Politique Internationale - La Revue n°147 - HIVER -

sommaire du n° 147
l'Ukraine face à l'agression russe
Entretien avec Arséni Iatseniouk
Premier ministre d'Ukraine depuis février 2014
conduit par
Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro
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Entretien avec Arséni Iatseniouk*

* Premier ministre d'Ukraine depuis février 2014.

l'ukraine face à l'agression russe

Cet entretien a été conduitpar Isabelle Lasserre**

** Rédactrice en chef adjointe au service étranger du Figaro.

Longtemps considéré comme un technocrate, un économiste sérieux mais timide et manquant de charisme, Arséni Iatseniouk a acquis une stature d'homme d'État depuis qu'il est devenu premier ministre d'Ukraine, le 27 février 2014, après les événements d'EuroMaïdan et la fuite de l'ancien président Viktor Ianoukovitch (1).

À 40 ans, l'homme possède déjà une solide expérience du pouvoir - une expérience acquise à la suite de la Révolution orange qui a porté au pouvoir à Kiev, début 2005, une équipe pro-européenne conduite par Viktor Iouchtchenko et Ioulia Timochenko. Sous la présidence de M. Iouchtchenko, M. Iatseniouk fut ministre de l'Économie de 2005 à 2006, puis brièvement chef de la diplomatie en 2007 avant de présider le Parlement jusqu'à la fin 2008. Il a, en particulier, beaucoup oeuvré pour l'entrée de l'Ukraine dans l'OMC, effective en 2008.

La victoire à l'élection présidentielle de 2010 de Viktor Ianoukovitch le repousse dans l'opposition. Partisan déterminé du rapprochement de Kiev avec l'Union européenne, détracteur féroce de M. Ianoukovitch, en qui il voit un pantin du Kremlin profondément corrompu, il est de toutes les manifestations qui éclatent fin 2013 quand le président annonce son refus de signer l'accord d'association que propose l'UE. La suite est rapide : le régime s'effondre, les révolutionnaires s'emparent du pouvoir, M. Iatseniouk prend la tête du gouvernement provisoire et annonce la tenue prochaine d'une présidentielle anticipée. Un scrutin auquel il ne se présentera pas, préférant soutenir Ioulia Timochenko, dont il est un allié de longue date.

Le 25 mai, Mme Timochenko est sèchement battue à la présidentielle par Petro Porochenko, un richissime homme d'affaires sans étiquette, lui aussi favorable à l'orientation européenne de son pays. Dans la perspective des législatives anticipées d'octobre 2014, M. Iatseniouk prend ses distances avec Mme Timochenko et crée sa propre formation, le Front populaire. Le FP - qui milite en faveur d'un « véritable changement pour le pays » et de réformes radicales, spécialement dans les domaines de l'économie et de l'organisation de l'État - arrive en tête des élections législatives anticipées d'octobre 2014 avec 22,17 % des voix, contre 21,81 % pour le Bloc du président Petro Porochenko (une alliance fondée en août pour, comme son nom l'indique, soutenir le président).

À l'issue de cette séquence électorale, la situation est claire. MM. Porochenko et Iatseniouk ont reçu l'onction populaire. Les deux hommes, en poste jusqu'en 2019, peuvent se consacrer à la gestion d'un pays en grand danger. Le nouveau chef de l'État a confirmé M. Iatseniouk à son poste de premier ministre. Le gouvernement - où l'on retrouve les représentants d'une large coalition pro-européenne (2) - doit relever de multiples défis, la crise économique s'ajoutant à l'agression militaire russe. Sceptique sur les chances d'aboutir à un accord de paix avec la Russie de Vladimir Poutine, M. Iatseniouk arpente les capitales occidentales pour convaincre le « monde libre » de la nécessité d'opposer une politique ferme aux desseins du Kremlin. Car il en est convaincu : ce qui se joue en Ukraine aura un impact majeur sur l'espace post-soviétique dans son ensemble, sur l'Europe et même sur le reste de la planète...

I. L.

Isabelle Lasserre - Depuis la chute de Viktor Ianoukovitch, la Russie a annexé la Crimée et Kiev a, au moins temporairement, perdu le contrôle du Donbass. Au moment de la victoire d'EuroMaïdan, en février 2014, auriez-vous pu envisager un tel scénario ?



