Politique Internationale - La Revue n°103 - PRINTEMPS - 2004

sommaire du n° 103
L'Arabie Saoudite : entre la terreur et la réforme
Article de Amir Taheri
Écrivain et éditorialiste
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Il était communément admis que l'islam fournissait un cadre clair à l'intérieur duquel toutes les questions de société pouvaient être discutées et réglées par le biais de consultations feutrées conduites en coulisses entre les dirigeants et les oulémas. Dès lors, pourquoi aurait-on intégré le commun des mortels (al-awwam) à ce processus (2) ? Et si un problème s'avérait trop complexe ou trop controversé pour être résolu, il suffisait de le mettre en veilleuse... et d'attendre.
S'il était toujours en vie, nul doute que le cheik Ben Baz serait horrifié par la véritable explosion du débat politique que connaît aujourd'hui le Royaume. Des dizaines de clubs de débats non officiels sont apparus dans les grandes villes, et la politique est devenue le principal sujet de conversation dans les foyers, les salons de thé, les bureaux et les conclaves tribaux.
Conséquence de cette " explosion politique " : un grand nombre de mots et de phrases jusque-là bannis se sont imposés dans la langue quotidienne (3).
L'effet de l'" ouverture " (infitah) politique se fait également sentir dans les médias saoudiens. Si la télévision et la radio d'État sont restées impénétrables au changement, la presse, elle, fait à présent montre d'un professionnalisme et d'une analyse critique encore inimaginables il y a un an (4).
Même si l'ouverture politique que connaît actuellement l'Arabie saoudite est due principalement à la libération d'une pression intérieure accumulée pendant des décennies, il est indéniable que certains phénomènes extérieurs ont, eux aussi, contribué à ébranler le Royaume.
Le premier de ces chocs vint des attaques du 11 septembre 2001 contre les États-Unis. Au début, les Saoudiens ne surent que penser en constatant que quinze des dix-neuf pirates de l'air étaient leurs concitoyens, tout comme leur chef supposé, Oussama Ben Laden. Certains se rengorgèrent même de fierté à l'idée que leurs compatriotes avaient mené à bien une opération aussi complexe !
Mais, rapidement, les Saoudiens comprirent que les attentats de New York et de Washington n'étaient nullement des événements lointains qui n'auraient aucun impact sur leur propre vie. À la mi-2002, il apparut clairement que les groupes terroristes connus sous l'appellation collective d'Al-Qaida, rendus incapables par le démantèlement de leur centre de commandement en Afghanistan de commettre de nouvelles agressions contre les États-Unis et d'autres États occidentaux, allaient se tourner vers les pays musulmans. Et, surtout, vers l'Arabie saoudite elle-même.
Le second choc survint en mars 2003, avec la chute du régime de Saddam Hussein à Bagdad. Le très hétérogène mouvement islamiste terroriste international assimila la guerre de libération de l'Irak à un signal indiquant que l'affrontement entre le " véritable islam " et le " kufr " (le paganisme) se jouerait dorénavant au cœur même du monde arabe (5).
Le choc représenté par la libération de l'Irak fut accompagné par deux développements de la plus haute importance : premièrement, une série d'attaques terroristes commises contre une demi-douzaine de villes saoudiennes, dont la capitale, Riyad, engendra un sentiment d'insécurité comme jamais le Royaume n'en avait ressenti ; deuxièmement, le président américain George W. Bush annonça que son pays avait décidé de mettre fin au soutien qu'il avait fourni, pendant et immédiatement après la guerre froide, aux régimes arabes non démocratiques. Le locataire de la Maison-Blanche avait été on ne peut plus clair : la " relation spéciale " entre le Royaume et Washington était moribonde, si ce n'est morte et enterrée (6).
Le Frankenstein islamiste
Une créature de l'État...
Quels sont les enjeux des débats de plus en plus virulents qui agitent l'arène politique saoudienne ?
Le premier de ces enjeux concerne aussi bien le gouvernement que la population : c'est la question de la sécurité. Les attaques terroristes de l'année 2003 ont démontré que leurs auteurs considéraient l'intégralité du Royaume comme une zone de guerre et chaque citoyen - y compris les musulmans les plus pieux - comme une cible potentielle.
Or combattre le terrorisme n'est pas chose aisée pour l'Arabie saoudite, ne serait-ce que parce qu'il s'agit d'un monstre que Riyad a contribué à créer pendant près de cinquante ans. Il n'est pas étonnant, dès lors, que l'élite du Royaume soit clairement divisée sur la stratégie à adopter.
