Politique Internationale - La Revue n°154 - HIVER -

sommaire du n° 154
Yémen : extension du domaine de la guerre
Entretien avec Gérard Prunier
Historien, chercheur au CNRS, spécialiste de l'Afrique de l'Est.
conduit par
Thomas HOFNUNG
Chef de rubrique au site The Conversation.
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Thomas Hofnung - Quelles sont les racines de la crise actuelle au Yémen ?



Gérard Prunier - Le Yémen, qui a été dirigé par douze dynasties différentes en autant de siècles, est sans doute le plus problématique des États arabes. D'ailleurs, son indestructible président Ali Abdallah Saleh (arrivé au pouvoir en 1978) avait coutume de dire : « Gouverner le Yémen consiste à savoir danser sur la tête des serpents. » Il est parvenu à « danser » ainsi pendant trente-trois ans, jusqu'à ce que la grande vague du printemps arabe ne finisse, en 2011, par le bousculer lui aussi. Le bousculer seulement, pas l'emporter totalement...



T. H. - Que s'est-il passé exactement en 2011 ?



G. P. - Comme en Tunisie ou en Égypte, la cible des insurgés yéménites de 2011, c'est le dictateur laïque au pouvoir, en l'occurrence Ali Abdallah Saleh. On l'accuse d'être corrompu (principalement par le biais des contrats pétroliers qu'il a signés au nom de son pays avec les États-Unis) et de servir les intérêts des Occidentaux (en luttant, comme ceux-ci le lui demandent, contre les « islamistes »). C'est ce qui motive la révolte des jeunes modernistes du pays mais, aussi, des sympathisants d'une version plus radicale de l'islam.

Reste que, au Yémen, l'équation est plus compliquée qu'ailleurs. Au sein du mouvement contestataire, les islamistes se sont rapidement répartis entre deux tendances : d'une part, Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), fidèle au groupe créé par Oussama ben Laden à la fin des années 1980 (1) ; de l'autre, une branche plus récente qui a fait allégeance à l'État islamique (EI). Les modernisateurs, eux, se sont finalement révélés peu nombreux et faiblement équipés.

Ce n'est pas tout : dans ce pays, il faut aussi compter avec deux autres forces d'opposition que l'on ne retrouve pas dans les mouvements insurrectionnels des autres pays arabes. La première d'entre elles, ce sont les indépendantistes qui rêvent de ressusciter l'ancienne République démocratique populaire du Yémen, ou Yémen du Sud, qui exista de 1967 à 1990. N'oublions pas que le Sud a été un protectorat britannique durant 150 ans, et que la fusion entre les deux Yémens a eu lieu sous la contrainte en 1990 puis, après quatre années de crise, une seconde fois en 1994. Les sécessionnistes d'Aden (la « capitale du Sud ») restent importants mais pas assez puissants, notamment sur le plan militaire, pour l'emporter face aux radicaux d'AQPA, présents sur place.

L'autre acteur local, ce sont les adeptes de la branche zaydite de l'islam. Les zaydites sont des chiites (2). Jusqu'en 1962, c'est une dynastie de sultans zaydites qui a régné sur le Yémen avant d'être renversée par une révolution laïque (dirigée par des éléments marxistes), soutenue alors par l'Égypte nassérienne.



T. H. - Les zaydites n'étaient-ils pas déjà entrés en rébellion contre Saleh avant même la vague des printemps arabes ?



G. P. - Les zaydites ont effectivement repris le chemin de la révolte dès 2004, sous la direction d'un prédicateur traditionaliste, Abdul Malik al-Houthi (c'est pourquoi on les appelle parfois les houthistes). Leur objectif est alors de renverser Ali Abdallah Saleh ou, faute d'y parvenir, d'obtenir une sécession du Nord zaydite. Au départ, l'Iran les soutient modérément, avant de s'impliquer davantage à partir du moment où Daech monte en puissance au Yémen. Toutefois, cette implication de Téhéran n'a rien à voir avec son engagement massif en Syrie.



T. H. - Comment la situation sur le terrain a-t-elle évolué entre 2004 et 2011 ?



G. P. - Durant ces années-là, on assiste, pour l'essentiel, à une lutte de guérilla et d'escarmouches entre les rebelles zaydites et le régime d'Ali Abdallah Saleh. En novembre 2011, les zaydites profitent finalement de la « révolte démocratique » pour s'emparer de la capitale, Sanaa... où, en définitive, ils ne vont pas tarder à trouver un terrain d'entente avec les soutiens du vieux dictateur Ali Abdallah Saleh, leur ancien ennemi. Ce dernier est alors en Arabie saoudite où il se fait soigner à la suite d'un attentat à la bombe qui a failli le tuer cinq mois plus tôt.



