Politique Internationale - La Revue n°103 - PRINTEMPS - 2004

sommaire du n° 103
Dé-saoudiser l'Arabie
Article de Laurent Murawiec
Directeur de recherche au Hudson Institute (Washington)
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Il faut se rendre à l'évidence, et près de soixante ans d'une alliance sans faille n'y changeront rien : l'Arabie saoudite n'est pas un allié des États-Unis mais un ennemi. En l'affirmant haut et fort il y a deux ans, lors d'un briefing au Pentagone, j'avais levé un lièvre d'importance.
L'exposé prononcé devant le Defense Policy Board (Comité consultatif de la défense) y avait, en effet, provoqué un vif débat. Celui-ci devint explosif lorsqu'une fuite en fit filtrer le contenu en première page du Washington Post. S'ensuivit l'un de ces orages médiatiques dont la capitale fédérale a le secret. Une grande partie des médias blâma le messager pour mieux s'attaquer au message. Une autre en approuva la teneur. Quant à l'opinion publique, elle s'était déjà fait sa religion. De la présence de quinze Saoudiens parmi les dix-neuf pirates de l'air du 11 septembre 2001, les Américains avaient spontanément conclu, malgré les lénifiantes ritournelles serinées par les apologistes du royaume saoudien, à la culpabilité des extrémistes wahhabites qui dominent l'Arabie.
Depuis, la tendance n'a fait que se confirmer. Le Congrès, la presse écrite et électronique ont multiplié les attaques contre Riyad : enfants binationaux kidnappés par des pères saoudiens ; mauvaise foi et manque de collaboration dans la lutte anti-terroriste ; implication personnelle de membres de la famille royale dans des financements d'agents terroristes, etc. Pis encore : l'Arabie a tout fait pour mettre des bâtons dans les roues des Américains lors de l'assaut contre Saddam Hussein - comme le roi Fahd, en 1991, avait instamment exigé du président Bush que l'on fît grâce au dictateur vaincu. Résultat : le Pentagone a fini par retirer ses troupes d'Arabie saoudite, reconnaissant ainsi que l'" allié " n'était pas d'une fiabilité à toute épreuve. Mais lorsqu'un rapport du Congrès présenta des preuves accablantes de la complicité de la famille royale avec les réseaux terroristes, les 28 pages litigieuses furent censurées à l'initiative de l'administration...
La guerre contre le terrorisme, à laquelle s'est voué corps et âme le président Bush, bute pourtant à chaque pas sur les entreprises made in Saudi Arabia. D'un côté, cinquante-cinq ans de partenariat, incarnés dans des hommes, des carrières, des doctrines et des pratiques. De l'autre, les exigences d'une guerre à mort. L'hésitation présidentielle ne pourra pas durer éternellement : il faudra bien que l'hôte de la Maison-Blanche se décide.
Il est vrai qu'on ne taquine pas impunément les réalités géopolitiques. Le renversement d'un régime qui contrôle une partie significative des réserves pétrolières mondiales, de la production de l'Opep, de la consommation des pays européens et asiatiques ; qui occupe, depuis longtemps, une place essentielle dans les affaires stratégiques du golfe Persique et du Moyen-Orient ; dont les intérêts financiers sont considérables tant aux États-Unis que dans le pool mondial du dollar, n'est ni une affaire à prendre à la légère, ni une décision à préconiser sans précaution : il faut que la somme des avantages l'emporte nettement sur celle des inconvénients.
Mais c'est un fait : l'Arabie des al-Saoud joue, depuis le début des années 1970, un rôle profondément déstabilisateur. Sans elle, jamais le choc pétrolier de 1973-1974 n'aurait pu se produire : avant comme après, le royaume était le véritable pivot du marché pétrolier ; ses capacités de production excédentaires lui donnaient la capacité de noyer ou d'assécher, à volonté, le marché des hydrocarbures. Or c'est bien par choix que le royaume de Fayçal se joignit au chah d'Iran et à l'émir du Koweït, monarques " conservateurs ", ainsi qu'aux agités du bonnet révolutionnaire qu'étaient le président algérien Houari Boumediene et le Libyen Kadhafi, pour rançonner le reste du monde. Ce groupe de pays s'est approprié les fruits du travail d'autrui en utilisant un marché du pétrole temporairement tendu pour imposer, du jour au lendemain, un quadruplement des prix. Par rapport au prix de 1970, l'augmentation du brut atteignait 800 % en 1974, 1 000 % en 1977 et 1 500 % en 1979 ! Le coût de production du brut saoudien, vendu 18 dollars le baril au début de 1979, s'élevait en réalité à 15 cents - un record absolu.
En quelques mois, 10 à 15 % du cash flow mondial fut détourné, ponctionné des vaisseaux et des veines qui irriguaient l'économie de la planète et réinjecté ailleurs, là où il ne pouvait être employé à des fins productives. Ce gigantesque hold-up contribua à une formidable accélération de l'inflation, provoqua une violente instabilité monétaire et ruina les économies des pays les moins développés d'Amérique latine, d'Afrique et d'Asie.
Entre deux crises, quand les Saoudiens n'avaient ni l'occasion ni la capacité de rançonner les consommateurs, ils faisaient patte blanche et mine pateline pour amadouer la victime : c'est dans ces moments-là que les altesses en djellaba et les chœurs de propagandistes plus ou moins intéressés expliquaient l'importance de la bonne volonté saoudienne. L'Arabie modulait, en effet, les quantités de pétrole qu'elle livrait au marché en fonction de ses propres rémunérations et présentait ces variations comme autant de câlins amicaux adressés à l'Occident.
Lorsqu'il vint rendre visite au président Bush à Crawford, au Texas, en avril 2002, le prince héritier Abdallah menaça les États-Unis, à mots à peine couverts, d'un nouvel embargo pétrolier. " Désormais, nous protégerons notre intérêt national, sans égards pour les intérêts américains dans la région ", déclara-t-il au journaliste du New York Times Patrick Tyler. Décidément, trente ans plus tard, rien n'a changé. Les maîtres de Riyad n'ont pas renoncé à leurs menées déstabilisatrices.
Mais il y a pire : la minorité wahhabite au pouvoir, à commencer par la famille royale, se sert de la manne pétrolière pour imposer au reste de l'islam son idéologie religieuse extrémiste et orchestrer les activités de l'armée mondiale du djihad.
À la conquête de l'islam
Le roi Fayçal pensait qu'il était possible de transposer sur la scène internationale les principes sur lesquels reposait l'État saoudien. Chez lui, l'islam engendrait stabilité, sécurité, discipline. Pourquoi n'en serait-il pas de même chez les autres ? Les wahhabites étaient prêts à exercer leurs ravages à l'extérieur par l'intermédiaire des réseaux d'allégeance tribale.
