Politique Internationale - La Revue n°147 - HIVER -

sommaire du n° 147
Cuba/Etats-unis : les coulisses d'un rapprochement
Article de Sara ROUMETTE
Journaliste indépendante, spécialiste de Cuba
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Le 17 décembre 2014 s'est déroulée une mise en scène médiatique d'autant plus spectaculaire que les deux parties concernées ne s'adressaient plus la parole depuis un demi-siècle : ce jour-là, à midi précis, les présidents américain et cubain se sont exprimés à la télévision, de façon simultanée mais depuis leurs pays respectifs - l'un assis à son bureau, place de la Révolution à La Havane ; l'autre à la Maison-Blanche à Washington.

Neuf minutes pour Raúl Castro, douze pour Barack Obama : c'est le temps qu'il a fallu à chacun pour annoncer la reprise du dialogue entre les deux pays en vue du rétablissement de relations diplomatiques pour la première fois depuis 1961. Une annonce qui a pris tout le monde de court : absolument rien n'avait filtré des négociations, menées en secret depuis dix-huit mois sous les auspices du Canada et du Vatican.

« Pour l'Amérique latine, c'est l'équivalent de la chute du mur de Berlin », a aussitôt déclaré José Mujica, le président uruguayen sortant. « C'est une nouvelle étape dans les relations du continent ; je crois que c'est un moment qui marque un changement dans la civilisation », a renchéri la présidente brésilienne Dilma Rousseff. Même le président vénézuélien Nicolás Maduro, qui la veille encore s'en prenait violemment aux États-Unis, a salué l'événement : « Le geste d'Obama est courageux et historiquement nécessaire. Il constitue une étape sans précédent, et l'initiative peut-être la plus importante de sa présidence. »

Un enthousiasme exubérant pour ce qui n'est encore qu'un premier pas fragile : l'annonce conjointe ne concerne, pour l'instant, que le rétablissement des relations diplomatiques. Les dix-huit mois de négociations secrètes n'ont servi qu'à créer la possibilité, jusque-là inédite, de s'asseoir à la même table. Aucun calendrier n'a été avancé, aucune mesure précise n'a été détaillée au-delà de la réouverture des ambassades (1).

Bien que personne - pas même les alliés vénézuéliens - n'ait été mis dans la confidence, il est possible de décrypter a posteriori plusieurs indices dans les mois qui ont précédé ce dégel : par exemple, la poignée de main échangée en décembre 2013 entre Raúl Castro et Barack Obama lors de la cérémonie en hommage à Nelson Mandela à Soweto. Apparemment fortuit, le geste avait été qualifié d'historique par les observateurs. À l'époque, la Maison-Blanche avait cependant répondu que cet échange « n'était pas programmé » - en réalité, il marquait le premier aboutissement de négociations commencées six mois plus tôt entre les deux pays. Plus récemment, à l'automne 2014, le New York Times a publié une série de six éditoriaux successifs entièrement dédiés à Cuba, dénonçant l'inefficacité de la politique de sanctions vis-à-vis de l'île : une insistance qui avait étonné les cubanologues, et que Fidel Castro avait saluée en citant in extenso l'un des articles à la une du journal du Parti communiste cubain Granma !

Mais si personne n'avait pu prévoir le coup de tonnerre du 17 décembre, c'est que toute possibilité de négociation achoppait depuis des années sur le cas de plusieurs détenus réclamés en vain par chacun des deux pays.

Échange de prisonniers

Comme dans un roman d'espionnage typique de la guerre froide, l'annonce de la normalisation des relations diplomatiques a été précédée quelques heures plus tôt d'un échange de prisonniers : côté cubain, Alan Gross, un Américain âgé de 64 ans arrêté à Cuba en 2009 et condamné en 2011, a été libéré pour raisons humanitaires. Il purgeait une peine de quinze ans de prison pour avoir cherché à installer, grâce à des fonds de l'USAID (2), un système de connexion internet par satellite à l'usage de la petite communauté juive de La Havane (3). Un autre agent américain, condamné à vingt ans de réclusion, a également été relâché, ainsi que 53 prisonniers de conscience cubains recensés par Washington. Côté américain, les trois espions du « groupe des Cinq » (des agents cubains arrêtés en Floride et condamnés en 2001) (4) encore emprisonnés ont été remis en liberté et renvoyés dans l'île.