T. H. - Qu'est-il advenu par la suite ?



G. P. - En février 2012, le vice-président Abed Rabbo Mansour Hadi accède au pouvoir au Yémen. Il s'agit, pense-t-on, d'un candidat de compromis. Mais Hadi, très peu charismatique et originaire du Sud, ne dispose d'aucun soutien populaire au Nord. Second problème : il ne suscite aucune sympathie au Sud ! En effet, il est opposé à l'idée d'une restauration du défunt État sudiste disparu en 1994 dans le sang lors de sa reconquête par le régime nordiste.



T. H. - Comment l'ancien président Saleh réagit-il ?



G. P. - Mécontent de l'évolution de la situation qui semble lui échapper, il rassemble les débris de son ancien régime et tente de négocier - avec une partie des insurgés, sans exclusive (modernistes, islamistes, milices tribales) - une alternative au nouveau « président démocratique », Abed Rabbo Mansour Hadi. C'est alors que les houthistes prennent de facto le pouvoir à Sanaa, avec le soutien officieux (mais très puissant) des anciennes unités de l'armée régulière qui étaient restées fidèles à Ali Abdallah Saleh. Ils y sont toujours à l'heure où nous nous parlons.



T. H. - Pourquoi cette crise a-t-elle débordé hors des frontières du Yémen ?



G. P. - Les réactions dans la région semblent hors de proportion par rapport à l'ampleur de ce conflit. Mais dans le contexte post-2011, quand plusieurs régimes ont vacillé, voire se sont effondrés (Tunisie, Libye, Syrie), les considérations purement yéménites ont vite cédé le pas à une globalisation géopolitique : Riyad juge que les houthistes (je rappelle que ce sont des zaydites, donc des chiites) sont la cinquième colonne de Téhéran sur les rives de la mer Rouge. C'est une erreur d'analyse. Au Yémen, on n'est pas en présence d'un conflit entre chiites et sunnites. Et, contrairement à la Syrie, il n'y a pas de soldats iraniens sur le sol yéménite...

Toujours est-il que l'Arabie saoudite panique en voyant s'installer le « désordre » dans son environnement immédiat. Le royaume n'est pas un véritable État ; son nom même - celui d'une famille, les Saoud - est problématique. En réalité, c'est un magma qui a agrégé tout un tas de tribus arabes dans des frontières artificielles. En 1934, l'Arabie saoudite a d'ailleurs absorbé trois provinces qui appartenaient jusque-là au Yémen. Or leurs populations se considèrent à ce jour comme yéménites... D'une certaine manière, Riyad se bat pour la survie du royaume. D'autant que, du fait de la baisse des cours du pétrole, l'Arabie saoudite connaît quelques difficultés sur le plan financier et va même devoir émettre des bons du Trésor pour y faire face ! Par ailleurs, le conflit chez son voisin yéménite risque aussi de remettre en cause son hégémonie régionale. De leur côté, les Émirats arabes unis craignent de voir AQPA et Daech progresser sur les débris du régime dictatorial en débandade. Aux yeux de ces deux pays, il fallait donc intervenir d'urgence.



T. H. - Quand passent-ils à l'action ?



G. P. - C'est chose faite le 25 mars 2015 : l'Arabie saoudite et ses alliés émiratis lancent une série de bombardements meurtriers contre les insurgés zaydites au Yémen. Ces bombardements n'ont aucun impact militaire ; en revanche, du fait des dégâts occasionnés sur les civils, ils renforcent l'hostilité traditionnelle des Yéménites envers les Saoudiens. Que Riyad, vieil intervenant dans les affaires yéménites, conduise une telle opération est tout sauf surprenant. En revanche, la présence des Émiratis sur le terrain militaire est, elle, plus significative. Pour Abou Dhabi, dont le budget militaire, de plus de 14 milliards de dollars, est égal à celui d'Israël, il s'agit désormais de s'afficher ouvertement comme une puissance moyenne et de jouer un jeu géopolitique régional qui dépasse le monde arabe.



T. H. - Quelles sont les suites de cette intervention ?



G. P. - Peu à peu, les Saoudiens et les Émiratis vont entrer dans un monde qui leur est fondamentalement étranger, au-delà de la mer Rouge. Sur l'autre rive, côté africain, les logiques et les contraintes sont façonnées par un héritage historique largement méconnu du monde arabe, que ce dernier avait tendance à considérer comme méprisable.

Or, désormais, ce sont les puissances arabes d'hier qui se retrouvent dans la position de demandeurs : elles souhaitent contrôler et garantir le trafic maritime dans cette zone stratégique ; disposer, dans la Corne, de bases pour effectuer des bombardements sur le Yémen ; mais aussi trouver des troupes d'infanterie dont elles manquent cruellement pour faire la guerre au Yémen. De leur côté, les acteurs locaux de la Corne souhaitent utiliser les besoins de ces alliés providentiels pour les mettre au service de leurs propres ambitions.