De tout temps, la dynastie bédouine a acheté les tribus : la loyauté se monnaie comme un chameau. On prend une fille de chef de tribu pour quatrième femme ou, après divorces, pour dix-neuvième épouse, afin de sceller une alliance politique. On offre un poste, un emploi, une prébende, de la terre, un monopole d'importation, un gros contrat. On flatte, on appâte, on palabre, on sourit. En cas d'échecs répétés, on intimide, on menace, on confisque, on harcèle, on emprisonne, on torture, on tue, on massacre.
Ce n'est pas nécessairement l'" État " saoudien - si tant est que le concept ait un sens pour décrire cet amas de fiefs familiaux - qui est à l'œuvre. La politique extérieure peut tout aussi bien être le fait des grands marchands " roturiers " enrichis par leur proximité avec la famille royale, qui dirigent la quasi-totalité des entreprises du royaume. Les " organismes charitables " ou caritatifs qui recyclent la zakat (impôt pieux) des sus-nommés, chapeautés par leurs représentants ainsi que par les oulemas du régime, sont aussi de la partie. Un édit royal de 1984 interdit strictement toute collecte de fonds non autorisée par le gouvernement. Autant dire que rien d'important ne se fait hors du champ de vision d'un système totalitaire, de la " bactérie collective " saoudienne.
Dans son principe et dans ses formes, l'action internationale de la secte saoudo-wahhabite ressemble à son action intérieure : elle projette sur l'écran du monde le théâtre tribal de l'Arabie. On se conduit dehors, moyennant adaptations et précautions d'usage, comme on se conduit chez soi, quelquefois avec plus de grossièreté, d'autres fois avec plus de circonspection.
De ce point de vue, l'histoire de la mondialisation du wahhabisme offre un parallèle saisissant avec celui de la Troisième Internationale. L'Internationale communiste de Lénine gagna les groupes, les courants, les idées et les individus les plus hétéroclites : enragés, dames patronnesses de gauche, ouvriers désespérés, théoriciens de l'extrême, soldats des tranchées en pleine révolte, anarchistes révolutionnaires, socialistes en rupture de ban, intellectuels blasés ou déclassés. Une nouvelle étoile venait d'apparaître dans la galaxie de la gauche internationale : elle attirait les débris du socialisme naufragé dans la Grande Guerre. Ce que les admirateurs occidentaux de Lénine prenaient pour la " révolution d'Octobre " fut le catalyseur de cette réorientation des flux politiques.
S'agissant de l'Arabie saoudite, c'est l'argent qui occasionna le réalignement. Les grandes expériences pan-arabes avaient misérablement échoué. La crise historique des États arabes battait son plein. Pays et identités, idéologies et individus, étaient déstabilisés. De même que le Komintern, mais par le truchement de l'argent et du pouvoir. Une fois la fortune arrivée, sa force d'attraction devint incomparable. L'islam étant l'idéologie " par défaut " du monde arabe, l'offre d'identité musulmane proposée par l'Arabie saoudite devint crédible. L'esprit tribal, cependant, se distingue du rigide bureaucratisme à la russe : le chef bédouin, lui, fédère ses alliés, fussent-ils temporaires. C'est sur le mode de la coalition, et non de la stricte hiérarchie de type léniniste, que se déploie l'Internationale islamiste.
La comparaison entre l'Islamintern saoudien et le Komintern soviétique, entre la Cinquième Internationale et la Troisième, n'est pas fortuite : dans les deux cas, un État policier contrôlé par une couche dirigeante dictatoriale développe une politique expansionniste à ambitions mondiales. Dans les deux cas, une idéologie messianique inspire les plans de conquête. Une même cause totalitaire produit des effets similaires.
Récapitulons : le premier empire saoudien n'entendait pas du tout limiter ses conquêtes à la péninsule Arabique, comme en témoignent les innombrables raids lancés contre les villes et les campagnes du Levant et de la Mésopotamie. Se prenant pour les nouveaux guerriers du Prophète, les wahhabites entendaient imposer leur " réforme " de l'islam à l'Oumma tout entière. Trop bornés, trop ignorants du monde extérieur, ils sous-estimèrent la force de leurs ennemis : il fallait être un pedzouille mal dégrossi pour défier le Sultan de l'Empire ottoman ! Cet aveuglement causa leur perte. Le deuxième empire saoudien n'eut ni le temps ni les ressources de se lancer, tel Picrochole, à la conquête du monde. Le troisième empire, celui que fonda avec cautèle Abdulaziz ibn Saoud, participait dès l'origine d'une entreprise d'expansion impérialiste à la fois messianique et prédatrice. Il n'est pas un seul des voisins de l'entité saoudienne qui n'ait été attaqué ou menacé par les armes : le Koweït assiégé en 1922, le Yémen assailli et dépouillé en 1932-1934, les territoires de Bahrein, du Qatar, d'Oman, revendiqués ou grignotés par la force, la Transjordanie et l'Irak victimes d'attaques sanglantes. Mais Ibn Saoud avait un avantage : confronté à une force supérieure, il savait ne pas engager la bataille à corps perdu, terminer une guerre et accepter un compromis. Tant que la puissance régionale du Sultan resta dominante, il fit ainsi risette à l'Empire ottoman, restant constamment à l'affût de partenaires capables de contrebalancer l'influence d'Istanbul. Il les trouva en la personne des Anglais, utiles un jour pour trahir le Turc, trahis le surlendemain au profit de l'Américain.
Une fois l'empire stabilisé et enrichi par la première manne pétrolière, le fils et successeur d'Ibn Saoud, Fayçal, lança la deuxième phase de la " reconquista " saoudo-wahhabite. C'est vers 1962-1963 qu'il jeta les bases de son offensive mondiale. Celle-ci prit son essor en 1967-1969. Enfin, en 1973, il acquit les moyens de faire main basse sur l'islam.
Sous le signe de la fortune pétrolière s'opéra graduellement un rapprochement entre plusieurs courants islamistes qui, au-delà de divergences doctrinales apparentes, présentaient un certain nombre de traits communs : le " retour " à l'islam " pur " des origines ; une lecture littérale du Coran ; l'utopie d'une société parfaitement homogène où le conflit serait impossible ; la haine affichée de l'Occident et de l'occidentalisation ; une volonté missionnaire aggressive et exprimée par l'intermédiaire du djihad. Une convergence se dessina entre le wahhabisme et ces divers courants : les Déobandi du sous-continent indien, les Tablighi issus de la même région qui répandaient leur porte-à-porte sermonneur de retour à l'islam pur ; les " salafistes " (de salaf, les vénérables prédécesseurs) et la mouvance des Frères musulmans. Le wahhabisme devint l'élément fédérateur et homogénéisateur, engendrant fécondations, greffes et hybridations inattendues entre ces islamistes " fondamentalistes " désormais accouplés dans l'étreinte wahhabite.
