Politique Internationale - La Revue n°140 - ÉTÉ - 2013

sommaire du n° 140
ROUMANIE : SORTIR DU POST-COMMUNISME
Entretien avec Victor PONTA
Premier ministre de Roumanie depuis mai 2012.
conduit par
Marc SEMO
Journaliste au quotidien "Libération".
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Marc Semo - La crise au sommet de l'État qui a secoué la Roumanie il y a un an est-elle définitivement terminée ?

Victor Ponta - Elle est terminée et bien terminée. Les résultats des élections législatives de décembre ont été très nettement favorables au gouvernement et à la coalition qui le soutient. La participation électorale a été légèrement plus forte qu'en 2008. Elle a dépassé les 50 % - un chiffre qui représente malheureusement le taux moyen des votants dans notre pays. Avec le président Traian Basescu, nous avons établi des règles claires pour notre cohabitation. Avant le scrutin, il clamait qu'il n'accepterait jamais que je sois à nouveau premier ministre ; même après le vote, malgré notre victoire, il a attendu avant de me nommer. Puis il a dû se plier à la réalité. Le président Basescu et moi-même ne serons jamais des amis politiques mais nous avons accepté la nécessité d'un modus vivendi jusqu'à l'élection présidentielle de décembre 2014 où il ne pourra pas se porter candidat puisqu'il a déjà effectué deux mandats. Le terme de la cohabitation est donc déjà fixé. Moi-même, je ne serai pas candidat. Je souhaite seulement effectuer mon mandat de premier ministre jusqu'à son terme, en 2016. Les défis auxquels nous devons faire face dans cette période de crise, en Roumanie comme dans le reste de l'Europe, sont très importants. Je veux pouvoir me consacrer totalement à l'action du gouvernement et mettre en oeuvre les politiques dont le pays a besoin.

M. S. - Il n'est sans doute pas facile de cohabiter avec un président que vous avez traité de « lâche » et de « raté » et qui vous a lancé des noms d'oiseaux similaires...

V. P. - Effectivement, cette décision n'a pas été simple à prendre et je ne vous cache pas que la cohabitation n'est pas facile tous les jours. Mais la poursuite de la crise politique aurait eu un coût beaucoup trop élevé, en particulier pour l'image de notre pays en Europe. Je suis le plus jeune et c'était à moi de faire le premier pas. La grande majorité des Roumains - aussi bien les sympathisants du centre gauche que ceux du centre droit - sont satisfaits. Les partisans les plus engagés de Traian Basescu comme de notre coalition ont du mal à se résoudre à ce compromis mais c'était le choix de la raison.

M. S. - Pouvez-vous résumer les raisons de cette « guerre politique » qui avait beaucoup inquiété les institutions européennes (3) ?

V. P. - Traian Basescu, qui avait été élu président en 2004 puis réélu en 2009, devenait de plus en plus impopulaire. Sa légitimité politique s'en trouvait de plus en plus contestée dans le pays. Ce qui ne l'a pas empêché d'étendre son pouvoir sans cesse davantage. Toutes les institutions étaient désormais entre ses mains. Il avait nommé la majorité des juges de la Cour constitutionnelle, choisi les procureurs, désigné les responsables des services secrets. Il contrôlait le gouvernement et détenait la majorité au Parlement... En avril 2012, certains de ses députés, inquiets de sa dérive, ont rejoint l'opposition, ce qui l'a contraint à me nommer premier ministre. Nous avons alors remplacé un certain nombre de hauts fonctionnaires (4). Nous ne voulions pas nous emparer à notre tour de tous les leviers mais seulement rééquilibrer les pouvoirs et établir des règles claires fixant les attributions du chef de l'État, du premier ministre et du Parlement.

M. S. - Ce rééquilibrage vous a valu d'être comparé par certains de vos adversaires à Viktor Orban, le chef de l'État hongrois, souvent accusé de vouloir exercer un contrôle absolu sur son pays (5)...

V. P. - Ces accusations sont totalement absurdes. Notre gouvernement n'a jamais tenté de limiter l'indépendance de la Banque centrale ou d'adopter des lois contre la presse comme on l'a vu en Hongrie. Tout ce que j'ai en commun avec monsieur Orban, c'est le prénom ! En revanche, le président Basescu et lui appartiennent à la même famille politique européenne - le PPE - et sont des amis proches. Surtout, ils partagent une même vision : pour eux, un pays ne peut être bien dirigé que par un leader fort qui concentre le plus grand nombre possible de compétences entre ses mains. Un modèle à l'américaine, mais dénué du système d'équilibre des pouvoirs en vigueur dans cette grande démocratie...