Ainsi, dès le mois d'avril 2015, quelques jours seulement après l'attaque saoudienne au Yémen, le président érythréen Issayas Afeworki signe un vaste accord de coopération avec Riyad et la coalition armée rassemblée dans le cadre du Conseil de coopération du Golfe (réunissant le Qatar, le Koweït, Bahreïn et les Émirats arabes unis). Les Émiratis vont aussitôt débarquer en Érythrée pour rénover l'aéroport d'Assab : la taille de la piste est multipliée par deux, une tour de contrôle moderne est édifiée, de nouveaux hangars émergent. Et c'est de cet aéroport que décollent bientôt les bombardiers qui vont attaquer le Yémen.

Par la suite, Asmara va aussi se rapprocher du Caire, scellant ainsi une « alliance arabe » globale dont l'ennemi n'est pas pour le régime érythréen le Yémen, simple prétexte, mais bien l'Éthiopie. Un projet qui cadre parfaitement avec les vues stratégiques à long terme de l'Égypte.

Puis les Émiratis entreprennent le creusement d'un port en eau profonde capable d'accueillir des bâtiments de guerre (les travaux sont encore en cours), tandis que des contingents de troupes érythréennes partent pour le front au Yémen. Enfin, Asmara n'hésite pas à expulser les opposants yéménites qui se trouvent sur son territoire vers leur pays d'origine.



T. H. - Où en est-on, sur le plan militaire, au Yémen aujourd'hui ?



G. P. - Les houthistes contrôlent Sanaa et les provinces du Nord. Le Sud est de facto sous occupation étrangère, sous le contrôle des troupes de la coalition et de leurs alliés érythréens et soudanais. Paradoxalement, les Yéménites du Sud sont heureux d'être ainsi occupés : ils se sentent protégés à la fois d'Al-Qaïda et des Nordistes... Aujourd'hui, la situation est figée sur le plan militaire. Personne ne semble en mesure de prendre le dessus. Depuis 2011, cette guerre a fait environ 10 000 morts. D'une certaine manière, la frontière entre les deux Yémens a resurgi.



T. H. - Pourquoi était-il nécessaire, pour Riyad et Abou Dhabi, de demander à Asmara d'envoyer des troupes sur le terrain ?



G. P. - La question est capitale : ni les Saoudiens ni les Émiratis ne disposent d'armées de terre capables d'affronter les levées tribales yéménites qui sont composées d'excellents combattants - essentiellement des zaydites, mais pas seulement. On trouve aussi dans leurs rangs des combattants tribaux qui prennent part au conflit par haine envers les tribus saoudiennes.

Outre l'Érythrée, les pays de la coalition ont également contacté le Soudan. Le président Omar el-Béchir - dont le régime a longtemps été proche de l'Iran - a décidé à son tour d'envoyer des soldats, en échange de gros transferts financiers de la part des Saoudiens (2,5 milliards de dollars d'« investissements agricoles »). Début novembre, Omar el-Béchir s'est rendu à Riyad pour demander et obtenir 3 milliards de dollars de plus afin d'acheter des armes... qui lui serviront à tenter d'écraser les multiples rébellions qui ont cours dans son pays (au Nil Bleu, au Sud-Kordofan et au Darfour).



T. H. - L'engagement des troupes érythréennes et soudanaises est-il massif au Yémen, et peut-il changer la donne sur le plan militaire ?



G. P. - Non, pas véritablement. La situation stagne sur le terrain. On dénombre environ 2 000 soldats érythréens et soudanais au total, répartis à peu près également. Ce n'est certes pas un engagement militaire massif, mais il s'agit de troupes de choc alors que les 5 000 soldats dépêchés par le CCG ne sont que rarement en première ligne.



T. H. - Peut-on dire que la crise yéménite a traversé la mer Rouge ?



G. P. - Oui, d'autant plus que de tels développements ne pouvaient que provoquer l'inquiétude de l'Éthiopie qui vit depuis le début des années 2000 dans une situation de « ni paix ni guerre » avec son ancienne province d'Érythrée et qui voit dans le Soudan un ennemi séculaire. Aux yeux d'Addis-Abeba, l'Érythrée est en train de basculer dans une alliance étroite avec la « menace arabe ».