Arséni Iatseniouk - C'est une longue histoire. Le président Vladimir Poutine, dans une récente interview (3), a témoigné contre lui-même en reconnaissant qu'il avait personnellement ordonné l'annexion illégale de la Crimée et envoyé des troupes et des forces spéciales dans la péninsule. Il a ainsi rendu caducs tous ses précédents dénis. Mon opinion est que la Russie avait prévu ces agressions militaires depuis la Révolution orange de 2004 (4). Il a fallu dix ans au Kremlin pour moderniser son armée et trouver le bon moment pour appliquer ce plan en envahissant l'est de l'Ukraine et en annexant la Crimée. Nous ne pouvions donc pas imaginer que Vladimir Poutine deviendrait un agresseur, un dictateur, un envahisseur et un président prêt à commettre un tel crime international. Je le reconnais : je ne m'y attendais pas.

Mais je ne suis pas le seul à ne pas avoir prévu ce qui allait arriver. Les responsables occidentaux n'ont cessé de dire qu'il fallait « apaiser » la Russie, s'en faire une amie, établir avec elle un nouveau type de relations. Vous vous souvenez de l'époque du « reset » (5) ? Le monde était sourd et aveugle. Quand la Russie s'est retirée du traité CFE (6) en 2007, quand la Russie a envahi la Géorgie en 2008, quand la Russie a annexé la Crimée en 2014, quand la Russie a envahi l'est de l'Ukraine dans la foulée, qu'avons-nous fait ? Nous avons négligé ses intentions, nous avons été trop « relax ». Nous avons cru que la raison finirait par prévaloir. Nous pensions que les leçons de la Seconde Guerre mondiale avaient été apprises par tous, qu'il n'était plus possible que des atrocités et des crimes soient à nouveau commis sur le continent européen...



I. L. - Et maintenant, quel est le plan de Poutine ? Quelle est, selon vous, la prochaine étape ?



A. I. - Les plans de Vladimir Poutine n'ont pas changé depuis 2004. Son objectif est de faire renaître quelque chose qui ressemble à l'Union soviétique. Il rêve de faire basculer l'Ukraine dans la sphère d'influence de la Russie, de lui imposer le type de relations qui existaient du temps de l'empire. Son but est de s'imposer, partout où il le peut, aux dépens de l'Occident. Et s'il y a bien une chose dont je sois sûr, c'est qu'il ne changera jamais d'avis. Comprenez bien que le président russe se sent dépositaire d'une mission sacrée qui vise à restaurer l'Union soviétique, à étendre le « monde russe », à protéger les minorités russes à l'étranger, à promouvoir l'Église orthodoxe russe. Tels sont les piliers fondamentaux de sa politique. J'ajoute que, pour demeurer populaire en Russie, il a besoin de tensions ou d'affrontements à l'extérieur des frontières.



I. L. - Quand Vladimir Poutine affirme, comme il l'a fait récemment (7), qu'il aurait été prêt à défendre la Crimée avec des armes nucléaires, quelles conclusions faut-il en tirer ?



A. I. - Vladimir Poutine ne connaît aucune limite, aucun frein. En faisant cette déclaration il ne menace pas seulement l'Ukraine mais toute la planète ! Il menace la France, l'Allemagne, l'Union européenne, les États membres de l'Otan. Ces propos sont inacceptables. En brandissant une telle menace, Vladimir Poutine viole l'accord de non-prolifération nucléaire qui est la colonne vertébrale de l'ordre mondial d'aujourd'hui. Croit-il qu'il n'en paiera pas le prix ? Le temps viendra où il devra payer pour tout ce qu'il a fait et dit.



I. L. - Pensez-vous que l'Ukraine finira par récupérer la Crimée ? Combien de temps cela prendra-t-il ? Comment comptez-vous procéder, concrètement ?