M. S. - Quelles leçons avez-vous tirées de cette crise ?

V. P. - Je suis encore relativement jeune en politique et j'ai donc beaucoup appris. Une guerre politique doit être bien préparée et bien comprise par l'opinion. Nous avons utilisé les moyens constitutionnels à notre disposition mais nous l'avons fait dans l'urgence, sous la pression des événements, sans avoir le temps d'expliquer correctement à nos concitoyens comme à nos partenaires ce que nous faisions et pourquoi nous le faisions. Surtout, j'ai compris que la guerre politique totale - et il s'agissait vraiment d'une guerre politique totale - est quelque chose d'inacceptable dans l'Europe actuelle, où l'action politique se fonde sur le sens du compromis et sur le respect de l'adversaire. De telles empoignades politiciennes internes peuvent être dévastatrices pour la crédibilité de notre pays. Être membre de la famille européenne ne confère pas uniquement des droits mais, aussi, des obligations.

M. S. - Malgré l'âpre querelle de l'été 2012, la Roumanie semble aujourd'hui politiquement et économiquement en meilleure posture que nombre de ses voisins. Partagez-vous ce jugement ?

V. P. - Oui, tout à fait. Nous bénéficions désormais d'une stabilité politique qui n'existe malheureusement pas chez tous nos voisins. La Bulgarie traverse une crise politique (6). La Moldavie et l'Ukraine sont également en difficulté (7). Nous sommes l'un des très rares pays de l'Union dont l'économie est toujours en croissance : au premier trimestre 2013, nous avons enregistré un PIB supérieur de 2,1 % par rapport à la même période de l'année précédente. En outre, pour la première fois depuis 2007, notre déficit budgétaire est repassé sous la barre des 3 %. Mais le plus important, à mes yeux, c'est que nous sommes en train de sortir du post-communisme.

M. S. - Qu'entendez-vous par là ?

V. P. - Depuis la chute de Ceausescu, le système politique roumain a toujours été dominé par des hommes forts : d'abord Ion Iliescu, puis Adrian Nastase (même s'il ne fut jamais président) et, depuis 2004, Traian Basescu. La crise de l'été 2012, l'actuelle cohabitation et la fin du second mandat de Basescu en décembre 2014 annoncent une période nouvelle et l'instauration d'un système politique vraiment pluraliste où les institutions seront réellement indépendantes de toute logique politicienne. C'est l'un des objectifs de la réforme constitutionnelle actuellement en débat. D'une part, elle prévoit la création de huit grandes régions parce que les départements instaurés par le découpage de 1968 ne sont pas d'une taille suffisante pour avoir accès aux programmes européens ; de l'autre, il s'agit de définir clairement les compétences du chef de l'État, du premier ministre et du Parlement pour éviter tout nouveau conflit. Comme vous le savez, le bras de fer de 2012 n'était pas le premier du genre (8)... Je suis personnellement favorable à un système plus parlementaire qu'actuellement, où le président serait doté de moins de pouvoirs afin de garantir un meilleur équilibre. N'allez pas croire que je me prononce pour une telle évolution parce que je suis actuellement premier ministre ! Il s'agit, à mes yeux, d'un critère déterminant de maturité démocratique.

M. S. - La lutte contre la corruption demeure un enjeu central aux yeux des Européens. Où la Roumanie en est-elle de ce point de vue ?

V. P. - La corruption représente effectivement l'un des problèmes les plus graves de la société roumaine, même s'il est difficile d'en évaluer très précisément l'ampleur aujourd'hui car beaucoup de choses ont été faites récemment pour lutter contre ce fléau. Par exemple, les procédures d'attribution des contrats publics sont à présent nettement plus transparentes. L'un des points sur lesquels le président Basescu et moi-même sommes totalement d'accord est la nécessité de maintenir les institutions anti-corruption déjà existantes, comme le Parquet central anti-corruption ou la Direction nationale de l'intégrité, et de leur conférer encore plus d'indépendance et de capacité d'action. Nous avons décidé d'un commun accord de nommer comme nouvelle procureure anti-corruption Laura Codruta Kovesi : elle a occupé le poste de procureure générale ces dernières années et bénéficie d'une image très positive à Bruxelles, où elle a travaillé. La corruption n'est certes pas un problème propre à la seule société roumaine mais moi, je suis en charge de cette société-là, pas d'une autre. Ce sujet me tient d'autant plus à coeur que je suis moi-même un ancien procureur.

M. S. - La Roumanie est l'un des pays ex-communistes où le nombre d'hommes politiques de tous bords inculpés et jugés pour corruption est particulièrement élevé (9). Est-ce la preuve de l'efficacité des procédures que vous évoquez et de la volonté politique d'agir sur ce terrain ?