L'angoisse des Éthiopiens est renforcée par l'attitude de Washington : les États-Unis, qui souhaitent donner des gages à l'opinion arabe sunnite pour se faire pardonner leur accord sur le nucléaire avec l'Iran chiite et qui craignent aussi que l'Arabie saoudite ne parte en morceaux, se rangent totalement aux côtés de la coalition du CCG. Les Américains ont livré, à ce jour, pour quelque 10 milliards de dollars d'armements aux Saoudiens, qui eux-mêmes en redistribuent une partie à leurs alliés au sein de la coalition. Mais ces équipements ne remplacent pas la détermination au combat.



T. H. - L'Éthiopie est la puissance majeure de la région. Comment réagit-elle à cette nouvelle donne ?



G. P. - En montrant ses muscles. Le 12 juin 2016, des unités de reconnaissance de l'armée Éthiopienne pénètrent en territoire érythréen, dans la région de Tsorona. L'opération est beaucoup moins qu'une « invasion », mais beaucoup plus qu'un simple accrochage dû au hasard. Il s'agit, en réalité, d'un test visant à permettre à l'armée Éthiopienne de savoir en grandeur réelle où en est une armée érythréenne que l'on dit épuisée par les désertions massives de conscrits.

Résultat : en quelques minutes, un segment de plusieurs dizaines de kilomètres de l'ancienne ligne de front entre les deux pays s'embrase à coups de tirs d'artillerie lourde, tandis que des tanks s'avancent au combat, le feu roulant ne cessant que dans le courant de la matinée suivante.

Asmara dénonce aussitôt une « agression » tandis qu'Addis-Abeba garde un silence embarrassé. Il faut attendre le 14 juin pour que le porte-parole du gouvernement Éthiopien, dans un communiqué belliqueux, proclame que l'Éthiopie « a la capacité de mener une guerre totale contre l'Érythrée ». Une telle déclaration aurait semblé disproportionnée si l'opération de Tsorona n'avait été qu'un simple incident de frontière. Mais, comme je l'ai souligné, c'était beaucoup plus que cela.



T. H. - Comment expliquer une telle virulence de la part des Éthiopiens ?



G. P. - Depuis le mois de novembre 2015, l'Éthiopie est en proie à une agitation politique croissante. Celle-ci débute par des protestations des populations Oromo (l'une des principales communautés du pays) qui rejettent une mesure administrative, décidée arbitrairement : l'extension du périmètre de l'administration urbaine d'Addis-Abeba au sein de la région fédérée de l'Oromiya. Pendant presque deux mois (novembre-décembre 2015), toute l'Oromiya entre en ébullition. La répression fait des centaines de morts.

Après une période d'accalmie, due en grande partie aux pluies de saison du Keremt (la saison froide et humide), les manifestations reprennent mais, cette fois, en pays Amhara (3), dans la région de Gondar (nord-ouest). Or les populations Oromo et Amhara représentent ensemble plus de 60 % du total, alors que le régime est entièrement aux mains des Tigréens qui, eux, ne composent que 6 % des Éthiopiens.

Pour le pouvoir d'Addis-Abeba, l'implantation de forces militaires arabes en Érythrée, voisin érigé en ennemi mortel, au moment même où le pays est en proie à une grave agitation ethno-politique, pourrait se résumer ainsi : « Nous avons des problèmes domestiques et nous sommes encerclés de toutes parts par des ennemis arabes qui ont trouvé chez nos ennemis érythréens un relais sur le rivage africain. »



T. H. - Le pouvoir d'Addis-Abeba n'est-il pas en proie à une forme de paranoïa ?



G. P. - C'est possible, mais la longue histoire des menaces musulmanes sur l'ancien royaume abyssin lui donne une profondeur de champ chronologique qui ne peut être esquivée.

En outre, cette paranoïa s'exacerbe en Éthiopie quand, au Caire, le président al-Sissi reprend la ligne politique qui avait été celle de l'ancien président Moubarak : une hostilité radicale à l'égard de la construction sur le Nil, en Éthiopie, du barrage géant de la Renaissance. Craignant une baisse sensible du débit du fleuve, l'Égypte laisse même planer la menace d'une destruction de cet ouvrage si les travaux étaient menés à leur terme ! Les Égyptiens sont totalement paranoïaques à propos du Nil - et cela, depuis des siècles. Leur pays est à 100 % dépendant de l'eau d'un fleuve qui ne dispose d'aucun affluent sur leur territoire. La vie de l'Égypte est tout entière suspendue aux eaux du Nil. C'est un cas unique au monde.

Pour l'heure, la construction de ce barrage géant est arrêtée, l'Éthiopie étant à court d'argent, et les menaces égyptiennes se sont calmées. Mais la crainte demeure à Addis-Abeba que la nouvelle base d'Assab en Érythrée accueille, en cas de crise, des forces égyptiennes qui pourraient, à partir de là, bombarder le chantier.