Au lendemain de la révolution iranienne et de l'attaque contre la Grande Mosquée, wahhabites et Frères musulmans se mirent d'accord pour protéger le royaume : les al-Saoud autorisèrent les Frères à rester en Arabie, sans qu'ils puissent y opérer de manière indépendante. En retour, ces derniers s'engagèrent à aider les autorités de Riyad en participant à l'action de la Ligue islamique mondiale et en gardant, au profit des Saoudiens, le contact avec toutes sortes de groupes islamistes.
Grâce à leur haut niveau de développement social et à une riche tradition d'études islamiques, les Frères musulmans égyptiens ne tardèrent pas à devenir les principaux pourvoyeurs idéologiques du monde arabo-islamique. Populistes, puritains et messianiques, ils martelaient à coups de vérités simples et toutes faites des slogans ayant réponse à tout. Dans son livre Signes de piste, Sayyid Qutb, pendu en 1966 par Nasser, et dont les œuvres furent traduites en persan par l'ayatollah Khamenei, mélange prophétisme échevelé, imprécations essoufflées et haine éclatante. Cet extrémiste parmi les extrémistes place le djihad au centre de la vie du musulman. Selon lui, l'islam n'a d'autre vocation que celle de conquérir le monde. Les individus doivent être privés de tout ce qui pourrait s'interposer entre eux et la soumission à la religion.
Les Saoudiens se sont ainsi dotés, au moins provisoirement, de vastes réseaux internationaux qui leur servent de relais de propagation. Mais ils opèrent également par l'intermédiaire de leurs ambassades et de leurs propres organisations transnationales : la Ligue islamique mondiale (LIM) ou l'Organisation de la conférence islamique (OCI). Depuis les années 1980, le montant estimé des interventions saoudiennes réalisées à l'étranger dans ce cadre s'élèverait à 70 milliards de dollars !
Les ambassades saoudiennes sont toutes pourvues d'un " attaché aux affaires islamiques " dont le rôle tient à la fois du commissaire politique, de l'agent secret et du missionnaire. Parfois, comme à l'ambassade de Washington, c'est un prince royal qui occupe cette fonction. D'après Antoine Basbous, l'Arabie a ainsi déployé 800 " missionnaires " à statut plus ou moins diplomatique.
La Ligue mondiale est une " ONG " fondée en 1962 et vouée à la propagation du wahhabisme ; elle a son siège à Riyad, où elle jouit d'une position quasi officielle. Selon le Supreme Islamic Council, une organisation américaine qui regroupe des opposants au régime saoudien, " elle sert de quartier général mondial aux réseaux islamistes extrémistes " (1). En même temps que des millions d'exemplaires du Coran, la Ligue diffuse le modèle culturel et doctrinal wahhabite. Elle est comme un chalutier qui ramasse les adeptes potentiels dans ses filets. La Ligue a ouvert des bureaux dans 120 pays du monde ; elle " joue le rôle d'éclaireur, recense les associations, les mosquées, les projets ". Elle détecte, organise et parraine des groupes et organisations islamiques et islamistes en voie de wahhabisation, leur ouvre le robinet financier en donnant son feu vert à de mystérieux " riches Saoudiens ". Tout cela sans que le gouvernement saoudien soit ouvertement impliqué.
D'autres organismes complètent le dispositif : la Maison des finances islamiques, réseau transnational d'institutions financières " islamiques " (c'est-à-dire censées ne pas pratiquer le prêt à intérêt, qualifié d'" usure ") ; ou le Dar al-Mal al-Islamiyya (DMI), filiale partielle du groupe bancaire genevois Faisal Islamic Bank - dont le PDG est le prince Mohammed ben Fayçal, fils de l'ancien roi et frère du prince Turki, l'ancien patron des services secrets saoudiens. Le Trésor américain a gelé les avoirs d'un certain nombre d'organisations liées à la Ligue, en raison de leurs liens avec des réseaux terroristes. Aux États-Unis, ses locaux furent perquisitionnés le 20 mars 2002 par les agents fédéraux, de même que ceux de l'International Islamic Relief Organization (IIRO), Organisation du secours islamique international, fortement soupçonnée d'apporter un soutien logistique et financier à al-Qaida. L'IIRO s'était déjà fait remarquer en versant un demi-million de dollars à l'Intifada palestinienne - et mille dollars à chaque famille d'assassin décrété " martyr ".
Bien qu'il soit difficile - voire impossible - de distinguer l'" islamique " de l'" islamiste " et l'extrémiste du terroriste, l'implication de la Ligue et de la DMI dans des activités criminelles ne fait aucun doute. Il en va de même pour l'Organisation de la conférence islamique (OCI), fondée en 1969 à Rabat à l'initiative personnelle et insistante du roi Fayçal d'Arabie. Avec cette conférence, tenue sous le prétexte d'un " complot sioniste " contre la mosquée d'Omar, l'offre publique d'achat lancée par Saoudi S.A. sur l'islam mondial fit un pas de géant. L'OCI n'avait, en effet, pour fonction que d'" institutionnaliser un consensus autour des vues de l'Arabie saoudite ".
Citons encore l'Assemblée mondiale de la jeunesse musulmane (WAMY), pépinière de cadres terroristes et d'organisations-écrans qui permet à la galaxie Ben Laden de prospérer. Un grand nombre de ses membres ont fait l'objet de poursuites aux États-Unis et sont nommément mis en cause par le rapport des Nations unies sur le financement du terrorisme.
Fondée en 1972, la WAMY rayonne sur 450 organisations de jeunesse et d'étudiants musulmans dans 34 pays. Ses statuts annoncent clairement la couleur : il s'agit de " servir la véritable idéologie islamique basée sur le Tawheed ", c'est-à-dire sur le wahhabisme. Elle vise également à " renforcer les facteurs d'unité idéologique " - lire : faire taire toute voix non wahhabite dans le monde musulman -, à consolider " les fraternelles relations islamiques entre jeunesses musulmanes " et à " soutenir les organisations de jeunesse islamiques dans le monde entier en contribuant à coordonner leurs activités et à aider à la réalisation de leurs projets ".
Qu'est-ce à dire ? Après le premier attentat contre les Twin Towers du World Trade Center, en 1993, un manuel du parfait bricoleur de bombe fut trouvé dans l'appartement d'un des comploteurs : c'est la WAMY qui l'avait publié, et il avait été imprimé en Arabie saoudite. Le cerveau de l'attentat était le cheik Omar Abdel Rahman, prédicateur aveugle et violent qui avait longtemps enseigné et prêché à Riyad. De tels indices suffiraient à boucler le dossier d'instruction. Mais il y a plus : quatre des pirates de l'air du 11 septembre agissaient en liaison avec le bureau américain de la WAMY situé non loin de Washington. La WAMY avait eu pour président un certain Abdullah ben Laden, dont les services de renseignement affirmaient qu'il était resté en contact avec al-Qaida. Dès 1996, le FBI avait rangé la WAMY parmi les " organisations soupçonnées de terrorisme ".
L'Organisation du secours islamique, autre organisation " charitable " impliquée dans le terrorisme, le Conseil mondial suprême des Mosquées et le Complexe du fiqh (loi) islamique complètent la panoplie.