« La seule "négociation" en tant que telle a concerné l'échange entre les agents cubains emprisonnés aux États-Unis contre l'agent incarcéré à Cuba et la liberté d'Alan Gross », révélait début février Ricardo Zuñiga, le « monsieur Amérique latine » d'Obama au Conseil de sécurité nationale et l'un des initiateurs des négociations secrètes. Pour la première fois en cinquante ans, les deux parties ont accepté de se rencontrer sans conditions préalables. Mais rien n'est joué, car chacun entend tirer avantage des négociations tout en supportant le plus faible coût politique possible.

La marge de manoeuvre est étroite. Barack Obama a parlé dans son allocution de décembre de « l'échec d'une politique obsolète ». Mais il n'a pas, pour autant, remis en cause les buts qu'elle poursuivait (sur la question des droits de l'homme et la place de la société civile dans l'île). Pour les autorités cubaines, normaliser les relations avec les États-Unis signifie aussi renoncer à l'image d'un ennemi tout-puissant au nom duquel toute opposition politique est bannie.

Pourtant, pour reprendre une expression marxiste régulièrement citée par Fidel Castro, les « conditions objectives » (en l'occurrence, une convergence d'intérêts économiques et un calendrier politique favorable) étaient réunies pour que ce dégel ait lieu.

Les États-Unis isolés par l'embargo

Vu de Washington, le rapprochement est d'abord lié à l'arrivée d'une nouvelle génération au sein des institutions comme parmi la population - notamment la population d'origine cubaine. En 2013, déjà, Barack Obama avait souligné ce qu'il considérait comme un changement d'époque irréversible : « Il faut garder à l'esprit que lorsque Castro est arrivé au pouvoir, je venais juste de naître. Il est insensé de croire que les mesures mises en place en 1961 sont toujours aussi efficaces aujourd'hui, à l'ère d'internet et de Google », avait-il déclaré le 9 novembre 2013, quelques semaines avant la fameuse poignée de main en Afrique du Sud.

Mais surtout, dès 1959, les relations avec Cuba ont constitué aux États-Unis un enjeu de politique intérieure au moins autant (si ce n'est plus) que de politique extérieure. Dans les années qui ont suivi la révolution castriste, le pays a accueilli plus de 600 000 Cubains, principalement en Floride (5). Cet exil historique, frontalement opposé à toute négociation avec les frères Castro, a pesé d'un poids disproportionné sur la politique intérieure américaine grâce au facteur « swing state » de la Floride (cet État a notamment joué un rôle décisif dans la victoire de George W. Bush face à Al Gore lors de l'élection présidentielle de 2000).

Or cet influent électorat est de plus en plus divisé : depuis 1994, un demi-million de Cubains ont émigré vers les États-Unis (6). Ces jeunes générations, nées sous la révolution, conservent des liens étroits avec leurs proches restés sur l'île. Elles ne perçoivent pas leur exil comme prioritairement politique et font évoluer le profil électoral de la communauté. Depuis vingt-cinq ans, l'Université internationale de Floride réalise des sondages parmi les Cubano-Américains : en 1991, 87 % d'entre eux approuvaient l'embargo ; en 2014, ils n'étaient plus que 48 % ! Et 68 % des personnes interrogées se déclaraient en faveur d'une reprise des relations diplomatiques entre les deux pays (jusqu'à 90 % parmi les moins de 30 ans) !

Sur la scène internationale, la question de l'embargo devenait, en outre, de plus en plus embarrassante pour Washington. Conçu à l'origine pour isoler Cuba, il s'était paradoxalement transformé en facteur d'isolement diplomatique pour les États-Unis au sein d'un continent américain ayant basculé à gauche depuis 1999. Depuis 1992, l'embargo est chaque année condamné à la quasi-unanimité par l'Assemblée générale des Nations unies. De façon très concrète, la situation de blocage était telle que la majorité des pays latino-américains avaient fait dépendre leur participation au Sommet des Amériques de 2015 de la présence de Cuba (7).