Désormais, tous les sites web proches du pouvoir Éthiopien martèlent en permanence le mot d'ordre selon lequel ce sont des « mercenaires arabes » qui organisent les manifestations sur son sol (niant ainsi la mobilisation populaire). Ils prétendent également que les divers mouvements dissidents Éthiopiens basés en Érythrée ne sont que des outils aux mains des Émirats arabes unis et de l'Égypte. L'idée que, dans un tel contexte, la meilleure défense pourrait être une attaque préventive sur Assab fait son chemin dans les cercles très restreints du pouvoir Éthiopien chargés de la sécurité.



T. H. - Comment les pays arabes réagissent-ils ?



G. P. - La coalition a récemment fait passer un avertissement discret à l'Éthiopie, disant en substance ceci : « Ne vous risquez pas à lancer un assaut préventif sur le port d'Assab en Érythrée car, bien que nous soyons en territoire érythréen, cela vous entraînerait dans une guerre globale contre nous, Conseil de coopération du Golfe. »

Sur le plan militaire, la menace ne peut guère être prise au sérieux. On voit mal une guerre ouverte arabo-Éthiopienne alors que le CCG peine à mettre au pas ne serait-ce qu'une partie du petit Yémen ! Mais il est vrai que le PNB Éthiopien est d'environ 50 milliards de dollars, tandis que ceux de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis cumulés représentent plus de 900 milliards...

Sur le plan international, ces poids lourds arabes ont donc les moyens d'entraîner derrière eux un véritable rouleau compresseur diplomatico-financier dont l'Érythrée serait le principal bénéficiaire. Cette dernière pourrait utiliser un tel financement afin d'exacerber les conflits internes chez son voisin du Sud. Pour l'Éthiopie, ce scénario risquerait d'aboutir à une dislocation du pays et doit être évité à n'importe quel prix.



T. H. - Comment expliquer l'impuissance, sur le plan militaire, des pays du Golfe face à un Yémen a priori bien moins puissant ?



G. P. - Une guerre sur ce terrain, ce sont d'abord des soldats. Or, comme je l'ai souligné, le CCG n'en a pas. À Abou Dhabi, la population est composée à 80 % d'étrangers qui assument tous les métiers. Un ami me confiait récemment : « Ici , les Arabes ce sont les gouvernants et les fonctionnaires ou, pour ceux qui ne sont pas éduqués, des clochards. Mais faire du commerce ou des métiers techniques, jamais ! » Soldat, c'est un métier technique, assez dangereux.



T. H. - Nous n'avons pas encore parlé d'un territoire clé, notamment pour les Français, coincé entre l'Érythrée et l'Éthiopie : Djibouti...



G. P. - Dans l'actuelle « guerre tiède » régionale, la république de Djibouti est effectivement située au coeur du cyclone. Présenté comme un havre de paix dans une zone en ébullition, ce micro-État a décidé de tout miser sur ses relations avec les étrangers. En quelque sorte, il s'est délibérément fait coloniser pour mieux protéger la structure de domination politique existante. En 1977, ce système était français ; aujourd'hui il est multinational : le réseau complexe d'intermédiations croisées qu'il a tissées l'a transformé en un carrefour d'impérialismes passivement concurrentiels. Djibouti ne vit plus par et pour lui-même mais à travers la projection d'intérêts stratégiques en tension à l'intérieur d'un micro-espace : sa superficie n'est que de 23 000 km2, dont moins de 10 % sont utilisés.

 Les forces armées les plus diverses y coexistent. Historiquement, la plus vieille base militaire est celle de l'ancien colonisateur, la France : aujourd'hui, il ne reste plus que 2 400 hommes sous le drapeau tricolore (la Légion est partie) et leur entretien coûte 30 millions d'euros par an à Paris. En 1999 sont venus s'installer les Américains, qui paient 67 millions de dollars chaque année pour loger 4 000 hommes et faire voler les drones avec lesquels ils tuent des cibles choisies au Yémen et en Somalie.

Mais il y a aussi les Japonais, qui sont quelques centaines à Djibouti, avec deux vieux avions Lockheed de surveillance maritime, installés sur place depuis 2011. Ils recherchent les pirates somaliens - qui ont largement abandonné la piraterie pour d'autres activités et, par conséquent, sont introuvables ! Il leur en coûte 30 millions de dollars ; en réalité, leur présence sert essentiellement à remonter le moral de l'armée nippone qui n'avait plus de bases outre-mer depuis 1945. Citons aussi la présence des Allemands et des Espagnols qui, à défaut de base, logent à l'hôtel Kempinski, le grand établissement de la place.