A. I. - Mon but est de le faire aussi vite que possible. Mais nous devons être pragmatiques et réalistes. Il nous faut avoir conscience que ce n'est pas un objectif facile à atteindre et que ce problème ne peut pas être réglé du jour au lendemain. Est-ce faisable ? Oui. Nous croyons que la Russie, à l'avenir, sera plus démocratique, plus transparente qu'elle ne l'est aujourd'hui, et qu'elle finira par respecter les lois internationales. Mais le fait de croire en une telle évolution n'est pas suffisant. Nous devons persuader Moscou de faire en sorte que ces espoirs se réalisent. Primo : le monde ne doit pas reconnaître l'annexion illégale de la Crimée. Il doit condamner et isoler la Russie. Secundo : les sanctions prises contre la Russie doivent rester en place jusqu'à ce que l'Ukraine récupère le contrôle de la Crimée.



I. L. - Vous espérez que la Russie finira par changer. Mais Vladimir Poutine a l'intention de rester au pouvoir jusqu'en 2024. Allez-vous attendre jusque-là ?



A. I. - Vous savez, les dirigeants soviétiques croyaient leur régime éternel. Et les empereurs aussi... Dans le sud de la Crimée, les gens commencent déjà à déchanter. Le niveau de vie baisse, mais ce n'est pas le principal problème. Les habitants étaient habitués au mode de vie ukrainien, qui est attaché aux valeurs européennes, à la liberté d'expression, à la liberté de se réunir, d'entreprendre. Les Ukrainiens et les Tatars de Crimée s'accommodent mal du nouvel ordre russe. Je m'attends donc à ce qu'il y ait des mouvements à l'intérieur de la Crimée. Tout dépendra, en fait, de la réussite de l'Ukraine. Si nous construisons une « success story », les Ukrainiens de Crimée voudront reproduire l'exemple et ils amorceront le processus qui permettra de refaire de la péninsule une partie de notre pays.



I. L. - Et dans le Donbass, avez-vous les moyens de reprendre par la force  le contrôle des républiques populaires de Donetsk et de Lougansk (DNR et LNR) (8) ?



A. I. - Soyons directs : nous ne nous battons pas contre les prétendues DNR et LNR. Nous nous battons contre les troupes russes régulières. Il est clair que l'Ukraine a les moyens de combattre les séparatistes. Mais pas les troupes russes. Comment résister à une armée russe modernisée qui envoie en Ukraine ses nouveaux tanks, ses nouvelles batteries de lance-roquettes, ses nouveaux moyens de combat électroniques ? Comment se battre contre un État nucléaire ? Notre priorité est d'acquérir des capacités défensives qui pourront empêcher la Russie d'aller plus loin. C'est la raison pour laquelle nous avons demandé à nos partenaires occidentaux de nous fournir ces armes défensives.



I. L. - Selon vous, Vladimir Poutine veut-il « seulement » établir un corridor terrestre entre la Russie et la Crimée ou souhaite-t-il aller au-delà ? Aspire-t-il à prendre Odessa, Kharkiv, voire Kiev ?



A. I. - Son plan est clair. Son but ultime est de s'emparer de l'Ukraine, de l'éliminer en tant qu'État entièrement indépendant. Pour atteindre ce but, Vladimir Poutine dispose de plusieurs outils. Il a d'abord annexé la Crimée et déployé des troupes dans cette péninsule qui est sa principale base militaire dans les régions. Ensuite, il a envahi l'est de l'Ukraine. Il veut faire des fronts de Donetsk et de Lougansk le fer de lance des futures opérations militaires en Ukraine. Troisièmement, il veut utiliser la situation financière délicate de l'Ukraine pour essayer de susciter des révoltes sociales dans le pays. Quatrièmement, il pense que la crise économique et sociale peut lui permettre de fomenter des rébellions à Kharkiv, à Odessa et dans les régions de Lougansk et de Donetsk (9). Cinquièmement, il mise sur le fait que la nouvelle élite politique ukrainienne issue des dernières élections présidentielle et parlementaires finira par exploser et que cette explosion provoquera des troubles politiques. Sixièmement, il compte sur le fait que l'Europe sera bientôt fatiguée de l'histoire ukrainienne. Car les gens, en Occident, veulent revenir au « business as usual » - qu'il s'agisse de vendre des Mistral à la Russie, d'exporter des Mercedes et des BMW ou de défendre tels ou tels autres intérêts commerciaux. Septièmement, il pense pouvoir diviser les pays européens et faire voler en éclats le consensus qui existe au sein de l'alliance entre l'UE et les États-Unis. Ce sont là les buts de Vladimir Poutine et les cartes qu'il a en main.

