Politique Internationale - La Revue n°139 - PRINTEMPS -

sommaire du n° 139
NOBEL DE LA PAIX : UN PRIX SOUS INFLUENCE ?
Article de Antoine JACOB
Journaliste
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Les sympathisants de la construction européenne n'osaient plus en rêver, tant son heure semblait bel et bien passée. Et pourtant, le 12 octobre 2012, le Comité Nobel norvégien - l'instance chargée d'attribuer le prix Nobel de la paix, les autres prix étant l'affaire de diverses institutions suédoises - a surpris tout le monde en sortant l'Union européenne de son chapeau. Ainsi, malgré les graves difficultés qu'elle rencontre en cette période de crise économique, l'UE était-elle jugée apte à recevoir la plus prestigieuse des récompenses du genre. Et cela, pour avoir « contribué, pendant plus de six décennies, à promouvoir la paix et la réconciliation, la démocratie et les droits de l'homme en Europe ». Le président du Comité Nobel norvégien, Thorbjørn Jagland, n'avait pas fini d'expliquer aux médias les raisons de ce choix que les réactions commençaient à tomber. Joie souvent mesurée, parfois introspective, du côté des institutions européennes et de ceux qui considéraient que le projet européen, malgré tout, méritait cette récompense. Stupéfaction et sarcasmes dans le camp des eurosceptiques et de ceux pour lesquels un tel satisfecit faisait injure aux cohortes de chômeurs et de ménages surendettés de Grèce, du Portugal, de Lettonie, d'Espagne et d'ailleurs.
Ce prix a fait d'autant plus de bruit en Europe qu'il intervient dans une période critique pour le continent et que, par l'intermédiaire des médias sociaux, toute personne souhaitant exprimer son point de vue peut désormais se faire entendre. Mais ce n'est pas la première fois, loin de là, que le Nobel de la paix suscite la controverse. Une plongée dans son histoire plus que centenaire le montre : nombreuses sont les décisions émanant du Comité Nobel norvégien à ne pas avoir fait l'unanimité. Quelles sont les plus critiquées d'entre elles ? Sur la base de quels facteurs et de quels objectifs cette assemblée de cinq « sages » fait-elle ses choix ? Avec quelles conséquences ? Et comment la notoriété du prix est-elle utilisée pour la promotion de valeurs jugées « universelles » ?
Polémiques en série
Dès la première édition du prix, en 1901, le comité ad hoc créé à Oslo pour l'attribuer conformément au testament rédigé par Alfred Nobel, un industriel suédois, essuie une bordée de critiques. L'un des deux lauréats n'a pas l'heur de plaire à tout le monde. Le choix du Français Frédéric Passy, le doyen du mouvement pacifiste européen (1), paraît incontestable aux personnes qui, à cette époque, ont entendu parler du tout nouveau prix Nobel et suivent de près les affaires internationales. Mais le Suisse Henri Dunant ? Le premier secrétaire général du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qu'il a fondée en 1863, ne correspond pas stricto sensu au profil type du lauréat tel que dessiné par Alfred Nobel. Aller secourir les blessés sur les champs de bataille - l'obsession de Dunant depuis qu'il a arpenté celui de Solferino (1859) - ne concourt ni « au rapprochement des peuples » à proprement parler, ni « à la suppression ou à la réduction des armées permanentes », ni « à la propagation des congrès pacifistes », les trois critères énumérés par le Suédois dans son testament. Au contraire, dénoncent certains, les activités de la Croix-Rouge ont pour résultat de rendre la guerre plus humaine... et donc plus tolérable. Ce choix de 1901 n'en ouvre pas moins une voie humanitaire que le comité d'Oslo explorera de plus en plus régulièrement au fil des décennies (2).
Ajoutons que si l'inventeur de la dynamite souhaitait ne récompenser qu'une personnalité par an dans le domaine de la paix, les Norvégiens, eux, décident d'emblée d'en distinguer deux. Christian Lange, le premier secrétaire du comité, s'explique : « Il existe certainement trente personnes dans le monde qui ont servi amplement la cause de la paix ; la plupart d'entre elles mourront avant d'avoir reçu le prix. (...) Si l'on ne commence pas à le partager, nous regretterons dans quelques années de ne pas avoir eu assez de courage pour régler au mieux cette affaire compliquée » (3). Peu après, la Fondation Nobel, gardienne du temple et gérante de la fortune du testateur, inscrivait dans ses statuts que trois personnes au maximum pourraient recevoir conjointement le même prix (4), un point de règlement qui demeure valide à ce jour.