V. P. - Je ne sais pas si je dois être fier d'un tel record. Il est certain, en tout cas, qu'il y a eu de réels progrès sur ce plan - même si je dois signaler qu'il est arrivé au président Basescu d'utiliser de telles procédures contre ses adversaires politiques...

M. S. - Faites-vous allusion à la condamnation et à l'incarcération de l'ancien premier ministre Adrian Nastase (10) ?

V. P. - En tant que premier ministre, je ne veux pas interférer avec une décision de justice. De toute façon, je ne pourrais pas être objectif sur ce dossier car Adrian Nastase était et demeure une personne très proche. C'est lui qui m'a convaincu d'abandonner la magistrature pour me consacrer à la politique.

M. S. - Pensez-vous que la priorité donnée à la lutte anti-corruption a pu avoir des effets pervers ? Ne faut-il pas y voir une explication au fait qu'à peine 15 % des quelque 32 milliards d'euros de fonds européens attribués à la Roumanie entre 2007 et 2013 ont été utilisés ?

V. P. - L'exigence de transparence dans l'attribution des fonds européens pour éviter la fraude est plus que légitime. Mais il est vrai que, trop souvent, les juges anti-corruption ont eu tendance à considérer tous les bénéficiaires potentiels de ces crédits comme des suspects en puissance - ce qui a produit l'effet pervers que vous décrivez. Les fonctionnaires en charge cherchent à multiplier les signatures pour chaque projet afin de partager les responsabilités en cas de doute. Et ces précautions ont entraîné des retards, voire le blocage de nombreux projets.

M. S. - La Roumanie, sous la pression de Bruxelles, a instauré des règles sur la transparence du patrimoine des élus et, notamment, des membres du gouvernement (11). Quel bilan tirez-vous de cette décision ?

V. P. - Les effets en sont plutôt positifs même si nous avons constaté quelques problèmes d'ajustement sur certains points. Surtout, je suis fier que nous représentions désormais un exemple dont s'inspire, entre autres, le gouvernement français...

M. S. - Êtes-vous déçu que la Roumanie n'ait pas été admise cette année dans l'espace Schengen comme elle l'espérait ?

V. P. - Cette décision nous semble injuste. Il faut bien comprendre de quoi l'on parle : ce qui est en jeu, c'est la sécurité des frontières extérieures de l'Union européenne. Sur ce point, tout le monde a reconnu, y compris les capitales hostiles à notre accession à l'espace Schengen, que nous sommes parfaitement au niveau. Nous avons dépensé un milliard d'euros - provenant pour moitié de notre budget, pour moitié fournis par l'UE et donc aussi par vos contribuables - pour satisfaire aux standards techniques exigés. Mais il y a un autre problème : celui des migrations de la minorité rom (12). Or que nous soyons ou non dans l'espace Schengen ne change rien puisque les Roms, comme tous les autres citoyens roumains, bénéficient déjà de la libre circulation au sein de l'UE - une circulation garantie à tous les ressortissants européens ! Malheureusement, la perception des opinions publiques en Europe de l'Ouest est différente ; et certains grands pays de l'UE, comme l'Allemagne, sont en année électorale. J'en suis parfaitement conscient et je l'ai déclaré publiquement. J'estime que nous devons tenter de résoudre ensemble, avec l'aide des Européens, cette question des Roms. Il faut faire en sorte qu'ils soient mieux intégrés dans la société roumaine.

M. S. - La position de la France de François Hollande est-elle, sur ce sujet, différente de celle de Nicolas Sarkozy ?

V. P. - C'est le cas. Et j'espère que le gouvernement socialiste français a constaté, de son côté, que notre attitude est également différente de celle des équipes qui nous ont précédés au pouvoir à Bucarest. Celles-ci disaient en substance aux autorités françaises : ces Roms ne sont plus chez nous, c'est désormais votre problème. Or c'est un problème européen et, bien évidemment, avant tout un problème de la Roumanie. Je le répète : la solution, à moyen et long terme, est de leur offrir la perspective d'une vie décente au sein de notre pays. Concrètement, nous devons agir pour que ces populations envoient leurs enfants à l'école, aient accès aux programmes de santé, trouvent des emplois, etc. Nous avons déjà mis en place un système de discrimination positive en faveur des Roms au niveau de l'enseignement primaire mais aussi secondaire et supérieur. Il y a des emplois qui leur sont réservés dans les administrations. Nous comptons, parmi nos parlementaires du PSDR, un député et un sénateur d'origine rom. Un autre député rom figure parmi les 18 élus représentant les minorités du pays. Reste que ces problèmes sont très anciens et ne peuvent être résolus en quelques mois.