Outre les organisations transnationales inter-étatiques et les ONG, la dynastie saoudienne développe aussi son action séditieuse par l'intermédiaire des réseaux privés et semi-publics de la famille (il est impossible de démêler l'écheveau du " privé " et du " public " dans un pays où, chaque année, le roi empoche d'autorité 10 % du revenu pétrolier annuel, à charge pour lui d'en redistribuer une partie à sa discrétion).
De 1973 à 1993, nous apprend la propagande des services du roi Fahd, le royaume a consacré 5,5 % de son produit national brut à l'" aide internationale ". " C'est seulement lorsque les revenus pétroliers commencèrent à engendrer de vraies richesses ", avoue ingénument un document officiel, " que le royaume fut en mesure de satisfaire son ambition visant à répandre le message de l'islam aux quatre coins du globe. " Le roi Fahd, lit-on plus loin, ne fut pas le dernier à " s'attaquer aux caricatures de l'islam, colportées par certains médias occidentaux, et à les démasquer. L'islam est une religion de compassion... ". Le roi entendait " aller à l'encontre des stéréotypes négatifs ". Certes, " dans cette entreprise, le roi Fahd n'a remporté qu'un succès partiel ", mais " les préjugés contre l'islam, la tendance, dans certains lieux, à tracer un signe d'équivalence entre islam et fanatisme, voire terrorisme, persiste et n'a pas été complètement extirpée de l'esprit des populations occidentales " ajoute le texte, dont on ignore s'il a été écrit avant ou après le 11 septembre.
" Le montant des efforts consentis par le roi Fahd dans ce domaine est astronomique et doit être chiffré en milliards de riyals " : selon le journal saoudien officieux, Ain-al-Yaqeen, du 31 janvier 2003, l'Arabie saoudite a financé, totalement ou pour partie, d'un bout à l'autre de la planète, pas moins de 210 centres islamiques, 1 500 mosquées, 202 collèges et 2 000 écoles.
Dernière pierre à l'édifice : la conquête de la grande université sunnite d'Al-Azhar, au Caire, après des décennies d'infiltration insidieuse. La Fondation roi Fayçal (KFF) attribue chaque année les " Prix internationaux roi Fayçal ". Le prix 2000 a été décerné à Al-Azhar, " pour services rendus à l'islam, en raison du rôle qu'elle a joué dans la sauvegarde de l'héritage arabe et islamique et dans la lutte contre les tendances à l'occidentalisation ".
C'est toute cette constellation en cours d'édification et de réorganisation qui fut lancée à la conquête de l'islam mondial. Ainsi, en Algérie, les cadres et les dirigeants du FIS sont presque tous de formation saoudienne ; ils ont même été financés, de fond en comble, par le royaume et ses organisations. Les GIA, eux, eurent de tout temps un pied en Arabie. Quant aux agents de la politique d'arabisation et d'islamisation menée par Alger, ils avaient été dans la plupart des cas éduqués en Égypte par les Frères musulmans. Mais leur financement provenait également, pour l'essentiel, de Riyad.
Quand la révolte populaire éclata, le Front islamique du salut (FIS) prit tout naturellement la tête du mouvement. Son chef, Abassi Madani, était l'" homme des Saoudiens " qui, disait-on, lui allouaient un million de dollars par mois ! C'est Youssef Djamil Abdelatif, un important homme d'affaires saoudien, qui les versait au trésorier du FIS, Ahmed Simozrag. Alors même que la répression anti-FIS battait son plein, Madani conservait des liens étroits avec " la tendance bigote et arabophone du FLN ". Les Saoudiens tenaient les deux bouts de la ficelle, pendant que s'entre-tuaient les Algériens.
Dans les Balkans, les massacres de la purification ethnique déclenchée par Milosevic allaient donner aux Saoudiens l'occasion de pêcher en eau trouble. L'islam de Bosnie est européen, cosmopolite, à l'image de Sarajevo - crime intolérable aux yeux des doctrinaires. Depuis 1992, La Haute commission saoudienne pour le secours à la Bosnie-Herzégovine n'avait pas consacré moins de 600 millions de dollars à la région.
Au début de 2002, on a découvert dans les bureaux de la Haute commission (cette même Haute Commission qui venait de recevoir, en 2001, le Prix roi Fayçal pour " services rendus à l'islam ") les preuves de la collusion entre les organisations caritatives saoudiennes et les réseaux terroristes. Les documents saisis par les autorités de Sarajevo révélèrent toute l'étendue du djihad wahhabite dans les Balkans. Toujours en 2002, la police bosniaque perquisitionna au siège de la Fondation al-Haramayn et mit au jour un vaste système de transfert de fonds au profit d'al-Qaida. La méthode consistait à exploiter la détresse et la pauvreté de la population, à introduire des terroristes sous prétexte de combattre les ennemis de l'Islam, à recruter des cadres locaux, à mettre sur pied une infrastructure fondamentaliste et terroriste, et à changer la nature de la religion pratiquée par les musulmans du cru.
Qui contemple aujourd'hui l'état désastreux du monde arabe ne peut qu'être frappé par l'action infatigable qu'y mène le régime saoudien depuis trente ans : il a, certes, réussi à " wahhabiser l'islam " mais au détriment des nations, des États, des populations et de leur développement économique, social et culturel. Le wahhabisme est nihiliste, corrosif, destructeur. Germe pathogène, il engendre des maladies dangereuses.
L'extrémisme, le fondamentalisme islamique, le terrorisme lui-même, nous explique-t-on, obéissent à des raisons de fond. Et de citer dans un même souffle la politique israélienne, Ariel Sharon et le soutien " déséquilibré " accordé, paraît-il, par les États-Unis à l'État hébreu. L'ennui, c'est que cette pseudo-explication occulte le véritable tournant de toute l'affaire israélo-palestinienne : lorsque, en 1977, le président égyptien Anouar el-Sadate trancha le nœud gordien en se rendant à Jérusalem, ouvrant ainsi la voie à une véritable paix israélo-arabe, la formation du " Front du refus " torpilla cette occasion unique. Les États voyous - la Syrie et l'Irak baassistes en tête, la Libye de l'insane Kadhafi, l'Algérie - n'auraient cependant pas pesé bien lourd si l'Arabie saoudite du roi Fahd ne s'était pas jointe à eux. Bref, l'Arabie porte une responsabilité écrasante dans la poursuite de l'état de guerre israélo-arabe et dans l'absence de solution au problème palestinien. Ne serait-ce que parce que la rage judéophobique qui anime le royaume, ses princes et ses imams est l'un des principaux facteurs de la crise chronique du Moyen-Orient.
L'internationale du terrorisme djihadi
" Les Saoudiens sont à l'œuvre à tous les niveaux de la chaîne de la terreur, des planificateurs aux financiers, de l'encadrement aux exécutants, des idéologues aux propagandistes ", avais-je affirmé au Defense Policy Board. Examinons la chose de plus près.
