Politique Internationale - La Revue n°144 - ÉTÉ - 2014

sommaire du n° 144
Venezuela : la crise de l'après-chavez
Article de Marie DELCAS
Correspondante du Monde au Venezuela.
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Personne ne pensait que le successeur d'Hugo Chavez aurait la tâche facile. Malade depuis dix-huit mois, l'homme fort du Venezuela est mort le 5 mars 2013, laissant derrière lui un pays profondément divisé et des résultats mitigés.
Élu d'une courte tête en avril 2013, son successeur désigné Nicolas Maduro affronte une opposition revigorée. Sur fond de difficultés économiques et d'insécurité sans précédent, manifestations et barricades se sont multipliées un peu partout dans le pays tout au long du premier semestre 2014. Le bilan du mouvement, parfois violent et partout sévèrement réprimé, s'établissait, fin mai, à quarante-deux morts, dont huit membres des forces de l'ordre. Plus de 150 personnes sont en prison, y compris le dirigeant d'opposition Leopoldo Lopez, en attente de jugement. La répression policière et l'intervention incontrôlée de groupes armés chavistes contrastent avec les méthodes d'Hugo Chavez, habile à gérer les crises dans le respect d'une certaine légalité.
Mais la rue n'a pas réussi à sérieusement menacer un gouvernement élu, reconnu par la communauté internationale, et encore populaire. Le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) et ses alliés contrôlent 20 des 23 États du pays, et 75 % des municipalités. Le pouvoir tient toujours fermement en main l'armée, la police, l'Assemblée nationale, les médias publics et l'entreprise pétrolière Petroleos de Venezuela (PDVSA) qui fait vivre l'économie.
La violence des deux bords a radicalisé les esprits, au Venezuela comme à l'étranger. Les partisans de la révolution bolivarienne sont convaincus que le président Nicolas Maduro affronte une « tentative de coup d'État fasciste » orchestrée depuis Washington, tandis que les opposants crient à la « dérive totalitaire du régime » et s'indignent du silence de la communauté internationale.
Sous la discrète pression de ses voisins, notamment du Brésil, le gouvernement a finalement accepté la médiation des pays de l'Union des nations sud-américaines (Unasur) et du Vatican. Cette intervention a permis que se mette en place un difficile dialogue entre le gouvernement et une partie de l'opposition. La Table d'unité démocratique (MUD), qui réunit tous les partis d'opposition de la droite extrême à la gauche non chaviste, s'est en effet divisée : les tenants de la ligne dure, qui rêvent de renverser le régime, considèrent que les partisans du dialogue font le jeu du pouvoir en place.
La polarisation entre « chavistes » et « anti-chavistes » est telle que les chances d'un accord semblent, en tout état de cause, bien minces. « Chacun des deux camps veut ignorer que l'autre représente la moitié du pays », résume l'analyste Luis Vicente Leon. Alors que tous les indicateurs économiques s'enfoncent dans le rouge, aucun scénario de sortie de crise ne se dessine.
Les défis de la transition
Fidèle de la première heure, ministre des Relations extérieures de 2006 à 2013, l'ex-syndicaliste Nicolas Maduro l'a dit et répété : jamais il n'a voulu devenir président de la république. Son rôle de bras droit lui convenait très bien. Mais, le 8 décembre 2012, évoquant pour la première fois l'éventualité de sa propre disparition, Hugo Chavez appelle ses compatriotes « à voter Maduro », le cas échéant. Le lendemain, le charismatique leader de la révolution bolivarienne part pour Cuba afin de s'y faire opérer une énième fois. Depuis, on ne l'a plus revu en public.
En octobre 2012, Chavez avait été réélu haut la main, pour la quatrième fois depuis 1998 (1). Malgré une campagne de terrain dynamique, le jeune candidat de la MUD, Henrique Capriles, n'obtenait que 44,31% des voix, soit près de dix points de moins que le vainqueur. Les critiques que M. Capriles essuiera au sein de son propre camp sont à la hauteur des espoirs qu'il avait suscités. Comme à chaque scrutin depuis 2004, les électeurs d'opposition sont persuadés qu'il y a eu fraude. Peu leur importe l'appréciation de l'ex-président américain Jimmy Carter qui a qualifié le système électoral vénézuélien - complètement automatisé - de « meilleur du monde ». Certains, au sein de l'opposition, reprochent au candidat de la MUD d'avoir reconnu les résultats et le soupçonnent d'avoir pactisé avec le régime.
