Politique Internationale - La Revue n°160 - ÉTÉ - 2018

sommaire du n° 160
Cambodge : des élections en trompe-l'oeil
Entretien avec Sam RAINSY
Chef du Parti du sauvetage national du Cambodge, devenu après sa dissolution en 2017 le Mouvement du
conduit par
Sophie BOISSEAU DU ROCHER
Chercheur associé au Centre Asie de l'Institut français des relations internationales (IFRI)
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Sophie Boisseau du Rocher - En l'absence d'opposition organisée, quelle importance faut-il accorder aux législatives qui auront lieu au Cambodge fin juillet ?



 



Sam Rainsy - C'est la question fondamentale. Malheureusement, rares sont ceux qui ont vraiment saisi la nature de cette mascarade électorale. En réalité, ce que le régime est en train d'organiser, ce ne sont pas des législatives mais un plébiscite pour Hun Sen. Un plébiscite organisé d'une façon telle que le résultat est connu d'avance : ce sera bien évidemment un oui « franc et massif » en faveur du premier ministre en exercice !



Lors du dernier scrutin, en juillet 2013, l'opposition avait obtenu un résultat très proche de celui du parti au pouvoir - et cela, en dépit des innombrables entraves administratives et judiciaires qu'elle avait dû affronter. Mais, depuis, cette opposition a été dissoute et ses principaux représentants, mis hors d'état de nuire. Dès lors, on ne peut pas sérieusement considérer que le pays s'apprête à vivre une élection digne de ce nom. Aucun véritable choix n'est proposé aux citoyens. Ce qui tient lieu de campagne ne permet absolument pas de débattre normalement car le climat est anxiogène. Il s'agit seulement, je le répète, de valider une fois de plus le pouvoir de Hun Sen. Quand les gens se rendront aux urnes, ils ne pourront pas apporter leurs suffrages à l'opposition (même si quelques petits partis minoritaires et insignifiants donnent une illusion de choix). Il ne reste que le Parti du peuple cambodgien (PPC) et son chef Hun Sen, en place depuis trente-trois ans. Dans ce contexte, on comprend mieux pourquoi le premier ministre et le Comité national des élections poussent fortement les citoyens à aller voter et menacent de punir ceux qui appellent au boycott : parce que aller voter revient à voter pour le CPP. En effet, mon mouvement appelle au boycott. Voter est un droit, certes ; mais boycotter un scrutin biaisé est aussi un droit ! Ce sera notre moyen d'expression politique : le chiffre le plus intéressant à observer ne sera donc pas le résultat obtenu par le régime en place mais le taux d'abstention. Personne n'a encore bien mesuré l'enjeu. Si, en dépit des pressions exercées sur les électeurs, ceux-ci s'abstiennent en masse, le premier ministre sera fragilisé et il ne pourra se prévaloir d'une légitimité populaire découlant d'une véritable élection.



 



S. B. R. - Dans ce climat de menaces et de peur que vous avez évoqué, est-il réaliste de croire qu'une partie significative de la population puisse refuser d'aller voter ?



 



S. R. - Le climat politique est délétère : nous avons affaire à un régime policier hérité des Khmers rouges. Les structures, les systèmes et les mentalités n'ont pas beaucoup évolué ces quarante dernières années : on est épié, quadrillé, terrorisé comme pendant les pires années des Khmers rouges ! Les villages et les localités rurales (je rappelle que 70 % des Cambodgiens vivent à la campagne) sont divisés en groupes de quelques maisons à une centaine, pour être mieux surveillés ; les chefs de commune intimident et menacent les citoyens. Ces petits fonctionnaires locaux ont un pouvoir absolu sur la distribution de denrées essentielles comme l'eau, le riz, parfois même les médicaments ; ils n'hésitent pas à exercer un véritable chantage en faveur du gouvernement et de l'ordre établi. Plus on s'éloigne des centres urbains, plus le PPC et les petits seigneurs locaux sur lesquels il s'appuie embrigadent la population : fausses accusations, diffamation, harcèlement et insécurité... rien n'est laissé au hasard.



