Politique Internationale - La Revue n°150 - HIVER - 2016

sommaire du n° 150
Erdogan, un allié encombrant
Article de Marc SEMO
Journaliste au quotidien "Libération".
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Pour le président islamo-conservateur turc Recep Tayyip Erdogan, la victoire au soir des élections législatives anticipées du 1er novembre avait une incontestable saveur de revanche. En cinq mois, sur fond de tensions croissantes et de reprise du conflit armé avec la guérilla kurde du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), le leader charismatique de l'AKP a, en effet, réussi à retourner l'opinion et à obtenir pour son parti, au pouvoir depuis novembre 2002, la majorité parlementaire (49,4 % des voix) qui lui avait échappé lors du scrutin du 7 juin. Aucun sondage n'avait prévu un tel sursaut. L'événement ne fut pourtant marqué que par un simple communiqué de la présidence et par un geste discret mais lourd de symbole : une prière à la mosquée stambouliote d'Eyup si chère à Pierre Loti, là même où les sultans se rendaient jadis avant de ceindre l'épée d'Osman au moment de monter sur le trône. Erdogan avait relancé cette tradition en août 2014 pour célébrer son élection dès le premier tour à la présidence de la République.

Son mandat de chef de l'État n'était pas en jeu, mais ce triomphe est avant tout le sien. C'est lui qui s'est obstiné à empêcher la formation de toute coalition, rendant par là inévitable, comme le prévoit la Constitution (1), ce nouveau recours aux urnes. Pour parvenir à ses fins, il n'a pas hésité à attiser les tensions internes entre laïcs et islamistes, et entre sunnites et alévis - fidèles d'une secte hétérodoxe issue du chiisme (20 % de la population) - et, surtout, à rallumer la question kurde (entre 15 à 20 % de la population).

Un véritable tournant s'amorce donc dans l'histoire de la République turque. Celui que ses adversaires ont surnommé « le nouveau sultan » exerce déjà un contrôle absolu sur le parti et ses organes dirigeants au travers de ses hommes liges. Désormais, il est en passe de réaliser son rêve d'« hyper-présidence ». Certes, avec 317 sièges sur 550, l'AKP ne dispose pas de la majorité requise pour changer la Constitution - il lui en faudrait 367 - et instaurer le régime présidentiel inspiré du modèle français qu'il appelle de ses voeux. Mais la voie du référendum reste ouverte. Pour cela, il doit réunir 330 voix - un quorum facile à atteindre s'il réussit à débaucher, voire à acheter quelques députés des autres partis, notamment du côté de la droite nationaliste. Après avoir joué la carte de la division (« nous » : les croyants, les conservateurs, les patriotes, contre « eux » : les laïcs, la gauche, les Kurdes), le président doit à présent rassembler pour gouverner le pays et rassurer les milieux d'affaires ainsi que ses partenaires européens et américains.

L'expérience des dernières années montre néanmoins que, placé en position de force, l'AKP tend à abuser de son pouvoir. C'est après le scrutin de 2011, où il avait engrangé 49,1 % des voix, que se sont accentuées les dérives autoritaires. Convaincu de son propre génie politique - son parti avait remporté depuis 2002 neuf élections successives (trois législatives, trois municipales, une présidentielle ainsi que deux référendums) -, fier d'avoir propulsé son pays au premier rang de la scène régionale et d'avoir triplé le revenu par habitant, Recep Tayyip Erdogan est peu à peu gagné par l'hubris d'un pouvoir désormais sans partage. Il vit aussi dans la hantise des complots - une peur que renforcera encore le grand mouvement de protestation du parc Gezi d'Istanbul en juin 2013. Un nombre croissant d'observateurs s'interrogent sur sa capacité à accepter l'alternance, seul véritable test de la conversion à la démocratie d'un parti qui incarna longtemps - aux yeux des Européens comme de Washington - un « modèle turc » combinant islam, liberté et dynamisme économique.

Ces mois de crise ont mis en évidence les méthodes de l'homme fort d'Ankara. Le coût humain de cette campagne - plus de 600 morts parmi les forces de l'ordre, les combattants du PKK et les civils, victimes des affrontements ou des attentats de l'État islamique - a été élevé. Son coût en termes de crédibilité internationale aussi, d'autant que la Turquie était déjà mise en cause par ses partenaires de l'Otan pour son attitude ambiguë face au conflit syrien. Lors d'un sommet à Bruxelles le 29 novembre dernier, les Européens ont solennellement relancé le processus d'adhésion (2)et débloqué 3 milliards d'euros pour l'aider à fixer sur son sol les quelque 2,2 millions de réfugiés syriens qui y ont trouvé refuge. Mais les tensions croissantes entre Ankara et Moscou - depuis la destruction, le 24 novembre, d'un Sukhoï 24 par la chasse turque près de la frontière syrienne - et leurs conséquences dévastatrices pour la création d'une large coalition contre l'EI rappellent, s'il en était besoin, à quel point la Turquie d'Erdogan reste un allié encombrant.