Le 10 janvier, Hugo Chavez, qui se trouve toujours à Cuba, est investi « par contumace » pour un nouveau mandat de six ans, cependant que Nicolas Maduro, alors vice-président de la république, et son équipe continuent de gouverner. Jusqu'au dernier moment, ils vont entretenir l'espoir de la guérison du président. Le 18 février, le gouvernement annonce que M. Chavez est rentré à Caracas où il reste hospitalisé. Et invisible. La situation - inédite - alimente les critiques de l'opposition et les rumeurs les plus folles. Beaucoup, au sein de la MUD, restent convaincus qu'Hugo Chavez est décédé bien avant le 5 mars, date officielle de sa disparition.
La mort du Comandante suscite une énorme émotion. Pendant une semaine, des centaines de milliers de Vénézuéliens venus de tous les coins du pays défilent devant son cercueil. L'événement fait la première page des journaux partout dans le monde. Tiers-mondiste convaincu et anti-yankee virulent, adulé et détesté bien au-delà des frontières de son pays, Hugo Chavez a propulsé le Venezuela sur la scène globale. Au lendemain de son décès, même ses détracteurs s'en montrent reconnaissants.
Le deuil et les bons sentiments ont rapidement cédé la place aux exigences de la nouvelle campagne électorale. Piètre orateur, Nicolas Maduro, alors président par intérim, va se poser en « fils de Chavez », imitant jusqu'au ridicule son mentor. La presse d'opposition et les réseaux sociaux ne cessent de moquer ses gaffes et, à l'occasion, ses origines modestes. M. Maduro a commencé sa carrière comme chauffeur de bus...
Une fois encore, pour assurer la victoire, le pouvoir en place jette dans la campagne les médias et les deniers publics. Une fois encore, l'opposition dénonce cette pratique, désignée par le néologisme de « ventajismo » (« avantagisme »). Dans un pays pétrolier comme le Venezuela où l'État dispose de moyens considérables, le président en place bénéficie d'un avantage décisif. Les sondages ne laissaient alors aucune chance à l'opposition. Personne, parmi les dirigeants de la MUD, ne dispute donc la candidature à Henrique Capriles. Résigné mais déterminé, celui-ci repart en campagne et perd une nouvelle fois. Mais il crée la surprise en remportant 49,12 % des suffrages. M. Maduro (50,61 %) ne fait pas le plein des voix chavistes.
La démocratie n'aime pas les matchs presque nuls, pas plus à Caracas qu'en Floride (2). Dans un pays où la moitié de la population n'a pas la moindre confiance dans les institutions, un résultat aussi serré ne pouvait qu'être source de problèmes. Il l'a été. Au soir du scrutin, Henrique Capriles exige un recomptage des voix. Le lendemain, les échauffourées feront sept morts dans le camp chaviste.
L'opposition aurait pu célébrer son score inespéré. Elle aurait alors placé M. Maduro dans une situation difficile. Au sein du PSUV, ses rivaux potentiels n'auraient pas manqué de lui faire porter la responsabilité de sa contre-performance. Toute la presse internationale évoque « la victoire au goût de défaite » du nouveau président. Mais la MUD choisit de contester les résultats, au risque de souder le camp chaviste. Convaincue que les adversaires de la révolution sont prêts à tout pour revenir au pouvoir, l'équipe gouvernementale va faire bloc autour de Nicolas Maduro.