Nous devons donc agir avec une grande prudence et une certaine discrétion. Dans le cadre de ces fausses élections, nous appelons à la résistance passive. Je m'explique : si vous manifestez, le régime peut vous faire arrêter ; mais en optant pour la désobéissance civile, vous vous contentez de rester à la maison et vous n'attirez pas l'attention. Nous avons plus de chances d'obtenir de bons résultats en ville car les gens y sont plus difficilement repérables qu'à la campagne où chacun est connu et où les séides du régime n'hésiteront pas à aller frapper aux portes. Avant les élections, il y a une campagne d'embrigadement politique des électeurs : de nombreux villageois ont raconté avoir été forcés à adhérer au PPC. Par la suite, ils sont contraints de voter pour le parti sous peine de mesures disciplinaires et de sanctions. Et c'est l'engrenage. Bref, il y aura une pression énorme sur les gens afin de les inciter à aller voter. Il reste que, quand l'appel au boycott vient d'un parti d'opposition qui représente environ la moitié du corps électoral, les électeurs se sentent plus assurés dans leur démarche. Ils sont protégés par leur nombre et leur solidarité. Ce choix stratégique nous a semblé plus judicieux et plus payant que celui qui aurait consisté à participer au scrutin sous un autre nom que celui de notre parti dissous et à conduire une campagne électorale très prudente, où nous risquons d'être poursuivis en permanence et dont les résultats auraient pu nous décrédibiliser. Et puis le gouvernement ne va tout de même pas mettre la moitié de la population en prison ! 



 



S. B. R. - Le comportement des jeunes sera l'un des paramètres essentiels de ces législatives. Bon nombre d'entre eux ne sont toujours pas inscrits sur les listes électorales. Comment les abordez-vous ? Quels sont vos rapports avec eux alors que l'exil vous contraint à une distance physique ?



 



S. R. - Pour des raisons sociales, culturelles, voire économiques, les jeunes (6 des 16 millions de Cambodgiens ont entre 20 et 30 ans) sont favorables au changement tant l'avenir leur semble précaire dans un environnement caractérisé par l'iniquité, la corruption, l'injustice et la fragilité économique. Réalisez que les jeunes de moins de 33 ans n'ont jamais connu d'autre premier ministre que Hun Sen ! Les résultats des dernières élections ont été un coup de semonce : l'opposition démocratique unie est arrivée en tête dans toutes les grandes villes où les jeunes sont les plus nombreux comme à Phnom Penh, Siem Reap ou Kampong Cham. Nous sommes populaires auprès d'eux ne serait-ce que parce qu'ils se rendent bien compte que le pouvoir confisque l'espace et l'expression politiques et qu'il n'offre aucun avenir ouvert. Même après sa dissolution forcée, notre parti continue d'exister dans l'esprit, et j'ose l'espérer, dans le coeur des Cambodgiens : ses structures sont en veilleuse, nos partisans adoptent un profil bas mais restent impliqués. Nous sommes, en particulier, très présents sur les réseaux sociaux et je suis heureux de pouvoir m'adresser à cette catégorie de la population par ce biais et, notamment, à travers Facebook : 4,6 millions de personnes - dont quelque 90 % de jeunes - suivent ma page personnelle. Il s'agit d'un outil vital pour nous, car nous n'avons pas la possibilité de nous exprimer sur les 22 chaînes de télévision ou sur la centaine de stations de radio du pays, à la fois publiques et privées, toutes contrôlées par le parti au pouvoir (1). En septembre 2017, le dernier journal d'opposition, The Cambodia Daily, a été obligé de mettre la clé sous la porte, de même que Radio Free Asia qui n'émet plus du Cambodge, ainsi qu'une trentaine de petites radios. Les réseaux sociaux sont donc notre boîte d'écho privilégiée pour atteindre la masse des jeunes. 40 % des Cambodgiens ont un compte Facebook. Forts de cette connexion avec l'opposition, les jeunes s'encouragent mutuellement - même s'ils le font discrètement du fait de l'appareil policier en place et de l'utilisation éhontée de Facebook par Hun Sen lui-même (2).



 



S. B. R. - Pensez-vous qu'un grand basculement soit possible à l'occasion du scrutin de juillet ? Et que ferait Hun Sen s'il se sentait menacé ? Ferait-il intervenir l'armée et la police pour éteindre les risques d'explosion ? 



