Politique Internationale - La Revue n°147 - HIVER -

sommaire du n° 147
MINISTRE SANS FRONTIÈRES
Entretien avec Eka ZGULADZE
Vice-ministre de l'Intérieur du gouvernement ukrainien depuis 2014.
conduit par
Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro
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Entretien avec Eka Zguladze*

* Vice-ministre de l'Intérieur du gouvernement ukrainien depuis 2014.

MINISTRE SANS FRONTIÈRES

Cet entretien a été conduitpar Isabelle Lasserre**

** Rédactrice en chef adjointe au service étranger du Figaro.

C'est un défi immense, qu'elle a décidé de relever sans hésiter. À 36 ans, la Géorgienne Eka Zguladze a été nommée vice-ministre de l'Intérieur au sein du nouveau gouvernement ukrainien, le 17 décembre 2014. Elle fait partie des réformateurs étrangers appelés par le président Petro Porochenko pour mener à bien son programme de réformes et éviter la collusion entre le monde politique et les milieux d'affaires - et cela, dans un pays où la corruption reste endémique. Parmi eux, l'ancien président géorgien Mikheil Saakachvili est chargé de superviser l'ensemble des réformes tandis que l'Américaine Natalie Jaresko s'est vu confier le portefeuille des Finances.

Pour accepter ce poste à la fois risqué et prestigieux, Eka Zguladze a dû, comme les autres ministres étrangers, renoncer à sa nationalité et adopter celle de l'Ukraine. La tâche qui l'attend est herculéenne : il s'agit de transformer le « système soviétique » qui caractérise encore le ministère de l'Intérieur ukrainien en un « système occidental ». Kiev compte aussi sur la jeune femme pour reproduire le succès spectaculaire de la réforme des forces de police qu'elle a imposée en Géorgie au milieu des années 2000. Nommée vice-ministre de l'Intérieur de ce pays à seulement 27 ans, puis ministre en 2012, Eka Zguladze est très vite devenue l'un des piliers de l'équipe qui a extirpé la petite république caucasienne du néo-soviétisme dans lequel elle vivotait depuis la chute du mur de Berlin et l'effondrement de l'URSS. Derrière une apparente fragilité, son caractère décidé, frotté à la rudesse de la vie en Géorgie à l'époque soviétique, son sens politique affûté par les conflits avec la Russie, sa connaissance des États-Unis - où elle a étudié - et son énorme capacité de travail ont été remarqués en dehors des frontières géorgiennes, notamment à Washington. En 2013, après la défaite du parti de Mikheil Saakachvili aux élections législatives, elle quitte son poste et s'installe à Paris avec sa famille.

À de nombreux égards, le combat qu'elle est chargée de livrer en Ukraine, aux côtés de Mikheil Saakachvili, ressemble à celui qui fut mené en Géorgie entre 2004 et 2013. À Kiev comme à Tbilissi, il s'agit d'introduire de vraies réformes libérales afin d'affaiblir les ambitions impérialistes de Moscou et de créer un système démocratique basé sur les valeurs européennes. Pour Eka Zguladze, la situation requiert une action urgente : il faut profiter de la fenêtre de tir qu'a ouverte le soulèvement de Maidan pour accélérer la cadence. Certes, la tâche est compliquée par la guerre avec la Russie, qui menace de ralentir le rythme du changement et coûte cher au pays. Eka Zguladze en est persuadée : de la réussite ou de l'échec des réformes ukrainiennes dépendra, en partie, l'avenir de la région...

I. L.

Isabelle Lasserre - Après avoir été vice-ministre puis ministre de l'Intérieur en Géorgie à l'époque du président Mikheil Saakachvili (1), vous venez d'être nommée numéro deux du ministère ukrainien de l'Intérieur. Pourquoi avez-vous accepté ce poste ?