Mon message est que nous n'avons qu'une seule option : réussir. Car si nous échouons, ce sera un désastre pour le monde libre, y compris les pays de l'UE et les États-Unis. Si nous réussissons, en revanche, ce sera une victoire pour le monde libre. Et vous, Occidentaux, pourriez alors vous permettre de diminuer vos budgets militaires... Comprenez bien qu'ici nous ne défendons pas seulement l'Ukraine : nous défendons aussi l'Europe.



I. L. - Quelle est la vraie raison du comportement de Poutine ? Craint-il réellement le déploiement de l'Otan à ses frontières ?



A. I. - Poutine a toujours utilisé l'Otan comme une excuse et, aussi, comme un prétexte. Nous savons tous qu'il faudra du temps avant que l'Ukraine puisse rejoindre l'Otan. Nous sommes conscients que tout le monde n'est pas ravi à l'idée que l'Ukraine intègre un jour l'Alliance. Nous nous souvenons du sommet de Bucarest en 2008, lorsque les candidatures de l'Ukraine et de la Géorgie ont été rejetées. Ce fut une énorme erreur de nos partenaires occidentaux. Vladimir Poutine agite l'épouvantail de l'Otan délibérément. C'est un faux argument qu'il met en avant pour parvenir à ses fins. Les Soviétiques faisaient la même chose.



I. L. - La Géorgie en 2008, l'Ukraine en 2014... Quelle est la prochaine cible ?



A. I. - Cela dépend de nous.



I. L. - Oui, mais quelle serait sa prochaine cible : la Moldavie ? Le Kazakhstan ? Les pays baltes, où le Kremlin pourrait utiliser les minorités russes pour tester la validité de l'article 5 du traité de l'Atlantique Nord (10) ?



A. I. - Il n'exclut rien. Il veut tout. Vladimir Poutine a récemment fait plusieurs déclarations contre le Kazakhstan. En janvier, il a dit que l'État kazakhstanais n'existait pas, qu'il n'y avait pas de Kazakhstan indépendant. Il a également essayé de déstabiliser la Moldavie, avant et après les élections (11). Comme vous le savez, il possède une base militaire en Transnistrie (12). Par ailleurs, la Russie viole constamment l'espace aérien des membres de l'Otan (13). De mystérieux sous-marins se sont récemment aventurés près de la Norvège et du Royaume-Uni. Le budget russe de la défense a été considérablement augmenté.

Sans oublier que Poutine finance un certain nombre de partis politiques en Europe (14). Vous conviendrez qu'il ne s'agit pas là d'un programme très pro-européen ! En un mot : Poutine trouve sa stabilité interne dans l'instabilité en Europe.



I. L. - Vous estimez que les pays européens ne vous soutiennent pas suffisamment. De tous les leaders occidentaux, quels sont ceux qui vous ont le plus soutenu ? Et quels sont ceux qui vous ont le plus déçu ?



A. I. - J'essaierai d'être aussi « diplomatique » que possible. Ceux qui nous soutiennent le plus sont ceux qui ont souffert de l'occupation et de l'invasion soviétiques : la Pologne, les trois États baltes... La chancelière Angela Merkel, elle aussi, se souvient de l'invasion soviétique après la Seconde Guerre mondiale. Quant à François Hollande, il a soutenu les efforts d'Angela Merkel et de Petro Porochenko pour ramener la paix. Mais, sans hésiter, je dirais que ce sont les États-Unis qui nous soutiennent le plus. Nous avons conscience qu'il n'est pas simple, pour eux, de nous fournir des armes. Mais le président et le Congrès des États-Unis comprennent notre cause et ses enjeux.



I. L. - Depuis quand Barack Obama vous soutient-il à ce point - lui, l'homme du « reset » avec la Russie ? Pouvez-vous dater précisément ce changement ?