T. H. - La Chine, elle aussi, s'intéresse à Djibouti...



G. P. - Absolument. Les Chinois sont déjà là. Ils ont une base à Doraleh, collée au nouveau port commercial (du côté sud du Golfe), permettant d'abriter un nombre de soldats encore indéterminé mais qui pourrait atteindre le seuil des 20 000. Que veulent-ils faire avec tant d'hommes ? Personne ne peut le dire avec certitude à cette heure. Leurs services secrets ont débarqué au mois d'août 2016 et sont déjà opérationnels. Combien leur en coûte-t-il par an ? C'est un secret d'État, mais le prix pourrait varier de 30 millions à 100 millions de dollars, selon l'importance du déploiement, et selon qu'ils construiront ou pas un aéroport.

Ce qui est sûr, c'est que les premiers bâtiments sont en cours d'édification et il est prévu que la Russie partage la base avec les Chinois. Pékin a accepté que Moscou envoie un porte-avions mouiller dans le port que la Chine va creuser à Djibouti ; le petit territoire aura bientôt chez lui plus de soldats étrangers qu'il n'en a dans sa propre armée nationale (moins de 15 000 hommes) ! D'autant plus que l'Arabie saoudite a, elle aussi, demandé une base sur le territoire de Djibouti...



T. H. - Pourquoi une telle bousculade dans cette zone ? Que viennent chercher tous ces États ?



G. P. - Un point de chute sûr. Le gouvernement de Djibouti est une micro-structure sans protecteur ou interférence extérieure. Récemment, un responsable me disait à Washington : « À Djibouti, on est comme sur la Lune : on a une paix royale, on paie les locaux et ils nous laissent tranquilles. » Le pays est neutre, pauvre, faible, très peu peuplé. On peut contrôler le désert tout autour des bases avec quelques hélicoptères de combat seulement.



T. H. - Dans un tel contexte, Djibouti est-il vraiment un État-nation ?



G. P. - « Djibouti n'est pas tant un pays qu'une cité-État commerçante - notait un diplomate occidental cité par WikiLeaks en 2004 - et elle est contrôlée par un seul homme, Ismail Omar Guelleh. ». Avec un score de 86,59 % des voix à la présidentielle du 8 avril 2016, sa mainmise sur le pays est absolue. Mais la « politique militaire » demeure essentielle pour gérer le business dans cette principauté héréditaire.

À Djibouti, tout tourne autour du port qui représente 76 % du PIB national et dont l'Éthiopie est le client prioritaire, avec 80 % du volume des échanges à elle seule. Cette activité de service laisse tout de même entre 60 et 80 % de la « population active » au chômage. L'activité portuaire est bien la condition sine qua non de la survie du petit État.

Mais, le 8 mai dernier, la république non reconnue du Somaliland a signé un accord commercial essentiel avec l'entité de Dubaï DP World, qui va mettre son port de Berbera en concurrence directe avec Djibouti. Pour le moment, les volumes de trafic ne sont pas comparables : Berbera fait transiter 40 000 containers par an alors que Djibouti en manipule 900 000. Mais l'Éthiopie, qui étouffe dans les limites du trafic djiboutien, est décidée à prendre sa part du trafic via le Somaliland lorsqu'il augmentera.



T. H. - Djibouti est-il menacé ?



G. P. - Il faut souligner que le principal opposant (en exil) au président Guelleh, Abderrahman Boreh, est très bien implanté aux Émirats arabes unis. D'ailleurs, en 2006, quand il était encore l'allié du président Guelleh, il avait amené DP World pour gérer le port de Djibouti. Mais en 2013, au moment des élections législatives, il a décidé de soutenir financièrement l'opposition légale. Accusé de corruption puis, dans la foulée, de « terrorisme », il a trouvé refuge à Dubaï. Et lorsque cet émirat a refusé de l'extrader, le chef de l'État djiboutien a annulé la concession portuaire de DPW avant de la confier à une société rivale. Les relations entre Djibouti et les Émirats se sont envenimées jusqu'à la rupture des relations diplomatiques en avril dernier.

C'est pourquoi voir DP World débarquer dans le port voisin de Berbera, au Somaliland, et se poser en rival potentiel (avec Boreh en arrière-plan) a paniqué le président djiboutien qui s'est précipité à Addis-Abeba le surlendemain de la signature du contrat pour offrir à l'Éthiopie un « accord de sécurité » permettant à l'armée Éthiopienne d'opérer à Djibouti comme en pays conquis !

Cet appel au secours lancé à Addis-Abeba intervient alors que l'Éthiopie avait exprimé, il y a deux ans, son désir de « considérer l'Éthiopie et la république de Djibouti comme un seul et unique territoire ». Pour de nombreux observateurs, l'Éthiopie est désormais lancée dans un processus d'annexion déguisée de l'ancienne colonie française et la volonté d'Addis-Abeba de préserver sa sécurité va donc s'ajouter aux considérations commerciales.