 



S. R. - Tout est possible au Cambodge. Pour prendre un exemple historique particulièrement tragique, personne ne s'attendait à l'explosion que fut l'avènement des Khmers rouges ! Quand la population est à bout et la situation, bloquée, alors la jeunesse n'a rien à perdre. Depuis que l'opposition a été muselée de manière violente (l'assassinat de Kem Ley a marqué un basculement dans la violence d'État (3)), depuis qu'elle a été dissoute et son principal dirigeant mis en prison (Kem Sokha a été emprisonné en septembre 2017 pour « trahison et espionnage »), il n'existe plus de canal officiel et de catalyseur permettant aux citoyens d'exprimer leur mécontentement. Dans ce contexte, les dérapages sont possibles et les ingrédients d'une explosion se mettent en place. C'est pourquoi, aujourd'hui, Hun Sen a peur. Les dictateurs qui demeurent au pouvoir pendant des décennies, comme Hun Sen aujourd'hui, Ben Ali ou Moubarak hier, sont des colosses aux pieds d'argile dont la brutalité peut provoquer des réactions de survie de la part de leurs administrés. En période de fin de dictature, quand une faction de l'armée est mécontente ou tout simplement méfiante, elle devient un vecteur d'incertitude pour le pouvoir ; elle a la capacité de faire basculer une transition. L'opposition appelle l'armée à ne pas tirer sur les foules ; mais, quand elle en a la possibilité, cette même opposition active ses relais au sein des Forces armées pour les amener à une position de responsabilité. L'état-major est évidemment difficile à approcher (mais l'état-major, ce n'est pas forcément la garde prétorienne autour de Hun Sen constituée d'un petit groupe de personnes, choyées pour leur loyauté) ; en revanche, les soldats qui vivent pauvrement ne nous sont pas défavorables ; en tout cas, ils ne sont pas indifférents à notre message. 



 



S. B. R. - Quels sont les signes récents de la dégénérescence du pouvoir de Hun Sen ?



 



S. R. - Le signe le plus visible, c'est sa paranoïa. Hun Sen a peur du jeu démocratique. Avant, il acceptait de jouer le jeu, même s'il cherchait toujours à le fausser en sa faveur. Mais depuis quelques années, il constate que le parti d'opposition que j'ai formé il y a vingt ans, ce petit parti qu'il a longtemps ridiculisé, prend de l'importance au point d'arriver aux élections de 2013 à quasi-égalité avec la machine de guerre du PPC : il y voit un défi lancé au pouvoir personnel qu'il a mis en place. Maintenant que nous sommes au coude-à-coude, il refuse de continuer la partie et érige toute une série d'obstacles pour que le jeu s'arrête en 2018. J'évoquais le plébiscite que le régime recherche : Hun Sen fait de ce scrutin une histoire personnelle. Or des études d'opinion ont été récemment commandées à une société anglo-israélienne et ces sondages sont clairs : dans un scrutin ouvert et transparent, Hun Sen perdrait. Sa propagande ne fonctionne pas, ou plus, auprès des jeunes.



Un autre facteur doit être pris en compte. Longtemps, la référence aux Khmers rouges a servi Hun Sen car les gens constataient les progrès sur le terrain : « C'est mieux qu'au temps des Khmers rouges », disaient-ils. Toute comparaison avec cette période terrible était forcément flatteuse. Mais depuis le début des années 2000, les mentalités ont changé et le facteur démographique (60 % des Cambodgiens ont moins de 30 ans) joue en la défaveur de Hun Sen. Il perd pied. Il a affaire à une nouvelle couche de la population dont le langage est différent. Il tente de jouer la familiarité (d'où sa présence, j'y reviens, sur le réseau Facebook) mais c'est très maladroit, complètement irréel, si bien qu'il est devenu la risée des analystes des médias sociaux.