A. I. - Ce que je peux dire, c'est que Barack Obama a, au moins, décidé de nous fournir des armes individuelles, des véhicules, des moyens de guerre électroniques, des systèmes de communication. Mais nous serions heureux qu'on nous fournisse de vraies armes défensives. Dois-je rappeler que les États-Unis sont co-signataires, avec la Russie, la France et la Grande-Bretagne, du mémorandum de Budapest (15) qui a organisé l'abandon par l'Ukraine de ses armes nucléaires ? Nous attendons donc de ces pays qu'ils fassent à leur tour tout ce qui est en leur pouvoir pour imposer le respect de l'intégrité et de la souveraineté de l'Ukraine.

Pour en revenir à Barack Obama, toute son équipe, cela va de soi, aimerait pouvoir dissuader Poutine. Mais il existe un clivage au sein des responsables américains : certains sont favorables à la livraison d'armes à l'Ukraine ; d'autres, à l'inverse, estiment que de telles livraisons aggraveraient le conflit dans la mesure où une Ukraine mieux armée inciterait la Russie à conduire de larges opérations militaires. Mais ne voit-on pas que c'est déjà le cas ? La vérité, c'est que nous avons besoin de moyens pour dissuader la Russie.



I. L. - Dans quel cas de figure auriez-vous le plus de chances de recevoir ces armes ?



A. I. - Si la Russie n'applique pas l'accord de paix de Minsk (16), les sanctions seront renforcées et l'Ukraine recevra probablement un soutien supplémentaire des Occidentaux. Je suppose que nous aurons alors une bonne chance d'obtenir des armes défensives...



I. L. - Vous pensez que l'accord de Minsk peut avoir un futur ?



A. I. - À Minsk, nous avons eu deux options : la mauvaise et la pire. La pire, c'était de ne pas avoir d'accord. La mauvaise, c'était d'avoir un accord. Il n'y avait pas de bonne option. Vladimir Poutine a voulu nous tendre un piège. Mais nous avions promis aux Occidentaux que nous signerions. Nous allons donc appliquer tous les articles de Minsk : le cessez-le-feu, l'amnistie, le retrait des forces et de l'artillerie lourde... Nous faisons tout ce qu'il est possible de faire de notre côté pour montrer au monde que les Russes sont bien les agresseurs et que nous sommes les victimes. Il est important, tout spécialement, que l'UE soit persuadée - à juste titre - de notre bonne foi ; qu'elle soit convaincue que nous avons respecté l'accord. Car nous ne voulons pas que certains, en Europe, puissent prendre l'Ukraine en faute et saisir ce prétexte pour dire que Minsk n'est pas respecté. Nous remplirons donc tous les critères. Mais je suis sceptique sur les intentions de la Russie et des terroristes qu'elle soutient dans le Donbass. Nous avons déjà signé avec les Russes le mémorandum de Budapest, puis l'accord de 1998 connu sous le nom de « Big Deal » qui établissait une coopération entre la Russie et l'Ukraine. Pourquoi les accords de Minsk changeraient-ils quelque chose ?



I. L. - Pouvez-vous évaluer le coût des opérations militaires à l'est du pays ?



A. I. - Nous avons perdu 20 % de l'économie ukrainienne : nous avons perdu toutes les zones industrielles, qui étaient concentrées dans les régions de Lougansk et de Donetsk, et nous avons perdu la Crimée, ses territoires, ses ressources humaines, ses centrales électriques, ses chemins de fer... Et la perte la plus terrible, c'est celle de la vie de nombreux êtres humains. Tout cela à cause des ambitions de Poutine. Mais malgré toutes ces pertes, nous n'avons pas lâché. Mon gouvernement a lancé des réformes très dures, les plus dures jamais décidées dans l'histoire moderne de l'Ukraine. Nous avons licencié 10 % du personnel dans les services publics, nous avons augmenté les impôts, y compris ceux des oligarques - malgré le fait qu'ils contrôlent les médias... Nous avons gelé les retraites et les salaires. Nous avons augmenté le budget de la défense : 5,2 % du produit national brut. Tel est le coût colossal des opérations militaires pour cette année.



I. L. - Pensez-vous que la Russie puisse encore utiliser la carte du prix du gaz pour augmenter la pression économique sur l'Ukraine ?