Certains, comme le prince Mohamed ben Nayef ben Abdul-Aziz, vice-ministre de l'Intérieur et l'une des étoiles montantes de la nouvelle génération au sein de la famille régnante, prêchent pour la manière forte. Ils considèrent que le terrorisme doit être traité comme une forme de criminalité et combattu aussi fermement que possible. D'autres, à l'instar du prince Mamdouh ben Abdul-Aziz, un demi-frère du roi Fahd, insistent sur l'idée que la lutte contre le terrorisme ne doit pas affecter le caractère strictement islamique du Royaume.
N'oublions pas, en effet, qu'en Arabie saoudite la religion est un " business " qui représente plus d'emplois encore que l'omniprésente industrie pétrolière. On estime le nombre de mosquées dans le Royaume à 17 000, dont plus de 2 200 pour la seule Riyad (7). Elles font vivre une escouade de prêcheurs, de muezzins et de gardiens. Le clergé représente plusieurs milliers d'emplois. Quant au système éducatif, du primaire à l'université, il emploie environ 8 000 enseignants religieux. Diverses écoles et facultés théologiques produisent en moyenne 3 000 diplômés en " sciences religieuses " par an (8). Les pèlerinages de La Mecque et de Médine, qui drainent plus de cinq millions de visiteurs chaque année, donnent du travail à plusieurs milliers de guides, de superviseurs " éthiques " et de théologiens chargés de résoudre divers problèmes relatifs à la foi. Et tout ce système repose sur une machine bureaucratique
de plusieurs milliers de fonctionnaires répartis en quatre administrations distinctes.
Par ailleurs, il existe une police religieuse urbaine, connue sous le nom de " muttawa ". Si l'on prend en compte les réservistes, elle emploie plus de 20 000 agents. Cette organisation qui a tout d'une milice, équipée de véhicules spéciaux et d'appareils de surveillance électronique, agit souvent comme un État dans l'État : elle appréhende des " coupables " en plein jour et se permet même de fermer des commerces " suspects ". La galaxie des organisations islamistes inclut également une bonne centaine de groupes de recherches et d'études, de centres de propagation de la foi et de bureaux de liaison avec les musulmans du monde entier. Il faut y ajouter des dizaines de fondations de charité, privées comme publiques, qui dépensent chaque année environ 250 millions de dollars pour des " causes islamiques ".
Bien entendu, il ne faut pas croire que toutes ces administrations, organisations et fondations, et les dizaines de milliers d'individus qui y travaillent sont impliqués dans le terrorisme ou dans une quelconque propagande religieuse fondamentaliste. Mais une chose est sûre : cette fixation exagérée sur le rôle de la religion dans la société, conjuguée à l'utilisation de l'islam en tant qu'idéologie politique servant à légitimer le régime, contribue à faire de l'extrémisme et, en fin de compte, du terrorisme des attributs naturels de la société saoudienne. Il faut bien le comprendre : la séparation entre l'État saoudien et l'extrémisme religieux n'est pas seulement une question administrative ou politique, mais existentielle.
Les Saoudiens ont commencé à jouer la carte islamiste au début des années 1960, principalement pour créer un contrepoids au mouvement panarabe conduit par le président égyptien Gamal Abdel Nasser. Lorsque le nassérisme cessa de représenter une menace, dans les années 1970, les Saoudiens se servirent de l'islamisme pour endiguer le danger communiste qui provenait du Yémen du Sud et d'Oman. Dans les années 1980, les successeurs du roi Fayçal ont utilisé l'islam pour contrer le message de la Révolution khomeyniste d'Iran.
Puis, au cours des années 1990, la carte islamiste fut employée pour s'opposer aux aspirations de plus en plus libérales des classes moyennes urbaines du Royaume. D'après certaines estimations, au cours des deux dernières décennies, les Saoudiens auraient dépensé 100 milliards de dollars pour promouvoir diverses formes d'islamisme à l'étranger. Une partie de ces fonds provenait des collectes d'argent dans les mosquées, les
bazars, les écoles, les hôpitaux et d'autres lieux publics à travers le Royaume. Mais les plus gros financements furent directement assurés par l'État.