 



S. B. R. - Sur qui s'appuie-t-il ?



 



S. R. - Sur un petit groupe d'individus triés sur le volet et à la loyauté éprouvée par de longues années de pouvoir. Mais aucune unité apparente n'est parfaitement imperméable ; ces soutiens pourraient se distendre, voire se retourner, si la partie semblait perdue. Son petit cercle comprend Tea Banh, le ministre de la Défense, et quelques autres généraux vieillissants ainsi qu'une poignée de ministres inamovibles car détenteurs de secrets compromettants pour tout le clan. Surtout, Hun Sen a derrière lui sa famille, dont deux de ses fils : Hun Manet (récemment nommé chef d'état-major interarmées), qui contrôle les renseignements militaires et la lutte anti-terroriste (et qui est, à ce titre, chargé de surveiller les opposants puisque ces derniers sont présentés comme des terroristes) ; et Hun Manith (chef adjoint des services d'espionnage). Tous deux, ainsi que son gendre, Dy Vichea, ont été nommés en septembre dernier au sein d'une nouvelle instance, le Groupe de travail sur la sécurité nationale, dont l'objectif consiste à « faire des recommandations sur la protection de l'ordre social, de la sécurité nationale, des biens publics et d'autres projets importants de développement national »... Hun Sen rêve d'une dynastie à la nord-coréenne qui affiche trois générations d'affilée. Pour lui, il s'agit d'installer au pouvoir la seconde génération. Cet appétit de pouvoir héréditaire, irrationnel, le met en danger : quand Moubarak a voulu placer ses enfants aux postes clés, les politiciens et militaires professionnels se sont rebellés. 



 



S. B. R. - Le pays bénéficie depuis plus de dix ans d'un taux de croissance de 6 % en moyenne... Ne faut-il pas porter ces chiffres au crédit du pouvoir ?



 



S. R. - Il ne faut pas se laisser impressionner par ce taux de croissance que le PPC brandit en permanence pour affirmer qu'il conduirait une politique économique efficace dont la population serait satisfaite. Tout d'abord, ce chiffre est entaché de manipulations statistiques. Et seule une petite frange de la population (environ 10 à 15 %) a vu sa situation s'améliorer réellement. La réalité, c'est que le système est loin d'être équitable et que les Cambodgiens finissent par être étranglés par une minorité qui s'enrichit scandaleusement tandis qu'ils demeurent, eux, dans la misère (si le taux de pauvreté ne touche plus « que » 15 % de la population, les inégalités augmentent dramatiquement). Selon la Banque asiatique de développement, 40 % de la population vivent avec moins de 2 dollars par jour et près de 60 % avec 2,60 dollars (soit légèrement au-dessus du niveau de pauvreté). Cette tendance nourrit le mécontentement populaire ; les tensions sociales se sont exacerbées ces cinq dernières années, à cause d'expropriations abusives et de conditions de travail sévères (notamment dans le secteur du textile). Enfin, la croissance actuelle n'est pas durable car elle ne se fait pas de façon planifiée et engendre de nombreux dysfonctionnements : l'héritage de Hun Sen sera lourd de conséquences. Il suffit, pour s'en convaincre, de consulter les chiffres de la déforestation : le Cambodge est, de tous les pays du monde, celui où ce processus est le plus rapide. Selon le World Resources Institute, sa couverture forestière était de 73 % il y a vingt ans ; aujourd'hui, elle n'est plus que de 48 % avec une forêt de plus en plus clairsemée. On ne peut pas continuer ainsi ! J'ajoute que la prostitution et le trafic d'êtres humains (4) « fonctionnent » aussi très bien et alimentent le PIB : qu'en est-il du coût social ? C'est pour toutes ces raisons qu'il ne faut pas se laisser impressionner par les chiffres qu'avance le gouvernement.



 



S. B. R. - Quel est le programme de l'opposition pour inverser les tendances que vous venez d'expliquer ?



 



S. R. - Trois mots : État de droit. Une loi qui s'applique à tout le monde, qui reflète la recherche de l'intérêt général, la défense de l'intérêt collectif. Pour l'instant, nous sommes dans un système de passe-droits. Nous voulons, nous, un État de droit réel qui permettra de régler tous les maux qui affligent la population : corruption, injustice, violence... Ces trois fléaux ont été à l'oeuvre dans l'assassinat de Kem Ley, un scandale absolu que nous avons largement dénoncé et qui a provoqué une profonde émotion dans le pays. Vérité explosive contre mensonges : voilà pourquoi nous nous battons !



 



S. B. R. - La Chine est le principal soutien - politique, économique, financier, diplomatique - de Hun Sen. Dans quelle mesure les autorités de Pékin encouragent-elles les dérives du régime cambodgien ?