Le choc du 7 juin

Les élections législatives du 7 juin 2015 se présentaient comme un référendum pour ou contre l'instauration d'un régime présidentiel inspiré du modèle américain ou de celui de la Ve République française. L'objectif, à terme, était de transformer le chef de l'État - élu pour la première fois au suffrage universel le 10 août 2014, avec 51,7 % des suffrages dès le premier tour - en véritable responsable de l'exécutif. C'était depuis longtemps le grand rêve de Recep Tayyip Erdogan, qui n'a jamais fait mystère de ses ambitions. Le mode d'élection - le suffrage universel à deux tours - et la durée du mandat - un quinquennat renouvelable au lieu d'un septennat - avaient été approuvés par référendum en 2007 dans une relative indifférence (3). Il était pourtant déjà évident qu'un président directement investi par le peuple - et a fortiori s'il s'agissait d'Erdogan - ne se contenterait pas des prérogatives limitées et essentiellement honorifiques de la fonction (4).

Un président fort

La nomination de son très fidèle ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu à la tête du parti et au poste de premier ministre fournit une première indication. Très symboliquement aussi, il délaisse Cankaya, le relativement modeste siège de la présidence turque, pour s'installer dans le tout nouveau et grandiose complexe de 200 000 mètres carrés et 1 150 pièces qu'il a fait construire pour héberger l'ensemble des services du gouvernement. L'Aksaray, le « palais blanc » (l'adjectif « ak » signifie à la fois blanc, propre et sans péché), est destiné à incarner le pouvoir du premier président tirant directement sa légitimité du peuple. « Nous avons voulu construire une oeuvre pour que les générations futures puissent dire : c'est de là qu'a été dirigée la nouvelle Turquie, et on ne fait pas d'économies quand il s'agit du prestige de la nation », rétorque Erdogan à tous ceux qui s'indignent du coût des travaux - 490 millions d'euros - ou du kitsch d'une construction mêlant références ottomanes et seljoukides (5). Alors que l'espace ne manque pas en périphérie de la capitale, le palais a été édifié à l'endroit même où Mustafa Kemal avait installé sa « ferme forestière » dans la banlieue ankariote...

De fait, c'est Recep Tayyip Erdogan qui dirige le pays, une situation qui ne manque pas de provoquer des frictions, y compris avec le très arrangeant Ahmet Davutoglu. Le président assiste à la réunion du Conseil des ministres et donne son avis sur tout, n'hésitant pas à désavouer le premier ministre. Il critique, par exemple, la trop grande indépendance de la banque centrale ou le supposé laxisme du gouvernement dans l'élaboration de la feuille de route qui doit relancer les négociations en vue d'une solution politique de la question kurde. Tout à son obsession d'un changement de Constitution, qui nécessite une majorité qualifiée au Parlement, il ne recule devant rien pour séduire la droite nationaliste. Il s'engage dans cette bataille avec d'autant plus de détermination qu'il connaît l'ampleur des résistances au régime présidentiel aussi bien dans l'opinion publique, que son autoritarisme croissant préoccupe, qu'au sein même de l'AKP. « Quand le parti a été créé, c'était "nous" ; maintenant, c'est "je" », répète volontiers Bülent Arinç, compagnon de la première heure qui depuis deux ans a pris ses distances vis-à-vis de son ancien mentor. L'opposition s'élève contre tout renforcement du pouvoir du chef de l'État et tout accroissement de son rôle partisan. « En soutenant que le président de la République doit être neutre, ils (les partis d'opposition et les élites kémalistes qui ont dominé la République turque jusqu'à l'arrivée au pouvoir de l'AKP-ndlr) en appellent à l'ancienne Turquie. Ils veulent en réalité que le président soit du côté de l'État et contre la société », explique Erdogan. Et de préciser : « Il peut y avoir deux sortes de président dans ce pays : celui qui s'aligne avec l'État et celui qui s'aligne avec le peuple. Je serai un président non pas impartial, mais un président du peuple et je me placerai de son côté. »

D'un scrutin à l'autre

Pendant la campagne électorale de juin 2015, il sillonne le pays en tous sens et participe à d'innombrables meetings officiellement présentés comme des « rencontres entre le peuple et son président ». Les affiches qui s'ornent de son portrait saluent « l'homme du peuple » et « le leader du monde », sans allusion directe à l'élection ni au parti. Il est omniprésent, suscitant l'ire de l'opposition comme les inquiétudes des experts de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) dépêchés sur place pour vérifier la régularité du scrutin. Si la Constitution interdit bien l'engagement partisan du président, elle ne prévoit aucune sanction en cas de violation de cette obligation. « J'ai été élu par le peuple, je représente le peuple, et personne ne me fera taire », réplique Erdogan à tous ceux qui le critiquent. Mais les électeurs ne suivent pas, y compris dans son propre camp. Avec 40,1 % des suffrages, l'AKP perd 9 points par rapport à 2011. Tout en restant la première force du pays, il ne dispose plus de la majorité. Le parti pro-kurde HDP - 13,6 % - franchit pour la première fois le seuil des 10 % des voix nécessaires pour être représenté au Parlement où il envoie siéger 80 députés. Longtemps vitrine politique de la guérilla kurde, ce parti est en pleine mutation sous la direction de son jeune leader Selahattin Demirtas. Devenu le mouvement « de toutes les minorités et de toutes les diversités », le HDP fait le plein des voix kurdes et s'implante dans les grandes villes de l'Ouest où il séduit les classes moyennes en quête de vote « utile ». Permettre au HDP de franchir le barrage, c'est mécaniquement bloquer toute possibilité de majorité qualifiée pour l'AKP (6).