A. I. - Mon gouvernement est à l'origine d'une autre réforme : il a éliminé la corruption dans le secteur énergétique. Tous les intermédiaires ont été supprimés. Aujourd'hui, nous avons des transactions directes et transparentes avec les entreprises européennes. En 2013, 95 % de notre gaz provenaient de Russie. Aujourd'hui, 30 % proviennent de Russie et 70 % de l'UE. Nous avons diversifié notre marché énergétique. Nous sommes devenus moins dépendants envers la Russie et le prix que nous payons à l'UE est beaucoup moins élevé que celui que nous payons à Moscou. La baisse des prix du pétrole, par ailleurs, nous aide.



I. L. - Le rôle joué par les militants des partis ultra-nationalistes Svoboda et Pravyï Sektor (17) lors des événements de Maïdan, en février 2014, a suscité la crainte de certains observateurs occidentaux. Comprenez-vous ces inquiétudes ?



A. I. - Parlons des faits et non des rumeurs. Les faits : contrairement à ce qui se passe dans certains États de l'UE où des représentants de partis d'extrême droite sont devenus députés, les partis que vous citez ont perdu les élections et n'ont donc pas rejoint le Parlement. Ça, c'est la réalité. Le résultat des élections a prouvé que la société ukrainienne était mûre.



I. L. - Les Russes emploient les mots les plus durs pour désigner les nouvelles autorités de Kiev, traitées de « fascistes ». Que leur répondez-vous ?



A. I. - Poutine sait que c'est totalement bidon. C'est un autre mythe fabriqué pour justifier ses excès en Russie. Nous avons de nombreux responsables politiques issus de la communauté juive... Le gouvernement a d'ailleurs proposé une loi interdisant les idéologies communiste et fasciste. Je suis sûr que le Parlement va approuver ce texte.



I. L. - L'Ukraine est, sur le continent européen, l'un des pays où le nombre de militants d'extrême droite est le plus bas - en tout cas par rapport aux pays de l'UE. Comment expliquez-vous que Poutine ait réussi à faire croire le contraire ?



A. I. - C'est le travail d'une énorme machine de propagande. Des millions de dollars sont dépensés pour acheter les médias, les think tanks et certains hommes politiques. C'est de la corruption politique. Ce système constitue également une menace pour votre stabilité intérieure.



I. L. - Comment le contrer ?



A. I. - Avec la vérité. Poutine encourage la face sombre de la nature humaine. Pour lui, les citoyens n'ont pas besoin de libertés, mais de bureaucratie et d'un leader fort. Poutine pense que cette croyance peut avoir un écho en Europe. C'est pourquoi il faut répondre par l'intégrité morale.



I. L. - Quelles sont les conséquences de l'assassinat de Boris Nemtsov, pour l'Ukraine et pour la Russie ?



A. I. - C'est une étape supplémentaire vers la noirceur. Je ne crois pas que la Russie puisse mener une enquête indépendante. Le meurtre de Boris Nemtsov est la manifestation de cette sombre dictature marquée par la kleptocratie et la violence.



I. L. - Comment voyez-vous la fin de Poutine ? Pensez-vous qu'elle puisse être provoquée par un effondrement économique ? Peut-elle venir de la pression politique exercée par les opposants ? Ou, au contraire, peut-elle ne jamais arriver ?



A. I. - J'ai été stupéfié par le nombre de Russes qui ont soutenu l'annexion de la Crimée. Ce soutien explique le taux de popularité dont bénéficie Poutine dans son pays. Mais je crois, malgré tout, que nous verrons un jour une nouvelle Russie. Avec ses particularités et sa vision, certes, mais une nouvelle Russie qui réalisera que le monde a changé et que les Russes doivent se moderniser, transformer leur mentalité, leur approche, leur attitude vis-à-vis des autres pays, des autres peuples et des autres idéologies.



I. L. - Mais vous devrez survivre jusqu'à ce jour qui peut être fort éloigné ! En attendant, que répondez-vous aux responsables occidentaux - et ils sont nombreux à le penser - qui estiment que l'Ukraine doit être un pont entre la Russie et l'Europe, un pays neutre à l'instar de la Finlande à l'époque de la guerre froide ?