En 1904, c'est au tour de l'Institut de droit international d'être distingué. Le malaise est de nouveau perceptible chez les partisans d'une application à la lettre de la volonté d'Alfred Nobel. Dans le testament qu'il rédigea un an avant sa mort (en 1896 à San Remo), l'industriel stipulait que la future récompense devait honorer une personnalité. Nulle mention n'était faite d'une organisation. En 1906 intervient le premier prix véritablement politique attribué par le Comité Nobel norvégien : Theodore Roosevelt occupe alors la Maison-Blanche depuis cinq ans. « Le citoyen le plus belliqueux des États-Unis », réagit The New York Times, en référence aux faits d'armes de l'intéressé qui, avant son élection, s'est illustré au sein d'un régiment de cavalerie surnommé les Rough Riders (les Cavaliers brutaux) durant la guerre hispano-américaine. Ce choix, qui tranche avec le palmarès des premières années, s'explique, entre autres raisons, par la volonté des Norvégiens, indépendants depuis 1905, de se trouver des alliés sur la scène internationale. D'autres lauréats de cet acabit suivront.
La colère de Hitler
La notoriété du prix aidant, les décisions du Comité Nobel, annoncées avec l'arrivée de l'automne, sont de plus en plus attendues. Elles suscitent quasi immanquablement des réactions contrastées. Pour peu que les Norvégiens distinguent une personnalité marquée à gauche, le ou les bords opposés s'empressent de dénoncer cette décision. C'est le cas en 1913, par exemple, lorsque le gouvernement belge et la presse catholique du pays vilipendent le choix d'un compatriote, le juriste pacifiste Henri La Fontaine, parce qu'il est socialiste et « franc-maçon ». L'inverse se vérifie également, cela va de soi, lorsque les faveurs du comité se portent sur des personnalités conservatrices. Tout dépend du point de vue où l'on se place... Certains prix, toutefois, susciteront des critiques plus retentissantes que d'autres.
En 1936, le Comité Nobel se permet d'honorer un opposant à Adolf Hitler, dont le culte ne cesse d'enfler outre-Rhin. Malgré le tollé en Allemagne (alors premier partenaire commercial de la Norvège) et chez ses alliés, malgré les mises en garde et les pressions de Berlin, le comité récompense Carl von Ossietzky, rédacteur en chef d'une revue de gauche, Die Weltbühne - le prix lui est attribué pour l'année précédente, comme cela se produisait parfois à l'époque après une saison sans lauréat. C'est la première fois qu'un dissident politique est honoré. Von Ossietzky ne peut pas aller chercher sa récompense en Scandinavie : il végète dans un camp d'internement, en dépit d'une santé très fragile. Le régime nazi perçoit la pique décochée d'Oslo comme une « provocation consciente et abusive ». Furieux, le Führer décrète que plus aucun Allemand ne sera désormais autorisé à recevoir un quelconque prix Nobel, y compris ceux décernés par les institutions suédoises (littérature, physique, chimie, médecine ou physiologie). Et pour faire bonne mesure, Berlin crée sa propre récompense annuelle à destination des « meilleurs » artistes et scientifiques du Reich : le Prix national allemand pour l'art et les sciences.
Il faudra attendre trente-sept ans pour voir se lever une vague de mécontentement d'une plus grande ampleur à l'encontre d'une décision des « sages » d'Oslo. En octobre 1973, l'Américain Henry Kissinger et le Vietnamien Le Duc Tho sont récompensés pour l'accord d'armistice signé à Paris, en janvier de cette année-là, en vue de mettre un terme à la guerre du Vietnam. Sur place, les combats ne sont pas encore terminés. Le contexte est tendu, y compris en Scandinavie. Après des raids de B52 américains sur Hanoi, en décembre 1972, près de quinze mille personnes manifestent à Oslo, tandis qu'à Stockholm le premier ministre suédois, Olof Palme, compare ces actes à des crimes nazis. Bref, la consécration de celui qui fait figure de « faucon » au côté du président Richard Nixon, dont il est le conseiller puis le secrétaire d'État, passe très mal à gauche. Pour mieux défendre cette décision, Aase Lionæs, la présidente du Comité Nobel, déclare aux médias qu'elle a été prise à l'unanimité. En désaccord avec cette façon de présenter les choses, deux autres membres, Einar Hovdhaugen et Helge Rognlien, démissionnent - une première dans l'histoire du Nobel de la paix.