M. S. - Vous récusez donc les accusations récurrentes, exprimées notamment en France, sur l'attitude des autorités roumaines vis-à-vis de cette population qui serait discriminée économiquement et socialement, voire victime de violences ?

V. P. - Oui. Il n'y a pas de comportement anti-Roms ; mais des problèmes culturels et des préjugés sociaux demeurent. Il nous faut aujourd'hui aller au-delà des mesures de discrimination positive que je viens d'évoquer. Avec l'aide des Européens, nous nous préparons, par exemple, à lancer un programme-pilote dans le quartier de Ferentari, une banlieue de Bucarest où résident quelque 50 000 habitants. Ce quartier abrite la plus importante concentration de Roms du pays. Ils vivent dans la misère et la marginalisation sociale. Une loi spéciale a été votée. Nous bénéficions de fonds européens et norvégiens qui viennent s'ajouter aux sommes fournies par le gouvernement roumain afin de permettre l'accès des enfants à l'enseignement et aux soins et de combattre la criminalité. Ce projet a été jugé très positivement à Bruxelles comme à Paris. Si nous obtenons de bons résultats à Ferentari, qui est un cas extrême, les Roms de ce pays verront qu'ils peuvent y avoir un avenir.

M. S. - Les associations rom se montrent sceptiques envers ce projet. Elles regrettent, en particulier, que vous comptiez confier à des agences gouvernementales la gestion de la majeure partie des fonds consacrés à la réhabilitation de Ferentari. Que répondez-vous à ces critiques ?

V. P. - C'est une question délicate et récurrente. Depuis vingt ans nous avons - et vous aussi, via les fonds européens - dépensé des millions et des millions d'euros. Les associations rom savent très bien sensibiliser l'opinion nationale et internationale, organiser des conférences ou des tables rondes... mais elles ne sont pas toujours les plus performantes dans l'utilisation concrète de ces fonds, comme le montre l'expérience des années passées. Nous avons la responsabilité de l'argent qui nous a été donné par l'UE et nous voulons rendre des comptes sur son utilisation. C'est pourquoi nous avons décidé de le gérer directement.

M. S. - Parlons des relations entre la France et la Roumanie. Lors de votre visite officielle à Paris, en février dernier, vous avez déclaré que vous teniez à relancer la coopération franco-roumaine. Où en est-on ?

V. P. - À Paris, j'ai été reçu aussi bien par le président de la République François Hollande que par le premier ministre Jean-Marc Ayrault qui doit, d'ailleurs, venir cette année à Bucarest. La France a malheureusement un peu oublié que la Roumanie est, depuis des siècles, le pays le plus francophone et le plus francophile de la région. Il n'empêche que la France est l'un des principaux investisseurs européens dans notre pays et l'un de nos partenaires commerciaux majeurs, même si elle se trouve derrière l'Allemagne et l'Italie. Lors de mon séjour parisien, j'ai rencontré les responsables des plus grandes entreprises françaises. Celles-ci sont conscientes de nos atouts : Renault est déjà bien implanté chez nous avec Dacia ; Michelin devrait ouvrir une nouvelle usine ; Vinci sera bientôt, j'espère, une entreprise leader en Roumanie en matière de grands projets d'infrastructures ; EADS devrait produire ici des hélicoptères ; sans oublier Thalès, qui est candidat à un important projet dans le domaine de la communication.

M. S. - Quels sont aujourd'hui les grands atouts de la Roumanie pour les investisseurs étrangers ?

V. P. - Nous bénéficions d'une stabilité politique et d'un système économique solides, avec des règles claires aussi bien fiscales que budgétaires. Je ne suis pas le seul à le dire : la Commission européenne et le FMI le reconnaissent. Par surcroît, nous sommes situés au coeur d'une région stratégique à la frontière de l'UE, sur la mer Noire et non loin du Moyen-Orient. Notre potentiel est particulièrement important dans deux domaines clés : l'agriculture et l'énergie. Dans ces deux secteurs, nous avons mis en oeuvre d'importantes réformes structurelles. L'exploitation du gaz et du pétrole en mer Noire, conduite par ExxonMobil, va bientôt commencer : dans quelques années, nous serons complètement indépendants en matière énergétique. Nous disposons également de sources d'énergie non conventionnelle et nous allons lancer des permis d'exploration pour la recherche
de gaz de schiste - même si nous sommes conscients des problèmes que cela peut poser. Signe de notre vitalité nouvelle : notre grande compagnie d'énergie hydro-électrique Hydroeletrika, qui était au bord de la faillite, a été sauvée, restructurée et sera bientôt introduite en Bourse.