Enfin, la non-candidature de Barack Obama à l'élection présidentielle de 2016 lui donne les coudées franches pour faire preuve d'audace sur des sujets controversés, comme il l'a montré à l'automne 2014 avec sa réforme de la politique migratoire. « Lorsque, au bout de cinquante ans, une politique ne fonctionne toujours pas, il est temps de passer à autre chose », a insisté le président américain dans son discours sur l'état de l'Union, le 20 janvier 2015. Et de poursuivre : « Notre revirement politique à Cuba peut permettre de clore une ère de défiance dans notre hémisphère. Il supprime une fausse excuse pour les restrictions à Cuba. (...) Cette année, le Congrès devra s'atteler à la levée de l'embargo. » Un discours qui est désormais audible aux États-Unis - et qui survient au bon moment pour les autorités cubaines. Car le Venezuela, principal allié politique et commercial de Cuba, donne des signes d'instabilité qui inquiètent La Havane.

Venezuela : une instabilité qui inquiète Cuba

Depuis la mort de Hugo Chávez en mars 2013 et l'élection de Nicolás Maduro, la situation politique vénézuélienne est particulièrement fragile. Des manifestations violentes ont paralysé le pays à l'hiver 2014, faisant plus de 40 morts, et le gouvernement a dénoncé une douzaine de tentatives de coup d'État depuis l'arrivée au pouvoir de Maduro. Avec la baisse continue des prix du brut, le pays (qui tire la quasi-totalité de ses revenus du pétrole) s'enfonce dans une crise économique marquée par l'inflation et les pénuries de biens de consommation courante.

Or Caracas est, de loin, le premier partenaire commercial de La Havane et concentre 40 % des échanges de l'île (8). Selon l'économiste cubano-américain Carmelo Mesa-Lago, les relations économiques avec le Venezuela ont représenté 21 % du PIB cubain en 2010. Cette dépendance excessive n'est pas sans rappeler les subventions accordées par l'Union soviétique à Cuba jusqu'à la fin des années 1980. La crise qui avait suivi la disparition de l'URSS, entraînant une récession de 35 % de l'économie cubaine entre 1990 et 1993, a laissé de terribles souvenirs dans l'île. Pour éviter la répétition d'un tel scénario catastrophe, Cuba doit diversifier ses partenaires : un processus qui passe obligatoirement par une normalisation des relations avec le voisin du Nord.

La mort de Chávez a sans doute joué un rôle de catalyseur dans ce rapprochement : selon les rares informations disponibles, les négociations ont débuté en juin 2013, trois mois à peine après son décès. Mais le projet, côté cubain, est en réalité bien plus ancien : Raúl Castro avait évoqué la possibilité de négocier avec les États-Unis dès sa toute première interview à la presse cubaine, en août 2006. Cette déclaration, restée sans suite, avait surpris tout le monde.

« Depuis mon élection, j'ai dit à plusieurs reprises que nous étions prêts à ouvrir avec le gouvernement des États-Unis un dialogue respectueux, basé sur l'égalité souveraine, afin de traiter des thèmes les plus divers de façon réciproque, sans atteinte à la souveraineté nationale et à l'autodétermination de notre peuple », a-t-il répété le 17 décembre 2014. Pour le journaliste américain Marc Frank, auteur du livre Cuban Revelations (University Press of Florida, 2013) sur les coulisses du pouvoir cubain, et doyen des correspondants étrangers dans l'île, « Raúl Castro a décidé il y a cinq ans, au moment de lancer son plan de réformes économiques, qu'il avait besoin de meilleures relations avec les États-Unis pour que cela fonctionne. Il a mis fin aux manifestations anti-américaines dans l'île et a signalé à plusieurs reprises sa disposition au dialogue. Il a aussi lancé des projets d'aménagement, comme la construction de marinas ou l'agrandissement du port de Mariel. Ces projets n'auraient aucun sens en l'absence de meilleures relations avec Washington. »

Le terminal portuaire géant de Mariel (une ville de la côte nord de l'île, à 50 kilomètres de La Havane) est, en effet, le méga-projet cubain de ces dernières décennies. Lancé en 2010 avec des financements brésiliens (l'entreprise brésilienne Odebrecht a apporté 640 millions de dollars sur les 900 millions prévus), il a été inauguré par Raúl Castro et Dilma Rousseff en 2014. Dès la conception, le Brésil misait sur la levée des sanctions américaines. Un câble diplomatique de septembre 2009 révélé par WikiLeaks résume un entretien avec l'un des conseillers de Dilma Rousseff : « La construction d'un port profond à Mariel ne se justifie que si l'on envisage le développement de relations commerciales entre Cuba et les États-Unis. »

De fait, Mariel est l'un des ports profonds les mieux équipés de la région - même les États-Unis n'ont pas, sur leur côte sud, de site capable d'accueillir la nouvelle génération de cargos géants Postpanamax. À terme, il disposera d'un quai de 2 kilomètres de long, d'une capacité de stockage de 3 millions de containers annuels et d'une zone franche ouverte aux investisseurs étrangers de 400 kilomètres carrés.