Une démission pour protester contre le choix d'Arafat
Deux années plus tard, c'est le monde communiste qui s'insurge contre le prix accordé à Andreï Sakharov, dissident soviétique vivant en liberté surveillée. Aux yeux de Moscou et de ses alliés, cela fait longtemps que le Comité Nobel norvégien a perdu toute crédibilité. Les choix notamment de George Marshall (en 1953), ex-général et secrétaire américain à la Défense, et de Henry Kissinger (1973), ainsi que de nombreux Américains et de leurs alliés pour les autres disciplines Nobel, ne laissent aucun doute au camp communiste. Ce sentiment est encore renforcé par le choix du Polonais Lech Walesa, le leader de Solidarnosc, pour le cru 1983. Il est décidément très loin, le souvenir de la nomination pour le même prix de Joseph Staline en personne, proposée (sans succès, on s'en doute) par un professeur d'université tchécoslovaque en 1948 (5)... Et lorsque finalement Mikhaïl Gorbatchev est distingué en 1990, les réactions, souvent positives à l'Ouest, sont plus que mitigées dans une Union soviétique en voie de décomposition accélérée.
Autre prix Nobel particulièrement contesté, autre coup d'éclat : à l'automne 1994, un accord se dessine au sein de la petite entité norvégienne pour primer les principaux acteurs du processus de paix au Proche-Orient, histoire de les encourager sur cette voie ébauchée lors de pourparlers secrets tenus à Oslo. Pour l'un des cinq membres du comité, néanmoins, l'idée est insupportable. Plutôt que de cautionner l'attribution du prix à Yasser Arafat, qu'il considère comme un ancien terroriste, Kåre Kristiansen, ancien ministre chrétien-populaire et fervent sympathisant d'Israël, convoque les médias pour annoncer sa démission (6). Le jour suivant, le prix est bel et bien décerné à Arafat pour les Palestiniens, conjointement au premier ministre israélien Yitzhak Rabin et à Shimon Peres, son ministre des Affaires étrangères. Deux Israéliens pour un Palestinien seulement : cette solution est moquée dans le monde arabe, où le passé des lauréats du camp adverse fait aussi des vagues. Dans l'État hébreu et dans certains milieux juifs américains, on accuse ici et là les deux dirigeants israéliens d'une « trahison » supplémentaire. Rabin le paiera de sa vie un an plus tard.
Enfin, dans la série des prix les plus contestés, celui accordé à Barack Obama en octobre 2009 occupe une place de choix. Quand il est couronné, cela fait à peine neuf mois que le démocrate est à l'oeuvre à la Maison-Blanche ! Précédé d'une vague de sympathie, notamment en Europe, il obtient une récompense réservée en général, dans la catégorie des chefs d'État, à ceux qui ont accompli de grandes choses. Au nom de quoi est-il retenu ? Au nom de « ses efforts extraordinaires en faveur du renforcement de la diplomatie et de la coopération internationale entre les peuples », explique le comité norvégien. Ces justifications complémentaires ne convainquent pas tout le monde, loin de là. Y compris aux États-Unis où la nouvelle venue de Scandinavie paraît le plus souvent prématurée et incongrue, aussi prometteur que puisse apparaître le jeune lauréat après le mandat de George Bush Jr.
Proximité avec les autorités norvégiennes
Derrière cette énumération - non exhaustive - de prix ayant suscité la controverse se profile une institution atypique qui ne doit sa création qu'à la volonté d'un riche Suédois, mort sans héritier direct et désireux de léguer sa fortune à la promotion de quelques valeurs et principes auxquels il croyait et voulait être identifié post mortem. Dans son testament, Alfred Nobel confie au Parlement norvégien (le Storting) le soin de « choisir cinq personnes » qui, chaque année, auront pour mission d'identifier la personnalité ayant « rendu le plus grand service à l'humanité » dans le domaine de la paix. Son intérêt pour cette cause, bien qu'a priori paradoxal pour un homme ayant inventé des explosifs toujours plus performants, s'explique en partie par l'influence d'une femme. La baronne Bertha von Suttner, grande figure de la cause pacifiste en cette fin de XIXe siècle, entretient une correspondance soutenue avec celui dont elle a, très brièvement, été la secrétaire et dame de compagnie. Nulle part, toutefois, Alfred Nobel n'explique pour quelle raison la tâche de sélectionner les lauréats du futur prix de la paix doit revenir à la Norvège. Ce pays se trouve alors encore sous tutelle suédoise. Son Parlement autonome manifeste un réel intérêt pour les questions de médiation et d'arbitrage international. Sans doute faut-il y voir l'une des explications du choix de Nobel.