Dès avant la mort d'Hugo Chavez, la presse d'opposition dissertait sur les divisions du chavisme et spéculait sur la sourde rivalité entre Nicolas Maduro et Diosdado Cabello, le président de l'Assemblée nationale. Très proche d'Hugo Chavez, et comme lui militaire de formation, M. Cabello aurait pu aspirer au titre d'héritier. Il entretient d'excellentes relations avec l'armée et avec le PSUV dont il est le premier vice-président. Mais il a gagné trop d'argent trop vite pour être aimé du peuple. Les deux autres hommes forts du chavisme sont Rafael Ramirez, le patron de la très puissante PDVSA (la compagnie pétrolière nationale), et Elias Jaua, actuel ministre des Relations extérieures. Fils de bonne famille, timide, M. Ramirez a trahi sa classe pour rejoindre la révolution. Il tient depuis plus de dix ans les cordons de la bourse (PDVSA est la tirelire du régime). Elias Jaua, le plus jeune du groupe, passe pour l'idéologue du régime. Il est issu du mouvement étudiant et a conservé des liens étroits avec les organisations sociales.
Quoi qu'en dise - et souhaite - l'opposition, les héritiers d'Hugo Chavez ont jusqu'à présent maintenu une solide unité de façade. Mais, même au sein du chavisme, tout le monde en convient : Nicolas Maduro doit composer. Façonné par le seul Hugo Chavez, le mouvement ratisse large, des révolutionnaires d'extrême gauche aux militaires, en passant par les fonctionnaires, les Indiens, les altermondialistes, les rebelles des banlieues et autres défavorisés. Sans oublier les opportunistes, nombreux dans un pays pétrolier où les contrats publics font tourner les affaires. Comme l'expliquait un proche de M. Maduro, au lendemain de la mort du Comandante : « Personne ne peut prétendre remplacer un leader charismatique comme l'était Hugo Chavez. Il est clair que la direction de la révolution sera désormais collégiale. Un bon leader est quelqu'un qui, comme Maduro, sait faire travailler des gens ensemble. »
Le défi de l'unité est de taille. D'autant que la base, privée de ce phénoménal vendeur de rêves qu'était Hugo Chavez, se laisse aller au scepticisme. Nicolas Maduro ne séduit pas. Les fidèles du régime sont convaincus que tout allait bien dans le meilleur des mondes jusqu'au 5 mars 2013 et que tout irait mieux si le Comandante était encore là. M. Maduro ne peut donc pas s'abriter derrière l'héritage de son prédécesseur pour expliquer ses difficultés, comme c'est de bonne guerre en politique. Il se doit d'entretenir le mythe Hugo Chavez, sans jamais avouer que le Comandante a laissé derrière lui un pays difficile à gouverner, divisé, dangereux et économiquement fragilisé.
Un modèle en crise
La fracture politique recouvre très largement la fracture de classe : les secteurs populaires continuent de soutenir le gouvernement, tandis que les classes moyennes ont depuis longtemps endossé les thèses de l'opposition. Les enquêtes montrent toutefois un pays moins polarisé qu'il n'y paraît dans les médias. Les « ni-ni », ces citoyens qui refusent de se positionner dans le débat public, continuent de représenter un bon tiers de la population. Mais Nicolas Maduro reste fidèle à la ligne fixée par Chavez : instrumentaliser la frustration des plus pauvres et discréditer toute forme d'opposition. Les adversaires politiques de la révolution bolivarienne sont tous traités en ennemis. Comment le pouvoir peut-il aujourd'hui prétendre dialoguer avec des « nazi-fascistes » et des « putschistes » ? Cette stratégie a conduit le pays à l'impasse politique.
L'insécurité est un autre legs lourd à gérer. Homicides, enlèvements, vols à main armée battent des records. Toujours plus enclin à disserter sur la révolution qu'à raisonner en termes d'efficacité des politiques publiques, Hugo Chavez ne s'est jamais intéressé au sujet. Il s'est longtemps contenté d'accuser la mafia et les paramilitaires colombiens de semer le trouble au Venezuela. Par ignorance, naïveté ou calcul politique, il a choisi l'inaction. Selon ses détracteurs, l'insécurité qui oblige les citoyens à rester terrés chez eux serait un outil pervers de contrôle social. C'est oublier que les quartiers pauvres, et donc chavistes, sont de loin les plus touchés par la violence urbaine.