Il est vrai que l'Arabie saoudite est, depuis des années, l'objet des diatribes d'Oussama ben Laden. Il n'a pas de mots assez durs pour stigmatiser la corruption, le luxe et la débauche, l'abandon des principes de l'islam, la souillure du saint territoire de l'Arabie par la présence des troupes des " Croisés " infidèles. Les autorités de Riyad, de leur côté, l'ont traité de tous les noms, accusé de mille crimes et l'ont déchu, en 1994, de la nationalité saoudienne. La guerre est sans merci entre les al-Saoud et le prophète barbu d'al-Qaida.
Mais si guerre il y a, elle se déroule dans l'intangible. Aucun des attentats dont l'Arabie a été victime n'a visé la famille royale ou les suppôts de son pouvoir. Aucun ne s'en est pris à ses symboles ou à ses piliers. La télévision, la radio, les journaux sont intacts. Palais royaux, ministères, propriétés des princes : rien n'a jamais été touché. Roi, princes, princelets, courtisans : tous vaquent paisiblement à leurs affaires. Les cibles " soft " que seraient les palais, villas et manoirs de la famille royale à Marbella, à Genève, à Paris, à Aspen (Colorado), dans le Surrey, ou à Londres, n'ont pas même été l'objet d'un jet de pierre. Pour un génie du mal capable de détruire les Twin Towers, voilà une fâcheuse négligence !
Les attentats, y compris les plus récents, ont frappé d'abord et avant tout des Américains et des Britanniques, puis, en novembre 2003, des Saoudiens " de base ".
Il y a une explication, m'avait confié un ministre des Affaires étrangères arabe, confirmant une information dont bruissaient depuis longtemps les milieux internationaux du renseignement : un deal aurait été passé entre Oussama ben Laden et la famille royale, représentée par le prince Turki al-Fayçal. Chef-adjoint du General Intelligence Directorate (direction générale du renseignement saoudien) de 1968 à 1975, il était devenu patron du service de 1975 à 2001, puis démissionna douze jours avant les attentats du 11 septembre - belle longévité professionnelle et excellent sens du timing pour prendre la porte ! Contre une somme de 200 millions de dollars, rapportait le ministre, Turki avait demandé et obtenu de Ben Laden que l'Arabie saoudite fût épargnée, laissant en revanche une entière liberté d'action au fils prodigue pour aller semer la tempête de par le monde.
Le récit illustrait avec précision la différence entre Oussama ben Laden et Turki al-Fayçal, entre les djihadis et leurs commanditaires : d'un côté, grasse et repue, la vieille garde saoudienne ; de l'autre, maigres et en colère, les jeunes gens ambitieux. " Yon Cassius has a lean and hungry look... " fait dire Shakespeare à son Jules César. Les uns établis dans leur royaume, vautrés sur leur tas d'or ; les autres, assoiffés de gloire islamique, du sang des infidèles et de guerre sainte. Entre ces guerriers hirsutes et les monstres créés il y a un siècle par le roi Abdelaziz ibn Saoud - les hordes fanatisées de l'Ikhwane -, la filiation est directe. Après avoir lancé ses djihadis à la conquête de son royaume, le chef de guerre comprit la nécessité d'une pause de digestion. Il savait aussi qu'il ne sert à rien de s'attaquer à infiniment plus fort que soi : les intérêts de l'Empire britannique étaient une proie trop difficile à avaler. Ses anciens affidés de l'Ikhwane, eux, étaient dépourvus de ces antennes-là et entendaient coûte que coûte se livrer à leurs instincts prédateurs. L'affrontement fut violent. Il en est de même aujourd'hui, avec une différence de taille : les princes grassouillets n'ont ni le charisme ni l'expérience des guerriers d'Ibn Saoud. Leurs doigts boudinés ne savent manier autre chose que le téléphone et le chéquier. Leur royaume est fragile.
Écoutons le dialogue que s'adressent à distance nos deux héros. L'un, le prince Turki, est partisan de la régulation du terrorisme ; il s'occupe depuis longtemps d'orchestrer un djihad contrôlé par son Islamintern. L'autre, Oussama ben Laden, milite pour un terrorisme déterritorialisé, échappant aux contraintes qui sont celles d'un État. L'un opère dans les bureaux climatisés ; l'autre dans l'ombre des cavernes. Après l'occupation irakienne du Koweït, la famille royale, paniquée, fit appel aux Américains. Ben Laden y vit l'occasion rêvée du djihad, pour repousser Saddam d'abord, conquérir le Moyen-Orient ensuite. L'opération Desert Storm, soutenue par Riyad et violemment rejetée par la mouvance des Frères musulmans, creusa un fossé. Les années suivantes le comblèrent, car la communauté d'intérêts qui les unit l'emporte sur toutes leurs divergences.
La famille royale et Ben Laden partagent 96 % de leur ADN, comme l'homme et le chimpanzé. Turki et les siens sont dépassés par la créature qu'ils ont façonnée, mais sont liés à elle par mille fils, qu'ils ne peuvent couper. Qu'il s'agisse des sermons prononcés dans les mosquées du royaume ou des harangues de Ben Laden, des livres de classe saoudiens ou des déclarations des al-Saoud : le discours est le même, les idées sont les mêmes, l'ambition est la même. C'est l'armée du prince Turki - celle qu'il a mise sur pied depuis trente ans - qui est partie en guerre contre les États-Unis et l'Occident, et contre ceux des musulmans dont le tort est de ne pas se coucher aux pieds du wahhabisme. Une question hante les chancelleries : l'Arabie saoudite est-elle avec ou contre le terrorisme ? Réponse : elle est les deux à la fois et simultanément.
L'enseignement et la prédication saoudiens continuent de charrier un véritable bréviaire de la haine. Dès l'âge de 14 ans, les jeunes Saoudiens sont initiés au djihad pour l'amour d'Allah. Aux élèves de quatrième, les livres de classe expliquent pourquoi Allah maudit les Juifs et les chrétiens, qui furent " transformés en singes et en porcs ". En troisième, le cours de hadith cite le Prophète : " L'heure [du Jugement dernier] ne viendra pas avant que les musulmans s'attaquent aux Juifs et les tuent. Un Juif se cachera alors entre une pierre et un arbre, et la pierre et l'arbre appelleront le musulman : "Ô musulman, ô esclave d'Allah ! Il y a un Juif derrière moi, viens et tue-le !" "
Récemment, dans son sermon à la mosquée Suleiman ben Muqiran de Riyad, le cheik Majed Abd al-Rahman al-Firian affirmait que les musulmans devaient " éduquer les enfants au djihad et à la haine contre les Juifs et les chrétiens ". Dans une interview accordée au quotidien al-Sharq al-Aswat un an après le 11 septembre, le prince Nayyef ibn Abdelaziz, ministre de l'Intérieur, défendait vigoureusement le système d'enseignement saoudien, accusé de nourrir le terrorisme : " Nous sommes convaincus de l'excellence de nos programmes scolaires (...) et de leurs objectifs. Nous ne changerons pas de système parce que d'autres nous en donnent l'ordre. " Son frère, le ministre de la Défense Sultan ibn Abdelaziz, lui fit écho : " Toute exigence de changement des programmes formulée par un pays étranger constitue une ingérence inacceptable, une atteinte à la souveraineté. " Pris en flagrant délit de mensonge déconcertant, le ministre adjoint de l'Éducation, Khaled al-Awad, ajoute : " Les programmes saoudiens sont très bons ; ils n'encouragent ni le terrorisme ni la haine envers les membres d'autres confessions "...