... qui se retourne contre son créateur
Les relations entre l'État saoudien et le monstre islamiste qu'il a concouru à créer n'ont pas toujours été exemptes de tensions. En 1975, un islamiste, membre de la famille royale, assassina le roi Fayçal, l'architecte de la stratégie islamiste du Royaume (il déclara avoir tué le roi à cause d'une décision gouvernementale autorisant les femmes à s'inscrire à l'université).
En 1979, un groupe de militants islamistes prit le contrôle de la grande mosquée de La Mecque et provoqua des affrontements à l'arme automatique avec les forces de sécurité. Bilan : plus de 1 000 morts.
Tout au long des années 1980, les Saoudiens réussirent à détourner l'énergie des islamistes vers la guerre contre le régime communiste d'Afghanistan, ainsi que vers quelques opérations de moindre envergure, au Cachemire indien et, à la fin de la décennie, au Caucase.
D'autres tensions dans l'alliance entre l'État saoudien et les islamistes apparurent à la veille de la guerre du Golfe, en 1990. Les islamistes furent ulcérés de voir les troupes américaines accueillies dans le Royaume en tant qu'alliées dans la lutte commune contre Saddam Hussein. Mais les attaques terroristes qui s'ensuivirent, en particulier celles de 1993, 1995 et 1997, prirent pour cible des citoyens et des intérêts étrangers - principalement américains - pas encore des Saoudiens.
En 1995, le roi Fahd forma une Assemblée consultative (Majlis al-Shura), dont il nomma lui-même les membres. Bien que la plupart des libéraux d'Arabie saoudite aient alors critiqué l'inefficacité et le manque de pouvoir de cette institution, les islamistes, eux, perçurent sa création comme un intolérable signe d'occidentalisation.
Le ressentiment des islamistes envers la Maison des Al Saoud s'est encore accru lorsque le prince héritier Abdallah décida de réduire le soutien que leur accordait la dynastie. Afin de contrebalancer l'influence des fondamentalistes, Abdallah, qui dirige de facto le Royaume depuis 1996, s'est échiné à imposer à la Cour la présence de tenants du panarabisme, de libéraux et même de quelques personnalités ayant ouvertement pris fait et cause pour le sécularisme. À cette fin, il a créé, au sein du gouvernement, plusieurs commissions - consacrées en particulier à la planification économique, aux affaires sociales et aux questions relatives à la jeunesse - dont les membres suscitent les soupçons des islamistes.
Le bien-fondé de leur méfiance fut confirmé en 2002, quand Abdallah dévoila un plan qui prévoyait la reconnaissance d'Israël par tous les États musulmans en échange de la création d'un État palestinien. Pour les islamistes, c'était une hérésie : à leurs yeux, toute politique ne tendant pas à la destruction totale d'Israël est une trahison.
Nullement intimidé par les attaques des extrémistes religieux, le prince régnant allait profiter de toutes les occasions possibles pour les affaiblir et les isoler. L'une de ses décisions contraria particulièrement ses adversaires : sa rencontre, en 2003, avec des représentants des chiites dans le but de promouvoir les droits de cette minorité, dont les membres ne sont pas traités comme des citoyens à part entière. Or les islamistes saoudiens considèrent les chiites - qui représentent 15 % de la population du Royaume - comme des hérétiques. Mais leur hostilité n'empêcha pas Abdallah d'allouer à ces mêmes chiites des sièges à l'Assemblée consultative et de nommer, pour la première fois dans l'histoire du Royaume, certains d'entre eux à de hautes fonctions dans les services publics et diplomatiques.
Les islamistes furent à nouveau scandalisés lorsque le gouvernement autorisa la création du premier Comité national des droits de l'homme du Royaume. En écho à l'ex-premier ministre malaisien Mahathir Muhammad, de nombreux islamistes saoudiens pensent que le concept même de " droits de l'homme " est une pure " fabrication juive " destinée à présenter toutes les religions comme équivalentes. Conséquence : quand le Royaume admet que tous les êtres humains peuvent avoir des droits intrinsèques, quels que soient leur sexe et leur appartenance religieuse, cette prise de position est perçue par les islamistes comme une " trahison fondamentale " (9). En octobre 2003, le Comité pour les droits de l'homme récemment créé tint à Riyad une conférence de la plus haute importance, la première du genre en Arabie. Au grand dam des islamistes, les organisateurs invitèrent des centaines de femmes à y participer, brisant ainsi une tradition d'apartheid sexuel qui avait jusqu'alors rendu impossible l'organisation de conférences mixtes.