M. S. - Une question personnelle : je constate que vous parlez parfaitement le français. Avez-vous vécu en France ?

V. P. - J'y ai passé quelques mois en 1990, après les descentes des mineurs sur Bucarest (13). C'est à Paris que j'ai fêté mes dix-huit ans et je reste très attaché à la capitale française.

M. S. - Vous êtes docteur en droit. Vos adversaires vous accusent d'avoir en partie plagié votre thèse consacrée à la Cour pénale internationale. Qu'en est-il ?

V. P. - Cette accusation a été lancée par le président Basescu pendant la guerre politique qui nous a opposés. De toutes les attaques proférées à mon encontre, c'est celle qui m'a personnellement le plus touché - même si, politiquement, elle n'a eu aucune conséquence. Voici la vérité : j'ai écrit cette thèse sur la Cour pénale (qui en était alors à ses balbutiements) en 1998. J'ai respecté les règles qui étaient alors en vigueur en matière de citations et de références dans un travail universitaire. La commission d'éthique a reconnu que ma thèse est conforme aux critères de l'époque. Depuis, les règles de l'université roumaine sont devenues beaucoup plus exigeantes. Mais je n'ai strictement rien à me reprocher.

M. S. - En tant que leader d'un parti membre du Parti socialiste européen (PSE), qu'attendez-vous de la présidence de François Hollande ?

V. P. - L'Union européenne doit changer de politique. Certes, la discipline budgétaire des États membres et le contrôle des dépenses publiques demeurent essentiels ; mais s'il n' y a pas de relance et de croissance pour améliorer la situation de l'emploi, l'UE perdra la compétition économique face au reste de la planète. François Hollande l'a dit clairement et nous partageons ses convictions, de même que nous partageons sa volonté de voir naître un gouvernement économique de la zone euro et son souhait d'une meilleure intégration au sein de cette zone - même si cela ne nous concerne pas encore directement...
Plus généralement, je pense qu'il nous faut retrouver un projet commun. L'Europe ne peut pas être seulement « punitive » si elle ne veut pas perdre le soutien des peuples. Déjà, même dans des pays où la démocratie est ancienne et solide comme la Grande-Bretagne ou l'Italie, nous assistons à la percée électorale de forces populistes et eurosceptiques. Ce phénomène touche aussi la Roumanie, comme on l' a vu lors des élections législatives de décembre 2012, quand le parti de Dan Diaconescu (14) a remporté quelque 14 % des suffrages. L'année prochaine sera celle des élections au Parlement européen et d'un changement de la Commission. J'espère qu'elle sera aussi l'année d'un nouveau cap pour l'UE.

M. S. - Passons à la politique étrangère. Votre voisine immédiate, la Hongrie, a récemment donné la citoyenneté et le droit de vote aux Hongrois des pays limitrophes. Viktor Orban joue ouvertement la carte du nationalisme. Craignez-vous des contrecoups en Roumanie ?

V. P. - Notre minorité hongroise est à la fois très bien intégrée et très bien représentée politiquement au travers de l'UDMR (Union démocrate des Magyars de Roumanie). Ce parti se trouve actuellement dans l'opposition mais a participé, dans le passé, à de nombreux gouvernements de coalition (15). L'UDMR, parti réaliste, pragmatique et modéré, a remporté la quasi-totalité des suffrages dans les zones où vivent des Hongrois. Mais les discours extrémistes - pas tant ceux de Viktor Orban, qui sont surtout à usage électoral, que ceux de ses alliés de la droite la plus nationaliste, sans même parler de ceux d'un parti chauvin, xénophobe et antisémite comme le Jobbik - peuvent à terme avoir des répercussions de notre côté de la frontière. J'espère qu'après les prochaines élections le chef de l'État hongrois ne sera pas contraint d'organiser une coalition avec les forces extrémistes. Je tiens également à souligner que ce qui se passe actuellement en Hongrie complique la donne non seulement pour la Roumanie mais aussi pour la Slovaquie et la Serbie - deux pays qui comptent d'importantes minorités hongroises.

M. S. - Vous avez évoqué, au début de notre entretien, la prochaine régionalisation de la Roumanie. Cette réforme prévoit-elle la création d'une région spécifiquement hongroise ?

V. P. - La régionalisation doit être réalisée selon les règles européennes, en fonction de critères géographiques, économiques et sociaux et non pas ethniques - même si nous ne pouvons pas ne pas en tenir compte. Les Hongrois seront très bien représentés dans l'une de ces huit régions : celle qui intégrera les deux départements de Harghita et de Covasna, où ils sont majoritaires (16) et où ils dirigent déjà les institutions locales.