Toujours est-il que, d'emblée, le Parlement d'Oslo prend à coeur la mission qui lui est confiée. Pour siéger dans le premier Comité Nobel norvégien, il désigne le chef du gouvernement autonome norvégien et l'un de ses ministres, deux députés et un écrivain engagé (marqué à gauche, Bjørnstjerne Bjørnson, défenseur du capitaine Dreyfus, met aussi sa plume au service de la nation norvégienne et d'une certaine justice sociale). Même si certains d'entre eux sont aussi des activistes de la paix et de l'arbitrage international, l'empreinte politique est donc très forte dès le départ. Il faudra attendre la polémique née de l'attribution du prix à l'Allemand Carl von Ossietzky (1935) pour que les Norvégiens se décident à renoncer à faire siéger des membres du gouvernement dans le comité : trop risqué d'un point de vue diplomatique. Les députés, eux, pourront continuer à être conviés pendant quatre décennies supplémentaires. Le maintien de ce lien politique direct n'ira pas sans influer sur certaines décisions du Comité Nobel. L'exemple le plus connu concerne le Mahatma Gandhi. Les Norvégiens considèrent avec circonspection la nomination (en 1937, 1938, 1939, 1947 et 1948) de celui qui, pourtant, est déjà une icône de la paix. Gandhi milite pour l'indépendance de l'Inde. Or un tel bouleversement affaiblirait l'Empire britannique, qui est alors le principal allié de la Norvège. Bien que ce ne soit mentionné nulle part dans les documents laissés par le comité, « il se pourrait bien qu'une certaine loyauté norvégienne vis-à-vis de la Grande-Bretagne soit l'un des facteurs expliquant la non-attribution du prix à Gandhi », avance Geir Lundestad, secrétaire du Comité Nobel et directeur de l'Institut Nobel d'Oslo (7). L'Indien est assassiné en janvier 1948. Cette année-là, personne ne sera distingué, en l'absence d'un « candidat vivant convenable ».
Le vif débat surgi dans le sillage du prix décerné à Henry Kissinger (1973) conduit à une révision de la composition de la petite entité. L'objectif affiché est de mieux faire comprendre au monde extérieur que les décisions des « sages » - de plus en plus attendues et, parfois, très hardies - ne représentent ni n'engagent le gouvernement et le Parlement norvégiens. Il n'en reste pas moins que les cinq membres du comité sont nommés (pour une période de six ans renouvelable) par les partis politiques représentés au Parlement, en fonction de leur poids dans l'hémicycle. À quelques exceptions près, cette fonction est réservée à d'anciens responsables politiques.
Défiance à l'égard de Moscou
Le comité se proclame volontiers indépendant. Mais rares sont ses choix qui vont à l'encontre de l'état d'esprit des dirigeants politiques norvégiens et des intérêts du royaume. « Il est exact qu'il y a peu ou pas de consultations directes, mais il n'est pas nécessaire de se consulter : au gouvernement, on sait exactement comment pense le Comité Nobel. Tous sont à peu près issus du même moule, tous ont grandi dans cette société norvégienne fondée sur le consensus », argumente Iver Neumann, directeur de recherche à l'Institut norvégien de politique étrangère (NUPI). Sans entrer dans le détail, il est à noter que dans l'entre-deux-guerres au moins huit des vingt et un Nobel attribués ont un lien direct avec la Société des Nations. Or la Norvège voit dans cette ancêtre de l'ONU un moyen de sortir de son isolement diplomatique. Dans le même temps, le comité d'Oslo accorde, étalés sur deux ans (1925-1926), des prix à des représentants de chacune des puissances qui comptent le plus aux yeux du gouvernement norvégien : les États-Unis (le vice-président Charles Dawes), le Royaume-Uni (le ministre des Affaires étrangères Austen Chamberlain), la France (son homologue Aristide Briand) et l'Allemagne (Gustav Stresemann, idem).
Après la Seconde Guerre mondiale, période durant laquelle l'attribution des prix est suspendue, les « sages » norvégiens regardent naturellement dans la même direction que les gouvernements qui se succèdent à Oslo : la promotion d'une diplomatie multilatérale par l'intermédiaire de l'ONU et de ses diverses agences (elles totalisent huit prix aujourd'hui) ; et l'engagement aux côtés des États-Unis face au camp communiste. Qui dit attachement à des valeurs communes, toutefois, ne signifie pas nécessairement suivisme aveugle. Le Comité Nobel fait preuve, parfois, d'une certaine indépendance d'esprit durant la guerre froide. S'il est hors de question de récompenser des personnalités proches de Moscou - certains membres du comité, farouchement anticommunistes, veillent au grain -, d'autres, bien que jugées trop radicales ou progressistes par Washington, reçoivent la prestigieuse distinction. C'est le cas, avant tout, de l'Américain Linus Pauling. Prix Nobel de chimie 1954 pour ses recherches sur l'atome, il s'engage ensuite contre les essais nucléaires et la dissémination des armes de ce type. Bien qu'il soit suspecté d'être communiste dans son pays, le comité d'Oslo lui décerne le Nobel de la paix 1962. Furieux, l'ambassadeur américain à Oslo s'arrangera pour ne pas être présent à la cérémonie de remise du prix, le 10 décembre, jour anniversaire de la mort d'Alfred Nobel.