Très vite, Recep Tayyip Erdogan décide donc de miser sur un nouveau scrutin anticipé (en novembre 2015). Les divisions de l'opposition lui offrent un boulevard. Celle-ci est, en effet, incapable de s'unir pour mettre le président sur la touche. Une telle coalition impliquerait de réunir autour du CHP (Parti républicain du peuple) - le grand parti de gauche, deuxième force politique du pays - les nationalistes de droite du MHP (Mouvement d'action nationale), farouchement hostiles à toute concession sur la question kurde, et le HDP, le parti pro-kurde dont la priorité est la reprise du processus de paix. Une véritable gageure. Plus facile à nouer au moins sur le papier, une alliance gouvernementale de l'AKP avec la droite nationaliste du MHP capote à cause du refus de son leader Devlet Bahceli qui clame : « La nation nous a conféré un devoir d'opposition. » Quant à une « grande coalition » à l'allemande avec le CHP, pourtant souhaitée par les milieux d'affaires, par une bonne partie des élites intellectuelles ainsi que par Bruxelles et Washington afin de stabiliser le pays, elle bute sur les surenchères de l'AKP que le chef de l'État pousse à l'intransigeance. « Erdogan ne veut pas simplement le pouvoir ; il veut un pouvoir qui lui permette de reconstruire la République. Depuis des années, il se sent investi de la mission qui consiste à remettre la Turquie dans le sillon de l'islam et de son passé ottoman », analyse Menderes Cinar, professeur de sciences politiques à l'Université Baskent d'Ankara. « Tout partage du pouvoir est donc, pour lui, inconcevable. »

Les pourparlers entre les deux principaux partis échouent et, dès le 13 août, le premier ministre Ahmet Davutoglu évoque un nouveau scrutin : « Il ne faut pas avoir peur d'y aller : une élection, c'est comme un vaccin et il ne faut pas avoir peur des vaccins. » Dix jours plus tard, le chef de l'État dissout la Chambre. « Il faut retourner aux urnes car une coalition engendrerait à coup sûr l'instabilité ; donnez-moi la majorité ou ce sera le chaos », martèle-t-il, convaincu de pouvoir prendre sa revanche sur fond de tensions croissantes dues à la question kurde et à l'entrée en guerre contre l'État islamique en Syrie...

La stratégie de la tension

Le 20 juillet, un attentat suicide fait 32 morts dans la petite ville kurde de Suruç. Des jeunes militants de gauche et de la cause kurde s'étaient réunis dans le jardin d'un centre culturel. Ils s'apprêtaient à se rendre à Kobané, juste de l'autre côté de la frontière, pour aider à la reconstruction de cette ville qui avait été à l'automne précédent le symbole de la résistance kurde contre les djihadistes de l'État islamique. Les analyses ADN révèlent que le kamikaze est un jeune Kurde islamiste, Abdurhaman Alagöz, parti combattre dans les rangs de l'EI en Syrie. C'est la première fois que ce groupe commet un attentat aussi sanglant en Turquie (7), bien qu'il ne l'ait pas revendiqué. Le message est clair : c'est un avertissement à Ankara qui, depuis quelques mois, a finalement commencé sous la pression de ses alliés occidentaux à renforcer les contrôles à la frontière. Les proches des victimes et l'opposition accusent aussitôt le gouvernement de « complicité » et dénoncent l'absence de mesures de sécurité. Le PKK répond dès le lendemain en tuant de plusieurs balles dans la tête deux inspecteurs de police à leur domicile de Ceylanpinar, autre petite bourgade proche de la frontière syrienne. Il affirme dans un communiqué être l'auteur de cette attaque et explique avoir voulu « venger » les victimes de Suruç par cette exécution « de représentants des forces de l'ordre collaborant avec Daech ». Face à ce double défi, la réaction d'Erdogan est très dure. Il voit dans cet événement l'occasion de resserrer les liens avec les États-Unis et l'Otan, exaspérés par ses atermoiements dans la lutte contre l'EI, mais aussi de mobiliser l'opinion nationaliste contre la menace terroriste - celle des djihadistes et celle du PKK. Une posture qui lui permet de pourfendre les « traîtres », c'est-à-dire aussi bien les partisans de la cause kurde que ses opposants. Sans oublier les journalistes indisciplinés...

Le conflit syrien, révélateur des ambiguïtés turques

Les priorités de la Turquie dans le conflit syrien ne correspondent pas à celles de ses alliés occidentaux. Pourtant, ce pays - pilier du flanc Sud-Est de l'Otan et deuxième armée de l'Alliance en hommes après celle des États-Unis - se trouve en première ligne. Après avoir espéré pendant quelques mois que Bachar al-Assad « écouterait son peuple », Recep Tayyip Erdogan a fait du renversement du régime syrien son objectif primordial, n'hésitant pas à soutenir activement l'Armée syrienne libre et tous les groupes hostiles au régime de Damas.

Ankara, qui laissait passer par sa frontière aussi bien les armes que les volontaires, a été pris de court par la montée en puissance de l'État islamique. Lors de la chute de Mossoul en juin 2014, ce groupe capture 46 ressortissants turcs qu'il retient en otages dans le consulat de la ville. Compte tenu de cette situation très délicate, Ankara fait profil bas et se tient en retrait de la coalition mise sur pied pour combattre l'EI. Ahmet Davutoglu, qui était encore à l'époque ministre des Affaires étrangères, évite de qualifier publiquement l'EI de terroriste, allant même jusqu'à lui trouver des excuses : « Si les Arabes sunnites n'avaient pas été exclus du pouvoir en Irak, il n'y aurait pas eu une telle explosion de colère », déclare-t-il le 7 août sur la chaîne NTV. De longues tractations menées par l'intermédiaire de chefs tribaux sunnites et d'anciens officiers de Saddam engagés dans l'EI permettent finalement la libération des otages, apparemment en échange de prisonniers djihadistes détenus en Turquie.