La colère des islamistes augmenta encore d'un cran lorsque le régime décida de s'attaquer aux éléments les plus radicaux de leur mouvement. Pendant la première moitié de l'année 2003, plus de 800 prêcheurs se virent retirer leurs licences (émises par le gouvernement). Selon des estimations officielles, le nombre d'islamistes renvoyés du système éducatif s'élève à plus de 2 000.
Au même moment, un comité nommé par le prince héritier s'est attelé à la réécriture des manuels scolaires saoudiens. Objectif : expurger ces ouvrages de leurs innombrables incitations à la haine des autres religions et cultures - au premier rang desquelles le christianisme et le judaïsme. Voilà qui accrut encore la fureur des islamistes : ceux-ci pensent, en effet, que les musulmans devraient considérer toutes les autres formes de foi au mieux comme des écarts par rapport à la vérité et, au pire, comme des mensonges colportés par les ennemis de Dieu.
Les islamistes ont également été courroucés par l'annonce, faite en novembre 2003, de la tenue, en 2004, des premières élections de l'histoire du Royaume. D'une portée modeste, puisqu'elle ne portera que sur la moitié des sièges des Conseils municipaux, cette consultation (dont la date n'a pas encore été fixée) n'en marque pas moins un véritable tournant : pour la première fois, les femmes seront autorisées à y prendre part aussi bien pour voter que pour se faire élire. Dans ce pays où les représentantes du sexe féminin n'ont jamais eu le droit ne serait-ce que de conduire une voiture ou de voyager sans la permission écrite d'un tuteur, c'en était trop pour les intégristes !
Deux autres événements ont achevé de les persuader que le temps était venu de s'élever contre leur ancien bienfaiteur.
Premièrement : l'annonce, au printemps 2003, que les États-Unis évacuaient leurs bases installées en Arabie saoudite. Les islamistes y virent une victoire comparable au retrait israélien du Liban.
Certains stratèges islamistes pensent que les États-Unis, absorbés par l'Irak, ne pourront plus, désormais, déployer leurs forces pour venir à la rescousse de leurs alliés saoudiens. Par conséquent, concluent-ils, il est temps d'augmenter la pression sur les fronts locaux - c'est-à-dire de s'attaquer aux pouvoirs en place en Arabie saoudite et en Irak, mais aussi en Afghanistan et au Pakistan.
Second événement qui encouragea les islamistes : le retour dans le Royaume, au cours des deux dernières années, d'environ 3 000 anciens moudjahiddines ayant combattu en Afghanistan, au Pakistan et au Caucase. Certains d'entre eux sont revenus à la vie civile. Mais la plupart se sont joints aux cellules terroristes qui se trouvent à l'origine des nombreuses attaques - souvent passées sous silence par les autorités - ayant pris pour cibles, depuis 2002, le gouvernement et la communauté des expatriés.
Après avoir d'abord essayé d'ignorer ces cellules, les autorités saoudiennes ont entrepris, au début de l'année 2003, de les démanteler. Selon les données du ministère de l'Intérieur, en 2003 les forces de sécurité ont été impliquées dans 80 opérations conduites contre les islamistes. Bilan de ces opérations, toujours d'après le ministère : plus de 100 militants tués et près de 700 interpellés.
Il est trop tôt pour dire si le régime saoudien est véritablement déterminé à rompre avec les islamistes, comme les gouvernements égyptien et algérien l'ont fait en leur temps. Une vraie rupture ne surviendra que lorsque les dirigeants de Riyad opteront pour une nouvelle stratégie, fondée sur une alliance avec les forces modernisatrices du Royaume. Mais ce n'est pas encore le cas.
Les islamistes ne jouissent que d'un soutien populaire limité. Ils sont pratiquement exclus des provinces de l'Est, riches en pétrole et majoritairement peuplées de chiites. Ils sont aussi considérés comme des étrangers dans la plus grande partie du Sud, place forte d'une autre secte chiite, les Ismaïliens. L'Ouest, où sont situées La Mecque et Médine, leur est également majoritairement hostile : la plupart de ses habitants ont épousé un sunnisme modéré.
Bref, la seule région du Royaume où les islamistes ont de nombreux sympathisants est le Qasim, sur les hauteurs du Najd. Mais même là, si un conflit ouvert venait à opposer l'État aux islamistes, ces derniers ne seraient sans doute pas assistés par toute la population : les habitants du Qasim ont, en effet, noué des liens tribaux solides avec la dynastie des Al Saoud.