Précisément, une nouvelle loi encadrant les investissements étrangers est entrée en vigueur en 2014, avec l'espoir d'attirer entre 2,5 et 3 milliards de dollars de capitaux. « Le simple fait d'annoncer que les États-Unis seront bientôt là renforce déjà la position de Cuba dans toutes les négociations politiques et économiques », remarque Marc Frank. Grâce à cette nouvelle donne, l'objectif des autorités cubaines est d'atteindre une croissance de 4 % pour l'année 2015 - elle était tombée à 1,3 % en 2014, malgré les réformes économiques partielles lancées en 2011 pour « actualiser le modèle cubain » (réformes du droit de propriété, déplafonnement des salaires, autorisation du travail privé pour 201 métiers, distribution en usufruit de terres agricoles en friche, autorisation des crédits bancaires).

Des négociations laborieuses

Le processus de rapprochement bilatéral qui doit mettre fin à plus d'un demi-siècle d'hostilités reste laborieux. Tout se passe comme si les deux partenaires n'étaient d'accord sur rien, mais avaient décidé de s'entendre malgré tout, a minima. Les rendez-vous mensuels, de un à deux jours chaque fois, se tiennent alternativement à La Havane et à Washington. Durant cette première phase, les négociations se limitent à la réouverture d'ambassades réciproques et aux conditions de travail des diplomates conformément à la Convention de Vienne (liberté de déplacement, liberté d'importation, liberté de circulation pour les visiteurs de l'ambassade). Pour les États-Unis, ces conditions sont cruciales : il s'agit de pouvoir continuer à rencontrer les opposants cubains, alors qu'ils sont considérés comme des mercenaires par Cuba (où seul le Parti communiste est autorisé) et que les autorités voient ces contacts comme une ingérence dans les affaires intérieures du pays.

D'autres étapes sont prévues sur le chemin de la normalisation. Pour l'île, l'une des priorités est de voir son nom retiré de la liste des pays soutenant le terrorisme que Washington publie chaque année. Inscrite sur cette liste depuis 1982 (au moment où l'île entretenait des liens avec les FARC colombiennes et l'ETA basque, et avait accordé l'asile politique à plusieurs fugitifs américains membres des Black Panthers), Cuba y figure aujourd'hui aux côtés de l'Iran, de la Syrie et du Soudan. Une situation jugée anachronique, au moment où même les officiels américains saluent le rôle constructif joué par La Havane (qui accueille les pourparlers de paix entre Bogota et les dirigeants des FARC) dans le règlement du conflit colombien. Obama a demandé au département d'État un rapport sur le sujet en vue du retrait de Cuba de cette liste - un retrait qui permettrait notamment de lever certaines restrictions aux transactions financières.

Mais, au-delà, c'est évidemment la levée de l'embargo qui focalise les attentes. Intégré dans l'arsenal législatif en 1996 (sous le nom de loi Helms-Burton), l'échafaudage de sanctions visant l'île ne peut être démantelé que par un vote du Congrès, dont les deux chambres sont aux mains des républicains depuis novembre 2014. Sans attendre le vote parlementaire, qui peut prendre du temps, l'exécutif a la possibilité de vider l'embargo d'une partie de sa substance. Dès janvier, une première série de mesures a d'ailleurs été décidée par le département du Trésor : le plafond des transferts monétaires vers Cuba a été relevé à 2 000 dollars par trimestre (les économistes prévoient le doublement des envois d'argent familiaux vers l'île, actuellement estimés à 1,7 milliard de dollars) ; les transactions bancaires seront facilitées ; et si les voyages touristiques ordinaires demeurent interdits, les conditions ont été assouplies pour les citoyens américains désirant se rendre à Cuba pour l'un des douze motifs autorisés par l'embargo (visites familiales, voyages gouvernementaux, voyages humanitaires, échanges éducatifs, religieux, culturels ou sportifs, voyages de presse...).