 



S. R. - La situation actuelle rappelle aux Cambodgiens celle qui prévalait à l'époque des Khmers rouges. Pol Pot était complètement isolé sur la scène internationale mais le seul pays qui le soutenait inconditionnellement, c'était la Chine. Avec la dérive totalitaire en cours, le Cambodge se coupe du monde... sauf, là encore, de la Chine. En janvier dernier, le premier ministre chinois Li Kequiang et Hun Sen ont signé une série de dix-neuf accords qui consacrent un peu plus encore l'emprise des liens commerciaux et financiers entre nos deux pays. Pékin est désormais le premier partenaire commercial du Cambodge et son premier investisseur avec 30 % des IDE - et cela, sans même parler des aides bilatérales. Mais personne n'est dupe : quand la Chine déclare « soutenir les efforts du gouvernement cambodgien visant à sauvegarder sa sécurité nationale et sa stabilité », on sait bien que, en contrepartie, elle demande que Phnom Penh se range à ses côtés sur des dossiers régionaux sensibles comme celui de la mer de Chine du Sud (5), ou son acceptation des projets Routes de la Soie (pour lesquels Phnom Penh a accepté d'importantes concessions) (6). Or cet alignement finit par lasser la population ; il complique aussi les relations du Cambodge avec bon nombre de pays de l'ASEAN. C'est pourquoi j'estime qu'une pression chinoise trop importante pourrait, finalement, se retourner contre Hun Sen.



 



S. B. R. - De votre côté, quelles relations entretenez-vous avec les autorités chinoises ?



 



S. R. - Nous souhaitons avoir des relations équilibrées avec tout le monde ; des relations qui préservent l'indépendance et la neutralité de notre pays. Nous ne sommes pas « contre la Chine » ; nous sommes, simplement, pour la défense de nos intérêts nationaux légitimes. Au seul plan commercial, le Cambodge a plus à perdre à s'aligner exclusivement sur les circuits chinois qu'à diversifier ses partenaires au sein de l'ASEAN et au-delà. Si le régime se conduit de cette façon, c'est évidemment, je viens de le dire, parce que Pékin lui octroie une aide financière massive et un soutien politique encore précieux. Mais, ce faisant, Hun Sen se crée des ennemis et affaiblit un cadre régional dont le Cambodge a besoin pour se construire et se développer. 



La Chine est une puissance dirigée par une équipe responsable qui voit à long terme. Elle se prépare à l'ère post-Hun Sen parce qu'elle sait que cela va se produire, tôt ou tard ; ses intérêts l'exigent. Elle laissera tomber Hun Sen comme elle a laissé tomber Pol Pot.



 



S. B. R. - La communauté internationale entretient des relations compliquées avec le Cambodge : elle a beaucoup contribué à la reconstruction et aujourd'hui, elle maintient ses distances à cause d'un processus électoral qu'elle juge illégitime. Après les États-Unis, l'Union européenne a décidé à son tour de suspendre son assistance à l'organisation des législatives au Cambodge. Qu'attendez-vous concrètement, aujourd'hui, de cette communauté internationale ?



 



S. R. - La communauté internationale doit respecter ses engagements et défendre le droit du peuple cambodgien à décider de son propre sort. C'est dans l'intérêt des Cambodgiens mais, aussi, dans celui de cette fameuse communauté internationale. Concrètement, elle doit exiger le respect des Accords de Paris (1991) (7). Les Accords de Paris, c'est un traité international : la crédibilité de la communauté internationale est donc en jeu. L'un des engagements de ces accords était précisément que des « élections authentiques » aient lieu dans le cadre d'un processus démocratique. La dernière déclaration du Rapporteur spécial des Nations unies pour le Cambodge est sans ambiguïté : « Des élections qui écartent le principal parti d'opposition ne peuvent pas être considérées comme authentiques. » Cette formule signifie que l'élection prévue pour le 29 juillet prochain dont le PSNC est exclu n'est ni « authentique » ni légitime. La communauté internationale doit faire en sorte que ce scrutin soit ouvert : l'Occident ne peut pas et ne doit pas laisser se désintégrer l'héritage de l'ONU, tout cet énorme travail - et ce considérable investissement financier - qui a été accompli pour sortir notre pays de l'ornière après l'épisode Khmer rouge. Quand Hun Sen déclare qu'il « n'a pas besoin d'opposition » alors que l'opposition représente la moitié de la population, on ne peut tout de même pas faire du « business as usual » avec lui ! La communauté internationale, y compris bien sûr la France, ne doit pas accepter cette manipulation qui dissimule un véritable coup d'État constitutionnel - car, dans les faits, la Constitution est suspendue comme le sont les libertés fondamentales qu'elle garantit. J'appelle donc la France et les pays démocratiques à ne pas accepter la farce que prépare Hun Sen. Je le répète : le peuple cambodgien doit pouvoir décider de son propre avenir, légitimement. Or ce n'est pas la Chine qui peut conférer sa légitimité au régime de Hun Sen. L'Occident détient, lui, ce pouvoir, celui de reconnaître ou non la légitimité du système Hun Sen. Et Hun Sen sait qu'il a besoin de cette légitimité. Si l'Occident rappelle que les critères de légitimité ne sont pas réunis pour qualifier ce scrutin de démocratique et légitime, ce sera déjà une bonne chose. Parce que, derrière la légitimité, il y a la capacité de projeter un pays dans l'avenir.