Il n'en reste pas moins que, si les islamistes représentent toujours une force importante dans le Royaume, c'est surtout grâce au fait qu'ils disposent de nombreux alliés au sein de l'élite au pouvoir et qu'ils savent profiter de l'appui implicite des cercles religieux traditionnels.
La délicate question de la succession
Dompter le monstre islamiste n'est pas le plus grand problème auquel l'Arabie est confrontée. Certes, les intégristes pourraient faire beaucoup de dégâts, notamment en commettant des actes terroristes de grande ampleur. Mais, nous l'avons vu, il leur manque la base populaire indispensable pour prétendre s'emparer du pouvoir.
Une crise potentiellement plus importante se dessine à l'horizon : elle sera due à l'incapacité des princes à s'entendre sur le mécanisme qui régira la succession du roi Fahd, dont la santé ne cesse de décliner depuis le milieu des années 1990. Officiellement, il n'y a aucun problème : à la mort du roi, c'est son demi-frère, le prince héritier Abdallah, qui s'installera sur le trône, conformément à la Constitution de 1993.
En réalité, les choses ne sont pas aussi simples. Pour que le prince héritier prête serment en tant que nouveau roi, il faut encore qu'il reçoive l'allégeance (bay'ah) des chefs tribaux, des leaders religieux, des grands hommes d'affaires et de la bureaucratie. Or cette reconnaissance est impossible... à moins que la famille royale elle-même - c'est-à-dire plus de 3 000 princes - accepte d'apporter sa bay'ah au nouveau roi. La situation est donc bloquée. En effet, plusieurs princes, parmi les plus puissants, ont fait comprendre qu'ils ne soutiendraient pas Abdallah sans savoir qui serait son futur successeur.
Mais Abdallah refuse de se lier par avance à qui que ce soit. Il s'en tient à la Constitution, laquelle ne lui demande de désigner son successeur qu'une fois nommé roi.
Résultat : une paralysie totale. Le roi malade, qui souhaitait déjà abdiquer en 1996, reste le dirigeant officiel, alors que le prince héritier, chargé de la gestion au quotidien du Royaume, ne peut pas, dans la pratique, imposer au pays une nouvelle stratégie.
Même si la question de la succession n'est jamais évoquée en public, il est probable qu'elle restera encore longtemps au centre de la vie politique saoudienne. À l'heure actuelle, dix-sept princes - les fils survivants de feu le roi Abdul Aziz Ibn Saoud, le fondateur du Royaume - peuvent être désignés roi. Trois d'entre eux ont plus de 80 ans ; quatre sont septuagénaires ; et tous les autres ont dépassé la soixantaine.
Mais parmi ces dix-sept prétendants, seuls quatre semblent pouvoir se prévaloir de l'autorité, du charisme et du soutien populaire nécessaires pour aspirer au trône. Primus inter pares : le prince héritier Abdallah, qui aura 80 ans cette année. Le deuxième candidat le plus sérieux est son demi-frère Sultan, second vice-premier ministre et ministre de la Défense. Il aura 80 ans en 2005. Puis viennent deux frères de Sultan : le prince Nayef, ministre de l'Intérieur, 70 ans passés ; et le prince Salman, gouverneur de Riyad, jeune sexagénaire.
La rangée suivante des princes qui pourraient se mêler à la course à la Couronne comporte trois noms : le prince Ahmed, l'un des vice-ministres de l'Intérieur ; le prince Abdel-Majid, gouverneur de La Mecque ; et le prince Meqren, le gouverneur de Médine. Ils sont tous trois sexagénaires.
Mais, au cours des dernières années, plusieurs jeunes princes ont appelé à un " saut générationnel ". Ils entendent par là que l'un des petits-fils d'Abdul Aziz deviendrait le prince héritier du futur roi. Une décision qui signifierait que, d'ici environ une décennie, le Royaume serait gouverné par un souverain relativement jeune. De nombreuses sources - invérifiables - indiquent que le prince héritier Abdallah serait favorable à ce " saut générationnel ".
Il reste qu'une telle option ne sera pas facile à mettre en œuvre. Ne serait-ce que parce que la famille sera très probablement divisée entre la demi-douzaine de candidats de la jeune génération. Khalid, fils de feu le roi Fayçal, jouerait vraisemblablement sa carte personnelle, tout comme deux fils du roi Fahd, Mohamed et Abdul Aziz. Mitaab, fils du prince héritier Abdallah, caresse sans doute certaines ambitions lui aussi. Enfin, Mohamed, fils du prince Nayef, et Sultan, fils du prince Salman, pourraient tenter leur chance si l'occasion leur en était donnée.