Une fois parvenu à l'âge adulte, le jeune Saoudien n'entendra qu'une seule voix : qu'il émane des mosquées, des 54 000 fonctionnaires religieux, des officiels ou des médias, le message est partout identique. Le cheik Mohsin al-Awajim, qui fut imam de la Grande Mosquée de l'Université roi Saoud à Riyad, s'entoure, certes, de précautions oratoires : Ben Laden a tort, dit-il, d'accuser divers religieux et dirigeants politiques " sans preuves ", de mener des opérations de djihad dans les pays musulmans et de s'attaquer à des innocents " dans le monde entier, de toute religion et de toute couleur ". Rassurés par cette chaleur humaine, la suite nous prend par surprise : " À part cela, Ben Laden est un homme d'honneur (...), un homme brave, qui croit à ses principes et se sacrifie pour eux (...). La nation islamique n'est-elle pas en droit d'aimer l'un de ses fils comme un être humain ? La vérité doit être dite : le peuple saoudien aime chaque guerrier du djihad, chaque combattant et chaque homme d'honneur, que ce soit en Afghanistan, en Tchétchénie, au Cachemire ou au Sud-Soudan. " Et de conclure : " Nous sommes fiers d'être définis comme ceux qui frappent de terreur les cœurs des ennemis d'Allah et nos ennemis. " Les Saoudiens " qui mènent le djihad dans le monde sont partis sans demander la permission des maîtres du monde. (...) Ils vont au-devant de la mort "...
Une fatwa émise le 16 septembre 2001 par le cheik Hamoud ben Oqla al-Shuaibi, éminente autorité wahhabite, offrait l'argumentaire complet des laudateurs du terrorisme : " Quiconque soutient l'infidèle contre les musulmans sera considéré comme un infidèle ", affirmait-il. " Il faut, par tous les moyens, soutenir les Talibans, qui mènent le djihad au nom de la religion. L'Amérique est coupable, ce sont les Américains qui sont les terroristes. "
Mais ils ne perdent rien pour attendre, ni eux ni leurs coreligionnaires. Mélangeant allégrement les pommes et les oranges, le cheik Abd al-Muhsin al-Qahdi lance du haut de sa chaire, à la mosquée al-Salaam d'al-Unayzah : " Aujourd'hui, nous allons parler de l'une des religions déviantes, le christianisme, cette foi fausse (...). Examinons son histoire, pleine de haine, d'abomination et de guerres contre l'islam et les musulmans. " Les infidèles, chrétiens et Juifs, se retrouveront " au plus profond de l'Enfer ", renchérit son collègue le cheik Adnan Ahmad Siyami. Commentant la visite de Jean-Paul II en Syrie, il accuse : " Non content de voler la terre des musulmans, il veut aussi voler leur religion. (...) Il ne peut y avoir ni accord, ni point de rencontre entre le peuple de l'islam et les peuples du Livre, Juifs et chrétiens. "
Le Pape, d'ailleurs, n'a qu'à bien se tenir. " Nous [les musulmans] prendrons le contrôle du Vatican ", l'avertit le cheik Muhammad ben Abd al-Rahman, imam de la mosquée de l'Académie de la défense roi Fahd. " Nous occuperons Rome et nous y ferons régner l'islam. Oui, les chrétiens, qui gravent des croix sur la poitrine des musulmans du Kosovo (...), devront nous payer la djiziya [la capitation, l'impôt que doivent payer les non-musulmans, les dhimmis, en terre d'islam, en tant que sujets de deuxième zone] dans l'humiliation ou se convertir à l'islam. "
On pourrait appeler cela un principe de commutativité délirante : si un musulman s'éloigne du droit chemin, l'islam n'est jamais entaché de mal ; mais si un musulman fait le bien, on le porte aussitôt au crédit de l'islam. À l'inverse, si un chrétien (ou un Juif) commet un méfait, ce sont tous les chrétiens ou tous les Juifs, le christianisme ou le judaïsme eux-mêmes qui en portent la responsabilité. Cette contagion qui rend chacun comptable des faits et gestes d'autrui exprime au plus profond la nature tribale, primitive et archaïque de la conception du monde et de la religion saoudiennes : l'individu n'existe pas, ni comme sujet autonome ni comme sujet de droit ; il n'est que la réplication à l'infini de la même substance, de la même essence, un fragment de la tribu. Il est donc licite de tuer les enfants des ennemis, puisqu'ils font partie de la tribu ennemie. On touche là à l'essence même du wahhabisme - et de l'Arabie saoudite.
Complétons ce petit panorama des wahhabites en chaire par le discours d'un membre de la famille de Wahhab lui-même (les dignitaires de père en fils de la religion établie). Le Grand Mufti d'Arabie saoudite, le cheik Abdelaziz Aal Al-Sheikh, discourait à la mosquée de Nimra à Arafa : " Ceux qui s'attaquent à l'islam et à son peuple, qu'ont-ils donc donné à l'humanité ? De quoi pourraient-ils être fiers ? Ils lui ont légué une civilisation fausse et méprisable ; ils ont infligé divers types de dommages aux libertés humaines et aux droits, sous le prétexte de les sauvegarder ; ils ont établi la discrimination par couleur de peau, par sexe, par langue et par race ; ils ont créé la technologie qui produit les armements de destruction massive pour détruire le genre humain ; ils ont inventé le mensonge et la fausseté. "
Conclusion du cheik Wajdi Hamza al-Ghazawai dans un prêche à la mosquée al-Manshwai de La Mecque : " Le genre de terreur qu'autorise la loi islamique consiste à effrayer les lâches, les hypocrites, les laïques et les rebelles en les châtiant comme le veut la loi religieuse d'Allah. (...) Les moujahiddines qui s'en vont chercher la mort du martyr ou la victoire ne sont des terroristes que pour les ennemis d'Allah... Le djihad, ô croyants, fait partie intégrante de notre religion. "
L'équation étant ainsi posée, à l'intérieur du royaume comme dans le reste du monde, comment doit-on " lire " les récents attentats commis en Arabie saoudite ? Suggérons une piste : rien de ce qui se passe aujourd'hui en Arabie ne peut être dissocié de la course au pouvoir effrénée que se livrent les factions de la famille royale. Le roi Fahd est depuis longtemps hors jeu, tel un Andropov ou un Tchernenko végétatif. Entre le prince héritier Abdallah et ses demi-frères, les six frères utérins de Fahd (le clan des Soudayri), les rivalités sont intenses. Il ne s'agit pas d'une lutte politique menée sur des stratégies divergentes : nul n'est " pro " ou " anti "-américain ; tous sont pro-al-Saoud. Il s'agit d'une lutte pour les dépouilles, pour les richesses, pour le butin.