Le poids des convictions personnelles
Dans ce choix comme dans d'autres, le pouvoir de conviction d'un ou de plusieurs membres de la petite instance norvégienne joue un rôle décisif et, souvent, méconnu. Tel est le cas en particulier de Gunnar Jahn, président du comité de 1942 à 1966. Voilà un ancien résistant, ex-ministre social-libéral des Finances et directeur en exercice de la Banque centrale qui tente, autant que possible, de faire concorder ses convictions personnelles avec les décisions du comité. C'est lui qui, inquiet des dégâts potentiels de l'arsenal nucléaire, arrache à ses pairs - il aurait mis sa démission dans la balance - l'attribution du prix à Pauling. C'est également lui qui, à la fin de sa vie, se passionne pour la cause des Noirs en Afrique australe, en compagnie d'étudiants norvégiens nettement plus radicaux qu'il ne l'est. Il participe à une collecte de fonds pour permettre à des jeunes Sud-Africains de se former dans le royaume (8). Et il met tout son poids dans la balance afin qu'un leader noir soit honoré par le prix Nobel : Albert Lutuli, un adepte de la non-violence qui préside alors le Congrès national africain (ANC : formation qu'incarnera plus tard Nelson Mandela), obtient le Nobel pour 1960. Premier lauréat originaire d'Afrique, il inaugure la série des Nobel de la paix accordés par le comité à des défenseurs ou promoteurs des droits de l'homme, avec l'ambition de leur faire bénéficier de la notoriété du prix pour les soutenir dans leur lutte.
Avant cela, les « sages » d'Oslo ont déjà eu le souci de soutenir des causes qu'ils estimaient justes, sans oublier - nous l'avons vu - de prendre régulièrement en compte les intérêts de l'État norvégien. Mais avec l'ancrage du prix dans une certaine tradition, avec son éclat mondial croissant, avec l'élargissement de son champ d'action à des contrées longtemps ignorées, l'idéalisme prend peu à peu le dessus sur le pragmatisme intéressé de ce jury. Quitte à faire coexister ces deux « ressorts », comme en 2009 avec le prix accordé à Barack Obama - à la fois porteur d'espoirs sur la scène internationale et dirigeant d'un des plus proches pays alliés de la Norvège (9).
Promouvoir des valeurs « universelles »
Pour certains chercheurs, le prix de la paix appartient à un « système Nobel » et est à l'origine d'une « diplomatie non étatique » par laquelle ce système « intervient globalement sur la scène mondiale pour imposer l'irréductibilité de valeurs telles que la liberté ou la démocratie » (10). Nous n'irons pas jusque-là, le Comité Nobel norvégien ayant souvent démontré son autonomie d'action et de pensée à l'égard des autres institutions Nobel, sises à Stockholm et constituées de scientifiques (compétents pour les prix de médecine, de physique et de chimie) et d'académiciens (littérature). La quasi-totalité d'entre eux sont des Suédois, peuple dont les Norvégiens ont tendance à se méfier et auquel ils ne souhaitent guère obéir. Englober les décisions des différents comités Nobel au sein d'un même « système » qui répondrait à une stratégie pensée et volontariste revient à sous-estimer l'indépendance de chacune de ces entités composées d'experts soucieux de préserver leur liberté de manoeuvre.
Par surcroît, même en se concentrant uniquement sur le prix de la paix, une telle hypothèse systémique, aussi séduisante soit-elle, minimise la part de l'aléatoire et du facteur humain dans les décisions prises à huis clos par cinq personnes. Le dernier exemple en date remonte au prix accordé en 2012 à l'UE. Sans la maladie grave ayant éloigné l'une des membres du quintette - Ågot Valle, désignée au comité en 2009 avec pour mission principale d'empêcher son nouveau président, Thorbjørn Jagland, de couronner l'Europe (11) -, il est vraisemblable qu'à Bruxelles on attendrait encore ce prix. Le suppléant d'Ågot Valle - Gunnar Stålsett, un ancien évêque d'Oslo -, plus pragmatique et relativement indépendant d'esprit, s'est laissé convaincre. Jagland, l'un des plus fervents partisans de l'adhésion du royaume à l'UE, s'est engouffré dans cette brèche pour parvenir à ses fins. Répétons-le : il ne faut pas négliger la petite histoire qui, derrière un palmarès gravé dans le marbre, explique parfois pourquoi tel ou tel lauréat a fini par être récompensé à tel ou tel moment et pourquoi d'autres, qu'ils l'aient mérité ou non, ont été oubliés des Nobel.