Eka Zguladze - Cette question est au coeur de toute la discussion que nous allons avoir. Je n'ai pas décidé de changer brusquement de carrière. Il s'agit plutôt de poursuivre une lutte que je livre depuis dix ans. L'Ukraine, comme la Géorgie et d'autres pays de la région, se trouve à un tournant de son histoire. Elle est en train de faire des choix qui seront déterminants pour son avenir, mais aussi pour le reste du monde. Les événements d'Ukraine et de Russie ne sont pas une confrontation entre deux pays, ni même entre la Russie et l'Europe. Ce qui est à l'oeuvre, c'est la transformation du post-soviétisme en néo-soviétisme, un phénomène très dangereux auquel certains pays, notamment la Géorgie et l'Ukraine, tentent de résister en exprimant leur volonté de se rapprocher de l'Europe alors que l'Europe, elle, ne prend aucune décision politique pour les soutenir. Ce combat, que mène aujourd'hui l'Ukraine, coule dans mes veines. Je dois y participer. Je le dois absolument car il faut contrer cette menace imminente qui vient de Russie. Si, par passivité ou par inertie, nous laissons passer ce moment, nous nous retrouverons dans un monde que nous n'aimerons pas ; et, alors, les grands affrontements deviendront inévitables.



I. L. - Pourquoi le gouvernement de Kiev a-t-il fait appel à vous ? S'agit-il simplement de transposer à l'Ukraine les recettes qui ont fait le succès des réformes géorgiennes ?



E. Z. - De nombreuses leçons doivent être tirées de l'expérience géorgienne. Pas forcément pour comprendre ce que nous avons fait, mais pourquoi nous l'avons fait et comment nous l'avons fait. C'est très simple : si la Géorgie, l'Ukraine, la Moldavie et les autres pays qui ont fait un choix européen ne se réforment pas, ils tomberont aux mains de la Russie même si le Kremlin ne leur déclare pas la guerre. Car l'intérêt des dirigeants russes n'est pas nécessairement de s'emparer de nouveaux territoires. Le Kremlin livre aussi, et peut-être avant tout, une guerre philosophique. Je suis persuadée que le seul moyen de gagner cette guerre est de réformer le pays de l'intérieur. Lorsque certains me disent que les réformes géorgiennes ont été trop radicales et trop violentes, qu'elles ont été socialement injustes et que finalement les choses se sont mal terminées pour nous (2), bref, qu'elles ne sont pas un bon exemple pour l'Ukraine, je leur réponds qu'il ne s'agit pas de faire de la Géorgie un modèle pour l'Ukraine. L'Ukraine doit conduire ses propres réformes, à son propre rythme. Mais si l'on me demande : l'Ukraine doit-elle se réformer ? je réponds oui ! Doit-elle le faire maintenant ? Absolument ! Est-ce que la guerre complique le processus ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que même si le pays était stable, il se trouverait des gens pour s'interroger sur la nécessité d'entreprendre des réformes.

Quoi qu'il en soit, je constate que les réformes et les infrastructures que nous avons créées en Géorgie dans les domaines politiques et économiques subsistent malgré tous les efforts déployés par le nouveau gouvernement pour les détruire. Pourquoi ont-elles résisté aux assauts haineux du pouvoir ? Simplement parce qu'elles sont bonnes et qu'elles fonctionnent. Voilà pourquoi la réussite géorgienne devrait donner de l'espoir aux autres pays et les conforter dans la certitude qu'on peut réformer.



I. L. - Nommer des ministres étrangers (3) dans un gouvernement, c'est quand même une idée un peu bizarre... Certains y voient la preuve que l'Ukraine n'a pas les moyens humains de ses ambitions. Ce serait en quelque sorte un aveu de faiblesse...



E. Z. - C'est faux. L'Ukraine est un grand pays doté d'immenses ressources humaines. Le problème, c'est qu'au fil des années les Ukrainiens ont accumulé les déceptions car toutes les réformes précédentes ont échoué. Il est donc difficile de mobiliser les énergies. Pour nous qui avons été invités à travailler dans ce gouvernement, les choses sont un peu plus faciles : nous avons vécu les changements dans nos pays respectifs, goûté à la vie d'un État sorti du soviétisme et du post-soviétisme. Nous croyons aux réformes. Or, dans un cas comme celui-ci, c'est la moitié du travail. Notre présence se justifie par la vertu de l'exemple : nous apportons notre expérience, notre bilan et accréditons le fait que les choses peuvent évoluer.