Après ce dénouement heureux, les Occidentaux s'attendaient à ce que la Turquie rejoigne ouvertement la coalition. Las ! Le gouvernement AKP continue son jeu trouble avec l'EI, comme avec les autres groupes djihadistes qui affrontent les Kurdes syriens du PYD, alliés du PKK. Le PYD règne désormais en maître sur le Rojava, le Kurdistan syrien, et contrôle une bonne partie des quelque 900 kilomètres de frontières, de l'extrême Est jusqu'à l'Euphrate. Une grande enclave kurde s'étend aussi dans la région d'Afrin plus à l'Ouest. Les autorités turques veulent à tout prix bloquer la jonction de ces deux territoires. En effet, si Ankara entretient d'excellentes relations avec les Kurdes irakiens et le président de leur gouvernement régional Massoud Barzani, l'émergence d'une région autonome kurde en Syrie qui deviendrait la base arrière du PKK représente, en revanche, un défi sécuritaire majeur.

Le 23 juillet, Recep Tayyip Erdogan accomplit un geste fort en acceptant d'ouvrir la base aérienne d'Incirlik aux avions américains qui, jusque-là, menaient leurs opérations au nord de la Syrie depuis le Golfe, distant de plus de 1 500 kilomètres (8). Dès le lendemain, des F16 turcs frappent des positions de l'EI au nord de la Syrie. Et, au même moment, Ankara commence à bombarder massivement les bases du PKK dans les monts de Qandil en Irak du Nord. Avec l'accord de Washington qui, comme l'UE, qualifie toujours officiellement cette organisation de « terroriste » ; et cela, bien que sur le terrain, en Syrie comme en Irak, ses combattants bien entraînés soient parmi les plus efficaces contre l'EI. « Nous ne ferons pas de différence entre les organisations terroristes », assure le président turc. La Turquie est en guerre sur deux fronts, mais la lutte contre le PKK est incontestablement la priorité. Elle se poursuivra, affirme le chef de l'État, jusqu'à ce qu'« il ne reste plus un terroriste à l'intérieur de nos frontières ».

Reprise des hostilités contre la guérilla kurde

Déjà bien mal en point, le processus de paix avec la guérilla kurde est cliniquement mort. Il avait commencé fin 2012 par des négociations directes entre le patron des services secrets turcs Hakan Fidan, homme de confiance d'Erdogan, et le fondateur du PKK Abdullah Öcalan. Condamné à mort après son enlèvement au Kenya en 1999 (9), peine par la suite commuée en prison à vie, celui-ci est détenu dans l'île d'Imrali au large d'Istanbul. Lors du Newroz - le nouvel an kurde - de mars 2013, Öcalan avait appelé à déposer les armes (10). Lancée en 1984, la lutte armée du PKK a fait plus de 40 000 morts - une « sale guerre » contre les forces de l'ordre qui a ravagé les régions du Sud-Est à majorité kurde. Malgré les difficultés, les discussions en vue d'une solution politique avançaient peu à peu. Une réunion, le 28 février, au palais de Dolmabahce d'Istanbul, avait jeté les bases d'un accord entre des représentants du gouvernement islamo-conservateur et des députés du HDP (le parti pro-kurde), qui faisaient la navette entre Ankara, les maquis du PKK et la prison d'Imrali. Toutes ces avancées ont été balayées et, du propre aveu du président, le processus est désormais « au frigo ».

Dans la perspective des élections anticipées, l'objectif d'Erdogan est également de mettre en difficulté le HDP et son jeune leader Selahattin Demirtas. « Notre principale faute est, en réalité, notre bon score aux élections de juin », résume lucidement cet avocat quadragénaire qui présida longtemps l'association des droits de l'homme de Diyarbakir, la « capitale » du Sud-Est à majorité kurde. En tout cas, la reprise du conflit le place désormais entre le marteau et l'enclume : Demirtas ne peut condamner les opérations de la guérilla contre les militaires sans se couper des nationalistes kurdes. Mais en se taisant et en s'alignant peu ou prou sur le PKK comme le souhaite sa base la plus militante, il perd le soutien de ses nouveaux électeurs. Le leader kurde navigue donc au plus près : il reconnaît publiquement « le droit de l'État à se défendre », mais reste très ambigu face aux insurrections lancées par le PKK dans certains quartiers des villes du Sud-Est où de jeunes combattants affrontent les forces de l'ordre. La plus grande partie de la population reste néanmoins réticente, même si les couvre-feux, les tirs contre les civils et les importants dégâts occasionnés par les combats attisent la haine contre le pouvoir. L'intensification des affrontements et la multiplication des embuscades déchaînent aussi les nationalistes turcs. Accusé par Ankara d'être « le complice des terroristes », le HDP est pris pour cible par des manifestants que manipule probablement l'AKP. Plus d'une centaine de ses sièges locaux ont été attaqués et détruits.

