la violence ? Comment faire en sorte que votre population, ici à Gaza, cesse d'en payer le prix, comme lors des dernières opérations militaires israéliennes ?

M. Z. - Il n'y a que deux options possibles : soit se rendre et admettre la réoccupation de Gaza ; soit résister à travers des actions d'auto-défense. Aujourd'hui, nous sommes contraints à la lutte armée. On ne nous a pas laissé d'autre choix.

A. M. - Quel bilan dressez-vous de la dernière confrontation armée entre vous et Israël en novembre 2012 ?

M. Z. - Si on la compare aux précédentes guerres israélo-arabes, c'est incontestablement une réussite. En 1948, nous avons perdu 80 % de notre terre. En 1967, Israël a occupé le Sinaï, Gaza, la Cisjordanie et une partie du Golan. En 1973, la guerre s'est soldée par la libération de 23 kilomètres à l'est du canal de Suez (7). En 1982, les Israéliens ont regretté d'être entrés au Liban. En 2006, ils ont attaqué Gaza pendant deux semaines dans l'espoir de récupérer le soldat Shalit, sans succès. En 2008, ils sont entrés à Gaza mais uniquement dans les quartiers périphériques.
Cette fois-ci, la bataille s'est déplacée au coeur même du terrain de l'occupation : à Tel-Aviv et à Jérusalem (8). Les Israéliens ont été incapables d'envahir Gaza. Il est vrai que, depuis la dernière guerre, nous avons considérablement renforcé nos moyens militaires : nous pouvons désormais atteindre un char à une distance de cinq kilomètres. Cela dit, nous aurions été ravis de les voir arriver : cette incursion nous aurait donné l'occasion d'enlever des soldats israéliens pour les utiliser comme monnaie d'échange contre des prisonniers palestiniens. Qu'est-ce qu'Israël a gagné dans cette guerre, à part la satisfaction d'avoir tué des civils ? Rien. Entre le premier et le dernier jour, le nombre de roquettes tirées sur Israël est resté le même. Sur le plan politique, Benyamin Netanyahou est sorti affaibli de cette épreuve : son parti a perdu onze sièges aux élections de février. Ce qui n'a pas empêché l'ensemble de la classe politique israélienne de se féliciter de ce grand succès...

A. M. - Où en sont vos relations avec l'Égypte ?

M. Z. - Elles dépendent des autorités égyptiennes. Quand l'Égypte a perdu la guerre de 1967, nous sommes restés seuls à nous battre contre Israël. À l'époque d'Hosni Moubarak, la situation était très difficile pour le Hamas : la frontière était fermée et Le Caire coopérait avec Abou Mazen pour nous nuire. C'est lors d'une visite en Égypte que Tzipi Livni, la ministre israélienne des Affaires étrangères de l'époque, a annoncé la guerre de 2008. C'est de là qu'elle a lancé son fameux « trop, c'est trop ». Il faut relever que, durant toute cette période, le peuple égyptien, qu'il s'agisse des nationalistes ou des islamistes, a toujours soutenu le peuple palestinien et la résistance. Pour le moment, le nouveau gouvernement égyptien cherche ses marques. Mais lorsque la période de transition aura pris fin, je suis sûr que nous tirerons des bénéfices de cette révolution.

A. M. - Quel genre de bénéfices ?

M. Z. - Il est trop tôt pour le dire mais, en tout cas, les premiers gestes du nouveau pouvoir sont encourageants. Le premier ministre égyptien a fait le déplacement jusqu'à Gaza. Nous avons décidé d'un commun accord d'ouvrir les voies de communication entre nos deux territoires afin de desserrer le blocus. L'Égypte a également promis de porter la question palestinienne devant la Ligue arabe et devant l'ONU. C'est à l'influence grandissante des Frères musulmans que nous devons cette évolution.

A. M. - Comment expliquez-vous, dans ce cas, que les autorités égyptiennes aient décidé d'inonder les tunnels de contrebande entre l'Égypte et Gaza ?

M. Z. - Comme je vous l'ai dit, ce pays traverse une période de transition. Les réflexes de l'ancien régime n'ont pas tous disparu, mais cela ne va pas durer éternellement. Dans les prochaines années, le commerce entre l'Égypte et Gaza est appelé à se développer. Aujourd'hui, en raison du blocus, ce commerce emprunte la voie des tunnels. Quand il n'y a plus de fuel pour produire de l'électricité, quand il n'y a plus d'essence pour conduire les malades jusqu'à l'hôpital, il faut bien acheminer du carburant par les tunnels. C'est le seul moyen que nous avons trouvé pour nous procurer des marchandises indispensables. Je vous rappelle qu'il s'agit d'ouvrages privés. Nous avons fermé les yeux sur leur construction, mais ils n'ont rien d'officiel. Ils n'existent que parce que les gens de Rafah côté palestinien et les gens de Rafah côté égyptien sont des frères. Lorsque la frontière sera totalement ouverte, que des policiers et des observateurs internationaux seront déployés pour surveiller les points de passage, ces pratiques cesseront.

A. M. - Qui sont vos meilleurs alliés dans la région ?

M. Z. - Nous n'avons de problèmes avec aucun pays de la région, mis à part deux ou trois qui ont une mentalité anti-islamique.