L'Arabie saoudite étant dépourvue d'agora ou de forum, de Parlement ou de presse libre, les intrigues de pouvoir s'y déroulent dans l'ombre, derrière les hauts murs des palais silencieux. Comme dans toute société totalitaire, les différends se règlent par des moyens subreptices et clandestins. De même que les dernières années du règne de Leonid Brejnev furent marquées par de curieux scandales et des " affaires " sordides, l'agonie du roi Fahd est scandée par les bombes. Que de graves attentats, impossibles à dissimuler, puissent être commis au nez et à la barbe des autorités place les responsables de la sécurité dans une position délicate : le prince Nayef (ministre de l'Intérieur, membre de la fratrie des Soudayri) et, par ricochet, ses frères, se trouvent affaiblis au bénéfice du prince héritier...
Que faire de l'Arabie ?
Résumons : loin de jouer un rôle bienfaisant et régulateur, l'Arabie des Saoud, principal élément d'un cartel irresponsable et prédateur, est un danger pour l'économie mondiale. Fort d'une immense richesse acquise par effraction, le royaume a lancé une vaste entreprise de wahhabisation de l'islam qui se révèle aussi destructrice pour les nations arabes que pour le reste du monde.
La puissance saoudienne est le fruit d'un double hasard : hasard de la géologie, d'abord, qui a concentré de vastes réserves d'hydrocarbures faciles à exploiter sous un territoire limité ; hasard de l'Histoire, ensuite, qui permit au roi Fayçal de tirer parti du boom de la consommation pétrolière provoqué par l'essor du capitalisme occidental pour imposer un embargo et multiplier les prix par quinze. Un troisième hasard aggrava le tout : l'absence de contre-pouvoirs dans la région. Les Ottomans n'étaient plus là ; les élites dirigeantes des autres pays arabes, Égypte en tête, avaient lamentablement échoué ; les Anglais et les Français avaient battu en retraite. Quant aux Américains, ils n'avaient aucune envie d'occuper quelque territoire que ce fût, mais uniquement d'empêcher les débordements. L'équilibre fut rompu. Il en est résulté la naissance et l'expansion d'un corps monstrueux et pathogène qui, presque malgré lui, répand sa propre malfaisance à la surface de la Terre. Certes, l'Arabie saoudite n'est pas le seul État voyou : l'Iran, l'Irak, la Syrie et le Pakistan lui disputent la palme. Mais elle est la tirelire théologique et le Fort Knox du terrorisme. Ce que divers accidents - et la pusillanimité des Occidentaux - ont fait doit être défait par l'action, plutôt que par l'effet aléatoire d'autres accidents providentiels.
Nous devons nous tourner collectivement vers la famille royale saoudienne et, comme le disait le président américain Teddy Roosevelt, " parler doucement tout en tenant un gros bâton à la main ". Les al-Saoud doivent satisfaire, point par point, à un long catalogue d'exigences non négociables :
- mettre un terme définitif et inconditionnel à tous les prêches anti-occidentaux et anti-chiites dans toutes les mosquées, tous les bâtiments et installations religieux du pays, ainsi que dans les universités et les écoles ;
- retirer de la circulation tous les livres de classe et autres matériels " pédagogiques " emplis du même contenu ;
- interdire de parole publique les prédicateurs, théologiens, auteurs, propagandistes wahhabites ; licencier sine die les enseignants coupables d'incitation à la haine ;
- tarir le financement public et privé et empêcher la parution dans la presse et la diffusion par les médias électroniques de toute forme d'incitation à la haine ;
- punir les responsables de peines d'emprisonnement et de relégation ;
- fermer les " œuvres caritatives " qui financent à l'intérieur et à l'extérieur du royaume la propagande fondamentaliste et les menées islamistes ;
- confisquer les avoirs non seulement de ces organismes, mais aussi de leurs principaux donateurs, qui sont coupables au même titre que ceux qui appuient sur la gâchette du terrorisme ;
- livrer aux autorités internationales les comptes des principales banques du royaume et, lorsque leur culpabilité est établie, les exproprier au profit des victimes du terrorisme ;
- transmettre les dossiers des services de renseignement, du ministère de l'Intérieur, des forces de police et de la Garde nationale, et poursuivre les officiers qui sont liés, d'une manière ou d'une autre, au terrorisme international ;
- livrer à un tribunal international tous les responsables saoudiens pareillement compromis, quel que soit leur rang.
En un mot, il faut exiger le démantèlement et l'éradication de la machine de guerre saoudo-wahhabite. Au cas où le régime regimberait, des mesures de rétorsion doivent être mises en batterie. Pour contraindre, il faut menacer. Pour bien menacer, il faut toucher au vif. Dans le cas des al-Saoud, quatre choses leur sont précieuses : leur pétrole, leurs avoirs financiers hors du royaume, leur pouvoir politique dans la péninsule Arabique et leur rôle de gardiens des Lieux Saints de l'islam.
Le pétrole n'est saoudien que par hasard. L'usage qui en a été fait est si contraire à l'intérêt général que la communauté internationale se doit d'en priver ce possesseur abusif. Une fois la dynastie dessaisie de ses puits de pétrole, les provinces pétrolières situées à l'Orient de l'Arabie, notamment le Hajar, pourraient passer à leurs légitimes propriétaires, chiites pour l'essentiel. D'aucuns s'alarmeront sans doute d'une telle conjonction entre les chiites voisins du sud de l'Irak, les Hajari et l'Iran tout proche. Afin d'éloigner ce spectre, un État autonome, protégé par la communauté internationale, pourrait voir le jour, peut-être sous régime madataire, mais non soumis à une occupation étrangère. Il aurait droit à une proportion importante des revenus pétroliers, ne serait-ce que pour compenser 250 ans de mauvais traitements infligés par les wahhabites, mais aussi un demi-siècle de non-investissement saoudien dans les infrastructures faméliques de la région.
Cela dit, il est probable que les formidables ressources financières issues du pétrole satureraient instantanément ces provinces sous-équipées et sous-développées, y produisant ce qu'elles ont partout causé : la gangrène. Dès lors, ne vaudrait-il pas mieux, après versement d'une marge - par exemple de 25 % - à l'État autonome du Hajar, qu'une Autorité moyen-orientale du pétrole co-gère la richesse de la province et la redistribue ? La répartition pourrait se faire au prorata de la population et en tenant compte de la production pétrolière de chaque pays : un pays gros producteur mais faiblement peuplé, comme les Émirats du Golfe, ne pourrait prétendre à aucune quote-part. Un pays comme l'Égypte, à la forte population et à la production pétrolière moyenne, pourrait en revanche toucher des revenus substantiels. La Jordanie, qui n'a pas de pétrole et qui a peu d'habitants, pourrait compter sur des montants moyens. Même chose pour Israël. Le Yémen, à la population plus importante mais sans ressources pétrolières, recevrait, lui, des sommes plus élevées.