Il n'en demeure pas moins que les instances décernant les différents prix Nobel ont su profiter du prestige émanant de cette palette de récompenses pour asseoir une certaine conception des sciences, de la littérature et de la paix. Cela vaut en particulier pour ce dernier domaine. Le prix de la paix, le plus politique de la galaxie Nobel, est celui qui jouit de l'impact le plus large, en particulier auprès de l'opinion publique. En dépit des réserves évoquées plus haut, on peut parler d'une nette volonté de promouvoir un certain nombre de valeurs, de la part de cette assemblée de cinq personnalités dont le curriculum vitae montre qu'elles ne sont pas toutes, loin de là, des spécialistes des grands dossiers internationaux.
Lorsqu'on lui demande si, in fine, le prix Nobel de la paix ne correspondrait pas à une façon typiquement norvégienne de voir le monde et ses enjeux, Geir Lundestad, le secrétaire du comité, répond : « Oui et, d'une certaine façon, cela peut paraître très provincial... Mais ce n'est pas le cas, car si les valeurs fondamentales que nous tentons de renforcer avec le prix sont certes norvégiennes, elles sont avant tout universelles : démocratie, droits de l'homme, justice sociale, désarmement, scepticisme envers les armes nucléaires, etc. » (12). Cette vision marquée au coin de l'idéalisme, voire d'un certain angélisme face à la Realpolitik dominante, tend à l'émergence d'un monde meilleur. Puisque le destin a voulu qu'on donne à un groupe de cinq personnes les moyens de promouvoir ces valeurs « universelles », puisque le monde extérieur s'est mis à accorder de l'intérêt aux choix provenant d'Oslo, pourquoi ne pas en profiter pour faire du Nobel un instrument réel d'influence ? Ce raisonnement, assumé de manière de plus en plus consciente par les personnalités qui se succèdent au sein du Comité Nobel, s'est traduit par deux modifications de la ligne de conduite initiale.
Les principes et la réalité du terrain
D'une part, l'instance donne désormais des coups de pouce à des processus de paix ou de réconciliation. Plutôt que de privilégier l'un des camps en présence, elle décide d'unir d'anciens ennemis - deux ou trois - en les récompensant de manière conjointe et indéfectible aux yeux de l'Histoire. Dans l'esprit du comité, ces lauréats bénéficieront, une fois estampillés « Nobel », d'une aura et d'une crédibilité nouvelles censées les transcender dans leurs efforts de réconciliation. À eux de prouver qu'ils méritent la confiance ainsi accordée. « Ce qui se révèle être finalement de l'ordre de l'interventionnisme diplomatique signifie moins une consécration qu'un à-valoir », écrit la politiste Josepha Laroche (13).
Cette belle mécanique intellectuelle ne résiste pas toujours à la réalité du terrain. En 1973, la récompense remise à Henry Kissinger et à Le Duc Tho - la première attribuée à des ennemis a priori irréconciliables (14) - n'empêche pas la poursuite des combats, au contraire. Le co-lauréat asiatique refuse le prix et prépare l'offensive qui conduira à l'effondrement du Sud-Vietnam. Le choix de Kissinger, lui, est tellement dénoncé dans le monde occidental, y compris par le parti travailliste au pouvoir en Norvège, que l'Américain renonce à venir chercher son prix à Oslo, comme l'aurait voulu la tradition. Autre cas : en 1978, le président égyptien Anouar el-Sadate est distingué conjointement avec le premier ministre israélien Menahem Begin. Il s'agit alors de soutenir les accords de Camp David, signés par les deux lauréats. Certes, ce processus aboutit, l'année suivante, à un traité de paix entre leurs pays respectifs, le premier du genre entre un État arabe et Israël. Mais l'Égypte se retrouve isolée au sein du monde arabe et Sadate est assassiné en 1981 pour avoir pactisé avec l'ennemi.
Le bilan des années 1990, bien que contrasté, sera plus fructueux. Certes, le Nobel attribué en 1994 à la triplette Arafat-Rabin-Peres n'a pas contribué à régler le conflit proche-oriental. En revanche, l'adoubement de Nelson Mandela et de Frederik W. de Klerk, en 1993, a sans doute obtenu l'effet escompté, celui de renforcer le délicat processus de sortie de l'apartheid. Quand les deux anciens ennemis se rendent à Oslo, les premières élections libres et démocratiques n'ont pas encore eu lieu. Elles se dérouleront étonnamment bien, étant donné les violences des précédentes années. Enfin, dernier prix du genre à ce jour, celui accordé au protestant nord-irlandais David Trimble et au catholique John Hume en 1998. Le premier a longtemps milité dans diverses organisations radicales opposées au partage du pouvoir avec des nationalistes en Irlande du Nord. Rares sont ceux qui imaginent alors qu'il sera l'un des artisans des accords de Belfast (avril 1998) au même titre que John Hume, un nationaliste catholique qui oeuvre depuis plusieurs décennies en faveur d'un rapprochement entre les deux communautés (15).