Les forces réformatrices
L'Assemblée consultative
L'impuissance de la famille régnante à s'accorder sur une formule de succession l'a, jusqu'à présent, empêchée de définir les priorités politiques du pays et de maintenir un contrôle étroit sur la société. Cette défaillance a, à son tour, permis l'émergence de nouvelles sources de pouvoir et d'autorité dans un État traditionnellement dominé sans partage par la Maison Al Saoud et ses alliés du clergé.
L'Assemblée consultative, créée par le roi il y a presque une décennie, n'est plus un Parlement-croupion. C'est à présent une institution qui fait de plus en plus entendre sa voix et cherche à s'imposer dans le processus de prise de décision. De soixante, sa composition est passée à cent vingt membres. Même s'ils sont nommés par le roi, les députés représentent réellement diverses communautés politiques, économiques, religieuses et ethniques. La plupart d'entre eux sont des hommes très instruits, riches, originaires de hautes lignées tribales et familiales. Par conséquent, ils ont la stature nécessaire pour pouvoir, le cas échéant, s'opposer aux ministres du Cabinet.
Initialement, les prérogatives de l'Assemblée se limitaient à l'émission d'un avis sur des projets de loi présentés par le Conseil des ministres. Elle pouvait proposer des amendements ou même recommander l'abandon de tel ou tel texte. Mais la décision finale restait au roi (qui détient également le poste de premier ministre). Au début, l'Assemblée s'est contentée de retourner tous les projets de loi sans y faire le moindre amendement. Depuis 1998, en revanche, elle n'a pas laissé passer un seul texte sans l'amender. Mieux : elle s'est même permis d'en rejeter 21 ! Et, chaque fois, le roi a fini par accepter son point de vue. Les États étrangers ont également commencé à tenir compte de cette institution qu'ils avaient d'abord perçue comme rien de plus qu'un simple détail du décorum saoudien. Aujourd'hui, presque tous les hauts dignitaires étrangers qui viennent à Riyad insistent pour rendre ne serait-ce qu'une visite de courtoisie au président de l'Assemblée.
Comme nous venons de le dire, au moment de sa création, l'Assemblée n'était pas autorisée à proposer la moindre loi. Mais ce droit lui a été accordé par un décret royal de novembre 2003. Il s'agit là d'une rupture majeure avec la tradition politique qui s'est enracinée dans le Royaume en presque cent ans de pouvoir des Saoud. Il n'en reste pas moins que les membres de l'Assemblée réclament d'autres changements encore, notamment l'élection au suffrage universel d'au moins la moitié d'entre eux. Et des sources concordantes indiquent que cette aspiration jouit d'un certain soutien au sein de la famille royale (10).
L'émergence des classes moyennes
D'autres centres de pouvoir apparaissent dans le Royaume : des unions professionnelles, des chambres de commerce et des associations culturelles. Par leur biais, la classe moyenne émergente tente d'exercer une plus grande influence sur le processus de prise de décision. La plupart des spécialistes de la politique du Royaume ignorent le plus souvent ces classes moyennes urbaines. Mais il est indéniable que ce sont elles qui représentent la plus grande chance de voir des réformes réelles aboutir un jour. Au cours des trente dernières années, le nombre de Saoudiens ayant fait des études supérieures a bondi de quelques dizaines de milliers à près d'un million, dont 300 000 personnes qui sont passées par les universités des États-Unis et d'autres démocraties occidentales.
Les nouvelles classes moyennes ont également créé une importante base de pouvoir économique grâce à des dizaines de milliers de petites, moyennes et grandes entreprises, actives dans presque tous les secteurs. L'année dernière, quand le gouvernement saoudien procéda à la privatisation du système de télécommunications d'État, il recueillit environ 9 milliards de dollars, au lieu des 4 milliards qu'il espérait. Sur ces 9 milliards, presque 90 % provenaient de familles de la classe moyenne. Démonstration éclatante qui prouve que ces nouvelles classes moyennes sont désormais suffisamment fortes pour ne plus avoir à reposer sur les largesses de la famille royale et sur les subsides provenant des revenus pétroliers.