Le débat autour de la levée de l'embargo déborde désormais les frontières partisanes, ce qui rend un vote du Congrès tout à fait imaginable malgré les résistances. Les exilés cubains historiques, eux, restent opposés à tout dialogue avec les autorités cubaines et souhaitent alourdir les sanctions contre l'île communiste. Leurs exigences sont relayées par certains des candidats républicains potentiels à la présidentielle de 2016, tels Jeb Bush (ancien gouverneur de Floride au temps de l'élection de 2000) ou Marco Rubio, fils d'émigrés cubains. Mais d'autres élus républicains se sont prononcés en faveur d'une normalisation, pour des raisons économiques - un marché entièrement neuf, où tout est à faire, à 150 kilomètres des côtes américaines. L'inverse est aussi vrai : il existe des élus démocrates opposés au rapprochement avec La Havane (il s'agit souvent de Cubano-Américains). Dans l'ensemble, cependant, le lobby anti-embargo s'est trouvé renforcé quand - grâce à un amendement, voté en 2000, autorisant les exportations d'aliments et de médicaments vers l'île - les États-Unis sont devenus en 2008 le premier fournisseur agro-alimentaire de Cuba. Un record dont ont largement profité les États agricoles du Midwest !

« Je pense qu'il ne faut pas que les entreprises américaines soient désavantagées, et qu'un développement du commerce sera bénéfique aux Américains comme aux Cubains », a souligné Barack Obama le 17 décembre à l'intention de son opinion publique. Le Wall Street Journal remarquait le lendemain que « les entreprises américaines, depuis General Motors jusqu'au géant de l'agroalimentaire Cargill en passant par le détaillant de meubles Ethan Allen Interiors, ont toutes applaudi l'annonce de la Maison-Blanche ».

Dès le 29 janvier, une délégation bi-partisane de huit sénateurs démocrates et républicains, dirigée par Jeff Flake (sénateur républicain de l'Arizona), a déposé un projet de loi destiné à lever les restrictions aux voyages à Cuba de citoyens américains et à autoriser les transactions bancaires qui en découleraient. Le 12 février, une autre délégation bi-partisane de sénateurs a présenté un projet de loi pour la levée de l'embargo. En tout, une douzaine de textes ont été déposés au Sénat et à la Chambre des représentants depuis le début de l'année, par les deux partis - ce qui laisse augurer une poursuite de la politique de rapprochement après la présidentielle de 2016, quel qu'en soit le vainqueur.

L'opposition cubaine divisée

Pour la population cubaine, cette normalisation des relations entre les deux pays est une révolution copernicienne. Indépendamment de ses effets concrets, elle met fin à un demi-siècle d'une rhétorique inflexible qui a déchiré des familles et broyé des vies. L'écrivain Leonardo Padura, dans une tribune publiée dans Le Monde fin janvier 2015, a décrit sa sidération le jour de l'annonce : « Nous avons tous reçu le choc de plein fouet : comme des prestidigitateurs sortant des lapins de leur chapeau, les présidents cubain et américain annonçaient au monde que ces deux pays si proches par la géographie, l'histoire, la culture, le sport, mais si éloignés durant plus d'un demi-siècle sur le terrain de la politique, étaient tombés d'accord pour rétablir des relations diplomatiques. » Une journaliste indépendante cubaine décrivait, sur un ton presque amusé, pour le site d'informations anti-castriste Diario de Cuba, la perplexité de la population : celle-ci « se demande ce que va devenir toute cette propagande contre les États-Unis ; déjà, le journal télévisé a commencé à en parler comme d'une nation et non plus d'un empire ! ».

« Il est encore difficile de décrire l'étonnement que nous avons ressenti le 17 décembre », a témoigné l'opposante Miriam Leiva devant la commission des affaires américaines du Sénat, début février 2015. « Ce jour-là, nous les Cubains avons vu le soi-disant ennemi annoncer de nouvelles mesures, et l'on a pu lire dans le journal le discours du président Obama à côté de celui de Raúl Castro. »

Avec elle, une partie de l'opposition cubaine a salué le rapprochement entre Cuba et les États-Unis. Certains expriment une réserve désabusée, à l'instar de Manuel Cuesta Morua, opposant social-démocrate et dirigeant du mouvement interdit Arco Progresista, lui aussi invité à témoigner devant la même commission sénatoriale : « Ce qui est bénéfique à court terme pour l'industrie nord-américaine et pour les estomacs de l'île n'est probablement pas bénéfique à long terme pour notre projet de pays. Je ne crois pas que ce changement de politique des États-Unis nous apporte la liberté, et c'est tant mieux. La liberté de Cuba ne concerne que les Cubains, mais cette nouvelle politique nous offre assurément de meilleures possibilités de l'obtenir par nous-mêmes. »

