Politique Internationale - La Revue n°144 - ÉTÉ - 2014

sommaire du n° 144
LE MIRACLE RWANDAIS
Entretien avec Paul Kagamé
Président du Rwanda depuis le 17 avril 2000 (désigné par le Parlement et le Conseil des ministres)
conduit par
Frédéric Encel
Docteur en géographie géopolitique, maître de conférences HDR en questions internationales à Science
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Frédéric Encel - On avait le sentiment que les relations franco-rwandaises tendaient à s'apaiser. Jusqu'à ce qu'une nouvelle crise éclate en avril dernier lorsque vous avez accusé la France de refuser de reconnaître ce que vous appelez sa « responsabilité » dans le génocide de 1994. Du coup, aucun officiel français n'était présent lors des commémorations du 20e anniversaire. Comment expliquez-vous ce regain de tension ?

Paul Kagamé - Nos relations avec les pays étrangers sont guidées par les principes de vérité et de respect mutuel. Notre relation avec la France n'échappe pas à la règle. Nous avons noté quelques avancées positives au cours des dernières années, notamment le premier procès d'un génocidaire présumé en France. Mais le problème de fond réside dans cette propension persistante à déformer l'Histoire.
Chacun a le droit de ne pas assister à la 20e commémoration du génocide contre les Tutsis, mais cela ne change pas la réalité historique. Cela ne change rien à l'implication d'un certain nombre de personnes avant, pendant et après le génocide, ni au fait que des génocidaires ont trouvé refuge à l'étranger et, en particulier, en France. Il est impossible de tordre la réalité par simple commodité ou pour plaire à tel ou tel.

F. E. - Mais, très concrètement, que demandez-vous aux autorités françaises d'aujourd'hui ? Une commission d'enquête façon Sénat belge en 1997 ? Des excuses officielles ?

P. K. - Ce n'est pas à nous de demander des excuses ou quoi que ce soit d'autre. C'est à la France qu'il appartient de choisir la façon dont elle entend examiner son passé. Nous avons regardé le nôtre en face et nous continuerons à le faire. Nous n'avions d'autre choix que de l'affronter. Je le répète : il nous appartient d'inventorier et d'analyser toutes les questions relatives à la tragédie qui s'est déroulée dans notre pays. Mais l'avenir de nos relations avec la France dépendra de la manière dont les uns et les autres se comporteront et  assumeront leurs responsabilités à cet égard. Les uns et les autres, c'est-à-dire nous tous.

F. E. - La mémoire du génocide de 1994 a pris en quelques années une place considérable au Rwanda, à la fois dans l'espace, dans le temps, dans les mots et même sur le terrain diplomatique (bonnes relations avec Israël, liens entre les mémoriaux Yad Vashem et Gisozi, etc.). Quelle est la finalité de cette politique ?

P. K. - Ce rappel du passé ne procède pas d'un projet global, mais se compose d'une série d'éléments fondamentaux. Nous voulons honorer la mémoire de tous ceux qui sont morts et apporter du réconfort à ceux qui ont survécu, conformément aux valeurs de dignité nationale qui sont les nôtres. Nous voulons dire la vérité sur ce qui s'est passé tout en nous efforçant d'améliorer la vie quotidienne des Rwandais. Chacun de ces objectifs a son importance ; on ne peut pas privilégier l'un au détriment de l'autre. C'est en essayant de comprendre le génocide que l'on peut éviter que l'Histoire se répète, au Rwanda ou ailleurs.

F. E. - Vous menez à marche forcée une réconciliation nationale fondée sur la négation des anciens clivages entre Hutus et Tutsis. Croyez-vous sincèrement cette politique efficace sur le long terme ?