I. L. - Quels sont les secteurs de l'économie qui doivent être réformés en priorité ?



E. Z. - En Ukraine, tout est une priorité. Les effets conjugués de la crise financière et de la guerre rendent les choses plus compliquées ; mais dans mon domaine de responsabilité - le ministère de l'Intérieur et la police - la situation est particulièrement urgente. Depuis les événements de Maidan (4), le niveau de confiance dans la police est tombé à zéro. C'est bien compréhensible : les forces spéciales s'en sont d'abord prises aux manifestants ; puis certains policiers désorientés ont déserté et se sont cachés ; enfin, des dizaines d'ex-berkouts (5) ont changé de camp et sont allés rejoindre les Russes à l'Est. Sans parler de la corruption et de l'inefficacité des procédures censées la sanctionner. Il faut donc agir rapidement.



I. L. - Comment ?



E. Z. - Nous nous sommes d'abord concentrés sur la police routière. Le but est de la transformer en une police occidentale, fonctionnelle et efficace. Nous procédons en toute transparence, en engageant un dialogue avec la population à chaque étape du processus. La compétition est ouverte à tous : même les vieux policiers et les gens de la rue ont le droit d'être candidats. Pourquoi ? Parce que, jusqu'à maintenant, la seule voie d'accès aux métiers de la police était le népotisme ou la corruption. En ouvrant ce système très fermé, nous montrons aux Ukrainiens que le changement est réel. En trois semaines, 35 000 personnes se sont portées candidates, pour seulement 2 000 places. C'est un chiffre énorme. 70 % des personnes qui ont postulé ont fait des études supérieures, 32 % sont des femmes, et 37 % ont déjà un travail mieux rémunéré et beaucoup plus stable. Nous avons donc affaire à des gens déterminés et éduqués qui veulent absolument participer aux changements et qui sont prêts à sacrifier leur carrière personnelle pour l'avenir du pays. Cet enthousiasme populaire me rend optimiste, car nous ne devons pas seulement lutter contre la corruption et l'inefficacité, mais aussi contre le sentiment d'échec et l'apathie.

Parallèlement, nous devons refondre les services administratifs du ministère. L'Ukraine est un pays indépendant depuis longtemps, mais les instruments permettant à l'État de fonctionner restent soviétiques. Prenons un exemple : en URSS, pour acheter une voiture, il fallait se rendre dans un magasin spécial, faire enregistrer la transaction par plusieurs administrations, remplir tout un tas de paperasses. L'État surveillait tout. Eh bien, la procédure n'a pas changé d'un iota, au grand dam de la population. Nous voulons en finir avec ces anachronismes. Nous voulons faire exploser le système et le remplacer par un cadre normal, capitaliste, qui permette des relations commerciales saines et naturelles entre un vendeur et un acheteur. Quant à l'État, il doit se limiter à fournir des services, rien de plus. Jusqu'à aujourd'hui, il n'y a eu que des réformes de façade en Ukraine. On se contentait de changer les responsables sans modifier les règles du jeu. Comment voulez-vous que les choses évoluent dans ces conditions?



I. L. - Pouvez-vous réformer la police ukrainienne de la même manière que vous l'aviez fait en Géorgie au début des années 2000 (6) ?



E. Z. - Non, évidemment. D'abord parce que, en matière de réformes, il n'y a pas de recette type. Chaque cas est unique, même si tous les pays dont nous parlons affrontent des difficultés comparables. Ensuite, l'époque a changé : la technologie, les connaissances ne sont plus les mêmes. Internet, Twitter et Facebook ont fait leur apparition. Les réformes doivent donc être menées selon une approche complètement nouvelle. Ce qui ne nous empêchera pas d'appliquer à l'Ukraine certaines méthodes qui ont donné de bons résultats en Géorgie ou ailleurs depuis dix ans. S'il existe une solution rapide et efficace, nous devons l'adopter sans nous poser de questions.



I. L. - La Géorgie peut-elle être un modèle, en matière de réformes économiques et politiques, pour les autres républiques d'ex-URSS ?