 



S. B. R. - Une dernière question : qu'est-ce qui vous fait penser que vous allez finir par remporter votre combat ?



 



S. R. - Hun Sen a peur et, pour rester au pouvoir, il fait peur à la population en annonçant le chaos et l'anarchie s'il quitte son poste. Il compare le Cambodge à la Libye ou à la Syrie. Mais cette comparaison n'est pas pertinente et il y a une différence de taille : on ne part pas dans un grand vide. L'opposition a une structure, elle s'organise autour d'un parti bien établi ; des anciens ministres nous ont rejoints. Remplacer l'ordre mis en place par Hun Sen, sa famille et le PPC est possible. La société cambodgienne est prête à un changement démocratique comme l'était la société malaisienne qui a renversé Najib Razak en Malaisie le 9 mai dernier : on ne reste pas impunément au pouvoir en accumulant corruption, abus liberticides, inégalités et perte de souveraineté. J'en suis profondément convaincu.



 

Notes :


(1) Dès septembre 2017, Reporters Sans Frontières a dénoncé les atteintes à la liberté de la presse. En février 2018, un rapport étayé est sorti, Cambodge, la presse indépendante en ruine.



(2) En 2017, la page du premier ministre Hun Sen a généré près de 60 millions de clics avec des pics de likes à 10 millions, ce qui le place en troisième position mondiale derrière Donald Trump et le premier ministre indien Narendra Modi. Une popularité à ce point factice que Sam Rainsy a déposé un recours devant le tribunal fédéral de San Francisco dont relève la société Facebook afin de démontrer que le premier ministre avait acheté des millions de clics dans la perspective des élections. 



(3) Chroniqueur et activiste politique, Kem Ley était connu pour ses propos directs et ses critiques sévères à l'égard du régime de Hun Sen. Le 10 juillet 2016, il a été assassiné en plein Phnom Penh ; c'était quelques jours seulement après avoir évoqué les conclusions du rapport de Global Witness dénonçant les agissements et l'enrichissement du clan Hun. 



(4) Trafics d'organes, prostitution et pédocriminalité sont régulièrement dénoncés par les ONG et agences de l'ONU qui travaillent sur le terrain. Cf. Updated Situation Analysis of children and women in Cambodia, UNICEF, 2018.



(5) On se souvient qu'en août 2012 le document final de la réunion annuelle de l'ASEAN n'avait pas été signé - une première pour l'Association - car le Cambodge avait refusé d'accepter un texte critique à l'égard des manoeuvres et des installations chinoises en mer de Chine du Sud. La solidarité de l'ASEAN avait publiquement volé en éclats.



(6) Vannarith Chheang, « Cambodia Embraces China's Belt and Road Initiative », ISEAS, 6 juillet 2017 ; Darren Touch, « What Does Chinese Investment Mean for Cambodia ? », The Diplomat, 2 février 2018.



(7) Les coups de force incessants de Hun Sen constituent pour Sam Rainsy des violations flagrantes de la Constitution mise en place depuis les Accords de Paris de 1991 qui avaient entériné le retrait complet des forces vietnamiennes du Cambodge et le retour à un processus de démocratisation.