Une définition de la paix toujours plus large
Autre changement observé à Oslo depuis que le Comité Nobel cherche à mettre la notoriété du prix au service de causes « universelles » : l'élargissement du concept de « paix ». Au fil des décennies, cette instance s'oriente vers des domaines a priori éloignés de ceux prévus par Alfred Nobel dans son testament (16). Elle s'empare d'abord des droits de l'homme, comme ce fut le cas avec le prix accordé au Sud-Africain Lutuli (1960). Puis elle élargit encore son champ de vision. En 1970, un agronome américain, Norman Borlaug, est distingué pour avoir contribué à la « Révolution verte » permettant à de nombreux pays d'atteindre l'autosuffisance alimentaire. Neuf ans plus tard, Mère Teresa est primée pour ses efforts en vue de réduire la pauvreté et la détresse dans le monde. En 1992, des travaux « pour la justice sociale et la réconciliation ethnoculturelle basée sur le respect des droits des peuples indigènes » valent à une militante guatémaltèque, Rigoberta Menchu, de sortir de l'anonymat.
La tendance s'accélère depuis une dizaine d'années. En 2004, une biologiste kényane, Wangari Maathai, obtient le prix pour « sa contribution au développement durable, à la démocratie et à la paix ». Deux ans plus tard, la lutte contre la pauvreté est de nouveau à l'honneur, le prix étant décerné à une banque accordant des micro-crédits et à son fondateur bangladais, Muhammad Yunus. En 2007, l'Américain Al Gore et le GIEC (Groupe d'experts intergouvernementaux sur l'évolution du climat) sont distingués « pour leurs efforts visant à renforcer et à propager la prise de conscience des changements climatiques dus à l'homme, et à jeter les bases de mesures nécessaires pour contrer de tels changements ». Enfin, en 2011, le Comité se saisit des droits de la femme en récompensant deux Libériennes - une militante de terrain, Leymah Gbowee, et la présidente Ellen Johnson Sirleaf (17) - et une journaliste yéménite, Tawakkol Karman.
Le risque de la surenchère
On le constate : pour l'instance norvégienne, il est important, grâce à la notoriété du prix, de donner de temps à autre un coup de projecteur sur des défis de portée planétaire dont certains ne pouvaient pas être anticipés il y a cent ans. Cette ambition ne va pas sans susciter quelques critiques. À présent, elles émanent surtout du mouvement pacifiste traditionnel. Son argument : la volonté d'Alfred Nobel serait de plus en plus bafouée. Issu de cette mouvance, un avocat norvégien, Fredrik Heffermehl, en a fait son cheval de bataille. Il tente, sans résultat probant jusqu'à présent, d'obtenir gain de cause auprès de la justice suédoise (la Fondation Nobel, qui chapeaute toutes les instances accordant les différents prix, dépend de la législation suédoise, puisqu'elle est sise à Stockholm). « Si nous avions suivi la définition de Fredrik Heffermehl, le prix devrait avant tout être accordé à des activistes de la paix dans son genre. Cela n'aurait concerné qu'un très petit groupe de personnes. Aucune d'entre elles n'est connue du monde extérieur », rétorque Geir Lundestad, le secrétaire du comité d'Oslo. Dès lors, le prix de la paix risquerait de perdre de son aura, celle-là même qui permet aux cinq « sages » d'oeuvrer en faveur de causes qui leur semblent utiles et justes.
Or le Comité Nobel norvégien a besoin de publicité pour mener à bien la mission dont il s'est investi, avec l'aval tacite des médias et de tous ceux qui accordent de l'importance à ce qui, après tout, n'est qu'un prix richement doté décerné par cinq Norvégiens (18). Et rien ne vaut, régulièrement, une bonne polémique pour garantir aux décisions d'Oslo une place de choix dans le buzz médiatique mondial. Comme le dit Geir Lundestad, « la controverse n'est pas une mauvaise chose, bien au contraire. Si le Comité Nobel n'avait pas eu le courage de prendre des décisions controversées au fil des décennies, le prix ne jouirait que d'une infime parcelle du prestige dont, nous aimons le croire, il bénéficie de nos jours. » Certes. Mais le goût du « prestige » ne risque-t-il pas, à l'occasion, de devenir le moteur du « courage » ? La question se pose, notamment, avec le prix accordé à Barack Obama. Quoi qu'il en soit, tant que le monde continuera à attendre avec curiosité les décisions d'Oslo et à en débattre - comme dans cet article -, les membres du comité auraient tort de changer d'approche.
Notes :
(1) Journaliste et homme politique, Passy (1822-1912) fonda notamment la Ligue internationale et permanente de la paix (1867), puis la Société française pour l'arbitrage entre les nations (1889). Il coprésida l'Union interparlementaire, qu'il contribua à créer la même année.