D'après les organisations de défense des droits de l'homme, plus de 25 000 crimes ont été commis en 2013, soit un taux d'homicides annuel de 79 pour 100 000 habitants, qui place le Venezuela dans le peloton de tête des pays les plus violents de la planète. Le gouvernement, qui ne fournit plus de statistiques, conteste le chiffre. En janvier, Monica Spear, une ex-reine de beauté et actrice de télévision, est assassinée avec son compagnon sous les yeux de leur petite fille de quatre ans, alors qu'ils rentraient de vacances en voiture. Le meurtre provoque une très vive émotion. Henrique Capriles propose alors un pacte national contre l'insécurité. Et Nicolas Maduro reçoit tous les gouverneurs, anti-chavistes compris, pour débattre du problème. Les manifestations qui éclatent en février vont reléguer ce début de dialogue national aux oubliettes.
L'échec économique de la révolution bolivarienne est désormais patent. Le pays dépend plus que jamais de la rente pétrolière qui ne suffit plus à financer les ambitieux programmes sociaux mis en place depuis plus de dix ans. En mai, le rapport de l'Institut national de la statistique montrait que la pauvreté était repartie à la hausse : fin 2013, elle touchait 32,1 % de la population, contre 25,4 % un an plus tôt.
Les pénuries de produits de base, longtemps sporadiques, sont devenues récurrentes à Caracas et quasi permanentes dans le reste du pays. Le consommateur n'est jamais sûr de trouver ce dont il a besoin au supermarché du coin. L'huile, la farine, les oeufs, le lait, le café font régulièrement défaut. Faire ses courses relève de l'exploit. Faute de papier journal, les quotidiens d'opposition ont été contraints de suspendre ou de réduire leur parution. La pénurie de papier hygiénique est devenue emblématique dans un pays qui regorge de pétrole. Plus grave encore, la carence en matériel médical et en médicaments vire à la crise sanitaire.
Comme ses prédécesseurs, Hugo Chavez, qui rêvait de diversifier l'économie, a échoué. Accusé à tort ou à raison de faire le jeu de l'opposition, le secteur privé a, lui aussi, été traité en ennemi. Les renégociations intempestives des contrats pétroliers, les nationalisations, la réforme agraire, le strict contrôle des changes en vigueur depuis 2003 et celui des prix ont refroidi entrepreneurs et investisseurs privés. L'économie solidaire faite de coopératives et d'entreprises autogérées n'a pas pris la relève. Résultat : le pays n'exporte que du pétrole - les hydrocarbures représentent 96 % du total des recettes - et importe presque tout le reste.
Certes, avec près de 300 milliards de barils de brut en réserves certifiées, le Venezuela occupe la première place mondiale. On comprend que les multinationales, pétrolières et autres, hésitent à quitter le pays. Le marché vénézuélien est potentiellement trop important pour qu'elles envisagent d'abandonner la place. Mais sur le front pétrolier, aussi, les difficultés s'accumulent. La production stagne autour de 3 millions de barils/jour, alors qu'en 2007 PDVSA s'était fixé pour objectif d'atteindre la barre des 6 millions en 2012. C'est raté. Les gisements de l'ouest du pays s'épuisent peu à peu, alors que la mise en valeur des gigantesques ressources de l'Est tarde. Les bruts extra-lourds de la ceinture de l'Orénoque, rebaptisée Ceinture Hugo Chavez, exigent de gros investissements. Vache à lait des programmes sociaux et des campagnes électorales, PDVSA connaît de sérieuses difficultés financières. Les derniers scrutins - la présidentielle et les régionales de 2012 ; la présidentielle et les municipales 2013 - ont vidé les caisses.
La situation est d'autant plus critique que la consommation intérieure de pétrole ne cesse d'augmenter. Or l'essence est gratuite ou presque au Venezuela. Il en coûte à l'État 65 millions de dollars par mois. Fin décembre 2013, M. Maduro envisageait de « lancer le débat sur la gratuité de l'essence ». Le sujet est explosif.