A. M. - À quels pays faites-vous allusion ?

M. Z. - Je vous laisse le soin de les identifier vous-même. Tous les pays et tous les citoyens de la région au sens large soutiennent la cause palestinienne et le Hamas. Certains d'entre eux sont en pleine mutation, comme la Tunisie, la Libye, l'Égypte ou le Soudan. D'autres sont toujours en train de souffrir, comme la Syrie. Nous avons réussi à établir une bonne relation avec les pays du monde musulman parce que nous avons évité d'interférer dans leurs affaires internes, y compris dans le cas de la Syrie. Nous avons continué à diriger nos forces contre l'occupation et à reconstruire ce qui a été détruit par Israël au fil des guerres. J'ai le sentiment qu'en nous concentrant sur cet objectif nous répondons aux souhaits des peuples arabes et musulmans.
Quant aux pays occidentaux, j'ai le regret de vous dire que nous ne leur faisons pas confiance. La plupart des gens n'écoutent que les médias israéliens et ignorent totalement ce qui se passe en Palestine.

A. M. - Vous cherchez depuis quelque temps à obtenir une reconnaissance officielle de l'Union européenne. Où en sont les discussions à ce sujet ?

M. Z. - Nous refusons de payer un prix trop élevé pour être reconnus par les Occidentaux. S'ils sont prêts à nous accepter tels que nous sommes, c'est-à-dire des combattants de la liberté qui veulent aider leur peuple par tous les moyens, s'ils voient en nous les véritables représentants des Palestiniens, c'est parfait. Mais c'est loin d'être le cas. Abou Mazen est considéré comme un interlocuteur respectable parce qu'il a rempli les conditions du Quartette. Le problème, c'est que les conditions du Quartette sont ridicules ! Elles exigent la reconnaissance des précédents accords entre l'OLP, l'Autorité palestinienne et Israël. Mais où sont ces accords ? Pouvez-vous me dire où en est l'application des accords d'Oslo ? On nous demande de reconnaître Israël, mais dans quelles frontières ? Quelles sont les frontières officielles d'Israël ? La vérité, c'est qu'elles n'existent pas : les Israéliens pourraient très bien décider que leur territoire s'étend jusqu'au Liban ou au canal de Suez. C'est un exemple de pouvoir colonial.

A. M. - Vous dites que vous n'êtes pas un « libéral ». Quelle est la société palestinienne que vous appelez de vos voeux ?

M. Z. - Le mot « libéral » ne fait pas partie du vocabulaire arabe ou musulman. Vous qui n'êtes pas engagée vis-à-vis de notre religion et de nos traditions sociales, vous pouvez, si vous le souhaitez, avoir un mari et un millier d'amants : c'est votre conception de la liberté. Nous ne voyons pas les choses de cette manière. Ici, même les gens qui se décrivent comme « libéraux » restent attachés aux traditions ; ils prient, ils jeûnent, ils font le pèlerinage de La Mecque, ils vivent en accord avec la loi islamique. Je n'autorise pas ma femme à sortir la tête découverte, mais je parle avec vous qui ne portez pas le voile.

A. M. - Et que faites-vous de la liberté de parole ? À Gaza, des groupes de jeunes se plaignent de la pression qui s'exerce sur eux et qui les empêche de s'exprimer librement...

M. Z. - À Gaza, tout le monde a le droit de s'exprimer. Vendredi dernier, j'étais dans une famille. J'ai été bombardé de questions sur ma façon de diriger et j'ai répondu très ouvertement. Je vais peut-être vous étonner, mais nos traditions islamiques respectent l'homme à 100 % et voient en lui une créature précieuse.
Notes :
(1) Abdel Aziz Al-Rantissi, médecin, membre de l'association médicale arabe à Gaza, fut l'un des fondateurs du Hamas avec cheikh Ahmed Yacine. Il a été emprisonné à plusieurs reprises par Israël. En 2004, après l'assassinat de Yacine, il devient le chef du Hamas à Gaza. Il meurt un mois plus tard, victime d'un raid aérien de Tsahal.
(2) Le premier pas du processus d'Oslo, dont la déclaration de principe est signée en septembre 1993, est l'accord de Gaza-Jéricho (mai 1994) qui crée notamment l'Autorité palestinienne et prévoit le premier découpage du territoire palestinien.
(3) L'accord prévoit la suspension des hostilités par les deux parties : la fin des attaques par mer et par air de l'armée israélienne ; et la fin des attaques depuis Gaza, y compris les tirs de roquettes. L'accord prévoit aussi l'ouverture des points de passage, afin de faciliter la circulation des personnes et le transfert des biens.
(4) L'ex-secrétaire d'État américaine avait évoqué, en 2006, un « Nouveau Moyen-Orient » qui, par la suite, a été interprété comme une volonté de l'administration Bush de créer de nouvelles réalités politiques pour mieux contrôler la région.
(5) Yasser Arafat.
(6) C'est-à-dire Israël d'avant la guerre de 1967.
(7) À la fin de la guerre, l'armée égyptienne a récupéré une vingtaine de kilomètres dans le Sinaï à l'est du canal de Suez.
(8) Pour la première fois, des missiles de moyenne portée tirés depuis Gaza ont atteint Tel-Aviv et Jérusalem lors de la confrontation de novembre 2012.