La tension atteint son apogée le 10 octobre avec le double attentat suicide à la gare d'Ankara, le plus grave qui ait jamais ensanglanté le pays (102 morts). Il visait des manifestants kurdes, membres du HDP ou sympathisants de gauche, réunis dans une marche pour la paix. L'un des deux kamizazes, Yunus Emre Alagöz, était le frère de l'auteur du carnage de Suruç en juillet. Il revenait de Syrie où il avait combattu dans les rangs de l'EI. Les manifestants laissent éclater leur rage aux cris de « Erdogan assassin ». L'opposition dénonce aussitôt la duplicité du pouvoir et accuse l'« État profond » - un ensemble de structures occultes où se mêlent hommes du pouvoir, services secrets et divers groupes mafieux. « Comment a-t-il été possible de mener une attaque d'une telle ampleur en plein coeur de la capitale sans qu'il y ait eu des défaillances des systèmes de sécurité, voire des complicités ? », s'interroge Murat Emir, député du CHP, qui avec d'autres élus d'opposition avait créé une commission d'enquête sur Suruç. Pendant plusieurs jours, le gouvernement évoque contre toute évidence un « acte terroriste collectif » qui impliquerait le PKK, l'EI et les services syriens. Mais ces cafouillages et les tentatives visant à imposer un black-out aux médias au nom de la sécurité nationale ne font qu'alimenter la paranoïa et les théories du complot. D'autant que l'enquête fait rapidement apparaître les dysfonctionnements en chaîne des services de sécurité. Les deux frères Alagöz, comme nombre des quelque 200 jeunes partis en Syrie d'Adiyaman, petite ville très conservatrice du Sud, étaient fichés. Leur père était même allé les dénoncer sans que personne n'y prête attention.

La police comme la justice turques ont, il est vrai, été profondément désorganisées par les purges massives organisées depuis deux ans contre les membres - ou supposés tels - de la confrérie islamique de Fetullah Gülen (11). La lutte contre ce qu'Erdogan appelle « le gang » ou « l'État parallèle » - à savoir les gulenistes - est devenue la priorité des services de sécurité parallèlement à la lutte contre le PKK. L'EI passe au second plan. Les autorités ont systématiquement sous-estimé la réalité du danger représenté par les djihadistes alors même que, du propre aveu du MIT (les services secrets turcs dont une source est citée par le quotidien Hurriyet), au moins 3 000 ressortissants turcs combattent à leurs côtés en Syrie. Malgré cet évident fiasco sécuritaire, Erdogan se pose en garant de la stabilité. « Nous ne laisserons pas ce pays être gagné par l'incendie qui sévit dans la région, nous ne le laisserons pas devenir un pays où les traîtres prospèrent », répète-t-il tout au long de la campagne. Le message porte. Un sondage réalisé peu après par l'institut Gezici montre qu'un quart des personnes interrogées attribuent la responsabilité du carnage à l'EI. Mais elles sont tout aussi nombreuses à mettre en cause le PKK (25 %) et 10 % pensent même que... le HDP aurait sacrifié les siens pour dynamiser sa campagne.

La chasse aux médias d'opposition

La guerre contre le terrorisme permet, en outre, de durcir la répression contre la presse d'opposition. Le siège du grand quotidien Hurriyet, premier tirage du pays, a été attaqué à Istanbul le 8 septembre aux cris de « Dieu est grand » par une foule de manifestants appartenant au mouvement de jeunesse de l'AKP qui ont dévasté le hall. Quelques jours plus tôt, un des plus fameux éditorialistes du journal, Ahmet Hakan, est tabassé par des inconnus près de chez lui. Des plumitifs favorables au pouvoir en place, comme Cem Kucuk du quotidien Star, menaçaient régulièrement de « l'écraser comme un insecte ». Les poursuites et les arrestations sont de plus en plus systématiques. Pour un tweet jugé insultant envers le chef de l'État, Bulent Kenes, rédacteur en chef de Today's Zaman, a passé cinq jours derrière les barreaux. Le directeur de l'hebdomadaire Nokta a été placé en garde à vue pour un photomontage en page une montrant Erdogan prenant un selfie devant le cercueil d'un soldat tué dans les opérations contre le PKK. Ces mesures visent tout particulièrement les médias liés à la confrérie de Fetullah Gülen. Trois jours avant les élections, les policiers ont fermé les chaînes Bügün TV et Kanalturk après la mise sous tutelle du holding Koza-Ipek, leur propriétaire, réputé proche de la confrérie. « Les tabous et les lignes rouges ont bougé en quelques années : avant, c'était l'armée ; désormais, ce sont la police, l'AKP et surtout le président lui-même », expliquait fin octobre Can Dündar, directeur du quotidien Cumhuriyet qui, après avoir publié une enquête sur des livraisons d'armes par le MIT à des groupes djihadistes se savait en sursis. Erdogan l'avait personnellement menacé : « Il paiera pour cela, je le traquerai jusqu'au bout. » Quelques jours après l'élection, il a été arrêté en même temps que le directeur de la rédaction d'Ankara, inculpé pour « espionnage » et « trahison ». Les deux journalistes risquent jusqu'à vingt ans de prison.