E. Z. - En privé, tous les dirigeants des républiques d'ex-URSS reconnaissent que leurs pays ont besoin de réformes similaires. Mais la plupart d'entre eux considèrent que, en raison de sa petite taille, de ses spécificités géographiques, du moment où ces réformes ont été menées et du leader très particulier qui dirigeait le pays à l'époque (7), cette expérience n'est pas reproductible. Ce n'est pas vrai. Le succès géorgien n'est pas dû à la géographie mais à la volonté politique et à la capacité de traduire cette volonté politique en actes. Pour résoudre des problèmes non conventionnels, il faut trouver des solutions non conventionnelles. La Géorgie ne s'est pas réformée de manière classique ; elle a inventé des solutions nouvelles qui n'auraient pas pu être appliquées dans d'autres pays (8). Les réformes fonctionnent partout. Encore faut-il savoir ce qu'on veut, déléguer, faire confiance et ne pas manquer de courage.



I. L. - Comment réformer les services de renseignement, qui sont sous forte influence russe ?



E. Z. - Il existe en Ukraine un réseau d'espionnage qui a été bâti par les Russes sur le modèle du KGB, mais il n'a plus les mêmes connexions idéologiques avec Moscou que du temps de l'Union soviétique. Je crois donc que si les réformes réussissent, si nous parvenons à refonder l'État et à accompagner l'émergence d'une vraie société civile, ce réseau s'effondrera de lui-même. En attendant, les espions doivent être pourchassés. On ne pourra pas s'en débarrasser aussi facilement que l'ont fait les pays d'Europe de l'Est avec la lustration (9). Trop de temps a passé depuis la fin de l'URSS ; c'est devenu beaucoup plus compliqué. Cela dit, une partie de ce travail a déjà été réalisée : lorsque la guerre a commencé après les événements de Maidan, de nombreux agents se sont eux-mêmes démasqués. Depuis, les services de renseignement ukrainiens, sous l'autorité des militaires, travaillent de manière très active à leur identification.



I. L. - Peut-on réformer et faire la guerre en même temps ?



E. Z. - Absolument. Il suffit de définir des priorités claires. Cette année, la priorité doit être la modernisation de l'économie et des finances ainsi que la mise en place d'un système fiscal performant, car aujourd'hui personne ou presque ne paie d'impôts. J'ai bien conscience que ces réformes vont accentuer la pression sur les citoyens à un moment où l'inflation est déjà forte. C'est la raison pour laquelle il est primordial d'obtenir des résultats concrets dans d'autres domaines. Il faut se focaliser sur des projets à court terme, les considérer comme autant de pierres que l'on pose les unes sur les autres pour bâtir de nouvelles fondations.



I. L. - Ne craignez-vous pas que la guerre accapare l'énergie des gens ?



E. Z. - Oui et non. Bien sûr, en tant que géorgienne, j'ai très peur. J'ai 36 ans et j'ai connu trois guerres, une guerre civile et de nombreux conflits mineurs. J'appartiens à une génération qui a vu tomber des camarades de classe dès le lycée. Je me souviens très bien de ce qui arrivait aux volontaires lorsqu'ils rentraient : ils se droguaient et vivaient en marge de la société, ou bien ils devenaient de dangereux paramilitaires, des bandits qui finissaient par s'entretuer. Je ne veux pas que l'Ukraine subisse le même sort et je ferai tout pour l'éviter, en tirant chaque fois qu'il le faut la sonnette d'alarme. Si l'on ne canalise pas les hommes en armes, quels qu'ils soient, dans des unités de maintien de l'ordre ou dans des unités militaires, si l'on ne parvient pas à les réhabiliter, alors la guerre ne se limitera plus à l'est du pays mais gagnera toutes les autres villes jusqu'à la capitale, et la survie du pays sera en jeu. Je le sais d'expérience : les guerres sans fin comme celle-ci provoquent une crise émotionnelle très difficile à gérer. Mais l'Ukraine est un pays de patriotes et de héros. J'en suis certaine, et c'est cette conviction, fondée sur les nombreux récits que j'ai pu entendre, qui me donne cette énergie. Si le gouvernement fournit aux Ukrainiens l'occasion de s'engager et des raisons d'espérer, nous relèverons le défi.



I. L. - Ce défi n'est-il pas plus grand qu'en Géorgie ?



E. Z. - Il est différent. En Géorgie, il me semblait immense et impossible à surmonter. Je ne suis ni naïve ni stupide. Mais je fais semblant d'être naïve et stupide pour ne pas être dévorée par les craintes, les intrigues et les complications. Sinon je n'aurais pas la force de mener le combat auquel je crois, celui pour lequel on m'a nommée là où je suis. Si l'on continue à faire peur aux gens, à les exclure des changements, ils seront perdus et paniqués, l'Ukraine sera prise d'hystérie ou plongera dans la violence. Mais si nous travaillons dur tous ensemble, le pays trouvera la force de se hisser jusqu'à l'étape suivante.