A. I. - Cela aurait été possible avant l'annexion et l'invasion. Depuis, je pense qu'aucun Ukrainien ne dira que l'Ukraine peut être un pont. Non. Nous ne pouvons être qu'un élément d'une grande Europe. Après l'agression russe, il faudra plusieurs décennies avant que les Ukrainiens acceptent d'envisager de nouveau une relation normale avec la Russie. Pour nous, c'est un grand traumatisme et un drame. Et pas seulement pour nous, mais aussi pour l'Europe.



I. L. - Avant l'annexion, l'Otan n'était pas très populaire en Ukraine. Les choses ont changé...



A. I. - Énormément. Une écrasante majorité d'Ukrainiens soutiennent aujourd'hui l'idée que leur pays doit entrer dans l'Otan.



I. L. - Est-il possible que l'Ukraine finisse par renoncer à ce projet ?



A. I. - Si vous me demandez mon avis personnel, je pense que l'Ukraine doit devenir un membre de l'Otan. Que l'Otan doit s'étendre à l'Est. Que l'Otan n'est plus seulement une organisation militaire. Que l'Otan est une union de pays riches qui soutient et protège chaque membre de l'Alliance. Le Parlement a adopté une loi qui prépare la perspective d'une entrée de l'Ukraine dans l'Otan. Je crois que la décision de rejoindre ou non l'Otan relève d'un choix souverain de l'Ukraine. Et que la Russie n'aura jamais le droit de décider de nos choix de souveraineté.



I. L. - Pensez-vous que l'Ukraine puisse survivre sans être dans l'Otan ?



A. I. - En tout cas, nous ne pouvons pas tenir sans le soutien occidental. Non.



I. L. - Quelle est votre deadline ? Combien de temps pouvez-vous tenir en attendant que les Occidentaux vous portent secours ?



A. I. - Personne ne s'attendait à ce que nous survivions deux ou trois mois après la révolution, l'annexion de la Crimée et l'invasion de l'est de notre pays. Et, pourtant, nous avons réussi à tenir pendant plus d'un an. Mais la vérité, c'est que ce pays et ceux qui y vivent ont survécu pendant plusieurs centaines d'années ! Et, cette fois encore, nous survivrons. Mais il est important que nos partenaires occidentaux réalisent que la Russie mène une guerre contre tous ceux qui respectent la liberté. C'est une guerre contre l'Ukraine, une guerre contre la France, contre l'Allemagne, contre l'UE dans son ensemble. C'est notre guerre à tous.



I. L. - Comment réagissez-vous, en tant que premier ministre d'Ukraine, quand vous voyez des gens mourir à Maïdan pour défendre les valeurs européennes que les Européens, eux, ne semblent plus avoir la force de défendre ?



A. I. - Les valeurs européennes sont en péril dans les vieux États membres de l'UE, c'est vrai. Mais regardez-nous, nous les faisons vivre ! Nous sommes à un moment historique, nous sommes le meilleur exemple de ce combat qui doit être mené pour les défendre.



I. L. - Un mot encore, pour finir. Quelles relations avez-vous avec les autres pays de la zone ex-soviétique ?



A. I. - Nous avons de très bonnes relations avec la Moldavie et la Géorgie. Nous maintenons même le dialogue avec la Biélorussie ! La vérité, c'est que tous les anciens pays de l'Union soviétique détestent le président Poutine. Car ils se sentent en danger. Ils n'osent pas le dire très fort, mais ils haïssent le Kremlin..

 


Notes :






(1) Le refus du président Viktor Ianoukovitch de signer un accord d'association avec l'Union européenne en novembre 2013 provoque une vive réaction à Kiev. Durant tout l'hiver, les partisans du mouvement « EuroMaïdan » s'opposent aux forces anti-émeute du ministère de l'Intérieur. La violence de la contestation provoque la chute du régime. Le 22 février, Ianoukovitch quitte Kiev et se réfugie en Russie.

(2) Elle est formée du Bloc de Petro Porochenko (BPP), du Front populaire, de Samopomitch (parti du maire de Lviv, Andryï Sadovyï, particulièrement implanté dans l'ouest du pays), du Parti radical d'Oleh Liachko (RP) et de l'Union panukrainienne « Patrie » (VOB).