T. H. - Comment expliquer le risque que prend ainsi Djibouti ?



G. P. - En réalité, cet État ne prend pas véritablement un risque. Il s'agit seulement de négocier entre divers camps mutuellement hostiles.



T. H. - Où en est-on aujourd'hui ?



G. P. - Le président Guelleh se débat entre diverses sollicitations - et menaces - contradictoires. Alors qu'il implore l'aide des Éthiopiens, il doit en même temps traiter avec les ennemis arabes de l'Éthiopie qui réclament une base militaire à Djibouti pour appuyer leur effort de guerre au Yémen...

Depuis le 6 juin, des soldats Éthiopiens sont installés dans le district de Tadjourah, sur le territoire de la république de Djibouti, suite à l'accord signé début mai entre Guelleh et Addis-Abeba. Le général Zakaria Cheikh Ibrahim, chef d'état-major de l'armée djiboutienne, a précisé que cet accord permettrait à l'armée Éthiopienne de pénétrer en territoire djiboutien sans autorisation préalable, d'utiliser les installations militaires djiboutiennes et même d'intervenir dans des conflits internes à Djibouti...

Or, dans la zone de Tadjourah, les Éthiopiens font face aux forces érythréennes, installées à la frontière entre l'Érythrée et Djibouti depuis les heurts frontaliers de juin 2008 entre ces deux pays. Les deux armées ne sont séparées que par un mince cordon de troupes déployées sur place par le Qatar depuis juin 2010. Par ailleurs, des unités de l'armée Éthiopienne sont également déployées face au port érythréen d'Assab dans un secteur où le territoire ne fait que quelques kilomètres de large...

Par CCG interposé, Asmara bénéficie désormais d'une mansuétude américaine à laquelle l'Érythrée n'était pas habituée. Washington veut flatter le CCG, et le CCG a besoin d'Asmara. Les États-Unis ont déversé presque 10 milliards de dollars d'équipements militaires pour aider la coalition, alors même que le président Obama a toujours eu des doutes sur le sens de la guerre menée au Yémen.

Enfin, même si les pouvoirs djiboutien et somalilandais sont à couteaux tirés pour les raisons commerciales que nous venons d'évoquer et du fait de l'appui que Dubaï apporte à l'opposant djiboutien Boreh, ils partagent la même réserve tacite à l'égard de l'aventure militaire saoudienne et émiratie au Yémen. Reste que, devant le rouleau compresseur arabe, cette réserve a tendance à se fragmenter.



T. H. - Vous dites que Barack Obama a toujours eu des doutes sur le sens de cette guerre. Pourquoi ? L'élection de Donald Trump peut-elle entraîner un désengagement américain ?



G. P. - Le président Obama rêvait de faire baisser la température au Moyen-Orient mais il ne mesurait pas à quel point l'histoire de la formation de l'Arabie saoudite (entre 1744 et 1934) en fait un pudding tribalo-religieux extrêmement fragile. La mort de Kadhafi a montré que, pétrole ou pas, la Libye n'existait pas. Obama a sous-estimé le danger d'une désintégration similaire du royaume saoudien, perspective que la classe dominante locale redoute très sérieusement... Que feront les apprentis sorciers diplomates de Trump avec cette bombe à retardement ? Bien qu'elle soit de grande importance, la question n'a pas de réponse rationnelle pour le moment.



T. H. - Quel jeu le Somaliland joue-t-il dans cette crise ?



G. P. - Officiellement, le « Somaliland », non reconnu diplomatiquement, n'existe pas. Il n'a pas de siège aux Nations unies, ne bénéficie de presque aucune aide étrangère, n'appartient à aucune organisation internationale. Mais il existe dans les faits, avec un gouvernement organisé, une police (non armée), une armée (raisonnablement bien équipée de quelque 75 000 hommes) ainsi qu'une justice efficace et respectée. Ce territoire est en paix depuis vingt ans et, surtout, il bénéficie auprès des populations locales d'une légitimité qui lui permet de fonctionner selon des modalités démocratiques incontestables. Mais, pour survivre, cet ancien protectorat du British Somaliland - qui a repris son indépendance au lendemain de la guerre civile de 1981-1991 en Somalie - doit naviguer entre des récifs de plus en plus difficiles à éviter, les pires étant économiques.

Or l'accord du 8 mai 2016 avec Dubaï vient de rebattre les cartes - ce qui a conduit ce « pays » honnête mais frileux à se retrouver projeté sur la scène agitée de la « guerre tiède » régionale. À partir du moment où le Somaliland a pris le parti de faire affaire avec les Émiratis de DP World, il a basculé dans le camp de la coalition, même si c'était loin d'être son intention.