P. K. - Que les choses soient claires : les termes Hutu et Tutsi ne sont pas prohibés. Il s'agit là d'une interprétation erronée, hélas très répandue. Ce qui est vrai, c'est que l'appartenance ethnique ne figure plus sur les cartes d'identité, où elle servait autrefois d'instrument de division.
Chacun a droit à l'identité hutu, tutsi ou twa aussi longtemps que ce droit n'empiète pas sur celui d'autrui. Nous sommes totalement opposés à toute politique de discrimination qui décide de la vie ou de la mort des gens. Nous sommes une nation de Rwandais riches de nos différences et unis dans un objectif commun : la transformation de notre pays.

F. E. - Vous qui êtes un panafricain convaincu, pensez-vous qu'une fédération d'États d'Afrique subsaharienne soit envisageable compte tenu des nombreux conflits qui ravagent le continent ?

P. K. - Nous sommes optimistes en ce qui concerne l'unification du continent. À l'exception de quelques zones de conflit, l'Afrique présente aujourd'hui un nouveau visage. La fondation de l'Union africaine, qui vise à construire une Afrique meilleure, témoigne de ce changement. L'intégration régionale a déjà commencé, y compris en Afrique de l'Est. Nous avons établi des partenariats dans les domaines du tourisme, du commerce, des infrastructures, et nous traçons notre route vers une fédération politique. Les Africains participent également aux opérations de maintien de la paix en Somalie, en République centrafricaine, au Mali et au Darfour. Bien que le processus rencontre quelques difficultés, l'intégration reste la bonne méthode.

F. E. - Quel est votre objectif lorsque vous dépêchez au Darfour ou en Centrafrique des troupes sous mandat de l'ONU ? Impressionner vos adversaires potentiels par la valeur (reconnue, du reste) de vos soldats ? Atténuer les critiques onusiennes ?

P. K. - Nous participons à ces opérations parce que nous sommes convaincus que les Africains doivent monter en première ligne pour résoudre leurs problèmes. Sur le plan humain, nous pensons que c'est l'attitude qui s'impose. En ce qui nous concerne, nous n'avons pas d'autre motivation. Je mets au défi quiconque de trouver d'autres raisons à notre engagement.

F. E. - Parlons économie, si vous le voulez bien. Avec une croissance moyenne de 7 % depuis près de dix ans, le Rwanda fait figure de « dragon des Grands Lacs »...

P. K. - Le tourisme demeure notre principale source de devises. Le secteur a connu une croissance de 6 % entre 2012 et 2013 et nous espérons que les revenus dépasseront les 440 millions de dollars d'ici à la fin de cette année. La création d'un visa de tourisme unique valable pour l'Ouganda, le Kenya et le Rwanda permettra certainement d'engranger de nouvelles rentrées. Toujours sur le plan économique, nous avons pris des mesures pour renforcer le secteur minier. Nous sommes le premier pays de la région à avoir adopté les normes internationales de marquage des minerais. Au chapitre agricole, le café et le thé restent nos principaux produits d'exportation.

F. E. - Kigali se développe à grande vitesse, la province, beaucoup plus lentement. Ne craignez-vous pas que l'écart se creuse entre la capitale et les collines, au risque de fragiliser la cohésion nationale ?

P. K. - L'une de nos priorités a été la lutte contre la pauvreté en milieu rural. Qu'il s'agisse de la réforme agraire, de la politique de santé et d'éducation qui a bénéficié d'un effort budgétaire sans précédent, ou de l'équipement du territoire en technologies de l'information et de la communication, nos décisions ont toujours eu pour objectif de permettre aux plus démunis de s'extraire eux-mêmes de la misère. Résultat : un million de Rwandais ont réussi à sortir de la pauvreté entre 2000 et 2006 et le mouvement continue. Dans tous les pays du monde, on constate un décalage de développement entre les villes et les campagnes. Nous avons pris acte de cette réalité et investissons dans des politiques de lutte contre les inégalités.