Sans sous-estimer les difficultés pratiques et politiques d'un projet aussi atypique, il y aurait là de quoi contribuer à créer un intérêt commun entre les pays de cette zone éminemment sensible - sans parler de la satisfaction morale que procurerait ce juste retour du sort. Une offre désintéressée de la part des puissances occidentales - offre qui n'impliquerait de mainmise occidentale ni sur la province ni sur son pétrole - pourrait également jeter les bases d'une coopération plus confiante.
Le destin des champs pétrolifères du Hajar préoccupe depuis longtemps les états-majors. On sait qu'il suffirait à des experts en démolition de quelques dizaines de kilos d'explosifs pour neutraliser pendant deux ans les puits saoudiens. À ce sujet, la CIA a conduit vers le milieu des années 1980 une étude détaillée et évidemment secrète, qui fut elle-même jugée si " explosive " qu'elle ne fut pas saisie sur les ordinateurs de l'Agence mais tapée à la machine ! L'idée d'une occupation préventive de ces puits, au cas où le régime saoudien ne satisferait pas aux conditions de l'ultimatum, a même été évoquée : elle devrait permettre de les protéger contre toutes sortes de prédateurs régionaux et d'opérations terroristes. Quant à l'armée saoudienne, il n'est pas déshonorant d'affirmer qu'elle ne résisterait pas 24 heures à une opération de ce type, même si celle-ci n'était conduite qu'avec des forces aéroportées et amphibies légères...
Il est peu probable que les gouvernements de la région, humiliés et écrasés de mépris par les Saoudiens, ou que les peuples, témoins de l'arrogance des maîtres de Riyad, aient l'idée de se soulever pour protester contre l'infortune qui les frapperait ! Tous les Arabes ou presque, y compris bien des individus dont les services ont été achetés ou loués par les Saoudiens, sont en fait animés par le ressentiment. La " blague " saumâtre jouée par l'Histoire et la géographie - qui consiste à avoir donné le pétrole aux " Arabes du désert " et d'en avoir privé les " Arabes des villes " - prendrait fin.
Deuxième trésor de la famille royale : l'argent, à commencer par les immenses actifs financiers investis en Occident. L'arsenal législatif existe qui permet le gel, voire la confiscation, des avoirs d'un pays ennemi qui se trouve en état de guerre avec les États-Unis ou les pays européens. Fruit d'actions illégales et contraires au droit international, la fortune privée et publique de l'Arabie saoudite doit faire l'objet de mesures confiscatoires, à titre préventif, afin de tarir à la source le financement du terrorisme et du fondamentalisme wahhabite. Un tribunal international pourrait être chargé de juger les coupables et d'attribuer des réparations aux victimes.
Troisième atout des al-Saoud : leur pouvoir politique. On l'a dit : l'Arabie n'est " saoudite " que depuis peu. Ce régime est né des guerres impérialistes menées par des Bédouins du Najd. Or les régions d'Arabie, balayées et annexées par les bandits d'Abdelaziz ibn Saoud, possèdent chacune une identité propre : le Hajar, chiite, pays du golfe Persique ; le Hejaz, riverain de la mer Rouge, vieille terre de transbordement, nœud commercial dont les élites furent traquées et humiliées par l'Ikhwane et son maître (leurs descendants considèrent encore les al-Saoud comme des occupants et des usurpateurs). L'indépendance du Hejaz, répétons-le, n'est pas impossible. Quant à la province de l'Assir, plus au sud, qui touche le Yémen, elle lui fut arrachée par les armes en 1932-1934. Son sort n'est pas écrit non plus. Les al-Saoud seraient contraints de se replier sur le Najd où, sans pétrole, sans argent, et sans influence politique, il ne leur resterait plus qu'à prêcher dans le désert. Pour la première fois depuis un siècle, ils devraient travailler ! Cette société oisive, profiteuse, jouisseuse, prédatrice, est à l'image de son ambassadeur à Londres, un certain al-Qusaybi, auteur d'un poème à la gloire d'un poseur de bombe, et qui expliquait dans une interview qu'il aurait bien voulu lui-même connaître le martyre, avant d'ajouter : " Mais mon poids ne me le permet pas "... Cette société, qui produit un téléthon de 50 millions de dollars pour payer l'assassinat de civils dans un autre pays, ne mérite-t-elle pas d'être mise au ban des nations ?
Reste un problème d'une extraordinaire importance : celui des Lieux saints de l'islam - al-Haramayn, La Mecque et Médine. Leur usurpation par les al-Saoud a permis à ces derniers de se parer d'une légitimité musulmane indue. Un clerc d'al-Azhar, révolté par l'irruption de l'argent saoudien, proposait de confier la garde des Lieux saints à une instance internationale, appointée par les musulmans du monde entier, sans distinction d'école (malikite, hanafite, shaafite ou hanbalite), de secte (sunnites, chiites, soufis, ismaïliens) ou de pays. Une gestion collégiale permettrait, en effet, d'éviter que l'islam ne soit confisqué par un seul courant et recréerait l'esprit de tolérance intra-musulmane qui prévalait autrefois à La Mecque.
Pétrole, argent, influence politique, contrôle religieux : tels sont les leviers dont nous disposons pour faire rendre gorge aux dynastes repus et malfaisants de Riyad. Bien sûr, il est toujours imaginable que l'extraordinaire instinct de pouvoir qui est la marque de fabrique des al-Saoud leur fasse prendre conscience, au bord du gouffre, de l'urgence. Si certains membres de la famille royale, réagissant à une intense pression extérieure, finissaient par comprendre et entreprenaient de vastes réformes - à commencer par celles que nous avons formulées -, ces " Gorbatchev " saoudiens seraient évidemment les bienvenus. On pourrait alors œuvrer utilement à couper tout ce qui dépasse, à tailler dans le vif, à nettoyer ces écuries d'Augias. Mais l'expérience conduit à douter du gorbatchévisme potentiel des al-Saoud. Elle enseigne également que le réformateur téméraire, dont l'action heurte autant les intérêts acquis que les intérêts qui cherchent à se constituer, court les plus grands périls... Ce serait, en tout cas, une chance historique pour le Moyen-Orient tout entier. Un Moyen-Orient libéré de l'oppression et de la subversion saoudo-wahhabites.

Notes :

(1) Toutes les citations retranscrites dans cet article sont extraites de l'ouvrage de Laurent Murawiec : La Guerre d'après, Albin Michel, 2003.