(3) Dans un documentaire réalisé pour la chaîne de télévision d'État Rossia 1 et diffusé en mars 2015.

(4) Cette formule désigne les immenses manifestations (plusieurs centaines de milliers de personnes à Kiev) qui ont eu lieu fin 2004 pour protester contre le résultat de l'élection présidentielle, que beaucoup jugeaient truqué en faveur de Viktor Ianoukovitch, le candidat soutenu par Moscou. Elles ont abouti à un nouveau scrutin remporté par Viktor Iouchtchenko. Soutenue par l'Occident, la Révolution orange a rapproché l'Ukraine de l'Otan et de l'Union européenne.

(5) Le terme désigne la remise à plat, le « redémarrage » des relations entre la Russie et les États-Unis, qui fut l'une des priorités stratégiques de Barack Obama lorsqu'il est arrivé à la Maison-Blanche en 2009.

(6) Ce traité signé en 1980 entre les États membres de l'Otan et ceux du Pacte de Varsovie limite le niveau des armements et équipements conventionnels déployés par les deux blocs. Il a été révisé et adapté à la nouvelle donne géostratégique de l'après guerre froide en 1999. En 2007, Vladimir Poutine a annoncé un moratoire sur son exécution. En mars 2015, il a officiellement mis fin à la participation de la Russie au Traité CFE.

(7) Dans un documentaire diffusé par la télévision publique Rossia 1 en mars 2015 (cf. note 3), Vladimir Poutine a affirmé qu'il avait envisagé l'option nucléaire pour parer à l'éventualité d'une intervention occidentale au moment de l'annexion de la Crimée, en mars 2014. Il a aussi confirmé que des missiles mobiles avaient été transportés dans la péninsule et pointés sur des navires américains.

(8) En mai 2014, à l'issue de deux référendums jugés illégaux par Kiev et par la communauté internationale, les séparatistes de l'est de l'Ukraine ont annoncé la création des républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk.

(9) Les séparatistes ne contrôlent pas entièrement les territoires des deux républiques autoproclamées.

(10) L'article 5 du traité de l'Atlantique-Nord stipule qu'une attaque armée contre l'un de ses membres sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties et donnera lieu à une réponse appropriée de l'Alliance.

(11) Petit pays de 4 millions d'habitants enclavé entre l'Ukraine et la Roumanie, la Moldavie a choisi de se rapprocher de l'Union européenne malgré les pressions exercées par Moscou. Les élections législatives de novembre 2014 ont donné la victoire aux libéraux pro-européens, qui l'ont emporté face aux partis pro-russes.

(12) République autoproclamée pro-russe de Moldavie, non reconnue par la communauté internationale. Elle a fait sécession en 1991, au moment de la chute de l'URSS.

(13) Depuis le début de la guerre en Ukraine, les bombardiers russes violent régulièrement l'espace aérien des pays proches de la Russie.

(14) Vladimir Poutine soutient et finance plusieurs partis d'extrême droite européens. Notamment le Front national, auquel une banque russe a concédé un prêt de 9 millions d'euros. Pour plus de détails, voir l'article de Françoise Thom dans ce même numéro.

(15) Signé en décembre 1994, le mémorandum de Budapest stipule que l'Ukraine accepte de se défaire des armes nucléaires qu'elle a héritées de l'URSS. En contrepartie, les États-Unis, la Russie, la Grande-Bretagne, puis la Chine et la France lui assurent des garanties pour sa sécurité et son intégrité territoriale.

(16) Les premiers accords de Minsk ont été signés en septembre 2014 dans la capitale de la Biélorussie. Censés ramener la paix à l'est de l'Ukraine, ils prévoyaient un cessez-le-feu et le retrait des armes lourdes mais n'ont jamais été respectés par la Russie. Les deuxièmes accords de Minsk, basés sur les mêmes principes, ont été signés le 12 février 2015.

(17) Ces deux partis ultranationalistes ont mené des actions coup de poing pendant les manifestations d'EuroMaïdan. Mais les partis d'extrême droite ont été laminés aux élections législatives d'octobre 2014 et n'ont même pas réussi à envoyer un député au Parlement