Les classes moyennes ont partie liée avec des éléments puissants de la bureaucratie et de l'armée. Directement ou indirectement, l'État saoudien emploie environ 600 000 fonctionnaires, pour une population de quelque 20 millions de personnes. D'année en année, cette bureaucratie en plein essor a développé sa propre culture et a compris que ses intérêts propres ne coïncidaient pas toujours parfaitement avec ceux de la famille royale. Quant aux diverses forces armées saoudiennes, elles emploient - armée régulière et Garde nationale comprises - 200 000 individus supplémentaires. Personne ne sait ce que pensent les militaires. Mais il est tout à fait possible que, dans certaines circonstances, au moins une partie des forces armées apporterait un soutien de poids à un profond processus de réformes.
Nécessaire modernisation sociale et économique
Le plus grand défi du Royaume est d'inclure ces nouvelles sources de pouvoir dans le processus de prise de décision. Certains princes espèrent encore y parvenir en recourant à la cooptation, aux associations informelles et à des comités ad hoc. Il n'empêche : il semble impossible que le pays puisse éviter plus longtemps d'organiser des élections générales. Or, une fois ce processus engagé, l'émergence de partis politiques deviendra inéluctable.
Il est également de plus en plus ouvertement question de séparer le poste de premier ministre de la fonction de roi. Au début, ce serait le prince héritier, voire un membre de la jeune génération des princes saoudiens, qui serait nommé premier ministre. Mais, au final, ce poste devrait aller à un homme politique professionnel, n'appartenant pas à la famille royale. Une telle évolution deviendrait absolument inévitable si le Royaume finissait par avoir un Parlement doté du pouvoir législatif et élu par les citoyens.
En tout cas, une chose est sûre : aussi longtemps que la question de la future architecture politique n'aura pas été déterminée, les princes au pouvoir ne pourront pas régler les autres problèmes auxquels le Royaume est confronté.
Premier de ces problèmes : la nécessité 1) de mettre fin à la discrimination dont sont victimes les femmes et 2) de les autoriser à participer pleinement à l'économie du pays. Alors que la population ne cesse de croître - elle sera de 30 millions de personnes en 2015 -, la capacité du gouvernement à utiliser les revenus du pétrole pour garantir à la majorité des citoyens un certain niveau de vie ne peut que décliner. Par ricochet, le Royaume aura plus de difficultés à rémunérer les nombreux travailleurs étrangers qu'il accueille. Qu'on y songe : en 2002, près de 25 % des revenus pétroliers de l'Arabie saoudite étaient consacrés au paiement des travailleurs étrangers. Or un grand nombre de ces emplois pourraient être remplis par les femmes saoudiennes, si elles étaient autorisées à mener une existence normale.
Le Royaume devra également introduire un certain nombre de réformes économiques pour obtenir son adhésion à l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Les négociations entamées il y a presque cinq ans sont bloquées - et cela, pour deux raisons. D'abord, l'Arabie saoudite n'est pas prête à abandonner sa politique traditionnelle consistant à offrir de généreux subsides à ses citoyens. Deuxièmement, les oulémas s'opposent à la suppression des barrières commerciales : ils craignent que cette réforme ne permette l'importation d'alcool dans le pays. Dans les deux cas, les décideurs manquent de la volonté nécessaire pour imposer des décisions susceptibles de provoquer une contestation politique qu'un gouvernement non élu aurait du mal à contenir.
La réorientation de la politique étrangère
Une autre question primordiale reste en suspens : celle de la politique étrangère du Royaume. Depuis presque six décennies, l'Arabie saoudite a axé sa politique étrangère sur une alliance étroite avec les États-Unis. Les deux pays peuvent bien protester du contraire, cette alliance touche aujourd'hui à sa fin. Même si l'on ne tient pas compte des puissants appels à envahir le Royaume relayés à l'intérieur des États-Unis, le doute n'est pas permis : la lune de miel longue de soixante ans est bel et bien terminée. Si les couteaux ne sont pas encore tirés, c'est en grande partie grâce aux relations spéciales que les Al Saoud ont maintenu depuis près de 40 ans avec la famille Bush. Mais dès que George W. Bush aura quitté la Maison-Blanche - que ce soit à la fin de cette année ou dans quatre ans -, ce dernier lien prendra fin, lui aussi.