M. S. - La Pologne est aujourd'hui l'un de vos principaux partenaires régionaux. Vous souhaitez rendre vos relations avec Varsovie encore plus étroites. Pourquoi ?

V. P. - C'est bien simple : pour nous, ce pays est un modèle. Le premier ministre Donald Tusk, dont je salue l'action même s'il n'appartient pas à ma famille politique, a su à la fois accroître le développement économique de la Pologne et en faire une voix respectée au sein de l'UE. Je voudrais que la Roumanie puisse, à terme, jouer un rôle comparable ; mais il faudrait que nous ayons davantage confiance en nous. Pour en revenir à votre question, la Pologne et la Roumanie sont les pays les plus peuplés de l'Europe de l'Est. Nous avons énormément d'intérêts communs, aussi bien économiques (nous sommes deux pays où l'agriculture est un secteur de première importance) que politiques et stratégiques.

M. S. - Justement, d'un point de vue stratégique, la Pologne et la Roumanie sont considérées comme les pays les plus pro-américains de la région...

V. P. - C'est naturel. Nous sommes des pays de l'Otan très proches de l'espace ex-soviétique. Le passé nous a enseigné ce que ce voisinage pouvait impliquer... L'Otan représente pour les Roumains la garantie de sécurité la plus solide. Nous avons intégré l'Alliance atlantique cinq ans avant d'entrer dans l'UE. Nous sommes aujourd'hui, comme la Pologne, partie intégrante du système de défense antimissile mis sur pied par les Américains (17). Cette stratégie fait consensus au sein de la classe politique comme de l'opinion roumaine.

M. S. - Moscou reprend peu à peu le contrôle des ex-républiques soviétiques - comme l'Ukraine et, dernièrement, la Géorgie. Êtes-vous inquiet de ce « retour de la Russie » ?

V. P. - Non. Sur ce point, il y a de grandes différences de vues entre le président Basescu et moi-même. La politique de confrontation conduite ces dernières années à l'égard de Moscou a été inefficace et contre-productive. Je ne vois pas la Russie comme un danger mais, au contraire, comme un potentiel immense en termes de coopération économique. L'Allemagne, de même que la Pologne ou les pays baltes l'ont bien compris. En disant cela, je ne remets absolument pas en cause notre appartenance au camp occidental - une appartenance que nos alliés européens et américains reconnaissent volontiers. Mais si la Russie est un bon voisin, elle est aussi un voisin très puissant et nous ne pouvons pas l'oublier. D'où l'importance, pour notre pays, d'arriver à conquérir notre indépendance énergétique et de ne plus dépendre de Gazprom.

M. S. - En filigrane de vos relations avec Moscou, il y a la question de la Moldavie, l'ex-Bessarabie (18), peuplée en majorité par une population roumanophone, annexée par l'URSS à l'issue de la Seconde Guerre mondiale et indépendante depuis 1991 - un pays dont Moscou estime qu'il appartient toujours à sa sphère d'influence...

V. P. - Ce n'est pas simplement une question stratégique ; c'est aussi une question de coeur. La Moldavie est notre petite soeur. Nous avons des droits et des devoirs vis-à-vis d'elle, et pas uniquement parce que nous parlons la même langue et partageons la même culture. Nous étions un seul pays jusqu'à ce que Staline et Hitler en décident autrement. Il est de la responsabilité de la Roumanie de faire tout ce qui est possible pour aider la Moldavie à « aller vers l'Ouest ». En outre, depuis les nouvelles mesures de contrôle aux frontières que nous appliquons en vue de notre intégration dans l'espace Schengen, les citoyens moldaves - sauf ceux d'entre eux qui disposent d'un passeport roumain (19) - ne peuvent plus entrer librement dans notre pays. J'espère que la Commission européenne comprendra le caractère spécial de cette relation et que les ressortissants moldaves pourront rapidement bénéficier d'une mesure les dispensant de visa pour pénétrer dans l'espace de l'Union.

M. S. - L'autre grand partenaire régional de votre pays est la Turquie. Soutenez-vous son adhésion à l'UE  ?

V. P. - Oui, à 100 %, d'autant qu'elle représente avec nous et la Pologne le troisième pilier d'une politique de sécurité régionale. Mais ce sera aux Turcs eux-mêmes de décider de leur propre destin et de choisir s'ils veulent encore ou non entrer dans l'Union. Il me semble essentiel que les Européens comprennent que l'adhésion pleine et entière de la Turquie représente pour nous tous un grand atout et non un handicap. C'est un pays important économiquement, militairement et stratégiquement. Son intégration serait également une contribution à la diversité de l'Europe.