I. L. - Quelles sont les différences, à cet égard, entre l'Ukraine et la Géorgie ?



E. Z. - Les perceptions sont les mêmes : en Ukraine comme en Géorgie il y a dix ans, les gens ont du mal à croire que la corruption peut réellement être vaincue.



I. L. - Cette corruption se limite-t-elle aux oligarques ?



E. Z. - Loin de là, les oligarques ne représentent que la partie émergée de l'iceberg ! En Ukraine, la corruption est systémique. C'est un cercle vicieux qu'il faut à tout prix briser. Bien sûr, la résistance de l'appareil d'État est forte. Mais elle ne me fait pas peur. C'était la même chose en Géorgie : il est tout à fait naturel que les gens se méfient de réformes dont ils ont du mal à comprendre les tenants et les aboutissants et, surtout, les conséquences sur leur vie. Au sein de l'appareil d'État, la plupart des fonctionnaires n'ont jamais eu l'occasion de travailler ailleurs. Leur principale source d'information reste la Russie - le seul pays étranger qu'ils ont suivi de près. Or les réformes menées en Russie n'ont rien de démocratique. Notre rôle, au sein du gouvernement de Kiev, est de rassurer les Ukrainiens, de parler aux salariés, aux groupes d'intérêt, de les convaincre. Il faut emporter l'adhésion du peuple car, si les réformes sont confisquées par une poignée de ministres, elles échoueront.



I. L. - Que faut-il faire pour que l'Ukraine devienne une vraie démocratie ?



E. Z. - Ce qui se passe en Ukraine aujourd'hui est une seconde chance pour tout le monde. Pour les Ukrainiens bien sûr, qui aimeraient être récompensés des choix qu'ils ont faits. Pour le gouvernement de Kiev, qui doit prouver que les électeurs ont eu raison de lui faire confiance. Mais c'est aussi une seconde chance pour l'Europe, qui pourrait trouver là l'occasion de prendre ses distances vis-à-vis de son quotidien et de réaliser que rien n'est jamais acquis. Vous - les Européens, les Américains, les Occidentaux -, vous n'êtes pas meilleurs que les Ukrainiens ou les Géorgiens. Vous avez les mêmes faiblesses, la même attirance pour l'argent. Si vous êtes supérieurs à nous, ce n'est pas à vos qualités individuelles que vous le devez, mais au système et aux institutions que vos ancêtres ont bâtis. Et aujourd'hui vous devez défendre ce système et ces valeurs, parce que des idéologies concurrentes vous menacent. Ce n'est pas l'Ukraine, la Géorgie ou la Moldavie qui sont attaquées. C'est le monde occidental tout entier.



I. L. - Quels sont les principaux obstacles à la normalisation du pays ? La Russie ? L'argent ? Les habitudes du passé ?



E. Z. - La Russie était déjà un obstacle avant que nous amorcions nos réformes. Cela fait longtemps qu'elle fait tout pour empêcher l'Ukraine de s'en sortir. La guerre actuelle n'est pas une guerre de territoires mais une guerre menée par le Kremlin contre la manière occidentale de diriger un État. La raison pour laquelle les hostilités ont commencé, c'est Maidan. Ce n'est pas Donetsk (10). C'est Maidan, c'est la voix très forte des Ukrainiens qui affirmaient ne plus vouloir être gouvernés par un État de type russe et réclamaient un autre mode de fonctionnement.