Le pays se doit, par ailleurs, de respecter les engagements internationaux pris par Hugo Chavez. Le Venezuela livre tous les jours quelque 100 000 barils de pétrole à Cuba, en échange d'une assistance technique dont la valeur économique et le coût politique restent malaisés à évaluer. Des milliers de médecins, d'entraîneurs sportifs, de fonctionnaires publics et, dit-on, de militaires et d'agents de sécurité cubains travaillent au Venezuela. L'opposition ne cesse de dénoncer cette ingérence, paradoxale pour une révolution pointilleuse en matière de souveraineté nationale. Dans le cadre de Petrocaribe, autre création d'Hugo Chavez, le Venezuela fournit en brut les petits pays d'Amérique centrale dans des conditions financières particulièrement favorables. En aurait-il envie que Nicolas Maduro pourrait difficilement renier ces accords mis en place par le Comandante, qui lui assurent de précieuses voix au sein de l'OEA. Le Venezuela rembourse en barils de brut les prêts que lui a octroyés la Chine. Le manque à gagner grève aussi les finances de PDVSA.
Les réserves en devises ont fondu de 29 % en 2013, passant de 29,7 à 21,2 milliards de dollars. La croissance a, elle, chuté de 5,6 % en 2012 à 1,6 % en 2013. Le taux d'inflation qui, depuis 2008, se situait au-delà de 20 % a bondi à 56,2 %. Les chavistes ne manquent pas de rappeler qu'il était de 110 % en 1996, deux ans avant l'arrivée au pouvoir de leur idole. La nouvelle flambée des prix est, de fait, compensée par des hausses régulières des salaires. Il n'en demeure pas moins que le pouvoir d'achat des Vénézuéliens s'effrite. La confiance dans la gestion macroéconomique du pays aussi.
Le contrôle des changes et les dévaluations déguisées ont peu de chances de la restaurer. L'existence de trois taux de change et d'un marché parallèle font le bonheur des débrouillards, des contrebandiers et autres spéculateurs. Faute de devises, l'écart entre le taux officiel (passé de 4,2 à 6,3 bolivars pour un dollar début 2013) et celui du marché noir n'a cessé de s'élargir. Le rapport est désormais de 1 à 10. Le gouvernement qui évite de prononcer le mot « dévaluation » a créé un nouveau mécanisme d'attribution des devises. Connu sous l'acronyme de SICAD, celui-ci permet aux entreprises d'acquérir des dollars dans le cadre d'enchères contrôlées. Le prix de la devise y oscille entre 10 et 12 bolivars. Un SICAD II a été mis en place en mars 2014 pour que PDVSA puisse vendre des dollars au prix de 50 bolivars. La mesure aura pour conséquence d'alléger la dette de l'État qui, via l'organisme chargé de gérer le système de change, doit près de 13 milliards de dollars en devises au secteur privé. Et de doper l'inflation...
Faute d'obtenir les devises nécessaires au rapatriement de leurs bénéfices, les compagnies internationales ont commencé à réduire leurs opérations. En avril, Air Canada et Alitalia ont annoncé la suspension de tous leurs vols. Le Venezuela va-t-il se couper du monde ?
De la crise à la rue
Pour l'opposition, le modèle économique et les politiques erratiques suivies pendant quinze ans sont seuls responsables de la débâcle actuelle. L'instabilité juridique, le contrôle croissant et brouillon de l'État sur l'économie, la gabegie des pouvoirs publics, la corruption freinent l'activité et empêchent le secteur privé de jouer son rôle.
De son côté, Nicolas Maduro - nous l'avons dit - accuse l'opposition de mener une « guerre économique » pour déstabiliser le pays et contraindre le gouvernement à la démission. Les chavistes dénoncent une forme de « coup d'État en douceur » et appellent le peuple à se mobiliser contre « la bourgeoisie parasitaire, le capitalisme spéculatif et l'impérialisme ». Ils rappellent le rôle du secteur privé et des médias dans le putsch d'Augusto Pinochet il y a quarante ans au Chili.
Fin 2013, le gouvernement décide de contre-attaquer. Après avoir obtenu de l'Assemblée nationale qu'elle lui vote les pleins pouvoirs en matière économique, M. Maduro promulgue une loi sur les prix justes et menace de sanctions exorbitantes les commerçants récalcitrants. Histoire de montrer l'exemple, l'armée prend le contrôle d'une chaîne d'électroménager à la veille des élections municipales du 8 décembre. Les consommateurs, eux, se ruent sur les téléviseurs à écran plat. L'« offensive économique » décrétée par le gouvernement et les fêtes de fin d'année ont un temps calmé les esprits. Mais elles n'ont rien réglé.