(2) Le CICR lui-même sera primé à trois reprises (1917, 1945 et 1963), la dernière fois conjointement avec la Ligue des sociétés de la Croix-Rouge.
(3) Cette citation provient des « déclarations » (redegjørelse) du Comité, seuls documents officiels accessibles de nos jours aux chercheurs. Les plus récents, toutefois, demeurent confidentiels. Il faut attendre cinquante ans après la rédaction de chacun d'entre eux pour pouvoir en demander l'accès à l'Institut Nobel d'Oslo.
(4) Fréquente dans le cadre des prix Nobel scientifiques, l'attribution de la récompense à trois personnes (ou organisations) n'a eu lieu qu'à deux reprises pour celui de la paix : en 1994, avec les Israéliens Yitzhak Rabin et Shimon Peres et le Palestinien Yasser Arafat, et en 2011 avec les Libériennes Ellen Johnson Sirleaf et Leymah Gbowee et la Yéménite Tawakkol Karman.
(5) Sont habilités à proposer des candidats pour le prix Nobel de la paix tous les membres de parlements nationaux et de gouvernements du monde entier ; les membres de cours internationales ; les recteurs d'université ; les professeurs d'université enseignant les sciences sociales, l'histoire, la philosophie, le droit et la théologie ; les directeurs d'instituts de recherche sur la paix et d'instituts de politique étrangère ; les précédents lauréats du prix ; les membres actifs ou à la retraite du Comité Nobel norvégien ; et la demi-douzaine de personnes ayant eu le rang de conseillers de l'Institut Nobel à Oslo. Leurs nominations doivent être postées chaque année avant le 1er février. La liste n'est pas rendue publique. L'Institut Nobel indique toutefois le nombre de nominations jugées recevables (nul ne peut présenter sa propre candidature, par exemple...). Pour le prix qui sera décerné en octobre 2013, un record de 259 noms ont été reçus dans les temps, dont 209 individus et 50 organisations.
(6) Depuis 1994, aucun membre du Comité Nobel norvégien n'a ainsi claqué la porte de cette institution.
(7) « Dans les coulisses du Nobel de la paix », entretien conduit par Antoine Jacob, Politique Internationale, n°128, été 2010.
(8) Ces détails sont racontés par Gunnar Jahn au fil du journal personnel dactylographié qu'il a tenu jusqu'à la fin de sa vie et que nous avons consulté à la Bibliothèque nationale, à Oslo.
(9) La Norvège a participé avec les États-Unis à la fondation de l'Otan en 1949. Elle participe à ses côtés aux opérations de l'ISAF en Afghanistan depuis 2002.
(10) Josepha Laroche, « Nobélisation oblige », Chaos International, 28 octobre 2012.
(11) Jusqu'à l'automne 2012, la nomination régulière de l'UE ou de personnalités l'incarnant s'est toujours heurtée aux divisions régnant sur cette question au sein du Comité Nobel comme dans la société norvégienne. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la question européenne est la principale pomme de discorde dans ce pays, par ailleurs porté sur le consensus. À deux reprises (1972 et 1994), les Norvégiens, consultés par référendum, ont rejeté l'adhésion de leur pays à cette organisation qu'ils jugent bureaucratique, lointaine, peu démocratique et trop intéressée par les immenses ressources halieutiques norvégiennes.
(12) « Dans les coulisses du Nobel de la paix », ibid.
(13) Les prix Nobel, Presses universitaires de France, coll. Que sais-je ?, 1995.
(14) On note toutefois les prix de la paix remis, en 1926 et en 1927, à deux couples franco-allemands - Aristide Briand et Gustav Stresemann, puis Ferdinand Buisson et Ludwig Quidde -, mais le contexte était différent et la guerre entre les deux pays terminée depuis près de dix ans.
(15) Les récentes violences survenues à Belfast montrent néanmoins que cet acquis n'est pas immuable.
(16) Dans l'esprit d'Alfred Nobel, cette récompense annuelle visait à honorer et à aider financièrement « la personnalité qui aura le plus ou le mieux contribué au rapprochement des peuples, à la suppression ou à la réduction des armées permanentes, à la réunion ou à la propagation des congrès pacifistes ».
(17) Depuis l'attribution du prix, les deux Libériennes, naguère proches l'une de l'autre, se sont brouillées, Leymah Gbowee se disant « déçue » par sa colauréate pour diverses raisons liées aux actes de cette dernière au Liberia.
(18) À ses débuts, le montant du prix correspond à une vingtaine d'années de salaire moyen d'un professeur d'université suédois. En 2012, le chèque prévu pour chacun des prix Nobel est de huit millions de couronnes suédoises, soit environ 912 000 euros.