Le climat de peur et les attaques contre les médias d'opposition conduisent à s'interroger sur l'équité du scrutin. Celui-ci s'est néanmoins déroulé sans incident majeur. Selon l'ONG « Le vote et après », créée en 2013 et qui a dépêché des milliers d'observateurs dans les bureaux de vote, aucune fraude significative n'est à relever. Cette crainte de manipulations des urnes est un phénomène nouveau en Turquie. Jusqu'à ces dernières années, la régularité des élections n'avait jamais été contestée. Depuis l'instauration du multipartisme en 1946 et en 1950, elles se déroulaient sans accrocs et tous les partis en acceptaient les résultats (12). Mais, à partir de 2011, la dérive autoritaire du pouvoir et la polarisation extrême de la société ont entraîné une défiance croissante. Si Erdogan a triomphé une fois de plus le 1er novembre, c'est autant en raison de la faiblesse et des erreurs de ses adversaires que grâce à son incontestable talent politique. Par rapport à juin, l'AKP a récupéré quelque 5 millions d'électeurs revenus vers ses candidats par crainte d'une déstabilisation du pays. Des suffrages pris à la droite nationaliste du MHP mais aussi au parti pro-kurde HDP (en particulier dans le Sud-Est à majorité kurde où une bonne partie de la classe moyenne locale s'inquiète d'un engrenage pouvant mener à la guerre civile). Le HDP, qui perd plus de deux points, a néanmoins réussi à rester de justesse au-dessus du seuil fatidique des 10 % qui lui permet d'être à nouveau représenté au Parlement.

La victoire et après...

En apparence tout au moins, Recep Tayyip Erdogan semble plus fort que jamais. « Il ne doit affronter aucune échéance électorale majeure d'ici à 2019. L'opposition est réduite à l'impuissance, les grands médias sont sous contrôle ou tétanisés à l'idée de déplaire au pouvoir, les jeunes des classes moyennes urbaines de l'Ouest qui s'étaient mobilisées au printemps 2013 contre l'autoritarisme d'Erdogan ne font plus de politique ou pensent à quitter le pays », analyse Özgür Ünluhisarcilki, président du German Marshall Fund en Turquie. Certes, un Turc sur deux n'a pas voté pour l'AKP, mais cette Turquie qui rejette Erdogan est profondément divisée. Le camp laïque - celui des anciennes élites kémalistes et des classes moyennes urbaines ouvertes sur l'Europe que l'on appelle, pour simplifier, les « Turcs blancs » - ne pèse au mieux qu'un tiers de l'électorat même si l'on tient compte du vote des alévis, qui demeurent largement hostiles au sunnisme militant de l'AKP (13). Le « Sultan » incarne plus que jamais les espoirs d'une Turquie conservatrice, islamiste et nationaliste, largement majoritaire, qui rêve toujours de revanche contre la République laïque imposée par Mustafa Kemal. Cette Turquie fait bloc car elle craint de se voir à nouveau rejetée en marge du système si l'AKP perd le pouvoir. « Le principal danger, met en garde Sinan Ulgen, président du think-tank Edam, l'un des plus prestigieux du pays, serait qu'Erdogan abuse maintenant de sa victoire. »

On peut toujours espérer que le président turc et l'AKP sauront écouter le point de vue de leurs adversaires et reprendre le chemin des réformes en regardant à nouveau vers l'Europe. Mais le bilan des dernières semaines n'incite guère à l'optimisme. La répression contre la presse d'opposition s'est accentuée, comme en témoigne l'arrestation de Can Dündar quelques jours après le vote. L'assassinat le 28 novembre, par des tueurs toujours non identifiés, du bâtonnier de Diyarbakir Tahir Elçi, figure de proue du mouvement pour une solution politique de la question kurde, est venu rappeler à quel point la situation reste explosive dans le Sud-Est, où vivent la majorité des quelque 15 à 20 millions de Kurdes du pays.

Recep Tayyip Erdogan n'en reste pas moins un interlocuteur incontournable pour les Européens comme pour Washington, en raison de la position stratégique qu'occupe son pays. « L'Europe a redécouvert la Turquie parce que aujourd'hui son objectif prioritaire est de réduire les flots de migrants qui la déstabilisent », souligne un haut fonctionnaire européen. De fait, les gouvernements européens ont fait un geste en direction d'Ankara. « Un jour historique pour le processus d'adhésion de la Turquie à l'UE », s'est félicité le premier ministre Ahmet Davutoglu lors du sommet UE-Turquie du 29 novembre : outre une aide de 3 milliards d'euros en échange de son engagement à fixer autant que faire se peut les migrants sur son territoire, Ankara a obtenu l'ouverture d'un nouveau chapitre du processus d'adhésion, consacré aux politiques économiques et monétaires (14). Ce sommet s'est déroulé au lendemain de l'assassinat de Tahir Elçi et trois jours après l'incarcération du directeur de Cumhuriyet. Dans la déclaration finale, il n'y a néanmoins pas un mot sur l'État de droit, la liberté des médias et la question kurde. « C'est la realpolitik à son pire niveau », relève Marc Pierini, ancien ambassadeur de l'UE à Ankara, aujourd'hui chercheur à la fondation Carnegie-Europe. En fait, l'UE traite moins la Turquie comme un futur membre que comme un partenaire dans le cadre de sa politique de voisinage. La Commission table sur sa coopération mais cherche d'autant moins à s'impliquer dans ses dynamiques internes qu'elle ne se fait plus guère d'illusions. Tout dépendra de la volonté d'Ankara de relancer les réformes.

Depuis la destruction, le 24 novembre, par deux F16 turcs d'un Sukhoï 24 russe qui avait violé l'espace aérien de la Turquie, un véritable bras de fer oppose les deux pays. L'incursion n'a duré que 17 secondes mais elle faisait suite à au moins une demi-douzaine d'autres. Ankara assure avoir averti l'intrus - ce que réfute Moscou. La réaction turque a été d'autant plus ferme que le chasseur-bombardier pilonnait non pas les positions de l'EI bien plus au Sud mais, comme lors de la plupart des interventions de l'aviation russe en Syrie, les rebelles modérés - en l'occurrence les Turkmènes, alliés de l'Armée syrienne libre et équipés par Ankara.