Fin janvier, la banque centrale publie son « indice de pénurie » : il atteint 28 %. C'est dire qu'un quart des produits sont absents des rayons dans les magasins. La crise est partie du département du Tachira dans l'ouest du pays, à la frontière avec la Colombie. La présence de groupes armés colombiens et de diverses mafias, la contrebande à grande échelle alimentée par le phénoménal marché noir de devises, les trafics les plus variés - d'armes, de drogue et d'essence - font du Tachira une région sensible. Le 4 février, les étudiants se mobilisent contre l'insécurité, à la suite d'une tentative de viol sur le campus universitaire de la ville de San Cristobal. La police intervient ; deux leaders du mouvement sont arrêtés. Une semaine plus tard, à Caracas, une gigantesque manifestation de solidarité est organisée. Trois personnes sont tuées. Depuis, la protestation ne recule pas. Ici ce sont des barricades nocturnes, tenues par quelques jeunes cagoulés ; là des manifestants qui descendent en nombre pour dire leur mécontentement.
Une fois encore, deux lectures de la crise s'opposent. Le gouvernement accuse l'opposition d'être manipulée par Washington et de chercher à le renverser. M. Maduro invoque sa légitimité électorale pour se refuser à toute concession envers les manifestants qualifiés, eux aussi, de putschistes. Sur les réseaux sociaux, les partisans de la révolution bolivarienne s'échinent à rappeler que la rue n'est pas forcément progressiste et que les protestataires vénézuéliens sont des nantis soucieux de récupérer leurs privilèges. Dans un article paru dans le New York Times, le président Maduro affirme que les casseurs et les « guarimbas », ces barrages qui ont surgi dans toutes les grandes villes du pays, ne concernent que les beaux quartiers. C'est vrai à Caracas, beaucoup moins dans le reste du pays.
La polarisation est désormais une question de survie pour le régime. Le mécontentement gronde dans les classes populaires, frappées de plein fouet par l'inflation, les pénuries et l'insécurité. Pour l'instant, elles ne se sentent pas en phase avec les leaders de la MUD, grands bourgeois très éloignés de la culture populaire. Mais le risque existe de voir la base perdre patience. Comment s'assurer de sa loyauté, alors que les « missions » s'essoufflent et que l'État n'a plus les moyens de ses ambitions ?
Maduro diabolise les opposants pour éviter que les déçus du chavisme ne prêtent l'oreille à leurs discours. Sur le fond, il n'a pas complètement tort. Il est vrai qu'une partie des manifestants veut en découdre une fois pour toutes avec le chavisme. Début janvier, l'aile radicale de la MUD lançait sur le réseau Twitter le hashtag #LaSalida (La sortie) qui devint vite un mot d'ordre. Il est clair que l'objectif est le départ de M. Maduro. Apparemment convaincues que la rue peut faire céder le pouvoir, deux figures de l'opposition, Leopoldo Lopez du parti Volonté populaire et la députée Maria Corina Machado, prennent la tête du mouvement. Débordé sur sa droite, Henrique Capriles, qui prône le respect de la légalité et une issue démocratique à la crise, n'est plus écouté.
La répression donne des arguments à cette aile radicale. Aux ordres du chavisme, le parquet lance un mandat d'arrêt contre Leopoldo Lopez pour incitation à la violence. Le 18 février, le dirigeant de la MUD se livre aux autorités, vêtu de blanc et entouré de manifestants. Son arrestation, soigneusement mise en scène, et l'engagement très médiatisé de sa femme consolident son aura. Un mois plus tard, Maria Corina Machado est déchue de son mandat parlementaire, au motif qu'elle aurait travaillé pour un gouvernement étranger. Fin mai, Leopoldo Lopez était toujours en prison et Maria Corina Machado était publiquement accusée par le président de conspiration et de tentative d'assassinat.