Les activistes qui soutiennent le réchauffement en cours soulignent les conséquences politiques indirectes que l'ouverture de Cuba aux investissements et au tourisme américains pourrait entraîner. Avec le nécessaire développement des infrastructures, et en particulier des télécommunications, le contrôle de l'information est voué à s'éroder. Le taux de connexion de Cuba à internet (le plus faible des Amériques), par exemple, va augmenter : en 2009, seuls 0,25 % de la population disposaient d'une connexion à internet ; et 14 % avaient accès à un intranet national coupé du web mondial.

D'autres opposants jugent ce processus désastreux et s'estiment trahis par Washington. Pour Sara Marta Fonseca, membre des Dames en blanc (9) qui vit en exil aux États-Unis depuis un an, ce rapprochement signe l'abandon de la société civile cubaine : « Lever l'embargo, ce serait comme légitimer la dictature, étouffer nos voix et donner au régime une bouffée d'oxygène pour qu'il puisse continuer à réprimer. » Antonio Rodiles, l'animateur des débats citoyens « Estado de Sats », régulièrement arrêté par la police, reproche à Washington de n'avoir pas fait du statut de l'opposition une condition préalable à l'ouverture du dialogue : « Dans le contexte actuel, les mesures prises par le président Obama ne sont pas sages et peuvent devenir très dangereuses. Elles accordent une légitimité et des ressources supplémentaires à un régime qui a démontré sa grande capacité d'adaptation dans les moments cruciaux. »

Pas d'ouverture politique en vue

De fait, tous ceux qui espéraient un début d'ouverture politique se sont vu infliger un cinglant démenti par les autorités cubaines à peine deux semaines plus tard. Le 30 décembre 2014, l'artiste cubaine Tania Bruguera avait organisé un happening artistique sur l'emblématique place de la Révolution : un micro ouvert devait permettre à chacun de s'exprimer librement en public pendant une minute. Cette performance baptisée « Le murmure de Tatlín » avait déjà été réalisée à La Havane en 2009, mais dans le cadre plus étroit et contrôlé de la Biennale d'art contemporain : plusieurs participants avaient alors pris la parole pour réclamer l'accès à internet et une plus grande liberté d'expression. Mais fin décembre, l'annonce du happening a provoqué l'arrestation, pour quelques jours, d'une soixantaine de personnes dont l'artiste, qui se trouve actuellement en attente d'une mise en examen et sous le coup d'une interdiction de sortie du territoire cubain.

Courant janvier, 178 brèves arrestations arbitraires ont été recensées (principalement lors de manifestations des Dames en blanc). Plus largement, au cours de l'année 2014 la Commission cubaine des droits de l'homme a comptabilisé 9 000 interpellations de courte durée (quatre fois plus qu'en 2010) : si le nombre de prisonniers politiques a considérablement diminué au cours des dernières années (il est estimé à une trentaine), cette forme de harcèlement a, en revanche, explosé.

Le monopole politique du parti unique demeure intact. Loin de mettre en place une éventuelle transition, Raúl Castro cherche au contraire à consolider le système actuel en s'efforçant de le rendre viable - tout en conservant l'exclusivité du pouvoir. L'absence médiatique de Fidel Castro après l'annonce du 17 décembre 2014 a relancé toutes les spéculations sur son état de santé. Plus d'un mois a passé avant que le Líder Maximo ne commente le rapprochement avec les États-Unis, sur un ton particulièrement froid : « Je n'ai pas confiance dans la politique des États-Unis, et je n'ai échangé aucun mot avec eux, mais cela ne signifie à aucun moment un rejet d'une solution pacifique aux conflits », a-t-il écrit dans un texte lu à la télévision cubaine le 26 janvier 2015, accompagné de quelques photos récentes prises à son domicile. Le dirigeant, qui aura 89 ans en août, n'apparaît plus en public : son rôle dans la politique cubaine semble désormais limité à celui d'une statue du commandeur à l'autorité symbolique. La réalité du pouvoir est ailleurs, au sein du Parti communiste et surtout de l'armée.