« En décidant d'abattre l'avion, la Turquie était dans son droit, mais faire usage de ce droit était un choix politique risqué », souligne Kadri Gürsel, brillant éditorialiste de politique étrangère licencié de Milliyet pour avoir déplu au président. L'un des deux pilotes abattus a été tué au moment de sa descente en parachute par des tirs des rebelles. Le président russe Vladimir Poutine ne pouvait accepter un tel affront. Malgré les timides regrets de son homologue turc - « J'aurais préféré qu'un tel incident n'ait pas eu lieu » - qui refuse néanmoins de s'excuser, les choses ne se calment pas. Moscou a décrété un embargo sur les produits alimentaires turcs et mis en place des sanctions contre les entreprises turques travaillant en Russie. L'escalade risque de continuer et Poutine accuse personnellement Erdogan et ses proches d'être mouillés dans le trafic de pétrole avec l'EI. Les sanctions russes pourraient coûter, selon les évaluations d'Ankara, jusqu'à 9 milliards d'euros à l'économie turque qui, par ailleurs, dépend de la Russie pour 55 % de ses besoins en gaz et 30 % en pétrole.

L'Otan, convoquée en urgence, s'est montrée solidaire, d'autant que certains de ses membres, à commencer par les Baltes, les Polonais et les Suédois, sont régulièrement victimes de telles incursions russes. Mais l'Alliance a aussi tenu à calmer le jeu. Car cette affaire embarrasse sérieusement les Occidentaux, et notamment Paris, alors même qu'ils tentent de monter une large coalition contre l'État islamique et de relancer à Vienne l'amorce d'un processus de transition politique dont le départ de Bachar ne serait plus le préalable. Même si elle semble se résigner à cette nouvelle donne, Ankara n'en reste pas moins, avec Riyad, la capitale la plus engagée contre le « boucher de Damas ». « Il est crucial, y compris pour la relance de ses relations avec l'UE, que le président turc revoie sa politique régionale et se mette au diapason de ses grands partenaires de l'Union comme de l'Otan », note un haut diplomate européen.

 Le principal enjeu reste le dossier kurde. Un dossier où les questions de politique intérieure et extérieure sont inextricablement liées. D'une manière ou d'une autre, les autorités turques devront trouver un modus vivendi avec le PYD, le principal parti kurde syrien désormais considéré comme un acteur majeur sur le terrain. Certes, une telle normalisation implique à terme, pour Ankara, une relance du processus de paix avec la guérilla kurde de Turquie. Mais Recep Tayyip Erdogan est coutumier de telles volte-face. Il l'a montré à l'automne 2012 en décidant d'entamer des négociations directes avec Abdullah Öcalan, toujours détenu sur son île-prison. Ce dernier s'était engagé d'autant plus activement dans le processus de paix qu'il en espérait sa libération. Or, tout au long de la crise actuelle, le leader du PKK est resté muet, peut-être par crainte qu'un appel au calme ne soit pas suivi d'effet malgré le prestige dont il jouit toujours auprès d'une bonne partie de la population kurde.

En réalité, les combats des derniers mois ont révélé l'émergence d'une nouvelle génération de militants kurdes encore plus radicale. Et, surtout, la donne a changé : les Kurdes voient peu à peu prendre forme leurs rêves de « Kurdistans ». Le pluriel s'impose ici tant la situation diffère selon qu'on se place en Irak, en Syrie ou en Turquie. En ce début d'année 2016, la parole est aux armes avec une offensive turque mobilisant plus de 10 000 hommes lancée fin décembre pour casser les réseaux urbains du PKK. Des petites villes limitrophes des frontières avec la Syrie et l'Irak comme Cizre mais aussi les quartiers centraux de Diyarbakir, la capitale régionale, sont devenues des zones de guerre vivant sous couvre-feu. Des milliers de civils fuient les combats à l'arme lourde opposant l'armée et les guérilleros. Le président turc assure que 3 000 « terroristes » ont été tués depuis cet été. Mais l'option militaire est une impasse. Jamais au cours de ces trente dernières années, l'État turc n'a réussi à éradiquer le PKK. Or ce parti armé est militairement et politiquement encore plus fort notamment à cause de la nouvelle donne créée par le conflit syrien. Jamais la question kurde n'a été un facteur aussi déterminant pour l'avenir démocratique de la Turquie. Et jamais elle n'a représenté un tel défi pour Recep Tayyip Erdogan.

 


Notes :


(1) La Constitution turque de 1982 précise qu'un parti ou une coalition doit constituer impérativement un gouvernement dans les quarante-cinq jours qui suivent la publication des résultats au journal officiel.

(2) Les négociations d'adhésion avec l'UE ont commencé le 3 octobre 2005. La Turquie avait pour la première fois déposé une demande d'association à ce qui était alors la CEE en 1959, puis elle la relança en 1987 et ne fut finalement admise comme pays candidat que lors du sommet d'Helsinki en décembre 1999.

(3) L'élection du président au suffrage universel ainsi que la réduction du mandat de sept à cinq ans renouvelable une fois - ce qui n'était pas possible auparavant - ont été approuvées par référendum en octobre 2007 par 69,1 % des votants contre 30,8 %. La réforme, qui instaure en outre la réduction de la législature de cinq à quatre ans, était soutenue par l'AKP et vilipendée par l'opposition de gauche (CHP) et la droite nationaliste (MHP).