Comprenant tous ces enjeux, les princes saoudiens ont décidé de trouver de nouveaux amis, de nouveaux alliés et, en fin de compte, de nouveaux protecteurs. Le prince héritier Abdallah, le ministre de la Défense Sultan et le gouverneur de Riyad Salman se sont tous trois rendus en Chine, au Japon et en Corée du Sud, à la recherche de partenaires asiatiques. Depuis 2000, la Chine est devenue le premier récipiendaire du pétrole saoudien, prenant cette place aux États-Unis, qui l'avaient occupée au cours des cinquante années précédentes. Les Saoudiens ont lancé un ambitieux plan d'investissement, dont le but est de transférer les fonds du Royaume vers la Chine et la Corée du Sud. Les principaux dirigeants chinois ont d'ailleurs effectué une visite officielle à Riyad afin de souligner l'importance de la nouvelle " relation spéciale " entre les deux pays. Pour apporter une preuve de leur bonne volonté, les Saoudiens ont même abandonné leur soutien - vieux de quarante ans - aux musulmans ouïgours qui combattent l'" occupation " chinoise du Xinjiang (Turkestan oriental).
Les Saoudiens ont également cherché à forger une nouvelle alliance du côté de Moscou. En septembre 2003, le prince héritier Abdallah est devenu le premier dirigeant saoudien de l'Histoire à effectuer une visite officielle dans la capitale russe. Il a profité de l'occasion pour annoncer la fin de l'appui de son pays aux rebelles musulmans en lutte pour l'indépendance de la Tchétchénie. Il a également invité le président Vladimir Poutine au Sommet islamique qui s'est tenu à Kuala Lumpur, la capitale de la Malaisie, en octobre 2003 ; ce geste a marqué l'abandon de la cause tchétchène par le monde musulman dans son ensemble.
Le Royaume a également tenté de forger une relation particulière avec la République islamique d'Iran, que le président américain George W. Bush a inscrite dans l'" axe du Mal ". Le prince héritier Abdallah est devenu le premier leader saoudien à se rendre officiellement en Iran depuis la prise du pouvoir par les mollahs en 1979. Il a aussi accueilli le président Mohammad Khatami, tout en maintenant des liens personnels étroits avec d'autres puissants mollahs du régime iranien. Deux pièces sont encore à ajouter au puzzle de la nouvelle politique étrangère saoudienne : la Syrie et le Pakistan. Il est indéniable que le prince héritier considère qu'avoir des alliés régionaux comme l'Iran, la Syrie et le Pakistan, tout en pouvant compter sur la Russie et sur la Chine en tant que " grandes puissances " amies, permettrait au Royaume de combler au moins partiellement le vide laissé par la fin de sa relation spéciale avec les États-Unis.
Coincé entre la menace prégnante représentée par le mouvement terroriste et l'aspiration aux réformes de la population, le vieillissant leadership saoudien fait face aujourd'hui aux plus grands défis qu'il ait dû affronter depuis la création du Royaume, en 1932.

Notes :

(1) Entretien accordé à l'auteur, Riyad, mars 1996.
(2) Un proverbe arabe dit : " Les gens du peuple sont comme des bêtes ! " (" Al-awam kal inaam ! ").
(3) Parmi les nouveaux mots qui se sont glissés dans le discours saoudien, citons " hawar " (dialogue), " islah " (réforme), " taadudiyyah " (pluralisme), " ijma'a " (consensus), " munaqeshah " (débat), " muhasibah " (responsabilité) et, surtout, " intikhabat " (élections).
(4) Au cours de ce processus de libéralisation, les rédacteurs en chef de plusieurs journaux ont été poussés à la démission. Le ministère de l'Information n'a cessé de faire pression sur la plupart des reporters et des éditorialistes. Mais l'exigence d'un assouplissement de la censure semble trop forte pour que les autorités puissent l'endiguer.
(5) Amir Taheri, " Al Qaeda's strategy for Iraq ", New York Post, 4 septembre 2003.
(6) Discours du président Bush à Carlton House (Londres), novembre 2003.
(7) Un chiffre à comparer aux 7 000 mosquées de l'Iran, dont la population est pourtant trois fois plus nombreuse que celle de l'Arabie saoudite.
(8) Il est intéressant de rapprocher ce chiffre des données du ministère de l'Éducation : selon son rapport annuel de 2001, les universités du Royaume ne produisent chaque année guère plus de 1 200 diplômés en sciences et en ingénierie.
(9) Yussef al-Ayyeri, L'Avenir de l'Irak et de la péninsule Arabique après la chute de Bagdad, Pakistan, 2003.
(10) Le nom du prince Al-Walid Ibn Talal Ibn Abdul Aziz est le plus fréquemment mentionné pour occuper le poste de premier ministre.