Or « nous sommes à trois ans de l'ère post-Castro », remarque l'analyste américaine Julia Sweig, spécialiste de Cuba : Raúl Castro a d'ores et déjà fait savoir qu'il ne se représenterait pas à la présidence du Conseil d'État en février 2018. Une succession dynastique est peu probable (10) et Miguel Díaz Canel, le dauphin officiel, nommé vice-président du Conseil d'État en 2013, est peu mis en avant à Cuba même, et encore moins à l'étranger.

Le prochain congrès du Parti communiste s'ouvrira en avril 2016. Les élections qui en résulteront donneront sans doute une indication sur la succession à venir : actuellement, le Bureau politique - la véritable instance de décision - compte 6 généraux parmi ses 14 membres. Car, derrière la figure de Raúl Castro (qui fut ministre des Forces armées pendant cinquante ans avant de remplacer son frère à la tête du pays), ce sont des militaires qui détiennent les postes clés, en coulisses. L'un des personnages les plus puissants aujourd'hui à Cuba est le général de brigade Luis Alberto Rodríguez López-Callejas, qui dirige le Gaesa (Groupe administratif entrepreneurial des forces armées). C'est lui qui a supervisé les travaux du port de Mariel. Il existe très peu de photos de cet homme, et le fait qu'il fut jusqu'à son divorce récent le gendre de Raúl Castro est l'un des secrets les mieux gardés de La Havane. Il est entouré de toute une caste d'entrepreneurs militaires, tous membres du Parti mais subordonnés au seul Raúl Castro, et qui concentrent dans leurs mains la totalité des leviers économiques et politiques.

À cet égard, la mise en scène du discours du 17 décembre est éloquente : alors qu'il apparaît régulièrement habillé en civil, c'est bien revêtu de son uniforme de général que Raúl Castro a pris la parole ce jour-là, la poitrine bardée de médailles, assis dans son ancien bureau lambrissé du ministère des Forces armées et déclamant son texte d'un air martial. Pour ceux qui en douteraient, c'est bien l'armée qui détient le pouvoir à Cuba...

 


Notes :


(1) Les États-Unis ont rompu leurs relations diplomatiques avec Cuba le 3 janvier 1961. En 1977, sous l'administration Carter, les deux pays ont ouvert des « sections d'intérêts » sous les auspices de la Suisse. Ces institutions (celle des États-Unis à La Havane est installée dans le bâtiment de l'ancienne ambassade fermée en 1961) assument les tâches consulaires et ont ponctuellement servi de relais pour des négociations bilatérales (sur l'immigration, le courrier ou la sécurité écologique des forages profonds dans le golfe du Mexique). Leurs activités sont cependant très limitées : les diplomates n'ont pas le droit de se déplacer hors de la capitale du pays d'accueil ; les documents et objets transportés par la valise diplomatique sont soumis à autorisation ; la section d'intérêts cubaine à Washington fait face à des restrictions de services bancaires ; et, à La Havane, les visiteurs de la section d'intérêts doivent s'identifier auprès de policiers cubains avant de pouvoir pénétrer dans les locaux diplomatiques.

(2) USAID est l'acronyme de l'« Agence des États-Unis pour le développement international ». Entre 2009 et 2011, cet organisme a reçu du Congrès américain un financement de 31 millions de dollars pour des projets concernant Cuba. Parmi ses priorités : l'aide humanitaire aux prisonniers politiques et à leurs familles ; la défense des droits de l'homme ; et la libre circulation de l'information. Les programmes de l'USAID sont considérés par les autorités cubaines comme des activités relevant de l'espionnage.

(3) La communauté juive cubaine - forte de 1 500 personnes - a dit ignorer que les fonds finançant le programme mené par Alan Gross provenaient de l'USAID. Un autre projet de Gross prévoyait l'installation de connexions internet satellites pour les différentes loges maçonniques cubaines, qui rassemblent 30 000 personnes. L'un des maîtres de la Grande Loge de La Havane, José Manuel Collera, s'est révélé être un informateur de la Seguridad del Estado, la police politique cubaine, sous le pseudonyme d'« agent Gerardo » : son témoignage a servi à condamner Alan Gross lors de son procès en 2011.