(4) Les compétences du chef de l'État, fixées par la Constitution, restent très protocolaires. Il peut prononcer le discours d'ouverture de la session parlementaire, bloquer des lois et exiger une nouvelle délibération, renvoyer des textes devant la Cour constitutionnelle. Il a le droit de convoquer et de présider le conseil des ministres. Mais le chef de l'exécutif reste le premier ministre qui, à la différence du président, est responsable devant le Parlement. Le chef de l'État dispose néanmoins d'importants pouvoirs de nomination.

(5) Nom de la dynastie turque qui régna sur l'Anatolie du XIe au XIIIe siècle avant les Ottomans.

(6) Il faut à un parti 10 % des voix à l'échelle nationale pour être représenté au Parlement et obtenir ainsi une cinquantaine des 550 sièges. S'il ne franchit pas la barre, ses voix sont réparties entre les forces représentées au prorata de leurs résultats. Ainsi, en novembre 2002, l'AKP avec tout juste 34,6 % des voix obtint une très large majorité car seul le CHP avait réussi à franchir le seuil minimum.

(7) L'attribution des attentats de Suruç puis d'Ankara à l'État islamique repose sur le parcours de leurs auteurs, de jeunes Kurdes radicalisés partis combattre dans les rangs de l'organisation djihadiste. Les islamistes kurdes mènent depuis des années une guerre implacable contre le PKK comme le faisait dans les années 1990 le groupe Hizbullah (rien à voir avec son homonyme libanais) avec le soutien de certains secteurs de l'État. De violents affrontements avaient opposé Kurdes pro-PKK et pro-islamistes à l'automne 2014 en marge de la bataille de Kobané.

(8) Pilier du flanc Sud-Est de l'Otan et bien que formellement membre de la coalition internationale contre l'EI montée à l'automne 2014, la Turquie avait refusé jusque-là l'usage de cette base pour des missions de bombardements contre le groupe djihadiste. Installée près d'Adana au sud du pays, la base d'Incirlik est le thermomètre des relations turco-américaines. Les Américains qui l'avaient utilisée en 1991 dans la première guerre du Golfe ne purent s'en servir en 2003.

(9) Fondateur et leader historique du PKK, Abdullah Öcalan, surnommé Apo, a été chassé de Syrie (où il avait établi ses bases depuis de longues années) sous la pression d'Ankara. Après un séjour à Moscou puis à Rome et enfin à Athènes, et faute de pouvoir obtenir l'asile dans un pays européen, il part pour le Kenya où il est enlevé le 15 février 1999 par un commando des forces spéciales turques aidées probablement par les Américains et les Israéliens. Jugé, il est condamné à mort, peine commuée en prison à vie.

(10) Abdullah Öcalan a lancé un appel historique à la paix à l'occasion de la fête kurde de Newroz (21 mars) 2013. Dans un message lu en kurde et en turc, le leader kurde a appelé à un cessez-le-feu et demandé aux combattants de l'organisation rebelle de quitter le territoire turc. Rappelant que Turcs et Kurdes avaient vécu ensemble 1000 ans sous le drapeau de l'islam, il a insisté sur une solution politique répondant aux attentes « des peuples, des classes et des cultures opprimées ».

(11) Créée dans les années 1970 par Fetullah Gülen, un imam conservateur, cette confrérie soufie décidée à remettre la Turquie dans la voie de l'islam a misé à la fois sur l'infiltration dans les rouages de l'État, notamment la justice et la police, mais aussi sur l'éducation et les réseaux d'influence. Réfugié aux États-Unis après 1998, il continue à diriger cette organisation sur laquelle s'était appuyé Recep Tayyip Erdogan après sa victoire électorale de 2002 pour islamiser l'État et mettre au pas l'armée. Inquiet de leur trop grand pouvoir, le leader de l'AKP est entré en conflit avec les « gulénistes » dès l'automne 2013. Des procureurs réputés proches de la confrérie ont répondu en lançant des opérations anticorruption qui ont éclaboussé des proches d'Erdogan et en rendant publiques des écoutes téléphoniques accablantes, notamment pour son fils cadet Bilal.

(12) Depuis l'instauration du multipartisme en 1946, les élections turques se sont déroulées sans accroc majeur et toutes les parties en respectent les règles. Ainsi, lors des élections de l'automne 1983, trois ans à peine après le coup d'État militaire de septembre 1980, le candidat de l'armée est battu au profit d'un jeune ingénieur de la droite libérale, Turgut Özal, qui dominera la scène politique du pays pendant une décennie.

(13) Les alévis, fidèles d'une secte hétérodoxe et moderniste issue du chiisme, pèseraient entre 15 et 20 % de la population bien qu'il n'existe aucune statistique officielle. Persécutés à l'époque ottomane, toujours suspects aux yeux des autorités, honnis par les islamistes sunnites, les alévis votent très majoritairement pour le CHP.

(14) L'ouverture des négociations sur le chapitre dix-sept - « politiques économiques et monétaires » - de l'acquis communautaire qui avaient été gelées en juin 2007 sur décision de Nicolas Sarkozy vise à donner un signal fort de relance du processus. Jusqu'ici, seuls quinze des trente-cinq chapitres ont été ouverts et un seul refermé - « science et recherche » - après que les négociations eurent été menées à leur terme.