I. L. - Concrètement, que peut faire la Russie pour empêcher l'Ukraine de réussir ?



E. Z. - Elle peut continuer à déstabiliser l'est du pays, à fournir des équipements militaires et un soutien humain aux séparatistes, à menacer physiquement les gens, à commettre des actes de terrorisme et de sabotage, à jouer sur la crise financière en fragilisant davantage encore l'économie. Les Russes utilisent toujours les mêmes recettes : ils commencent par la force physique, comme en Géorgie ou en Moldavie (11), puis, en cas de besoin passent à l'espionnage et au terrorisme (12). Et si cela ne suffit toujours pas, ils sortent alors l'artillerie politique et financière. S'immiscer dans les affaires intérieures, manipuler les groupes d'intérêt, jouer sur le nihilisme des gens, leurs espoirs déçus, leurs frustrations : depuis l'époque soviétique, ils sont passés maîtres dans toutes ces techniques. Et ça marche ! Ce qui est nouveau aujourd'hui, c'est que malgré le rouleau compresseur de la propagande, malgré l'influence diplomatique considérable du Kremlin, malgré les énormes réserves humaines et matérielles de l'armée russe, l'Ukraine résiste. Si la communauté internationale nous soutient, la Russie perdra. Si, en revanche, l'Ukraine est abandonnée, ce n'est pas elle qui perdra, c'est nous tous. Et l'on assistera à la naissance d'un nouvel ordre politique et militaire sur notre continent...



I. L. - À quelle condition pourra-t-on dire que les réformes ont atteint leur but ?



E. Z. - Nous devons être très ambitieux. Si nous plaçons la barre à 1 000 %, peut-être obtiendrons-nous 10 %. Mais chaque pourcentage grappillé sera considéré comme un succès. Il faut essayer d'accumuler tous ces petits succès et les utiliser comme un carburant pour aller plus loin. Aujourd'hui, l'Ukraine ne peut pas se transformer de manière radicale, car le pays est en guerre et traverse une crise financière. Mais si le gouvernement se fixe des objectifs réalistes et s'y tient, les gens le suivront, même si les résultats se font attendre. Et s'ils le suivent, les réformes réussiront. Il faut enclencher un cercle vertueux.



I. L. - C'est une course contre la montre...



E. Z. - Le temps nous est effectivement compté, d'autant que ce que nous faisons aujourd'hui aurait dû être fait hier. Dans l'idéal, il faudrait concevoir une stratégie, planifier un calendrier, rédiger de nouvelles lois, les faire voter, les tester, les évaluer et, enfin, les mettre en application. Nous ne pouvons pas nous le permettre. Cela ne veut pas dire que nous allons échouer mais que nous allons tout faire en même temps et que, si jamais nous commettons des erreurs, il faudra en tirer les leçons et nous remettre au travail.



I. L. - Pourquoi les réformes n'ont-elles pas été réalisées en 1990 ?



E. Z. - Mes collègues ukrainiens n'apprécieront sans doute pas ma réponse, mais je crois que personne n'a réellement essayé. En fait de réformes, ils se sont surtout contentés de rafistolage. On ne peut faire des réformes que si l'on est persuadé que le changement est nécessaire. On ne peut pas faire des réformes si l'on pense qu'elles vont échouer.



I. L. - Pensez-vous que Petro Porochenko ira jusqu'au bout ?



E. Z. - Si je n'étais pas confiante, je n'aurais pas accepté ce job. Je crois en l'instinct humain. Quand les Ukrainiens verront que les choses bougent et qu'ils en tirent bénéfice, on ne pourra pas les faire repartir en arrière. Ils nous pousseront à aller de l'avant, c'est inévitable. Les réformes apportent une vie meilleure aux gens. C'est un marathon contre le temps.



I. L. - Quels sont, selon vous, les objectifs de Vladimir Poutine, en Ukraine et au-delà ?



E. Z. - Globalement, Vladimir Poutine veut rester au pouvoir et il fera tout pour y parvenir. En Ukraine, il poursuit deux buts : obtenir l'échec définitif de Maidan, qui représente le choix européen et la voie des réformes ; et attiser le conflit avec les dirigeants occidentaux. La confrontation lui a toujours été bénéfique. À l'échelle régionale, il cherche à imposer l'ordre russe comme seule méthode de gouvernement. Nous ne devrions pas laisser Vladimir Poutine décider à notre place de ce qui est bon pour nous. Nous devrions jouer notre rôle.



I. L. - Êtes-vous déçue par la faible implication des États-Unis et de l'Europe dans la crise russo-ukrainienne ?



E. Z. - Nous ne sommes pas déçus car nous n'avons pas le temps de ressentir des émotions. À mon avis, les pays occidentaux devraient être moins timides dans la défense de leurs valeurs. Car le risque est que les équilibres régionaux et mondiaux soient redéfinis sans eux.