M. S. - Quel homme politique prendriez-vous comme modèle ?

V. P. - Sans hésitation : Tony Blair. Il a été mon modèle dès mon entrée dans la vie politique au début des années 2000. C'est un leader qui n'a pas uniquement cherché à gagner des élections et à demeurer au pouvoir. Il avait une vraie vision pour son pays comme pour son parti et il était convaincu de la nécessité non seulement d'accepter les changements mais, surtout, d'en prendre l'initiative. Nous devons, aujourd'hui, avoir le courage de remettre en cause nombre de fondamentaux de la gauche pour les adapter aux réalités d'un monde globalisé. Le monde ne sera jamais plus ce qu'il était avant la grande crise de 2008. En me portant à 38 ans à la tête de mon parti - qui est le plus important du pays -, nos militants ont montré qu'ils étaient prêts à accepter ces défis. J'espère ne pas les décevoir.
Notes :
(1) Un référendum a été organisé le 29 juillet 2012 pour entériner, comme le prévoit la Constitution, la destitution du président Traian Basescu, votée le 6 juillet par une majorité de 256 sénateurs et députés sur 432. Quelque 90 % des votants ont demandé le départ du chef de l'État mais seuls 46 % des inscrits s'étaient rendus aux urnes alors qu'il fallait un taux de participation de 50 % pour que la consultation soit valable. Le résultat n'en était pas moins très clair : 7 millions de Roumains avaient demandé le départ d'un président qui, lors de sa réélection en 2009, avait recueilli 5 millions de voix.
(2) La coalition « Union sociale-libérale » (USL) réunit les sociaux-démocrates (ex-communistes) du PSD de Victor Ponta, le Parti national-libéral (PNL) de Crin Antonescu et le Parti conservateur de Daniel Constantin. Elle a été créée en 2011 pour s'opposer à Traian Basescu et à son parti de centre droit (Parti démocrate-libéral, PDL). L'USL a largement remporté les élections du 9 décembre avec 58,6 % des voix à la Chambre et 60 % au Sénat.
(3) Dans un rapport accablant publié le 18 juillet 2012, la Commission européenne invitait notamment « la classe politique tout entière » à faire la preuve « de son engagement en faveur de la démocratie ».
(4) En juin 2012, le nouveau gouvernement de centre gauche de Victor Ponta a remplacé en trois jours les présidents des deux chambres du Parlement, le médiateur de la République, le patron de la télévision publique et a promulgué une ordonnance d'urgence visant à raboter
les pouvoirs de la Cour constitutionnelle.
(5) Peu après son arrivée au pouvoir en 2010, Viktor Orban avait adopté une loi très controversée sur les médias ; nommé des proches de son parti, le FIDESZ, au sein de l'autorité de supervision de la presse ; et licencié des dizaines de journalistes de l'audiovisuel public. Bruxelles émet depuis longtemps des critiques sévères contre les transformations du système judiciaire hongrois et d'autres institutions démocratiques mises en oeuvre par le gouvernement conservateur de Viktor Orban. La Commission l'a également mis en garde avant l'adoption, ce printemps, de la réforme de la Constitution qui contient selon elle des dispositions « contraires au droit européen ».
(6) L'hiver dernier, des manifestations de rue contre la pauvreté ont contraint le premier ministre conservateur Boïko Borissov à démissionner. Son parti, le GERB, est arrivé en tête des élections anticipées tenues le 12 mai avec 30,6 % des voix, devançant le Parti socialiste bulgare (ex-communiste) d'une courte tête (26,6 %), mais il n' a pas de majorité. Ce pays, qui est le plus pauvre de l'UE, risque de plonger dans une longue crise politique.
(7) L'ex-république soviétique de Moldavie, devenue indépendante en 1991, demeure plongée dans l'instabilité politique avec le conflit récurrent opposant le Parti des communistes de Moldavie, pro-russe, à l'Alliance pour l'intégration européenne, regroupement de quatre partis pro-européens et pro-roumains. En 2009 et 2010, les 2,5 millions d'électeurs moldaves se sont rendus quatre fois aux urnes pour des élections législatives, sans arriver à élire au Parlement une majorité claire à même de désigner un chef de l'État. Après deux ans de présidence intérimaire, un indépendant, Nicolae Timofti, a finalement été élu en mars 2012. En Ukraine, l'homme fort du pays, Viktor Ianoukovitch, est toujours ouvertement critiqué par les Occidentaux pour son attitude vis-à-vis de l'ex-premier ministre Ioulia Timochenko, condamnée en 2011 à sept ans de prison pour abus de pouvoir dans la signature de contrats gaziers avec la Russie (une détention jugée en 2013 illégale par la Cour européenne des droits de l'homme).