(4) Le réseau « Avispa » comprenait quatorze personnes, dont dix ont été arrêtées en 1998 pour s'être livrées à des activités d'espionnage en Floride (les quatre autres ont réussi à regagner Cuba avant leur arrestation). Cinq prévenus ont collaboré avec la justice américaine, purgé leur peine et été libérés au cours des années 2000. Les cinq restants ont refusé de reconnaître les charges qui pesaient sur eux, arguant du fait qu'ils n'avaient pas espionné les États-Unis mais les milieux anti-castristes de Floride. Ils ont été condamnés en juin 2001. À Cuba, leur sort est devenu une cause nationale. Les autorités cubaines ont multiplié les campagnes médiatiques et diplomatiques visant à la libération des « cinq héros ». Deux d'entre eux sont sortis de prison à l'expiration de leur peine (en 2011 et 2014). Il en restait donc trois en prison, dont Gerardo Hernández, condamné à la double perpétuité pour la mort de quatre militants de l'organisation anti-castriste de Floride « Hermanos al Rescate » : alors qu'ils pilotaient deux avions civils Cessna, survolant le détroit de Floride à la recherche de balseros, leurs appareils ont été abattus par l'armée cubaine, le 24 février 1995. Les informations ayant mené à leur localisation auraient été fournies par Gerardo Hernández.

(5) La première vague d'émigration concerne l'« exil doré », riche et presque exclusivement blanc : entre 1959 et 1962, 270 000 personnes quittent l'île. Il s'agit principalement de représentants de la haute bourgeoisie, d'entrepreneurs et de cadres. En octobre 1962, la crise des missiles provoque la suspension de tous les vols directs entre Cuba et la Floride et met un frein à cette émigration. Elle reprend en 1965 lorsque Fidel Castro autorise un pont aérien à certaines conditions (les jeunes adultes et certaines professions en sont exclus), et cela jusqu'en 1973 : 260 000 personnes emprunteront ces vols affrétés par le gouvernement américain. Puis les liaisons sont à nouveau coupées, jusqu'à l'exode de Mariel, en 1980 : à la suite d'un incident dans l'ambassade du Pérou, Castro annonce l'ouverture unilatérale des frontières cubaines. En quelques mois, 120 000 personnes traversent le détroit de Floride sur des bateaux envoyés par les familles installées aux États-Unis.

(6) C'est en 1994 qu'a lieu la dernière crise migratoire, au creux de la période spéciale. En août de cette année-là, Castro suspend la surveillance des frontières : en trois semaines, 36 000 personnes se lancent dans la traversée du détroit - on les appelle les balseros parce qu'ils s'embarquent sur des balsas, des radeaux plus ou moins perfectionnés. De nos jours, l'exode se poursuit, silencieux mais grandissant : selon les statistiques officielles, l'île perd désormais 35 000 habitants chaque année ! La majorité profite d'un accord signé en 1994 aux termes duquel Washington délivre 20 000 visas américains par an. D'autres ont eu recours à la « loi des petits-fils » de Madrid, grâce à laquelle quelque 100 000 Cubains ont pu recevoir la nationalité espagnole du fait de grands-parents espagnols émigrés.

(7) Le Sommet des Amériques réunit tous les trois ans les chefs d'État d'Amérique du Nord et du Sud. Il est organisé sous l'égide de l'Organisation des États américains (OEA). Les 34 pays américains y participent, à l'exception de Cuba, suspendue de l'OEA en 1962 sur pression américaine.

(8) Il s'agit principalement d'échange de pétrole (110 000 barils par jour) contre du personnel qualifié, dans les secteurs de la santé (31 700 professionnels cubains en 2012) et du sport (6 200). Pour la période 2010-2020, 370 projets impliquant Caracas et La Havane ont été recensés, représentant un investissement total de 11 milliards de dollars.

(9) Le mouvement des Dames en blanc est né en 2003 pendant une vague de répression qui a envoyé en prison 75 opposants. Les mères, femmes ou soeurs de ces détenus se sont unies pour réclamer la libération de leurs proches. La constance de leur mobilisation, sans précédent dans l'île, a porté ses fruits, mais le groupe qui s'agrandit régulièrement continue de se mobiliser pour la libération de tous les prisonniers politiques.

(10) Dans la famille Castro, seule Mariela Castro, la fille de Raúl Castro, est politiquement active. Présidente du Cenesex (Centre d'éducation sexuelle) qui défend les droits des homosexuels, elle est aussi députée de l'Assemblée nationale où, depuis sa création en 1976, les lois ont toujours été votées à l'unanimité. Mariela Castro possède le titre de gloire d'être la seule députée cubaine à avoir jamais voté contre un projet de loi : son opposition, qui remonte à décembre 2013 mais n'a été rendue publique qu'à l'été suivant, concernait le nouveau Code du travail.