Début septembre 2016, une mission égypto-saoudienne s'est rendue au Somaliland pour évaluer l'état de la grande base militaire de Berbera. Du temps de la guerre froide, celle-ci avait été la principale implantation soviétique sur le continent africain. Rapidement remise en état par les Américains au moment de la première guerre du Golfe, elle est ensuite retombée dans l'oubli à la fin des années 1990. Mais elle vient soudainement de réapparaître sur la liste des points chauds militaires, sous la forme potentielle d'un consortium anti-chiite face aux houthistes yéménites et à l'Iran lui-même. Le Somaliland espère en tirer un bénéfice financier et - qui sait ? - des retombées diplomatiques ultérieures.

À court terme, le Somaliland va surtout devoir gérer l'impact déstabilisateur d'une double ouverture, tant financière que militaire, dont il est loin de maîtriser les prolongements lointains.



T. H. - Finalement, on a l'impression, en vous écoutant, d'être face à un jeu de dominos dont plus personne ne contrôle le cours...



G. P. - C'est exact. Les fonctionnements impérialistes « à l'ancienne » perdurent, mais se retrouvent souvent malhabiles à gérer des événements qui leur échappent par leur anachronisme même.

C'est ainsi, par exemple, que les États-Unis ont le plus grand mal à réagir à cette série de conflits emboîtés - et décalés - où presque toutes les parties prenantes (Égypte, Éthiopie, Arabie saoudite, Émirats arabes unis et maintenant Iran) sont leurs « amis ». Où sont donc les ennemis ? Mais même ceux-ci - le Soudan, l'Érythrée - sont peu menaçants... et sont alliés à leurs « amis » ! En revanche, entre eux et pour des raisons « archaïques », ils sont à la gorge les uns des autres.

Face à ces contradictions, la Chine - souvent décrite comme l'impérialisme montant dans la région - est encore plus perdue que les États-Unis et cherche, sans y parvenir, les principes d'une logique qui lui échappe. Ni les débris du maoïsme, qui sert encore un peu à Pékin par la force de l'habitude pour les rapports diplomatiques avec les pays sous-développés non asiatiques, ni le capitalisme d'État actuel n'ont de réponses préformatées pour un tel cas de figure. Il faut donc improviser - ce à quoi les États modernes, bloqués dans la triangulation du politiquement correct, du commercialement expédient et du militairement nécessaire sont mal préparés.

Paradoxalement, l'implication de toutes ces puissances accroît la marge de manoeuvre des acteurs locaux. Car ces derniers connaissent parfaitement les contraintes avec lesquelles ils doivent composer.



T. H. - Cette crise peut-elle, si l'on n'y prend garde, dégénérer un jour en conflit généralisé ?



G. P. - Ce qui est sûr, c'est que nous voyons ici à l'oeuvre un dérivé, un canal latéral de l'immense chantier dans lequel le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord sont entrés le 17 décembre 2010, à Sidi Bouzid (Tunisie), date du début des « printemps arabes ». Dans un environnement friable, à la manière des Balkans d'avant 1914 ou du Croissant fertile d'après 1947, de telles agitations brutales ont toujours un effet inquiétant pour le cadre général. Au Moyen-Orient, les lignes de faille d'avant 1914 sont réapparues ! Si Sykes et Picot revenaient aujourd'hui, ils ne seraient finalement pas tellement dépaysés...

 





(1) AQPA est issue de la fusion, en janvier 2009, des composantes saoudienne et yéménite d'Al-Qaïda et a réaffirmé son allégeance au groupe d'Oussama ben Laden, dont le père, originaire du Yémen, a émigré en Arabie saoudite.

(2) Les musulmans yéménites sont sunnites à 55 % et chiites à 45 %, tous zaydites.

(3) Une multitude de griefs viennent alimenter ce mouvement, peu organisé, contre le parti unique qui dirige l'Éthiopie sans partage depuis 25 ans, aux premiers rangs desquels la corruption, l'absence de liberté et le sentiment des Amhara d'avoir été déclassés au profit de la minorité tigréenne qui forme l'ossature du régime.


Notes :




(1) AQPA est issue de la fusion, en janvier 2009, des composantes saoudienne et yéménite d'Al-Qaïda et a réaffirmé son allégeance au groupe d'Oussama ben Laden, dont le père, originaire du Yémen, a émigré en Arabie saoudite.

(2) Les musulmans yéménites sont sunnites à 55 % et chiites à 45 %, tous zaydites.

(3) Une multitude de griefs viennent alimenter ce mouvement, peu organisé, contre le parti unique qui dirige l'Éthiopie sans partage depuis 25 ans, aux premiers rangs desquels la corruption, l'absence de liberté et le sentiment des Amhara d'avoir été déclassés au profit de la minorité tigréenne qui forme l'ossature du régime.