I. L. - Quels sont les hommes politiques dans le monde qui ont le mieux compris la région ?



E. Z. - Le drame, c'est que les leaders politiques, à supposer qu'ils comprennent nos problèmes, préfèrent plaquer sur la réalité une grille de lecture fantasmatique et simplificatrice. Tout simplement parce que c'est plus confortable pour eux. Pourtant, si l'Ukraine réussit ses réformes, le signal envoyé aux pays environnants sera très fort. Il faudra en conclure qu'aucun endroit dans le monde n'est condamné. Notre propos n'est pas de remplacer Vladimir Poutine par François Hollande, Angela Merkel ou Barack Obama. Nous voulons juste jouer à armes égales et prouver que nous pouvons vivre comme vous. Mais face à Vladimir Poutine, l'Ukraine ne peut pas s'en sortir seule. La guerre ne va pas s'arrêter demain. Si vous voulez que nous montrions l'exemple, nous le ferons ; mais aidez-nous !

 


Notes :




(1) Président de la Géorgie de 2004 à 2013.

(2) Même si les réformes et la lutte contre la corruption ont été considérées comme un modèle à suivre pour d'autres pays par la Banque mondiale, l'effet positif des changements ne s'est pas propagé aussi vite en province que dans les grandes villes. L'échec du parti au pouvoir aux élections législatives de 2012 puis celui de Mikheil Saakachvili à l'élection présidentielle en 2013 s'expliquent aussi par l'usure du pouvoir et les conséquences de la guerre contre la Russie en 2008.

(3) Outre Eka Zguladze, le gouvernement ukrainien a fait appel à plusieurs étrangers : l'Américaine Natalie Jaresko a été nommée aux Finances ; le Lituanien Aivaras Abromavicius à l'Économie ; le Géorgien Sandro Kvitachvili à la Santé. Quant à l'ancien président géorgien Mikheil Saakachvili, il a rejoint l'équipe en tant que conseiller du chef de l'État Petro Porochenko.

(4) Les manifestations de la place Maidan à Kiev ont commencé en novembre 2013 après la décision du gouvernement ukrainien de ne pas signer un accord d'association avec l'Union européenne. Ce mouvement pro-européen a débouché, le 22 février 2014, sur la fuite puis la destitution du président Viktor Ianoukovitch.

(5) Les berkouts (aigles blancs en ukrainien) étaient des forces spéciales du ministère de l'Intérieur, une police anti-émeutes d'environ 5 000 hommes. Ce sont elles qui ont mené la répression pendant les événements de Maidan.

(6) Réalisée par Eka Zguladze, la réforme a éradiqué la corruption et hissé la police géorgienne au niveau des standards occidentaux. La plupart des policiers ont été licenciés, les gangs mafieux démantelés. À l'issue de cette thérapie de choc, la police, détestée du temps de l'ancien pouvoir, est devenue l'institution la plus populaire du pays.

(7) Le charismatique et énergique Mikheil Saakachvili.

(8) Notamment la thérapie de choc en matière économique et le rapprochement avec l'Otan et l'Union européenne. Mais aussi la modernisation et l'occidentalisation de plusieurs grandes institutions comme la police.

(9) Après la chute du rideau de fer, certains pays d'Europe de l'Est ont publié des listes de collaborateurs des services secrets des anciens régimes communistes. C'est ce qu'on a appelé la « lustration ».

(10) Après le départ du premier ministre Viktor Ianoukovitch et l'arrivée à Kiev d'un pouvoir pro-européen, des manifestations pro-russes ont éclaté dans plusieurs villes du Donbass, notamment à Donetsk.

(11) À l'issue de la guerre éclair qui a opposé Moscou et Tbilissi en août 2008, les forces russes ont consolidé leur contrôle sur les régions séparatistes de Géorgie : l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie.

(12) Les services de renseignement extérieurs russes ont accru leur activité au cours des dernières années dans l'ancienne zone d'influence soviétique, mais aussi dans certains pays de l'Union européenne comme les États baltes ou la Bulgarie. Les autorités de Kiev considèrent en outre que certaines actions des séparatistes prorusses à l'est de l'Ukraine s'apparentent à du « terrorisme ».