F. E. - Quel est le modèle dont vous souhaitez vous inspirer pour le Rwanda ? On parle de Taiwan ou de Singapour...

 P. K. - Il est vrai que le développement de ces deux pays a de quoi susciter l'admiration et qu'il y a matière à s'en inspirer. Sauf que, tout simplement, nous ne sommes ni Singapour ni Taiwan. Et que nous ne voulons pas l'être. Nous voulons rester nous-mêmes et devenir prospères. Nous avons beaucoup appris des nations qui se sont développées rapidement et nous avons médité sur les erreurs commises par d'autres. Mais les situations ne sont pas comparables : le contexte macro-économique global est plus complexe et plus concurrentiel que jamais, nous disposons d'une technologie plus avancée, sans même parler de nos sociétés dont les structures sont très différentes les unes des autres. En un mot, notre attention doit rester focalisée sur les objectifs que nous souhaitons atteindre et sur la façon dont nous nous approprions notre développement.

F. E. - Scolarisation, protection sociale, hygiène et salubrité publique, logement, voirie, électrification : le Rwanda a enregistré des progrès fulgurants en l'espace de quelques années. Où allez-vous trouver les ressources financières pour poursuivre cette modernisation ?

P. K. - L'Histoire nous a appris qu'une croissance soutenue reste l'exception plutôt que la règle. Si nous voulons atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés, nous allons devoir nous réformer, innover, faire preuve d'audace sans craindre les idées nouvelles. Pour ce faire, nous devrons promouvoir le secteur privé. C'est pourquoi nous avons simplifié les procédures de création d'entreprise et facilité l'accès au crédit afin de permettre aux entrepreneurs d'être rapidement opérationnels. Résultat : selon le classement de la Banque mondiale, le Rwanda figure parmi les pays d'Afrique et du monde qui offrent un environnement extrêmement favorable aux affaires. Nous sommes également décidés à nous passer de l'aide internationale. À bien des égards, celle-ci a été bénéfique et nous avons tiré le maximum de chaque dollar reçu, car nous ne savions pas de quoi demain serait fait. Mais nous tenons à devenir autonomes. C'est une question de dignité.
Pour cela, nous devons faire en sorte que les investissements, nationaux et étrangers, soient bien affectés à la croissance de l'économie. Nous devrons aussi chercher de nouvelles sources de financement. L'année dernière, notre première émission d'obligations sur le marché international a dépassé toutes nos espérances. De son côté, la Société financière internationale (SFI) (1) vient de lancer son premier emprunt obligataire en francs rwandais.

F. E. - Comprenez-vous le procès en autoritarisme que beaucoup - y compris des États amis tels que les États-Unis ou la Grande-Bretagne - vous intentent depuis quelques années ?

P. K. - La transformation de notre pays n'a pas été imposée aux citoyens. Ils y ont pris une part active. Et la manière dont le Rwanda est gouverné ne peut être jugée que par ceux qui nous ont élus. Lorsque nous investissons dans l'éducation et la santé, quand nous introduisons l'égalité hommes-femmes dans tous les domaines, nous ne faisons pas acte d'autoritarisme mais nous répondons aux besoins des citoyens. Quand nous construisons des infrastructures et mettons à la disposition de chacun les technologies de l'information et de la communication, nous n'agissons pas de manière autoritaire ; nous donnons aux Rwandais les moyens de concrétiser leurs aspirations. En fin de compte, la vérité sur l'avenir du Rwanda et sa gouvernance se trouve ici au Rwanda et ne peut être décidée que par les Rwandais.

F. E. - Voilà précisément vingt ans que vous présidez aux destinées du Rwanda. Si vous aviez un seul regret parmi les décisions que vous avez prises, quel serait-il ?

P. K. - Je crois qu'en politique comme dans la vie le plus grand danger est l'autosatisfaction. Je me demande souvent quelle décision j'aurais pu prendre pour rendre la situation meilleure qu'elle ne l'est aujourd'hui. Mais, pour tout dire, je préférerais que ce soit aux Rwandais de répondre à cette question. Nous devons courir là où d'autres peuvent se contenter de marcher. Chaque jour, nous essayons de mieux faire les choses, d'accélérer la cadence et de transformer notre pays en une nation qui ressemble à celle que nous méritons. 
Notes :

(1) Branche de la Banque mondiale en charge du secteur privé.