(8) En 2007, le président Basescu fut déjà accusé par l'opposition de « violations de la Constitution » en raison, notamment, de son « refus injustifié de nommer des ministres proposés par le premier ministre » ou encore pour « avoir favorisé certains agents économiques ». Le Parlement vota sa destitution en avril par 322 voix contre 108, mais la Constitution exige qu'un référendum confirme cette décision. Organisé le 19 mai, ce référendum s'est soldé par un triomphe de Traian Basescu, 74 % des votants ayant rejeté sa destitution.
(9) Il y a eu 4 700 procès en six ans, concernant notamment une quinzaine de ministres, une vingtaine de parlementaires, un demi-millier d'officiers de police et même un ancien premier ministre, Adrian Nastase.
(10) Mentor politique de Victor Ponta, Adrian Nastase - leader du PSD et premier ministre de 2000 à 2004 - a été condamné le 20 juin 2012 à deux ans de prison pour corruption, accusé d'avoir détourné plus de 1,5 million d'euros pour sa campagne électorale. Il a aussitôt été incarcéré malgré une tentative de suicide et a bénéficié d'une mesure de libération anticipée en avril. Plusieurs autres procédures
judiciaires à son encontre sont encore en cours.
(11) Chaque année, les officiels roumains, du président de la République au moindre conseiller municipal, doivent actualiser, sur le site Internet de leur institution, leurs « déclarations de patrimoine et d'intérêts ». La transparence doit être totale et les inspecteurs de l'Agence nationale pour l'intégrité épluchent ces déclarations.
(12) Avec 10 à 12 millions de personnes, les Roms sont la plus grosse minorité d'Europe. En Roumanie, leur nombre officiel est évalué à 500 000, mais les associations estiment qu'ils seraient un million, voire le double. L'entrée de la Roumanie dans l'UE en 2007 a favorisé la libre circulation et l'installation des Roms, ceux-ci n'ayant plus besoin de visa pour entrer en France et dans l'espace Schengen. Ils seraient quelque 15 000 dans l'Hexagone. Un nombre qui demeure stable même si, chaque année, 8 à 9 000 d'entre eux sont reconduits à la frontière.
(13) En janvier et en juin 1990, les mineurs de la vallée du Jiu (ouest) sont descendus sur Bucarest à l'appel de l'ancien dirigeant communiste Ion Iliescu, président du pouvoir de transition après la « révolution » de décembre 1989, pour « casser » avec violence des manifestations de jeunes et d'étudiants qui exigeaient notamment l'interdiction de toute fonction publique pour les hauts responsables de l'ancien parti communiste.
(14) Ancien animateur d'une petite télévision privée devenu milliardaire, Dan Diaconescu a créé en 2010 son propre parti, le Parti du peuple Dan Diaconescu, et affirme être le seul dirigeant politique roumain à défendre les intérêts des gens. Le PPDD a remporté 14 % des suffrages aux élections de décembre.
(15) Évaluée à 1,4 million de personnes (6,6 % de la population), la minorité hongroise est la plus importante de Roumanie. Elle vit principalement dans l'ouest du pays, en Transylvanie, région ayant appartenu à l'Autriche-Hongrie jusqu'en 1918. C'est alors que la population, majoritairement roumaine, vota par référendum son rattachement à la Roumanie. L'UDMR (Union démocrate des Magyars de Roumanie), qui est le plus important et le plus ancien des partis hongrois, a joué un rôle important depuis la chute du communisme en appuyant la démocratisation et la marche vers l'UE.
(16) La population hongroise n'est majoritaire que dans deux départements, ceux de Covasna et de Harghita, dans les Carpates, où elle représente plus de 80 % des habitants.
(17) Lancé par George W. Bush et confirmé par Barack Obama, ce bouclier antimissile lié à l'Otan vise à faire face à la menace balistique venant de pays proliférants comme la Corée du Nord et, surtout, l'Iran. Il prévoit notamment l'installation d'un dispositif avancé d'alerte avec des radars situés en Pologne et en Roumanie.
(18) Ce territoire compris entre le Prut et le Dniestr, peuplé d'une population roumanophone mais
appartenant à l'empire russe, avait été intégré à la Roumanie après la Première Guerre mondiale. En 1940, après le pacte germano-soviétique, la Moldavie a été occupée par les Soviétiques, puis réannexée par les armées roumaines alliées de l'Allemagne avant d'être finalement reprise par l'Armée rouge en 1944 et intégrée à l'Union soviétique. Cette ex-république soviétique est peuplée de quelque 3,5 millions d'habitants dont 79 % se déclarent roumanophones.
(19) Un demi-million de Moldaves ont pu acquérir la nationalité roumaine.