Médiation et dialogue
L'opposition a évidemment tenté d'obtenir le soutien de la communauté internationale et, notamment, de l'Amérique latine. Mais la diplomatie est restée prudente. Certes, les États-Unis ont manifesté leur inquiétude. Le secrétaire d'État John Kerry dénonçait en mars la « stratégie de terreur » mise en place par Nicolas Maduro contre son peuple. En mai, le Congrès étudiait un nouveau projet de sanctions contre le Venezuela. Sans surprise, Caracas y voit la preuve de l'ingérence américaine. Les États-Unis, qui importent quelque 750 000 barils de brut par jour du Venezuela, suivent de près l'évolution de la situation. Sous couvert de coopération, des fondations telles que la National Endowment for Democracy (NED) financent plus ou moins directement des associations proches de l'opposition. Mais, de l'avis des analystes, le gouvernement Obama semble avoir compris que l'indifférence est la meilleure des armes.
Une tentative d'intervention de l'OEA a tourné court. Le Venezuela, qui juge l'organisation régionale aux ordres de Washington, a une fois encore réussi à contrer l'application de la charte démocratique à son endroit.
C'est l'Union des nations sud-américaines qui a donc été appelée à jouer les médiateurs. Créée en 2008, l'Unasur réunit douze pays du continent. Elle a, d'entrée de jeu, dénoncé « la tentative de déstabilisation de l'ordre démocratique constitué légitimement par le vote populaire au Venezuela ». Trois pays, le Brésil, l'Équateur et la Colombie - représentés, chacun, par son ministre des Relations extérieures - ont intégré la commission chargée de faciliter le dialogue entre le gouvernement vénézuélien et l'opposition. Les discussions étaient, fin mai, dans une impasse.
L'opposition exige la création immédiate d'une commission de la Vérité qui fasse la lumière sur les actes de violence commis de part et d'autre durant les manifestations. Elle demande aussi la libération de tous les prisonniers (y compris Leopoldo Lopez) et la démobilisation des groupes armés. À moyen terme, elle veut obtenir la nomination de membres de l'opposition au sein du Tribunal supérieur de justice et du Conseil national électoral. Le gouvernement oppose une fin de non-recevoir à toutes ces revendications.
La fragilité de chacun des deux camps freine la possibilité d'un consensus. Henrique Capriles, qui milite pour une méthode « plus lente et plus sûre » que les manifestations de rue, a perdu une bonne part de sa crédibilité au sein de la MUD. L'opposition n'a d'autre choix que l'unité, mais les querelles internes semblent avoir, une fois encore, pris le pas sur la capacité à formuler des solutions.
Le chavisme, lui non plus, n'a d'autre choix que l'unité. Nicolas Maduro sait néanmoins que sa marge de manoeuvre est étroite. Il ne peut rien céder sans prendre le risque de se faire contester sur sa gauche. Comment négocier dans de telles conditions ?
Les manifestations qui ont émaillé les premiers mois de 2014 n'ont rien résolu. Elles n'ont fait que révéler la gravité des problèmes auxquels le régime est confronté, quand elles ne les ont pas amplifiés. Selon les sondages, les Vénézuéliens se sentent de moins en moins représentés par leurs dirigeants politiques. Le phénomène n'est pas propre au pays. Mais alors que les pénuries se développent et que les prix s'envolent, que le pouvoir refuse toute concession, que l'opposition ne convainc pas, il est à craindre que le mécontentement citoyen ne dégénère en violence généralisée. Il suffirait, pour cela, que les catégories populaires descendent à leur tour dans la rue. Le Venezuela risque-t-il de déraper dans la guerre civile ? La question n'est pas nouvelle. Mais Hugo Chavez n'est plus là pour jouer les garde-fous.
Notes :
(1) Hugo Chavez a fait modifier la Constitution en 2008 afin de pouvoir se représenter indéfiniment.
(2) Lors de l'élection présidentielle de 2000, la plus contestée de toute l'histoire des États-Unis, cinq semaines de procédure juridique ont été nécessaires pour départager les candidats en Floride. Le républicain George W. Bush l'a finalement emporté, avec un avantage de 537 voix sur son adversaire démocrate John Kerry.